La ruée vers le soleil, le tourisme à destination du Tiers Monde

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Chaque année, des millions de vacanciers des sociétés industrielles partent à la découverte du tiers monde. Phénomène récent, phénomène massif sur lequel il convient de s'interroger. Quels sont les motifs réels de ces départs ? Le souci du dépaysement, le goût de l'exotisme, le désir de rencontrer " l'autre " - toutes ces motivations ne sont-elles pas l'expression d'un malaise plus profond qui prend ses racines au milieu de notre propre société ? Et cet " autre ", n'est-il pas souvent hôte malgré lui ? Les populations du tiers monde ne sont-elles pas contraintes d'accepter tous les moyens de développement que les sociétés riches leur font miroiter ? Autant de questions auxquelles ce livre pionnier s'efforce de répondre, statistiques à l'appui, à travers une étude historique et socio-économique qui permet de mieux situer la place du tourisme dans les relations internationales.
Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296298590
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La ruée vers le soleil
Le tourisme à destination du tiers monde

Pierre Aisner

- Christine

Plüss

La ruée vers le soleil
Le tourisme à destination du tiers monde

L'Harmattan
7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan,
1SBN

1983

: 2-85-802-301-8

Introduction
Tourisme, le terme à lui-seul évoque toute une série d'associations, un défilé d'images fugaces: les vacances, un air de liberté ensoleillée, les plages de sable bordées de cocotiers, la jeunesse éternelle belle, bronzée et séduisante -, mais aussi les vilaines bâtisses de chaînes hôtelières internationales, le folklore aussi bruyant que factice, enfin le déferlement des masses en pagnes fleuris, les caméras indiscrètes, les souvenirs « kitsch» les clichés saugrenus qui laissent un arrière-goût de malaise. Cette première vision superficielle est déroutante, mais elle ne devrait et ne saurait tromper; sous l'aura de légèreté apparente se cache un puissant phénomène de société:

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- En 1976, 25 800000 Français (63 % de la population adulte) sont partis en vacances, 6 millions d'entre eux à l'étranger dont plus d'l million vers des pays lointains (1). - En 1978, les recettes au titre du tourisme international ont eu une valeur égale ou supérieure aux exportations mondiales de minerais, vêtements, métaux non ferreux, textiles, matières premières, fer et acier (2).
- En 1980, le nombre des arrivées de touristes internationaux aux frontières atteignait 285000000 (3). Ces quelques chiffres suffisent pour confirmer que nous
(1) B.M.Z., A. VIELHABER, ourismus in Entwicklungslander, MateT rialen, n° 67, Bonn, Bundesministerium für wirtschafliche Zusammenarbeit (B.M.Z.), 1981, p. 15. (2) O.M.T. : Etude économique du tourisme mondial, Madrid, O.M.T., 1980, p. 67. (3) R. LANQUAR, tourisme international, P.U.P., «Que sais-je? », Le 2e édition mise à jour, Paris, 1981, pp. 1-2. 5

avons affaire à un phénomène d'importance sur plusieurs plans, qui mérite des recherches approfondies. Cependant les difficultés surgissent dès que l'on dépasse les données chiffrées pour pénétrer dans le vif du sujet. Baretje les résume brièvement: «La plupart des ouvrages qui traitent du tourisme commencent par donner une définition de celui-ci. Cette entreprise est difficile et peut-être vaine. Ce phénomène est si large et si complexe qu'il est impossible de l'exprimer en quelques lignes. Il vaut mieux souvent en décrire des aspects partiels qui correspondent au moins à l'une de ses réalités. On constate avec surprise que l'élargissement des études sur le tourisme rend de plus en plus improbable une définition satisfaisante. Ce travail en profondeur en fait un phénomène de plus en plus insaisissable~ (4). Sans vouloir entreprendre une étude qui fait même reculer les spécialistes, nous souhaitons aborder simplement certains aspects essentiels du tourisme qui nous serviront d'axe de recherche par la suite. Dans un premier temps, il faut présenter la définition du «touriste ~ telle qu'elle a été élaborée par les organisations internationales dans le but de fixer les normes du tourisme: «A l'initiative de l'Union internationale des organismes officiels de tourisme (U.I.O.O.T.), la conférence de l'O.N.U. sur le tourisme de 1964 à Rome a proposé le terme général de "visiteur", désignant toute personne qui se rend dans un pays autre que celui de son lieu de résidence habituel pour toute raison autre que celle d'y exercer une activité rémunérée dans le pays même. Le terme couvre deux catégories de visiteurs : "touristes" et "excursionnistes" qui sont définies comme suit:

- les touristes sont les visiteurs temporaires séjournant au moins vingt-quatre heures dans le pays visité et dont les motifs du voyage peuvent être: a) loisirs (agrément, vacances, santé, études, religion et sport), b) affaires, famille, missions, réunions ;

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les excursionnistes sont les visiteurs temporaires qui sé-

(4) R. BARBTm, P. DBFERT, Aspects économiques du tourisme, Paris, Berger-Levrault, 1972, p. 17.

joument dans le pays visité pendant une journée seulement sans y passer la nuit» (5). Selon cette définition, le tourisme apparaît à première vue COIDIDe résultant d'une simple démarche individuelle. Mais lorsque des IDillions de personnes se déplacent chaque année pour des motifs semblables, il convient de replacer le phénomène dans un contexte plus global de société. La décision d'un voyage touristique qui semble n'avoir que des motivations personnelles est, en vérité, soumise à des contraintes sociales et régie par des modèles courants de société. Intemationalement défini comme un déplacement pour des activités non rémunérées, le tourisme dans son sens strict (auquel nous nous référerons dorénavant) se pose ainsi en rupture avec la vie quotidienne où tout le monde est censé poursuivre une activité payée et être inséré dans le processus de production. Ce facteur de rupture montre la première fonction du tourisme dans les sociétés industrielles occidentales; il s'agit pour l'individu de s'échapper, le temps des vacances, de son contexte aliénant afin de se «re-créer» dans un univers « exotique». Par ailleurs, cette définition de type économique du tourisme COIDIDe n emploi «non lucratif» du revenu, en fait un u véritable produit de consommation. Le tourisme d'affaires, sur ce point, ne diffère pratiquement pas du tourisme au sens strict, tourisme d'agrément, de loisir..., tous deux utilisant à peu près les mêmes infrastructures d'accueil. La consoIDIDationse fait avant tout sous forme de biens matériels et de services: transports, hébergements, alimentation, souvenirs, etc., mais aussi sous forme de valeurs culturelles et symboliques: soleil, nature, histoire (rendus consommables pour l'occasion). «Le tourisme peut être défini COIDIDe l'échange d'une valeur économique (argent, usure de biens matériels) contre l'acquisition de valeurs culturelles (esthétiques, spirituelles, hédoniques)>> (6). En tant que phénomène social, le touriSIDe apparaît donc étroitement lié à la reproduction économique de la société: «... établissons ici la distinction entre les deux principaux aspects du cycle de reproduction: la production et la consommation. Sur le plan
(5) Ibid., pp. 18-19. Nous verrons par la suite qu'elle n'est pas toujours très satisfaisante, en particulier en ce qui concerne la durée de 24 heures (trop court), et qu'elle n'est pas suivie et systématiquement appliquée par tous les pays. (6) Ibid., p. 20, en se référant à M. BoYER,Le tourisme, Paris, Seuil, 1972.

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"!il..

de nos vies personnelles, ils apparaissent sous la forme de travail et de loisir :Ii (7). Le tourisme, en tant que fait de consommation, évolue aujourd'hui, selon la logique capitaliste, dans les structures d'une organisation de grande envergure à caractère industriel (transport, hébergement, coordination des services par les tour operators). Ceci est particulièrement vrai pour le tourisme vers les pays du tiers monde qui se déroule en grande partie sous forme organisée. Les sociétés industrielles, conformes à la tradition impérialiste, se donnent ainsi les moyens de contrôle et les pouvoirs de récupération d'un profit qui a tendance à leur échapper par le fait même que la consommation, dans le cadre du tourisme international, se trouve différée dans l'espace. C'est dans cette perspective qu'il convient d'analyser le cadre international du tourisme: la pénétration relativement massive de visiteurs étrangers dans des sociétés du tiers monde, qui contribue à une transformation profonde de ces dernières, semble à première vue résulter d'une « génération spontanée :Iiselon l'heureuse expression de M.-F. Lanfant (8). Or le flux de touristes aboutissant à cette «merveilleuse rencontre des peuples:li, ne se produit pas dans le désordre, sous l'effet d'une demande presque incontrôlable; au contraire, il résulte d'une décision ferme au centre. Il est stimulé et drainé par un énorme appareil de promotion touristique, élaboré principalement par des fabricants de voyages en étroite collaboration avec de hautes instances nationales et internationales. Nos sources en témoignent: ministères de la Coopération, mais aussi et surtout l'O.N.U., l'UNESCO, la Banque mondiale, le F.M.I., l'O.C.D.E., etc. Pour les sociétés occidentales, l'utilité économique du tourisme n'est plus à prouver. Par contre, depuis une vingtaine d'années, ces hautes instances arguent d'une utilité semblable pour les économies des pays en voie de développement; le tourisme devrait contribuer ainsi à l'élaboration d'un «nouvel ordre économique :Ii. Il est devenu un énjeu politique dans le dialogue Nord-Sud, et c'est dans ce contexte là que se place le débat de son impact économique, social et culturel.
(7) T. HOIVIK,T. HEIBERG,«Tourisme entre le centre et la périphérie et autodépendance~, Revue internationale des sciences sociales

(RISS), vol. XXXII, Paris UNESCO, 1980, p. 82.

.

(8) M.-F. LANFANT,«Le tourisme dans le processus d'internationalisation~, RISS, vol. XXXII, Paris, UNESCO, 1980, p. 15. s.

La complexité du phénomène, ses imbrications multiples aux différents niveaux des sociétés, émettrices et réceptrices, son caractère politique enfin, apparaissent largement dans les ouvrages que nous avons pu consulter. Le volume considérable de la documentation spécialisée peut étonner mais il est la preuve tangible de l'envergure qu'a pris le tourisme dans la société actuelle. Le Centre des hautes études touristiques (C.H.E.T.) d'Aix-en-Provence, institut de référence pour la recherche française sur ce sujet, tient à jour une bibliographie qui dépasse déjà les 22 000 titres, au point qu'il doit maintenant recourir à l'informatique. La variété de ces documents est tout aussi considérable; on y trouve des descriptions qui vont de La randonnée pédestre en Corrèze à L'expédition chez les coupeurs de têtes du Bornéo, en passant par toutes sortes d'analyses en profondeur des différentes implications économiques, sociales et culturelles, juridiques, administratives et politiques, sous toutes les formes possibles, de la coupure de presse à l'énorme in-folio en toutes
langues

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bref, une documentation

qui donne une légère sen-

sation de vertige... Mais à l'examen plus attentif, et guidés par nos préoccupations personnelles, le champ d'exploration se rétrécit rapidement. Nous constatons alors qu'il reste relativement peu d'ouvrages synthétiques, sinon du tourisme dans sa globalité, du moins d'un des aspects qui nous intéressent. Dans la littérature spécialisée nous pouvons, en gros, distinguer: d'une part les études universitaires ou para-universitaires (instituts de recherches spécialisés) qui, vu la pluridisciplinarité inhérente au sujet, proviennent de toutes les branches scientifiques (économie, droit, sociologie, géographie, anthropologie, histoire, philosophie, etc.) ; - d'autre part des ouvrages qui sont publiés dans le cadre d'organismes gouvernementaux ou intergouvernementaux. Viennent s'y ajouter un certain nombre d'institutions privées qui effectuent des recherches statistiques (par exemple sur le comportement des consommateurs, en vue d'établir des études de marché), et dont les résultats représentent souvent un apport précieux pour l'étude du phénomène global. La publication du ministère allemand de la Coopération (9) est un exem(9) Voir Bibliographie sous A. VIELHABER,op. cie. 9

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pIe de collaboration fructueuse entre ces trois niveaux de recherche: les données et les statistiques proviennent dans leur majorité d'un service d'étude de marché d'nn tour operator (Terramar de Francfort) ; le rassemblement des données s'effectue dans le cadre de l'Institut de recherches sur le tourisme (Studienkreis für Tourismus) à Starnberg, où collaborent, entre autres, plusieurs spécialistes de milieux universitaires; l'ouvrage est publié par l'instance gouvernementale. L'appréciation du phénomène est influencée plus encore par la perspective scientifique de l'auteur. Un aperçu historiographique des études concernant la problématique du tourisme (et des loisirs), nous enseigne qu'« il y a bientôt un siècle que la sociologie du loisir a commencé à développer une analyse "interne" de ce phénomène, c'est-à-dire relative aux comportements existant à l'intérieur de la société consommatrice de loisir, mais guère que 15 ans que l'analyse "externe" existe, c'est-à-dire l'étude de l'impact du comportement des consommateurs sur les sociétésréceptricesde touristes~ (10). La sociologie du loisir reste relativement mal explorée par rapport à celle du travail mais, de surcroît, l'étude «interne ~ continue d'être un axe privilégié de recherche, et cela pour les raisons évidentes de son origine et, depuis une vingtaine d'années, de son utilisation à des fins industrielles et de marché. L'analyse de la perspective occidentale du phénomène est complétée par les approches économiques dont les premières apparaissent aussi dès le début du siècle. Autour de 1960, moment de l'éclosion du phénomène, se multiplient les études qui viennent appuyer merveilleusement le puissant appareil de promotion touristique. Ceci dit, à partir de 1975 environ, sous l'effet de la crise et d'une prise de conscience de certains résultats négatifs du tourisme, s'instaure une légère modération dans les propos de quelques économistes. L'analyse «externe ~ du phénomène était, dans ses débuts et jusqu'à très récemment, surtout l'affaire de quelques anthropologues; ils centraient leurs études sur de petites sociétés à caractère «archaïque ~ qui constituent certainement de bons exemples du processus d'acculturation, mais qui restent
(10) J.-M. THUROT,c Reformuler la problématique de l'impact socioculturel du tourisme », Revue de tourisme, n° 2, AIEST, Bern, 1981, p.2. 10

malgré tout des cas relativement marginaux et peu représentatifs de l'ensemble des implications du tourisme sur les sociétés réceptrices. Ces dernières années, les études se sont toutefois élargies et multipliées; leurs résultats, souvent critiques, ne se trouvent malheureusement guère intégrés dans la conception du tourisme international telle qu'elle s'élabore au niveau décisionnel. La résonance de ces démarches variées dans les différentes disciplines est soulignée dans le passage suivant: «Quand on compare la prodigieuse accumulation de littérature réalisée par la sociologie du travail et la pauvreté de la recherche en matière de sociologie du tourisme et des loisirs, on est tenté d'expliquer cette inégalité par des considérations où la curiosité scientifique ou philosophique n'intervient guère. Le sociologue semble se ranger encore à l'opinion du cardinal de Richelieu qui considérait que le peuple est un mulet qui se gâte par le repos; quant à l'anthropologue, il semble se situer inconsciemment dans une optique à la Rousseau - l'âge d'or est derrière nous et les sociétés modernes sont le résultat de dégradations regrettables qui ont affecté des sociétés primitivement équilibrées, saines ainsi qu'en témoignent ces précieux vestiges de ces paradis perdus, menacés par le mercantilisme touristique. Comme l'économiste pense à peu près le contraire -l'âge d'or est quelque part dans le futur et le développement économique est le seul chemin qui nous y mène - et voit dans le tourisme une opportunité économique sans alternative pour certains pays, on imagine comment on a pu peu à peu s'enfermer dans le type de débat qui constitue aujourd'hui l'essentiel de la problématique sociologique. Ce débat est assez bien résumé dans l'ouvrage d'Emmanuel
de Kadt, Tourisme

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Passeport

pour le développement

?... Le

cadrage, grosso modo, est le suivant: le tourisme a constitué historiquement une opportunité pour un certain nombre de pays ou de régimes plus ou moins dépourvus de ressources ou de marchandises commercialisables ou échangeables : un climat, des plages, des montagnes, une culture, etc., pouvaient devenir la base d'une activité d'exportation: qu'est-ce que cette activité économique a entraîné de positif ou de négatif sur le plan social et culturel? A t-on eu raison de la faire eu égard au solde bénéficiaire (plus ou moins important) que laisse cette activité sur 11

'> (11). L'étude du tourisme utilise en effet des concepts empruntés à l'économie: termes de l'offre (sociétés réceptrices) et de la demande (sociétés émettrices) qui sont liés à l'idée de croissance et où les intérêts du centre et de la périphérie apparaissent comme complémentaires. Au niveau des sociétés réceptrices, on raisonne le plus souvent en termes d'avantages coûts en y intégrant le social et le culturei; les avantages seraient plutôt d'ordre économique tandis que l'on reconnaît généralement une série de difficultés dans le domaine socioculturel. Dans ces analyses à caractère quantitatif, chaque auteur a ses propres poids et mesures, ce qui ne fait qu'augmenter la confusion conceptuelle. L'inadéquation de la méthodologie nous semble si flagrante que nous sommes portés à y voir une énorme manœuvre d'occultation idéologique de données qui pourraient éventuellement nuire à la démonstration globale que l'on entend faire du tourisme. La même confusion idéologique, volontairement entretenue, se retrouve au niveau des conseils abondamment professés par certains organismes et institutions en direction du tiers monde et destinés à pallier les effets catastrophiques de ce tourisme, produit authentique de la culture occidentale. La discussion critique autour du tourisme est ainsi faussée dès son départ; il est particulièrement difficile de situer nos sources dans cette vaste «zone d'ombre,> de la critique. Aujourd'hui ce débat ne se limite plus aux milieux restreints de spécialistes. Il se prolonge dans les mass média qui s'en occupent comme de tout autre phénomène social. Certains hebdomadaires ou quotidiens lui consacrent même des rubriques spéciales (Le Monde: «loisir et tourisme '>, par exemple). La presse attire notre attention dans la mesure où elle contribue directement à façonner l'opinion publique. Nous ne sommes d'ailleurs pas les seuls à avoir reconnu cette importance: les tour operators mettent leur point d'honneur à inviter des représentants de la presse à leurs voyages d'études. Ce traitement de faveur est bien entendu propice à nuire quelque peu à l'impartialité journalistique. C'est probablement grâce à des articles peu cri-

le plan économique, etc.?

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tiques

que le mythe

«tourisme

=

aide au développement,>

a

pu se maintenir dans l'opinion publique. Heureuses sont donc les exceptions où les cadres de recher(11) Ibid., p. 3. 12

che permettent une prise en considération réelle de l'ampleur des méfaits du tourisme dans les sociétés du tiers monde. Car c'est bien cette question des implications directes du tourisme qui reste au centre de nos préoccupations. Comment rester silencieux devant le spectacle de kilomètres de plages dévastées par le béton des chaines multinationales? Comment accepter que la culture de pays entiers se retrouve empaquetée sous cellophane dans les magasins duty free des aéroports? Pourquoi faut-il qu'une armée d'employés en livrée, boutons d'or sur peau foncée dans le bon vieux style de l'exotisme colonial, soit occupée à jouer les serviteurs de l'homme blanc en vacances? Que des jeunes filles de Bangkok, de Manille, de Dakar, de Rio de Janeiro soient obligées de brader leur dignité humaine pour se disputer les miettes de la manne touristique occidentale?

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Il n'est plus suffisant aujourd'hui de s'indigner devant ces faits. Cette foule hétérogène, mais réunie par la même contrainte à la prostitution - car c'est véritablement le terme qui convient - pointe un doigt accusateur vers l'Occident. Il nous semble en effet aléatoire de vouloir aborder la problématique par la seule étude des effets du tourisme dans une région donnée. Les nombreuses monographies, fruit de recherches soigneuses sur une région précise, nous sont d'un apport précieux, mais ce qui nous importe avant tout, c'est de saisir la causalité des méfaits du tourisme. L'intérêt est de mettre en évidence l'agencement des faits qui font du tourisme un fléau pour les pays d'accueil du tiers monde. Il faut donc remonter en amont du phénomène pour suivre la filiation depuis les origines du tourisme. La délocalisation inhérente au sujet soulève d'emblée des problèmes méthodologiques. Or le choix de la méthodologie est ici un choix politique. Le tourisme étant un phénomène occidental, on comprendrait mal pourquoi il serait analysé en dehors du jeu économique, social, culturel et idéologique qui régit le monde occidental. Pour entamer le champ d'étude, la démarche historique s'impose. Nous comprenons le tourisme, si évident de nos jours, comme le résultat d'une longue évolution qu'il s'agit de retracer pour saisir le phénomène actuel dans sa globalité. L'approche historique est à notre avis le seul moyen pour aboutir à une définition acceptable du tourisme. Ici, les problèmes de sources sont considérables; quasiment tous les auteurs donnent quelques sommaires aperçus historiques du tourisme, mais seul un 13

nombre limité d'ouvrages traitent de l'histoire du voyage ou du tourisme et, généralement, sous une forme anecdotique. Les résultats du dépouillement de toutes ces sources ont été relativement minces. L'apport des données les plus consistantes provient souvent de chercheurs non historiens [Turner et Ash, Enzensberger, etc. (12)]. Par ailleurs nous nous sommes reportés à des ouvrages historiques qui ne traitent ni du voyage ni du tourisme en particulier preuve que les spécialistes auraient là encore tout un champ à défricher.

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Dans un deuxième volet de notre étude, nous aborderons les formes dans lesquelles le tourisme international se déroule aujourd'hui, plus précisément, l'organisation qui englobe la quasi totalité des mouvements touristiques vers les pays du tiers monde. Seule une analyse des mécanismes de ce tourisme organisé rend intelligible son envergure et son rôle dans les pays du départ, ses implications sur ceux de l'accueil. Il s'agit en outre de parler du protagoniste principal, du touriste qui part pour « explorer» le tiers monde. Son profil révèle les multiples conditionnements auxquels il est soumis actuellement, qui déterminent en grande partie son comportement sur place et, par voie de conséquence, une partie des effets socio-culturels dans les sociétés d'accueil. Enfin, il importe de dépasser le niveau strict du départ pour insérer le tourisme dans l'ordre économique international. Le tourisme, d'après ses promoteurs les plus fervents, devrait contribuer à l'instauration d'un «nouvel ordre économique:p>mondial. Il convient d'analyser attentivement ce rôle qu'on aime lui attribuer et qui repose en vérité sur un artifice idéologique total. On comprend mal comment le tourisme pourrait jouer ce rôle innovateur alors qu'il se déroule jusqu'à maintenant dans les mêmes voies qui conditionnent les rapports de dépendance du tiers monde par rapport aux sociétés industrialisées. Pour cette analyse nous constatons un vide assez étonnant au niveau des sources. D'une part l'étude systématique de l'ordre économique international n'est pas prise en considération par la plupart des auteurs qui écrivent sur le tourisme. De l'autre côté, les ouvrages qui mettent brillamment en évidence les rap(12) L. TuRNER, J. ASH, The golden hordes: International tourism and the pleasure periphery, Londres, 1975; H.M. ENZENSBERGER, Eine Theorie des Tourismus, Einzelheiten 1, Frankfurt. 1962. 14

ports de dépendance du tiers monde envers l'Occident, le font d'une manière plus générale. Notre procédé ressemble à un patchwork: nous tirons de nos nombreuses sources les données qui nous intéressent pour les regrouper autour de nos propres idées et de nos axes de construction. Il en résulterait, pour ainsi dire, un nouveau tissu d'une texture à la fois synthétique et originale. Notre contribution au débat sur le tourisme se veut en premier lieu une mise au point de quelques idées reçues, en posant des questions et en poussant les analyses de base, tout en étant conscient que de nombreuses implications directes et concrètes du tourisme sur les pays d'accueil planent en «non dit~, en «supposé connu ~, ou «sous-entendu ~ sur le travail présent. Mais nous refusons, en tout cas, de proposer des améliorations pour ce phénomène qui invite à être mis en cause dans ses structures mêmes et plus - qui met en cause le système actuel dans

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son entier. Il nous importe aujourd'hui, que le débat critique s'élargisse autour de réflexions approfondies sur le tourisme vers le tiers monde.

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1 Histoire
Le tourisme d'aujourd'hui apparaît clairement comme un produit de la société industrielle, mais il n'est pas pour autant une forme évidente de l'occupation du temps libre, et encore moins une conséquence automatique des congés payés. A partir de cette constatation, nous nous sommes interrogés sur les conditions matérielles et. intellectuelles qui doivent être réunies pour permettre l'éclosion de ce phénomène actuel qui nous semble si normal et naturel. Nous avons vite constaté qu'il ne suffisait pas de remonter de deux cents ans le cours de l'histoire pour faire démarrer notre analyse historique à la révolution industrielle. Toute approche du tourisme passe par une histoire approfondie du voyage en général: «Le voyage appartient aux formes les plus anciennes et les plus universelles de la vie de l'humanité; on peut en retrouver la trace jusqu'en des époques mythiques. Les hommes ont toujours voyagé. Qu'est-ce qui nous autorise à isoler historiquement ce que nous appelons tourisme, à le séparer, comme quelque chose de particulier, de ce qui a toujours été? Toujours ce fut le besoin, ce furent les contraintes biologiques et économiques qui poussèrent les hommes à se déplacer. Les migrations des nomades ont des causesgéographiques et climatiques. Jamais le plaisir de voyager n'était

le mobile des expéditionsguerrières des anciens peuples. . Les
premiers hommes qui, de leur propre mouvement, se mirent en route pour des terres lointaines furent des marchands. En ancien hébreu, les mots marchand et voyageur étaient synonymes. A une seule exception près (nous aurons à nous en occu-

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per), le voyage, depuis le commencement des temps jusqu'au XVIIIesiècle, était toujours le fait d'infimes minorités, soumises à des nécessités spéciales et évidentes. C'étaient des soldats et des courriers, des hommes d'Etat et des savants, des étudiants et des mendiants, des pèlerins et des criminels que l'on rencontrait sur les routes, mais avant tout et toujours des marchands : épiceset myrrhe, or et soie, armes et perles ~ (1). Nous voudrions souligner avec Enzensberger les finalités de ces voyages. Ils sont tous soumis à des buts spécifiques plus ou moins précis: commerciaux, religieux, guerriers-militaires, politiques. Ces finalités peuvent être intimement imbriquées comme nous le montre l'exemple des croisades: entreprises pour des motifs religieux, elles prennent la forme de conquêtes militaires et permettent, de plus, aux villes méditerranéennes comme Gênes ou Venise d'implanter solidement leurs colonies dans le monde méditerranéen et de consolider et d'étendre leurs marchés. On pourrait citer de nombreux autres exemples de cette imbrication des finalités jusqu'à nos jours, le voyage d'affaires combiné avec le tourisme. Ce qui distingue, en premier lieu, le voyage proprement touristique est la notion de «plaisir~, le voyage par curiosité, par aventure; le voyage comme fin en soi sans poursuite d'un but spécifiquement lié à l'activité habituelle et quotidienne; le voyage pour remplir un temps libre plus ou moins planifié. Etant donné l'insécurité des routes et des transports, les nombreux dangers que couraient les voyageurs, il nous semble

effectivementdifficilede soutenir qu'un voyage comme celui de
Marco Polo, les croisades ou les conquêtes du XVIesiècle se soient effectués pour le seul plaisir des participants. Le voyage touristique exige une certaine homogénéisation de l'espace et des facilités dans les moyens de communication, ce qui nous renvoie automatiquement aux conditions matérielles de la société. Nous n'excluons certes pas toute idée de plaisir, d'aventure et de curiosité culturelle dans ces exemples. Mais il faudrait se garder d'y attacher les concepts d'exotismé et de dépaysement qui font partie d'un vocabulaire romantique, post-romantique ou actuel, et qui relèvent d'un univers mental com(1) H.M. ENZENSBERGER, Une théorie du tourisme:., dans Culture c ou mise en condition, Paris, Union générale d'édition (10/18), 1973, pp. 210-211. 18

plexe et spécifique correspondant à des conditions socio-économiques différentes. Dans notre approche historique nous essaierons précisément de relever quelques-unes de ces conditions qui permettent l'essor d'un mouvement touristique. D'autre part, il s'agit de mettre en évidence l'impact du voyage sur le développement de notre société. Dans cette perspective, le tourisme actuel, en particulier vers les pays lointains, se présente comme le résultat d'une longue histoire de «conquêtes» : d'espaces en premier lieu, mais aussi de temps, de transport par exemple, et enfin du «temps libre» institutionnalisé conquêtes qui sont en étroite liaison avec les multiples formes de reproduction de la société industrielle. Ce sont ces conquêtes (d'espace) qui ont façonné notre perception de l'espace, notre image de nous et de l'autre, voire notre manière de rencontrer l'autre. «Toutes ces conquêtes nous montrent que le voyage est en fait une recherche de données et une interprétation du monde du point de vue de l'homme européen, de la science et de la technique qu'il a développées, de ses normes esthétiques et idéologiques» (2). L'histoire du tourisme est aussi celle du voyage centré autour de l'Occident. La vision ethnocentrique (occidentalo-centrique) du monde ne peut être séparée de notre idée du tourisme. Nous considérons le voyage comme une partie intégrante du système des communications au sens large; il se trouve ainsi être simultanément le reflet de la société existante et un moteur, du moins potentiel, du changement de cette même société. Comme toute réflexion sur les communications, qui touchent à tous les domaines de la société, le voyage s'avère être une matière complexe et difficile à représenter. Un certain vide théorique dans le domaine des «communications» mais aussi le manque d'une histoire synthétique des voyages, accroît sensiblement la difficulté de notre entreprise. En utilisant les sources les plus diverses (historiques, ethnologiques, sociologiques, littéraires, philosophiques, etc.), nous avons essayé de trouver quelques fils conducteurs au sein de ce vaste mouvement que l'on appelle tourisme de nos jours. L'histoire prend l'aspect d'un puzzle - les différentes épo-

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(2) Traduit et extrait de M. BEUTELet al., Tourismus - Ein kritisches Bilderbuch, Bensheim, Pad. Extrabuchverlag, 1980, p. 195. 19

ques ou étapes versant d'éléments, de champs où l'analyse est poussée plus en profondeur plutôt que d'une synthèse unidimensionnelle qui, si elle est possible, dépasserait en tout cas nos intérêts et nos capacités.

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La «préhistoire ~ du tourisme

Le seul exemple de voyage proprement touristique avant le XVIIIesiècle pour Enzensberger, se situerait à l'époque de l'Empire romain. Sigaux, dans son Histoire du tourisme (3), remonte plus haut et voit des formes de tourisme de développer dans les cités grecques de l'époque classique. Les auteurs de The golden hordes. Turner et Ash, par contre, pensent que les cités grecques classiques étaient encore de dimension humaine; elles n'avaient ni la taille ni l'importance et la complexité susceptibles de susciter un mouvement touristique d'évasion. Selon eux, il faudra attendre les conquêtes d'Alexandre et l'extension du monde hellénistique pour voir surgir les premières cités cosmopolites qui développeront dans leur périphérie des stations touristiques de détente et de plaisir. Implicitement, tous ces auteurs sont d'accord pour relier le phénomène touristique au phénomène urbain. S'il subsiste de légères hésitations sur l'origine d'un mouvement touristique, cela tient plutôt à la définition du tourisme: à partir de quel moment voit-on surgir, entre les nombreuses formes de voyage dans l'Antiquité, ce type particulier qui peut s'appeler «tourisme ~ ? L'interprétation qu'en donnent Turner et Ash nous semble la plus plausible, car elle s'appuie d'emblée sur deux facteurs essentiels caractérisant tout phénomène touristique: l'exotisme et le culte de la simplicité. «Le tourisme et les attitudes touristiques sont étroitement liés à la poursuite de l'exotisme et à sa contrepartie, le culte de la simplicité. Ces deux notions sont très artificielles: elles découlent nécessairement d'une culture urbaine implantée de longue date, et déjà très étendue. C'est dans ce type de culture que les hommes commenceront à s'intéresser aux barbares et aux monstres habitant les confins de ce qu'ils considèrent comme le monde civilisé. Ce qui, pour une société plus archaïque, aurait été terrifiant et monstreux, devient
(3) G. SIGAUX, istoire du tourisme, Genève, Edito service, 1965. H 20

source de plaisir et d'excitation justement parce que ces êtres se situent à l'extérieur de l'expérience habituelle. Si les moyens de transport de masses, faciles et bon marché, font défaut, on importera l'exotisme. On faisait ainsi pour les milliers de bêtes sauvages mises à mort dans les arènes romaines - plus elles étaient rares et étranges, et mieux .elles plaisaient au spectateur. Quelques exemples, moins dramatiques: les Noirs et les chinoiseries prisés par l'Europe du XVIIIesiècle, ou encore le goût du XIXesiècle, l'obsession fin de siècle pour les objets d'art orientaux et primitifs. Pour voir naître cette attitude, il faut préalablement avoir atteint un niveau de culture impérialiste, dont le style unifié et triomphant s'est agressivement imposé, absorbant ou annihilant les cultures étrangères. Au fur et à mesure que le monde connu s'uniformise, la variété, la simple différence acquièrent une valeur considérable dans les métropoles. Le butin ramené par les bâtisseurs d'Empires constitue un matériel amplement suffisant pour alimenter cet enthousiasme; toutefois, la découverte, l'expérimentation des styles étrangers peut mener à leur destruction. Les formes exotiques reprises par la culture métropolitaine tendent à perdre de leur sens original et de leur vitalité. Si l'art, les religions et le monde des loisirs ont donné lieu à des formes complexes et hybrides, une réaction se fera vite sentir contre celles-ci. Ceux qui disposent du temps libre, d'avantages sociaux, d'un degré de sophistication élevé pourront se permettre de se détourner de cette complexité, de tenter un retour vers un idéal de vie simple, de bon sauvage ou d'île paradisiaque comme le disent les prospectus des agences de voyages. Ils pourront même essayer de faire vivre ces mythes en jouant à la bergère, en laissant tout tomber, ou, si les facilités de transport existent pour eux, en voyageant, pour oublier tout ça en un mot, pour jouir, l'espace de quelques semaines, d'un quelconque succédané de l'Eden ou de l'Arcadie» (4).

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Le tourisme ne peut donc exister qu'en liaison avec une société urbanisée et «claustrophobique ». Certes, les anciens Grecs voyagent, encore que l'idée de voyage ne soit pas tellement valorisée dans la cité classique (Athènes). En effet, le commerce et l'entretien des liaisons entre les colonies qui s'étendent de l'Espagne à la mer Noire, ou les cités alliées, sont souvent laissés aux étrangers. Plus fréquents déjà sont les voyages entre(4) TuRNER, ASH, op. cit., p. 22.

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pris vers les grands centres religieux (Eleusis, Delphes, Olympie, Epidaure...) pour consulter l'oracle ou participer à des jeux. Ces centres attirent les foules de toutes les cités de Grèce et d'Asie Mineure et, à l'époque hellénistique, même de provenance plus lointaine comme Rome. Ils sont généralement assez bien équipés pour l'accueil des «clients ~ (hôtels, guides, bordels, etc.). En particulier le sanctuaire d'Asclépios à Epidaure pourrait être considéré comme le précurseur de nos stations de santé. Il convient cependant de souligner le caractère sacré de ces voyages; visiter les centres de culte renforce le sentiment d'appartenance à une identité commune entre tous ceux qui sont des «non barbares~. C'est seulement à une époque plus tardive que, conjointement à une certaine décadence de la culture en général; le caractère religieux de ces centres diminue (ou change), sans jamais se perdre entièrement. Le voyage individuel, entrepris par curiosité culturelle comme celui d'Hérodote, reste tout à fait exceptionnel. Contrairement à ce que semblent suggérer Turner et Ash, il ne s'agirait pas tellement pour Hérodote de faire un voyage «sight seeing ~ dans le sens moderne de tourisme culturel. Les observations d'Hérodote, loin de représenter les sociétés étrangères dans leur complexité et leur cohérence, servent avant tout à distinguer ce qui est «barbare ~ chez l'autre pour mieux souligner la «civilisation» grecque. Les Histoires d'Hérodote sont, dans ce contexte, significatives de l'univers mental de la cité grecque: une perception de l'espace basée sur le mythe de l'autochtonie (et de l'autarcie) s'oppose, d'une certaine façon, radicalement à toute idée de voyage et, à plus forte raison, de voyage culturel. Le modèle de cité grecque nous paraît effectivement incompatible avec l'idée de tourisme que nous essayons de cerner. C'est à la suite des conquêtes d'Alexandre que se développeront des villes, cosmopolites, centres commerciaux et culturels du monde hellénistique comme Antioche, Alexandrie ou Pergame. Les premiers lieux proprement touristiques surgissent à leur périphérie immédiate, à partir du Ille siècle avo J.-C.; Antioche avait Daphné, fameux pour ses sources et son oracle d'Apollon; les habitants d'Alexandrie vont se détendre à Canope, situé à proximité sur une branche du Nil et dont la seule raison d'être aurait été le plaisir. Le cas d'Alexandrie est typique de l'évolution de ce tourisme avant la lettre: la capitale du royaume des Ptolémées acquiert assez vite une renommée de 22

luxe et de style de vie élégante qu'elle gardera d'ailleurs jusqu'à l'époque romaine. Grâce à sa situation géographique et à son port, elle constitue un pôle d'attraction pour toute la classe marchande méditerranéenne. D'autre part, dès le me siècle avoJ.-C., elle devient un centre culturel avec son «musée ~, véritable lieu de recherche scientifique, et plus tard, sa fameuse bibliothèque qui attire les intellectuels de tout le monde hellénistique. La population est très nombreuse: P. Petit indique pour le me siècle plus de 500 000 habitants; Amouretti et Ruzé, 1 million dans les siècles suivants (5) ; en tout cas, la ville semble surpeuplée et il se pose des problèmes de ravitaillement. Malgré une localisation des différentes ethnies, grecques, égyptiennes, juives, syriennes, macédoniennes, etc., par quartiers séparés, les tensions raciales s'accroissent. Les émeutes se multiplient à partir de la fin du me siècle contre le palais; le climat social se dégrade de plus en plus avec le déclin du royaume (ne et 1ersiècles). Dans cette situation décadente, les couches supérieures de la société cherchent de plus en plus à s'échapper des contraintes de la ville vers des lieux de plaisir. En effet, plus la situation à Alexandrie se dégrade, plus Canope se développe comme centre de détente et d'évasion. Les poètes grecs d'Alexandrie (Théocrite, par exemple), qui sont déjà complètement coupés de la réalité agricole du hinterland égyptien, composent des vers idéalisant la vie rustique de la Grèce ancienne.« On ne peut idéaliser la simplicité et la pauvreté que d'un point de vue privilégié : celui de la richesse et de la sophistication suprêmes» (6). Ainsi se constitue la première littérature d'évasion qui influencera fortement les poètes romains (Virgile: les Bucoliques, pour ne citer que lui), et avec eux, le comportement de loisir des Romains, en général. Pour leurs loisirs, les Romains semblent s'inspirer beaucoup de l'élégante Alexandrie. La ville de Rome réunit ces traits majeurs «claustrophobiques ~ qui suscitent des mouvements d'évasion: à l'époque de Cicéron, elle compte déjà plus de 500 000 habitants; à l'apogée de l'Empire, ce chiffre s'élèverait
(5) je?~, monde (6) P. PETIT, La civilisation hellénistique, Paris, P.U.F., c Que sais1975, chapitre sur Alexandrie. M.-C. AMOURETTI, . RuzÉ, Le F grec antique, Paris, Hachette Université, 1978, p. 248. TURNER,ASH, op. cit., p. 22. 23

même à 1 million et demi d'habitants (7). Nous y retrouvons tous les éléments de la vie civique et d'agrément d'une grande métropole, mais aussi tous ses inconvénients: pollution et problèmes de trafic dont témoignent, en particulier, les lois sur la circulation des véhicules. Pour échapper à cet univers urbain, complexe et uniforme à la fois, il y a les grands spectacles comme, à l'époque impériale, les jeux de gladiateurs ou de bêtes sauvages ou les mises en scène de batailles navales (avec de vrais morts), dont Turner et Ash soulignent le caractère «exotique~. Tout aussi significatives de ce mouvement d'évasion seront les villas sur les collines autour de Rome où les couches aisées de la ville viennent se détendre et pratiquer «l'otium~. Nous ne voudrions pas aborder ici la problématique de la valorisation du travail (manuel), des notions comme otium/ negotium ou occupatio mais plutôt insister sur l'importance de ce cordon de villas dans la périphérie proche de Rome (Tusculum, Praeneste, Tibur-Tivoli, etc.), comme de toute ville de l'Empire qui tient un peu à sa renommée. Il est d'ailleurs de bon ton de posséder plusieurs villas; Cicéron qui ne passe pas pour un exemple d'opulence particulière, en a six et change fréquemment de domicile. On y aménage des jardins selon des modèles orientaux où l'on expose par exemple des statues grecques et où l'on joue à la vie simple (Horace ou plus tard Ovide).

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Mais ce qui est plus original pour l'histoire du tourisme, est le développement de stations touristiques à une distance considérable de la ville, sur le littoral méditerranéen: Cumae, Misenum, Baiae, Puteoli, jusqu'à la « otiosa Neapolis », des endroits évidemment connus au départ pour leurs sources aux vertus curatives. Pour Enzensberger, cette périphérie de plaisir s'étend des plages de la Toscane jusqu'à la baie de Salerne. Turner et Ash trouvent beaucoup de ressemblances entre ces stations balnéaires romaines du littoral campanien et nos sites touristiques
(7) Ces chiffres proviennent de : TURNER,ASH, The golden hordes, op. cit., p. 23. CHRISTOL,NoNY, Des origines de Rome aux invasions barbares, Paris, Hachette Université, 1974. CARCOPINO, ie quotidienne à Rome à l'apogée de l'empire, HaV chette, Paris, 1979. Nous donnons ces chiffres, aussi bien pour Rome que pour Alexandrie, pour souligner avant tout l'importance du phénomène urbain; nous sommes par ailleurs bien conscients des difficultés qu'implique l'histoire démographique en général. 24

du xxe siècle comme la Côte d'Azur. «Ces centres de loisirs, proches des cités gréco-romaines, sont nés à l'origine d'un besoin d'évasion, d'une volonté de retour à une vie plus simple occupée par la pêche, les baignades, les promenades en bateau; mais il est caractéristique de constater qu'elles sont très vite devenus des reflets fidèles des excès des métropoles, sans les responsabilitésciviquesqui modèrent ceux-ci~ (8). La côte entre Cumae et Naples semble être assez vite encombrée par les constructions de villas de vacances, des constructions souvent de très mauvais goût (voir dans le Satiricon de Pétrone, la description de la villa du nouveau riche, Trimalchio). Horace, en particulier, se plaint de la destruction de l'environnement (Epître I à Mécène); il va même plus loin dans sa «critique du tourisme» : il se pose notamment des questions sur les bienfaits de ce tourisme pour la population locale, en condamnant les expulsions de cultivateurs de terres qui devront servir à la construction de maisons de vacances (Odes, livre II, cité par Turner et Ash). Cette anecdote nous rappelle singulièrement quelques réalités du tourisme actuel. La critique morale des lieux «touristiques» est également présente dans la littérature romaine. Ainsi Sénèque ne semble pas avoir résisté plus qu'une journée à Baiae, et se serait enfui, horrifié par une « singing boating party», à cause de l'immoralité et de la luxure de l'endroit; une réaction que Turner et Ash comparent au choc provoqué par l'apparition des premiers bikinis sur les plages du xxe siècle. Autre trait hautement moderne du «tourisme» romain: à Pouzzoles, on semble avoir découvert des images « vues de mer» gravées sur verre qui auraient été vendues comme souvenirs aux touristes. Outre ce tourisme balnéaire se développe le voyage culturel. Dès le me siècle avo J.-C., il existe un «tourisme sacré» des Romains vers les grands centres religieux de la Grèce, un des facteurs, d'ailleurs, de l'hellénisation accrue du Panthéon romain (9). La Grèce hellénistique devient pour les Romains une source sinon un modèle de civilisation; on prend l'habitude d'avoir à demeure un esclave grec qui sait réciter «les classiques~, ou encore d'orner son jardin de statues grecques.
(8) TuRNER, ASH, op. cit., p. 24. (9) M. LE OLAV, La religion romaine, Paris, Armand Colin, 1971, p. 38. 25

Les jeunes hommes de la société aisée de Rome sont envoyés à Athènes ou à Rhodes, pour parfaire leur éducation et leur formation culturelle (voir Cicéron ou César). A l'occasion, on en profite pour visiter les hauts lieux de la culture ou de l'histoire en Grèce et en Asie Mineure. L'Egypte constitue un pôle d'attraction particulier: Alexandrie, Thèbes, les temples, les pyramides. Le Colosse de Memnon (en réalité une des deux statues d'Aménophis III, «chantant ~ encore à l'époque), semble avoir été un sight touristique par excellence. Ses pieds et ses jambes sont couverts de graffitis touristiques, 45 en latin, 63 en grec, écrits par des administrateurs ou des soldats en permission; des gens qui se trouvent donc pour des raisons professionnelles dans la région et qui profitent de leur congé pour faire du «tourisme ~. Nous trouvons ainsi déjà dans la société romaine ce que Enzensberger qualifie de «museales Interesse ~ «la mise au musée de l'Histoire ~ un trait qui caractérise notre comportement culturel du xxe siècle. Pausanias, dont Les pérégrinations helléniques sont citées souvent comme le premier guide touristique, constituerait un autre exemple de cette attitude devant l'histoire: l'auteur vit au ne siècle apr. J.-C., mais ses descriptions ne s'étendent qu'aux monuments construits avant 150 avo J.-C. (10). Tous les auteurs qui nous servent de base pour cette histoire du tourisme avant la lettre, soulignent les nombreux parallèles entre le «tourisme ~ romain et nos phénomènes contemporains. Mais les événements sont en général mal datés et ne retracent guère l'évolution à l'intérieur des civilisations. D'autre part, les manuels classiques renseignent évidemment mal sur le monde de la détente et des loisirs à caractère non religieux. Pour notre propos, il importe de dégager les grandes lignes du comportement-type touristique et d'en relever quelques causes et motivations profondes. D'une part, nous soulignons l'apparition et l'existence de grandes villes cosmopolites comme Alexandrie ou Rome. Elles possèdent les traits majeurs d'un univers urbain « stressant ~ qui fait naître des besoins de détente et de distraction. D'autre part, pour qu'un complexe urbain naisse et prenne

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(10) J. LAVAUR, l turismo en su historia, Barcelona, Ed. Turisticas, E 1974.

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de l'envergure, il revêt nécessairement la fonction de centre d'un espace dominé; centre politique, administratif, économique, culturel rôle qui caractérise déjà la Rome républicaine et, à plus forte raison, impériale. Pour F. Braudel, l'Empire romain est un exemple de son concept d'« économie-monde 1> (Weltwirtschaft) qui implique un centre au bénéfice d'une ville et d'un capitalisme dominant déjà, quelle qu'en soit la forme (11).

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L'espace dominé autour du centre exige et facilite en même temps la mobilité. Il n'est donc pas étonnant de constater que la fréquence de voyages sous la Pax Romana n'a probablement plus été atteinte jusqu'au XIXesiècle (12). Dans les deux premiers siècles de notre ère, une certaine homogénéisation de l'espace est réalisée: un voyageur peut se déplacer pratiquement de l'Euphrate jusqu'en Ecosse sans traverser une frontière et toujours sous la tutelle de la justice romaine. Les moyens de paiement romains seront acceptés tout le long de son parcours et, avec le latin et le grec, il pourra se faire comprendre partout. Le fameux réseau routier romain facilite énormément les déplacements, tout comme d'ailleurs les liaisons navales régulières, entre Ostie et Alexandrie par exemple. Bref, des conditions qui feraient rêver un tour operator du xxe siècle, et il faut souligner, dans ce contexte, les affinités existantes entre le tourisme et la notion d'empire. Mais ne nous trompons pas sur la nature des voyageurs qui parcourent les routes romaines: ce sont avant tout des militaires, des administrateurs, des marchands, des pèlerins et, dans une moindre mesure, des intellectuels ou des artistes qui sillonnent l'Empire; des gens en bonnes conditions physiques qui arrivent à endurer les épreuves des voyages de l'époque et qui feront du «tourisme ~ à l'occasion, comme nous prouvent les graffitis sur le Colosse de MeInnon. De même, le tourisme de détente reste le privilège d'une minorité infime qui a les moyens de calculer et de planifier son temps libre, de se construire plusieurs maisons et, au besoin, d'importer l'exotisme nécessaire pour réaliser l'évasion.

(11) F. BRAUDEL,Civilisation matérielle, économie xye-XYlIle siècles, Paris, Armand Colin, 1979. (12) H.M. ENZENSBERGER, cit., p. 215. op.

et capitalisme,

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L'Europe à la découverte du monde

L'Antiquité réunit donc certaines de ces conditions qui favorisent l'apparition d'un mouvement touristique et que nous retrouverons seulement à l'époque moderne. Mais entre-temps et en étroite liaison avec l'amélioration des conditions socioéconomiques, l'Europe se lance à la découverte et à la conquête du monde. L'histoire du tourisme resterait d'une certaine façon incomplète si l'on sous-estimait l'importance des voyages du Moyen Age à l'époque moderne ou contemporaine - du simple fait que ces voyages ne sont pas proprement touristiques. Chaque époque développe ses propres formes de voyage correspondant à son univers matériel et spirituel. Ainsi, au Moyen Age, le voyage le plus courant est certainement à vocation religieuse (ce qui ne veut pas dire qu'il n'y ait pas eu une quantité d'autres types de voyages: la cour itinérante, les ambassadeurs, etc. Nous n'avons ni la possibilité ni la prétention de donner ici un inventaire complet de toutes les formes de voyage à travers les époques). Les grands pèlerinages vers les hauts lieux de la Chrétienté comme Saint-Jacques-de-Compostelle, par exemple, sont représentatifs du voyage médiéval et il n'est pas étonnant de voir le terme latin désignant le voyage vers l'étranger peregrinatio prendre, dans ce contexte, la signification spécifique de pèlerinage, réservé exclusivement au voyage religieux. Nous avons vu l'importance du pèlerinage déjà dans l'Antiquité et nous aimerions souligner ici, que le voyage à motivation religieuse continue jusqu'à nos jours à mobiliser un grand nombre de personnes, ce que l'on a tendance à oublier trop facilement quand on parle de tourisme (13). Si dans notre société occidentale, le pèlerinage prend plutôt la forme d'un voyage touristique, il n'en va pas de même pour d'autres civilisations : boudhiste, hindouiste ou musulmane, en particulier, où le Hajj se présente comme un voyage quasiment institutionnalisé et obligatoire pour les hommes adultes (14) et dont la signification
(13) En 1982, Lourdes enregistrait un total de 4,4 millions de voyageurs qui ont envoyé en tout 7 millions de cartes postales, d'après les nouvelles de France Inter le 29 janvier 1983. (14) M. CHODKtEWICZ, Le pèlerinage à la Mecque », L'Histoire, « n° 16, octobre 1979. D'après cet auteur, le terme ha;; (hadj 1) signifie 28

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