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La Sauvageonne des Maures

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Les frères d'Odette Malaucène sont morts à la guerre. La jeune fille, qui avait bravé les interdits paternels et s'était un peu encanaillée en ville, revient au pays. Elle est désormais la seule héritière du florissant domaine de Bastet. La mort de ses parents, juste au moment où la famille se réconciliait, met à dure épreuve les nerfs d'Odette.
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Michel Lacombetoujours écrit, et le succès lui vient dès son premier roman, a  Le Retour au mas, couronné par le prix des Automnales en 2004. Depuis, ce passionné d'histoire, d'archéologie, de préhistoire, de nature et de sciences a publié une trentaine de livres. Ces « romans de vie », comme il les appelle, où il s'attache à faire ressentir au plus près ce que vivent ses personnages, lui ont valu la reconnaissance d'un lectorat fidèle.
LASAUVAGEONNE DESMAURES
Du même auteur Aux éditions De Borée
La Bonne École, Terre de poche La Vagabonde de Saint-Ours Le Domaine des Rochettes Les Brûlots de paille, Terre de poche
Autres éditeurs
L'Inconnu du Vaccarès La Berceuse de sang La Cagnotte de Cyprien La Campagne de Baptistin La Caverne de vie La Fille de la rivière folle La Grimace du givre, prix Lucien-Gachon 2002 La Mer à boire La Noire Tourmente La Sansouïre du Toquadou La Vengeance de Jean sans Dieu, prix du roman historique de Saint- Bonnet-le-Château 2007 Le Mécréant de Saint-Poutouzat Le Mystère du mas du Païen Le Retour au mas, prix des Automnales 2004 Le Sans Gueule Les Charpentiers du fer *, L'Équerre au cœur Les Charpentiers du fer **, Le Compas du ciel Les Fachines Les Fourches écarlates Les Jumeaux de Malatresque, prix Cabri d'Or 2004 Les Larmes du désert Les Sarments d'Hippocrate
En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20 rue des Grands-Augustins, 75006 Paris. © , 2015
MICHELLACOMBE
LASAUVAGEONNE DESMAURES
« Va-t'en ! »
ASARD, OU SIGNE DU DESTIN ? Le ciel se montrait ce jour-là aussi morose H que l'âme d'Odette. Avec des nuages lourds et menaç ants que semblaient repousser sur ces collines les vagues d'une mer qu' on ne voyait pas d'ici ! Dans la région, les vents du sud ne présageaient nulleme nt de la clémence du temps, bien au contraire… Il faisait pourtant si beau, la veille, en ces régions si peu avares de soleil, même si l'ambiance familiale tran spirait la tristesse et l'abattement. Quelle sinistre journée ! Sûr que la mère ne tiendrait pas la nuit… Oh ! C'était là ce que l'on se disait chaque soir d epuis près de une semaine, mais la fin semblait proche, désormais… La jeune fe mme soupira. En fait, cela serait sans doute plutôt une délivrance pour celle qui lui avait donné le jour. Il y avait si longtemps que la pauvre vieille souffrait, sans pour autant le montrer, avec cette dignité que savent afficher les gens de la terre dans les moments les plus difficiles. Si longtemps, en silence, jusqu'à ce que le mal qui la rongeait lui ôtât ses dernières forces… Odette Malaucène se mordit les lèvres de rage et d' impuissance, et ce fut de manière plus rude qu'à l'ordinaire qu'elle poussa s es chèvres en avant. Ce n'était pas parce que la mort planait sur la famille qu'il fallait oublier le troupeau ! Comment ne pas s'en occuper, chaque jour ? Le mener jusqu'à l'orée des bois pour assurer sa nourriture, ainsi qu'afin de lui la isser éradiquer ces pousses et broussailles qui représentaient le plus gros danger qui fût pour les chênes-lièges : le feu ! Comment échapper à la corvée quotidienne de la traite, le matin puis le soir, lorsque les bêtes rentraient les mamelles lou rdes et gonflées ? La vie du domaine exigeait de passer outre drames et maladies , fêtes et réjouissances… « Allez, Finaud ! Occupe-toi un peu de ces foutues bestioles qui s'égarent sur les talus… Fais ton travail, mon bon chien ! » Le cœur gros, la bergère s'éloigna au flanc de la c olline sans pouvoir chasser de son esprit la vision de sa mère tassée au fond d e son lit. La reverrait-elle seulement vivante à son retour ? Et que serait sa v ie, après ? Après le décès de la seule personne qui lui délivrait encore un peu d 'affection ! Elle haussa les épaules. Il était vrai qu'elle ne s'était pas montrée une fille de famille exemplaire, jusqu'à il y avait quelques années. Ne passait-elle pas pour une dévergondée aux yeux des habitants de Gonfaron ? Tout cela parc e qu'elle avait bravé l'autorité paternelle, à vingt ans à peine, en quit tant le domicile familial pour rejoindre la ville. La grande ville ! Toulon… Toulon ! Elle n'en gardait comme souvenir que celui d'une expérience amère, d'une tache qui la souillerait sans doute à vie. Ca r l'on ne se privait pas de causer, entre villageois, de supposer, de présumer, d'imaginer même… Aussi, de sous-entendu en allusion, la « petite » du mas d e Bastet avait vite été victime d'une réputation plus que douteuse. « Pensez ! S'enfuir de la maison, à son âge… - Si encore elle était à plaindre ! Mais non, les M alaucène ont du bien… Y a peut-être même pas plus riches, dans tout le canton ! - L'Odette, elle a toujours été une rebelle, même g amine ! Effrontée même… M'étonnerait pas qu'elle n'ait eu en tête que de jo uer lescagoles à la ville, histoire de se changer les narines de l'odeur des c rottes de bique… -Té ! Sûr qu'elle a plus les manières às'escambarlerle premier venu avec qu'à s'agenouiller le dimanche à la messe ! »
Qu'en savaient-elles, toutes ces mauvaises langues ? « Allez, les biquettes… On avance ! » Après avoir longé les parcelles de vigne du domaine , tout en dirigeant sa troupe bêlante en direction d'une châtaigneraie, el le ressassa ses rancœurs. Était-ce sa faute, si elle avait jugé, contre l'avi s de son père, qu'il était de l'intérêt du mas de Bastet d'ouvrir ses productions, sans int ermédiaire aucun, aux citadins de cette métropole ? Si elle avait rompu a vec les traditions afin d'analyser l'approvisionnement des grandes villes p our en tirer le meilleur profit ? Elle baissa le nez sur la pointe de ses chaussures… C'était vrai, pourtant, qu'elle s'était vite laissé séduire par les charmes de la c ité ! Par ses pièges et ses leurres… Hypnotisée par les vitrines des magasins e t les devantures des beaux cafés, fascinée par les façades des immeubles bourg eois, les boulevards et les allées arborées, elle avait rapidement oublié ses o rigines paysannes ! La vie rêvée ? Sans doute, au début. Puis la difficulté à se trouver un emploi, un logement, des amis… Comment exister vraiment, face aux déceptions qui l'avaient alors assaillie ? Et comment oser revenir au domaine en avouant cet échec qu'elle ressentait encore si durement ? Alors qu'elle allait sombrer dans la plus sombre misère et un désespoir sans fond, elle avait cru quelques semaines à sa bonne étoile en rencontrant Martin. Un beau go sse, charmeur, doux et prévenant, dans le lit duquel elle avait fini par é chouer en s'imaginant un avenir de rêve ! Martin, qui l'avait déniaisée, et auprès de qui elle avait connu ses premiers émois amoureux… Ses premiers ébats interdi ts aussi ! Quelle désillusion, lorsque ce séducteur-né l'avait délais sée avec mépris pour s'attacher à de nouvelles conquêtes ! Oui, elle se l'avouait d ésormais, peu s'en était alors fallu pour qu'elle sombrât dans la vie à la fois fa cile et sordide des filles de rue…
La guerre avait mis un terme à cette descente aux e nfers. Si Odette avait rompu tout contact avec le mas de Bastet, elle n'av ait pu éviter de croiser à Toulon des personnes originaires de ses terres nata les. C'était ainsi qu'elle avait appris la mort de Frédéric, son plus jeune frère, t ombé sur le front dans ces régions du Nord dont elle ignorait tout… Un grand c oup au cœur qui l'avait incitée, un peu contre son gré, à se présenter de n ouveau à la porte du domicile paternel. Non sans honte, face au mutisme hostile d e Florimond Malaucène qui, sous prétexte de juguler la peine qu'il éprouvait, s'était montré plus dur et indifférent que jamais ! Par mépris, le vieil homme n'avait d'ailleurs jamais abordé le sujet de l'escapade d'Odette, mais il ava it pris soin de ne lui adresser qu'un minimum de paroles… Consciente de sa faute, l a jeune femme ne lui en avait pas voulu, et elle s'était efforcée de se con sacrer du mieux qu'elle le pouvait aux travaux de la ferme. Et il y avait eu d e l'ouvrage, au domaine, en cette époque où la main-d'œuvre journalière se fais ait chaque jour plus rare ! Il avait bien fallu que les épouses remplaçassent les hommes, dans la mesure de leurs plus faibles forces… Tout s'était effondré à Bastet lorsque le maire et deux gendarmes s'étaient présentés à la porte du mas, porteurs de cette sini stre nouvelle que chacun redoutait. À quelques jours de la fin de la guerre, Marius, son frère aîné, avait lui aussi trouvé la mort sous l'un des derniers obus ti rés par l'artillerie ennemie… Si Florimond s'était seulement réfugié dans une attitu de encore plus raide et froide, sa femme Hortense s'était recroquevillée sur sa pei ne. Odette se mordit les lèvres. Depuis ce jour, sa mère s'était mise à vieillir à vue
d'œil, comme si chaque mois qui passait se chiffrai t en années ! Avec une immense détresse au fond des yeux, muette sur son d ésespoir, la malheureuse s'était attelée aux tâches quotidiennes avec entête ment, mais sans entrain aucun, en pauvre marionnette dénuée d'âme. Il ne lu i avait fallu que quelques saisons pour dépérir, et sa maigreur faisait peur, désormais… D'autant plus peur depuis qu'elle avait renoncé à se lever de son lit, elle, si courageuse au labeur d'ordinaire ! Il fallait qu'elle se sût bien proche de la tombe pour abdiquer ainsi sous le coup de souffrances qu'elle cachait si dése spérément ! Mais il est des pathologies face auxquelles il est au-delà des facu ltés humaines de vouloir les ignorer ou les surmonter : Hortense Malaucène s'éte ignait peu à peu au creux de ses draps. Maman Hortense ! La seule qui avait pard onné son escapade toulonnaise… Faisant confiance à Finaud pour canaliser les bêtes sous le couvert des arbres, elle s'adossa à un tronc pour laisser son regard se perdre dans le flou de l'horizon. Ce paysage qui était le sien depuis l'en fance avait depuis toujours le don de l'apaiser… Elle y ressentait cette emprise p resque magique qui unit parfois l'humain à la terre qu'il foule et qui le n ourrit. Odette haussa les épaules. Comment avait-elle cru pouvoir un jour vivre en vil le, au cœur d'une forêt d'immeubles, dans l'entrelacs des rues et la cohue des véhicules et des passants ? Comment avait-elle pu se passer du calme souverain de sa région natale ? Tout était si reposant, ici… Si calme, mal gré ce ciel couvert en proie à une houle de nuages sombres. Bien qu'elle appréciât les paysages plus ensoleillés qui faisaient le charme de la contrée, elle éprouvait durant ces heures précédant l'orage une impression qui touchait presq ue à la magie. Au fil des minutes, l'ambiance changeait, de plus en plus mena çante, de plus en plus envoûtante aussi… Elle les connaissait pourtant si bien, ces combes, ces plaines et ces montagnes ! Elle aimait tellement se balader au sein des arbousiers, des cistes, des myrtes et des bruyères, pousser jusqu'aux plus hautes collines boisées des Maures jusqu'à obtenir, pour récompense, cette vue panoramique exceptionnelle sur le golfe de Saint-Tr opez et le large, puis sur les hauteurs de Châteaudouble, Bargemon et la vallée de l'Argens… Ce n'était pourtant pas ce jour qu'elle pouvait se le permettr e, tant à cause du temps qu'à celle des préoccupations qui lui encombraient la tê te. Comme si elle portait déjà le deuil de sa mère avant même que celle-ci eût ren du le dernier soupir ! « Oh ! Finaud ! Rassemble-moi un peu cestestardes qui s'éparpillent un peu trop à mon goût… Allez ! Fais ton boulot de chien, si tu veux un peu de gras dans ta gamelle… » Après cette brève remarque, elle se renferma aussit ôt dans les lacis de ses pensées. Qu'en serait-il de sa vie, à Bastet, une f ois Hortense Malaucène mise sous terre ? Sûr que Florimond, le père, ne s'en mo ntrerait que plus froid encore envers elle, lui qui la poursuivait de son mépris d epuis cette fugue dont elle ne voulait plus porter le poids sa vie durant… Comment le « vieux » lui pardonnerait-il un jour ce qu'il considérerait à ja mais comme une pure trahison ? Odette devinait pourtant que, après la mort de ses deux frères, elle conservait une bonne part de l'affection que pouvait éprouver le maître de maison. Mais comment ce dernier aurait-il pu se renier en effaça nt de son esprit cette fausse rancune tenace qu'il entretenait, envers et contre tout, comme on souffle sur une pauvre braise agonisante ? Il était tellement plus important pour lui de se murer dans cette attitude intransigeante, plus par honneu r que par conviction, plus par
principe que par véritable antagonisme… Secrètement , il se pouvait même qu'il admirât la témérité de sa fille, son humeur rebelle et son tempérament de battante ! Mais jamais il ne l'aurait avoué. Un Mal aucène se devait de se montrer aussi rude que le roc !
* * *
Il y eut tout d'abord une goutte sur l'avant-bras. Une goutte énorme, suivie d'une autre… Bien qu'elle s'y attendît depuis des h eures, Odette frémit. L'orage qui menaçait depuis l'aube était sur le point d'écl ater, et mieux valait rentrer avant qu'il ne se transformât en véritable tempête ! Elle n'avait pas encore eu le temps d'avaler le casse-croûte qu'elle avait emport é, mais qu'importait ? Cela lui donnait l'occasion inespérée de retrouver le foyer familial pour assister sa mère dans ce qui semblait être ses dernières heures d'ex istence terrestre… « Allez, Finaud… On rentre, mon chien ! Rassemble d onc ces biques avant que le tonnerre ne les affole… » Un tourbillon de vent fou la conforta dans sa décis ion. La tourmente imminente pouvait s'avérer plus tempétueuse que prévu ! D'ail leurs, de sourds grondements se faisaient déjà entendre par-delà la crête des mo ntagnes… « Vite, vite, Finaud ! Allons, du nerf ! Et vous, l es biquettes… Vous serez mieux dans la bergerie, si nous avons la chance d'y parvenir avant que nous ne soyons trempées ! » Donnant l'exemple, elle fila sur le sentier, laissa nt le soin à son chien de faire en sorte que le troupeau se précipitât à sa suite… Elle sursauta pourtant au premier éclair accompagné d'une déflagration aux éc hos assourdissants, et hâta le pas pour prendre de vitesse le déluge de pluie q ui s'annonçait. Mieux valait ne pas s'attarder sous les arbres en de telles circons tances ! Les premières gouttes d'eau commencèrent à cogner le sol alors qu'elle pa rvenait dans la cour du domaine, des gouttes bien espacées, mais larges com me des pièces de menue monnaie… Dans le même temps, une odeur indéfinissab le de terre humide au parfum d'argile s'imposa aux narines d'Odette. La s i subtile fragrance minérale qu'exhale la terre, dans les instants presque magiq ues qui précèdent ces averses d'une rare violence s'abattant parfois sur des espaces plus habitués aux sécheresses d'été… Elle appréciait ces effluves env oûtants, bien qu'elle sût qu'ils pouvaient annoncer des tourmentes dévastatri ces. La jeune femme n'eut pas plus tôt franchi le porche du domaine que son p ère se dressa, les poings serrés posés sur la rambarde de pierre de la terras se du mas : « C'est un peu tôt pour rentrer, non ? À cause de s eulement quelques malheureuses gouttes d'eau ! Si tu dois demeurer à vie aussi fainéante, mieux valait pour toi rester en ville… » Odette ne répliqua rien. La rancœur nouée dans la g orge, elle préférait éviter ces disputes qui n'en finissaient jamais en adoptan t une attitude faussement soumise… Alors que l'écheveau des noires nuées qui se bouscu laient dans les cieux sous le coup de bourrasques furieuses donnait tort au maître de maison, un déluge de pluie le contraignit à plus de modestie, et il réintégra en maugréant la quiétude de la grande salle commune. Avec sa femme à l'agonie, sans plus aucun héritier mâle pour prendre sa suite, il imagi nait déjà le déclin du mas de
Bastet vers un gouffre sans fond… Quelle pitié ! Lo in de ces préoccupations trop terre à terre pour elle, Odette n'eut rien de plus pressé que de se précipiter au chevet de sa mère. Hortense Malaucène… Le cheveu gr is sur l'oreiller blanc, affreusement amaigrie, avec prématurément sur ses y eux le voile un peu opaque de la mort. Se forgeant une dureté intérieure qui n 'était pas dans sa nature, la jeune femme s'efforça à ne montrer aucune compassio n. La gorge nouée, elle s'arracha seulement quelques mots hypocrites : « Eh ! Tu vas mieux, n'est-ce pas ? Tu sais que tu nous as fait une belle peur ! » Malgré son épuisement, malgré le souffle vital qui s'évadait d'elle comme l'eau d'un vase fissuré, la vieille femme se redressa pén iblement sur sa couche, et son œil sembla se teinter d'une triste ironie. Avec un sourire forcé, elle murmura : « Ne joue pas la comédie, ma fille ! Je sais bien, tout comme toi, que je n'en ai plus pour très longtemps. Et le mal me ronge tellem ent de l'intérieur que j'ai hâte de fermer mes yeux pour toujours… - Non ! M'man… Je t'en prie ! - Chut, petite… Tu ne sais pas ce que j'endure ! Éc oute-moi plutôt… » Après quelques secondes de souffle rauque, la moura nte sembla réunir ce qui lui restait d'énergie pour affirmer avec une intona tion plus ferme : « Je ne te demande qu'une chose, ma fille… Une chos e que j'ai d'ailleurs consignée par écrit auprès du notaire. Tu sais que Bastet, notre bien, ne provient non pas des Malaucène, mais des Carnoulette ? De me s parents, si tu préfères, puisque Carnoulette est mon nom de jeune fille… - Je t'en prie, mère… Parlons d'autre chose ! Je su is certaine que tu reprendras vite du poil de la bête… - Ne me prends pas pour plus bécasse que je ne suis , Odette ! Et écoute ce que j'ai à te dire. Comme je n'ai plus de fils, je ne compte plus que sur toi pour que ces terres de mes ancêtres restent au sein notr e famille… Aussi, promets-moi que jamais elles ne seront livrées, une fois qu e mon Florimond ne sera plus de ce monde, à d'autres mains que celles de mon san g ! Du tien, dorénavant… - Mais, mère… - Il n'y a pas de mais, Odette ! Promets-le-moi. Je ne tiens pas à ce que notre domaine se retrouve dans le giron de mes cousins, l es Verne… Les pires rapaces qu'il m'ait jamais été donné de connaître, et une honte pour tous ceux qui portent le nom de Carnoulette ou de Malaucène ! - M'man… - Jure-moi que tu garderas Bastet pour le transmett re à ces petits-enfants que jamais je ne connaîtrai. - Mais… - Jure-le-moi ! - Je te le jure, maman… » Bouleversée, Odette bascula sur le lit de sa mère e n luttant contre les larmes qui lui perlaient aux cils, et elle eut le sentimen t que ces pauvres bras maigres qui la serraient avec une force insoupçonnée se ref ermaient sur elle pour la première fois. En ce pays rude et austère, les mani festations de tendresse se devaient de rester bridées derrière une barrière de fausse indifférence ! La jeune femme eut seulement l'impression qu'un timide baise r lui effleurait la peau, avant que la voix subitement plus dure de la malade lui i ntimât :