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La Scolarisation et la Formation professionnelle des filles au pays de Schneider

De
298 pages
L'intérêt de cet ouvrage est double. Il propose d'une part, une approche socio-historique de l'éducation/formation des filles de la classe populaire, de "l'école au ménage", tant au plan national que local. D'autre part, il constitue une étude de cas concret, celui de l'entreprise "Schneider : l'usine du fer, une dynastie de fer" où les filles sont prises dans la spirale des valeurs patronales et religieuses. Les résultats interrogent sur le rapport entre ce patronat paternaliste et une classe ouvrière soumise et craintive.
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Sommaire

Préface..................................................................................................I Introduction ....................................................................................... 7 CHAPITRE 1 Schneider une figure exceptionnelle du patronat français ..............................................................................................17 CHAPITRE 2 L’industrialisation au Creusot au XIXè siècle : histoire d’un exemple de réussite technologique .........................37 CHAPITRE 3 Naissance et développement d’une usine/ville.....67 CHAPITRE 4 La scolarisation féminine.........................................85 CHAPITRE 5 La formation post-scolaire des filles ....................133 CHAPITRE 6 L’enseignement ménager : la valeur refuge .........177 CHAPITRE 7 Les écoles ménagères schneidériennes Véritable cas d’école abouti - La mémoire des femmes ............................221 Conclusion......................................................................................265 Annexes ..........................................................................................275

Préface

Ménagère au Creusot

Les établissements Schneider du Creusot ont été durant plus d’un siècle un laboratoire de création industrielle. Pour les méthodes de travail, la production, les techniques, le logement, l’espace de l’usine et de la ville, les relations sociales…, ils ont modelé un paysage qui fut longtemps celui de la modernité. Le paternalisme originel, qui assimilait l’entreprise à une famille, a su, notamment après les grèves de 1899-1900, esquisser un nouveau type de représentation ouvrière, mettant en place les délégués ouvriers, dont Alexandre Millerand lui-même espérait la solution au problème des grèves. Au vrai, c’était une manière d’éviter le syndicalisme au profit d’une relation interne ; mais qui traduisait la prescience de problèmes nouveaux. Par sa puissance novatrice, le Creusot a fait l’objet de nombreux travaux et publications1. Sociologues, historiens, architectes se sont intéressés à cette matrice de la deuxième révolution industrielle, celle du charbon, du fer, de l’acier , alliance de progrès technique, de sécurité sociale et de despotisme, qui préfigure à certains égards les états totalitaires du XXè siècle. L’ouvrier troque sa liberté d’expression, voire de pensée, contre un emploi stable, un salaire plus élevé et un exceptionnel niveau de protection. Jusqu’à l’invention de l’isoloir, il n’était pas question de voter autrement que pour le patron qui dominait la municipalité et par conséquent les institutions locales. Hors de Schneider, pas de salut. De la naissance à la mort, tout est Schneider. Le passé et l’avenir ; le privé, voire l’intime aussi. Peu d’études ont été consacrées aux rapports de sexes et aux femmes dans l’espace creusotin. Or, c’est essentiel. La famille est le modèle, le pivot, le creuset des relations sociales. Elle gère le quotidien, assure la reproduction de la maind’œuvre et son éducation, fabrique le consensus nécessaire au fonctionnement du système. L’ordre de l’usine repose sur l’ordre familial. De haut en bas. Les Schneider sont une dynastie dont on célèbre les mariages et les baptêmes, les anniversaires et les enterrements. Les femmes de la tribu s’impliquent dans l’économie sociale et le dispositif éducatif. Elles sont les principales interlocutrices des familles ouvrières dont les ménagères sont les intendantes. Epouses, mères,
1

Cf. notamment le catalogue de l’exposition du Musée d’Orsay ( 1995),Les Schneider. Le Creusot. Une famille, une entreprise, une ville ( 1836-1960), Paris, Fayard, 1995.

celles-ci sont les gardiennes du foyer, ordonnatrices des jours, médiatrices, hygiénistes, pacificatrices, agents du consentement et de la transmission, en particulier auprès de leurs filles. D’où l’importance de leur formation à laquelle Jacqueline Fontaine, historienne de l’éducation, consacre ce livre novateur. A travers textes et documents, notamment ceux des archives de l’Académie Bourdon, elle montre la généalogie des écoles de filles, privées et publiques, leurs programmes et leur fonctionnement. Sexuellement inégal, cet enseignement, qu’il soit congréganiste (sœurs de Saint Joseph de Cluny) ou républicain, vise surtout à former de bonnes maîtresses de maison. L’enseignement ménager y est cardinal. Emile Cheysson, disciple de Le Play, qui fut directeur du Creusot, en fait un dogme, qui culmine autour de 1900. A cette époque, dite « Belle », les réformateurs sociaux de tous bords pensent que le relèvement de la classe ouvrière, à leurs yeux minée par les fléaux sociaux, de même que la régénération de la France, menacée par la dénatalité, passent par « le moyen de la femme devenue bonne mère de famille ». La ménagère, soldat du travail et de la race, représente un investissement majeur. Partout présent, l’enseignement ménager s’épanouit dans des écoles spéciales, comme celle du Creusot, modèle du genre. Durant plusieurs années, elle décline les diverses opérations du ménage, de l’hygiène et de l’économie domestique ; nettoyage, raccomodage, blanchissage, comptabilité, soins d’un corps euphémisé remplissent des journées qui doivent être bien longues. Il s’agit de faire de la ménagère une professionnelle, faute de donner aux filles une profession véritable. Dans ce domaine, Le Creusot est plus que velléitaire : hostile. Pas question de donner aux filles une formation qui leur ferait quitter la ville, un véritable emploi qui les soustrairait à leur rôle naturel : le ménage et le foyer. Les femmes mariées sont d’ailleurs exclues de l’usine, quitte à être reprises ultérieurement en cas de veuvage. En 1916 ( c’est la guerre) fut pourtant créée une école professionnelle féminine qui formait aux emplois de bureau ; on y entrait avec le brevet, sur concours et surtout en fonction de la parentèle. Les recrues se plaignaient d’une formation insuffisante pour des débouchés incertains. Quelques unes épousèrent des ingénieurs, en quête de femmes un peu plus instruites. Du mariage, on ne sortait pas. Dans ce système, les échappées sont rares et le climat, étouffant. Ce que montrent les enquêtes orales menées, en deux étapes distantes de près de vingt ans, par Jacqueline Fontaine auprès d’une soixantaine de creusotines, représentant deux générations , l’une née entre 1898 et 1915, l’autre entre 1915 et 1925, générations traversées par la première guerre mondiale et aujourd’hui en voie d’extinction. Devenue mémoire, cette parole, analysée notamment dans le dernier chapitre du livre, court à travers le récit et lui confère une sensibilité, une tonalité particulière, riche de ses contradictions mêmes. L’auteure souligne le consentement, l’adhésion des femmes à leur rôle, voire la reconnaissance qu’elles ont pour l’usine qui les a protégées, surtout en cas de veuvage. C’est vrai objectivement (la situation des ouvriers du Creusot était supérieure à celle du II

prolétariat ordinaire) et subjectivement. Mais je suis frappée, au-delà de ces propos, du sentiment de sujétion, d’enfermement que ces femmes évoquent non sans frémissement. Elles disent la réprobation pour celles qui cherchent à sortir : par exemple, celles qui s’embauchent dans les couvents-usines de Jujurieux, soupçonnées d’inconduite ; ou qui tentent de dépasser le niveau du certificat d’études. La création d’une Ecole primaire supérieure en 1927 fut pourtant un évènement, la possibilité de poursuivre des études, de devenir employée, voire institutrice. Mais les ambitieuses qui y entrent sont mal vues des élèves des écoles privées qui ne les fréquentent pas, comme si savoir c’était transgresser. Les mères jouent du reste un rôle de frein à tout projet de sortie – on ne quitte pas le Creusot –, qu’il s’agisse de mobilité, d’études ou de fréquentations, amicales et plus encore amoureuses. Elles interdisent pratiquement à leurs filles tout écart à la norme. « On ne doit pas mordre la main qui vous nourrit » est un adage creusotin. « Ma mère ne riait jamais », dit une enquêtée qui évoque le sérieux triste de son enfance et le conformisme ambiant, surtout en matière sexuelle. Deux filles qui s’aimaientdes gouines, disait-on sans doute- furent exclues de leur famille et chassées de la ville. Social, l’ordre au Creusot était aussi moral. Les femmes du Creusot ne furent pourtant pas toujours dociles. Dans les grèves de 1899-1900, qui à tous points de vue marquent un tournant, les femmes tinrent une place visible que montrent les photographies, manifestant et portant les drapeaux dans les cortèges. Elles étaient de plus en plus nombreuses à fréquenter l’école publique et à exprimer un besoin de travailler que la première guerre mondiale favorisa, au moins provisoirement. Tout changeait du reste. Lorsque Charles Schneider épousa Liliane Volpert, une artiste qui était aussi la petite-fille de Jules Guesde, brisant les pratiques matrimoniales d’alliance, on comprit, du moins on perçut que le désir des individus prenait le pas sur les contraintes familiales. Que l’amour parfois pouvait l’emporter sur les affaires. Ce dont le capitalisme moderne, non familial, peut parfaitement s’accommoder. Au vrai, l’effritement du modèle schneidérien fut bien plus lent. Il en subsista de larges fragments dans les diverses usines du groupe. Mais sans la rigueur d’épure qu’il avait eue au Creusot. Quel rôle les femmes et leurs aspirations ont-elles joué dans ces mutations ? Comment a évolué le système scolaire ? Que sont devenues les ménagères du Creusot, que Jacqueline Fontaine nous a données à voir ?

Michelle Perrot.

III

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L’objet de cet ouvrage est d’examiner le système de scolarisation et de formation des filles mis en place à partir du milieu du XIXè siècle et jusqu’à la Seconde Guerre mondiale par la famille Schneider, cette dynastie de grands capitalistes de l’industrie métallurgique, dans cette ville du Creusot qu’ils ont créée de toutes pièces. Avec le siècle des Lumières, nous assistons au développement exponentiel dans tous les domaines scientifiques et techniques, en particulier dans le secteur industriel, avec la construction des infrastructures métallurgiques nationales et internationales (rail, locomotives, charpentes et ponts métalliques, armement…). Le monde change. La France jusqu’ici rurale va s’urbaniser et l’exode rural s’amplifier : les villes, en pleine expansion vont drainer toute une population paysanne qui espère y trouver des conditions de vie moins misérables que celles qui ont été les leurs jusque-là. Comment cette profonde mutation technologique va-t-elle se traduire dans la création et l’installation des entreprises industrielles ? Comment ce nouveau patronat va-t-il gérer ces masses nouvelles d’ouvriers qui vont travailler dans leurs usines ? C’est à cette époque que va naître et se développer un nouveau concept de management, celui de paternalisme, qui peut se décliner selon les cas, d’après les travaux de Gérard Noiriel1, en fonction de l’autorité du dirigeant, “du patronage au paternalisme“. C’est ce bouleversement du paysage économique, dû à la transformation de l’industrie, qui induit une nouvelle politique sociale, au sein de laquelle “la“ femme se voit confier une nouvelle mission spécifique, clairement identifiée à travers la trilogie : épouse, mère, ménagère : celle de médiatrice. Pour atteindre cet objectif, le législateur s’appuie sur le modèle implicite, sous-jacent de l’éducation féminine qui se perpétue depuis l’Antiquité, avant de le concrétiser et de le transformer, dans le contexte des lois de l’école républicaine, en discipline obligatoire, celui de “l’enseignement ménager“, qui est censé répondre aux problèmes économiques et sociaux : stopper l’exode rural, gérer les budgets ouvriers et pallier la crise de la domesticité.
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Noirel, G, « Du patronage » au « paternalisme » ; la restructuration des formes de domination de la main d’œuvre ouvrière dans l’industrie métallurgique française, Le Mouvement social, 1988, N° 144

La crainte des “débordements“ populaires, si fréquents durant tout le siècle, est au cœur des débats politiques du XIXe siècle, et induit un nouveau concept idéologique qui se développe, celui de l’économie sociale, qui est fondée sur la famille, la religion, l’éducation des filles. Un élan consensuel des hommes quelle que soit leur classe sociale veut éloigner les femmes de l’usine et prône l’éloge de la ménagère. Cléricaux et républicains veulent surveiller et moraliser, cette nouvelle classe ouvrière, cette “classe laborieuse“ considérée comme “classe dangereuse“, pour reprendre le titre de l’ouvrage de Louis Chevallier, avec la volonté d’éviter les mouvements de révolte, qui sont toujours prêts à éclater. Et dans ces révoltes, on sait que les femmes ont joué un rôle moteur. C’est pourquoi leur éducation et leur instruction sont considérées par ces milieux comme essentielles à cette “moralisation“ qui peut apparaître comme une “normalisation“. Ainsi définit-on l’apprentissage qu’il faut leur dispenser, à partir d’un ensemble de connaissances « en enseignant la norme féminine, on s’assure de la reproduction de la division des rôles sociaux selon les sexes (….) à partir du discours éducatif, politique et clérical, qui fournit “la pensée“ de cette aventure éducative » rappelle Nicole Thivierge2. Au-delà de ce modèle normatif de la femme épouse, mère, ménagère (maîtresse de maison, pour les bourgeoises), c’est le rôle et la place de “la“ femme qui sont définis dans la société industrielle pour plus d’un siècle, et en particulier la construction des représentations des femmes dans le monde du travail industriel qui se met en place. Dans cette optique, la femme “doit“ se consacrer à sa vocation “naturelle“, celle d’épouse, mère, elle devient selon le vocabulaire de l’époque, “l’âme du foyer“ et la gestion du budget familial qui jusque là était réservée aux hommes lui est confiée. La femme est promue “ministre de l’intérieur“ ou “gouvernement de l’intérieur“. Comme l’écrit Anne-Marie Sohn3 : « Le stéréotype de la femme “prêtresse du foyer“ ou “ange de la maison“, se fige dès la seconde moitié du XIXe siècle. Parallèlement, un nouveau discours sur l’hygiène médicale pour les enfants renforce la pression en faveur de la femme au foyer. La révolution pasteurienne accentue encore le phénomène en imposant une prophylaxie microbienne particulièrement rigoureuse pour les nourrissons. Il incombe désormais à la mère de la mettre en œuvre pour le bien de la race et de la nation. En France surtout, la chute très précoce de la natalité

Thivierge,N, Construction et reproduction de la norme féminine (1880-1980), colloque international Normes et marginalités des XIXe et XXe siècle, université libre de Bruxelles, 1991 3 Sohn, A.M, Entre deux guerres : les rôles féminins en France et en Angleterre, in Histoire des femmes : le XXe siècle, t 5, Plon, 1992

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et le spectre de la dépopulation associés à la croisade hygiéniste, entraînent un double combat à la fois sanitaire et nataliste ». C’est donc désormais le modèle de la femme au foyer qui transcende les classes sociales, et qui devient la norme féminine, fondée sur le “Devoir“. Une question fondamentale se pose désormais : quelles formations est-il pertinent de dispenser aux adolescentes des milieux populaires, après l’école obligatoire, pendant cette période qui s’écoule “de l’école au ménage“ pour celles qui ne souhaitent pas continuer leur scolarité, après l’obtention, ou non, du certificat d’études ? Nous avons choisi d’étudier “cette aventure éducative“, à partir d’un cas concret, dans la micro société, du Creusot. Dans le contexte, de cette ville industrielle, pour la classe ouvrière, dans son rapport à l’école, avec l’horizon qui s’arrête avec l’obtention du certificat d’études, avec pour unique ambition des mères pour leurs filles (et plus encore pour leurs fils) qu’elles/ils soient embauché-e-s à l’usine, dans les bureaux, summum de la réussite professionnelle. “Tout mon royaume est de ce monde“ a écrit Albert Camus, en le paraphrasant, nous pouvons dire “Tout leur royaume est l’usine Schneider“. Le patronat a eu comme objectif récurrent de fixer une population qui a, de par ses diverses origines paysannes, tendance au nomadisme. Les mères reproduisent cette même volonté de garder leurs filles auprès d’elles, et ainsi d’éviter « les départs de la population féminine qui ont été l’accompagnement naturel des départs masculins. L’exode touchant le plus souvent des familles entières, mais a eu aussi pour cause le manque d’emplois féminins », phénomène souligné par Marcel Massard4. C’est un des soucis majeurs : comment concilier travail féminin, alors que peu d’emplois s’offrent aux femmes dans les usines Schneider et stabilité de la population ? Dans une note datant des années 1920, cette préoccupation est exprimée : « On peut se demander s’il ne serait pas dangereux d’orienter la population féminine du Creusot vers des travaux extérieurs qui risqueraient de conduire à une émigration d’une partie de la population féminine. Il convient en effet, de remarquer qu’au Creusot, le commerce ne saurait employer un nombre considérable de jeunes filles et que l’enseignement donné dans une école professionnelle aboutirait à faire des candidates aux emplois administratifs (administration des postes, préfecture, etc…) ». La “norme locale“, limite l’ambition pour une fille. Pour elle, celle-ci s’arrête aux portes de la ville, où tout ce qui est “capital culturel“ est méprisé et dédaigné et est jugé inutile, voire pernicieux puisqu’il susciterait peut-être l’esprit critique. Par prudence,

4 Massard, M, Attitudes sociales et politiques dans la région du Creusot, thèse de 3ème cycle, université Lyon II, 1973, p 255.

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point d’enseignement du latin, ni de la philosophie jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, dans les écoles patronales. Cet ouvrage se veut donc une approche socio-historique de cette éducation des filles creusotines, à travers le prisme du paternalisme au temps des Schneider. La première partie sera consacrée à l’histoire de cette dynastie de maîtres de forges, qui tient dans ses mains tous les pouvoirs : industriels, politiques (au niveau local, national), économiques, financiers. Cette famille est une figure emblématique et exceptionnelle du patronat français industriel, dont la renommée internationale est fondée sur une capacité d’adaptation permanente aux diverses mutations technologiques. Leur exemple est proposé aux expositions universelles, tant au niveau de la réussite industrielle, que sociétale. Cette Compagnie ne connaîtra que deux mouvements de grève (1870 et 1899) qui troublent l’harmonie du paysage social. Ensuite la population ouvrière devient soumise, elle ne se révolte plus, et même revendique avec une fierté exacerbée son appartenance à “une famille“, et accepte d’être enfermée derrière un “mur de verre“, où elle se sent bien à l’abri des incertitudes économiques et financières. Modèle de calme social ? ou bien, comme le dit Jean Jaurès est-ce : “la cité de la servitude et du silence“ ? Il s’agit d’abord de dresser le tableau de cette “ville industrielle définie comme un monde à part“ selon Bernard Clément5, “d’une espèce de colonie industrielle“ selon Louis Simonin6. Nous nous intéresserons à la création et à l’évolution d’une usine/ville : Le Creusot (1837-1942) et à l’histoire de cet exemple de réussite industrielle, fondée sur l’excellence du travail des ouvriers. Aucune réalisation métallurgique qui ne soit passée peu ou prou dans ses usines (à titre symbolique la Tour Eiffel et autres structures métalliques réalisées par Gustave Bonickausen, qui deviendra Eiffel en 1881). Quelles sont les clés de voûte sur lesquelles vont s’appuyer les générations Schneider, au cours de ce siècle, pour perpétuer ce modèle qui conjugue réussite technologique et paix sociale ? Les objectifs des industriels sont doubles : pour les garçons, former des ouvriers experts, attachés à l’usine et pour les filles, des femmes qui se consacrent à leur foyer. Elles doivent devenir des épouses et mères d’ouvriers, qui exercent une influence bénéfique sur leur famille, c’est-à-dire, qui soient les relais des idées patronales.

Clément, B, Un monde à part, in Les Schneider, Le Creusot : une famille, une entreprise, une ville (1836-1960), Fayard, 1995 6 Simonin, L, La Grande industrie française : l’usine du Creusot, ed Lacroix, 1866

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C’est la seconde partie de notre travail où nous analysons l’influence des “œuvres sociales“ intégrées dans ce que le patronat définit comme son “système social“ qui englobe la population de la naissance à la mort, avec un encadrement sans faille. La police des corps est relayée par la police des âmes, avec l’omniprésence de la religion, à chaque instant de la vie : au travail, à la maison, pendant les loisirs, avec un idéal “forger un homme sain“. Le paternalisme schneidérien est certes, autoritaire, mais en contrepartie, la population a des conditions de vie modestes, mais relativement meilleures que celles qui existent au niveau national pour la classe ouvrière. La protection sociale existe à travers les différentes mesures mises en place pour le personnel : pharmacie, hôpital. Si la population est imprégnée de cette reconnaissance vis-à-vis de la classe dirigeante, c’est parce qu’elle bénéficie d’avantages collatéraux non négligeables. D’ailleurs pour la persuader de cette chance, on le lui dit, on le lui répète. Le curé de la paroisse sans cesse le rappelle à ses fidèles, pendant la messe, à l’école, pendant les cours de catéchisme et à l’occasion des nombreuses visites qu’il rend aux familles. Ensuite nous aborderons la question de la scolarisation, autre volet des “œuvres sociales“ des Schneider. Nous distinguerons deux périodes. Dès leur arrivée au Creusot, les frères Schneider mettent en place un enseignement primaire pour les enfants des deux sexes, puis un enseignement post-scolaire professionnel pour les filles : une école de dentelles. Pour eux la scolarisation a un double objectif : leur apprendre les rudiments des disciplines fondamentales (lire, écrire, compter) et leur inculquer les valeurs religieuses et familiales. Ce qui sera formalisé dans un ouvrage de référence « Economie Sociale »7, qui comprend quatre chapitres dont les titres sont révélateurs de cette prise en charge de l’ouvrier et de sa famille, de la naissance à mort : l’enfant et la jeunesse, les adultes, les malades et les blessés, les vieillards. Les œuvres sociales d’un autre maître de forges, de Wendel, ami de la famille Schneider, dès le milieu du XIXe siècle, à Joeuf, en Lorraine, reposent sur des schémas identiques, “suivant les stades successifs auxquels elles profitent à l’ouvrier et à sa famille“ selon les termes de l’étude de Walter8. Puis dans un second temps, après les grèves, les Schneider vont créer pour les filles une école professionnelle pour les emplois de bureaux et une école ménagère.. La consultation bibliographique souligne que ce sujet, la formation technique professionnelle féminine, en France, n’a pas été prise en charge de

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Les Etablissements Schneider, Economie Sociale, Paris, Lahure, 1912, 250 p Walter, W, Les œuvres sociales de la Maison de Wendel, 1940, 140 p dactylographiées

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manière significative, dans la recherche universitaire. Bernard Charlot9 lui consacre quelques feuillets sur les 350 pages de son ouvrage dans une perspective historique. Toutefois, l’auteur note l’œuvre schneidérienne en quelques mots. Patrice Pelpel et Vincent Troger,10 eux aussi dans leur livre citent les réalisations patronales du Creusot. Bien que ces deux chercheurs accordent peu de place à l’enseignement professionnel féminin, ils évoquent toutefois l’exemple du Creusot. Michelle Perrot11 dans ses recherches et ses ouvrages sur l’histoire des femmes des milieux populaires, fait référence également aux frères Schneider. Pourtant on peut dire que l’organisation, dans des contextes particuliers, de ce type de formation post-scolaire, met en relief la place des femmes dans la société française et propose un éclairage sur les difficultés que rencontraient et que rencontrent encore les filles dans leurs luttes contre les inégalités dans leur accès aux savoirs. Cette recherche, que nous avons conduite présente un double intérêt par son approche socio-historique : tout d’abord, elle interroge le problème de la formation technique professionnelle des filles et celui du travail féminin en dehors de la maison familiale, dès le XIXe siècle et jusqu’au milieu du XXe siècle, au niveau national. À partir de cette période, nous l’avons signalé, un consensus existe parmi les hommes : il faut éloigner la femme des usines, lieu de débauche. On oppose dans les débats les fonctions de production et de reproduction : femme et “ouvrière“ qui devient un mot “impie“ selon le terme de Michelet. Le second intérêt est intrinsèque. C’est le choix d’un cas concret, quasi un cas d’école, un modèle abouti et reconnu par le patronat au niveau national, d’un enseignement technique professionnel féminin réalisé par une entreprise industrielle d’envergure internationale, prenant appui au niveau théorique sur les concepts de philanthropie, de paternalisme, d’économie sociale. Il permet à partir de la problématique du “curriculum caché“ d’analyser les objectifs explicites, mais aussi les objectifs implicites d’une telle formation professionnelle. Dans l’opuscule édité par le patronat, il est souligné que le but de toute formation/scolarisation est la pérennité de la famille, clé de voûte de la vie sociale stable « si l’on veut que ces familles atteignent leur plein développement et qu’elles remplissent vraiment leur rôle de “cellule sociale“, il ne suffit pas que l’homme, accomplissant sa tâche avec habileté et conscience, apporte au foyer un salaire rémunérateur, il faut que la femme, elle aussi, soit à la hauteur de son devoir professionnel journalier »12.
Charlot,B., op. cité Pelpel,P.,Troger,V., Histoire de l’Enseignement Technique, L’Harmattan,2001 11 Perrot,M., Les Femmes ou les silences de l’histoire, Flammarion, 1998 12 Economie sociale, op cité, p 68
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Dès lors, il convient de s’interroger : pourquoi la famille Schneider a-t-elle attaché une telle importance (qualitative et quantitative) à une formation technique professionnelle féminine qui ne permettait pas une insertion professionnelle sur le long terme ? Quelles étaient ses attentes implicites, pour nécessiter de sa part de tels investissements financiers, logistiques et pédagogiques permanents que nous pouvons identifier à partir des notes de services émises par les directions parisienne et locale ? Pour essayer de répondre à ces questions, nous testerons l’hypothèse selon laquelle, en s’appuyant sur les effets régulateurs de la religion, le patronat met en place pour les filles d’ouvriers, une formation professionnelle qui ne permet pas une insertion dans le monde du travail, mais qui a pour objectif de contrôler la classe populaire. Le curriculum caché de cette formation va favoriser l’adhésion ouvrière. Les femmes deviennent les médiatrices instrumentalisées du maintien de la paix sociale au prix de leur assujettissement. Dans la plupart des cas, le choix d’un sujet de recherche n’est pas le fruit du hasard, mais bien le résultat d’un faisceau d’implications personnelles et professionnelles. La construction d’un objet par le chercheur, impliqué subjectivement dans celui-ci interroge sur les motivations qui l’ont conduit à entreprendre ses travaux. Ce sont ces motivations que nous évoquons tout d’abord. Les différentes formes de l’implication nous permettent d’apporter un éclairage, d’une part, sur les critères de faisabilité de la recherche, et d’autre part, sur les stratégies de dépassement de cette implication. Pour qui s’intéresse à la formation professionnelle des filles de classe populaire, pourquoi se concentrer sur l’étude de la micro société industrielle Schneider ? Est-ce uniquement l’insuffisance des sources bibliographiques, sur l’enseignement professionnel féminin au XIXe et XXe siècles au niveau national et local, qui nous a conduite à nous interroger, sur ce sujet ? Ou bien existe-t-il d’autres raisons de faisabilité et d’implication qui ont guidé ce choix ? De plus, nous avons voulu entendre les paroles de ces femmes, anciennes élèves, qui au cours des entretiens ont accepté de raconter leur expérience, l’impact de ces formations sur leur vie, leurs représentations de leur rôle et de leur place sociale. Ont-elles conscience de leur influence exercée sur leur famille ? Quel regard portent-elles sur le patronat paternaliste schneidérien ? À quelles références vont-elles se rattacher ? En fait des raisons plus intimes et personnelles motivent ce choix. Depuis deux générations, nos ancêtres ont quitté leur région d’origine, pour venir travailler dans cette usine. À l’image patronale, toute proportion gardée, ils sont passés au fur et à mesure des générations du pauvre paysan, à l’ingénieur qui

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est diplômé d’une grande école, devenu responsable d’un service dans l’entreprise. C’est à partir de cette implication personnelle que nous allons essayer de démêler l’écheveau embrouillé d’implications, de motivations, de distanciation. Car en même temps, il est nécessaire que le chercheur se distancie de son implication, pour faire preuve d’objectivation pour analyser cette idéologie, qui est le paternalisme. L’analyse des relations entre implication/distanciation est en effet incontournable au regard de l’objectivation sans laquelle une recherche ne peut être reconnue comme valide. Norbert Elias13, déjà affirmait que le chercheur doit se situer “entre engagement et distanciation“, pour reprendre le titre de l’un de ses ouvrages. Et Pierre Bourdieu14 résumait l’ambivalence de la position du sociologue. Les motivations intellectuelles sont liées à la faisabilité de la recherche, et dans notre cas nous croisons l’implication et les motivations. D’une part, nous l’avons mentionné, cet objet n’a pas été pris en compte de manière significative jusqu’ici par la recherche, et d’autre part, un terrain de recherche privilégié, nous ont encouragée à entreprendre un travail qui ne pouvait l’être que par quelqu’un, dont l’origine sociale et démographique lui ouvrait les portes de la ville, à la fois pour la consultation documentaire, mais également pour la conduite d’entretiens. De par notre implication, non seulement les conditions de faisabilité furent facilitées, à la fois pour avoir accès aux archives publiques municipales, qui peuvent être examinées par tout chercheur, mais encore et surtout aux archives Schneider. Celles-ci n’étaient pas, par contre, communiquées au public à l’époque et nous avons pu les consulter (au moins en partie) grâce à nos connaissances dans le milieu. Dans un second temps, pour l’accès aux archives de l’Académie Bourdon, chargée de répertorier et de classer les archives de l’usine, et leur consultation nous ont été facilitées, pour ces mêmes raisons. Puis pour le second volet de l’enquête, notre origine creusotine a été déterminante là encore. Nous avons en effet voulu entendre les intéressées elles-mêmes raconter leur expérience, l’impact de ces formations sur leur vie, leurs représentations de leur rôle et de leur place. Le fil conducteur de ce travail, a été l’écoute des témoignages de ces femmes, “ces paroles de femmes“ qui rompent avec leur silence au cours de l’histoire15. Nous nous sommes donc appuyée sur deux enquêtes biographiques réalisées, au Creusot, auprès des anciennes élèves nées entre 1898 et 1915, à
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Elias,N., Engagement et distanciation, Fayard,1993 Bourdieu,P.,Misère du monde »,Seuil, 1993, pp1393-1424 15 Perrot,M, Les Femmes ou les silences de l’histoire,, Flammarion, 1998

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partir d’entretiens conduits en 1984-1985, puis une seconde série d’interviews en 2001-2002 des anciennes élèves, nées entre 1915 et 1925. Ces deux cohortes ont témoigné, au-delà des générations, de la valorisation identitaire qui leur avait été proposée par le système Schneider. Elles perçoivent cette double formation, l’une approfondie, dans les écoles ménagères, et l’autre à l’école professionnelle pour les emplois de bureaux comme une chance, une possibilité exceptionnelle qui leur était offerte, dans le contexte industriel français de l’époque, à vingt ans d’écart avec la certitude de “ne pas être laissée au bord du chemin“ quelle que soit leur orientation après la fin de la scolarité obligatoire. Dans cette micro société, chacune trouvait sa place, même si quelques unes, peu nombreuses, ont dû faire le deuil de leur rêve d’adolescente de “devenir institutrice“. Dans cette enquête, la position du sociologue est ambiguë, puisque lors de l’enquête de terrain, elle démontre à la fois, avec celles qu’elle interroge lors des entretiens une empathie, qui se conjugue avec son implication subjective. L’implication locale du chercheur était un marqueur incontournable dans ce contexte précis, pour effectuer le travail d’enquête, et pour obtenir des entretiens avec les anciennes élèves (très âgées), de ces écoles qui au début étaient craintives, allant jusqu’à demander avant d’accepter une rencontre : « est-ce que je ne risque rien ? est-ce que j’ai le droit de parler ? ». Car nous précise Michelle Perrot16 : « Tout dépend finalement de la nature du rapport de l’enquêtrice : une certaine familiarité peut convaincre les résistances et libérer au contraire un désir refoulé de parler de soi, dans le plaisir d’être prise au sérieux et enfin sujet d’histoire. Les maisons de retraite sont devenues des terrains d’enquête, avec des bonheurs divers, liés à la qualité des interlocutrices ». Finalement une fois la confiance établie, elles furent très heureuses d’être interrogées individuellement à leur domicile ou en petits groupes de deux à trois personnes, dans les maisons de retraite. C’était pour elles, une occasion inespérée de s’exprimer, de “dire leur ressenti“, c’était le récit de leur jeunesse, de leur vie de femme, et elles étaient très émues par l’intérêt que nous leur accordions. Mais avant d’obtenir un rendez-vous, dans un premier temps, nous avons dû gagner leur confiance, décliner l’identité de nos ancêtres, de notre parentèle. Dans ce travail, nous donnons une place importante à la parole des femmes, pour les entendre, essayer de les comprendre, décrypter leurs discours. Car « l’histoire des femmes peut être un objet d’enquêtes précises et nécessaires, terrain rêvé pour la micro-histoire, elle est aussi un terrain de réflexion majeure, “théorique“ »17.

16 17

Perrot,M, op cité,p 19 Perrot,M, Les Femmes ou les silences de l’histoire, Flammarion, 1998,p XVII

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Des difficultés liées à notre implication vont surgir. Elles sont corrélées aux efforts à fournir pour être objective vis-à-vis du paternalisme Schneider : une prison qui n’est pas toujours dorée. Notre conception personnelle, suscitée par notre implication et nos lectures théoriques soulignent les effets pervers de l’emprise d’un système social, qui propose un certain confort, contre la soumission, selon la “théorie du don et du contre don“ de Marcel Mauss. La conscientisation de son implication permet de lutter contre ses a priori et être capable de distanciation et d’objectivation. A partir de l’analyse de cette “aventure éducative“ féminine, les résultats confirment l’existence d’un « effet de renforcement circulaire que tout groupe exerce sur lui-même, par exemple dans le sens de l’intensification de la pratique culturelle s’il est cultivé, dans le sens de l’indifférence, voire de l’hostilité à cette pratique » que nous décrit Pierre Bourdieu18. Concrètement, et c’est le fil conducteur de notre travail, c’est bien ce qui existe au Creusot, à travers une scolarisation et une formation professionnelle des femmes, qui non seulement occultent la culture, mais en revendiquent son mépris. Dans ce monde qui vit en vase clos, la sacralisation et l’acceptation de l’idéologie paternaliste se traduisent par “un renforcement circulaire“ dans ce groupe, où la femme a un rôle de médiatrice, au sein de ce maillage social. Le paternalisme inhibe la population, ce qui entraîne l’immobilisme, qui renforce l’inhibition. Nous l’entendrons dans ces “paroles de femmes“.

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Bourdieu,P,La Distinction, Minuit,1979, p117

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?()*%(', 1>2+, 13+")*(, 12 &"P%2',2' "2 MQ'"+* 1, &" R"+E2, 1, -'"+$,7< La famille Schneider, va connaître une ascension sociale rapide, puisqu’elle va passer en cinq générations du modeste laboureur à celui de gérant de la Banque de France. Quelles stratégies va-t-elle mettre en place pour lui permettre de sortir de l’obscurité et incarner une des figures emblématiques du patronat français ? X-5 1+)L)/-5 (1++,)/-5 Le berceau de la famille Schneider se situe dans l’Est de la France, en Lorraine. Là-bas, les villages après avoir subi les guerres (en particulier la guerre de Trente Ans), la famine et la peste, qui sont propagées par l’armée qui se déplace, essaient de revivre, en particulier dans la localité de Honskirch en Moselle (à 50 km de Nancy). Les ducs de Lorraine incitent au XVIIe siècle, grâce à des exonérations fiscales, des facilités pour l’achat de quelques arpents de terre, les familles à s’installer pour repeupler la région. Parmi ces habitants figure le nom de Balthazar Couturier (traduction du nom de Schneider qui signifie tailleur d’habits) (1638-1678). Les origines de cette famille sont concentrées sur environ 25 km, autour des villages de Honskirch, Bidestroff, Dieuze. Ce contexte politique mérite d’être signalé, parce que, lorsque les frères Schneider, vont acheter le Creusot, une des priorités sera de fixer la population, ils s’appuieront sur le lointain souvenir familial, des pratiques mises en place par les ducs de Lorraine, en facilitant l’accès à la propriété du nouvel arrivant. De plus, cette localisation est importante pour l’histoire de la dynastie, puisque deux autres familles, issues ou ayant vécu dans cette même région, vont créer des liens indissolubles avec Adolphe et Eugène Schneider. Ce sont les Wendel et les Seillière, dont les noms seront toujours associés peu ou prou à celui de Schneider.

La consultation des archives municipales, départementales, privées personnelles, celles de la l’Académie Bourdon, de l’Ecomusée du Creusot, et la bibliographie citée tout au long de ce livre, permettent de résumer l’histoire de cette famille d’industriels de renommée internationale.

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Le premier Schneider est donc un simple laboureur qui meurt à quarante ans en laissant à sa veuve et à ses cinq enfants “une petite maison entourée de son jardin enclos de quelques dépendances“ (Archives départementales de la Moselle, citées par Jean-Louis Beaucarnot). Conformément aux usages de l’époque, pour faire vivre sa famille, la veuve doit se remarier avec un prétendant qui puisse reprendre l’exploitation du lopin de terre ; ses fils étant trop jeunes pour assurer la continuité de l’exploitation. Le choix du conjoint se fixe sur Jean Dagé. Ce remariage permet aux deux plus jeunes enfants de Balthazar Schneider de suivre l’enseignement dispensé dans l’école du village. Leur aptitude à lire et à écrire est attestée au moment de la signature des actes notariés. À l’âge mûr, le plus jeune fils, de Balthazar, Hans-Peter, devient un notable à Honskirch, il est maire de son village. Au cours de sa vie, il fait preuve d’acharnement au travail, du goût du pouvoir, de la capacité à saisir les opportunités qui se présentent à lui. Il est le premier stratège de cette famille, qui commence à gravir les échelons de la hiérarchie sociale. Le premier palier est franchi, nous atteignons la petite bourgeoisie qui commence à jouer un rôle politique. C’est avec Jean-Jacques, second enfant de Hans-Peter, que se poursuit l’ascension. Jean-Jacques est maître huilier à Dieuze et aura deux fils Christophe (médecin à Sarre Union, père de Virgile, général d’Empire) et Antoine, notaire (qui aura une fille et deux fils qui vont racheter le Creusot). Cette génération marque l’essor de la dynastie, qui peut se prévaloir, avec fierté, de ses ancêtres, nous sommes désormais dans le contexte “d’une famille“ au sens du XIXe siècle. S, &" /'%T(+$, U F"'() V 2+, ")$,+)(%+ )%$("&, /&,(+, 1, /'%.,)),) Dès lors, en un siècle, nous passons à travers ces générations, du laboureur au marchand huilier, puis à la noblesse de robe. Antoine Schneider est devenu notaire, conseiller général, et pour concrétiser et affirmer aux yeux de tous, sa réussite professionnelle, il achète un château aux environs de Bidestroff. Ce domaine va constituer le patrimoine de départ de la dynastie Schneider, tant au point de vue de l’immobilier, que dans la symbolique de leur insertion sociale. Dans cette France rurale, ils ont un ancrage terrien, un berceau familial lorrain dont ils pourront se prévaloir lorsqu’ils vont s’intégrer dans le milieu de la haute finance. Ce ne sont pas des parvenus, ni des nouveaux riches. Ils sont une “famille“, au sens où Flaubert l’écrivait à son frère Achille, au moment du scandale provoqué par la parution de son roman “Madame Bovary“ : « il faut qu’on sache au ministère de l’Intérieur que nous sommes à Rouen ce qui s’appelle une famille, c’est-à-dire que nous avons des racines profondes dans le pays et qu’en m’attaquant, pour 18

immoralité surtout, on blessera beaucoup de gens » (3 janvier 1857). Nous pouvons transférer cette affirmation aux frères Schneider, qui sont “une famille“, plus tard ils diront qu’ils incarnent une “dynastie“ et les appellations de Eugène 1er et Eugène II ne sont pas anodines. Il ne s’agit pas d’une figure de rhétorique, mais bien de la volonté de créer une noblesse, non pas aristocratique, mais de maître de forges. Antoine revend sa charge de notaire à son jeune frère Nicolas. Il prend la décision de quitter la Lorraine où ses enfants n’ont que peu d’avenir, pour Paris. À l’époque, Madeleine a vingt ans, Adolphe, dix-neuf ans (il a obtenu son baccalauréat chez les jésuites à Nancy), Eugène a seize ans et poursuivra lui aussi ses études chez les jésuites (rue des Postes à Paris). La littérature, la Comédie Humaine de Balzac, par exemple, relate les tribulations des héros qui tentent l’aventure avec ou sans de solides relations. Souvent, beaucoup de provinciaux qui arrivent à Paris à cette époque (début du XIXe siècle), ne le font pas seulement avec l’espoir de rencontres fortuites. Mais la plupart du temps ils se rendent chez des amis ou des parents, avec des lettres de recommandation. Pour la famille Schneider qui arrive dans la capitale, après avoir organisé son séjour, rien n’est laissé au hasard et cette prudence sera une des caractéristiques du comportement des maîtres de forges, que cela soit au niveau des innovations techniques ou sociales. Ils ne s’autorisent pas d’erreur, ils ont conscience que leurs concurrents français et étrangers ont leurs regards rivés sur eux. Les expositions universelles successives auxquelles ils participent en sont un exemple. Donc, en arrivant à Paris, Antoine Schneider poursuit une logique de projet d’ascension sociale, fondée sur deux types de relations sur lesquelles il peut s’appuyer indéfectiblement. D’une part, le neveu d’Antoine (le fils de son frère médecin à SarreUnion), Virgile Schneider (1779-1847) qui après ses études à l’école Polytechnique, a rédigé un ouvrage sur les îles de la mer Ionienne (pays qui le passionne). Dans cet opuscule, il prend soin de louer la bravoure du Général Bonaparte et il fait transmettre l’ouvrage au futur empereur. Celui-ci lui accorde une allocation de deux mille francs et une lieutenance dans le génie. Grâce à cet appui, la carrière militaire débute sous d’heureux hospices. Virgile Schneider démontre sa bravoure militaire et son esprit de stratégie, tant sur le plan politique que personnel. Il se marie avec une riche héritière polonaise qui lui apporte une dot considérable. Il est élu député de Sarreguemines en 1834, ministre de la guerre et participe à la construction des fortifications de Paris. Virgile poursuivra parallèlement une carrière politique en province (dans le berceau de sa famille) et à Paris, ses cousins suivront son exemple. Il devient baron d’Empire et grand officier de la Légion d’Honneur.

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À Paris, dans les années 1821-1822, Virgile est devenu un homme aisé, prêt à aider sa parentèle d’autant plus que sa propre mère lui a recommandé de secourir cette branche moins fortunée. Directement et indirectement il jouera un rôle crucial dans l’ascension sociale des futurs industriels. Cet “esprit de famille“ est une des caractéristiques de la saga Schneider dans le choix des responsables au plus haut niveau pendant plus d’un siècle, qui veillera à ce que leur entreprise soit dirigée par un membre de leur famille. Les Wendel et les Seillière feront de même. D’autre part, Antoine sait qu’il peut frapper à une autre porte : celle de Nicolas Poupillier, ami des Schneider depuis un quart de siècle et devenu beaufrère et associé des frères Seillière. Ces derniers sont banquiers (rue des Moulins à Paris), spécialisés dans la finance politique, les crédits aux fournisseurs militaires ou au Trésor. Les Seillière ont une fortune personnelle considérable qu’ils augmentent régulièrement par des bénéfices réalisés dans leurs affaires de textile. Ils comptent parmi les principaux actionnaires de la Banque de France dont ils sont l’une des “deux cents familles“20. Les trois familles lorraines Seillière, Wendel et Schneider vont désormais inscrire leurs noms dans le contexte industriel et financier et ces liens, qui commencent à se tisser à partir de cette époque, vont perdurer jusqu’à la mort du dernier Schneider. En 1821, François Seillière reçoit Adolphe Schneider qui lui est recommandé par son cousin Virgile. Ce jeune homme, semble-t-il, possède des qualités intéressantes. Ces promesses se concrétisent puisque dès qu’il est embauché, Adolphe prouve qu’il a le contact facile, avec une capacité d’improvisation et d’écoute exceptionnelle, beaucoup de mémoire, d’esprit de répartie et de synthèse. C’est un grand travailleur qui selon ses contemporains a le “sens des affaires“. Toutes ces qualités psychologiques et intellectuelles incitent son employeur à l’encourager dans sa réussite professionnelle. Seillière l’initie, dès 1829, à ses affaires, il lui accorde la moitié de ses bénéfices sur les opérations de fournitures de laines, de bois du Nord, de froment et sur les assurances maritimes. Dans ce contexte financier, Adolphe sait saisir les opportunités qui se présentent et fait preuve d’initiatives et d’esprit d’innovation judicieuse. En particulier lors de l’expédition française en Algérie, pour laquelle Seillière obtient des contrats pour la fourniture des besoins de l’armée. Adolphe pense à s’approvisionner sur les marchés espagnols, moins chers que les français. C’est un succès total pour la banque

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“les deux cents familles “ : les deux cents plus gros actionnaires de la Banque de France depuis sa création par Napoléon en 1800, jusqu’à la nationalisation en 1936. Eux seuls assistaient à l’assemblée générale annuelle. C’est Daladier, au congrès du Parti Radical à Nantes en 1934 qui rendra cette expression célèbre. Il pointait leur influence sur l’économie, les transports, la presse.

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Seillière qui en 1832, pour le remercier, intéresse Adolphe à toutes les affaires courantes. Les Seillière ont également un autre volet d’activité : ils ont repris à Reims une filature de laine, fondée par l’un de leurs parents. Adolphe y fait entrer son jeune frère. Celui-ci fait preuve des mêmes qualités que son aîné. Eugène se voit confier la direction de l’établissement et va l’assurer pendant quatre ans. Parallèlement, les Seillière devant le succès de l’industrie anglaise, cherchent à investir dans ce domaine en France. Or, les forges de Bazeilles dans les Ardennes sont à vendre. Ils se portent acquéreurs et sollicitent Eugène pour prendre la direction de ces forges et les moderniser. À Bazeilles, Eugène travaille avec des manufacturiers de Sedan, les Neuflize. Eugène a conscience de ses lacunes techniques et dès 1822, il s’inscrit au cours du soir du Conservatoire des Arts et Métiers. Là-bas, il rencontre et sympathise avec le fils Dollfus de Mulhouse. Ce sont ces cours qui permettront à Eugène d’être reçu en 1854 à la société des Ingénieurs Civils, sous les applaudissements de ses pairs, bien qu’il ne soit pas ingénieur diplômé. “L’échiquier de la réussite des Schneider“ se met en place, le puzzle qui ne doit rien au hasard, s’organise à partir d’un ancrage lorrain qui va se concrétiser par les alliances matrimoniales. Grâce à leurs réseaux de relations familiales (en particulier Virgile Schneider) et amicales (les Seillière), mais également par des qualités de travail et de stratégie, les deux frères commencent à occuper des positions enviables dans le contexte économique et financier. « La grande industrie privée, et plus récemment publique, échappe beaucoup moins qu’on ne le croit aux structures familiales (…). Dans le groupe des dirigeants économiques, les liaisons familiales continuent à déterminer les carrières » comme l’écrit Louis Bergeron21. L’héritage ne se réduit pas à la transmission de la fortune, d’une génération à l’autre. L’importance de tout le réseau relationnel, doit être intégrée dans le capital, ici les premières alliances qui seront scellées avec deux autres familles lorraines : les Wendel et les Seillière. O-5 ,((),/0-5 .,"+).1/),(-5 $ (-5 5"+,"SL)-5 #-+")/-/"-5 Pour concrétiser sur le plan privé cette ascension sociale, et perpétuer la famille, il faut songer à des alliances matrimoniales avantageuses et d’ailleurs les propositions de mariage se présentent d’elles-mêmes aux deux frères. C’est à 29 ans que Adolphe est sollicité par Madame Ducré de Villeneuve (veuve d’un secrétaire général du ministre de l’Intérieur) pour épouser Valérie
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Bergeron,L., Histoire des Français, Colin, 1999, t II, p155

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Aignan, qui est très riche, et outre sa dot, a un beau-père (sa mère veuve s’est remariée) maître de forges, Louis Boigues. Celui-ci, partenaire des Seillière, est pour les frères Schneider un véritable exemple : il est un des premiers à s’intéresser au chemin de fer. C’est lui qui est à l’origine de la première ligne du rail française reliant St Etienne à Andrézieux, il construit des ponts métalliques. C’est un novateur quant à la politique d’embauche, puisqu’il fait venir des ouvriers anglais spécialisés. Louis Boigues n’est pas seulement un maître de forges, il devient député de la Nièvre. Pour Adolphe, ce mariage représente avant tout une affaire financière à travers laquelle il voit l’opportunité de consolider sa situation sociale, car de surcroît, les renseignements qu’il prend, lui laissent envisager en plus l’entrée dans l’aristocratie française (Louis Boigues avait pour beau-frère le comte de Joubert). Face aux nouveaux avantages qui se dessinent par un tel mariage, Adolphe devient pressé de conclure, alors que le premier contact entre lui et son futur beau-père a lieu le 3 avril 1831, la cérémonie se déroule le 30 mai à Fourchambault. Si les tractations furent rapides, elles sont conformes aux habitudes du XIXe siècle, et elles vont avoir des conséquences cinq ans plus tard lorsque les deux frères décideront d’acheter Le Creusot. C’est l’alliance familiale avec Boigues et amicale et financière avec François-Alexandre Seillière qui va permettre de réaliser l’opération. Très vite, Adolphe et Eugène vont prendre conscience de l’importance de l’imbrication de la politique et des activités industrielles. Ils sauront s’en souvenir en temps utile et ne négligeront pas cet atout, d’où les réceptions dans leurs résidences parisiennes, provinciales, en particulier dans leur château de la Verrerie, au coeur de leur usine. Eugène, lui épouse en 1837, Constance Lemoine des Mares, fille d’un député de la Manche. Elle est très riche et sa famille appartient au monde de la haute finance protestante. Elle est également la petite fille du baron de Neuflize. Eugène a fait la connaissance de cette famille lorsqu’il était directeur des forges de Bazeilles. La dot de la mariée est considérable : 100 000 francs. C’est un rapprochement supplémentaire avec le milieu manufacturier lorrain. La sœur des futurs industriels Anne-Madeleine Schneider (dite Clémence) va épouser Jules Pierrot-Deseilligny, le proviseur du lycée Louis-le-Grand, dont elle aura deux fils : Alfred et Gustave. Alfred, ingénieur de l’Ecole Centrale, sera directeur de 1853 à 1866, de l’usine du Creusot. La gestion de l’entreprise reste familiale, puisque Alfred est à la fois le neveu et le gendre d’Eugène, dont il a épousé la fille Félicie (sa cousine germaine). Les deux frères Schneider qui se vouent une confiance jamais démentie au cours de leur vie, développent des compétences complémentaires : l’un est plutôt spécialisé dans les problèmes financiers (Adolphe) et l’autre s’intéresse davantage à la technologie (Eugène).

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Adolphe meurt d’une chute de cheval le 3 août 1845, laissant une veuve et un fils Paul né en 1841. Après le décès, cette branche de la famille quitte le Creusot définitivement et va s’installer à Paris. Paul aura lui-même deux enfants : le fils, Jacques ingénieur de l’école des Mines, passionné d’aviation, membre fondateur de la Ligue Aéronautique de France, membre du Comité de direction de l’Aéro-club de France. Avec Paul, continue l’ascension intellectuelle, avec l’obtention d’un diplôme d’ingénieur de grande école. La fille de Paul, Elisabeth, va se marier avec l’éditeur catholique de Tours, Armand Mame et lorsque les maîtres de forges auront besoin d’ouvrages scolaires, c’est tout naturellement vers les éditions Mame qu’ils se tourneront. Là encore c’est dans les ressources du contexte familial que l’on puise. C’est le seul dans lequel on place sa confiance. À la mort de son frère Adolphe, Eugène se retrouve seul capitaine de l’industrie locale, fonction qu’il assurera pendant trente ans. Il aura deux enfants : Félicie et Henri. À la cinquantaine, Eugène aura une liaison sentimentale, avec une créole au passé incertain, Madame Asselin. Cette relation, qui pourrait être seulement un adultère banal, moqué par le théâtre de boulevard, qui fera de cette histoire d’alcôve, une comédie, ne mérite d’être souligné que parce qu’elle aura des conséquences inattendues sur l’avenir de cette famille. Henri, fils d’Eugène va épouser successivement les deux filles de la maîtresse de son père, Zélie et Eudoxie. Finalement malgré cette situation matrimoniale surprenante qui fera jaser dans la haute bourgeoisie parisienne, Henri va marier ses quatre filles avec des représentants de l’aristocratie, elles deviendront : marquise de Chaponay, marquise de Juigné, marquise de Brantès, comtesse de Ganay. Ces nouvelles alliances démontrent le pouvoir d’Eugène Ier, puis d’Henri. L’aristocratie française, qui s’est gaussée de ces deux mariages successifs d’Henri, n’hésite pas unir ses descendants à des jeunes filles issues d’une grand mère qui incarnait le demi monde. Quant au fils d’Henri, Eugène, dit Eugène II, il rencontre lors d’un bal organisé par Madame de Clermont-Tonnerre, Antoinette de Rafélis de Saint Sauveur, dont la famille est ruinée. Il l’épouse à Paris en l’église Saint Pierre à Chaillot. Ce mariage marque la consécration d’une réussite sociale par une alliance entre les représentants de l’industrie et la noblesse qui ouvre ses portes, certes pour des raisons financières, à la haute bourgeoisie industrielle et d’affaires. De cette union naîtront quatre enfants (trois fils Henri-Paul, Jean, Charles et une fille Marie-Zélie, dite May). Le fils d’Eugène II, Jean, épouse Françoise de Curel, qui est une descendante de la famille Wendel. Cela fortifie les relations amicales que les deux familles ont entretenues pendant plusieurs générations. La fille May s’unira avec le duc de Brissac. Quant au fils Charles, il se mariera avec Liliane Volpert, petite-fille du socialiste Jules Guesde. Leur fille aînée, Dominique deviendra la baronne Reille (nous retrouvons l’aristocratie), quant à la cadette, Catherine, elle convolera en troisième noces, 23

avec Roger Vadim. Avec la génération de Charles Schneider les stratégies matrimoniales basées sur des arrangements financiers, font place au mariage d’inclination. Cette génération va connaître de graves dissensions familiales dues au caractère psychorigide d’Eugène II. À l’assemblée générale du 3 novembre 1915, le patron de l’usine fait nommer ses deux fils Henri-Paul et Jean, cogérants de la société, mais sans leur accorder la signature, avec en plus l’obligation de travailler dans les différents services de l’entreprise, afin de mieux en connaître les rouages. Henri-Paul, aviateur est tué en 1918, en Alsace, au pont d’Aspach. Jean restait seul co-gérant après le décès de son frère et c’est Charles qui succédera à Henri-Paul, mais toujours sans obtenir la signature. Un désaccord sur la direction de l’entreprise va naître entre le père et ses fils, qui sont chassés en 1923 du conseil d’administration. Après des actions intentées devant les tribunaux, Eugène II portera l’affaire devant la chambre civile de la Cour de Cassation. Le jugement rendu le 16 mars 1932 donna raison aux deux fils. Ceux-ci par respect filial refusèrent de revenir siéger au conseil d’administration de la Compagnie. Ils partent du Creusot pour de longues années. Ils n’y reviendront que le 17 septembre 1942, après le premier bombardement de la ville et de l’usine. Les réconciliations publiques effectuées, Jean repart en Afrique du Nord où il assure les fonctions d’inspecteur général d’Air France. Charles regagne Paris et la Société Gaumont. Le 17 novembre 1942, Eugène décède d’une crise cardiaque en son hôtel parisien du cours Albert 1er. Charles assure seul jusqu’au retour de son frère Jean, la succession. Le 14 novembre 1944, l’avion de Jean et son épouse, s’écrase dans le Morvan. Désormais Charles devient seul gérant de la Société Schneider et Cie et le restera jusqu’à sa mort en 1960. O, V)- .1/2,)/- $ 4/ +S5-,4 2P)/3(4-/0-5 Y "+,V-+5 (-5 #+)5.-5 S01/1.)T4-5Z 3)/,/0)-+5Z #1()")T4-5 -" )/245"+)-(5 Il ne suffit pas de contracter des mariages qui permettent l’intégration de cette haute bourgeoisie d’affaire dans la noblesse, plus de cent familles nobles composent sa parentèle, d’acquérir une fortune colossale, encore faut-il que cela se sache, se voit. Les grands capitaines d’industrie ont mis au goût du jour l’art de la collection de sculptures, de peintures. Les frères Pereire (fondateurs du Crédit Immobilier) s’entourent d’objets allant de l’art primitif, jusqu’à l’art contemporain. Les Dollfus de Mulhouse collectionnent tout ce qui vient d’Extrême-Orient. Quant à Eugène 1er, il affirme sa préférence pour les peintres flamands et hollandais, du XVIIè siècle, dont il enferme les œuvres dans un salon, et lui seul en détient la clé, cachée dans son gousset. On découvrira l’immense valeur de la collection, lorsque ce trésor fut dévoilé, par ses héritiers, lors d’une vente aux enchères à l’hôtel Drouot au printemps 1876. Ce

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que Christophe Charle22 traduit par : « Cet attachement croissant au paraître explique aussi l’adoption par cette nouvelle bourgeoisie enrichie des modèles particulièrement ostentatoires du Second Empire en matière de vêtements ou de mobilier intérieur ainsi que le syncrétisme des styles, assimilé par les esthètes de l’époque au “mauvais goût“, et qui n’est en fait que l’indice d’une position encore mal assurée dans l’espace des styles de vie (….). Il faudrait en outre nuancer selon les régions (la bourgeoisie patronale de province restant plus austère que celle de Paris) et le niveau de fortune : les plus riches, souvent les plus anciens dans la classe dominante, ont assimilé déjà une partie du style de vie aristocratique ou disposent d’amis ou d’arbitres du goût qui leur évitent les erreurs grossières ». Outre les objets d’art, le patrimoine immobilier est un témoignage concret qui donne une image de fins connaisseurs des industriels lors de leurs réceptions dans leurs hôtels particuliers parisiens, leur villa normande, leurs châteaux en province. Les diverses générations de la saga Schneider sauront à la fois développer une fortune colossale, choisir avec pertinence leurs différentes résidences et s’entourer des meilleurs architectes et décorateurs, pour passer à la postérité avec la réputation d’hommes au goût sûr, sans ostentation. En rachetant les hôtels particuliers à leurs amis, ils ne risquaient pas de se tromper. Ce fut le cas d’une demeure située au 54 du cours la Reine (devenu cours Albert 1er), acquise par les banquiers Demachy et Seillière en 1899 et qui fut adjugée à Eugène 1er l’année suivante. Il confia à Sanson le soin de la transformer. Au XIXe siècle, au gré des saisons, les familles se déplacent selon des codes stricts du “triangle d’or“ des mondanités de la Belle Epoque. La saison parisienne s’ouvre en janvier, où l’on reçoit dans son hôtel particulier de la rue Boudreau, du Faubourg Saint Honoré ou du cours la Reine (la superficie moyenne atteignant environ 3 000 mètres carrés). Toute la haute bourgeoisie et la vieille noblesse ambitionnent de fréquenter Eugène Schneider qui participe à la vie littéraire et artistique, au plus près du pouvoir. Eugène a la loge n° 11 à l’Opéra, près de celle de l’empereur, la n°24 est occupée par les Rothschild et le baron Haussmann n’occupe que le n°77. Cette loge est un des symboles des relations entre le pouvoir impérial et le capitaine d’industrie. Ensuite, conformément aux usages, les Schneider passent la saison d’été sur la côte normande mise à la mode par la duchesse du Barry. Ils ont acquis pour villégiature le pavillon d’Orléans au Tréport. Ils se reçoivent avec leurs voisins et familles de Paris, les réseaux de relations se poursuivent au gré des déplacements communs. Le mois de septembre est le signal d’un nouveau rendez-vous de tout ce monde vers quelques châteaux en Sologne, lieu privilégié pour s’adonner à son
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Charle, C, Histoire sociale de la France au XIXe siècle, Seuil, 1991, p 107

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