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La Servante criminelle - Étude de criminologie professionnelle

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478 pages

Parmi les différentes criminalités professionnelles, il n’en est aucune qui possède à tous les points de vue une importance aussi considérable et qui exerce des ravages aussi étendus que la criminalité ancillaire.

Tarde a fait remarquer fort judicieusement que l’on peut entendre en deux sens bien distincts l’expression de criminalité professionnelle. Dans le premier sens, elle signifie le contingent de délits quelconques fourni par chaque profession, le nombre de ses infractions de tout genre à la morale générale ; dans le second sens, le nombre de délits spéciaux et caractéristiques, d’infractions à sa morale propre, que chaque profession fait éclore.

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Raymond de Ryckère

La Servante criminelle

Étude de criminologie professionnelle

CHAPITRE PREMIER

IMPORTANCE ET CAUSES DE LA CRIMINALITÉ ANCILLAIRE

Parmi les différentes criminalités professionnelles, il n’en est aucune qui possède à tous les points de vue une importance aussi considérable et qui exerce des ravages aussi étendus que la criminalité ancillaire.

Tarde a fait remarquer fort judicieusement que l’on peut entendre en deux sens bien distincts l’expression de criminalité professionnelle. Dans le premier sens, elle signifie le contingent de délits quelconques fourni par chaque profession, le nombre de ses infractions de tout genre à la morale générale ; dans le second sens, le nombre de délits spéciaux et caractéristiques, d’infractions à sa morale propre, que chaque profession fait éclore. La première acception est la seule répandue parmi les statisticiens et les criminalistes, bien que la seconde présente un intérêt plus vif et plus profond. Mais qu’il s’agisse de l’une ou de l’autre, la mesure tant soit peu précise de la criminalité relative des diverses professions est un problème des plus ardus, et nulle part le miroitement des chiffres n’est plus illusoire.

Pour bien juger de la criminalité professionnelle, dit Tarde, il faut se pénétrer de la morale professionnelle qui prête aux mêmes actions, suivant les préjugés ou les sentiments traditionnels des diverses professions, une importance si étrangement inégale, et va jusqu’à les faire passer du rang des crimes au rang d’actes de vertu ou inversement1.

La criminalité professionnelle se lie étroitement à l’exercice normal de chaque profession, à ses mœurs et à ses risques2.

L’influence professionnelle, dit Corre, se manifeste sous différents modes, tantôt directement et tantôt indirectement. Elle intervient bien en propre dans la criminalité, soit à longue échéance et comme prédisposante, soit à brève échéance et comme occasionnelle, par les transformations semimorbides ou morbides qu’elle fait subir au corps, par les transformations psychiques qu’elle imprime à la fonction cérébrale, aux contacts matériels insalubres ou aux contacts antimoraux non moins dégénératifs, par la facilité des occasions qu’elle procure à certaines impulsivités, et enfin elle laisse sa marque, dans l’accomplissement de l’attentat, par le choix des moyens ordinairement employés3.

Le problème troublant de la criminalité ancillaire, la plus inquiétante, la plus délicate et de loin la plus importante de toutes les criminalités professionnelles, s’impose plus que jamais à l’attention du sociologue, du criminologue et surtout des pouvoirs publics. Par le nombre et la gravité des infractions, par ses conséquences si désastreuses, par ses progrès de jour en jour plus considérables et surtout par son incurabilité tout au moins apparente, elle occupe la place la plus importante dans la criminalité féminine.

Par le terme générique de servante, il faut entendre le personnel domestique féminin tout entier : femmes de chambre, filles de quartier, cuisinières, filles de cuisine, filles de douche et autres aides de la cuisinière, bonnes à tout faire, bonnes d’enfant, femmes de charge, gouvernantes, infirmières, garde-malades, filles de service, servantes de ferme, femmes de ménage, etc.

Les servantes criminelles peuvent, comme les criminels-hommes, être réparties en criminelles-nées, criminelles d’habitude et criminelles d’occasion.

La plupart des femmes criminelles le sont par occasion, comme Lombroso et Ferrero l’ont fait judicieusement remarquer4. Cela est manifestement vrai pour les servantes qui constituent la majeure partie des femmes criminelles.

La servante est essentiellement une criminaloïde. D’après Lombroso, le criminel d’occasion offre deux groupes : les grands criminels et les criminaloïdes proprement dits. Les grandes criminelles sont relativement rares dans la profession ancillaire.

Le criminel d’occasion, le criminaloïde, d’après Lombroso, est un homme qui, entraîné dans une minime criminalité par une causé très grave, est doué de caractères anormaux moins nombreux, en comparaison des autres criminels ; il constitue, par conséquent, une nuance plus effacée du criminel-né5. L’occasion toute-puissante n’entraîne que ceux qui sont déjà quelque peu prédisposés au mal6.

Les servantes qui peuvent être rangées dans la catégorie des criminelles-nées sont assez rares. Tel est le cas notamment pour les célèbres empoisonneuses : Hélène Jegado, Marie Jeanneret, la femme van der Linden, connue sous le nom de « l’empoisonneuse de Leyde a ; Jane Toppan, qui fut enfermée dans l’asile d’aliénés de Taunton (États-Unis) au mois de juillet 1902 ; Marie Juger, arrêtée en Hongrie, en novembre 1895, qui se trouvait à la tête d’une bande de six garde-malades empoisonneuses.

Les criminelles d’habitude sont, entre autres, les servantes qui font partie de ces associations de malfaiteurs qui mettent les maisons des maîtres en coupe réglée et fabriquent de fausses pièces d’identité et de faux certificats à l’usage de leurs affiliées qui sont introduites dans la place. Ces associations se sont sensiblement développées au cours de ces dernières années.

S’il est vrai que, de nos jours, les domestiques jouissent, dans la plupart des pays, de leurs droits politiques et civils, tout comme les ouvriers, il n’en fut cependant pas toujours ainsi. L’égalité politique et civile ne remonte guère qu’à un siècle.

Nous citerons notamment les deux exemples suivants empruntés à la législation des anciennes provinces belges :

Un édit de Charles Quint de 1545 défend aux marchands de drap de soie de vendre leur marchandise aux domestiques, tant valets que servantes, si ce n’est contre argent comptant ; défense de leur vendre à crédit, sous peine de confiscation de la créance et d’une amende de six florins Carolus pour chaque cas.

L’article VIII de l’édit de Marie-Thérèse du 31 août 1754 déclare « que tous les valets et servantes qui ne sont pas natifs de la ville et qui viennent à se marier ou qui ne sont mariés que depuis trois ans, et qui voudront rester dans ladite ville (de Gand), devront mettre bon et suffisant répondant à concurrence de cent cinquante florins au profit de la chambre des pauvres, sans qu’ils puissent se prévaloir de quelques années d’habitation qu’ils auraient passées dans la ville en qualité de domestiques avant leur mariage ».

Et l’article IX « charge à cet effet les curés de toutes les paroisses de la ville de donner incessamment aux directeurs de la chambre des pauvres les extraits de leurs registres des mariages qui seront contractés dans leurs paroisses par des personnes étrangères ou par des domestiques ».

Cette mesure assimilait par conséquent les domestiques « aux gens sans emploi, service ou métier, n’ayant ni trafic ni négoce, sans moyen de subsistance », en un mot aux vagabonds visés par l’article II du règlement de la ville de Gand du 7 novembre 17507.

La situation des domestiques s’est incontestablement améliorée depuis ce temps-là. Ils sont devenus presque partout des citoyens comme les autres, jouissant des mêmes droits, ayant les mêmes devoirs.

L’état de choses actuel n’en demeure pas moins fâcheux sous plus d’un rapport.

Dans le Journal d’une femme de chambre, ce livre de vérité et de pitié, si douloureusement sincère et angoissant, Octave Mirbeau nous révèle en ces termes toute la psychologie du domestique de nos jours : « Un domestique, ce n’est pas un être normal, un être social... C’est quelqu’un de disparate, fabriqué de pièces et morceaux qui ne peuvent s’ajuster l’un dans l’autre, se juxtaposer l’un à l’autre... C’est quelque chose de pire : un monstrueux hybride humain... Il n’est plus du peuple d’où il sort ; il n’est pas non plus de la bourgeoisie où il vit et où il tend... Du peuple qu’il a renié, il a perdu le sang généreux et la force naïve... De la bourgeoisie, il a gagné les vices honteux, sans avoir pu acquérir les moyens de les satisfaire... et les sentiments vils, les lâches peurs, les criminels appétits, sans le décor, et par conséquent sans l’excuse de la richesse... L’âme toute salie, il traverse cet honnête monde bourgeois, et rien que d’avoir respiré l’odeur mortelle qui monte de ces putrides cloaques, il perd à jamais la sécurité de son esprit, et jusqu’à la forme même de son moi... Au fond de tous ces souvenirs, parmi ce peuple de figures où il erre, fantôme de lui-même, il ne trouve à remuer que de l’ordure, c’est-à-dire de la souffrance... Il rit souvent, mais son rire est forcé. Ce rire ne vient pas de la joie rencontrée, de l’espoir réalisé, et il garde de l’amère grimace de la révolte le pli dur et crispé du sarcasme. Rien n’est plus douloureux et laid que ce rire ; il brûle et dessèche8... »

Le portrait, volontairement poussé au noir, n’est guère flatté. Il y a certes des exceptions, beaucoup d’exceptions, mais il faut pourtant reconnaître que, malgré son outrance voulue, il est malheureusement trop souvent exact. Il est profondément triste de devoir constater, pour rendre hommage à la vérité, que les exceptions tendent plutôt à diminuer et que le type décrit par Mirbeau semble devenir de plus en plus la règle générale.

Il faut admirer ce livre d’une grâce un peu corrosive et d’une force triste.

Le maître-livre de Mirbeau, a dit Jules Claretie, est à la fois une étude sociale et littéraire, d’une langue forte, pittoresque, hardie et d’une profonde et puissante tristesse. Tristesse jusque dans le comique, dans le comique amer des types singuliers et vivants qui défilent devant nous comme en une sorte de bourgeoise danse macabre. Livre de vérité et de pitié, d’une vérité qui sortirait non du puits, mais de l’égout, d’une pitié que ferait naître l’aspect sinistre d’une pourriture d’hôpital.

Elle est comme la cousine de Germinie Lacerteux, cette Célestine venue d’Audierne à Paris pour servir, et qui sert, en effet révoltée, des appétits qu’elle coudoie et des désirs qu’elle excite, faible et cependant honnête jusque dans ses faiblesses, capable de passion sincère comme lorsqu’elle s’éprend du fils de la maison, capable aussi de lâcheté sensuelle, et finissant, après tant de places diverses et tant de tristesses, par tenir un petit café qu’une sorte de Jupillon farouche, gibier de bagne, a acheté à Cherbourg du fruit de ses rapines.

La Célestine de Mirbeau, chair à douleur, chair à plaisir, est une créature de sincérité, dont la déposition ressemble au testament d’une société. « J’avertis charitablement, dit-elle, les personnes qui me liront que mon intention, en écrivant ce journal, est de n’employer aucune réticence, pas plus vis-à-vis de moi-même que vis-à-vis des autres. J’entends y mettre, au contraire, toute la franchise qui est en moi, et, quand il le faudra, toute la brutalité qui est dans la vie. »

Célestine a bien le droit d’être sévère. Elle le dit : « J’ai frôlé tant de misères !... Ça donne à réfléchir et à frissonner9 ! »

Là où la maison est honnête, dit le docteur Corre, la domesticité l’est aussi. Comme il y a encore d’excellents maîtres, il y a d’excellents domestiques10.

L’auteur du Guide du domestique, un petit livre fort curieux et fort intéressant, dont le style et les idées ont peut-être vieilli et nous paraissent parfois bien vieillots, bien démodés et bien naïfs, a pu dire en termes excellents : « Si l’on dit généralement que les bons maîtres font les bons domestiques, il n’est pas moins juste de dire aussi que les bons serviteurs font les bons maîtres11 »

Si l’on a pu soutenir que les sociétés ont les criminels qu’elles méritent, il est tout aussi vrai de dire que les maîtres ont les domestiques qu’ils méritent.

C’est trop souvent, en effet, l’exemple des maîtres qui gâte les domestiques, par ce temps de luxe universel.

Les femmes ne vivent plus chez elles, n’entendent plus rien au ménage, se reposent de tout sur les servantes qui ont beau jeu. Telle maîtresse, telle domestique. Autrefois avoir une servante impliquait un certain degré d’aisance, en avoir deux, la fortune ! La plus petite bourgeoise croirait déroger en travaillant elle-même, en mettant la main à la pâte. Dans tel ménage où l’on gagne bien juste de quoi se loger, s’habiller proprement et manger à sa faim, on veut, pour jeter de la poudre aux yeux, se charger d’une cuisinière et d’une femme de chambre, qui viennent rogner la part de tout le monde et qu’on met elles-mêmes à la portion congrue. Ah ! les maisons où « on n’a pas à manger », il y en a plus qu’on ne pense. Ces petites bourgeoises hautaines sont vite détestées et leur caractère leur fait dans le sous-sol des ennemies féroces. Beaucoup entretiennent des intrigues qui n’échappent pas à la surveillance qui les enveloppe. Elles n’ont plus guère d’autorité sur leurs domestiques et doivent bien fermer les yeux pour qu’on ne les ouvre pas trop sur elles-mêmes.

Et, si comme cela ne suffisait pas pour expliquer l’augmentation de la criminalité ancillaire et surtout de la criminalité acquisitive, il faut y ajouter la dissipation, le gaspillage, la négligence de ces maîtresses abhorrées, qui multiplient dans de fortes proportions les occasions et les tentations de voler auxquelles les servantes résistent si difficilement.

On s’est demandé si ce sont les mauvaises servantes qui produisent les mauvaises ménagères ou bien les ménagères malhabiles qui produisent les mauvaises servantes. La vérité est que l’un et l’autre sont vrais : il y a en cette manière une influence réciproque et bilatérale des unes sur les autres qui fait sentir régulièrement ses effets pernicieux.

Comme le fait remarquer Corre, les domestiques proprement dits viennent de la ville ou de la campagne. Pour les femmes, ce sont dans le premier cas, des filles et des veuves d’ouvriers ; dans le second cas, des jeunes filles coquettes ou simples d’esprit, des campagnardes séparées de leur mari ou veuves, sans métier. Le courant toujours grossissant, établi des localités rurales vers les villes, apporte beaucoup de bonnes volontés, mais encore plus d’appétits. Pour les femmes, dans les conditions actuelles, il est particulièrement redoutable. Combien, jusqu’alors tranquilles et satisfaites aux champs, éprouvent la fascination d’une ancienne compagne qui, de temps à autre, revient, bien attifée, parader au village, se laissent entraîner au récit des aubaines et des plaisirs qu’on trouve à profusion au chef-lieu ou dans la capitale ! Quelques-unes sont indignement trompées par les agences de placement ou les racoleuses de la prostitution ; un grand nombre trouvent un emploi de servantes, mais sans que la débauche y perde ses droits, et bientôt les impulsivités délictueuses se dessinent au contact de mauvaises fréquentations, aussi devant l’acculement à certaines fatalités que l’ignorance, le désespoir ou l’insensibilité du vice empêchent de surmonter12.

Corre a signalé cet automatisme, simple résultat d’une habitude acquise dans le milieu choisi. Les individus prennent ce quelque chose du milieu qui, dans chaque profession, indique sous des traits spéciaux le mode particulier de l’existence et des occupations. Il y a un type professionnel domestique, comme il y a un type professionnel artisan, militaire, etc. La profession suffit à expliquer l’habitus du criminel et il n’est plus besoin de l’expliquer elle-même par des hypothèses d’ordre anatomophysiologique : elle est une conséquence de l’organisation sociale13.

Il est intéressant de remarquer, au point de vue de l’origine des servantes, que la majeure partie d’entre elles, les trois quarts, proviennent de la campagne ; la minorité, un bon quart, se recrute dans la population des villes.

La servante est, en général, attachée à son sol natal et répugne à se mettre en condition dans un pays étranger, ou même dans une partie de son pays natal où la langue et les coutumes sont différentes des siennes. La grande ville, la capitale surtout, l’attirent parce qu’elle y trouve aisément et à des conditions rémunératrices le travail que le manque de ressources et l’abondance d’enfants dans sa famille l’obligent à chercher.

Les servantes viennent fréquemment on ne sait d’où. On les accepte sous la foi d’un certificat qui est généralement favorable, les maîtres précédents ayant été trop heureux de s’en débarrasser pour en dire du mal. Parfois même on les accepte sans certificat, sans références, sans renseignements. Du jour au lendemain, l’inconnue fait partie de l’intérieur, voit tout, entend tout, car on ne se méfie guère.

La demande excède l’offre dans toutes les branches du travail. Les salaires sont hauts, le pain n’est pas cher, la jeunesse se marie avec entrain. Pourquoi les filles de la campagne et des régions industrielles viendraient-elles à la ville se mettre en condition, alors qu’elles trouvent à se mettre en ménage dans leurs localités ? Leur exode vers les villes tentaculaires a lieu surtout dans les années de misère, de travail rare, de vie dure, et s’arrête dans les années prospères. D’autre part, les fortunes faites et l’aisance accrue depuis quelque temps dans les classes bourgeoises ont poussé nombre de gens à augmenter leur personnel domestique. La demande étant plus grande et l’offre plus restreinte, les employés manifestent incessamment des exigences plus grandes devant les employeurs.

On aurait pu croire que, dans certains pays, avec l’introduction des machines dans nombre d’industries qui employaient des femmes, on allait obliger une masse d’ouvrières au chômage et que, par conséquent, les emplois ancillaires allaient posséder une pléthore de candidates. Chose étrange, ce fut le contraire qui se produisit, en Belgique notamment, où la création des cours ménagers dans les écoles pouvait, en outre, faire croire à la formation de bon nombre de nouvelles servantes.

On a noté le peu de goût des jeunes filles des classes inférieures, à Bruxelles notamment, pour les emplois de servantes. Les écoles et les cours ménagers de Bruxelles et des faubourgs forment bon an mal an deux ou trois cents bonnes ménagères qui pourraient gagner, en se mettant, en condition, trente ou quarante francs par mois en plus de leur nourriture et du logement. Or, elles préfèrent aller coudre à raison de 0 fr. 75 par jour et se nourrir elles-mêmes.

Cela tient essentiellement à ce besoin d’indépendance qui devient plus vif de jour en jour et à ce sentiment plus net que la jeune fille acquiert de sa propre dignité.

D’aucuns ont fait remarquer que, de nos jours, parce qu’ils savent lire et écrire, les jeunes gens ne veulent plus entrer en service.

L’étiologie de là criminalité ancillaire présente une importance considérable et un intérêt puissant au point de vue sociologique et criminologique.

Il est certain qu’il existe une crise des domestiques dont l’effet se fait sentir notamment dans le domaine criminel. Or, cette crise est récente14.

Un écrivain très avisé, Lucien Descaves, en donne, entre autres, les raisons suivantes :

Transformation des mœurs sous l’influence de l’esprit égalitaire ;

Affaiblissement, pour ne pas dire disparition du respect qu’avaient jadis les serviteurs pour leurs maîtres ;

Disposition qu’ont ceux-là à se considérer comme des employés recevant d’un patron le salaire de leur travail, conception qui exclut les idées de dévouement et de reconnaissance ;

Diffusion de l’instruction qui détourne de la domesticité les filles et les gars de la campagne les plus intelligents ;

Instabilité de la famille, où le serviteur, lors même qu’il le voudrait, n’est plus assuré de trouver ses invalides ;

Promiscuité des domestiques au sixième étage des maisons bourgeoises du type décrit par Zola dans Pot-Bouille ;

Apreté de certains maîtres qui s’étonnent de récolter ce qu’ils ont semé : l’ivraie.

Il existe encore des raisons subsidiaires telles que la coquetterie qui incite les bonnes à faire sauter l’anse du panier.

« L’état de domestique, dit le docteur Toulouse, doit attirer de moins en moins les jeunes gens en quête de gagner leur vie.

Les diverses révolutions politiques, en créant et en consacrant par des dispositions de plus en plus nombreuses l’égalité des citoyens, ont eu pour résultat d’écarter les gens des emplois qui semblaient les marquer d’une infériorité sociale. La loi du 5 avril 1884 a édicté, parmi les motifs d’inéligibilité au Conseil municipal, la profession de domestique attaché exclusivement à la personne. Cette disposition manifestait un préjugé qui persiste L’instruction plus répandue n’a pu que le renforcer encore, en exaltant la dignité de la personne humaine. Ces causes multiples tendent à diminuer le nombre des candidats à ces emplois peu considérés.

Or, tandis que l’offre paraît se raréfier, la demande se fait certainement plus nombreuse, plus pressante, à mesure que la richesse individuelle s’accroît.

Les mêmes faits politiques qui ont développé le sentiment de dignité de l’individu lui ont permis d’ambitionner et d’obtenir une situation sociale meilleure. La Révolution en morcelant les fortunes et en rendant tous les emplois accessibles, l’instruction en vulgarisant les moyens d’y accéder, la liberté économique de plus en plus grande en permettant à chacun d’entreprendre un commerce, toutes ces causes ont eu pour effet de multiplier les demandes en même temps qu’elles appauvrissaient les offres. Il faut signaler encore le travail extérieur de la femme qui est de plus en plus obligée de se faire suppléer chez soi. Nous sommes à un point de l’évolution où toutes ces actions ne peuvent que prendre une force grandissante. Pour l’évaluer, on doit considérer que le personnel des professions industrielles et libérales, qui devient de plus en plus dense, occupe précisément le plus de domestiques.

Il y avait chez nous, en 1896, un nombre moyen de 4 domestiques pour 100 habitants. Cette proportion s’élevait à 44 pour les dentistes, 61 pour les architectes, 81 pour les pharmaciens, 91 pour les officiers ministériels, et 100 pour les médecins et les avocats.

Les petits ménages sont obligés de consentir de grands sacrifices pour trouver des servantes, payées cependant à un prix plus élevé que les ouvriers habiles. Une jeune fille, à peine sortie de l’adolescence, illettrée et sans instruction générale ni professionelle, ignorant presque complètement ce pour quoi elle se loue, peut à la fin de l’année réaliser deux cents à trois cents francs d’économies, ce que l’ouvrier le plus expert et le plus travailleur arrive bien rarement à rassembler après douze mois d’un travail ininterrompu.

La crise est générale et intéresse aussi bien la province que Paris. Le domestique ne meurt plus où il s’attache. La perspective d’un testament en sa faveur ou d’une petite rente de six cents francs, ne suffit même plus pour le retenir auprès de la vieille fille ou de la veuve inconsolable. Plus elle est inconsolable, au contraire, et plus la jeune servante a hâte de s’éloigner.

C’est encore un trait de la domesticité d’aujourd’hui. Elle ne veut pas, elle ne sait plus s’ennuyer dans une place. Elle trouve la campagne triste, y abrège son stage et se précipite vers les grandes villes, moins pour y gagner que pour y vivre davantage. Il lui faut sa part de mouvement, de distractions, de luxe !

Autre signe des temps : il est à remarquer que les domestiques restent moins longtemps dans les maisons où règnent l’ordre et l’économie que dans les maisons mal tenues.

Et ce n’est pas seulement, comme on pourrait le croire, parce que, dans les premières, l’ouvrage est plus dur, la surveillance plus tatillonne ou parce que les maîtres lésinent sur les gages, le repos, la nourriture... non ! C’est encore, c’est surtout, quelquefois, parce que la maison mal tenue est plus gaie, plus vivante que l’autre ! »

Une des grandes plaintes de notre époque, écrivait au mois d’avril 1903, le chroniqueur d’un journal bruxellois, est celle du service domestique dont souffrent toutes les classes, hormis celle qui sert et qui se venge, sur ses maîtres, de l’injustice du sort. Tout ce que le mauvais vouloir, une théorie égalitaire mal dirigée et maladroitement interprétée, tout ce que la haine latente formée par l’envie et le mécontentement et les secrètes révoltes de l’heure actuelle qu’on aspire avec l’air ; tout ce qu’un cruel malentendu enraciné dans les âmes peut créer de difficultés, d’ennemis dans une société, les gens d’en haut l’éprouvent, payant ainsi le privilège de la fortune, du rang, voire de la simple aisance. Partout, dans tous les pays, d’un bout de l’univers à l’autre, la crise se propage ; et les exigences, les prétentions des domestiques de l’Amérique et de l’Angleterre s’affirment désormais sur tout le continent européen.

Il est évident que le désir d’affranchissement, né de cette théorie égalitaire, concourt puissamment à cette évolution, dans les rapports entre maîtres et serviteurs.

Au fond de la conscience humaine dort certainement un instinct de justice. C’est cet instinct qui parfois se réveille, et nous cause ce vague, cet indéfinissable malaise devant certains faits où se marquent trop nettement l’inégalité sociale et l’esprit de caste. C’est lui encore qui régit sourdement les grands mouvements politiques, bouleversant et déchirant l’humanité, remuant toute la lie et toute la beauté des âmes ; c’est lui qui, à travers l’obscurité et le sang, mène à la lumière. Il affranchit dans les siècles passés les esclaves et les serfs ; il abolit les servitudes et les redevances entre vassaux et suzerains. Finira-t-il, se demande le chroniqueur, par établir une égalité absolue entre serviteurs et maîtres, entre la femme et l’homme, ces deux si graves problèmes du présent ?

La domestique n’est pas seulement plus rare ; sa valeur réelle n’augmente pas comme dans certaines professions où l’élévation des honoraires est en rapport avec l’aptitude croissante.

Autrefois, alors que la prospérité était beaucoup moins grande, sur cent ménages appartenant à la petite et même à la moyenne bourgeoisie, il n’y en avait que dix qui eussent une servante, alors qu’aujourd’hui le bien-être s’étant répandu partout, en même temps que le désir de paraître devenait plus vif, il y en a quatre-vingt-dix sur cent.

Pour contenter tous ces ménages qui veulent être servis, il a naturellement fallu descendre de plus en plus dans le fond de la population féminine, et il n’est pas étonnant que toutes ces nouvelles recrues ne soient pas d’une conduite irréprochable et contribuent si fréquemment à relever les chiffres de la criminalité ancillaire.

D’un autre côté, la concurrence des maîtres étant beaucoup plus vive, les servantes sachant que pour un service perdu, elles en retrouveront deux autres, ne se donnent plus autant de peine pour bien faire et pour réfréner leurs tendances délictueuses. Elles quittent même fréquemment leur service sous le prétexte le plus futile.

Les dix servantes qu’il y avait jadis pour cent ménages représentaient l’élite de la population actuellement en condition ; d’autre part, le nombre des services était fort limité. Elles eussent donc risqué, en perdant leur place, de rester longtemps sans ouvrage. Tel est le motif pour lequel leur conduite était meilleure et leur criminalité moindre que celles des servantes d’aujourd’hui.

Il y a toujours, comme autrefois, quelques bonnes servantes, mais il n’y en a pas davantage.

« Les personnes âgées, dit un autre chroniqueur d’un journal bruxellois, se souviennent qu’il y avait chez leurs parents des servantes qui n’avaient pas quitté la maison depuis quinze ou vingt ans, qui guidaient tour à tour les premiers pas de plusieurs générations, qui une fois entrées dans la famille, n’en sortaient point, s’agglutinaient à elles, arrivaient à en faire partie.

La domesticité familiale d’autrefois n’existe plus guère que dans les provinces, ou dans de vieilles familles qui ont conservé les façons de la province ; mais cela ne tient pas tant à ce que la corruption de la grande ville a contaminé la corporation des servantes qu’au changement des mœurs bourgeoises et de l’organisation tout entière de la vie dans la classe moyenne.

Il est entendu qu’il ne s’agit pas ici de la domesticité aristocratique, qui a toujours eu, et qui a souvent encore, surtout dans ce pays, le caractère d’une véritable clientèle. La plupart de nos vieilles familles nobles recrutent encore la plus grande partie de leur domesticité chez leurs fermiers, parmi des gens qui dépendent économiquement d’eux, et dont ils assurent définitivement le sort. Ce sont les ménages bourgeois qui souffrent de la question des servantes. C’est un peu de leur faute, ou plutôt de la faute des mœurs qu’ils ont forcément adoptées.

Il y a cinquante ans, on peut même dire il y a trente ans, la classe bourgeoise, quelle que fut son opulence, avait gardé des façons de vivre assez populaires : les plaisirs, les relations, les manières d’un gros commerçant ne différaient pas sensiblement de celles d’un humble boutiquier. On s’amusait entre soi, on se voyait entre soi. Les parvenus qui voulaient imiter l’aristocratie et se piquaient de « recevoir » assumaient le ridicule de M. Jourdain. Aussi, dans ce monde modeste et simple, les serviteurs n’étaient pas traités comme des inférieurs, mais comme des égaux. C’était une question de nuances. Ils étaient vraiment de la famille, et ne songeaient pas à sortir de la situation où le sort les avait mis, parce qu’ils possédaient ce solide instinct de la hiérarchie que dix siècles de vie corporative et féodale avaient mis dans toute la société, et dont ils voyaient leurs supérieurs immédiats possédés comme eux. Ils tenaient à honneur de se montrer dévoués, de faire partie de la famille qu’ils avaient choisi de servir, de même que celle-ci tenait à honneur de remplir envers eux tous les devoirs de protection, de soutien et de conseil que leur imposait l’ancienne notion du patronat.

L’ébranlement égalitaire parti d’en haut a changé tout cela. Mais comme les ondes sociales sont lentes à se mouvoir et à se répercuter les unes sur les autres, ce n’est qu’aujourd’hui que nous voyons les conséquences d’un fait qui s’est produit il y a presque cent ans. Tandis que la vieille aristocratie, après sa ruine politique, allait toujours s’affaiblissant économiquement, la prospérité industrielle et financière créait dans la bourgeoisie une aristocratie nouvelle, d’autant plus pressée de jouir, de dominer et de briller qu’elle n’en avait pas l’habitude ; et cette aristocratie nouvelle répandait dans toute la caste dont elle était issue ce goût du clinquant, cet amour de la représentation, ce désir d’étonner et d’éblouir, qui sont les traits saillants du monde bourgeois contemporain. Le banquier imitait plus ou moins bien le duc dont il avait acheté l’hôtel. Un parent du banquier, gros marchand, l’imite à son tour, mais l’imitation est déjà de seconde main : elle est moins bonne, et, à mesure que l’on descend dans l’ordre social, elle devient plus gauche, plus maladroite, plus ridicule.

Ce désir de se donner un air d’aristocratie influe d’abord sur les rapports avec la domesticité. En temps ordinaire, madame a beau faire la causette avec la cuisinière, elle tient essentiellement, le jour où elle reçoit à dîner, à ce que cette même cuisinière, muée pour la circonstance en femme de chambre, lui parle avec le respect le plus impersonnel. De cette contradiction entre la vie courante et la vie de cérémonie, il résulte un manque d’équilibre, dont la domestique est la première victime. Traitée aujourd’hui en confidente, elle sera malmenée demain, sous prétexte de mœurs élégantes, comme une esclave absolument négligeable.

0 vous, mesdames, qui vous plaignez de l’insolence des servantes, êtes-vous bien sûres de les avoir toujours traitées avec le respect qu’une âme bien née témoigne à un inférieur !

Si les serviteurs n’ont pas confiance en leurs maîtres et les traitent en ennemis, c’est souvent que les maîtres n’ont pas su mériter leur dévouement. Au surplus, cette question de savoir qui a commencé est assez vaine. Telle maîtresse de maison, pleine de bonté et de mansuétude, d’indulgence et de douceur, se voit récompensée par l’ingratitude la plus noire de la part d’une servante sournoise et malveillante ; telle humble campagnarde, disposée à apporter à ses patrons le dévouement du chien de garde, tombe sur quelque maîtresse incohérente, dure et bizarre : c’est l’éternel malentendu. Il ne s’agit pas de déterminer qui en est responsable : il suffit de le constater.

Aussi bien ce ne sont là que les causes secondaires, mais immédiatement apparentes, de la crise des servantes. La cause profonde de la situation actuelle c’est que, dans la famille instable de ce monde moderne qui vit si intensément et si rapidement, l’organisation patriarcale du service n’est plus guère possible. Les fortunes sont trop variables, l’incessante dispersion des patrimoines fait que, sauf exception, il est impossible, le voulussent-ils, que des domestiques demeurent une vingtaine d’années dans le même service. D’autre part, la possibilité qu’ils entrevoient tout naturellement de prendre eux aussi, dans le monde, un rang indépendant, fait que leur désir le plus cher est généralement de s’affranchir du fardeau de leur métier, car. l’entretien des maisons, le soin de la table, toutes les fonctions de la domesticité deviennent de plus en plus un métier pour cesser d’être un service15. »

Nous nous plaignons assez souvent, dit Jules Claretie, que la race des bons domestiques diminue. C’est que la race des bons maîtres n’augmente pas, tout au contraire. L’égoïsme de ceux-ci engendre l’indifférence ou l’hostilité de ceux-là. Caleb était Caleb, parce qu’au vieux logis on le traitait en ami. Les braves gens et les pauvres filles, les servantes vieillies à l’attache, bêtes de somme du dévouement, que nous couronnons à l’Académie, aiment leurs maîtres parce que leurs maîtres les aiment. De la bonté naît la bonté...