LA SHOAH ET LES NOUVELLES FIGURES METAPSYCHOLOGIQUES DE NICOLAS ABRAHAM ET MARIA TOROK

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Il faut se poser la question si l'abîme constitué par Auschwitz entre la génération des fondateurs de la doctrine et les analystes actuels n'impose pas à ces derniers la tâche de repenser la conceptualité psychanalytique à partir de la même position que les fondateurs et non simplement comme disciples ou héritiers ; Nicolas Abraham et Maria Torok l'ont fait, en fonction d'événements que ni les fondateurs ni personne n'auraient osé imaginer.
Publié le : vendredi 1 janvier 1999
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EAN13 : 9782296381988
Nombre de pages : 288
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Collection Psychanalyse et Civilisations dirigée par Jean Nadal
L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru, par étayage réciproque à élaborer le concept d'inconscient, à éclairer les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation. Dans cette perspective, la collection "Psychanalyse et Civilisations" tend à promouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveilla créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfermement dans une attitude solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et préserver une identité, ccupe en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus profondes.

Dernières parutions

L'espace africain. Double regard d'un psychanalyste occidental et d'un dramaturge africain, CLAUDE BRODEUR.. Bisexualité et littérature. Autour de D.H. Lawrence et de Virginia Woolf,
FRÉDÉRIC MONNEYRON.

De la culture à la pulsion, JOELBIRMAN. Les névroses toxiques et traumatiques, DAVIDMALDAVSKY. La symbolique de l'acte criminel. Une approche psychanalytique,
BENCHEIKH.

F.Z.E.

Psychanalyse

et société

postmoderne,

ROLAND BRUNNER.

Les aléas de la confiance, ADAM FRANCK TYAR. Le masculin, HORACIO AMIGORENA ET FRÉDÉRIC MONNEYRON (eds).

Don Juan et Hamlet. Une étude psychanalytique.

A. LEFEVRE

@ L'Hannattan, ISBN:

1999 2-7384-7548-5

Fabio Landa

La Shoah et les nouvelles figures métapsychologiques de Nicolas Abraham et Maria Torok
Essai sur la création théorique en psychanalyse

Préface de Pierre Fédida

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Préface

Nous avons été nombreux, parmi les psychanalystes de ma génération, à avoir pressenti dans les années soixante et soixante-dix que les écrits de Nicolas Abraham e Maria Torok devaient nous éclairer longtemps dans notre travail psychanalytique. Avant même que ces écrits ne reçoivent leur premier recueil dans L'écorce et le noyau (1987), nous nous retrouvions dans un échange extrêmement fécond avec ces textes que sont" Maladie du deuil e fantasme du cadavre exquis" (1968), "La topique réalitaire" (1971), "La maladie de soi-à-soi " (1973) et, plus tard, Le verbier de I 'homme aux loups (1976). Ces textes parmi d'autres qui jalonnent un chemin de travail perçu comme intense et néanmoins aussi modeste que possible lorsqu'il s'agit de la communication entre analystes. Comment oublier la lecture que fit Nicolas Abraham du Vocabulaire de la psychanalyse de J. Laplanche et J-B. Pontalis? C'était donc déjà" L'écorce et le noyau" (in Critique, 1968). Je dis aujourd'hui que ces textes devaient nous éclairer longtemps. Ce n'est pas seulement parce qu'ils ont pris valeur de rdérence pour les publications mais avant tout parce que leur intelligence analytique nous amenait dans notre pratique à travailler avec la mort et les morts encryptés dans la vie psychique. Il se passait là quelque chose avec le langage à quoi nous ne nous attendions pas: la résonance des mots s'en trouvait accrue. Les travaux n'ont pas manqué portant sur les apports de Nicolas Abraham et Maria Torok à la psychanalyse. Jacques Derrida et René Major ont fortement marqué ce qu'il y avait d'essentiel dans la voie ouverte par eux. Lorsque Fabio Landa souhaita, à son tour, explorer cette oeuvre il n'ignorait pas que sa propre recherche le conduirait aux confins de questions aussi essentielles que celles de l'émergence de la vie psychique, de la mémoire des morts, du langage dans ses débris. Il ne le savait peut-être pas mais c'étaient là des questions qui le hantaient dans sa pratique analytique auprès des autistes et des psychotiques. Et chez lui le mouvement de ces questions était porté par une sorte d'engagement politique de toute sa pensée clinique et théorique. Le livre aujourd'hui écrit n'est pas seulement une" étude" sur une oeuvre. C'est une étude au sens le plus silencieusement actif du mot et c'est aussi le témoignage d'une inquiétude, car il n'y a jamais repos dans ces choses qui sont ici parlées. Parfois les mots peuvent paraître excessifs: ils diraient excessivement des événements 5

amoindris par le discours théorique. Fabio Landa défend sa passion de l'excès parce que le plus banal est déjà excessif Ce livre de Fabio Landa ne recherche pas les polémiques. Il dit seulement - avec Hannah Arendt et après elle que la psychanalyse a aussi affaire avec ce mensonge absolu produit par les systèmes totalitaires jusque dans la vie quotidienne des sociétés libérales. Pierre Fédida

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Introduction.
Il n'est rien que l'homme redoute davantage que le contact de l'inconnu. On veut voir ce qui va vous toucher, on veut pouvoir le reconnaître ou, en tout cas, le classer. Partout l'homme esquive le contact insolite. La nuit, et dans l'obscurité en général, l'effroi d'un contact inattendu peut s'intensifier en panique. Même les vêtements ne suffisent pas à garantir la sécurité; ils sont si faciles à déchirer, il est si facile de pénétrer jusqu'à la chair nue, lisse et sans défense de la victime. Toutes les distances que les hommes ont créées autour d'eux sont dictées par cette phobie du contact. On se verrouille dans des maisons où personne ne peut entrer, il n'est qu'en elles que l'on se sente à peu près en sécurité. La peur du cambrioleur ne vient pas seulement de ses intentions de rapine, elle est peur aussi de son surgissement soudain et inattendu dans le noir. La main déformée en griffe est le symbole toujours utilisé de cette angoisse. "Agresser", c'est d'abord "s'avancer vers", le contact inoffensif s'interprète ici comme attaque dangereuse, et c'est ce dernier sens qui finit par l'emporter. Une "agression" est un contact péjoratif. Canetti, E, Masse et puissance.

Depuis le début du mouvement psychanalytique, chaque génération de psychanalystes produit des conflits qui se terminent par des ruptures et à chaque fois on annonce une nouvelle psychanalyse; un nouveau courant essaie de s'imposer de façon hégémonique sur les autres, en s'assuqmt les conditions de transmission et de formation de nouveaux psychanalystes. Rien de ceci ne se passe autour de l'oeuvre 7

qu'on examine dans cette étude portant sur les travaux de Nicolas Abraham et de Maria Torok, même si l'on peut y déceler de bouleversantes innovations aux points de vue clinique et métapsychologique. Dans un premier abord, on remarque dans l'oeuvre de ces auteurs tous les éléments qui pourraient les conduire à une exclusion du mouvement psychanalytique. On y trouve le questionnement de quelques-uns des concepts les plus problématiques de l'ensemble de la théorie psychanalytique se prêtant à l'emprise d'attitudes fort dogmatiques: la pulsion de mort, le symbole, le transfert, le fantasme, la réalité. En plus, dès leurs premiers écrits, ils adoptent une position tout à fait particulière de recherche, en s'éloignant soigneusement des courants dominants à leur époque (les années 60 et 70) dans le mouvement psychanalytique mondial, à savoir, les courants kleinien et lacanien. Il faut signaler tout d'abord que le style de cette oeuvre n'est pas celui auquel on est habitué dans la littérature psychanalytique. La rigueur avec laquelle les auteurs effectuent les remaniements de concepts classiques (comme par exemple celui d'introjection, ou la façon dont ils abordent le mythe d'Œdipe ou encore l'envie du pénis chez la femme) n'entraîne jamais un langage sec de scientifique, mais aboutit toujours à une ouverture inattendue. D'autre part, les cas cliniques, toujours présentés d'une façon très succincte, montrent l'essentiel, sans exhibitionnisme ni prétention de créer un nouveau cas princeps. Il s'agit d'un langage poétique qui implique immédiatement le lecteur. On est face à une oeuvre au style à la fois scientifique et poétique, qui provoque une sensation d'étrangeté. Ces deux styles, habituellement exclusifs l'un de l'autre, se côtoient cependant dans cette oeuvre, ce qui nous amène à établir une analogie avec la présentation par Freud des cas cliniques ayant le pouvoir de créer une théorie ou de refondre d'anciens points de vue. Le style et la clinique peuvent être considérés comme les deux axes qui parcourent et aimantent tous les textes de Nicolas Abraham et ceux de Maria Torok écrits du vivant d'Abraham, rassemblés dans L'Ecorce et le noyau!, ainsi que dans leur étude sur l'homme aux loups dans le Verbier de l'homme aux loups2. Avant de devenir psychanalyste, Nicolas Abraham était traducteur, activité qu'il a maintenue toute sa vie et qui a marqué son style. Le souci de considérer le texte comme l'objet à interpréter et non l'auteur (comme son analyse du livre de Conrad Stein, L'Enfant 8

imaginaire3), aussi bien que le souci de conserver le rythme du texte d'origine, le conduisent à un complexe travail d'interprétation qui doit être vu avant tout comme un travail rigoureux de traduction. Par exemple, c'est en considérant la structure mytho-poétique de Thalassa de Ferenczi qu'il peut qualifier cet ouvrage comme l'un des plus libérateurs de notre siècle. C'est son travail de traducteur qui permet le surprenant remaniement conceptuel qui aboutit à la création du concept d'anasémie et qui ne peut être considéré que comme une traduction à l'intérieur de la topique freudienne, obligeant non seulement à un effort de traduction mais aussi à une véritable "conversion mentale", comme il le disait lui-même. Mais on ne peut pas considérer le style comme le résultat du seul travail de traducteur. Il nous semble que ce style est aussi en rapport avec un événement dont les auteurs tiennent compte sans jamais le nommer. Il s'agit à notre avis de l'Holocauste. Cet événement amène les auteurs, selon notre interprétation, à se placer dans une position où ils peuvent doter la psychanalyse des instruments théoriques utiles pour comparaître devant un épisode de cette ampleur. De nombreux textes psychanalytiques sur l'antisémitisme ont été écrits auparavant, certains étant même devenus des références. Mais ce n'a pas été le cas de l'Holocauste. En considérant Auschwitz comme un abîme qui sépare les analystes en un avant et en un après Auschwitz, nous supposons que les auteurs ont été conduits à la même perspective des fondateurs de la doctrine; d'autant plus que, par sa constitution particulière, le mouvement psychanalytique a été atteint de plein fouet par le racisme, qui a pu atteindre les niveaux de virulence qu'on connaît. Les auteurs ont donc été amenés à dialoguer en permanence avec Freud et les psychanalystes de la première génération. Mais ce dialogue ne se développe pas d'une façon anodine. Il s'agit plutôt de découvrir la faille, les incohérences, les oublis, l'insuffisance. Depuis Auschwitz, des termes comme trauma, catastrophe, mensonge gagnent de nouvelles résonances. D'une certaine façon, reconsidérer des rapports entre fantasme et réalité s'impose. Ferenczi a été le porte-parole de quelques-uns de ces mots; son oeuvre se développe autour de quelques-uns de ces mots ayant un fort pouvoir d'allusion à l'affect. Le mensonge est pour lui un facteur décisif dans le trauma. Après Auschwitz (que les nazis dans leur humeur particulière désignaient comme l'anus du monde), on verra Hannah Arende affirmer que deux événements des dernières années avaient changé la condition de l'homme moderne. Le premier, qu'elle appelle le Mensonge absolu, est le fait que jamais auparavant on n'avait vu à une telle 9

échelle les systèmes totalitaires se servir du mensonge pour s'imposer et pour maîtriser ses propres populations; le deuxième étant le fait que l'homme, par les exploits techniques, pouvait envisager, concrètement, de sortir de la planète Terre. Auschwitz a catapulté le mensonge entrevu par Ferenczi au Mensonge absolu souligné par Arendt. Pour Ferenczi, le mensonge devient une pièce maîtresse de sa démarche clinique et de ses relations aux autres analystes. Si, d'un côté, il considère que les mauvais traitements voués aux enfants pour cause de mensonge entraînent le trauma et l'identification à l'agresseur, il n'est pas moins vrai que l'hypocrisie professionnelle, "nécessaire" au maintien d'une attitude de neutralité de l'analyste, reproduit pendant la cure les conditions traumatisantes familiales. Bien sûr, les conditions de la clinique ont changé, la psychanalyse s'est développée énormément, mais il ne semble pas que cette problématique, telle que la postule Ferenczi, soit complètement révolue; bien au contraire. Deux exemples de la clinique peuvent être considérés paradigmatiques de cette hypocrisie professionnelle, garant de la neutralité, qui ne sert qu'à créer une situation illusoire de maîtrise sur un scénario qui débouche dans une impasse avec un dénouement parfois tragique. La fille cadette d'une famille avait toujours été la préférée de sa mère qui, d'une certaine façon, transformait les autres membres de la famille (le père et la soeur aînée) en une sorte de membres d'un court devant servir sa fille préférée. Cette jeune femme était une élève brillante, ce qui ne faisait qu'augmenter la soumission des autres et les attentions de sa mère. A la suite d'un arrangement entre familles, cette jeune femme se marie à un jeune homme d'une famille de cinq enfants, très aisée. Le jeune monsieur était l'héritier désigné, par sa mère, de la fortune familiale. Les jeunes mariés, médecins, partent alors en voyage d'études à l'étranger, où ils reproduisent le niveau de vie qu'ils avaient dans leur pays d'origine. Ils ont quatre enfants. De retour à leur pays, elle n'exerce plus la profession, et devient femme au foyer sous la contrainte de son mari. Sombrant dans l'alcoolisme et dans la toxicomanie, la dame fait une tentative de suicide très sérieuse et se voit interdire (par un contrat draconien imposée par sa belle-mère) la participation à toute décision concernant les biens familiaux, en grande partie originaires de la fortune familiale de son époux. Et c'est dans ce contexte qu'elle entame une psychothérapie et en même temps suit un traitement psychiatrique. Peu après elle interrompt sa psychothérapie et fait une deuxième tentative de suicide; le psychiatre recommande une lobotomie (nous sommes à la fin des années 80). La famille cherche l'avis d'un 10

autre spécialiste, qui déconseille cette procédure. Cependant, quelques jours plus tard, la lobotomie est réalisée. Trois mois après cette chirurgie, elle se suicide en sautant de la fenêtre de l'appartement de sa mère. Six mois après son décès, le veuf se marie avec la psychiatre qui a traité la darne et suggéré la lobotomie. Outre la particularité des personnages de ce cas, faut-il encore retenir l'importance exercée par un discours médical, tenu pour neutre et scientifique, postulant une intervention qui pourrait changer le destin de cette patiente et, en quelque sorte, la ramener à une "normalité". Un peu plus près du terrain qui est le nôtre, la psychanalyse, on peut citer le cas d'un jeune médecin qui arrive à la consultation pour une deuxième tranche d'analyse, après avoir fait une cure de plusieurs années avec un analyste didacticien. Le jeune homme raconte un rêve de la dernière séance de son analyse précédente: ''je suis une visite guidée dans un endroit sombre. J'entends des bruits étranges et effrayants et mon guide me fait entrer dans une salle où je vois un homme et son tortionnaire; nous y restons un moment et en sortons, la porte derrière se referme et j'entends un bruit qui me dit que le tortionnaire venait de tuer sa victime. J'avais ce rêve en tête et je suis allé le lendemain à la séance d'analyse. Je savais ce que mon analyste me dirait. Depuis longtemps, il répétait que je devrais faire un effort pour sortir de ce cadre sadomasochiste toujours le même. Il disait que je ne voulais pas guérir. Depuis longtemps je jouais à une sorte de jeu que je pensais maîtriser avec mon analyste: je me voyais en train de parler, mais je n'étais pas vraiment là et j'entendais les interprétations de mon analyste d'une façon que je dirais automatique. Ses mots ne m'arrivaient plus comme des mots; à chaque mot qu'il prononçait je ressentais toujours le même bruit métallique. A la fin, je n'étais plus là. Je me suis alors dit que ce jour serait le dernier, le jeu était allé trop loin". Cette interview ferait penser à ce que Ferenczi écrit sur la franchise comme étant le seul élément dont dispose l'analyste pour permettre à son analysant de le critiquer. On sait que ces considérations visaient à d'importants remaniements techniques qu'il essayait d'introduire à l'époque. Les deux situations cliniques esquissées ci-dessus dessinent en quelque sorte une configuration qu'on pourrait, grosso modo, considérer comme un blocage pour une raison quelconque, avec une issue plus ou moins problématique. Depuis longtemps, nous nous intéressons à ce type de dénouement d'une cure analytique. Il faut se poser la question, si l'image du rêve du patient n'est pas en quelque Il

sorte une indication d'une situation meurtrière très éloignée des considérations de son ancien analyste. D'une certaine façon, il y a un grain de vérité dans le rêve du patient concernant la configuration du cadre analytique et qui interroge l'accueil d'un analysant par son analyste. Ce qu'on observe c'est que, au fur et à mesure du développement de la psychanalyse, l'épaisseur théorique de la pensée de l'analyste fonctionne comme une vraie paroi. A la place d'un contact, on peut proposer des stratégies, des tactiques, pour tel ou tel tYpe de pathologie et, à la limite, on pourrait presque parler de "spécialisations psychanalytiques": cas difficiles, psychotiques, toxicomanes, etc. Il faut donc se demander si la psychanalyse n'est pas en train de suivre le même chemin que la médecine, d'une spécialisation tendant à l'atomisation. Et dans ce cas, si on peut encore l'appeler psychanalyse. A partir de ces situations bloquées, il faudrait alors se demander quel serait le modèle qui nous permettrait de penser ces situations et si on ne peut soulever la question d'une activité " iatrogénique " de la psychanalyse. Cette hypothèse sur le champ de la psychanalyse nous a amenés à formuler l'hypothèse de la production d'un autisme" iatrogénique " chez le patient mentionné ci-dessus. Une hypothèse naïve, mais qui nous a amenés à penser le modèle de l'autisme infantile précoce. En parcourant la littérature à ce sujet, à part quelques avancées théoriques et cliniques, on y trouve la situation de cette épaisseur théorique, que nous avons mentionnée, qui rend la plupart de cette littérature très homogène. Les travaux de Tustin5, Haag6, Laznik-Penoe essayent, surtout du côté de la finesse de l'observation clinique, de dépasser cette situation, mais on ne parvient pas, toutefois, à s'extraire d'une certaine difficulté de trouver les répercussions de ces avancées pour l'ensemble de la théorie. L'article de Fédida sur l'autisme8 fait exception; dans cet article il s'agit précisément de reconnaître l'autisme comme porteur d'une puissance modélatrice pour la théorie. Si, d'un côté, on ne peut que se féliciter de la masse de production théorique et clinique dans le champ de la psychanalyse, d'un autre il faut reprendre la question de la résonance, la capacité que doit garder l'analyste de pouvoir être ébranlé dans ses repères théoriques par le discours de son analysant. Ce qui veut dire, en fin de comptes, que c'est à partir de la mise en marche de l'activité inconsciente de l'analyste due à la présence de l'analysant qu'on arrive à l'interprétation dite psychanalytique. La rigidité des modèles théoriques que porte l'analyste 12

finit par agir comme une barrière de contact, soit dans la séance analytique, soit dans la production théorique. Ce qui finit par établir une condition particulière dans les rapports des analystes entre eux. Dans un travail récemment paru en France, Besserman Vianna9 rapporte l'histoire d'un épisode fort intéressant impliquant la psychanalyse au Brésil et qui a eu des rebondissements en France. C'est l'épisode, très connu, d'un analyste brésilien qui, sous la dictature militaire des années 60 et 70, travaillait une partie de son temps comme conseiller médical d'une équipe de torture des organismes gouvernementaux de répression. Ce personnage a fait son analyse dite didactique avec un psychanalyste qui, à son tour, avait été analysé par un analyste arrivé au Brésil à la fin des années 40, issu des rangs de l'Institut de Psychothérapie qui avait pris la relève de la Société psychanalytique de Berlin après son "aryanisation". L'analyste didacticien qui a mené cette cure, après qu'ont éclaté les agissements de son analysé, a participé avec quelques dirigeants de l'I.P.A. à un certain travail d'étouffement de l'épisode. Récemment, à l'occasion d'un vote au sein de la Société à laquelle appartient cet analyste didacticien, concernant la procédure de son expulsion, il a été décidé par une expressive majorité de le maintenir dans ses fonctions. Il est évident que les membres de cette association, eux-mêmes formés en partie sur le divan de cet analyste, ne pouvaient voter que pour son maintien. Il faut se demander si l'expulsion de cet analyste didacticien peut être justifiée; c'est au moins la conclusion à laquelle est arrivée une commission nommée pour examiner cette affaire par l'organisme international. Cet acte entraînerait une grave conséquence pour ses analysants et anciens analysants. Il serait utile d'ajouter un dernier détail à ce récit: l'analyste didacticien est d'origine juive. On est donc en présence d'un épisode où un Juif a été analysé par un analyste ayant été un dirigeant dans l'Institut sous la tutelle nazi. Pour rendre compte de cette situation, il faudrait trouver des éléments théoriques permettant de pratiquer une politique psychanalytique qui soit à la fois psychanalytique et politique. Il faut tenir en compte la très problématique situation d'un analysant ayant pour analyste quelqu'un qui a été connivent de la torture et complice d'étouffement des faits. Nous voyons dans cet épisode un modèle maintes fois répété dans l'histoire de la psychanalyse, où l'épaisseur théorique glisse rapidement vers des tergiversations bureaucratiques et des positions doctrinaires, érigeant de vrais délires (comme on verra lors de notre troisième chapitre) en théorie sans que le

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délire subisse de remaniements,

avant de fournir un modèle théorique.

A partir des considérations esquissées ici, nous nous sommes posé la question de l'accueil de l'analyste à son analysant. Cette recherche nous a conduit aux travaux de Derrida et de Lévinas. La voie à partir de l'éthique permet de répondre à quelques unes de nos questions. C'est, si on peut le dire, en "déconstruisant" quelques concepts que quelques questions pourraient être formulées. L'accueil de l'analyste à son analysant peut-il se résumer dans une question de technique psychanalytique à être examinée lors d'un contrôle, ou bien l'accueil ne dépend-il pas de l'héritage freudien? Interroger Freud et ses travaux ne peut que nous éloigner de tout abord apologétique de sa biographie ou de son oeuvre. Pour ce qui concerne le travail analytique, il serait intéressant de voir Freud à partir des dialogues qu'il a maintenus tout au long de son oeuvre. Dans ce sens, la correspondance est une source inestimable. La psychanalyse serait peut-être inconcevable sans prise en considération des forces qui pourraient la détruire ou l'empêcher d'exister. La façon dont ces forces se sont organisées chez Freud lui-même et sont passées aux analystes, tous courants confondus, est une question que nous avons posée et qui à un moment donné nous a fait prendre la décision de voir Freud à partir d'un regard sur Freud (dans cette étude, le regard de Ferenczi, pour des raisons qui seront explicitées un peu plus loin). En d'autres termes, l'histoire de la médecine doit inclure Mengele, car sans lui on se trouve devant une lacune qui empêche de voir pourquoi la médecine garde une certaine phobie du contact avec les patients et s'enrichit d'un si grand nombre de moyens "techniques", à tel point que parfois on se demande s'il est encore raisonnable de parler d'une relation médecin-malade. Sans un Freud puissamment anti-psychanalytique, on voit mal pourquoi la clinique psychanalytique recule à chaque fois qu'on parle "théorie". Ces considérations ayant trait à la clinique, si on peut dire, sous-tendent notre étude et ceci essaie de rendre compte d'un bout de chemin que nous avons entrepris. Il nous faut signaler que les points de repère de ce chemin ont été l'oeuvre de Fédida et celle de Derrida. Aboutir à l'oeuvre de Nicolas Abraham et de Maria Torok n'a été qu'une conséquence de ces lectures. Nous pensons qu'aucun psychanalyste ne peut échapper, à un moment ou à un autre, à la nécessité de créer sa propre théorie. La plupart d'entre eux refusent cette éventualité. Mais chaque analyste, à un certain moment, se trouve 14

face à un patient qui ne cesse pas de l'interroger. On peut supposer que c'est après cette cure, ou après chaque séance de cette cure que l'analyste se pose des questions sur le fait d'être analyste et sur sa propre analyse personnelle, une analyse qui ne finit jamais. Les quelques questions que nous avons esquissées jusqu'ici trouvent, dans l'oeuvre de Nicolas Abraham et de Maria Torok, une place si importante que ces deux auteurs sont devenus nos interlocuteurs principaux. La place de la clinique est centrale dans leur oeuvre. On pourrait même dire que les orientations théoriques qu'ils ont prises sont déterminées par la clinique. Et si dans leur oeuvre la clinique est très brièvement exprimée en termes de présentation de cas c'est parce que la visée clinique chez eux est omniprésente en tant que spéculation. Il ne s'agit pas de cas cliniques qu'on voit défiler, il s'agit d'une interminable recherche de lisibilité et de traduction. Les vues métapsychologiques des auteurs doivent rendre compte de l'effort de lisibilité qu'ils ont déployé envers leurs patients. Il n'y a pas de "patients difficiles". Ils sont toujours prêts à interroger ses modèles théoriques et à les modifier devant la clinique; c'est ainsi qu'ils arrivent à trouver à partir de la clinique des éléments qui permettent d'effectuer quelques précisions conceptuelles comme, par exemple, la distinction entre l'introjection de pulsions et l'incorporation d'objet. Le travail de traducteur de Nicolas Abraham marque de son empreinte son style de théoricien de la psychanalyse; on sait qu'il appelait quelques unes de ses traductions des poètes hongrois, "poésies mimées". Le travail d'écriture des auteurs cherche à mimer leur sujet. On parvient alors à un style à la fois scientifique et poétique gardant une force performative, les rebondissements qu'il accorde à ses lecteurs dépassent la lecture et entraînent des chaînes associatives. L'attachement des auteurs à la clinique les amène à écrire dans
un de leurs travaux: "sauver l'analyse de l'homme aux loups, nous sauver" .

La rencontre de leur oeuvre avec celle de Ferenczi était donc inévitable. On connaît les efforts cliniques de Ferenczi qui l'ont amené à la limite de la rupture avec Freud. C'est à partir de cette convergence entre les auteurs et Ferenczi que nous avons développé notre étude. Ainsi, les références aux concepts psychanalytiques sont faites à partir de Ferenczi, pour ne pas perdre de vue notre point de départ: les questions à partir de la clinique. Dans la biographie de Nicolas Abraham (à laquelle nous ne faisons que très peu référence) on trouve un moment d'impasse important dans son analyse personnelle. Dans cet épisode, auquel nous faisons référence plus loin dans le texte de cette étude, il y 15

eut la participation d'un tiers. Il s'agissait de René Major, qui a eu accès aux lettres que l'analyste de Nicolas Abraham avait adressées à la Société de Psychanalyse recommandant le refus de sa candidature à membre de la Société. L'acte de René Major de montrer ces lettres à Nicolas Abraham peut être pris comme un modèle de rupture avec une attitude farouchement anti-analytique des analystes; nous pensons que l'acte de René Major a eu l'effet d'un acte analytique qui redonne sa dimension métaphorique à une situation qui avait perdu cette dimension. Dans notre étude, chaque chapitre est construit à partir d'un même ordre: dans la première partie nous partons de l'oeuvre de Ferenczi pour présenter dans un deuxième moment les vues de Nicolas Abraham et de Maria Torok. Le troisième chapitre est le seul à présenter une structure distincte: nous prenons un travail de Fédida pour raisonner sur la question de la théorisation dans le'::c}(ampde la

psychanalysedans la première partie.

/

On peut saisir dans l'oeuvre de Nicolas Abraham et de Maria Torok quelques particularités fonnant un réseau d'intersections fort complexe. D'abord, il faut signaler un dialogue entre les deux auteurs qui n'a pas simplement la caractéristique d'une complémentarité ou d'une juxtaposition de textes. La signature des deux ouvrages, L'Ecorce et le noyau et Le Verbier de l'homme aux loups, par les deux auteurs, semble être le résultat d'une méthode nommée transphénoménale, à la fois trans-subjective et trans-objective. D'une certaine façon, on retrouve le même rapport entre Jacques Derrida et les auteurs. Un deuxième point de repère est celui du dialogue avec les textes d'Imre Hennann, de Dominique Geahchan, d'Ilse Barande, de Denise Braunschweig, de Conrad Stein, de Laplanche et Pontalis (Vocabulaire de la psychanalyse). Nous avons mentionné un peu plus haut l'importance du travail de traduction pour Nicolas Abraham; le rapport à la littérature est un troisième point de repère. Un autre point de repère, est bien évidemment constitué par les rapports aux maîtres: Freud, Husserl, Ferenczi. Le chemin que nous avons parcouru est un axe qui nous conduit de la distinction entre l'introjection des pulsions et l'incorporation de l'objet à la cryptophorie, passant par le symbole et l'anasémie. Nous avons eu le souci de nous maintenir au plus proche de l'intersection entre la clinique et la méthode interprétative de textes théoriques des auteurs, essayant de saisir les mouvements de transfonnation des concepts et les éléments qui ont pennis cette 16

transformation jusqu'à la création d'une nouvelle figure de la métapsychologie, à savoir, la crypte. Dans ce sens, les chapitres sur le symbole et sur l'anasémie peuvent être considérés comme une tentative de saisir la méthode par laquelle on parvient à la figure l'écorce-et-lenoyau, qui semble être la clé et l'aboutissement de cette méthode. Dans les chapitres sur le symbole et sur l'anasémie, nous avons essayé de dégager les protocoles de lecture qui ont permis aux auteurs de considérer "que tous les concepts psychanalytiques authentiques se réduisent à ces deux structures, d'ailleurs complémentaires: symbole et
anasémie ".

Notes.
1Abraham, N, Torok, M, L'Écorce et le noyau, Paris, Flammarion, 1987. Abraham, N, Torok, M, Le Verbier de l'homme aux loups, Paris, Aubier Flammarion, 1976. 3Stein, C, (1971) L'enfant imaginaire, Paris, Denoël, 1987. 4Arendt, H, (1958)Condition de l'homme moderne, Paris, Calman-Lévy, 1983. 5Tustin, F, (1986)Le trou noir de la psyché, Paris, Seuil, 1989. ~aag, G., (1983)Autisme, psychoses infantiles précoces et psychanalyse, in Neuropsychiatrie de l'Enfance et de l'Adolescence, Paris, XXXI, n° 5-6, mai-juin, p. 261-263. 7Laznik-Penot, M-C, Vers la parole, Paris, L'Espace Analytique, 1995. 8Fédida, P, Auto-érotisme et autisme. Conditions d'efficacité d'un paradigme en psychopathologie in Revue Internationale de Psychopathologie, Paris, P.D.F., 1990, n° 2, p. 395-414. 9Vianna, H B, (1994) Politique de la psychanalyse face à la dictature et à la torture, Paris, L'Harmattan, 1997.
2

17

Chapitre I

La distinction entre l'introjection des pulsions et l'incorporation d'objet

La naissance du concept d'introjection
Introduction
On peut parcourir l'oeuvre de Nicolas Abraham et Maria Torok avec la distinction qu'ils ont établie entre introjection et incorporation comme on peut "parcourir l'oeuvre de Ferenczi avec le concept d'introjection!". Pour eux, l'introjection "constitue la cheville ouvrière voire le moteur de la vie psychique dans son ensemble2". Selon Nicholas Rand, dans son introduction à l'édition américaine de L'Ecorce et le noyau, pour Nicolas Abraham et Maria Torok
"une première définition en serait: l'introjection égale le travail d'acquisition qui sans cesse étend nos possibilités d'accueillir nos propres sentiments et désirs naissants, de même que les événements et les influences du monde externe3/1.

Le concept d'introjection a été créé par Ferenczi pour définir un fait caractéristique chez les névrosés. Ce concept s'opposait au concept de projection, qui serait le phénomène le plus caractéristique chez les paranoïaques. C'est dans l'article (l909)Transfert et introjection4 que l'on trouve pour la première fois le mot introjection. Ce mot ne figurera dans l'oeuvre de Freud que quelques années plus tard, en 1915 plus exactement, dans Pulsions et destins des pulsions5, comme le signale
James Strachey
6.

L'article de Ferenczi Transfert et introjection est divisé en deux parties (I. Introjection dans la névrose, II. Rôle du transfert dans l'hypnose et la suggestion) et constitue, avec l'article précédent, Psychanalyse et pédagogie?, l'amorce d'une première théorisation après sa rencontre avec Freud. Il s'agit d'une prise de position concernant les maladies "nerveuses". Ce texte établit une frontière nette entre les perspectives antérieures et postérieures aux hypothèses freudiennes (sur l'inconscient et les différentes instances de l'appareil psychique). Dans cet article de 1909, Ferenczi reprend les découvertes de Freud sur le transfert (surtout le cas Dora) et fait une longue interprétation des 21

rapports entre le transfert, d'un côté, et la suggestion et l'hypnose, de l'autre. Dans son article de 1908, Psychanalyse et pédagogie, Ferenczi affinne qu'il est possible de changer l'homme. Une vraie révolution serait à l'horizon et pourrait être réalisée à partir des enseignements de Freud. La possibilité de cette révolution dans l'éducation des enfants, "uneplongée dans lesjardins d'enfants", lui pennet d'avancer l'hypothèse qu'en changeant l'attitude envers l'enfant, en arrêtant les "mensonges8"et les fausses infonnations, on pourrait changer l'homme. Il lance les bases de tout un programme de travail théorique. Rien de moins que de fonder une pédagogie et un programme pratique, "préventif', une "pédagogie fondée sur la compréhension, l'efficacité. et non sur les dogme?". On voit apparaître dès son premier article, et jusqu'en 1933 (La confusion de langue entre les adultes et l'enfanlO), les thèmes qui seront toujours présents dans son oeuvre: l'enfant, les mensonges, l'influence de l'environnement, les premiers rapports avec les parents. Dans l'article qui nous intéresse de plus près. ici, Transfert et introjection, Ferenczi a, comme dans l'article précédent (Psychanalyse et pédagogie), le souci d'établir les limites et les possibilités d'un avant et d'un après les postulats de Freud. Il fait aussi un bilan et une réinterprétration de son activité pré-analytique d'hypnotiseur. La stratégie. d'argumentation de cet article est remarquablement efficace. Elle évite toute discussion sur une classification, assez problématique, des névroses. Elle écarte aussi toute définition, non moins problématique, des psychoses. Lorsqu'il parle des névroses en général et lorsqu'il oppose leurs mécanismes à ceux de la paranoïa, Ferenczi se trouve en terrain sûr. Il peut affinner (à partir d'une approche suffisamment détaillée et fondée sur ses connaissances cliniques, mais en même temps suffisamment générale pennettant une vision d'ensemble) que la projection est la caractéristique de la paranoïa, tandis que l'introjection est la caractéristique des névroses en général. Dans cette perspective, l'article de 1909 est une suite de l'article de 1908. Si dans l'article de 1908, il s'agit de la prévention des névroses en général (à partir de la fondation d'une "pédagogie"), dans l'article de 1909 il s'agit de la fonnulation des principes généraux d'une théorie de la clinique psychanalytique. Le trait fondamental de la démarche ferenczienne est d'écouter d'abord la souffrance, pour établir, ensuite, une théorie. Lorsque la 22

théorie se révèle insuffisante, il reprend la clinique. Il y a donc un va-etvient permanent entre la clinique quotidienne et l'effort pour la rendre compréhensible et efficace. Plus tard, on verra Nicolas Abraham reprendre ces principes ferencziens pour les opposer à l'utilisation de la théorie comme un dogme. Après avoir trouvé un point assez proche pour voir le détail et assez éloigné pour avoir une vue d'ensemble, c'est-à-dire, après avoir trouvé la bonne distance, Ferenczi définit le transfert comme le phénomène psychanalytique par excellence, mais aussi comme un phénomène très répandu, qu'on retrouve à la base de toute relation humaine, que ce soit chez l'homme normal ou chez le névrosé. Selon Ferenczi, dans toute manifestation névrotique, il ya, au fond, un transfert. Il s'agit d'un "apparent gaspillage" des énergies affectives. Cet "apparent gaspillage" est vu, dans un premier temps, comme un "déplacement de l'énergie affective des complexes de représentations inconscients sur les idées actuel/es, exagérant leur intensité
affective!!" .

Par ailleurs, chez Ferenczi, les médecins sont souvent sur la sellette: "le comportement excessif des hystériques est bien connu et suscite les sarcasmes et le mépris; mais depuis Freud nous savons que c'est à nous, médecins, que ces sarcasmes devraient s'adresser, nous qui n'avons pas reconnu la représentation symbolique à l'hystérie, faisant figure d'analphabètesface au riche langage de l'hystérie!2" Dans ce passage, Ferenczi ne parle pas encore d'attitude antianalytique, chez le médecin. On y voit cependant une première allusion à l'existence d'un contre-transfert là où il y a transfert. Ce n'est pas seulement le patient qui peut ne rien vouloir savoir de l'analyse; c'est surtout le médecin qui est atteint d'une cécité volontaire. Tout l'article s'adresse au médecin, qui veut garder ses croyances (religieuses? Magiques?) vis-à-vis d'une science rassurante qui le mettrait hors du circuit le plus problématique de la clinique, et qui lui permettrait de se réserver la place la plus honorable. On verra bientôt surgir une fine ironie chez Ferenczi concernant le "charme irrésistible" du médecin ou de l'hypnotiseur, comme explication des états amoureux de leurs patients. Si on ne se laisse pas tromper par le style innocent de Ferenczi, présentant au début de son article le rôle du médecin, on peut y voir les bases d'une attitude soignante bien particulière. Dans cette attitude soignante, le souci de comprendre, d'être au plus près possible de la souffrance et celui d'être utile se développent au fur et à mesure que sa 23

pratique clinique avance. Elle amène Ferenczi à essayer des attitudes thérapeutiques assez problématiques, comme cela a été le cas avec sa "technique active13", qui a failli le conduire à la rupture avec Freud. Il ne serait pas inutile d'étudier en détail cet article, puisqu'il s'agit ici d'examiner le contexte de la naissance d'un concept qui n'a pas connu le même succès que la notion d'identification, devenue un des piliers de la doctrine freudienne. Pour Nicolas Abraham, cependant, le concept d'introjection est cruciaL Il dit clairement que le "problème, crucial, du conflit d'introjection est l'ultime objectif de ce qu'on appeJ/e le désir et dont les fantasmes ne constituent que des aléasI4".Dans un premier temps, il s'agit de constater que ce qui constitue le pilier de l'oeuvre de Freud, l'identification, est un concept secondaire dans celle d'Abraham et Torok. Pour eux, c'est l'introjection qui joue le rôle principal. Cette distinction est lourde de conséquences pour le développement de l'oeuvre d'Abraham et Torok. En reprenant le concept d'introjection créé par Ferenczi, et en le poussant à l'extrême, en le radicalisant, les auteurs aboutiront à des conclusions fort différentes de celles de Freud, comme nous le trouvons dans leur étude:
Le Verbier de l'homme aux IOUpS15.

L'introjection, caractéristique de la névrose. La projection, caractéristique de la paranoia.
Le concept d'introjection a été créé à partir du concept de transfert (dans le cas DoraI6). Pour Ferenczi, dans cet article de 1909, les transferts sont
"des rééditions, des reproductions de tendances et de fantasmes que la progression de l'analyse réveille et doit ramener à la conscience, et qui se caractérisent par la substitution de la personne du médecin à des personnes autrefois importantesl?".

Le transfert est néanmoins très vite reconnu comme un phénomène beaucoup trop répandu pour être restreint au cadre d'une psychanalyse. Le transfert est décrit comme un "mécanisme psychique caractéristique de la névrose en général, qui se manifeste dans toutes les
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circonstances de la vie et sous-tend la plupart des manifestations morbidesI8",chez les névrosés. Le transfert, caractéristique des névrosés, est vu comme faisant partie d'un cadre morbide aux cotés de l'imitation et de la contagion psychique; c'est-à-dire de la capacité du malade à s'approprier les caractéristiques et les symptômes d'une autre personne. Il s'agit de l'identification hystérique. Ferenczi ajout~qu'il s'agit de la capacité de ces malades de se mettre à la place d'uné autre personne, de ressentir intensément ce qui arrive aux autres. Cette caractéristique, indicative d'un "lieu", est à l'origine d'une des distinctions conceptuelles faites par Nicolas
Abraham et Maria Torok

-

la distinction

entre

introjection

et

identification:
"Dans la littérature analytique, une certaine confusion règne entre introjection et identification. Celle-ci entre, certes, dans le processus de celle-là, mais les deux mécanismes ne doivent pas être confondus. Le résultat de l'introjection est une relation avec un objet interne, alors que celui de l'identification est désignation du lieu où le sujet a momentanément élu domicileI9".

Cette distinction entre introjection et identification20établie par Nicolas Abraham n'est pas un simple détail théorique. Elle indique une reprise du concept ferenczien, qui n'est pas du domaine de la rhétorique. Il s'agit de mettre au point un outil pour le travail clinique. Le résultat de l'introjection est une relation avec un objet interne et, de ce fait, il indique la voie des conflits entre le sujet et cet objet. L'introjection est donc le processus déterminant de la problématique du dehors et du dedans, de l'étranger et du propre. En revanche, l'identification est le processus par lequel le sujet peut se déplacer et occuper différentes positions. Pour Ferenczi, c'est cette capacité d'identification (identification du malade à un autre ou identification des fonctions de nutrition et de sécrétion aux fonctions sexuelles) qui explique la concentration des symptômes de l'hystérie sur la bouche et l'œsophage. Ici, Ferenczi emploie les expressions déplacement et transfert indifféremment, le transfert n'étant "qu'un cas particulier de la tendance générale au déplacement des névrosé?]". En fait, le "déplacement" est le mécanisme fondamental par lequel le névrosé peut échapper aux "complexespénibles donc refoulés".
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Si le transfert est un phénomène présent dans les conditions normales de la vie quotidienne, les conditions d'une cure analytique sont très propices à son surgissement. Lorsqu'il décrit les mécanismes du transfert dans la cure analytique, Ferenczi établit une analogie avec la chimie, comparant les affects refoulés qui apparaissent au fur et à mesure de la cure aux éléments chimiques en quête de la saturation de leurs valences chimiques non saturées. L'analyste serait donc le "catalyseur"22de ce processus. Ferenczi fait remarquer cependant que dans une analyse correctement menée le caractère de ces combinaisons "chimiques" est transitoire et doit conduire le malade aux "sources primitives cachées, créant une combinaison stable avec les complexes jusqu'alors inconscient;3". On voit dans cette analogie la stratégie ferenczienne d'une cure analytique où le concept d'introjection jouera un rôle particulier. Si l'analyste n'est qu'un "catalyseur", il ne participe pas vraiment au déroulement du phénomène. En revanche, en son absence, la "réaction chimique" n'a pas lieu. Le rôle du catalyseur-analyste est d'être un médiateur entre le Moi et l'inconscient. L'analyste n'existe que pour mieux disparaître. En fait, l'analyste devient une représentation d'une pulsion, alors que l'espace analytique devient le double d'une configuration psychique qui sera toujours méconnue si elle ne peut pas se déployer dans un espace géographique dont les limites seraient celles d'une séance analytique. Comme le dit Neyraut:
"la problématique du transfert est alors territoriale. La situation analytique devient elle-même un terrain où s'opèrent des annexions, des gains. L'avidité, l'appétit du Moi sont en cause. Une métaphore politique dérivée de l'espace vital pourrait aisément en rendre compte: assimilation des éléments étrangers mais désirables par naturalisation, expulsion des fauteurs de trouble;4".

Si l'analyste disparaît immédiatement après avoir joué son rôle de "catalyseur", il en résultera une appropriation d'une parcelle de l'inconscient par l'analysant. Dans ce sens, on peut dire qu'il y a un élargissement du Moi. Il en résulte donc une "introjection des pulsions"25.Il s'agit d'un processus, comme le fait remarquer Maria Torok lorsqu'elle oppose "introjection des pulsions" à "incorporation de l'objet". Celle-ci n'est pas un processus, mais un acte ayant un caractère d'immédiateté, un acte magique. 26

Pour Ferenczi, le transfert est un phénomène très courant chez les névrosés et qui se déclenche très facilement. Il s'agit d'ailleurs, pour lui, de leur caractéristique la plus spécifique. Ferenczi pense qu'il est presque "ridicule" de constater que le transfert peut se déclencher à partir "des ressemblances infimes" (identification du médecin au "médecin" des jeux infantiles, ressemblances physiques dérisoires comme les gestes, la couleur des cheveux, etc.). Ferenczi reprend ici la représentation par le détail ("Darstellung durch ein Kleinstes"). Selon la remarque de Neyraut:
"Ferenczi retrouve ici la "Darstellung durch ein kleinstes" de Freud, la représentation par le détail. On pourrait mieux traduire, semble-t-il, par "le plus petit", soit: l'élément propre à supporter le transfert des affects inconscients. Mais ce "Kleinstes" semble plutôt se rapprocher pour Ferenczi d'un détail, d'un fragment, d'une petite réalité que d'un élément qui n'est petit que de se référer à un plus grand et partant d'en être non seulement le morceau mais éventuellement le symbole. Une légère déviation mais lourde de sens luifait donner le pas dans son interprétation du transfert sur le déplacement de l'affect plutôt que sur celui de la représentation. Freud réservait dans sa définition la possibilité d'un déplacement de représentation: "déplacement de tendances, de fantasmes". Pour Ferenczi, la représentation reste fixée aux complexes refoulés, seuls les aflects en surnombre et comme des gaz sous pression cherchent à se fixer sur d'autres représentationl'6. Dans ces conditions l'analyste ou plutôt un détail infime de sa personne devient la nouvelle représentation: est la nouvelle représentation27".

Cette remarque de Neyraut nous permet de mieux comprendre la démarche de Ferenczi et ses conséquences. Pour Ferenczi, il s'agit de saisir un phénomène qui est important tout d'abord par son aspect économique. Il insiste surtout sur le caractère massif et omniprésent du transfert. Il décrit le transfert en général et le transfert sur le médecin28 (qui n'est qu'une manifestation de la "tendance générale des névrosés au transfert") comme une "tendance", une "impulsion", un phénomène inévitable, presque la "nature" même du névrosé, et qui est déterminé par l'économie libidinale. Il s'agit d'affects librement flottants, résultant d'un refoulement qui ne permet même plus un minimum d'intérêt pour 27

les représentations de plaisirs, devenus déplaisirs à cause d'une incompatibilité avec la conscience du Moi civilisé. Ces affects librement flottants seront mal tolérés par le psychisme. Selon Ferenczi, dans l'hystérie, le malade convertira une partie de la "quantité d'excitation" en symptôme organique et, dans la névrose obsessionnelle, ilIa déplacera vers une idée compulsive. Toutefois, il "subsiste une quantité d'excitation librement flottante, centrifuge dirions nous, qui tente alors de se neutraliser sur les objets du monde extérieur. C'est à cette quantité d'excitation "résiduelle" que l'on imputera la disposition des névrosés au transferf9". La notion d'introjection apparaîtra donc à partir de la notion de transfert et à partir de considérations d'ordre essentiellement économique. Comme nous le dit Fédida:
"Or le transfert est un symptôme tout comme l'est le rêve: il participe des mêmes mécanismes de formation. Et de même que le rêve, il assure non seulement le moyen de connaître la vie psychique inconsciente du patient, mais aussi le moyen d'agir sur l'économie3o de celle-ci31". En 1909, Ferenczi essaie d'établir les frontières entre introversion, projection et introjection32. Chacun de ces termes sera rattaché à un modèle psychopathologique. L'introversion concernera les déments précoces ("le dément retire totalement son intérêt au monde extérieur, devient infantile et auto-érotique"). La projection sera la caractéristique des paranoïaques ("le paranol'aque est incapable de retirer son intérêt au monde extérieur; aussi se contente-t-il de rejeter cet intérêt hors de son "moi", de projeter dans le monde extérieur ces désirs et ces tendances et croit reconnaître chez autrui tout l'amour, toute la haine qu'il nie en lui-même"). Dans la névrose: "nous observons un processus diamétralement opposé (à la paranOl'a). Car alors que le paranoïaque projette à l'extérieur les émotions devenues pénibles, le névrosé cherche à inclure dans sa sphère d'intérêts une part aussi grande que possible du monde extérieur, pour faire l'objet de fantasmes conscients ou inconscients. Ce processus...est considéré comme un processus de dilution, par lequel le névrosé tente d'atténuer la tonalité pénible de ces aspirations "librement flottantes", insatisfaites et impossibles à satisfaire. Je propose d'appeler ce processus inverse de la projection: introjection33". 28

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