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La société baatonnu du Nord-Bénin

De
712 pages
Grâce à des adaptations souvent très ingénieuses, les Baatombu (Bariba) ont pu vivre et construire leur histoire dans la savane du Borgu. Se fondant uniquement sur les activités politiques tumultueuses des Wasangari (la noblesse), les observateurs prédisent la fin de cette solidarité et la disparition imminente de l'État baatonnu. Qu'en est-il réellement ? Voici une étude détaillée de la société baatonnu et une réflexion sur la question complexe de son avenir.
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Djibril Deboro
La société baatonnu du Nord-Bénin
Son passé, son dynamisme, ses confits et ses innovations La société baatonnu du Nord-Bénin
C’est grâce à des adaptations souvent très ingénieuses que les Baatombu (Bariba)
ont pu vivre et construire leur histoire dans la savane du Borgu. Dépassant Son passé, son dynamisme,
largement les frontières artifcielles tracées, d’un commun accord, par les Français
ses confits et ses innovationset les Anglais pour déterminer l’actuelle République du Bénin, le Borgu englobe
également les chefferies d’Ilo, de Wawa, de Kaiama et de Busa en territoire
enigérian. Le Borgu que les Européens qualifèrent, au début du xix siècle, de pays
fermé et rébarbatif, est devenu depuis une région densément peuplée.
Lorsque l’on aborde la société baatonnu (bariba), l’on croit à tort l’expliquer
en la caractérisant par une opposition radicale entre le groupe des Wasangari
– la noblesse – et la masse roturière constituée par les cultivateurs, les chasseurs,
les artisans, etc. Mais l’étude de cette société ne se comprend pas si l’on oublie
les mécanismes sociaux, politiques, économiques et culturels qui déterminent
l’implication de tous dans un fonctionnement harmonisé. Les lignages, fondement
de la société, se confondent toujours dans des alliances indistinctes où s’associent
nobles, roturiers et éléments serviles. Ces liens familiaux servent de soubassement
à une solidarité qui débouche sur l’unité nationale.
C’est cette réalité-là qui échappe à tant d’observateurs. Se fondant uniquement
sur les activités politiques tumultueuses des Wasangari, ils prédisent la fn de cette
solidarité et la disparition imminente de l’État baatonnu. Qu’en est-il réellement ?
Cet ouvrage se veut une étude précise et détaillée de la société baatonnu et une
réfexion sur la question complexe de son avenir.
Né en 1947 au Dahomey, Djibril Debourou est titulaire de deux
edoctorats de 3 cycle, en histoire des sociétés de l’Afrique et en sciences
de l’éducation. Son doctorat d’État ès lettres et sciences humaines lui
permet d’enseigner à l’université d’Abomey-Calavi en République du
Bénin où il est également député à l’Assemblée nationale.
Illustration de couverture : photographie de Djibril
Debourou, un grenier doté d’une échelle permettant
d’accéder aux provisions alimentaires, 2008.
ISBN : 978-2-336-00633-8
55 e
uu
La société baatonnu du Nord-Bénin
Djibril Debourou
Son passé, son dynamisme, ses confits et ses innovations

La société baatonnu du Nord-Bénin


Son passé, son dynamisme, ses conflits et ses innovations








Études africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa

Dernières parutions

Félix NTEP et Lambert LIPOUBOU (dir.), Repenser le marché de l’Afrique
à partir du culturel, 2012.
Dianguina TOUNKARA, Essai sur l’émancipation de la femme malienne.
La famille, les normes, l’État, 2012.
Philippe MEGUELLE, Chefferie coloniale et égalitarisme diola, Les
difficultés de la politique indigène de la France en Basse-Casamance
(Sénégal), 1828-1923, 2012.
Hassane GANDAH NABI, Commerçants et entrepreneurs du Niger (1922-
2006), 2012.
Alphonse MAKENGO NKUTU, Droit constitutionnel et pouvoir exécutif en
re eRDC (1 et 3 Républiques), 2012.
Alphonse NKOUKA-TSULUBI, 50 ans de politique extérieure du Congo-
Brazzaville, 2012.
Dingamtoudji MAIKOUBOU, Les noms de personnes chez les Ngwabayes
du Tchad, 2012.
Abderrahmane NGAÏDÉ, L’esclave, le colon et le marabout. Le royaume
peul du Fuladu de 1867 à 1936, 2012.
Casimir Alain NDHONG MBA, Sur la piste des Fang. Racines, us et
coutumes, 2012.
Boubakari GANSONRE, Archives d’Afrique et communication pour le
développement, 2012.
Angelo INZOLI, Le développement économique du Burundi et ses acteurs,
xixe-xxe siècle, 2012.
Djibril DIOP, Les régions à l’épreuve de la régionalisation au Sénégal. État
des lieux et perspectives, 2012.
Vitaly TCHIRKOV, La Guinée face au handicap. La problématique des
déficiences motrices à Conakry, 2012.
Mohamed Lamine MANGA, La Casamance dans l’histoire contemporaine
du Sénégal, 2012.
Roda N’NO et Alice ATERIANUS-OWANGA, Akamayong-Nkemeyong.
Recueil de textes de rap en langue fang nzaman, 2012.
Théodore Nicoué GAYIBOR (dir.), Cinquante ans d’indépen-dance en
Afrique subsaharienne et au Togo, 2012.
Christian Thierry MANGA, Le Sénégal, quelles évolutions
territoriales ?, 2012.
N’deye Maty Sene, Le commerce des produits maritimes et fluviaux au
Sénégal de 1945 à nos jours, 2012.
Tiéman DIARRA, Santé, maladie et recours aux soins à Bankoni, Niarela et
Bozola (Mali). Les six esclaves du corps, 2012. Djibril DEBOUROU




La société baatonnu du Nord-Bénin


Son passé, son dynamisme, ses conflits et ses innovations



























































© L'Harmattan, 2012
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-336-00633-8
EAN : 9782336006338 SOMMAIRE

REMERCIEMENTS ............................................................................... 9
SIGLES ............................................................................. 11
INTRODUCTION GENERALE .................................................................. 15
PREMIERE PARTIE : CADRE GENERAL DU PAYS ............................. 41
CHAPITRE I : DONNEES SUR LA GEOGRAPHIE PHYSIQUE
DU BORGU ........................................................................ 47
CHAPITRE 2 : LE PEUPLEMENT DU BORGU ....................................... 57
CHAPITRE 3 : LES RELATIONS INTER-GROUPES .............................. 81
DEUXIEME PARTIE : LA SOCIETE BAATONNU ............................... 109
CHAPITRE 4 : ORGANISATION ET STRUCTURES
DE LA SOCIETE BAATONNU ..................................... 115
CHAPITRE 5: L’ECONOMIE TRADITIONNELLE ET
LES ACTIVITES HUMAINES ........................................ 165
CHAPITRE 6 : L’ART ET LA CULTURE BAATONNU ........................ 227
TROISIEME PARTIE : CADRE ET VIE POLITIQUES AU BORGU .... 341
CHAPITRE 7 : LES ROYAUMES ET LES PRINCIPALES
CHEFFERIES DES BAATOMBU ................................... 345
CHAPITRE 8: L’OUVERTURE DU BORGU ET
LA MODERNISATION DE L’ECONOMIE .................. 515
QUATRIEME PARTIE : LE BORGU DE LA COLONISATION
A LA REVOLUTION BENINOISE ................. 549
CHAPITRE 9 : LE BORGU SOUS DOMINATION COLONIALE ......... 555
CHAPITRE 10: DE LA REPUBLIQUE DU DAHOMEY A LA
REPUBLIQUE POPULAIRE DU BENIN ..................... 579
CONCLUSION GENERALE ..................................................................... 601
BIBLIOGRAPHIE .................................................................................... 609
TABLE DES MATIERES .......................................................................... 665

7
REMERCIEMENTS
Cet ouvrage bénéficia des observations critiques que les professeurs A.
Félix IROKO, Jérôme C. ALLADAYE et Michel VIDEGLA ont si
amicalement formulées. Leurs utiles suggestions ont été celles de lecteurs
vigilants auxquels il nous est agréable de rendre hommage.

Nous exprimons notre vive reconnaissance à tous ceux qui ont
spontanément mis à notre disposition tous les documents nécessaires à
l’élaboration de ce travail.

Il nous plaît de dédier d’abord ce livre à trois défunts qui nous sont
chers : MAMA DEBOUROU et Gnaki YAROU nos parents et la mère de
notre mère, la délicate Y .

L’indéfectible amitié de Issifou KOGUI N’DOURO, Mohamed
JACQUET et Bio Monra YAROU YERIMA se manifesta par une solidarité
qui, dans un monde de fauves, nous aida à triompher de l’oppression de gens
prompts à décerner des certificats de bonnes mœurs sans être eux-mêmes des
modèles.

Nous aurons failli à un devoir si nous ne consacrions pas une pensée, un
mot de profonde gratitude à ces femmes et hommes nombreux, les uns
ployant sous le poids des ans, mais lucides, perspicaces et pleins de
souvenirs ; les autres encore pleins de vigueur qui se prêtèrent de bonne
grâce à nos entretiens parfois longs, souvent tatillons et toujours fatigants
parce que répétitifs pour pallier un oubli, pour éclairer un aspect…… aucun
mot ne sera assez juste pour les remercier.

Nous avons également profité de l’attention fraternelle et amicale de deux
éminentes personnalités : l’un est Président de la République du Bénin et
l’autre Président de l’Assemblée Nationale du même pays. Les privilèges
humains que leur commerce nous procura, facilitèrent l’achèvement de ce
travail qui invite la jeunesse estudiantine du Borgou à bâtir avec une
farouche détermination son avenir. C’est à ce prix qu’elle redessinera le
visage d’un Borgou authentique et meilleur.

Enfin, les mots seraient-ils assez forts et assez touchants pour saluer le
soutien et la contribution de Abibatou SAKA, notre chère épouse ? Elle
partagea les soucis, les tourments, mais aussi les joies et plaisirs qui
jalonnèrent sept années d’un labeur qu’elle croyait sans fin.
Gamia le 8 septembre 2011
9


SIGLES

IFAN : Institut Français d’Afrique Noire

BIFAN : Bulletin de l’Institut Français d’Afrique Noire

BCEHAOF : Bulletin du Comité d’Etudes Historiques
Scientifiques de l’Afrique Occidentale Française

IRSH : Institut de Recherche en Sciences Humaines

CELHTO : Centre d’Etudes Linguistiques et Historiques par la
Tradition Orale

CRDTO : Centre de Recherches et de Documentation par la
tradition Orale.
(Ancienne appellation CELHTO)

JSA : Journal de la Société des Africanistes

PNUD : Programme des Nations Unies pour le
Développement

CEA : Cahiers d’Etudes Africaines

JA : Jeune Afrique

PA : Présence Africaine

RHES : Revue d’Histoire Economique et Sociale

PRPB : Parti de la Révolution Populaire du Bénin

EPHE : Ecole Pratique des hautes Etudes

PUF : Presses Universitaires de France

CEAP : Comité d’Etat d’Administration de la Province

CNRS : Centre National de Recherches Scientifiques

JAH : Journal of African History

RFOM : Revue Française d’Outre-Mer

JAI : Journal of Antropological Institute

ORSTOM : Office de Recherche Scientifique des Territoires
d’Outre-Mer.

RFEPA : Revue Française d’Etudes Politiques africaines

INLO : Institut National des Langues Orientales

CFI : Cahiers Français d’Informations

11
UNB : Université Nationale du Bénin

UAC : Université d’Abomey-Calavi

UP : Université de Parakou

SBEE : Société Béninoise d’Electricité et d’Eau

SONACOP : Société Nationale pour la Commercialisation des
Produits pétroliers

SONAPRA : Société Nationale de Promotion Agricole

FAB : Forces Armées Béninoises

UNSTB : Union Nationale des Syndicats des Travailleurs du
Bénin

FMI : Fonds Monétaire International

PAS : Programme d’Ajustement Structurel










Sunon Kura Gbi
Biwa u ra wi’m Baa Biye

Le roi ne meurt pas ;
C’est un fils qui perd son père
(Aphorisme wasangari).














INTRODUCTION GENERALE
Pourquoi ce livre sur le Borgu ?
A l’Assemblée Nationale du Bénin, nombre de députés avouent qu’ils
ignorent tout des localités et des hommes au-delà de la latitude de Dassa-
Zoumé. La constitution de notre pays interdit le mandat impératif et insiste
sur le statut national du parlementaire. Et pourtant, ce sont des étrangers qui
se côtoient à l’hémicycle. Cette déplorable réalité pose en des termes
gravissimes, la question de l’unité nationale qui, tel un leitmotiv, revient
indéfiniment dans les proclamations des hommes politiques et des
responsables de l’Etat, même les plus profondément régionalistes, dans
l’acception la plus exécrable du terme. Les Européens eux savent gérer leur
patrimoine national qu’ils s’efforcent de connaître et de pérenniser pour la
postérité : les noms de rues, des édifices, des stations de métro qui rappellent
les célébrités et les actes qui marquèrent leurs joies et leurs
désenchantements nationaux. Source permanente d’inspiration pour les
générations, ces repères leur rappellent leurs devoirs pour aujourd’hui et
pour demain.

Donc, les motifs subjectifs d’écrire l’histoire du Borgu sont évidents. En
cela, nous nous inscrivons résolument dans un mouvement. En effet, dans
l’exercice de leur droit à l’initiative historique, les Africains eux-mêmes ont
ressenti profondément le besoin de rétablir, sur des bases solides,
l’historicité de leurs sociétés lorsque tombèrent certains préjugés qui
érigèrent pendant longtemps, le passé européen comme la référence,
référence pour les modes de production, les rapports sociaux comme les
institutions politiques.



17
18
Les originaires du Borgu recherchent une identité par le rassemblement
d’éléments épars d’une mémoire collective. Depuis la période coloniale,
l’histoire des peuples du Dahomey se réduisait à l’histoire de quelques
entités comme les royaumes d’Allada, d’Abomey et de Porto-Novo. Or sans
l’histoire du Borgu et des autres régions, l’histoire de la République du
Bénin sera incomplète à bien des égards. Le refus d’une histoire réductrice et
centraliste reflète l’attachement des Baatombu à s’approprier leur passé, à la
fois pour le réévaluer et pour s’affirmer eux-mêmes. Par conséquent, scruter
le passé de cette région caractérisée par un certain isolement et une évolution
lente, apparaît comme un devoir et un droit pour son peuple.

1L’ouvrage de Jacques Lombard a vieilli ; il porte plus de quarante ans
d’âge, et ses rides sont nombreuses. On décèle çà et là, sur des points
fondamentaux, de mauvaises traductions de terminologies baatonnum –la
barrière de la langue portant préjudice à l’éminent sociologue– d’infidèles
interprétations, constamment en grande liberté avec le milieu et la
philosophie baatombu. Après ce classique, il n’existe pas un travail de
2synthèse concernant les Baatombu. Le livre de Denise Brégand , fortement
tributaire de celui de J. Lombard, apporte peu d’éléments pour une meilleure
connaissance du Borgu et des Baatombu.

La création, en 1970, de l’Université Nationale du Bénin, devenue depuis
2001 l’Université d’Abomey-Calavi, suscita des vocations en sciences
humaines et sociales. Les jeunes chercheurs s’intéressèrent au Borgu à
travers des thèmes et des sujets de mémoire qui se ressemblaient au point de
se confondre parfois. Les perspectives d’analyse restaient proches et souvent
les uns ne s’inspirèrent pas des autres pour aller plus loin dans l’examen des
questions, pour approfondir et étendre la réflexion. Mais on ne peut intenter,
pour cela, un procès à ces étudiants de qui on exigeait, dans le cadre des
objectifs assignés à un mémoire de maîtrise, la connaissance des techniques
générales d’élaboration du savoir historique et la capacité à déceler des
problèmes sensibles, même s’ils n’en proposaient pas les solutions.

Cependant, il faut mentionner quelques mémoires de maîtrise bien
conçus, bien écrits qui administrèrent la preuve que leurs auteurs ne se
contentèrent pas de satisfaire simplement à une obligation académique,
matérialisée par un document symbolique qui consacrait la fin des études du
second cycle de l’enseignement supérieur. C’est le cas des travaux de O.

1 J. LOMBARD : Structure de type « féodal » en Afrique noire. Etude des
dynamismes internes et des relations sociales chez les Bariba du Dahomey. Paris-La
Haye, Mouton et C, 1965.
2
D. Brégand : Commerce caravanier et relations sociales au Bénin. Les Wangara
du Borgu. Paris, L’harmattan ; 1998.
19
1Bagodo et K. Bio Guéné . D’ailleurs, évolution logique, les auteurs de ces
petits chef-d’œuvres poursuivirent la recherche pour devenir aujourd’hui des
chercheurs confirmés, grossissant de ce fait, les rangs de leurs maîtres.

C’est donc un pari, dans la multiplicité des travaux de valeur inégale, de
vouloir rendre présentables, par une synthèse, à la communauté scientifique
et au grand public, certains résultats qui fondent une meilleure connaissance
du Borgu et des hommes qui l’habitent.

Cet ouvrage est une contribution qui n’engage pas les Baatombu, mais
qui doit beaucoup à leurs interrogations collectives ; elle s’est enrichie de
tous les apports d’informations, de contestations, de remises en question
auxquels tous les différents groupes ethno-linguistiques du Borgu se sont
livrés et, à travers lesquels l’historien détecta les méfaits de la polémique
auxquels s’ajoutèrent ceux de la propagande souvent perfide. Dans l’effort
de construction de l’histoire des Baatombu, avions-nous réussi à triompher
de tant de calomnies et des malentendus qui jalonnèrent la vie des différents
groupes se partageant cet espace géographique ? Par exemple, les nombreux
ème èmemouvements de peuples, entre le XIV et le XVI siècles dans le Borgu
posent aujourd’hui à Kparaku, des problèmes d’identification, de fondation
de cité et de dynasties. Il n’est point aisé de vouloir en tirer un tableau
historique, même si la lente incubation sociale et culturelle d’une
civilisation, à partir d’éléments variés, ne prête à aucun doute dans cet
ancien caravansérail. Par ailleurs, les Boo utilisèrent artifices et vérité sur le
passé, pour réclamer leur place dans l’histoire du Borgu, sauvegarder leur
identité et s’affirmer en tant que peuple, alors que les voyageurs, les
explorateurs civils et militaires, les ethnologues et les sociologues de
l’Afrique ne les remarquèrent pas au point de les assimiler en permanence
aux Baatombu. La passion polémique exerça, à ce sujet, ses ravages et
conduisit parfois à des positions limites, voisines de l’absurde.

Il est vrai que l’historien doit accepter de se soumettre à des exigences
d’ordre moral qui résultent de la fonction sociale qu’il assume et aux
conditions techniques qui en découlent. Mais l’historien, au nom de
l’objectivité scientifique peut-il être un individu abstrait, non engagé, même
si l’effort d’analyse critique doit conduire à une déontologie, à un traité de
vertus de l’historien ? « La grandeur et la difficulté de l’historien réside
dans le fait qu’il doit à la fois participer à son temps et à sa communauté et
maintenir la distance nécessaire pour garder son rôle de témoin »

1
O. B. BAGODO : Le royaume Bargu wasangari de Niki dans la première moitié
èmedu XIX siècle ; essai d’histoire politique. Mémoire de maîtrise. Cotonou 1978.
K. Bio-Guéné : Généalogie des rois de Niki de Sunon Séro à l’invasion coloniale
française (1897), mémoire de maîtrise. Cotonou, 1978.
20
1proclamait Joseph Ki-Zerbo . Spécifiquement, notre sujet porte sur les
hésitations de la société baatonnu. Dans ces conditions, un Baatonnu peut-il
être l’historien des Baatombu et un historien tout court ? La recherche d’une
identité, de sa propre identité peut renforcer l’objectivité scientifique en
déployant le sens de la relativité, l’esprit critique et l’évolution, qualités que
Clio attribue à ses admirateurs et qui nous permettent d’être à la fois
Baatonnu pour comprendre notre société de l’intérieur et pour prendre le
recul nécessaire qui débarrasse la recherche de tout égocentrisme.

Dans la fièvre et l’angoisse de la quête de l’identité individuelle et
collective, nous avons tour à tour examiné « l’histoire institutionnelle »
selon la formule de Marc Ferro, celle qui légitime une politique, une
idéologie, un régime et « la mémoire des sociétés » celle qui ne dispose pas
de fonctionnaires spécialisés. Aucune étude sérieuse ne peut faire l’impasse
sur l’histoire des institutions royales du Borgu, car elles permettent de mieux
approcher le peuple baatonnu pour lequel la politique déterminait tout. Les
deux sources mêlées, elles rendaient possible l’institution d’une vérité
scientifique qui réalise un accord maximum débouchant sur une histoire
totale, qui érige également en sujets dignes d’intérêts, la vie quotidienne, la
société, la culture et l’économie des Baatombu.

Certains historiens africains réprouvent les études monographiques qui,
selon eux, ne peuvent développer et mettre en évidence que les
particularismes qui masquent et annihilent les éléments d’unité du continent
noir. A tort ou à raison, ils voient dans ce genre d’entreprise, les effets
tragiques de la curée de l’Afrique, recommandée par la Conférence de
Berlin, tenue en 1884-1885. Le régime colonial concrétisa l’esprit de la
Conférence en procédant à la balkanisation systématique des Etats africains
qui se sont déconstruits pour faire place à des Etats-Nations, érigés par la
colonisation.

Cette opinion porte sûrement des sentiments nobles, mais elle présente
cependant, des limites au-delà desquelles elle devient franchement
pernicieuse ; car elle ne permet plus d’établir la part des choses et on passe
ainsi, irrésistiblement, d’un extrême à un autre.

En effet, personne ne peut contester sérieusement l’unité des civilisations
africaines ; mais doit-on pour cela faire fi des cultures infiniment plus
importantes, plus concrètes et plus saisissables qui, justement, mettent
parfois en évidence d’énormes différences entre elles ? Dès lors qu’on
aborde les questions relevant du domaine culturel, les regroupements

1
J. Ki-Zerbo : Histoire de l’Afrique Noire. D’hier à Demain, Paris, Hatier 1978,
p. 28.
21
s’imposent d’eux-mêmes et on n’échappe jamais à la contrainte de procéder
à des comparaisons qui demeurent le signe d’un rapprochement plus ou
moins prononcé. Cette possibilité de comparaisons brise, dans une certaine
mesure, les barrières artificielles dressées entre les peuples africains par les
colonisateurs ; du même coup, elle limite les risques de nivellement issu des
spéculations intellectuelles. Il paraît inconcevable de parler des Baatombu
sans consacrer un passage aux Hausa, aux Dendi, aux Zarma, aux
Gulmaceba… « Il y a cent façons d’écrire l’histoire » disait Guizot. La
conception d’une monographie ne pose, a priori, aucun problème. Tout
dépend de la perspective adoptée par l’auteur, des questions qu’il pose,
auxquelles sont susceptibles de répondre le stock de documents rassemblés
au terme de la chasse aux documents ou l’heuristique. Nous demeurons
profondément convaincu que tout sujet d’histoire, pour limité qu’il puisse
paraître, postule, de proche en proche, la connaissance de toute l’histoire
universelle.
I - La présentation des Baatombu

On ne peut parler d’un peuple sans le présenter, c’est-à-dire, sans
l’inscrire dans son cadre historique. Les structures politiques, sociales et
économiques développées et entretenues par les Baatombu apparaîtraient, à
qui voudrait les aborder, comme un magma informe, un mélange de données
confuses, propres à mettre à dure épreuve l’endurance du chercheur. Il
importe qu’une identification sommaire précède toute investigation, toute
analyse profonde.

èmeJusqu’à la fin du XIX siècle, période d’occupation du Borgu par les
Français, les Baatombu apparaissaient comme un peuple reclus, vivant en
autarcie presque totale, dans un pays hermétique. L’étude anthropologique
1
de Jacques Lombard vint quelque peu débrouiller les fils de l’écheveau de la
vie des Baatombu dont parlèrent, de façon toujours allusive et
particulièrement laconique, les chroniques arabes. Les Tarikhs évoquèrent,
sans grands détails, leur héroïque résistance à la guerre de conquête des
Askya. Les explorateurs, civils ou militaires qui eurent peu ou prou de
contact avec ce peuple, en mettant l’accent sur les aspects pittoresques et
exotiques quasiment imaginaires du pays et des hommes, laissèrent subsister
dans leurs textes, des confusions facilement perceptibles : ils identifièrent les
Baatombu en les assimilant aux Gulmaceba, ou en les confondant
régulièrement aux Boo et aux Nupe. Ils reconnurent même les Baatombu à
travers les structures sociales des Somba. Curieusement, ils ne firent presque
jamais le moindre amalgame entre Baatombu, Yoruba et Hausa qui
entretinrent pourtant de vieilles relations de proximité.

1 J. Lombard : Op.cit., Paris-LaHaye, Mouton, 1965.
22

Depuis plus d’une vingtaine d’années, les Baatombu cessèrent d’être les
oubliés parmi les différents groupes de la République du Bénin. Leur
historiographie s’est enrichie de beaucoup de publications, les unes plus
affinées, plus polies que les autres, en fonction de la nature des travaux :
thèses, mémoires de maîtrise dans des disciplines diverses : histoire,
géographie, droit, sociologie, littérature et linguistique. Ne péchons pas par
excès d’optimisme. Car cette abondante production sur le Borgu s’est
résolument inscrite dans le cadre des exercices académiques, ne comblant
guère le vide déploré par les professeurs d’histoire-géographie de
l’enseignement secondaire, concernant les peuples de cette partie de la
République du Bénin. Ces enseignants attendent encore des ouvrages
susceptibles d’alimenter la préparation des cours dispensés dans les lycées et
collèges. Quoi qu’il en soit, la profusion, toute relative, d’informations laisse
en suspens des points décisifs liés à la connaissance profonde du Borgu.

Parmi les documents existants, il y en a qui représentent un ensemble de
matériaux à demi dégrossis avec lesquels on devra élaborer l’histoire. Des
questions persistent, relatives à l’origine de la classe dirigeante. Il faut, par
conséquent, encourager tous les jeunes chercheurs à continuer de fouiller
avec persévérance, les entrailles de ce pays, pour l’obliger à livrer davantage
ses secrets.

Les Baatombu, chasseurs par vocation et guerriers par nécessité,
entretenaient un édifice social complexe qui donna la primauté à la politique,
c’est-à-dire à l’organisation, aux institutions de la cité, à l’ordre public. On
distinguait deux grands groupes : les Baatombu, stricto sensu, lorsqu’on
avait une origine roturière et les Wasangari qui constituaient la noblesse.
Chacun des autres groupes avait un statut particulier, généralement socio-
professionnel. Tout conduisait à la politique et s’y réduisait presque. Enivrés
de volonté de puissance, les Wasangari se ruaient dans l’action soldatesque
avec fanatisme. La force apparaissait comme la valeur suprême qui avait sa
morale. Pourtant, c’est le domaine politique qui souffrit des descriptions les
plus erronées et des analyses les plus fantaisistes.

Tout le monde –des étudiants balbutiants aux chercheurs confirmés–
reprocha à J. Lombard d’avoir décelé avec certitude chez les Baatombu, les
caractéristiques d’une société féodale, sans s’apercevoir des limites vite
atteintes par les comparaisons qu’il réalisait avec tant d’affirmations
tranchantes. Ses démonstrations affichaient un européocentrisme
compréhensible mais pour le moins inacceptable. Malgré ce reproche,
beaucoup d’auteurs empruntèrent à J. Lombard, non pas son point de vue,
23
1mais surtout et fort malheureusement son vocabulaire. On dota le roi de
2Niki d’un pouvoir absolu , formule rarissime en Afrique Noire où les
souverains agissaient conformément aux exigences de la tradition ; ils étaient
responsables devant cette tradition qu’ils ne pouvaient transgresser
impunément.

Le régime colonial, quant à lui, ne se trompa point d’analyse. Son action,
en touchant les centres politiques dirigés par des personnalités politiquement
puissantes, décapita facilement le pouvoir wasangari. En 1898, quand
s’accumulaient sur le Borgu les orages qui allaient emporter les royautés, les
officiers français prirent la juste mesure de l’organisation des Baatombu.
Cela imprima une efficacité redoutable à leurs interventions.

Dans une perspective plus large, le cadre du présent travail oblige à
examiner avec autant de minutie que possible, la plupart des questions
controversées.

Reste le domaine économique. Ce point ne saurait être l’objet d’un choix
arbitraire et fantaisiste. Chez les Baatombu, les mécanismes de la vie
politique intègrent dans une certaine harmonie, l’organisation économique.



1 Dans les travaux, reviennent souvent les termes de suzerain, principauté s’agissant
du monde baat ɔnnu.
2
K. Bio Guéné : La généalogie des rois de Niki, de Sunon Sero à l’invasion
coloniale française (1897), Mémoire de maîtrise, Cotonou, 1978.
24
25
II - L’économie du pays baatonnu

La société baatonnu précapitaliste ne vivait pas repliée sur elle-même.
Dans tous les secteurs essentiels de la vie sociale, elle entretenait des
échanges dans un espace plus ou moins étendu. Cette forme
d’interdépendance sous-évaluée et mal appréciée, suscita dans certains
esprits des préjugés et donna lieu à des définitions totalement déplacées de
leur contexte. Les économies dites « archaïques » ou « traditionnelles »
vivaient bien une interdépendance sans détruire un auto-développement
conditionné par une ampleur limitée des besoins vite satisfaits par la
production locale. La recherche effrénée de la plus-value, caractéristique
essentielle du capitalisme, imposa un cycle infernal : activités nouvelles
productrices de plus-value à réinvestir, en cherchant constamment des
débouchés. La fermeture du Borgu est une vue de l’esprit, fruit de
l’ignorance des voyageurs. Les frontières les plus étanches cédèrent sous la
pression –lente ou brutale– des influences extérieures qui s’exercèrent sur les
structures politiques, économiques et sociales du Borgu. L’universalisation
de modèles économiques étrangers aux contextes africains donna naissance à
un vocabulaire particulièrement impropre qui ne parvint jamais à traduire ni
à s’adapter aux réalités locales des pays qui subissaient, de ce fait, une
domination.

Depuis des millénaires –peut-être les siècles obscurs de R. Mauny– au
cours desquels les communautés du Borgu ont pris leur part à la révolution
néolithique, les hommes ont observé, expérimenté et transmis à la postérité,
le fruit de leurs réflexions qui produisit l’agriculture, l’élevage, le tissage, la
poterie… Les Baatombu vivaient cette économie à dimension humaine, que
perturba l’invasion impérialiste. Perpétuels agents de transformation de la
nature, les Baatombu savaient malgré cela, préserver un équilibre
environnemental qui ignorait ce que le vocabulaire contemporain consacra
par « pollution atmosphérique, réchauffement climatique, effet de
serre… » Les hommes savaient attendre avec une grande joie la saison des
pluies qui marquait le début de la campagne agricole ; les femmes et les
jeunes filles exultaient parce que ces pluies indiquaient la fin de l’épuisante
quête d’eau qui rappelait les derniers mois de la saison sèche. Subitement
engorgées, les rivières isolaient relativement des villages plus ou moins
proches les uns des autres.

Les Baatombu, désorientés par le bouleversement de leurs structures
sociales, la colonisation les obligea à une timide adhésion au commerce
international, véritablement capitaliste, qui leur procura calamités, ruines et
désolation. En effet, lorsqu’ils refusaient d’intervenir de leur plein gré, on les
26
contraignait par le travail forcé, l’impôt de capitation payable parfois en
produits locaux. Le Borgu étant dépourvu de richesses minières, l’économie
de traite s’organisa autour de quelques produits de cueillette (kapok, karité)
et des cultures de rente obligatoires (coton et arachide).

Puis arriva la mondialisation. Le développement des communications, la
vitesse des échanges et l’espace planétaire pleinement occupé par le marché
mondial, se traduisent par « la mondialisation ». Elle se manifeste par une
réalité, un progrès, un déchirement, une impasse et une interrogation. La
plupart des peuples anciennement colonisés, devenus des consommateurs
obligés et voraces d’une technologie qui se renouvelle à un rythme effréné,
une vitesse à laquelle ils ne s’adaptent presque jamais, finirent par renier
leurs valeurs culturelles, sans jamais réussir à intégrer convenablement les
changements. Ces changements, loin d’être l’aboutissement d’un processus
contrôlé, maîtrisé, sont insidieusement imposés. Le pays baatonnu
s’enfonce, à son corps défendant, en fonction des intérêts de ceux qui
détiennent véritablement le capital, dans une économie de traite modernisée.
Car la promotion de cette économie conçue et conduite de l’extérieur,
garantit des intérêts étrangers sans visage, qui procèdent au nivellement du
monde.

Au Borgu, on avait pris à partie les Wasangari spoliateurs ; on disserta
longuement sur les tares de l’économie traditionnelle. Et les arguments alors
développés, devinrent des prétextes pour imposer aux populations
directement concernées, des choix qui les dénaturaient sans apporter des
solutions à leurs difficultés absolument relatives.

Coincé dans ce nœud de contradictions, on voit s’afficher les incertitudes
de la civilisation universelle, rationaliste et technicienne. Alors, en tant
qu’historien, on doit fixer des repères pour éviter d’embarquer
définitivement le peuple baatonnu dans une intrigue collective. Des
jugements de valeur marquèrent les analyses entreprises sur l’économie
« traditionnelle ». Et, en sciences humaines, la recherche d’une objectivité
toujours plus grande proscrit une telle attitude.

Nous ne nous emploierons pas à justifier le système économique et social
du Borgu ; mais nous nous efforcerons de présenter cette économie à travers
les valeurs de la société baatonnu, car l’homme est au début et à la fin du
développement.

Cette démarche implique l’utilisation d’une méthodologie propre aux
sociétés de l’oralité qui revendiquent pour leurs moyens d’investigation, une
légitime reconnaissance scientifique.

27
III - La méthodologie

Les historiens positivistes, animateurs de « l’école méthodique » appelée
abusivement « l’école positiviste », représentés par d’éminents universitaires
du siècle des lumières, comme Gustave Monod, Charles Victor Langlois,
1
Charles Seignobos … imposent une recherche scientifique écartant toute
spéculation philosophique, et visant à l’objectivité absolue dans le domaine
de l’histoire. Ils pensaient parvenir à leurs fins en appliquant des techniques
rigoureuses concernant l’inventaire des sources, la critique des documents,
l’organisation des tâches de la profession. Or, très explicitement, les manuels
2scolaires que publient les positivistes comme E. Lavisse , A. Rambaud, Ph.
Sagnac… encensent le régime républicain, alimentent la propagande
nationaliste et approuvent la conquête coloniale. Donc, ce courant de pensée,
simultanément, fonde une science et secrète un discours idéologique. Devant
la qualité intellectuelle de ces historiens, on est saisi d’un doute sur la
capacité de tout savoir en sciences humaines, à s’abstraire du milieu social
dont il est issu. « L’école méthodique » marqua les esprits de plusieurs
générations d’élèves jusqu’aux années 1960.
Certains de leurs héritiers ou de leurs admirateurs poussèrent la rigueur,
devenue pessimisme, en établissant l’impossibilité d’une histoire africaine,
faute de documents écrits. Mais ils ne s’apercevaient pas qu’un tel dogme
refusait, de fait, aux peuples africains un passé, conclusion à tout le moins
absurde, que personne ne pouvait prendre au sérieux. Car très nombreuses
furent et nombreuses sont encore les sociétés sans historiographie, mais on
n’en connaît aucune qui n’ait une connaissance de son passé. Aucun groupe
humain n’est en réalité amnésique. Les créateurs de la revue des Annales,
vers les années 1930 insufflaient une nouvelle vision. Ce courant innovateur
se dressa contre « l’école positiviste » et déplaça son attention de la vie
politique vers l’activité économique, l’organisation sociale et la psychologie
collective. Lucien Febvre, Marc Bloch et leurs amis secouèrent la citadelle
3positiviste qui s’écroula.

La communauté scientifique s’accorde aujourd’hui à penser qu’un
document oral, recueilli dans de bonnes conditions, n’exige pas plus d’esprit
critique qu’un texte écrit. A partir de ce moment, la méthodologie historique

1
G. Monod : Le manifeste. Paris, La revue historique n°1, 1876.
Ch. V. Langlois et Ch. Seignobos : Introduction aux études historiques. Paris,
Hachette, 1898.
2 G. Bourdé et H. Martin : histoire de France. Coll. dirigée par E. Lavisse 9 tomes
(17vol.). pp. 152-153. Paris, Editions du Seuil. 1983.
3 L. Febvre : Combats pour l’histoire, Paris, A. Colin, 1953.
M. Bloch : Apologie pour l’histoire, ou le Métier d’historien. Paris, A. Colin, 1941
(rééd. 1964).
28
– analyse des techniques du savoir historique– se nourrit du souci qu’a
chaque peuple de se situer dans le temps long, de prendre nettement
conscience de ses racines anciennes, source de cohésion nationale et
affirmation de l’identité collective.

Nous avons abondamment bu à la source de la tradition orale pour décrire
les Baatombu à travers leurs rêveries du passé, leurs fables, pour construire
en somme leur imaginaire collectif. Ainsi, leurs mythes, leurs traditions
populaires, leur langage, leurs divers chants, leurs proverbes… sont-ils
devenus des sources pour l’historien. L’acharnement et la témérité dans la
1bataille d’avant-garde que livrèrent certains africanistes donnent à la
tradition orale, ses lettres de noblesse. On assigna désormais une importance
plus grande à la recherche sur le terrain pour les sujets essentiellement
tributaires de cette source d’information. Cet effort éloigne le chercheur des
sentiers battus, tout en limitant les risques de plagiat. Mais malgré tout, le
travail en bibliothèque demeure une nécessité absolue ; il constitue la
première étape qui prépare la seconde, laquelle se déroule sur l’aire
géographique du sujet, et enfin, permet de donner une orientation précise à
l’ensemble de la recherche en cours.

L’histoire orale se faisant alors histoire écrite, il convient de s’interroger
sur la perception que les Baatombu ont de leur passé.
a) – Comment les Baatombu perçoivent-ils leur passé ?

Pour beaucoup d’occidentaux, l’Afrique en général entre dans l’histoire
avec la colonisation. Il existe en Europe plusieurs conceptions de l’histoire :
une histoire positiviste, une histoire raciste, une histoire marxiste… Selon le
choix effectué, les présentations sont différentes, et la position de l’auteur
aussi. Nous savons que l’histoire structurelle envisage des durées longues et
dégage des facteurs permanents. Si l’histoire est la façon dont on se
représente le passé, il faut alors admettre que les Africains se représentent le
passé différemment des Européens. C’est dans ces conditions qu’on peut
réfuter vigoureusement et définitivement le modelage du passé selon les
référents de la science classique et des postulats idéologiques aujourd’hui
périmés.


1
Ils sont nombreux, hérétiques parmi tous les héritiers de l’école positiviste, de Jan
Van Sina à Yves Person, en passant par tous les autres africanistes français. Même
Henri Brunschwig a fini par se rendre à l’évidence et admit qu’une histoire des
sociétés sans écriture est possible.
29
Néanmoins, la manière des Africains de reconstituer le passé donne lieu à
un curieux phénomène de centrifugation qui porte sur la période précoloniale
et la période coloniale. La première période qu’on peut appeler, pour ce qui
nous concerne ici la période de l’authenticité baatonnu, celle qui relie les
Baatombu à leurs origines et qui ne subit aucune entreprise de
déconstruction, ce temps long laissa aux Baatombu un sentiment de
continuité rassurant. Ce sentiment ne leur permit pas de prendre conscience
des changements lents intervenus, au fil du temps, dans leur société. Ces
mutations non exprimées parce que demeurées imperceptibles nous
imposèrent quelque distance par rapport à l’attitude des Baatombu qui
semblent donner de leur société, une solide image de stabilité telle qu’elle la
privait du moindre dynamisme. La société baatonnu apparaissait comme un
organisme sclérosé, que vient bouleverser le régime colonial. Or, aucune
organisation humaine ne peut demeurer longtemps statique, privée de tout
mouvement : la colonisation constitue une rupture, c’est pourquoi on la
distingue et elle frappe.

Au-delà des apparences et du calme trompeur, la vitalité, la décision, la
liberté, en un mot le dynamisme demeure la caractéristique essentielle de la
société baatonnu. Le maintien d’un réel équilibre entre les forces politiques,
religieuses, économiques et sociales édulcorait les effets d’une conjoncture
difficile qui n’aboutissait jamais à une révolution –avec ce que ce terme
contient de spectaculaire et d’instantané– une véritable remise en cause
générale. Au sein de ce peuple, la notion de progrès est dépourvue de sens,
puisque l’homme reste toujours égal à lui-même.

Des règnes excessivement sévères, la postérité ne retint que l’honneur et
le respect que conféra à la région, l’énergie des souverains concernés ; elle
considéra les inconvénients comme un moindre mal. L’exemple le plus
saisissant concerne la région Makararu, celle qui jouxtait Niki et qui vit
naître et mourir tant de princes extraordinaires, chacun d’eux spécial dans
son genre : Kasa Kperigi en était un prototype.

Cette disposition d’esprit permet de comprendre pourquoi en pays
baatonnu, l’histoire générale s’identifie uniquement aux familles nobles et à
1tous les « héros » . On n’évoque aucune période qui ne fasse référence aux
prodiges qui la marquèrent, soit par leurs talents, leurs vertus, soit par leurs
vices. Les Baatombu n’avaient pas systématiquement une vision
manichéenne du monde.

1
Nous attribuons un sens très large à ce terme ; on y met indifféremment l’éminent
prince wasangari, l’intrépide guerrier roturier, le grand chasseur qui figurait au
panthéon des gloires baatombu, et tous autres personnages dotés d’extraordinaires
dons charismatiques.
30
En élargissant les moyens méthodiques, on découvre l’importance, chez
les Baatombu, d’une histoire événementielle qui se réfère à la totalité des
expériences vécues par l’ensemble du groupe. Nous nous inscrivons dans
cette perspective pour étudier la mentalité baatonnu, les croyances, la place
respective des hommes et des femmes dans la société…

L’utilisation de tout l’arsenal d’investigation ainsi amélioré pose en des
termes précis, le problème de la transmission de l’information historique
dans la société baatonnu du Borgu.

b) – La transmission des sources orales

Les sociétés africaines vivaient d’une civilisation de la parole, transmise
par la bouche et par la mémoire. Elles avaient un sens généalogique de
l’histoire, opposé au sens géographique de l’histoire des Européens. Du
Moyen Age européen, nous ne connaissons, fort mal, que ce qui a été fixé
par les clercs, qui s’appuyèrent sur des traditions orales existant à l’époque,
ème èmedu X au XIV siècle. Or, chaque Africain se sent héritier d’une tradition
transmise de génération en génération. Au Rwanda, dans le Mossi et dans le
royaume d’Abomey, un historien officiel assurait, à des moments solennels,
la transmission impeccable des mythes fondateurs et livrait, immuables, les
listes dynastiques. Ce dépôt sacré de documents dont la responsabilité
incombait à quelques-uns –griots en Afrique de l’ouest, biru au Rwanda et
haéré-po en Polynésie– devait être restitué dans sa pureté absolue. Une
défaillance de la mémoire constituait un grave accident perçu comme un
mauvais signe et exposait à de sévères sanctions, ceux que les institutions –
les dieux aussi– avaient choisis pour être gardiens de la tradition.

Contrairement à ces cours royales, il n’existait pas au Borgu, chez les
Baatombu, un historien officiel, désigné par la coutume, au service du roi.
Dans le personnage de Oru Tokura, des chercheurs identifièrent l’historien
de la cour de Niki. Mais Oru Tokura est un généalogiste différent de celui
d’Abomey ; ce dernier était doté d’une redoutable responsabilité, puisqu’en
1principe , une erreur de sa part pouvait lui coûter la vie.


1 Même dans un environnement institutionnel aussi strict, les manipulations des
sources pouvaient se manifester. La cour d’Abomey oublie volontairement, sur sa
liste dynastique, le roi Adandozan qui connut pourtant un long règne. Des omissions
ou des déformations restent donc possibles dans les cas d’une utilisation politique de
l’histoire.
31
D’une manière générale, on peut utiliser l’histoire pour justifier telle ou
telle thèse en l’accommodant à sa manière ; trier les faits, les déformer,
supprimer ce qui gêne et ajouter au besoin ce qui arrange. Cette
manipulation à des fins diverses n’est pas propre à l’histoire ; elle concerne
toutes les sciences humaines et on peut se demander si ce problème ne se
pose pas aussi dans les sciences de la nature.

En abordant cette étude, nous avons commencé par établir une
nomenclature des types de tradition existant dans la société baatonnu ; ils ne
sont pas nécessairement conservés par les mêmes personnes ; ni par les
mêmes spécialistes. Bien d’autres personnes que les griots, informateurs de
tout genre, connaissaient la généalogie des rois de Niki –disaient aussi leur
statut et leurs droits– autant que Oru Tokura et par conséquent, pouvaient le
contredire dans ses exposés, lors de graves conflits de succession. Oru
Tokura était certainement un véritable historien, puisqu’il appartenait au
groupe privilégié des griots–gεs εr ε. Son intégration à la cour constituait une
distinction plutôt honorifique. L’ensemble des griots faisait office
d’historiens, mais ils s’attachaient à n’importe quel puissant du royaume. En
rappelant au prince ce que furent ses ancêtres et ce qu’ils laissèrent, ils lui
indiquaient la nécessité d’assurer la continuité. A travers des discours
laudatifs –but essentiel de leur tâche– subsistent d’intéressants éléments
d’information historique qu’il faut parvenir à déceler.

Restait le commun des mortels dépourvu de toute attribution conférée ou
reconnue par la société en matière d’histoire. Souvent initié ou informé par
un ancêtre, parfois témoin actif d’un événement précis, il demeurait toujours
observateur attentif, imprégné des us séculiers de son peuple en tant que
continuateur ; à ce titre, il apparaissait comme un informateur suffisamment
objectif. Mais ici comme ailleurs, la critique historique doit s’exercer, car à
l’impossibilité d’une objectivité absolue s’ajoutent les inconvénients dus au
caractère fluide et parfois désordonné de la tradition populaire.

Les recoupements et les confrontations que permirent ces différents
groupes d’informateurs développèrent d’énormes possibilités pour la
reconstruction du passé du Borgu. Aucune cérémonie particulière
n’intervenait pour la transmission de la tradition en pays baatonnu ; il
suffisait de choisir le moment propice pour effectuer les enquêtes. En
général, après le repas du soir, la famille baatonnu se retrouvait, autour du
patriarche, pour évoquer des sujets divers : actualités, histoire, contes…
Nous avons tiré, en maints endroits, profit de ces heures de détente qui
clôturaient de longues journées de labeur pour tous, enfants, hommes et
femmes.

32
En dépit de l’avantage que représente l’abondance des récits, l’historien
du Borgu éprouve de réelles difficultés provenant des questions de
chronologie. Or, la chronologie qui fournit le fil des évolutions, des
événements, des structures économiques, sociales et politiques des
collectivités, balise le chemin ; elle est fondamentale pour le respect de
l’esprit historique. Comment permet-elle, sans laisser libre cours aux
égarements, la reconstitution du passé des peuples du Borgu ?
c) – La chronologie

Certains défenseurs de l’histoire ont modelé le passé selon des référents
de la science classique et des postulats idéologiquement aujourd’hui
périmés. Afin de décourager les « modernes », ils cultivent un défaitisme
déconcertant. « Les siècles obscurs de l’Afrique », expression de R. Mauny
fit le tour des cercles d’historiens. Chacun la décrypta selon sa vision ou son
opinion. Les plus optimistes pensaient qu’avec les possibilités potentielles de
la pluridisciplinarité, l’histoire aurait de plus en plus de moyens pour cerner
la réalité telle qu’elle s’est développée dans le passé. Car ce qui intéresse
l’historien, c’est moins les événements que l’enchaînement des structures, le
développement des organisations et les civilisations aussi bien matérielles
que morales et spirituelles qu’ils secrètent. De toute façon, les Africains ne
parviendront à reconstituer qu’une partie de leur passé. Aucun pays, aucun
peuple n’a pu reconstruire tout son passé. Par conséquent, nous nous
efforcerons de ressusciter une partie significative du passé du Borgu qui
donna une impulsion à son peuple jusqu’à nos jours et qui le prépare à
construire son avenir.

On reproche à la tradition orale, source première de l’histoire africaine de
ne pas offrir des éléments susceptibles d’aider à fixer une chronologie, c’est-
à-dire des repères dans le temps, qui permettent à l’historien d’envisager les
événements dans une perspective diachronique. En réalité, ces entichés de la
chronologie – mesure du temps méditerranéo-européen – demandent à la
tradition orale, ce qu’elle ne peut pas donner et oublient d’exiger d’elle ce
qu’elle est capable d’offrir : la durée des générations, la durée moyenne des
règnes, les listes dynastiques…

Cependant, les techniques générales de reconstitution d’une chronologie
relative énoncées par Y. Person, M. Izard et tant d’autres s’accommodèrent
assez mal du cas baatonnu. En retournant dans tous les sens les données de
la tradition, il subsiste toujours des inconnues qui rendent toute solution
aléatoire ou carrément impossible.

Il eût été facile d’exploiter les dates connues de la période coloniale pour
remonter le temps au moyen d’une extrapolation. Mais ce chemin s’avéra
33
périlleux en raison de la complexité des structures socio-politiques du Borgu.
Les inlassables discussions avec divers spécialistes de la tradition orale
finirent par ouvrir une brèche qui permit de proposer une démarche et une
estimation à l’issue d’un extraordinaire trapèze intellectuel. Cette question
revêt une importance qui justifie qu’on lui ait consacré dans le
développement, un assez long chapitre.

IV – La pluridisciplinarité ou l’utilisation des sciences auxiliaires

La pluridisciplinarité invite tous les membres de la grande famille des
sciences sociales à travailler ensemble. Elle les convie à procéder à un
décloisonnement profitable à chaque science. L’historien, en particulier,
disposant ainsi d’un outil performant qui éclaire la totalité de l’homme,
présentera plus facilement des images beaucoup plus nettes de la société
qu’elle étudie.
1 – La linguistique

Les inventaires de vocabulaire relatifs à tel moment historique, l’étude
des structures du discours caractérisant cette période… fournissent de
précieuses indications sur des origines communes ou l’antériorité d’un
peuple sur un autre. On utilise aujourd’hui le terme d’archéo-linguistique
pour signaler que ce domaine de connaissance, utilisé par l’historien,
fonctionne comme la recherche archéologique.

A travers les toponymes, la linguistique permet, de proche en proche,
d’éclairer la vie des hommes qui habitent les sites concernés (leurs
croyances, leur économie et leurs activités diverses).

Pour homogène que puisse être la communauté baatonnu, on s’aperçoit
qu’il existe plusieurs formes linguistiques dans les prononciations, dans le
vocabulaire, parfois dans la syntaxe et même dans la morphologie. Ces
différences expliquent les relations de chaque sous-groupe locuteur d’un
dialecte avec l’extérieur, c’est-à-dire leurs voisins. Le cas le plus
caractéristique s’observe dans la région de Bannikpara et de Kpabiri proche
des Gulmaceba. Leur dialecte nous enfonce parfois dans la langue Gulma et
de proche en proche éclaire l’occupation de la région, les migrations et les
relations développées par les hommes que les raisons impérialistes ne
parvinrent jamais à séparer. Aucune barrière étanche ne peut empêcher
durablement la circulation des hommes et le partage des techniques.

D’une manière générale, dans les sociétés de l’oralité, les formules –
expressions stéréotypées-dont le libellé précis est employé à des fins
34
pratiques, dans des circonstances appropriées fournissent à l’historien, une
vaste documentation. Les titres qui disent le statut d’une personne et ses
devoirs, tout comme les productions poétiques, panégyriques, religieuses,
apparaissent comme des instruments d’élaboration de l’histoire.

Les possibilités considérables d’élargissement du champ méthodologique
inscrivent l’ethnologie, l’ethno-botanique, l’ethno-zoologie, l’économie, la
sociologie, la psychanalyse… toutes ces sciences qu’il convient de
mentionner même si on n’est pas toujours outillé pour les exploiter. En tout
cas, elles contribuent à imprimer au discours historique, plus de substance et
d’autorité. Parmi ces sciences, il faut réserver une place de choix à
l’archéologie.
2 – L’archéologie

Les ruines de villages, les preuves d’une métallurgie ancienne du fer sont
présentes dans le Borgu central : les vestiges de hauts fourneaux mentionnés
par J. Lombard mais examinés de plus près par O. Banni Guéné qui les a
localisés autour de Bensékou, Sokotindji, Kambara, Piami, Libantè et
1Monrou . La dégradation de ces sites se poursuit avant que ne soient
entrepris des travaux systématiques de recherches archéologiques. La
communauté scientifique fonde un grand espoir sur l’éclairage que pourrait
lui fournir ces vestiges non seulement sur le peuplement ancien du Borgu,
mais aussi sur la réalisation d’une chronologie qui faciliterait des datations.

Les travaux primaires d’identification des sites semblent réalisés par
l’équipe nationale d’archéologie ; il reste que des fouilles permettent d’en
divulguer les secrets.

Tous les témoignages matériels, les vestiges de l’action de l’homme
définissent l’archéologie. Elle est la plus riche, la plus prometteuse des
sources de l’histoire. Sa richesse virtuelle est incommensurable mais
malheureusement, faute de moyens financiers, les travaux conditionnés par
l’ouverture de chantiers attendent d’être engagés. Il faut louer les douloureux
mais vaillants efforts que déploient les collègues, archéologues nationaux et
leur association régionale, qui se battent quotidiennement pour rappeler à
tous, l’intérêt multidimensionnel de leur discipline.


1
O. Banni Guéné : Notes à propos de l’état actuel des vestiges culturels du Borgu
(Borgou) précolonial : cas des sites sanctuaires et métallurgiques. Archéologie et
ème
sauvegarde du patrimoine. Actes du VI colloque, Cotonou, 28mars-2avril 1994
pp.169-179.
35
L’archéologie nous entraîne dans les profondeurs du temps et fournit des
indices et des repères sûrs pour l’étude des cultures et des civilisations, c’est-
à-dire l’étude des sociétés africaines. Sa contribution fut décisive dans les
progrès réalisés par l’égyptologie moderne qui apporta tant à la
connaissance de l’humanité.
V – La transcription

La langue française apparaît comme le premier signe de la domination
étrangère, un demi-siècle après l’indépendance de notre pays. Dans un
sursaut de nationalisme inspiré par l’esprit révolutionnaire des années
marxistes, les dirigeants prirent la mesure du danger que constituait la
suprématie d’une langue, le français. L’initiative de la mise en place d’une
Commission nationale, avec ses démembrements, les Sous-Commissions de
langues nationales, paraissait une réplique convenable qui devint,
malheureusement une demi-mesure. En effet, l’alphabet adopté pour
transcrire les langues nationales francisait, en quelque sorte, ces langues. Cl.
Hagège disait qu’ « une langue écrite n’est pas une langue orale
1transcrite » , montrant ainsi les difficultés méthodologiques et idéologiques
de toute transcription.
Quoi qu’il en soit, tout en ayant conscience des enjeux politiques et
culturels de la langue française, il faut résoudre, immédiatement, un
problème qui permettra d’avancer, en se gardant sagement d’entrer dans les
subtilités des débats d’initiés sur la linguistique. Par conséquent, un effort
quelque peu décevant conduisit à mettre à contribution les alphabets
phonétiques qui présentent une incroyable diversité. Un principe
général prévalut : la graphie des noms de lieu et de personnes se présente
sous deux formes, la forme purement française, retenue sur les cartes, les
documents officiels et les publications diverses de source coloniale et la
graphie de notre cru qui s’efforce de respecter, tant bien que mal, les
intonations baatombu. Exemples : Parakou, Kparaku ; Kandi, Kanni ;
Pèrèrè, Kp ɛl ɛ. La lettre “u” sera toujours prononcée “ou”. La lettre “g”,
quelle que soit sa place dans un mot d’origine baatonnu sera prononcée
comme dans “garçon”. Quant à la lettre “s”, même placée devant une
voyelle comme i et e, sera prononcée comme dans “salle”. Le son “gn” sera
rendu par “y” ; exemple : Yanki (prénom de femme wasangari). La lettre
“e” sera toujours prononcée comme si elle comportait un accent aigu (é).

Les noms propres sont écrits conformément aux règles de la
prononciation baatonnu. Mais lorsqu’il s’agit de noms étrangers (européens
surtout) nous conservons bien évidemment la graphie et la prononciation
françaises.

1 CL. Hagège : L’homme de paroles. Paris, Fayard, 1986 – p. 122.
36
S’agissant des noms de population, on ne peut utiliser la graphie française
qui pèche à la fois par la prononciation et par les règles grammaticales en
vigueur dans les groupes locuteurs des langues concernées. Exemple : Pullo
au singulier, Fulbe au pluriel ; Baatonnu et Baatombu….

Ces choix pourront être à juste titre contestés pour la part d’arbitraire à
laquelle ils font droit. Nous implorons, par conséquent, l’indulgence des
linguistes pour avoir choisi une méthode imparfaite et originale qui se refuse
à observer rigoureusement les systèmes de transcription généralement admis.

Quoi qu’il en soit, la dactylographie des textes s’effectua au moyen d’un
logiciel ordinaire, non adapté aux exigences de la transcription phonétique.

En somme, le baatonnum fut « francisé », cédant à une simplification
qui résolvait un problème particulièrement compliqué. La Commission
Nationale linguistique ayant adopté l’alphabet français, les Sous-
commissions, tout naturellement lui emboîtèrent le pas. Ces sous-issions se conformèrent à la transcription internationale validée par
l’UNESCO. C’est un cercle vicieux qui facilitait, dans une certaine mesure,
la résolution du problème de l’analphabétisme dans les pays anciennement
colonisés. Mais en affirmant que cette méthode d’alphabétisation ouvrait aux
masses le chemin de la connaissance dans leurs langues, on commettait,
consciemment ou non, une faute grave. Car, les pays de l’Asie en général ont
fait le bon choix, celui vers lequel les institutions internationales se gardèrent
d’entraîner les peuples de l’oralité.

Nous ne voulions pas et ne pouvions pas nous substituer aux linguistes,
mais cet aveu d’incompétence ne nous absoudra pas si toutes les précautions
devraient rendre fastidieuse, la lecture de cette thèse, document élaboré dans
la douleur, le sacrifice et l’exaltation.
VI – Le déroulement du travail

Les modalités de la recherche historique ne souffrent plus de la tyrannie
des auteurs de manuels pour qui « L’histoire commence avec les documents
écrits que l’on peut lire et dater. L’entrée des peuples dans l’histoire ne se
1produit pas en même temps… » . Les portes défoncées, la voie se libéra. Il
ne restait plus qu’à résoudre les problèmes méthodologiques et
institutionnels, les questions personnelles ensuite, pour triompher de tant de
calomnies et de malentendus.


1
Cité par S. Citron : Enseigner l’histoire aujourd’hui. La mémoire perdue et
retrouvée. Paris, Les Editions Ouvrières. 1984 – p. 30.
37
Nous eûmes le bonheur de prendre part à plusieurs travaux en atelier au
cours desquels le Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche
Scientifique invitait d’émérites chercheurs, d’éminents universitaires à
échanger sur le thème de la promotion de la Recherche Technique et
Scientifique. Des jours durant, on ne jouait ni l’histoire, ni la géographie, ni
le droit… à ce concert. On refusait insidieusement aux sciences humaines et
sociales, leur statut. Les littéraires qui participaient à ces discussions
savantes furent choqués en découvrant la scission de la recherche
scientifique en deux : les sciences de la matière privilégiées et les sciences
humaines méprisées. Déconsidérés, ils perdirent confiance en eux-mêmes au
point de ne pas revendiquer une place légitime et s’enfermèrent dans un
complexe d’infériorité qu’ils savaient injustifié.

L’Afrique conçoit le problème de son développement à travers
prioritairement la technologie, accessoirement l’économie et utilement la
police soldatesque. Pourtant, la connaissance du passé doit figurer parmi les
premiers et les plus ardents combats des dirigeants africains. Car pour
comprendre le présent et construire l’avenir, les pays africains doivent
interroger d’abord leur héritage du passé, ce passé qui est un ancrage du
présent. Si on ne dispose pas de références anciennes, on ne peut donner de
relief aux courants actuels d’échanges internationaux. Enfin, comment peut-
on concevoir la cohésion nationale – crédo des politiciens – si on ignore tout
de l’histoire des peuples constituant l’Etat-Nation ?

Dans ce contexte biaisé où s’expriment méprises et quiproquos, que peut-
on contre un gouvernement qui refuse de financer la recherche en général et
la recherche historique en particulier ? Le temps, les moyens matériels et
financiers nous feront tour à tour défaut. Un proverbe baatonnu propose, à
la méditation de ceux qui se méprennent sur la condition du parlementaire
béninois, ces quelques mots que trahit malheureusement une impossible
traduction française : « Totonen Diya Guru Yanonnen : C’est de loin que la
montagne présente des lignes régulières » ; lorsqu’on s’en approche, on
discerne des irrégularités inouïes. Les nombreux voyages sur le terrain, pour
fouiller les entrailles du Borgu, pour arracher aux vieillards leurs secrets et
aux griots leur science, exigèrent des moyens financiers qui obérèrent
régulièrement notre budget.

D’un point de vue méthodologique, écrire l’histoire des Baatombu du
Borgu nous posait un problème : participer à notre temps et à notre
communauté, tout en maintenant la distance nécessaire pour conserver un
rôle de témoin. Une telle entreprise se nourrit de passion. Car une passion
qui ne donne pas dans la falsification n’est pas contradictoire avec
l’objectivité. Nous nous assignâmes donc la redoutable mission de
transformer l’histoire orale en histoire écrite, libérant ainsi la voie pour
38
raccrocher l’histoire du Borgu à l’histoire universelle. Car on ne peut écrire
l’histoire des peuples du Borgu sur une base purement tribale. La
dénomination ethnique se fonde sur des organismes politiques où l’influence
clanique n’est qu’un facteur parmi tant d’autres, les facteurs économiques,
psychologiques ou culturels étant souvent prépondérants.

Nous conformant aux règles et aux usages dans le sanctuaire de Clio, le
travail fut bâti en interrogeant la vie sauvage et la vie sociale, les
particularismes dus à l’esprit de clan et les modalités par lesquelles un
groupe humain en domine un autre. La naissance du pouvoir, les dynasties et
les classes sociales nous préoccupèrent, mais nous prêtâmes une grande
attention aux professions lucratives, les manières de gagner sa vie qui font
partie des activités et des efforts des hommes. Enfin, nous nous intéressâmes
aux sciences et aux arts, tout ce qui caractérise la culture baatonnu.



















PREMIERE PARTIE :

CADRE GENERAL DU PAYS

























Que l’on envisage la pluviosité, les disponibilités en eau ou l’aptitude des
sols, l’histoire vient brouiller les cartes et rendre fallacieux le schéma qui
veut que les hommes soient les plus nombreux là où la nature se prête le
mieux à leur existence et à leurs travaux productifs.

Gilles SAUTTER.
Histoire Générale de l’Afrique noire. T1, Paris, PUF, 1970, p.17.











Dans l’univers de la zone soudanaise, le Borgu dont le passé se
1caractérisait par un prétendu isolement , repousse la marginalisation en
èmes’insérant dès le XIV siècle dans le commerce caravanier qui reliait le
massif forestier akan au Soudan nigérien. Il accédait ainsi à une
transformation, sur un rythme certes très lent, mais qui modifiait son
équilibre humain et impulsait un relatif développement urbain.

On observait une circulation des hommes, des mœurs, des objets qui ont
pour conséquence immédiate, une répartition des traits culturels. La guerre et
les parades à dos de cheval majestueusement harnachés, le style
d’habillement bornouan sous le charme duquel succomba l’aristocratie
baatonnu n’étaient pas le moindre des signes. L’Islam pénétrait timidement
un monde intéressé idéologiquement par l’aspect le plus contestable de la
pratique religieuse -la perspective « maraboutique » ou magique- mais
indifférent aux dogmes sans lesquels toute religion cesse d’avoir une réalité.

Milieu fluide, champ de passage, de migration mais aussi de heurts,
heureusement limités à des exactions qui ne ruinent pas définitivement le
mouvement caravanier suffisamment lucratif pour durer plusieurs siècles, le
Borgu présentait un cadre géographique varié.


1 La farouche volonté des habitants du Borgu de défendre leur territoire contre les
agressions extérieures donna corps à un préjugé tenace qui traversa les âges, tant et
si bien que les chroniqueurs arabes, les premiers explorateurs européens qui
découvrirent le cours inférieur du Niger, spéculèrent abondamment sur
l’inaccessibilité de ce pays.
45

CHAPITRE I : DONNEES SUR LA GEOGRAPHIE PHYSIQUE DU
BORGU

Compris approximativement entre 8°40 et 12°30 de latitude nord et entre
2° et 3°45 de longitude est, le Borgu est limité au nord par le Niger, au sud
par l’actuel département des Collines, à l’ouest par les départements de
l’Atacora et de la Donga. A l’est, le pays déborde largement les frontières
artificielles tracées, d’un commun accord, par les Français et les Anglais
pour déterminer l’actuelle République du Bénin et celle du Nigeria. Le
Borgu englobe les chefferies d’Illo, de Wawa, de Kaiama et de Busa en
territoire nigérian.
1.1.- Le relief et les sols

Le pays n’a pas été affecté par les plissements du tertiaire, d’où l’absence
de grandes formes morphologiques pouvant matérialiser l’hostilité de la
nature. La pénéplaine recouverte de savanes ne présente pas d’obstacles
infranchissables avec ses vallées peu profondes et ses inselbergs aux
dimensions modestes. Ces vastes plaines sont malheureusement des sols
minces et pauvres, contrairement aux plateaux de la terre de barre.

Le Borgu est entièrement taillé dans des formations précambriennes. Le
relief s’incline légèrement vers le Nord et vers le Sud à partir de la ligne de
partage des eaux. Parakou et sa région se trouvent sur le sommet d’un
interfluve qui s’étend de N’Dali à Savè. De Gamia, on peut observer deux
unités topographiques et géologues bien distinctes :
- une surface d’aplanissement datant du précambrien et dont
l’altitude moyenne varie entre 300 et 400 m. Elle s’étale du Sud
de la région à la latitude de Kandi. La relative monotonie de cette
pénéplaine est rompue çà et là par des bombements taillés dans
du matériel granito-gneissique du Dahoméen. Ce sont les dômes
ou inselbergs de Bembéréké, Kandi, Niki, Wari-Maro, Bétérou et
Agbassa ;
- les formations sédimentaires qui recouvrent le cristallin de la
latitude de Kandi au fleuve Niger. C’est le bassin sédimentaire de
ce fleuve.
Les sols résultent de l’altération de la roche sous l’influence de facteurs
physique, chimique et biologique. Au Borgu, les sols appartiennent à la
classe des ferrugineux tropicaux. Cependant, on peut les regrouper en
fonctions de trois nuances repérables :
- les sols alluviaux sablo-limoneux : on les rencontre dans la vallée
du Niger. Ce sont des sols parfois concrétionnés, propices aux
47
cultures maraîchères (oignon, pomme de terre) et céréalières
(sorgho, mil, riz) ;
- les sols beiges sablo-argileux : on les retrouve sur le plateau de
Kandi. Ils sont de type ferrugineux tropical, cuirassés par
endroits. Sols lessivés mais peu concrétionnés, issus de grès,
aptes aux cultures du coton, de l’arachide et des cultures vivrières
(igname, mil, sorgho, manioc, maïs) ;
- enfin les sols argileux, mal drainés et très concrétionnés : sols
provenant du socle gneissique à tendance basique, ils ont une
forte capacité de rétention d’eau et sont riches en minéraux
ferromagnésiens favorables au coton surtout et à toutes sortes de
cultures vivrières.
Facteur naturel qui échappe toujours à la maîtrise de l’homme, le climat
conditionne le réseau hydrographique.
1.2.- Climat

Le Borgu subit un climat soudanien avec deux saisons bien tranchées :
une saison sèche de Novembre à Mai et une saison pluvieuse de Mai à
Octobre. Ce climat est caractérisé par de fortes températures avec amplitudes
thermiques élevées. Mais les manifestations de ce climat permettent de
distinguer deux nuances. A mesure qu’on progresse vers le Nord, la saison
sèche est plus marquée et la hauteur des précipitations diminue sensiblement.

Dans le Sud-Borgu, jusqu’à la latitude de Bembéréké, la nature du climat
marque une sorte de transition entre le régime subéquatorial régnant sur la
côte du Golfe de Guinée et le tropical sec qui se manifeste à mesure qu’on
s’éloigne de l’Océan et qu’on se rapproche du Sahara. Mais sur toute
l’étendue du Borgu, les phénomènes météorologiques (températures, vents,
pressions) sont ressentis presque de la même manière.

Les températures peuvent s’élever jusqu’à 38°, voire 40° en Mars et
s’abaisser à 15° en Décembre. Si ces températures ne constituent pas un
véritable problème pour les hommes et les animaux qui y vivent, les
personnes étrangères au milieu qui les affrontent sont sérieusement
incommodées.

Le vent dominant à ces latitudes est l’alizé continental connu sous
l’appellation d’harmattan. Ce vent froid et sec souffle des hautes pressions
des Açores de Novembre à Février, période pendant laquelle les
températures baissent. Le vent se charge de poussière et le brouillard
s’installe pendant une bonne partie de la journée.
48
1.3.- Hydrographie

Le réseau hydrographique se compose de grands cours d’eau, de
ruisseaux et de marigots. Ces cours d’eau sont soumis à des variations
saisonnières.
- le Mékrou, long de 410 km, prend sa source aux Monts de Birni
dans l’Atacora pour descendre dans la vallée du Niger en
longeant la frontière Bénin-Burkina Faso, à l’extrême Nord-
Ouest avant de se jeter dans le Niger, en aval de Bikini ;
- l’Alibory, 338 km, grossi du Sué formé de la réunion des rivières
nées dans la région de Sinendé, débouche dans le Niger à Molla,
en aval de Karimama. Cours d’eau poissonneux, il alimente
Kandi et Banikoara à partir du mois d’Avril, période de pêche
intense réalisée par les Soroko ;
- la Sota prend sa source dans la région de Niki, reçoit la rivière
Bouly près de Baora, le Tansinet qui naît dans la région de
Kalalé, poursuit sa course pour se jeter dans le Niger en face de
Gaya ;
- l’Oly prend naissance près de Choria, poursuit son cours en
territoire nigerian ;
- le Yerumaru qui descend les collines de Bembéréké, la Beffa plus
au sud de l’Okpara1 qui, contournant les collines de Digidiru,
suit une ligne Nord-Sud en formant la frontière entre la
République du Bénin et le Nigeria, et finit par se jeter dans
l’Ouémé à Okpa ;
- enfin le Niger2 : il fait partie des plus grands fleuves de l’Afrique
et sert de frontière entre la République du Niger et la République
du Bénin sur 120 km avant de poursuivre sa course en territoire
nigérian. Il traverse toute la partie du Borgu appartenant au
Nigeria et termine sa course en dessinant un grand delta avant de
se jeter dans l’Océan Atlantique. Le Niger a un régime régulier
avec une crue pendant la saison pluvieuse (Juillet-Octobre) et
l’étiage à la fin du mois d’Avril. Fleuve en partie navigable, sa
vallée favorise les cultures maraîchères et le riz. Une vieille
tradition de pêche artisanale se maintient le long de son cours par
les populations des deux rives.


1
Les Baatombu l’appellent Nannon.
2 Les Baatombu l’ont nommé K ɔra.
49
Un tel réseau laisse à penser que le Borgu se trouve à l’abri des difficultés
d’approvisionnement en eau. Et pourtant, dès Décembre-Janvier, on voit
surgir dans beaucoup de villages, des puits de fortune creusés dans le lit
asséché de certaines rivières. Ces puits disparaissent dès que tombent les
premières pluies. Depuis une quinzaine d’années, Organisations Non
Gouvernementales, pouvoir central avec la contribution active des
communautés accordèrent, ensemble, une attention accrue au problème de
l’alimentation en eau des villages dépourvus de système hydraulique
moderne. Des forages permanents installent progressivement les populations
dans un relatif confort qu’il faut étendre à d’autres besoins vitaux.

Il est une vérité de la Palisse d’affirmer que l’eau détermine la vie des
hommes. On pourrait, par conséquent, penser que les points d’eau
conditionneraient la répartition des populations, surtout rurales. Mais les
hommes fuyaient les abords immédiats des cours d’eau qui, avec leurs
forêts-galeries, apparaissaient comme le domaine de définition de la
glossine, vecteur de la maladie du sommeil. Les hommes occupaient les
interfluves. La plupart des agglomérations campaient sur les hauteurs, à
l’abri également des inondations.

La présence humaine dans les milieux aquatiques et rocheux était liée
beaucoup plus à l’hostilité des hommes qu’à l’hospitalité de la nature. Les
collines sur le socle comme les lacs et les lagunes sur le bassin sédimentaire
servaient de fortification contre les agressions militaires des royaumes
d’Abomey au sud et de Niki et Kouandé au nord. Les populations aux
institutions moins guerrières et aux ambitions politiques moins aiguisées que
les Fon et les Baatombu, se réfugièrent sur les îles du cordon littoral –
Djégbadji, Togbin, Avlékété…– ou du delta de l’Ouémé –Ganvié, les Agué-
gués, So-ava…. Dans les inselbergs du centre, Savalou, Dassa-Zoumè et
Savè et enfin, dans l’Atacora, villages Tanéka sur les pentes et châteaux
Betammaribe dans les vallées. Ce milieu naturel apparemment inhospitalier
était préféré, pour des raisons évidentes, aux vastes plaines orientales et
occidentales.

L’homme n’aménage pas toujours la nature et il ne la ménage pas non
plus, en ne lui laissant aucune chance de récupérer ce qu’il lui retire. Depuis
peu, le développement anarchique des cultures de rente entraîne la
colonisation des terres jusque dans le lit des rivières en période de
sécheresse. Le déboisement incontrôlé et concomitant qui touche les
meilleures essences, a eu raison des forêts-galeries, tant et si bien que la
philosophie primitive des établissements humains aux abords des cours
d’eau a radicalement changé. L’homme, agent important de la nature à
laquelle il s’adapte dans un premier temps et qu’il transforme par la suite,
consciemment ou involontairement, suivant ses besoins et parfois ses
50
caprices, provoque quelquefois des catastrophes écologiques irrémédiables,
comme la désertification de plusieurs points du globe.

Il existe des corrélations certaines entre les différents facteurs qui
régissent le milieu physique. Le bassin sédimentaire divisé en plateaux par
les plaines alluviales est recouvert d’une végétation généralement plus dense
que le socle précambrien dont la pénéplaine est parsemée d’inselbergs et
tapissée de savane à cause des sols plus pauvres et du climat plus sec. La
région montagneuse de l’Atacora, aux mêmes latitudes, reçoit une humidité
plus importante que la pénéplaine.
1.4.- La végétation du Borgu
Bien établi dans la zone soudanienne, le Borgu révèle à tous égards ses
contrastes et sa diversité. Région de savane arborée, il laisse découvrir une
végétation faite de forêts sèches et de forêts claires ou forêts-galeries le long
des cours d’eau dans sa partie sud. Ces forêts se dégradent à mesure qu’on
remonte le Nord. A partir de la latitude de Gogounou, la forêt arborée se
transforme ainsi en arbres épineux qui jalonnent le paysage jusqu’à
Malanville, à la lisière du Sahel.

A chacun de ces types de végétation, correspondent des essences
spécifiques. La forêt arbustive est peuplée de karité –Butyrospermum karii-,
de néré –Parkia biglobossa– et de palmier-rônier (Borassus aethiopium).

Le karité trouve au Borgu son terrain de prédilection. Son fruit délicieux
et charnu contient une noix indispensable pour les populations locales, utile
pour les régions voisines dépourvues de cette denrée, recherchée dans les
industries européennes où elle sert dans la cosmétique et la confiserie. Arbre
1fabuleux, presque mythique, le nom Sombu par lequel le désignent les
Baatombu, en dit long sur ses vertus. Espèce de panacée, il offre chacune de
ses parties pour soulager l’homme dans sa vie pratique comme dans ses
mystères ou ses fantasmes. Car, avec un morceau de son tronc, les
Baatombu fabriquent un mortier nécessaire pour piler l’igname, le maïs, le
mil ou le manioc séché… L’écorce de son tronc, ses feuilles et ses racines
constituent des ingrédients pour les spécialistes des sciences occultes.

Cette espèce végétale bénéficie d’une protection de fait, par les paysans
qui la ménagent dans leurs champs, de droit par l’administration coloniale
puis l’administration post-indépendance, qui prévoient toutes des sanctions
exemplaires à l’encontre de toute personne qui abattrait, de manière
inconsidérée, des pieds de karité. Cependant, depuis le développement de la

1 Sombu : réparation au sens physiologique du terme ; compensation, restauration…
51
culture du coton dans le Borgu, des dérives impunies s’observent qui
condamnent à terme, l’existence d’une plante qui défie les techniques
modernes de reboisement.

1Le néré profite d’une attention au moins égale à celle concédée au karité.
Il produit un fruit comparable à un haricot vert grossi cinq fois. Ce fruit,
réduit en poudre, joue le rôle de sucre ou de lait pour accompagner les
bouillies de mil ou de maïs, entremets courants ou nourriture d’appoint dans
les familles baatombu. L’intérêt que l’on porte à la graine fermentée du néré
détermine sa valeur sociale et marchande. La graine bouillie et fermentée
permet d’obtenir une pâte à forte odeur nauséabonde –la moutarde locale–
qui constitue l’épice principale dans la préparation des sauces. Cette
moutarde prend une place importante dans le trousseau de la jeune mariée
qui rejoint son foyer conjugal. Le beurre de karité et la moutarde de néré
furent de précieuses denrées que le Borgu offrit aux animateurs du
commerce caravanier.

On rencontre, partout, le baobab, Adansonia digitata, monstrueux,
angoissant et chargé de mythes et de réalités. Les Baatombu l’utilisent pour
son ombre et ses jeunes feuilles servent à préparer des sauces. L’arbre
produit d’énormes gousses ovales de 15 à 20 cm de diamètre sur une
longueur de 20 à 25 cm. Ces gousses contiennent une poudre blanche au
goût aigre doux que les enfants délayent ; ils se délectent des graines grillées
et pilées qui offrent une poudre, muku muku, soumise à un trafic au sein de
la couche juvénile. A la vérité, ce commerce d’amuse-gueule était produit
plus pour le plaisir de son fabricant que par goût du lucre ; car son coût très
modique ne pouvait enrichir le producteur.

La conviction que l’énorme tronc du baobab abrite des êtres vivants reste
répandue au Borgu. Ces personnes prennent possession de l’univers, la nuit,
entre une heure et quatre heures, quand les autres hommes du village
dorment. Ces hommes de nuit comptaient parmi eux des espèces
inoffensives et des groupes de méchants. Dans un cas comme dans l’autre, il
valait mieux éviter de créer des occasions de rencontre avec ces génies : ils
inspiraient une peur folle susceptible de déboucher sur une névrose
gravissime.

Reste le palmier-rônier (Borassus aethiopium). Employé surtout dans la
confection des charpentes et celle des ponts, le palmier-rônier difficilement
putrescible, montre une résistance éprouvée contre l’agression des termites.
Son fruit juteux, charnu et sucré peut constituer un délicieux dessert. On ne

1 Don’m en langue baatonnum.
52
le cueille pas ; on attend qu’il tombe de lui-même, signe qu’il est prêt à être
consommé.

Dans la forêt arborée du Borgu, les habitants trouvent le bois dont ils ont
besoin pour la construction et la fabrication des rares meubles de maison :
tabourets, chaises et lits. Le bois de chauffe permet la cuisson des repas et le
chauffage des cases des vieillards (hommes et femmes).

On pouvait observer autrefois des espaces déserts très étendus compris
entre l’Ouémé supérieur et le cours de l’Alibori. La végétation originelle de
savane boisée largement conservée se trouve aujourd’hui dévastée parce que
ces zones désormais habitées subissent l’effet prédateur de diverses cultures
comme de l’exploitation forestière à des fins multiples (commerce, bois de
chauffe, culture extensive et itinérante du coton…). Ce paysage est
maintenant totalement transformé. Il fut longtemps le domaine privilégié de
la grande chasse, la chasse professionnelle (fauves et grands mammifères),
mais l’occupation humaine lui imposa au paysage une transformation
durable.

Après la savane arborée, on pénètre la zone sahélienne dans laquelle on
rencontre des arbres épineux plus adaptés à une longue saison sèche. On y
trouve également des acacias.

1C’est dans ce paysage que furent taillés le parc du W du Niger qui
couvre 502.000 ha, de Banikoara à la frontière de la République du Bénin
avec le Burkina Faso et la réserve de chasse du Borgu –Borgu Ganie
Reserve– d’une superficie de 6.000 km² où prolifèrent différentes espèces
d’animaux.

Pour préserver la forêt constamment exposée à une destruction effrénée,
l’administration coloniale avait, fort heureusement, délimité des espaces de
« forêts classées » aujourd’hui violées avec une légèreté déconcertante. Les
agents chargés d’en assurer la surveillance et la protection, de connivence
avec leur hiérarchie, favorisent la curée par leur laxisme et leur cupidité qui
frisent l’inconscience. Partout, ce trésor naturel, n’est plus qu’une peau de
chagrin, source de perturbations climatique et écologique considérables.


1
Entre Say et Gaya, exactement entre Kartachi et Boumba, le Niger traverse les
derniers contreforts de l’Atacora. A travers les roches, il se fraie un chemin sinueux
ayant sur la carte l’allure de la lettre W. D’où le nom que les premiers voyageurs
européens donnèrent à cette partie du fleuve.
53
Le paysage végétal, avec une flore autrefois dense, se transforme à telle
enseigne que l’essentiel de la faune du Borgu chercha, au fil du temps, un
refuge dans le retranchement souvent agressé des parcs.

Naguère, la savane arborée du Borgu abritait des groupes d’animaux
divers dont les spécimens se retrouvent dans les parcs : des herbivores
comme le buffle, l’antilope, l’éléphant, la biche… aux carnivores tels le lion,
la panthère, l’hyène… en passant par des reptiles, des rongeurs, des oiseaux
et des insectes.

L’homme, bourré de contradictions, assure son existence en surmontant
les obstacles que son instinct destructeur dresse sur le chemin de la lutte pour
la vie. La présence humaine et les diverses activités qui en découlent
provoquent à terme la dégradation ou la destruction de la nature, lorsque
celle-ci n’est pas entretenue ou valablement remplacée.

Les habitants des plateaux ont remplacé la forêt par des essences utiles
qui protègent par la même occasion les sols contre les agents de l’érosion.
Mais, sur le socle de la savane boisée et arborée où les espèces sont moins
denses parce que liées au hasard, les dégâts ont été systématiques et le
reboisement abandonné aux soins de la nature. Par conséquent, la savane
boisée est de plus en plus remplacée par les arbustes et les graminées,
notamment le chiendent (Imperata cylindrica) qui envahit les espaces
dépeuplés, appauvris et abandonnés par les hommes.

L’érosion s’étend particulièrement aux minces sols dénudés du socle, que
les feux de brousse annuels rendent relativement plus fertiles. Néanmoins,
l’agriculture extensive et itinérante permet la production de mil (Milicium),
d’igname (Dioscorea batata) qui constituent la base de l’alimentation des
Baatombu. Viennent ensuite le maïs (Zea maïs), le manioc (Manihot
esculenta), le haricot (Afzelia africana), l’arachide (Arachis hypogea) et
même du riz (Oriza sativa), dans les bas-fonds. Cette diversité met le Borgu
à l’abri des famines.

L’agriculture est réglementée dans le temps par la succession des saisons,
dans l’espace par la nature des sols. Cette heureuse combinaison permet de
pratiquer les cultures vivrières et des fibres comme le coton (Gossypium
barbadense).

L’accroissement considérable de la production cotonnière depuis les
années 90, après quelques années d’euphorie économique, n’a pas impulsé
un essor décisif à l’industrie textile mort-née de l’année 1975. Tout au plus,
le coton, vorace en temps de travail et en quantité de main-d’œuvre, a réussi
à infléchir légèrement les habitudes alimentaires des Baatombu. En effet, les
54
Baatombu consommaient une pâte obtenue à partir d’un mélange de farine
de mil et de farine de manioc séché. Le maïs n’était mangé sous la même
forme qu’en cas de disette. Les temps ont changé : le maïs prend une place
considérable parce qu’il exige moins de soin que le mil. Les meilleures terres
du Borgu et l’essentiel du temps de travail des paysans sont prioritairement
consacrés au «coton-roi ». Cependant, une gestion désastreuse de la
commercialisation du coton confina bien vite les paysans du Borgu dans des
difficultés inextricables : mauvaise alimentation, endettement chronique puis
installation de la famine pour achever ce triste tableau.

On a constaté que la savane du Borgu compte de nombreux mammifères.
La surabondance de ces bêtes, en offrant un vivier toujours disponible
dispensa les Baatombu de la domestication. L’importance relative de cheptel
contribua largement à la dégradation de la végétation. Comme l’agriculture,
l’élevage est extensif. Le bétail se conduit d’un point à l’autre par un peuple
semi-nomade, les Fulbe connus sous l’appellation courante de Peulh. Cette
activité eut une influence sur le milieu physique, tout comme les feux de
brousse.

Alors que les Baatombu pratiquaient l’élevage de petits ruminants
(moutons, cabris et chèvres…), seuls les Peulh maîtrisaient l’élevage du gros
bétail au point d’en faire un genre de vie plus ou moins exclusif, tels les
Touareg du Sahara et les Masaï des prairies d’Afrique Orientale. Malgré les
épizooties –trypanosomiase bovine, passerose bovine, peste des petits
ruminants– l’élevage occupe au Borgu, une place importante ; il vient au
second rang après la production végétale. Les Baatombu ne réussirent pas,
néanmoins, à associer l’élevage à l’agriculture. D’où vient cette limitation de
l’élevage si préjudiciable à la révolution agraire au Borgu ? La présence de
la nouvelle tsé-tsé, responsable principale de la trypanosomiase qui
provoque chez l’homme la maladie de sommeil et tue les animaux suffit-elle
à expliquer ce retard technologique ?

Comme l’agriculture, l’élevage est extensif : les Peulh conduisent le
bétail d’un point à un autre ; la transhumance qui intervenait à chaque saison
sèche emmenait parfois très loin les familles peulh qui ne laissaient dans
leurs campements que les vieillards. Leur retour s’effectuait au début des
pluies. Les troupeaux constituent pour le Borgu une source évidente de
richesse ; mais une promiscuité absurde déclenche périodiquement de
violentes querelles entre éleveurs et agriculteurs : les uns reprochant aux
autres une trop grande sévérité à l’égard de leurs bêtes ; les Baatombu
n’acceptant pas la destruction de leurs champs par les bœufs, sous le regard
indifférent des bouviers.

55
Les données géographiques ne prennent de sens que rapportées aux
sociétés qui les affrontent et à leurs situations réciproques. Les phénomènes
géographiques dans un milieu permettent de comprendre l’influence de ces
faits naturels sur la répartition des espèces organisées. L’abondance des
terres cultivables et le faible peuplement du Borgu attirèrent des migrants
des régions plus désertiques du nord comme de l’est surpeuplé.

A la diversité des accidents orographiques, à celle de la faune et de la
flore s’ajouta une diversité de groupes qui vécurent en maintenant pendant
six siècles un équilibre rompu par l’immixtion des puissances colonisatrices
èmevers la fin du XIX siècle.


CHAPITRE 2 : LE PEUPLEMENT DU BORGU
Le Borgu longtemps présenté comme une feuille blanche, une terre
1hors du temps, hantée par des inconnus, exprimait la détresse des
chercheurs pressés de le posséder. Le Borgu fut le lieu d’éclosion d’une
culture pluri-ethnique impliquant dans le temps et dans l’espace des groupes
comme les Baatombu, les Tchanga, les Boo, les Nupe, les Hausa, les
Gulmanceba, les Waaba, les Yoruba, les Zarma, les Songhay, les
Malinke…
A- L’OCCUPATION DU BORGU PAR LES GROUPES
MAJORITAIRES : BAATOMBU ET BOO.

ème
Cet espace que les Blancs qualifièrent au début du XIX siècle de pays
fermé et rébarbatif se révéla être le théâtre d’un pullulement humain qui se
concentra dans des foyers connus, que les récits mythiques et les traditions
historiques décrivent confusément. Ces foyers doivent être méthodiquement
répertoriés, fouillés et interrogés par des archéologues afin qu’ils livrent tous
leurs secrets, pour délivrer historiens et ethnologues encore condamnés, à
élaborer parfois des hypothèses de travail. En effet, la rareté des sources bien
datées traduit une insuffisance de bases fermes de documentation capable de
rendre indispensable le recours à des repères de démonstration provisoires.
Cette attitude de tâtonnement, toujours frappée d’incertitudes permet
néanmoins de proposer quelques grandes phases du peuplement de l’espace
Borgu, renforcées ensuite par l’évolution des hommes qui ont habité cette
aire.

Certaines réminiscences historiques se trouvèrent transformées par les
2récits coraniques qui les déformèrent en les rendant parfois inintelligibles , et
par conséquent inutilisables. Ces matériaux obscurs posent des problèmes
d’identification, de datation, de critique… . Leur contenu a souvent subi des
manipulations : on peut y déceler les marques d’un snobisme orientalisant ou
d’une fonction idéologique qui fait justifier par les origines une situation
ème ème
postérieure. Les auteurs européens des XIX et XX siècles vinrent en

1
Notre regretté professeur, Y. Person disait souvent : « On ne sait rigoureusement
rien des Bariba… ». Tous les pionniers qui choisirent le Borgu comme champ
d’études déplorent à tort ou à raison, l’absence de documentation. C’est plus la
qualité des documents que leur nombre qu’il faut déplorer.
2
Par exemple le périple de Kisira fuyant l’Islam, raconté par les griots et les joueurs
de guitare (mur ɔgu) du Borgu actuel.

57
rapetasser les lambeaux et systématiser parfois, dans une vue dualiste, la
rencontre des races blanche et noire.

S’accrochant au moindre indice perceptible offert par les fragments épars
des productions culturelles, intellectuelles et matérielles laissées par la
mosaïque de peuples identifiés dans l’espace Borgu, on tente de retracer
l’histoire du peuplement de l’ancien Borgu dont les dimensions
géoculturelles et géopolitiques dépassent sûrement les 70.000km2
1généralement attribués à ce pays .
I- LES FOYERS DE PEUPLEMENT ANCIEN

Autour de Niki, du nord au sud et de l’est à l’ouest, grouillaient des
groupes humains, divers par leurs langues, mais qui entretenaient entre eux
des relations que la lutte pour la vie rendirent instables dans leur nature.
On peut distinguer plusieurs zones de peuplement suivant des sites
identifiables disséminés çà et là à travers le Borgu. Ces occupations
territoriales concernaient essentiellement quatre groupes ethniques du fond
ancien : les Tchenga, les Boo, les Baatombu et les Gulmanceba.
Majoritaires, ils se maintinrent longtemps sur le territoire du Borgu en
repoussant de part en part, les peuplades qui manifestèrent une certaine
inaptitude à vivre au sein de la mosaïque de groupes distincts vivant sur
place : c’est le cas des Takpa (Nupe) repoussés un peu plus au sud-est et des
Waaba qui, dans un mouvement de repli, retournèrent vers les sites
montagneux de l’Atakora qu’ils avaient quittés probablement après
l’invasion baatonnu de la périphérie de la chaîne.

Examinons, les uns après les autres, les points de concentration que
marquèrent des groupes ethniques précis.
1-1- La zone nord et nord-ouest du Borgu

Elle comprend tout le pays boo situé au nord de Niki, atteignant la
latitude de Ségbana et englobant la vallée du Niger. Ce vaste territoire
déborde les frontières du Borgu pour couvrir la région d’Ilo au Nigeria et
celle de Gaya dans l’actuelle république du Niger. C’est le domaine des

1
O. Bagado, estime à 100.000km2, la superficie du Borgu : Etat Baargu wasangari
ème èmede Niki du XV au XIX siècle : du royaume à l’empire. Communication au
séminaire national sur les enjeux actuels de l’historiographie béninoise ; Cotonou,
octobre 2006 p.3.
58
Tchenga qui s’établirent jusqu’aux portes de Kanni où les traces qu’ils
laissèrent se sont évanouies progressivement dans le temps. Mais la région
de Ségbana et l’ensemble de la vallée du Niger portent vigoureusement
encore les stigmates de l’occupation tchenga dans la vie et les mœurs des
habitants : de Karimama à Garou, et en descendant le fleuve. A Ségbana, un
1
quartier, Tchengawi symbolise l’occupation primitive des Tchenga dans
cette partie du Borgu.

Le sud-ouest du pays tchenga prolongea les terres des Gulmanceba qui
s’établirent jusque sur les rives de l’Alibory d’une part, et se mêlèrent aux
populations des pourtours de la chaîne montagneuse de l’AtaKora, d’autre
ème èmepart. Aux XVI -XVII siècles, les Baatombu qui s’imposèrent en maîtres
au pied de la montagne les repoussèrent plus au nord et au nord-est pour les
confiner dans les zones de Firu et de Kaobagu, à la lisière du Gulma dans
l’actuelle république du Burkina Faso.

Le clan baatonnu des Koro apparut comme le produit d’une liaison entre
les Gulmanceba et les Baatombu. Des travaux archéologiques sommaires
réalisés dans la vallée de l’Alibory, sous le régime colonial, donnèrent à
penser que l’aire d’expansion des Gulmanceba ne dépassa guère les abords
2de l’Alibory . Cependant la tradition de Niki retient que les Gulmanceba
figuraient, en nombre infime, parmi la mosaïque de peuples pré-wasangari
qui se regroupèrent par ethnie autour de ce foyer.

Dans cette immense partie du Borgu (nord et nord-ouest), il faut
mentionner enfin la présence des Sekobu (singulier=Seko) assimilables à la
plupart des peuples qui eurent un quelconque commerce avec les Baatombu.

Le groupe boo, en occupant quelques territoires autour et à l’est de Niki,
se répandit surtout au nord et au nord-ouest de la future capitale. Dans un
rayon de quatre vingt kilomètres à l’ouest de Niki, on signala çà et là, la
présence, sous forme de petites colonies, des Boo. C’est le cas de Boko au
sud de Kparaku et celui de Gbengb ɛr ɛk ɛ. Dans le sud de Kparaku, la
première localité, Boko, serait fondée par un groupe de Boo originaires de
D ɛrasi (au nord de Niki). Le fondateur qui s’installa à 70 kilomètres à
l’ouest de Niki dut quitter D ɛrasi parce que frappé d’ostracisme. Quant au
site de Gbengb ɛr ɛkɛ, il abrita au sud de l’actuelle ville, au pied des collines,

1
Ségbana viendrait de Se-Gban qui signifie Se l’élancé. Se était un Tchenga venu
installer une ferme pour y cultiver de l’indigo. Il légua son nom au quartier
Tchengawi qui abrite encore son tombeau.

2
O. Davies : Notes sur la préhistoire du Dahomey. Etudes Dahoméennes n°XVII,
1956 p.4.
59
des Sekobu qui y implantèrent la métallurgie du fer. Ce site identifié se
trouve en face de la première église catholique de Gbengb ɛr ɛkɛ.

Au total, les Boo plus nombreux que les Tchienga et les Gulmanceba
occupèrent par endroits, le vaste territoire comprenant le nord et le nord-
ouest de Niki, en laissant des no man’s land, attrayants terrains de chasse. Ils
conditionnèrent, dans une certaine mesure, la dispersion des Baatombu à
travers tout le Borgu.
1-2- Les territoires occupés par les Baatombu.

Il peut paraître surprenant de rencontrer partout dans les différents
anciens foyers de peuplement, les Sekobu. Ceux-ci déterminaient, par leur
art, l’existence de tous les groupes : Baatombu, Boo, Gulmanceba… Les
peuples du fond ancien associaient l’agriculture à la chasse, comptaient
plusieurs clans. Les Sekobu appartenaient probablement au noyau primitif
autochtone. Leur maîtrise de la technique du fer les divisa en deux sous-
groupes : Seko-Muguna, spécialistes de l’extraction puis de la
transformation du fer en métal utilisable et Seko-Makeri, artisans dont le
travail produisait des houes, des haches, des couteaux, des lances….La
différence déjà matérialisée par la spécialisation des uns et des autres se
renforçait par le modèle de sépulture. En effet, les Seko-Muguna adoptèrent
très tôt (après l’arrivée des Wasangari probablement) la tombe allongée
tandis que les Seko-Makeri conservèrent la tombe sphérique, rappelant les
buttes d’ignames.

Ces particularismes d’un groupe subdivisé en deux sous-groupes
suggèrent une hypothèse : les Seko-Muguna seraient les premiers anoblis
1par les Wasangari qui apportèrent au sein des Baatombu, leur mode
d’inhumation. On ne sait pas à quelle époque se réalisa le changement de
èmestatut des Seko-Makeri. Faut-il situer la mutation au XIX siècle, au
moment de la pénétration européenne qui ruina progressivement le travail
d’extraction des métaux ferreux ? Les Blancs, en répandant les métaux
introduits par la côte d’où les commerçants les remontaient vers Salaga où
s’approvisionnaient les caravaniers, ces derniers traversaient en permanence
le Borgu. Quoi qu’il en soit, la profession « d’accoucheurs » du fer
s’estompa et on assista à une fusion de fait des métallurgistes. Le régime
colonial, générateur de profonds changements, contribua à l’extinction lente
des hauts fourneaux disséminés çà et là, autour de Niki et particulièrement
en territoire boo.

1
Dans le chapitre consacré à l’étude de la société baatonnu, la question du statut du
forgeron (Seko) a été présenté dans ses divers aspects.
60
Au gré des déconvenues politiques, des querelles de succession, des
conflits inter et intra-claniques, des problèmes économiques (cultures et
chasse)… les Baatombu occupèrent par vagues successives de nombreux
points du Borgu.

Les Baatombu révélèrent un nombre prodigieux de clans que l’on
retrouvait presque partout : les Doro-Sika autour de Niki (Wenu et
Fonbali) ; les Sesi- Baruwonko à Kpɛl ɛ et Kpanne ; les Naari à Gure ; les
Yaari à Kpɛl ɛ, Kparaku, Sinande ; les Kennu à Saore, Wasa, Gbeguru ; les
Ki ɔ à Niki, Sinande ; les Yango à B ɛt ɛru, Turu…

Ces clans pratiquaient l’agriculture et la chasse et observaient, chacun,
des interdits ou totems. Ils entretenaient une économie de subsistance dont le
travail n’avait pas pour but ni le rendement, ni le profit, moins encore la
rémunération. Ces activités étaient d’abord et avant tout le moyen qui
assurait la subsistance des groupes, en vue de la continuité de la lignée et de
la satisfaction corporelle et morale.

L’ensemble des clans avait une organisation socio-politique avant
l’immixtion wasangari.
II- ORGANISATION SOCIO-POLITIQUE PRE-WASANGARI

Une panoplie de termes, enrichie par les mots en usage pendant la
période coloniale, caractérisaient le pays et les hommes qui font l’objet de
notre étude. On parlait de Bariba, de Borgu et de Bargu… affectés de
nombreuses variantes dont la nomenclature complète paraît superflue, car les
groupes humains concernés par tout ce vocabulaire ne se reconnaissent pas à
travers les différentes dénominations. Ils s’appellent, eux-mêmes, les
1Baatombu et leur pays Baaruwu ou Baarutem. Bien qu’on ne sache pas
avec précision la signification de ces termes, comme d’ailleurs celle de
l’ensemble des mots utilisés à des périodes données pour identifier les
mêmes hommes, il importe d’aborder la question en procédant par
élimination.
1- Cadre et définition

Les mots Bariba, Borgu et Bargu apparurent semble-t-il dès l’ouverture
du Baaruwu aux influences diverses. Bariba (ethnonyme) vient
probablement de B ɛba ou Berba employés par les Yoruba pour désigner

1 Baatonnu au singulier.
61
leurs voisins du nord et du nord-ouest qui se trouvaient être les Baatombu.
Le régime colonial l’adopta comme une appellation commode qui devint
couramment Bariba.

Quant au mot Borgu (toponyme), il désignerait le pays des Bariba.
L’ambiguïté paraît totale car plusieurs autres groupes ethniques dont les plus
nombreux sont les Boo revendiquent à juste titre ce pays, entraînant souvent
des confusions : lorsque les voyageurs arabes écrivaient Borgawa ou
Borgouni, on ne sait pas très bien s’il s’agissait des Baatombu, des Boo ou
des deux groupes confondus. Heureusement qu’aucune des deux ethnies
n’adopta cette ethnonymie.

Reste le Bargu qui serait à la fois le pays et les hommes. Une autre
trouvaille de leurs voisins du nord, les Zarma qui alimentent par une
impropriété, un paysage lexical déjà touffu.

Dans la même veine, G. Brousseau affirmait la synonymie de "Baribas"
et "Bâ Rougous" en expliquant très savamment que "Bâ" est un titre de
noblesse équivalent, dans le langage courant, au "don" espagnol ou au "si"
1arabe . Ces malheureuses comparaisons nous éloignent considérablement
des réalités de la culture baatonnu dont l’expression verbale ignore le simple
"vous" de politesse.

P. Marty, quant à lui, n’alla pas chercher bien loin ses explications.
2L’auteur traduit "Baribas" par "Infidèles" . Quelle langue lui suggéra sa
traduction ? On ne peut retenir une proposition aussi simpliste, apparue ex
nihilo.

Puisqu’il apparaît que tous les mots pour désigner ce peuple connaissent
un emploi abusif, il faut parvenir à une revue systématique de la littérature
les concernant et interroger finalement les Baatombu pour rétablir le bon
usage et entreprendre l’exégèse d’une terminologie complexe qui prend
l’allure d’un exercice ésotérique.






1
- G. Brousseau : La Géographie, T2, n°3, sept 1904 p. 147

2 - P. Marty : Etude sur l’Islam au Dahomey, Paris, 1926, p. 157
62
2- Recherche étymologique sur les Baatombu et le Baaruwu.

L’étymologie se fonde sur les lois phonétiques et sémantiques. O.
1Bagodo a eu raison d’entreprendre -même avec des instruments d’historien-
une analyse linguistique quasiment complète qui interrogea la phonétique, la
graphie, la phonologie et la sémantique. Cet effort d’investigation fort
louable n’a pourtant pas frayé le chemin décisif qu’on peut espérer. En effet,
le débat sur l’étymologie des mots Bargu, Borgu, Bariba, Baatonnu…. a déjà
produit de longues et vaines controverses. Aucun examen, des thèses les plus
2sérieuses aux opinions les plus fantaisistes en passant par les stériles
exercices de rhétoriques, ne donne une satisfaction durable. Aucune
hypothèse n’apporte une contribution décisive susceptible de mettre en
lumière un chaînon intermédiaire ou nouveau, propre à fournir à l’historien,
un fil conducteur. Si on détecte, çà et là, dans des études sommaires, un
point lumineux, on s’aperçoit bien vite que cette lueur vacille pour s’éteindre
aussitôt.

Reprenons, par conséquent, les formulations les plus crédibles, celles de
O. Bagodo, de J. Lombard et de nous-même pour en montrer les forces et les
faiblesses, les limites qui mettent en évidence la nécessité de recourir, in
fine, à d’autres sources pour sortir de l’impasse évidente provoquée par les
matériaux conceptuels présents.

O. Bagodo fait une belle synthèse des définitions de Baaruwu et
Baatonnu proposés par des linguistes. Unanimement, tous ceux qui
traitèrent du sens de Baaruwu décomposèrent le mot en Baaru et Wu. Le
premier mot –Baaru- cache jalousement son secret ; il se refuse à toutes les
explications que fournissent sociologues et linguistes. Toutes les traductions
de Baaru apparaissent comme tautologiques lorsqu’elles ne livrent pas des
images allégoriques ou alors (le pire) ne signifient rigoureusement rien en
langue baatonnum.

J. Lombard en désignant par Borgu aussi bien les hommes que le pays
qu’ils occupent nous conduit à confondre, dans un seul vocable, l’ethnonyme
et le toponyme. Il conclut en rapprochant Borgu et Bargu à Bornou, étant
donné, affirme-t-il, l’origine bornouane de l’aristocratie bariba.


1 - O. Bagodo, Jalons et perspectives pour une approche des problèmes de
chronologie dans l’histoire du Baaruwu (Bargu) précolonial. Yaoundé, Afrika
Zamani n° spécial sur le Bénin, Codesria, 1993 pp126-129.

2
- J. Lombard : op.cit., Paris- La haye, 1965 ; O. Bagodo : op.cit., Yaoundé,
Codesria 1993 et D. M. débourou : op.cit. 1979-
63
Reste notre propre conclusion exprimée en ces termes : « Et que
signifierait Baru ? Personne ne saurait le dire. Le mot appartiendrait à la
langue des Baatombu autochtones dont le métissage avec les envahisseurs
entraîna une acculturation et une modification profonde de la langue
1originelle ».

Peut-être est-il nécessaire de produire un spécimen des explications
fantaisistes afin de les proscrire définitivement de la littérature relative à la
toponymie et à l’ethnonymie du Baaruwu et des Baatombu ? Interrogé par
2un journaliste de télévision pendant la Gaanni de 1988, El Hadj Boni
prononça les phrases suivantes : « Borgu provient de Bari gou qui signifie
cinq chevaux. A l’origine, les cavaliers se mettaient par groupe de cinq
pour exécuter les cavalcades du jour de la Gaani… ». Ces propos qui ne
reposent sur aucun fondement culturel relèvent de l’invention pure et simple.
Bari gou signifiant cinq chevaux appartient au lexique dendi. Les Dendi
seraient-ils antérieurs aux Baatombu à Niki pour que s’imposât leur langue
dès les origines ? Quelle honte y aurait-il à dire qu’on ignore tout du sujet
sur lequel l’on vous interroge ? Ce genre d’amalgame ajoute à la confusion
du public non baatonnuphone.

En tout cas, les transformations étymologiques touchant à l’aspect
graphique qui se radicalisèrent sous le régime colonial, demeurèrent le
dernier héritage des Baatombu. Le régime révolutionnaire né du coup d’Etat
militaire d’octobre 1972 corrigea la graphie en même temps que la
phonologie, mais laissa intact le problème de la sémantique. Celle-ci, sans
laquelle toute identification des Baatombu reste imparfaite apparaît comme
un défi lancé aux chercheurs et à leur science respective.

3A la suite des travaux de R. N’Tia et de E. Tiando , on sait que les
Waaba et d’autres groupes, tous en provenance de l’ouest, prirent d’assaut
èmeles flancs de la chaîne montagneuse de l’Atakora avant le XV siècle. On
identifia ces mêmes Waaba dans au moins trois sites de la vaste plaine du
Borgu, à l’est de la grande montagne : quelques implantations autour de

1 D.M. Débourou : Commerçants et chefs dans l’ancien Borgu (des origines à 1936)
ème
Thèse de doctorat de 3 cycle, Paris 1979, p. 28.

2
El Hadj Boni, instituteur à la retraite, naquit à Niki et y vécut très longtemps. Son
statut peut continuer d’abuser sur la maîtrise de l’histoire du peuple baatonnu.

3 E. Tiando : Perspectives d’approche historique des populations de l’Atakora.
L’exemple des Waaba, Tangamba, Daataba. Mémoire de maîtrise, UNB, 1978 pp.
38-40. Et, R. N’Tia : Géopolitique de l’Atakora précolonial. Yaoundé Afrika
Zamani, n° Spécial sur le Bénin., 1993, p.109.

64
Niki, deux importantes localisations, l’une à Bu ɛ et l’autre à Kp ɛdaru (à mi-
chemin entre Gbengb ɛr ɛk ɛ et Bu ɛ). Leur mouvement de repli vers l’ouest,
sous la pression probable des Wasangari a pu abuser P. Mercier qui leur
1imputa, invoquant à tort leur tradition, une origine orientale . On peut situer
ce reflux vers les sommets de l’Atakora au moment où s’affirmait le pouvoir
wasangari à Niki avec ses querelles internes, ses évictions et même ses
bannissements. Mais on ne sait pas avec précision la période de départ de
l’est vers l’ouest des Waaba, qui ne vivaient pas regroupés en un seul
endroit. Quoi qu’il en soit, ces évictions et les remplacements qui
s’ensuivirent imprimèrent au Borgu contemporain, son image.
3- Le Borgu contemporain dans la tourmente.

Les Wasangari peu nombreux à leur arrivée au Borgu s’établirent et se
multiplièrent. Contractant des mariages au sein de tous les groupes
rencontrés sur place, les Wasangari accrurent leur nombre au point de
faciliter la mise en place d’un pouvoir politique envahissant et dominateur
qui occupa une place énorme dans la vie de l’ensemble des groupes
autochtones ou primitivement installés autour de Niki ; un pouvoir qui, du
fait d’un dosage astucieux, procéda à un partage des charges et obtint une
adhésion totale et durable de tous les protagonistes, lesquels entérinèrent
l’opération. Les conséquences de cette nouvelle réalité sociologique
configurèrent le Borgu qui vit apparaître çà et là des entités politiques
constituées de royaumes et de chefferies structurées suivant un stéréotype
original qui n’existait pas en ces lieux.

Le commerce caravanier né de l’essor des pistes transsahariennes et de la
prospérité des ports de sable situés à la lisière du grand désert, prit d’assaut
le Borgu ainsi organisé ; il contribua même au développement de certains
centres politiques (Ilo, Niki…) et suscita la naissance d’autres villes comme
Kparaku, Kanni et Zugu sur la route du Gonja. Le commerce caravanier
connut des hauts et des bas, des périodes de grande prospérité et des temps
èmed’essoufflement jusqu’à la fin du XIX siècle.

Les colonisateurs européens foulèrent alors le sol du Borgu qui subit, en
profondeur, une seconde métamorphose. Cette période qui dura plus d’un
demi-siècle imposa, par l’ampleur et la rapidité des mutations introduites,
une autre évolution au Borgu. De nouvelles normes sociale, économique et
politique déterminèrent le Baaruwu qui, à partir de 1960, dans un

1
P. Mercier : Tradition, Changement, Histoire. Les « Somba » du Dahomey
septentrional. Paris, Ed. Anthropos, 1968 p. 96.
65
1mouvement national unitaire mal cultivé par le régime colonial finissant, se
mit à rechercher ses marques, balbutiant comme un enfant. Certains concepts
firent alors fortune : indépendance nationale, unité nationale, cohésion
nationale…

Ces hésitations s’inscrivaient dans un dynamisme réel mais diffus qui
caractérisait le pays baatonnu depuis plusieurs siècles. Elles consacrèrent
son ouverture sur d’autres horizons, d’autres peuples et d’autres cultures.
B- MISE EN PLACE DES DENDI AU BORGU

D’une manière générale, on connaît mal l’histoire du peuplement des
régions du Borgu. La tradition orale se restreint à l’histoire des derniers
arrivants et au processus d’édification des entités politiques qu’ils ont
réalisés.

Le groupe dendi disséminé çà et là, à travers l’ensemble du Borgu, pose
plus d’un problème sur son identification précise et la chronologie de son
établissement parmi les Baatombu. En attendant que les archéologues
repèrent et fouillent les sites d’habitation et de cimetières susceptibles de
nous renseigner davantage et avec quelque précision sur ce que Raymond
Mauny appelle « les siècles obscurs », tentons de découvrir les Dendi du
Borgu.

Qui sont donc ces Dendi ?

Pour mieux approcher cette question, il faut rappeler quelques points
connus et particulièrement éclairants de l’histoire médiévale de l’ouest
africain et esquisser, à travers une analyse socio-linguistique, l’étude de
l’organisation du milieu humain dans lequel les routes caravanières se
développèrent et fonctionnèrent.
1- Le pays dendi

« Administrativement, le Dendi à cheval sur le fleuve Niger, forme
aujourd’hui la majeure partie des deux subdivisions de Gaya et de Guéné

1 Le colonisateur inculqua aux Dahoméens l’idée d’une seule patrie, d’un seul
drapeau et d’une seule langue. Mais ces éléments de cohésion sociale tombèrent en
désuétude dès qu’ils devaient servir l’indépendance politique rendue fragile par les
Français désireux de poursuivre l’exploitation économique et la domination
politique.
66
(qui remplaça Karimama), la première au territoire du Niger, la seconde
1au Dahomey »

Cette description de l’administrateur-adjoint des colonies, Michel Perron
délimitait l’aire d’occupation des Dendi au Dahomey, mais aussi au Niger :
il s’agissait bien des deux rives du fleuve Niger où ils n’étaient pas des
autochtones. L’auteur poursuit son exposé en affirmant que « c’est à tort que
l’on donne ce nom générique de Dendi, soit à l’élément songhaï corrompu
qui habita la région, soit à l’ensemble des éléments ethniques de cette
région. Primitivement, le mot aurait désigné pour les Songhaïs la contrée
qu’ils venaient de conquérir le long des rives du Niger en descendant « le
2courant ». Dendi : « courant au fil de l’eau » .

M. Perron achevait ainsi à la fois son ethnonymie et sa toponymie
concernant les Dendi. Sur la foi de cette affirmation, on devrait se garder de
désigner par le vocable Dendi, les vagues de commerçants musulmans qui
fréquentèrent les pistes caravanières allant de Kano au Gonja et qui
traversèrent Niki, Kp ɛl ɛ et Kparaku. Ces commerçants et les intellectuels
musulmans qui les suivaient finirent par s’établir dans ces localités du
Borgu. Si les deux rives du fleuve Niger abritaient des Dendi, faut-il en
déduire que ceux-ci s’installèrent à Kanni en empruntant exclusivement les
pistes septentrionales du trafic caravanier ? Ces pistes nordiques ne
descendant pas jusqu’à Niki, Kpɛl ɛ et Kparaku, elles rejoignaient Djugu par
l’ouest en traversant Sonkpiriku, Bannikpara, Tura, Kpabiri, Kpanne,
Birini et Djugu ou Zugu avant de pénétrer le Togo et déboucher sur Salaga.
Nul ne peut alors affirmer avec certitude que cet itinéraire fut celui des
Dendi qui s’établirent à Kanni.

Examinant l’expansion des langues apparentées au mandinka –les
mandéphones– Jean Devisse et Samuel Sidibé écrivaient : «Vers l’est,
ème l’expansion est remarquable, que conduisent à la fois, après le XIV
siècle, des lettrés musulmans et des commerçants julaphones ; les uns et
les autres, suivant le grand axe qui longe la lisière de la forêt et draine vers
le nord les produits de celle-ci, sont parvenus dans la région que nous
nommons hausa et y ont apporté un dynamisme religieux et culturel
nouveau. Cette expansion vers l’est rend compte vraisemblablement de la
multiplication des noyaux mandéphones dans les savanes préforestières.
Elle explique en tout cas, le prestige dont jouit le Mali dans toutes ces
régions, prestige qui n’a pas disparu des mémoires et que perpétuent des
références à une origine « malienne » pour beaucoup de groupes et de

1 M. Perron : Le pays dendi. Bull. du comité d’études historiques et scientifiques de
l’AOF. Tome VII n°1, janvier-mars, 1924 p.51.
2 Ibidem : p.58.
67
1familles ». Ces propos viennent justifier et conforter nos interrogations ; car
il apparaît clairement que les Dendi du Borgu pourraient être des Hausa ou
des Dyula altérés qui, entrés en contact avec des peuples plus anciennement
établis cultivèrent la langue qu’ils pratiquent et qui comporte plusieurs
parlers : celui de Kanni différent de celui de Kparaku, différent à son tour
de celui de Djugu… .

De jeunes chercheurs, Imorou Bourahima et Laye Sabi Lafia, dans le
cadre d’un exercice universitaire commun écrivaient : « Les Dendi sont
2d’origine mandé. Les Hausa sont Mannè. » Quelle distinction établissent-
ils entre mandé et Mannè ? Il faut en trouver l’origine car, localisée aux
anciens caravansérails du Borgu, cette différenciation qui ne figure dans
aucun document d’histoire de l’empire du Mali, paraît factice. Les mots
Malinke ou Madingue désignent les habitants ou les sujets du Mali, lequel
signifie à son tour « où vit le roi ». D’où vient alors qu’on distingue les
Manne des Mande ?

Et que dire de Lamatou Aboudou qui écrit tout simplement : « Leur
arrivée (les Dendi) a probablement commencé avec la destruction de
l’empire de Gao en 1591. De nombreux groupes Songhaï ont longé le
fleuve pour s’installer à l’autre rive d’où le nom de "Dendi" au nord de
3l’actuel Bénin » . Ne s’appliquant à rien développer, elle n’apporte aucun
éclairage sur les Dendi du Nord-Bénin.

C’est vrai que l’expédition marocaine (la chute de Tondibi) de 1591 par
le sultan Ahmed el Mansour mit fin à l’empire Songhaï ; que les
conséquences furent multiples : la Boucle du Niger perdit son unité
politique. Mais il existait en aval du fleuve une province de l’empire Songhaï
dénommée le Dendi. A la mort de Sonni Ali en 1492, son fils Sonni Baro,
chef du parti anti-musulman comme l’était son père, lui succéda. Il affronta
la fraction pro-islamique de son armée ayant à sa tête un des généraux de son
père, le futur Askia Mohammed. Les deux en vinrent aux mains et le général
l’emporta (1493). Sonni Baro s’enfuit à Ayorou, en aval de Koukia, y
constitua avec ses fidèles le noyau du Dendi. En fait, avant la défaite de
Tondibi, le Dendi se débattait déjà au milieu de multiples difficultés
intérieures et se trouvait assailli en permanence par les voisins. Ce sont

1 J. Devisse et S. Sidibé : Mandinka et Mandéphones. Les vallées du Niger. Paris,
Pp.146-147.
2 I. Bourahima et L. Sabi Lafia : l’impact socio-économique des communautés
islamiques et chrétiennes dans la ville de Parakou. Mémoire de maîtrise, Cotonou,
UNB 1997 p.26.
3
L. Aboudou : le rôle de Kandi dans le Borgu-nord. Mémoire de maîtrise, Cotonou,
UNB 1987 p.12.
68
probablement ces populations résiduelles du Songhaï qui suivirent « le fil de
l’eau » et occupèrent les deux rives du Niger jusqu’à Illo. Ils ne pratiquaient
pas le commerce et n’avaient pas encore embrassé la religion de Mahomet.
Les Dendi du Borgu eux, professaient la foi islamique et la plupart d’entre
eux animaient le commerce caravanier.

2- Les Dendi du Borgu

Parmi les pistes du commerce qui traversaient de part en part le Borgu, il
faut retenir les deux principales qui jouèrent un rôle majeur par le volume de
leurs activités et le nombre de personnes qu’ils mobilisèrent. La première,
nordique, quittait Sokoto, passait le Niger à Illo ou Gaya puis descendait à
Kanni ou Kandi, pour continuer vers l’ouest du Borgu et atteindre Zugu-
1wangara . La seconde partait toujours de Sokoto, suivait d’abord une
trajectoire presque horizontale pour atteindre Kano avant de descendre vers
Zaria au sud ; obliquant légèrement vers l’ouest, elle passait par Busa d’où
elle prenait franchement le cap ouest qui la conduisait à Niki, Kp ɛl ɛ,
Kparaku ou Parakou puis Zugu-Wangara. Zugu, proche du pays Basari,
présentait un accès plus direct pour aller à Salaga et Kumasi éventuellement.
La situation géographique de Zugu-Wangara en fit une autre plaque
tournante du commerce caravanier au même titre que Kandi.

C’est parmi les commerçants mandéphones, Dyoula ou Wangara qui
sillonnèrent, pendant des siècles, ces pistes qu’on discerna au Borgu, des
Mande, des Mann ɛ, des Syla, des Fofana, des Ture, des Traore ou
Taruw ɛrɛ qui apparurent comme des groupes distincts. Ils sont
2probablement d’origine Sonrhaï, Soninko , Sarakole ou Bambara… .
Venant tous du Soudan nigérien jusqu’au Borgu, les événements, le temps et
la distance favorisèrent des brassages et des mélanges avec les non moins
nombreuses populations locales qu’ils rencontrèrent tout au long des pistes
caravanières.

Ces voies de commerce traversant le Borgu n’ont pas assisté au simple
passage des marchandises en voyage d’une zone à l’autre des aires immenses
qu’elles sillonnaient. Le long des itinéraires se produisirent des mutations
économiques et socio-politiques révélatrices : à tort ou à raison, on leur

1 ème
El Bekri définissait les Wangara ou Mandigo comme étant, au XI siècle, l’une
des principales tribus du Ghana. Ces Wangara furent identifiés par Raymond
Mauny, dans son Tableau géographique de l’ouest africain au moyen âge, IFAN,
1961, p.226) comme étant les commerçants mandingue et Dioula qui animèrent le
commerce caravanier passant par le Borgu.
2 Soninke au singulier donne Soninko au pluriel.
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1attribua la création de Parakou et de Zugu . Des villes se développèrent
autour des caravansérails ; les populations locales découvrirent des produits
inconnus (le kola, le sel…) ; la structure sociale des villages se transformait
en même temps que ces localités s’ouvraient largement sur le monde
extérieur.
Fort curieusement, un usage dont on ignore la source et la raison réduisit
la grande diversité des groupes engagés dans le trafic caravanier à deux
familles mandéphones : les Hausa et les Dendi. Tous deux fidèles à la foi
2islamique, les premiers se distinguèrent par des particularismes ethniques ,
tandis que les seconds se fondèrent purement et simplement dans les
populations locales et n’entretenaient pour toute différenciation qu’une
langue corrompue, le dendi, dont les variantes rappellent l’hétérogénéité ou
la multiplicité des groupes qui l’ont adoptée. On aurait eu raison, au
demeurant, de désigner ces groupes par le nom générique de Wangara.

Le vocable « dendi », consacré par une longue habitude et une erreur
persévérante, règle l’importante question socio-politique d’identification et
d’identité d’un groupe important et diffus. Mais l’historien ne trouve pas
dans ce compromis, une satisfaction absolue.

Après les Dendi, nous verrons s’installer le groupe étranger le plus
important par son nombre et son poids économique : le groupe fulbe désigné
3généralement –à tort- par le vocable peulh .
C- L’IMMIXTION DES FULBE
Connus sous l’appellation Peul ou Peulh, les Fulbe portent des traditions
complexes qui recoupent celles de nombreux autres peuples. Cet amalgame
culturel s’explique par l’immensité de la zone d’implantation des Fulbe, du
sud de la Mauritanie à l’Adamaoua au Cameroun.

Composé de communautés nomades ou sédentarisées, ce peuple dispersé
dans la zone des savanes et des hauts plateaux de cet énorme ensemble
géographique, révèle des caractères morphologiques et culturels communs,

1 L’étude du caravansérail de Kparaku nous offrira l’occasion d’approfondir cette
question.
2 Dans le chapitre consacré aux relations entre Baatombu et Hausa, nous avons
décrit quelques particularismes ethniques entretenus par ce groupe.
3 Certainement, une déformation coloniale d’un même mot ; Pular au Sénégal et en
Guinée et Pullo partout en Afrique de l’ouest. Pullo désigne l’individu, membre du
groupe Fulbe.
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