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La Société Collaborative

De
220 pages
Les technologies digitales transforment le caractère réciproque de nos rapports sociaux. De réciprocitaires nos sociétés deviennent collaboratives. A la différence de la réciprocité, la collaborativité ne crée pas de dépendance entre nos divers rapports sociaux. En situation de réciprocité, les pratiques sociales se rencontrent, se confrontent, se concurrencent au prisme des différentes médiations de leurs échanges(l'argent, la machine, l'outil). Le régime collaboratif opère à l'inverse.
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LA SOCIETE COLLABORATIVE Technologies digitales et lien social

© L'HARMATTAN, 2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-03487-7 EAN : 9782296034877

CHRISTIAN PAPILLOUD

LA SOCIETE COLLABORATIVE Technologies digitales et lien social

L'Harmattan

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions V. PERRET, O. GIRAUD, M. HELBING, M. BATTAGLINI, Les cantons suisses face au chômage. Fédéralisme et politiques de l’emploi, 2007. Virginie DIAZ, Commerce équitable, justice et développement, 2007. Géraldine BOUCHARD, Vivre avec la prison, 2007. Myriam HASHIMI ALAOUI, Les chemins de l’exil : les Algériens exilés en France et au Canada depuis les années 1990, 2007. Isabel GEORGES, Les opératrices du téléphone en France et en Allemagne, 2007. Emmanuel PLOT, Quelle organisation pour la maîtrise des risques industriels majeurs ?, 2007. Pascal LARDELLIER et Michel MELOT (dir.), Demain, le livre, 2007. Emmanuel PLOT, Quelle organisation pour la maîtrise des risques industriels majeurs ?, 2007. Martine BUFFIER-MOREL, L’emploi du temps au féminin, 2007. Lihua ZHENG, Xiaomin YANG (textes réunis par), France-Chine – Migrations de pensées et de technologies, 2006. Emmanuel AMOUGOU, Les grands ensembles. Un patrimoine paradoxal, 2006. Gabriele BUNZEL KHALIL, Identité en conflit et transaction, 2006. Virginie DIAZ PEDREGAL, Commerce équitable et organisations de producteurs, 2006. Lorena PARINI, Thanh-Huyen BALLMER-CAO et Sylvie DURRER (eds.), Régulation sociale et genre, 2006. Angel E. CARRETERO PASÍN, Pouvoir et imaginaires sociaux, 2006. YANG Xiaomin, La fonction sociale des restaurants en Chine, 2006. Gérard DESHAYS, Un illettrisme républicain, 2006. Alain CHENEVEZ, De l’industrie à l’utopie : la saline d’Arc-et-Senans, 2006. Yolande BENNAROSH, Recevoir les chômeurs à l’ANPE, 2006. Nicole RAOULT, Changements et expériences, expérience des changements, 2006.

SOMMAIRE

Avant-propos Introduction Chapitre I. Permalien Chapitre II. Durkheim-Test Chapitre III. L’univers médial Chapitre IV. Peter Pan Chapitre V. Désirs de contrôle Chapitre VI. La collaborativité Conclusion Bibliographie

9 11 35 63 87 109 133 157 177 185

AVANT-PROPOS Parler du lien social aujourd’hui mène souvent à un constat de crise, où l’on fait le point des déchirures et des fractures, vocabulaire métaphorique suspendu à l’idée implicite que l’on peut ou que l’on doit en réparer les dysfonctionnements, en recoudre les fragments. La société collaborative repose sur l’exploitation radicale de cette idée. Issue des rencontres entre lien social et technologies digitales, la société collaborative est un projet mûri depuis longtemps, dont les signes que nous observons aujourd’hui nous interrogent d’autant plus qu’ils nous touchent désormais individuellement et quotidiennement. Le discours sociologique sur la société collaborative que nous proposons ne prétend pas à une théorie sociale de la technique ou des médiass au sens convenu de ces expressions (histoire, rôle et influence sociale des médiass), même si nous y puiserons. Nous ne proposons pas non plus une sociologie de la communication, même si là aussi, nous ne ferons pas économie des travaux produits dans ce domaine. Il s’agit non pas d’amener la sociologie vers les technologies digitales, mais de faire la démarche inverse et de conduire les technologies digitales à la sociologie. Nous tâchons d’observer comment ces technologies remettent notre société contemporaine en question dans ses fondations, comment il s’en dégage un mode d’organisation sociale construit sur un principe de lien inédit. Notre thèse en découle : les technologies digitales nous font passer d’un espace réciprocitaire à un espace collaboratif des pratiques sociales, dont la caractéristique typique est de ne pas être relationnel. Il ne faut pas mal comprendre l’usage de cet attribut qui peut sonner bizarrement. Nous n’entendons pas qu’il n’y ait pas de relations au sens commun du terme, que la société collaborative serait celle de l’absence de rapports entre les gens, du règne de l’anonymat, de l’indifférence, de la coupure avec l’environnement des hommes, des choses ou des machines. Simplement, une fois mises en collaborativité, ces relations se détachent plus ou moins des contextes de la vie pratique qui leur donnaient une identité sociale. La sociologie est pleine de ce relationnel ou, pour mieux dire, de ce relationnisme, de cette rationalisation de la relation où le milieu social influe sur le parcours de vie à la satisfaction ou au grand dam des acteurs. D’ailleurs, elle lui aura trouvé de nombreux synonymes, la solidarité, la réciprocité, la mutualité, le partage, le consensus, le collectif, etc. La collaborativité n’en est pas une traduction de plus, mais un autre principe d’éco9

nomie de l’énergie sociale, un schéma d’organisation de la vie pratique qui, sans réclamer une interdépendance plus ou moins forte des déterminants sociaux, compose avec eux et les mène devant les machines et leurs réseaux. La société collaborative ne confirme pas seulement le lieu commun de la pluralité de la vie sociale, de la richesse de ses manifestations, de ses doubles sens et de ses paradoxes. Elle en exprime surtout une pluralisation possible, phénomène plus rare. Risquons une analogie : si la création in vitro prédispose à une forme inédite de famille qui n’aurait pas existé sans la biotechnologie, la collaborativité jette les bases d’un principe inédit de relation impossible sans les technologies digitales, dont nous mesurons souvent à tâtons l’impact sur nous-mêmes et notre quotidien. *** Nous remercions ceux qui ont soutenu ce travail, en particulier les collaborateurs du WP-11 du réseau Challenge mis en place dans le cadre du 6ème PCRD de la Communauté Européenne. Nous pensons aux membres de l’Institut des Sciences Économiques et Sociales de l’Université de Lüneburg, en particulier Günter Burkart et Kornelia Hahn pour nos discussions sur la technologisation de la vie quotidienne, l’hybridation et la contrôlématique. Merci également à Daniela Cerqui (Reading/Lausanne), Alain Kaufmann (Lausanne), Michalis Lianos (Portsmouth/Rouen), Ingrid Ott (Lüneburg), Cécile Rol (Bielefeld) pour leur discussion et leurs critiques. Ce travail a bénéficié d’un financement du Fonds National de la Recherche Scientifique suisse.

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INTRODUCTION Le déterminisme technologique a un long passé. Les savants affiliés envisageaient l’histoire des technologies comme si elles évoluaient selon leurs propres lois, ne répondant qu’à leurs propres buts. Les effets des technologies dépendaient exclusivement des propriétés techniques d’objets potentiellement incontrôlables et dangereux pour la société (Becker, 1992 : 26 et ssq.). Au cours des années 1980, l’analyse sociologique des innovations technologiques rompt avec ce cadre interprétatif1. Dans le même temps, elle se distancie des discours sur la liberté et le bien-être supposés que la technologie favoriserait (Fohler, 2002 : 18 et sq.). Cette double position critique se lit dans l’émergence d’une orientation historienne et analytique des approches sociologiques de la technologie, parallèle aux recherches empiriques plus traditionnelles sur l’adaptation individuelle à la technologie et sur son acceptation publique. Les technologies digitales, en particulier les technologies de communication favorisées par l’essor des technologies de l’information, occupent aujourd’hui l’avant-plan des débats. L’impression de « toujours-nouveau » qu’elles dégagent masque le projet social global plus ancien dont elles émergent et dont héritent les débats sur l’Internet et le multimédia. Souvent fragmentaires, parfois anecdotiques, les discours de spécialistes sur les technologies digitales n’ont pas fait l’objet de reconstructions systématiques, ni n’ont débouché sur une véritable problématisation en sociologie. Et pour cause, si les différents acteurs contemporains et passés du développement des technologies digitales2 se sont parfois bien connus, ils n’ont pas toujours inscrit leurs travaux les uns dans
1 La critique du déterminisme technologique, son contournement et finalement son abandon auront largement été commentés. On pourra notamment se reporter aux ouvrages classiques de Rammert, (Rammert, 1981), Lutz (Lutz, 1987), Bull (Bull, 2001 : 179-197) et Ratanen (Ratanen, 2001 : 85-105) pour de très bonnes synthèses critiques relatives à cette approche de la technologie. 2 Lorsque nous disons « technologies digitales de communication », nous ne limitons pas le champ à l’objet « ordinateur ». Toutefois, nous n’oublions pas que ces technologies digitales fonctionnent toutes sur le principe du calcul (l’algorithme) et du code (le digit binaire), base sur laquelle le projet de l’ordinateur moderne est né. Technologies digitales et ordinateur partagent un « principe », un mode d’échange que l’on retrouve aujourd’hui sous des formes très variées (la téléphonie, la radiodiffusion, la télédiffusion, les objets ménagers, etc.). Nous recourons à ce champ des technologies digitales et à son histoire ancrée dans l’émergence des ordinateurs modernes pour mieux cerner le mode d’échange spécifique qu’ils supposent et qui caractérise de manière typique le projet de société collaborative.

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le prolongement des autres. Ils ont souvent agi en parallèle sans forcément se livrer à de grandes discussions tant leur tâche a pu passer pour de l’expérimentation de laboratoire. Pourtant, leurs intuitions gravitent autour d’une idée dont tous sont apparemment familiers : la société collaborative. Qu’est-ce que la société collaborative ? L’expression de modifications affectant non seulement les manières de faire relation, mais encore le sens du lien social, ces changements étant amenés par des machines que l’homme construit, éduque et utilise pour communiquer avec lui-même et avec ses semblables. Dans son expression la plus discrète, la société collaborative suppose un principe de relation soumis à des déterminations souvent imprévisibles, voire aléatoires qui relativisent ou atténuent le liant, le collant qui résonnent dans le mot « lien », son caractère de processus, les idées de développement, d’in- ou d’évolution qu’il évoque. Disons-le en une formule compacte : la société collaborative inaugure l’ère du contact généralisé sur la base d’un lien technologique permanent, contact indifférent aux liens durables, discontinus ou perdus. Elle inaugure un reparamétrage complet des rapports sociaux, où le régime social des contacts est d’autant plus attirant qu’il est moins attachant. Les pages qui suivent nous donnent l’occasion d’aborder la société collaborative plus en détail, en commençant par rappeler qu’elle est rivée à l’ambivalence de la collaboration, thème mentionné abondamment dans la discussion des échanges médiatisés par les technologies digitales. Collaborer (cum laborare) évoque habituellement des partenaires qui se rencontrent pour travailler ensemble à un projet collectif3. Dans le contexte
3 Douglas Engelbart, ingénieur en électricité au Stanford Research Institute formé à la recherche sur les radars et inventeur du pointeur-souris est l’un des promoteurs de cette idée de collaborativité (cf. Rheingold, 1985 : 202 et ssq. ; Barnes, 1997 : 16-26). Engelbart développe ses intuitions avant-gardistes dès le milieu des années 1960. Alors qu’au début des années 1970, les experts en technologies digitales ont tendance à dire comme Kemeny : « Nous aimerions pouvoir obtenir un descriptif plus précis de la manière dont l’homme et la machine collaborent. Mais cela n’existe pas encore aujourd’hui » (Kemeny, 1972 : 51), Engelbart en possède déjà les linéaments. Il distingue la collaborativité de la coopération et de la participation comme le genre de ses espèces (cf. Engelbart, 1970 : <www.bootstrap.org/augdocs/augment-5255.htm>). Il reconnaît différents types de collaborativité liés à autant de « comités de travail » qui décident de sa forme (coopérative ou participative) et qui la « distribuent » (cf. Engelbart, 1972 : <www.bootstrap.org/ augdocs/augment-12445.htm>). Après Engelbart, on tente de préciser ces différences. Mais le propos donne plus dans la métaphore que dans le langage de l’ingénieur (cf. Silverman, 1992 : 166). Hirose (Hirose, 1995 : 45 et sq.) aura remarqué plus subtilement que la collaborativité se distingue de la coopération et de la participation, car elle ne se

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des technologies digitales, parler de collaborativité nuance l’accent mis sur l’idée de travail et insiste sur un processus plus général d’échange et de communication idéalement productive pour tous. La collaboration désigne alors la circulation des représentations, des messages et des pratiques mobilisés par des hommes ou des machines en fonction d’un objectif plus ou moins bien défini (p. ex. un projet professionnel), ou sans qu’il y ait d’objectif véritable (p. ex. une rencontre sur un forum de discussion de l’Internet). Elle oscille entre deux pôles antagonistes, tantôt stimulée et renforcée par ces technologies, tantôt poussant à les utiliser et à explorer le lien établi. Dans ce dernier cas, la collaboration se produit sur la base d’activités non seulement au moyen de, mais également sur le lien sociotechnologique. Elle suppose que l’on s’approprie la technologie, non seulement qu’on l’accepte ou que l’on s’y adapter, mais qu’on lui donne une forme, une practibilité, un caractère opératoire concret. La collaborativité illustre donc au mieux, pensera-t-on, une « refonte du social dans le technologique »4. Mais l’idée est trop réductrice ; elle ne rend pas compte de l’enjeu, où il s’agit d’inventer du lien, de refaire du social en recourant à la médiation technologique. Cette médiation est souvent perçue comme un simple moyen, un support du « travail ensemble », à l’instar du téléphone, du fax ou du courriel. Or parfois, elle stimule des activités diverses dont elle devient un moment structurant. C’est ainsi que le 16 mars 2006, le gouvernement américain en appelle à la blogosphère pour aider ses services du renseignement à analyser 48000 caisses de documents récupérées en Irak après la chute de Saddam Hussein5. Les services secrets ne pouvant pas investir
limite pas à organiser un groupe (distribution de rôles, de fonctions, assignation de tâches et d’objectifs). La collaborativité renverrait ainsi aux caractères collectifs d’un agir plus qu’à un agir collectif (cf. Makinde, 2004 : 122). De ce point de vue, elle n’a pas de frontières temporelles déterminées (un début et une fin). Elle vit des coopérations et des participations pouvant se produire n’importe quand (Wittel, 2001 : 51-76). Dans le domaine du design informatique, la collaborativité se décline d’ailleurs sous des formes de coopération et de participation qui répondent d’une méthodologie spécifique. Crow distingue p. ex. le design coopératif, où la stylisation de la technologie profite de l’apport mutuel des concepteurs et des utilisateurs de cette technologie, du design participatif basé sur l’intégration de l’utilisateur à la conception du média (Crow et al., 1997 : <http://bul letin.sigchi.org/archive/1997.2/students.html>). La distinction générale d’Engelbart reste donc d’actualité. Néanmoins, les travaux contemporains insistent davantage sur le travail effectué autour de la technologie comme moment de la collaborativité et non seulement comme moyen de collaborer. 4 L’expression est de Twidal et Nichols (cf. Twidal, Nichols, 1998 : 761-783). 5 L’information a été délivrée par l’agence AFP. Elle a été publiée en ligne le 17 mars 2006

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leur temps et leur énergie à décrypter et traduire ces documents potentiellement riches en informations, ils les ont tout simplement mis sur l’Internet à la libre consultation de chacun. Tout le monde peut collaborer avec les services secrets américains en traduisant un document, en faisant un résumé de l’information contenue dans des paquets de documents, etc. Il se crée ici un rapport social inédit entre une institution et un public indéfini, qui pose de multiples questions, dont celle-ci : qui osera ce type de collaboration ? Collaborer en recourant à des technologies digitales de communication peut stimuler la curiosité et l’intérêt ; mais à l’instar de l’exemple évoqué cidessus, elle engendre également de la méfiance. Le constat de cette ambivalence traverse les analyses de l’acceptation des technologies digitales et de leur utilisation collaborative. L’ambivalence de la collaboration Le mot collaboration évoque souvent le contexte de la Seconde Guerre mondiale, moins la collaborativité et les technologies digitales contemporaines. Collaborer, c’est se mettre au service de l’ennemi, trahir, saboter l’effort collectif6. Certes, ces idées sont contrebalancées par la publicité faite à la collaboration professionnelle, au partenariat, au travail en groupe et à la mise en place de projets collectifs, une organisation que l’on a pu mythifier7. Mais les stéréotypes ont la vie longue. Lorsque Kuhlen mène son enquête sur l’écriture collaborative, très prisée des milieux académiques et journalistiques, il précise : « Dans notre contexte, les collaborateurs ne sont naturellement pas des traîtres à la patrie, ni ceux qui travaillent avec l’ennemi »
et pouvait être lue à cette adresse : <http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3218,36751666@51-746652,0.html>. Les documents se trouvent à l’adresse suivante : <http://fmso.leavenworth.army.mil/>. 6 Ce n’est pas un constat propre au champ des technologies digitales. Ainsi, lorsque p. ex. Essen traduit l’article de Robert Selman portant sur la négociation inspirée de la psychiatrie interpersonnelle de Harry Stack Sullivan, il précise que le mot collaboration est péjoratif en allemand, même s’il suit l’usage en traduisant « collaboration » par « Kollaboration » (cf. Edelstein, Habermas, 1984 : 149, note 1). 7 L’utopie de la collaboration généralisée aura accompagné celle de la communication écologique (cf. Breton, Proulx, 2002 ; Luhmann, 2004) et on en trouve les traces dès la fin des années 1950, p. ex. dans la conférence que Foddis propose au 2ème Congrès International de Cybernétique : « les frontières sociales et nationales autrefois raisonnables, disparaîtront tandis que le principe de la collaboration, fils aîné de l’esprit chrétien, s’affirmera comme le plus valide élément d’homéostasie, contrepoison des tendances résiduelles oppresseuses » (Foddis, 1960 : 712).

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(Kuhlen, 2004 : 216). Par analogie, l’ambivalence de la collaboration dans le cadre des technologies digitales de communication renvoie au mode de participation des collaborateurs, entre rapprochement mutuel et séparation, être ensemble et se couper des autres. Reprenant différents travaux sur l’implantation des technologies digitales de communication en Afrique du Sud et en Corée du Sud, Ess indique qu’elles ne contribuent pas à créer de la collaboration (Ess, 2001 : 259-269). Elles ne font que renforcer localement et ponctuellement des contacts existants. Un problème analogue ressort des analyses du travail collaboratif assisté par ordinateur. Selon Ackerman, les collaborateurs ne s’engageraient à oeuvrer ensemble que contre rémunération (directe, indirecte, dérivée, matérielle, symbolique) du coût de cette collaboration (cf. Ackerman, 2000 : 184 et sq.)8. Dans son enquête exploratoire menée au sein d’une équipe d’ingénieurs en logiciels collaborant par l’intermédiaire d’ordinateurs, Perlow remarquera d'ailleurs : « J’ai découvert qu’en structurant le travail de sorte que des portions importantes de temps soient réservées pour que les individus puissent travailler individuellement, on augmente la productivité de l’organisation » (Perlow, 1998 : 355). L’ambivalence de la collaboration est renforcée par l’ambivalence du rapport à la technologie, menace potentielle qui pèse sur le rapport à autrui qu’elle semble pourtant stimuler. Les expériences de détournement de l’infrastructure technologique construite en vue de la collaboration professionnelle et le détournement de cette collaboration à d’autres fins donnent de nombreux exemples de cette ambivalence. Mentionnons l’un d’entre eux que rapporte Turkle, lié au développement de l’Arpanet, ancêtre de l’Internet mis au point pour favoriser les échanges entre savants, un milieu où la collaboration semble aller de soi9 : « L’Arpanet est un système de communication qui relie la majorité des ordinateurs aux États-Unis. Lorsque l’on mit en forme le réseau, l’idée était que le courrier instantané et les facilités de transmission des messages al8 Il y a de quoi remettre en question la loi technocentrée de la collaborativité proposée par Engelbart : « plus le nombre d’outils et de pratiques de travail en ligne des participants est riche [...] et plus l’usage raisonnable des techniques de collaboration croîtra rapidement » (Engelbart, 1976 : <www.bootstrap.org/augdocs/augment-33076.htm>). Bien des concepteurs et constructeurs de média digitaux récupéreront de manière stratégique l’argument de la résistance à la collaborativité pour faire croire à la neutralité de la technologie. Elle se plierait facilement aux exigences des utilisateurs. Son implantation sur le lieu de travail n’interférerait pas avec l’organisation de ce travail au sein de l’entreprise. Le problème de la collaborativité serait donc essentiellement humain. 9 Sur ce point, cf. Wellman (Wellman et al., 1996 : 227 et sq.).

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laient stimuler la collaboration entre les intellectuels des différents centres scientifiques. En fait, les choses se passèrent autrement. L’Arpanet est la plupart du temps utilisé pour envoyer des courriers et des messages. [...] Une des listes de courriers parmi les plus longues est celle des ‘passionnés de science fiction’, dont la plupart des hackers. [...] La partie prépondérante des échanges ne porte pas sur des sujets techniques, mais sur des sujets métaphysiques » (Turkle, 1984 : 222-223). Dans d’autres cas, la collaboration obtenue est bien celle attendue, mais elle se distingue clairement des rapports interpersonnels entre collaborateurs. Il s’agit de favoriser l’autonomie de la collaboration vis-à-vis des collaborateurs, sans perdre la maîtrise des effets de cette collaboration. Reprenons l’exemple de l’activité scientifique. Lorsqu’elle analyse le comportement collaboratif des physiciens dans l’expérimentation et l’écriture scientifique, Knorr Cetina note : « La structure communautaire des expérimentations élimine le sujet épistémique individuel porteur de connaissance. [...] Le medium duquel découle cette ‘mise en commun’ est la conversation qui mène à une collaboration avec soi. Cette conversation remplace l’individu comme sujet épistémique au centre de l’attention [...]. Elle constitue une nouvelle sorte de sujet épistémique, un porteur de la connaissance collective et distribuée. Aucun des individus impliqués ne sait tout, le savoir est produit [...] dans la conversation » (Knorr Cetina, 2002a : 249-250). L’ambivalence de la collaboration affecte la connaissance, son développement et son mode d’intégration au sein des processus de « fabrication du savoir » (cf. Knorr Cetina, 2002b). Les chercheurs se rencontrent pour mettre leur savoir en commun, démarche incompatible avec l’idée d’un propriétaire unique de la connaissance. Le savoir est collaboratif au sens où la collaboration en devient le représentant, le pôle de référence et le moteur de la différenciation des activités professionnelles, des interactions et des communications qui s’y rapportent. Elle opère les distinctions qui réapparaissent ensuite entre savants, technologies, activités et objectifs scientifiques10. À travers leur collaboration, ces scientifiques contribuent non seulement à la formation d’un savoir qui ne leur appartient pas. Ils lui
10 Ennals en donnait une illustration il y a déjà vingt ans à propos de la mise en place de ses projets collaboratifs et de ceux de ses collaborateurs sur l’intelligence artificielle à Kingston College, en Grande-Bretagne : « Aucun individu n’a toutes les compétences et la connaissance requises pour parvenir à une implantation réussie et aucun petit groupe ne peut complètement se suffire à lui-même. Le partage des idées et des expériences est crucial et nous avons besoin de rapports autant sur les erreurs que sur les succès si l’on veut faire avancer le travail pratique » (Ennals, 1987 : 13).

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donnent également sa spécificité et son autonomie, ils le chargent d’une identité, d’un caractère propre qui reflète leur collaboration. Ce savoir peut déboucher sur de nouvelles pistes de recherche, soulever des problèmes renouvelant le projet mis en oeuvre, le transformer, l’abandonner. Dans la tradition de l’analyse conversationnelle, Knorr Cetina ne parle pas directement de collaboration. Mais elle insiste sur le rôle primordial du dialogue et de l’entretien dans les équipes de recherche, concluant son observation de manière suggestive : « Avec Durkheim [...] on peut également dire que la conversation produit une sorte de ‘conscience collective’ ; toutefois, cette conscience collective ne provient pas d’un sentiment de ressemblance ou de point commun, mais de l’intégration réflexive d’objets et de sujets dans des discours et des formes de conversation » (idem, 2002a : 250). Autrement dit, l’appartenance à un projet scientifique collaboratif suppose une intégration différentielle de ces spécialistes et de leur pratique selon la particularité de leur contribution respective, susceptible d’être exploitée au maximum pour le bien du projet11. Collaboration distinctive Les exemples que nous donne Knorr Cetina ne cadrent pourtant pas tout à fait avec notre propos. Elle ramène l’activité collaborative à la conversation et aux relations interpersonnelles régulières entre scientifiques, sans prendre en compte l’impact des médiass de la collaboration sur cette collaboration. Elle n’analyse pas les différences entre les collaborations en face-à-face ou au téléphone, par email, par vidéo-conférence, ou encore par l’intermédiaire d’un réseau spécialisé et modifiable de type Internet, mis en place pour un projet scientifique déterminé. D’autres travaux s’attachent au type de technologie utilisée pour collaborer, insistant sur les situations collaboratives sans échange de paroles, aussi détachées que possible des rapports interpersonnels entre collaborateurs. Donnons en trois exemples : les compagnons électroniques, les robots footballeurs et les machines de guerre.

11 Dans un domaine proche des technologies digitales, la téléphonie sans fil, l’opérateur français du réseau Vodafone, l’entreprise SFR, a crée le statut de « citoyen collaborateur » pour ses salariés impliqués dans les collaborations de l’entreprise avec les associations pour la protection de l’enfance et le handicap (cf. N. Bn., 14.03.2006 : <http://www.le monde.fr/web/article/0,1-0@2-3234,36-750511,0.html>).

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a) Les compagnons électroniques : depuis 1997, de nombreux jouets électroniques interactifs sont proposés aux enfants12 ; ce sont des micro-ordinateurs représentant des personnages imaginaires (Tamagotchi) ou des animaux (grenouille, gorille et lapin pour la génération Ani Bip) ; depuis 2004/2005, ces jouets connaissent un développement important en Europe. On en vend plus de 5 millions par an, ce qui représente plus de 150 millions d’Euros de chiffre d’affaires (cf. Amalou, 2006). Dans la version simple de ces jouets, l’enfant investit la technologie, il développe des activités avec son micropersonnage ; il doit le nourrir et le promener virtuellement pour éviter de le voir dépérir et mourir. Dans les versions contemporaines, l’enfant doit éduquer et socialiser son compagnon électronique qui se fait des amis, tombe amoureux et peut même faire des bébés par infrarouge. b) Les robots footballeurs : des chercheurs en intelligence artificielle ont mis au point un test du caractère collaboratif d’une pratique pour comprendre comment une pratique en stimule une autre et ainsi de suite, jusqu’à créer une coordination de ces pratiques et au final, un comportement. Depuis 1997, ces chercheurs organisent une fois par an les championnats du monde de football pour robots de sorte à évaluer leur collaborativité (Kuhlen, 2004 : 224 et sq.). La compétition répond au principe suivant : « chaque acteur individuel [...] doit être absolument autonome, agir en fonction d’objectifs et réagir à l’environnement, tout en étant sans cesse en situation de collaboration » (idem : 225). Un manque de collaboration au sein de l’une des deux équipes se paie par la perte d’homogénéité dans la coordination des robots au sein de cette équipe et par un gain d’efficacité et de coordination dans l’équipe adverse. c) Les machines de guerre : durant la seconde guerre d’Irak, le département d’État américain DARPA (Defense Advanced Research Projects Agency), également connu pour avoir lancé les premières formes de l’Internet, développe un projet de robots militaires. Le DARPA, nous dit Eudes (cf. Eudes, 2005), veut fabriquer des robots autonomes, collaborant avec l’armée
12 Bruckman avait rendu attentif à ce phénomène, où la collaboration s’étend aux distractions des enfants (cf. Bruckman et al., 2001 : 5 ; 9). Cette situation sociale est désormais courante : les enfants se trouvent de plus en plus en présence d’une technologie digitale soit pour jouer, pour effectuer leurs tâches scolaires ou pour communiquer. Il n’est donc pas surprenant de voir les designers de technologies digitales repenser ces technologies en fonction de ce nouveau pôle collaboratif, l’enfant, considéré ici du point de vue de son rôle de collaborateur au sein de la famille, à l’école et parmi ses pairs.

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dans la récolte de l’information sur un terrain et sur un ennemi. Ce projet est d’emblée conçu sous l’angle de la délégation de la guerre à des machines, une guerre que le DARPA imagine devenir permanente. Quelles formes prendrait la pratique de la guerre dès lors que l’on remplace les soldats en première ligne par des robots ? À la différence de l’homme, le robot n’a pas de mental et donc pas d’états d’âme. Il peut tuer sans se poser de questions, attaquer sans avoir peur et de manière ininterrompue. Même s’il n’est pas invincible, il ne se fatigue pas, car sa constitution mécanique est plus robuste que l’anatomie de l’être humain (Eudes parle de robots d’une à deux tonnes). Enfin, le robot communique de l’information à d’autres robots et aux troupes humaines, dont le rôle se limite à encadrer ces guerriers du futur. Il collabore aussi bien avec les hommes que les machines. Dans ce dernier cas, les robots « utiliseront des codes informatiques très légers, et se contenteront de réseaux à bas débit, souples, faciles à installer et presque indétectables. Pour résoudre le problème du réseau, il suffirait en théorie d’augmenter au maximum l’autonomie des robots et de diminuer autant que possible la supervision humaine. Cela dit, un problème inédit pourrait alors surgir : les humains ignoreraient la teneur des messages échangés entre robots en temps réel » (idem). Ces exemples prolongent celui des physiciens de Knorr Cetina ; ils apportent chacun leur nuance et leur piment au problème de l’ambivalence de la collaboration. Dans le cadre des physiciens, il s’agit de développer plus de collaboration pour renouveler les hypothèses et les expérimentations scientifiques. Le processus de collaboration réclame des spécialisations et des spécialistes variés, donc de l’individuation et de l’individualité (cf. Knorr Cetina, 2002a : 272 et sq.). Dans le cadre des jouets électroniques et des robots (footballeurs ou guerriers), il s’agit de pousser les machines à une autonomie de fonctionnement plus grande. On optimise ainsi leur potentiel collaboratif avec l’homme ou d’autres machines, ceci pouvant améliorer la collaboration des hommes entre eux ou des machines entre elles. Dans tous ces cas, la collaboration obtenue suscite aussi bien l’enthousiasme que la crainte. Les parents des enfants possédant un micro-personnage électronique disent que le jouet peut responsabiliser l’enfant, mais craignent qu’il croie à la réalité de son personnage. Les militaires saluent le projet du DARPA comme une avancée dans la gestion des conflits armés, tout en avouant craindre de perdre le contrôle de la guerre au profit des robots-guerriers. La collaboration conserve son caractère d’obstacle, annonciateur de change19

ments. L’excitation prévaut face aux modalités potentiellement inédites d’échanges que la technologie peut favoriser, mais la peur d’une déstructuration plus ou moins forte des habitudes de vie ne disparaît pas pour autant. Avec la popularisation des technologies digitales (notamment par le biais des technologies contemporaines de communication) et avec la croissance de l’implantation des réseaux, la collaborativité concerne potentiellement tout le monde. Elle apparaît dans le couple, dans la famille, à l’école, elle investit aussi bien le travail que les loisirs13, où elle concurrence d’autres modes de socialisation et d’organisation des groupes sociaux, en particulier ceux qui supposent la co-présence14. Elle opère par codage de nos rapports sociaux référés désormais à des contextes collaboratifs, où s’établissent les critères de la différenciation et de l’intégration sélectives de nos pratiques. Fabriquer la collaboration Les sciences de l’ingénieur et les sciences cognitives ont pris cet enjeu général de la société collaborative très au sérieux, car elle offre l’opportunité de stimuler la réflexion sur l’idée de « cognition distribuée » (Anderson et al., 1993 : 1003 ; Wright et al., 2000 : 3). L’expression est d’ailleurs chargée d’une ambivalence analogue à celle de la collaboration : la cognition rappelle la dimension individuelle, le plus souvent réduite à une capacité de calcul nécessaire au traitement de l’information ; la distribution évoque un « réseau de personnes et d’artefacts technologiques impliqués dans le travail » (Wright et al., idem ; nous soulignons). Ce réseau est un foyer de collaborations, de pratiques d’échange visant la mise en oeuvre et la mise en forme du lien technologique, qui tranche radicalement avec les relations en face-àface, au téléphone, par correspondance, etc., ce pourquoi il faut « l’équiper des concepts adéquats de temps et d’espace collaboratifs » (Pankoke-Babatz, 1994 : 390).
13 Du point de vue de la collaboration, ces contextes se différencient du champ professionnel (entreprises, universités, administrations, etc.), car ici l’utilisation de la technologie digitale ne se réduit pas à résoudre un problème, ou à répondre à une demande. Dans ces contextes, « les utilisateurs veulent rarement obtenir des réponses définitives [à leurs besoins ; CP] – ils préfèrent au contraire soutenir un processus de dialogue et d’évolution d’idées » (Churchill et al., 1999 : 17). 14 Dans la collaboration médiatisée par les technologies digitales de communication, la relation asynchrone, où la pratique de la communication ne suppose aucune unité de temps, de lieu ou d’action, aurait tendance à chasser la relation synchrone. Sur ce point, cf. l’étude d’Antillanca et Fuller (Antillanca, Fuller, 1999 : 4).

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Dans la littérature sur l’usage des technologies digitales de communication, on pourrait s’attendre à trouver un écho favorable à cette idée, où l’on fabrique de la collaboration par mobilisation de l’intelligence collective. Ainsi, pour Olson et Olson, l’avenir de la collaboration supposera le déploiement des technologies digitales de communication dans tous les domaines de l’existence. D’ailleurs, les auteurs n’hésitent pas à recourir à des expressions provocatrices, comme celle-ci : « nous ne devons pas tomber dans le piège de tenir les interactions de face-à-face pour l’étalon-or » (Olson, Olson, 2000 : 166)15. Mais leur enthousiasme n’est pas partagé. Lorsque Kraut présente les résultats de ses recherches sur l’usage de la téléconférence dans les équipes scientifiques, il remarque à la manière de Knorr Cetina que « l’établissement et le maintien de la relation personnelle est la glu qui tient ensemble les pièces de l’effort de recherche collaboratif » (Kraut et al., 1987/1988 : 53). Quand à la fin des années 1970, la téléconférence se popularise, elle doit permettre d’économiser les coûts financiers et les coûts en temps induits par les déplacements professionnels des employés. Or, elle a pour effet de perturber la communication soit en induisant une réduction des contacts interpersonnels, soit, à l’inverse, en provoquant leur surinvestissement. Nickerson, qui s’exprime à la même époque que Kraut sur un problème identique à propos de la collaboration en entreprise, pense en revanche que la téléconférence peut améliorer la collaboration à condition que le groupe de conférenciers soit très hiérarchisé. Elle rend alors le processus de décision plus collectif (Nickerson, 1986 : 184). En effet, non seulement les collaborateurs ont plus de liberté d’action et d’expression visà-vis des leaders du groupe. De plus, ils ont l’impression que leur contribution individuelle est mieux prise en compte dans le processus de décision. La collaborativité dans un groupe de travail hiérarchisé relativise le lien entre les échanges dans ce groupe et la hiérarchie de ses membres. Un effet apparemment paradoxal de la collaborativité, nous disent les auteurs, est que la décision n’est pas plus facile à prendre, même si la collaboration fonctionne mieux. Voilà pourquoi l’attitude vis-à-vis des technologies digitales de communication reste fondamentalement ambivalente.

15 La même idée apparaît déjà chez Schudson, qui considère impossible de recourir au modèle du face-à-face pour comprendre les conversations en contexte médiatisé par les technologies digitales. Les deux modes de communication ne répondent pas d’une interaction comparable, conclut l’auteur sans plus de précision (cf. Schudson, 1978 : 320-329).

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Dix ans après les analyses de Kraut et de Nickerson (une à deux générations plus tard en termes technologiques), Forlizzi et Franz font un constat analogue. Chargés de mettre en place un projet local d’évaluation de l’usage de l’Internet, ils décident d’enquêter auprès d’autres chercheurs sur la base d’une collaboration à distance. Or, ils remarquent rapidement que l’opération nécessite bien plus de contacts en face-à-face qu’ils ne l’avaient d’abord envisagé. « Interagir en face-à-face ne crée pas seulement de la compréhension [...], mais construit également des relations » (Forlizzi, Frank, 1999 : 7)16, un constat anticipé par Rada, qui remarque à propos de l’édition et de la publication de textes en ligne : « Dans un projet complexe d’écriture collaborative, les groupes utilisant la médiation de l’ordinateur doivent travailler plus dur et communiquer sur le long terme, faisant face à d’importantes difficultés dans la coordination de leur travail par rapport aux groupes qui se rencontrent en face-à-face. Néanmoins, les contributeurs opérant par la médiation de l’ordinateur dirent que cette forme de communication offrait les moyens de travailler de manière indépendante et satisfaisante sur des résultats provisoires » (Rada, 1995 : 115). La réunion des compétences individuelles au sein d’une forme d’intelligence collective dont on espère l’avènement induit des séparations multiples entre : a) investissement du lien technique et échanges de personne à personne ; b) collaboration et travail individuel ; c) collaborateurs et « collabos » potentiels, susceptibles de saper l’effort collectif. Des travaux exposés ci-dessus, retenons que la sociabilité de la séparation qui s’y esquisse ne conduit pas à une rupture entre collaborativité et lien social. Mais relevons des différences profondes entre les deux modes principaux de la collaborativité dans le champ des technologies digitales, soit que l’on envisage la médiation technologique comme un outil, comme un moyen en vue de collaborer, soit qu’on la considère comme un moment de la pratique collaborative, où l’on investit la technologie digitale et l’on y tra16 Gill tient un propos analogue, considérant que bien souvent, la collaboration médiatisée par une technologie de communication prolonge le face-à-face. Comme une étude menée dans une manufacture japonaise recourant de manière importante à la vidéo-conférence l’illustre, « Le groupe prend des décisions par consensus lors de rencontres en face-à-face et il utilise les emails pour y suppléer » (Gill, 1999 : 231).

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