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La Société d'exclusion

De
272 pages
La profusion des discours sur l'exclusion ne serait-il pas l'aveu d'une impuissance intellectuelle et politique à saisir et maîtriser un phénomène dramatique pour nombre de nos concitoyens ? A partir de la critique de ces discours, et s'appuyant sur l'analyse de faits sociaux, cet ouvrage tente de clarifier le débat et de construire une problématique de l'exclusion. L'exclu n'est pas hors de la société. Il est partie prenante d'un rapport social dans lequel il occupe une position spécifique. En multipliant les dispositifs, les politiques contribuent à ce positionnement en fabriquant des circuits d'exclusion. Le passage d'une société qui exclut à une société solidaire suppose des remises en cause politiques, culturelles, idéologiques, organisationnelles.
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LA SOCIETE D'EXCLUSION
Comprendre pour en sortir

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot Dernières parutions
J.- Y.MÉNARD, Jocelyne BARREAU, Stratégies de
modernisation et réactions du personnel, 1997. Aorent GAUDEZ, Pour une socio-anthropologie du lexte littéraire, 1997. Anita TORRES, La Science-fiction française : auteurs et amateurs d'un genre littéraire, 1997. François DELOR, Séropositifs. Trajectoires identitaires et rencontres du risque, 1997. Louis REBOUD (dir.), La relation de service au coeur de l'analyse économique, 1997. Marie Claire MARSAN, Les galeries d'art en France aujourd'hui, 1997. Collectif, La modernité de Karl POLANYI, 1997. Frédérique LEBLANC, Libraire de l'histoire d'un métier à l'élaboration d'une identité professionnelle, 1997. Jean-François GUILLAUME, L'âge de tous les possibles, 1997. Yannick LE QUENTREC, Employés de bureau et syndicalisme, 1998. Karin HELLER, La bande dessinée fantastique à la lumière de ; l'anthropologie religieuse, 1998. Françoise BLOCH, Monique BUISSON, La garde des enfants. Une histoire de femmes, 1998. Christian GUIMELLI, Chasse et nature en Languedoc, 1998. Roland GUILLON, Environnement et emploi: quelles approches syndicales ?1998. Jacques LAUTMAN, Bernard-Pierre LÉCUYER, Paul Lazarsfeld (/90/-1976), 1998. Douglas HARPER, Les vagabonds du nord ouest américain, 1998. Monique SEGRE, L'école des Beaux-Arts 19ème, 20ème siècles, 1998. CamiIle MOREEL, Dialogues et démocratie, 1998. Claudine DARD Y, 1dentités de papiers, 1998. Jacques GUILLOU, Les jeunes sans domicile fixe et la rue, 1998.

@ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-6471-8

Collection Logiques Sociales

Gilbert CLA VEL

LA SOCIETE D'EXCLUSION
Comprendre pour en sortir

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y I K9

A mes parents,

qui m'ont appris que la pauvreté peut être source de richesse morale et spirituelle dans la mesure où elle oblige à discerner l'essentiel dans une lutte permanente pour la dignité.

A Marie-Pascale,

à qui je dois la rédaction de cet ouvrage et avec qui je partage quotidiennement combien la condition permanente d'insécurité sociale comporte le risque de conduire à la misère sous toutes ses formes, matérielles, morales et symboliques, enfermant ainsi les personnes dans une position insoutenable qui atteint au plus profond leur dignité, mine et interpelle l'humanité elle-même.

PREFACE
de Jean-Michel BELORGEY

Qu'entend-on par exclusion? Et si, par delà les différentes formes de discours qui se réfèrent à cette notion, celle-ci correspond à une réalité, quelles formes emprunte-t-elle? Qui sont les exclus, et au terme de quels processus sont-ils réduits à cette condition? Plus précisément encore, qui porte la responsabilité de l'exclusion? Et quelle part y prennent le système économique, le système juridique et les différents dispositifs institutionnels, stratégies de réparation et de prise en charge des exclus comprises? Il a, depuis une vingtaine d'années, beaucoup été écrit sur ces différents thèmes, de manière inégalement propre à favoriser une élucidation du débat; soit que la référence à l'exclusion fonctionne comme esquive, comme procédé pour éviter de nommer d'autres phénomènes; soit qu'elle prétende rendre compte de façon exagérément globale de différentes catégories de transformations sociales; parfois simultanément dans ces deux perspectives. C'est donc une gageure de tenter, en quelques 250 pages, de restituer l'émergence d'un débat à la fois prégnant et fréquemment confus, de caractériser les signes et processus de l'exclusion vécue, et d'essayer de fixer les bases d'une réflexion intellectuellement plus rigoureuse, susceptible de déboucher sur une action mieux inspirée. Gilbert Clavel s'acquitte de cette gageure avec une sobriété et une efficacité tout à fait remarquables. On sent que l'enjeu de

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l'exercice est pour lui vital, et que, désireux de faire justice à un sujet trop sérieux pour autoriser les amalgames, mais aussi le reflux devant la complexité, il a mobilisé le meilleur de son expérience de militant et de travailleur social, une expérience qui l'avait déjà conduit, il y a vingt ans, à soutenir une thèse sur les cités de transit. Ceux des lecteurs qui ne sont pas entraînés à une réflexion sur le sujet découvriront, dans les pages qui suivent, tout à la fois une présentation très éclairante du contexte historique dans lequel le concept d'ex.;lusion s'est progressivement affirmé, sur le terrain politique et sur le terrain sociologique, en dépit de la concurrence d'autres concepts (marginalité, inadaptation, pauvreté), ainsi qu'une description des progrès de l'exclusion en matière de logement et de cadre de vie, en matière de travail, en matière de santé, et en matière scolaire. Mais la lecture du texte de Gilbert Clavel ne devrait pas laisser indifférents des lecteurs plus expérimentés. L'analyse à laquelle il se livre de la part respective du droit, et de l'ignorance ou du mépris du droit dans l'instauration et la consolidation de situations de précarité, puis d'exclusion, la mise en évidence à laquelle il procède du subtil dosage d'aide et de répression qui caractérise les différentes formes d'action collective tournées vers les exclus, témoignent, autant que d'intuitions très fines, d'une excellente familiarité critique avec l'ensemble de la littérature scientifique disponible. Son esquisse de modèle de l'articulation perceptible entre pauvreté, précarité et exclusion est de nature à favoriser le dépassement nécessaire de différentes catégories d'approches, notamment bureaucratiques, ou économistes. Sa typologie des indicateurs, objectifs (qualification, emploi, importance et nature des revenus, situation du point de vue du logement et de la santé), mais aussi symboliques retraçant les différents degrés de vulnérabilité ou de fragilité sociale, et les différentes étapes des trajectoires, individuelles et collectives, d'exclusion et d'enfermement dans l'exclusion, constitue une synthèse, non seulement intellectuellement éclairante, mais susceptible de guider l'action, d'analyses et de réflexions souvent dispersées ou fragmentaires.

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Ce n'est, enfin, pas seulement, à l'évidence, par souci de dire son indignation, de donner forme à un modèle théorique, mais d'évaluer avec exactitude, d'une part les contraintes pesant sur un renouveau des stratégies, d'autre part, en creux, les opportunités exploitables que l'auteur s'attache, avec une grande précision, à décrire la logique et le jeu des différentes sortes de marché, la différenciation, la hiérarchisation et le cloisonnement des filières, la segmentation des publics. Ce que veut Gilbert Clavel, c'est faire ressortir la nécessité d'un désenclavement des interventions tournées vers les exclus, d'une restructuration, à la lumière du défi de l'exclusion, des politiques de développement économique et des différentes politiques sociales de droit commun, une restructuration au terme de laquelle les exclus seraient au centre de tous les choix et aussi des processus de choix, au lieu d'être en général ignorés, si ce n'est quand il s'agit de corriger, a posteriori et pauvrement, les effets de choix primaires, pour l'essentiel meurtriers, sans être au demeurant, sur ce terrain non plus, consultés sur la façon de s'y prendre. L'appel au passage d'une société d'exclusion à une société solidaire sur lequel s'achève l'ouvrage peut assurément passer pour utopique, mais sans doute n'est-ce, en effet, qu'au prix d'une véritable conversion de perspectives qu'on triomphera d'un phénomène où une société schizophrène, tout en y reconnaissant le signe des impasses où elle s'est laissée acculée, persiste aussi à enraciner largement son système de valeurs, un système dans le cadre duquel la valorisation des uns passe par la dévalorisation des autres, la légitimation des uns par la délégitimation des autres. La vérité est que la société française et ses pouvoirs publics pleurent sur l'exclusion, et sur le défaut de cohésion sociale, quittes à susurrer, chaque fois que l'occasion s'y prête, que si les pauvres faisaient eux-mêmes plus d'efforts, peut-être le seraient-ils moins. Mais que chaque nouveau choix dont on accouche est un choix séparateur, répressif, minorant pour la dignité et la citoyenneté d'un nombre toujours croissant de personnes ou de groupes, et pas seulement les déjà exclus, mais

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les pauvres et les précaires, et que toutes sortes d'opérateurs publics, au lieu d'avoir à cœur de faciliter la vie de ces personnes ou de ces groupes, à tout le moins de ne pas la leur gâcher, pèsent intolérablement sur elle. Ce n'est pas, en effet, qu'en matière de statut des étrangers, mais dans bien d'autres (interprétation de la clause d'isolement, quand elle est la condition de l'accès à une prestation sociale par exemple, mise en œuvre de l'obligation alimentaire, quand elle est requise pour l'accès à d'autres prestations) que fonctionne trop souvent, à l'ordinaire, même quand le droit est raisonnablement protecteur, cette logique du soupçon, cette négativité du regard dont parle fortement Gilbert Clavel, cette dissuasion clandestine qu'on se refuse à nommer et qui pourtant fait des ravages. Aussi bien, pour une main tendue, s'en lève-t-il dix qui contribuent à enfermer les exclus ou les précaires dans la condition, la position qui est la leur. Encore l'auteur ne s'est il pas attardé sur la question du surendettement, ni sur celle des stratégies de maintien de l' ordre (arrêtés antimendicité, et chasses aux pauvres de toutes natures), ni sur celle de la condition pénitentiaire. Et s'est il sagement gardé, il a eu raison, son message y aurait peut-être pris un tour d'âpreté et d'amertume qui l'aurait affaibli, d'explorer trop avant les formes de harcèlement qu'il s'est, pudiquement, borné à repérer. Si, pour venir à bout de la société d'exclusion, il faut, avant de promouvoir les reconversions nécessaires, tout d'abord en reconnaître la nécessité, et, pour ce faire, développer de nouvelles compréhensions, la contribution qu'apporte, avec ce livre, Gilbert Clavel à l'effort collectif est une contribution décisive. Parce que volontaire, rigoureuse, fraternelle, et, en un sens sereine.
Jean-Michel BELORGEY 18 décembre 1997

INTRODUCTION

Parler d'exclusion semble devenu un lieu commun, un concept à la mode, un terme fourre-tout) . Or, pour le sociologue, l'émergence d'un mot et des discours qui le portent est un Jait social; porteur de sens il mérite d'être interrogé: quelles conditions sociales président à sa formation? Qui parle d'exclus, qui est exclu et comment le devient-on? Y a-t-il des glissements sémantiques de son usage? Quels processus tente-t-on de décrire? Quelle est l'efficience de cette notion: que dénonce-t-elle ? Que fait-elle advenir? Quels enjeux de société révèle-t-elle ?.. La matière ne manque pas à l'observation critique du chercheur. En 1979, alors que peu d'écrits s'intéressaient à ce problème, nous avions soutenu une thèse précisément intitulée « La question de l'exclusion sociale: le cas des cités de transit ». Ce travail n'a jamais été publié. Or l'évolution de la société vers plus de précarité, de pauvreté, d'exclusion - que professionnellement nous côtoyons tous les jours - a conforté notre conviction que les analyses et hypothèses émises alors au sujet d'un cas particulier (les cités de transit) étaient plus que jamais d'actualité et généralisables.

1. Y a-t-il des exclus? L'exclusion en débat, Revue Lien social et politique, n° 34, éditions ENSP, Rennes, 1996

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L'objet de cet ouvrage est de tenter modestement - avec les moyens qui sont les nôtres et ne relèvent pas d'un institut de recherche - de critiquer et clarifier la notion d'exclusion, d'analyser les processus qui conduisent à des situations extrêmes, d'en donner une vision globale formant un corps d'analyses cohérent susceptible d'éclairer le fonctionnement de nos sociétés, et - pourquoi pas - des pratiques sociales. Ce travail critique a pour ambition de circonscrire une problématique de l'exclusion et d'en esquisser une théorie. Les résultats sont-ils à la hauteur de nos intentions? Au lecteur d'en juger. La méthode, les analyses, les essais de théorisation nous permettent en tout cas de décrypter ce que nous appelons la société d'exclusion, et d'aborder quelques points de réflexion sur les conditions du passage à une société solidaire, que nous appelons de nos voeux.

Première partie

L'EXCLUSION SOCIALE:
POSITION DE LA QUESTION

CHAPITRE 1

LES DISCOURS

SUR L'EXCLUSION

Depuis une vingtaine d'années, le terme d'exclusion sociale tend à se substituer à celui de pauvreté pour traduire certaines formes de dysfonctionnements de la société moderne. Ce changement de terminologie a une signification: il traduit une manière nouvelle d'appréhender le problème de la pauvreté dans un contexte économique et social en pleine mutation. Plus fondamentalement il appelle à un renouvellement de la question sociale. Cependant, à y regarder de près, le mot « exclusion» n'a pas le même sens pour tous ceux qui en usent; il paraît donc important d'examiner les différentes manières dont on a posé la question de l'exclusion sociale; l'analyse des différents discours, situés historiquement, permet d'identifier les acteurs du débat (qui parle), son objet (qui est exclu? ou plus exactement qui exclut qui ?), la manière dont les acteurs posent le problème (de quelle sorte d'exclusion s'agit-il ?) et pensent le résoudre (quelle stratégie ?). Il apparaîtra des discours différents tenus par des acteurs différents, les divers modes de position du problème étant relatifs aux diverses fonctions du discours: fonction idéologique d'occultation ou fonction critique de la réalité sociale. Le champ de la question étant circonscrit il sera alors possible d'esquisser une problématique de l'exclusion sociale.

16 I. Le débat sur l'exclusion tion. J. Genèse du débat: sociale: identification de la ques-

le déplacement

de l'objet.

Historiquement, l'on peut considérer le Mouvement Aide à Toute Détresse (ATD Quart-Monde) comme le promoteur, dès les années 60, de la notion d'exclusion sociale) ; instrument de dénonciation d'un scandale et outil de travail du Mouvement, elle a été forgée à propos d'un problème spécifique: l'existence de bidonvilles et la production d'un sousprolétariat urbain dans une période de forte industrialisation. L'action du Mouvement en direction des milieux politiques et parlementaires a permis la pénétration de cette notion dans ces milieux. Mais l'apparition d'un débat public sur l'exclusion sociale durant l'année 1974 (parution du livre Les Exclus de R. Lenoir, de Vaincre la pauvreté dans les pays riches de Lionel Stoléru, numéro spécial de la revue Droit Social, etc.) montre à l'évidence que la notion d'exclusion sociale est reçue par les milieux politiques de l'époque dans un sens radicalement différent: l'exclusion est purement et simplement confondue avec l'inadaptation. C'est le livre de René Lenoir qui opère le glissement du discours et en popularise l'usage; l'objet social est déplacé: à la catégorie socio-économique de sous-prolétaires est substituée celle, médico-juridique et sociale, d'inadaptés. Ainsi se développe un discours généreux et humaniste, déconnecté de l'analyse socio-économique, se conformant par là à l'idéologie libérale confrontée à la fin du mirage de la croissance et aux premiers symptômes de la crise. Avec l'arrivée de la Gauche au pouvoir appelée à gérer cette crise qui perdure et dont les conséquences sociales vont en s'aggravant, l'usage socio-économique de la notion d'exclusion est réhabilité, mais dans un sens élargi au nouveau con-

I. Jules Klanfer, L'Exclusion sociale, éditions Science et Service, Paris, 1965

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texte marqué par le développement de la vie précairi : associée aux notions de pauvreté et de précarité par le rapport Oheix (1981), puis par le rapport au Conseil économique et social de J. Wrésinski sur la Grande pauvreté et précarité économique et sociale (1987), son objet se déplace vers les pauvres de la crise et plus généralement vers les milieux défavorisés; elle apparaît comme un déterminant qualitatif du couple pauvreté/inégalité ; plus précisément elle signifie la disqualification sociale d'un nombre de personnes de plus en plus important qu'il s'agit de réinsérer socialement et professionnellement. Ainsi se trouve-t-on en présence de trois discours sur l'exclusion, développés à partir de situations historiques particulières, portés par des acteurs se référant à des cadres de pensée différents, contradictoires quant à leur objet, quant à la manière de poser le problème, quant à l'identification des « exclus », quant aux stratégies de luttes à adopter: le discours promoteur de l'exclusion sociale du Quart-Monde, le discours libéral sur l'exclusion/inadaptation, le discours socialiste sur I' exc lusion/précarité/pauvreté/inégalités. Méthodologiquement il sera traité d'abord du second dans la mesure où les discours du mouvement ATD et de la Gauche ont une fonction critique par rapport au discours sur l'inadaptation du fait qu'ils se réfèrent tous deux a une lecture socio-économique des faits sociaux précisément occultée par l'idéologie libérale.
2. Le discours libéral sur l'exclusion comme inadaptation.

Le discours sur l'exclusion/inadaptation est développé par des membres du gouvernement de Droite des années 1970/ 80 (R. Lenoir, L. Stoléru) et il n'est pas étonnant qu'il s'impose comme discours dominant sur l'exclusion, dans un double sens. D'une part il est déterminant de la politique officielle et l'on en retrouve de nombreuses traces dans les documents des VIe et
2. Agnès Pitrou, La vie précaire. Des familles face à leurs difficultés, éd. CNAF, Paris, 1978

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Vile Plan (rapports de la commission d'Action Sociale et de l'Habitat du VIe Plan; rapports de la commission Inégalités sociales du Vile Plan). D'autre part il s'impose à des membres du Parti socialiste (J. Attali, 1. Delors, J.M. Belorgey) et de mouvements critiques plus radicaux (G. Mury, le CERF!...) comme le montre le débat organisé par la revue Droit Social en novembre 19743 : tous les participants tiennent approximativement le même discours humaniste centré sur la confusion entre exclusion et inadaptation. Si, sur ce point, les oppositions traditionnelles entre partis s'estompent c'est sans doute parce que le discours sur l'exclusion n'est pas tenu par les organisations elles-mêmes qui n'ont pas alors intégré cette notion, hormis la CFDT, mais par des personnalités s'y rattachant individuellement. A noter l'absence de tout représentant du Parti Communiste dans ce débat. Ce type de discours repose sur le postulat « qu'il n'existe pas de différence objective entre la notion d'exclusion et celle d'inadaptation» ; le terme d'exclus désigne les différentes catégories (médico-juridiques) d'inadaptés: pauvres, handicapés physiques ou mentaux, personnes âgées, cas sociaux, marginaux involontaires (immigrés, délinquants, accidentés, habitants de logements insalubres...) ou volontaires (clochards...), etc. L'inadaptation viendrait des déficiences des institutions (familles, Aide sociale, système fiscal, école...), des environnements urbains et sociaux, de la croissance et des mutations technologiques trop rapides, de certaines structures sociales (complexité administrative), mais aussi des travailleurs sociaux, quand les exclus ne sont pas eux-mêmes les responsables mé. ritants de leur exclusion. La réduction de l'inadaptation consisterait dans des modifications du système social, selon des stratégies particulières suivant la localisation des facteurs de l'inadaptation et en relation avec chaque catégorie d'exclus: stratégie technocrati3. Revue Droit Social, n° spécial sur L'exclusion sociale, sous la direction de 1. M. Belorgey et 1..1. Dupeyroux, novembre 1974

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que de transferts sociaux pour combattre la pauvreté, stratégie de la participation associative pour lutter contre l'inadaptation de type médico-sociale, stratégie des modèles de croissance, stratégies « radicales)} de luttes urbaines... Dans ces stratégies, quelle est la place faite aux exclus ? Ces derniers sont traités en objet: objet de décision technocratique, enjeu politique, témoins de revendications ou de luttes faites en leur nom, objet d'une thérapeutique visant à modifier leurs comportements; c'est en ce dernier point qu'apparaît la logique du discours sur l'exclusion/inadaptation: alors que celui-ci donne l'illusion que l'objet du changement, auquel sont conviés à coopérer les citoyens, les associations, les travailleurs sociaux dans un esprit de solidarité avec les exclus, concerne la société dans son ensemble, en réalité, ce sont les « exclus)} qui doivent être changés par un traitement médicosocial approprié sous l'égide de l'Etat thérapeute. 3. Le discours promoteur: Monde. l'exclusion sociale du Quart-

Le discours tenu par le Mouvement Aide à Toute Détresse, promoteur de la notion d'exclusion sociale dès les années 1957, apparaît comme critique par rapport au précédent; les exclus ne sont plus assimilés à des catégories médicojuridiques (celles des DDASS, Directions départementales de l'Action sanitaire et sociale), mais identifiés comme catégorie socio-économique: les sous-prolétaires ou Quart-Monde. Celui-ci se définit comme « la population la moins instruite, non ou à peine qualifiée au travail, celle qui est souvent sousemployée, en chômage ou malade, a les revenus les plus bas; celle qui accède le plus difficilement à un logement décent et moderne, et dont les retards scolaires des enfants sont inquiétants dès les premières années de l'école primaire, ( ), population la moins représentée dans nos institutions, parce que les syndicats ne l'atteignent pas, que les organisations familiales la connaissent tout au plus pour la prendre en tutelle et que ses intérêts pèsent moins lourds que ceux des autres dans les pro-

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grammes des partis politiques »4. Le Quart-Monde constitue donc un objet social circonscrit en référence à ses dimensions économiques, politiques, idéologiques, culturelles, et à sa position dans la stratification sociale. En privilégiant la notion d'exclusion plutôt que le terme d'exclus, ce discours met en avant l'idée d'un processus : il existerait une ligne de partage qui passe à travers toutes les structures et les institutions de la société (logement, travail, école...), mais aussi à travers les attitudes et les comportements des acteurs sociaux. Phénomène inhérent aux structures comme à la culture, la source de l'exclusion ne saurait être localisée exclusivement dans la classe dominante: toutes les classes ou couches sociales participent à l'exclusion du Quart-Monde. Force est de constater que la classe ouvrière, dès l'origine, n 'a pas soutenu la cause des travailleurs les plus paupérisés (le lumpenprolétariat), que les couches moyennes détournent à leur profit les efforts faits en faveur des plus pauvres (services sociaux, crèches, écoles...), que tout le monde juge les plus démunis de son temps comme une catégorie dangereuse, inférieure et asociale. Le combat contre l'exclusion suppose « une transformation fondamentale des conditions qui créent l'exclusion et donc de la société tout entière». Il doit être mené à tous les niveaux: solidarité avec les exclus par « une expérience de vie commune» ( les permanents du Mouvement ATD sont tenus à vivre au milieu du Q.M.), rigueur scientifique (le mouvement dispose d'un Institut de Recherches), action politique globale (en direction des institutions locales, nationales et internationales). La solidarité avec le Quart-Monde implique que les sous-prolétaires soient véritablement les coacteurs de luttes par lesquelles ils s'approprient leur histoire.

4. Joseph Wrésinski, Préface au livre de Jean Labbens, Le Quart-Monde. la condition sous-prolétarienne, éditions Science et Service, Pierrelaye, 1969

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4. Le discours politique depuis 1981 : de la nouvelle pauvreté à la fracture sociale. Alors que les livres de R. Lenoir « Les exclus »5 et de L.Stoléru «Vaincre la pauvreté dans les pays riches»6 sont, chacun à leur manière, une réflexion sur l'exclusion liée à un contexte de croissance, alors que le Mouvement ATD QuartMonde provoque une réflexion sur les catégories sociales situées au plus bas de l'échelle sociale dont l'existence et les conditions persistent au delà des fluctuations économiques, la Gauche arrivant au Pouvoir en 1981 se trouve confrontée à un contexte social et économique affecté par près de dix années de crise. Des ménages se trouvent en situation de plus en plus précaires; les bureaux d'Aide Sociale et les institutions caritatives accueillent des groupes nouveaux fragilisés (jeunes, femmes seules, chômeurs de longue durée, familles en difficulté...); cette fragilité ne se traduit pas seulement en termes d'appauvrissement monétaire mais elle induit l'apparition et la généralisation de comportements qui étaient ceux de groupes traditionnellement marginalisés et minoritaires. On prend conscience que la crise n'est pas seulement économique mais que le tissu social et culturel lui-même est atteint et se transforme. Le malvivre des banlieues est symptomatique et pose le problème de la ségrégation et de la cohésion sociales. Les exclus, ce sont donc les pauvres de la crise, expression préférée par le Premier Ministre Laurent Fabius à celle de «nouveaux pauvres»; et plus généralement les milieux défavorisés souvent regroupés dans les grands ensembles ou les quartiers déshérités, et plus durement touchés par le chômage. L'exclusion s'enracine dans les inégalités socioéconomiques et culturelles, accrues par la montée de la précarité. Elle se définit comme rapport à un mode de vie dominant ré5. René Lenoir, Les Exclus, Seuil, Paris, 1974 6. Lionel Stoleru, Vaincre la pauvreté dans les pays riches, Flammarion, Paris, 1974

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pandu dans les pratiques sociales et diffusé par les médias, auquel certaines couches sociales ne sont pas objectivement intégrées, ou duquel les plus défavorisées se sentent exclues subjectivement. Des indicateurs permettent de mesurer ces espaces de privation: conditions d'habitat, éducation (parcours scolaire), formation, emploi et conditions de travail, revenus, santé, loisirs et vacances, réseaux de relations, équipements et biens de consommation, habitudes alimentaires, etc. Ainsi le terme d'exclusion souligne-t-iI l'aspect multidimensionnel et multiforme de la pauvreté, qui ne se réduit pas à un simple manque de ressources. Si l'exclusion « prend sa source dans les inégalités traditionnelles, la crise y trace de nouvelles frontières et redistribue les cartes »7. « A l'horizon 2000 le risque majeur est celui d'un clivage croissant entre une couche moyenne et une classe d'exclus, enfermés dans un cumul d'inégalités» et «des espaces de relégation »8 : « d'un côté ceux qui ont un emploi protégé, par le statut, par les rentes de situation (professions libérales...), par les mécanismes sociaux traditionnels (si ceux-ci ne sont pas remis en question) ; de l'autre, les exclus par le manque d'argent, la formation insuffisante, la précarité de l'emploi, la longueur du chômage »9. C'est bien d'ailleurs cette prise de conscience de l'émergence d'une société duale porteuse de risque de désintégration sociale que traduira la notion de fracture sociale utilisée par le candidat Jacques Chirac lors de la campagne présidentielle de 1995. Pour prévenir le risque d'une société duale, la lutte contre l'exclusion doit être menée globalement sur tous les fronts; elle requiert de nouvelles solidarités que la Gauche socialiste tente d'inscrire dans de nouvelles politiques: solidarités fiscales, amélioration de la protection sociale, développe7. Patrick Rimbert, Inégalités et Solidarités, Nouvelle Revue Socialiste, mai/juin 1985 8. Commissariat au Plan, rapport France 2000 9. Patrick Rimbert, op. cil.

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ment de programmes d'actions spécifiques, (développement social des quartiers, lutte contre l'illettrisme...), multiplication de mesures et de dispositifs d'insertion professionnelle des jeunes, ouverture du droit d'association aux étrangers; partage du travail, reconversion des chômeurs, pari sur la modernisation de l'appareil économique axé sur les technologies d'avenir et le développement des PME... La lutte contre l'exclusion requiert à la fois l'initiative de l'Etat et des collectivités locales ainsi que la participation active des populations défavorisées, la mobilisation des acteurs locaux, le décloisonnement des services, la concertation au plus près du terrain (conseils communaux de prévention de la délinquance...), l'expérimentation telle que la démarche « moderniser sans exclure» impulsée par Bertrand Schwartz. Le projet de loi sur la cohésion sociale soumis au débat par le gouvernement Juppé en 1996-97, très critiqué par les associations et l'opposition politique, n'apporte pas d'éléments nouveaux sinon des aménagements du cadre existant.

II. Exclusion sociale, idéologies et politiques. Ces différentes approches de la notion d'exclusion sociale se réfèrent à des cadres de pensée opposés et remplissent des fonctions sociales, idéologiques et politiques particulières et contradictoires.
1. L'idéologie de l'inadaptation comme politique.

La substitution d'un problème (l'exclusion des sousprolétaires) à un autre (les inadaptés), opérée par la confusion entre les termes d'exclusion et d'inadaptation, a une double fonction idéologique: d'une part elle occulte la question des fondements socio-économiques de l'exclusion c'est-à-dire des rapports sociaux; en livrant un catalogue de catégories hétérogènes d'exclus elle rend impossible toute explication globale; d'autre part elle légitime la nécessité politique d'un change-

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ment; ce faisant le discours sur l'inadaptation se caractérise par sa capacité à « se rendre vrai (...) en faisant advenir ce qu'il annonce »10; en ce sens est-il fondamentalement action politique. 1.1. Les fondements idéologiques du discours sur l'inadaptation. L'examen critique des discours tenus par R. Lenoir et L. Stoléru, devenus agents du pouvoir, montre la dissemblance de leur problématique, ce qui pose la question de savoir s'il existe au-delà des apparences une annonce commune. Si le discours de R. Lenoir s'apparente à bien des égards à l'idéologie des classes moyennes, il véhicule entre autres de nombreux éléments de l'idéologie médicale et de l'idéologie libérale traditionnelle de la petite et moyenne bourgeoisie d'affaires, qui pose l'individu à l'origine de la société: liberté individuelle, propriété privée, responsabilité personnelle, inégalités et sélection naturelles, dons et mérites individuels, division naturelle entre travail manuel et intellectuel, compétition et élitisme. Le biologisme unifie tout le discours: la peur de la contamination (l'inadaptation comme lèpre, gangrène), « I'hérédité génétique» que chacun porte en soi comme potentiel social, images ou exemples nombreux empruntés à la médecine, etc. ; le fonctionnement de la société est conçu sur le modèle du corps humain: « pour qu'une société soit saine, il faut qu'elle le soit dans chacune de ses cellules, il faut qu'au niveau de ses cellules existent des mécanismes d'autorégulation qui empêchent l'apparition ou la croissance de tout noyau d'inadaptation» 11.D'où l'importance des notions « d'équilibre et d'auto régulation» qui déterminent la faiblesse du rôle accordé à l'Etat thérapeute et non interventionniste: si la société
10. P. Bourdieu et L. BoItanski, La science royale et le fatalisme du probable, Actes de la Recherche en Sciences Sociales, juin 1976 Il. R. Lenoir, op. cit.

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se régule d'elle-même par le libre jeu de la participation de tous (bénévoles, travailleurs sociaux, associations et institutions), l'Etat n'a pas ou peu à intervenir sous peine, de fausser les mécanismes naturels de régulation et de perturber l'équilibre du corps social. On reconnaît ici la parenté du discours avec celui des partisans de la libre entreprise déniant à l'Etat le droit d'intervenir dans le jeu économique et social au nom d'un équilibre naturel et d'une régulation spontanée. Cette parenté n'est pas étonnante si, comme le pense H. Hatzfeldl2, l'apogée de la médecine libérale «coïncide avec celle du capitalisme libéral », dont on retrouve des traces chez Lenoir: les associations favorisent à l'instar de la petite entreprise, la compétition, l'initiative, le progrès, l'innovation; cependant, dans la foulée de la profession médicale, le travail social se situe hors du monde des affaires: son mobile n'est pas le profit, mais le dévouement, l'altruisme, le désintéressement; chargé de «guérir», il est, comme la médecine, un de «ces métiers qui ne seront jamais comme les autres» : un sacerdoce dont dépend « le salut de notre société ». L'idéologie de l'inadaptation serait donc, selon nous, le produit de la transposition de l'idéologie libérale au champ social par le truchement de sa spécification médicale. Cette liaison du médical et du social conduit à la formation de la notion d'inadaptation: à partir du schème santé/maladie se forme le couple normal/inadapté chargé de toutes les connotations du bien et du mal, du meilleur et du pire, de la force et de la faiblesse. L'idéologie de l'inadaptation divise la société en deux camps: le Sain ou le Bon (Nous), le malade ou le mauvais (les Exclus). Dans cette problématique sont masquées les conditions objectives de la production des exclusions, parce que sont occultés les rapports entre l'individu et les structures économiques, politiques et sociales.

12. Henri Hatzfeld, Le grand tournant de la médecine libérale, éditions Ouvrières, Paris, 1963

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Le discours de Lionel Stoléru véhicule de nombreux éléments de l'idéologie technocratique et s'apparente à bien des égards à l'idéologie libérale avancée de la grande bourgeoisie d'Etat qui entretient des rapports étroits avec la grande bourgeoisie d'affaires; ceci est renforcé par le fait que certaines grandes écoles - L. Stoléru est un ancien élève de Polytechnique - sont la passerelle indiquée vers la bureaucratie d'Etat, puis vers la direction des affaires, notamment des grandes entreprises publiques ou étroitement contrôlées par l'Etat. Ce dernier est unifié par la conception, d'inspiration keynésienne, du rôle de l'Etat dans le jeu économique et social. A la suite de Keynes, L. Stoleru constate qu'il n'est pas vrai, comme le croyaient les libéraux classiques, que la croissance élimine spontanément la pauvreté: si elle n'est pas mauvaise en soi, «spontanément, la croissance ne résout pas tout: si l'on veut en éliminer ce que les uns appellent des bavures, et les autres, des scandales, il faut la guider, la canaliser, la surveiller, et pourquoi ne pas dire le mot, la planifier» J3. Il appartient donc à l'Etat d'intervenir pour réguler le champ de l'activité économique et sociale. Le moyen de cette régulation, c'est la planification. Les moyens de la planification résident dans des techniques de calcul (R.C.B...) prenant en compte des indicateurs sociaux. L'Etat planificateur et correcteur se donne donc comme lieu de décision rationnelle et scientifique, qui ferait des technocrates les principaux agents de la décision politique, réduite à de simples problèmes techniques. Voici donc deux discours en apparence différents, parce que solidaires d'intérêts divergents: celui de Lenoir, s'apparentant à l'idéologie libérale traditionnelle, fait valoir ceux de la petite et moyenne entreprise; celui de Stoleru, s'apparentant à l'idéologie libérale avancée, fait valoir ceux de la grande entreprise, représentés par la fraction hégémonique de la finance. Mais si ces deux agents coexistent au sein d'un
13. Lionel Stoleru, op. cit.

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même gouvernement formant un seul bloc au pouvoir, l'on peut supposer que, derrière les différences de discours, se cache une structure et une annonce communes. 1.2. La fonction politique de l'idéologie de l'inadaptation. En effet, ces discours sont portés par une identité de structure; au-delà de leurs différences ils ont pour fonction commune d'annoncer et de légitimer la nécessité du changement dont la réalisation implique nécessairement la liquidation du passé. En tant que politiques ces discours ont pour effet de : accréditer l'idée d'unefatalité du changement en général sous peine de mettre en danger la société; . légitimer la fonction d'élimination qui lui est nécessairement liée: l'élimination de la pauvreté et de l'inadaptation, grâce à l'identification des freins et des résistances localisés dans le champ social, accrédite l'idée de l'élimination du passé en général; . légitimer le changement économique au profit de la
grande entreprise.

.

Ce qui est dit comme devant advenir (l'élimination sociale de la pauvreté) n'est pas transparent à ce qui n'est pas dit mais doit advenir réellement: l'inéluctabilité des changements dans l'ordre économique implique fatalement une fonction d'élimination. M. Poniatowski, porte-parole éclairé de la fraction hégémonique et dont le discours est engendré par les mêmes schèmes que les précédents, l'exprime clairement: la croissance ne va point sans une fonction d'élimination, mais « tout en célébrant l'accélération du progrès il convient d'être attentif à ses effets destructeurs (...) et d'atténuer les souffrances qu'il inflige »14.Cette entreprise de liquidation du passé et
14. Michel Poniatowski, Réflexions pour 1985, La Documentation Française, Paris, 1964