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La société hypermoderne : ruptures et contradictions

De
133 pages
S'en tenir aux déterminations sociologiques en y subordonnant les déterminations psychologiques, ou l'inverse, ne permet pas de traiter de la complexité des conditions d'émergence et de constitution du sujet social et de ses productions. L'analyse des processus d'intrication entre registre psychique et registre social pose la question de la spécificité de l'un et de l'autre, de leur part d'irréductibilité ou au contraire de leurs interférences. Ces questions épistémologiques font l'objet de cet ouvrage.
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SOMMAIRE Introduction : Ruptures et contradictions dans la société hypermoderne : Nicole Aubert ................................................................ 6 La transgression comme norme de la société hypermoderne : Jacqueline Barus-Michel ............................................... 13 La société hypermoderne, une société par excès : Nicole Aubert................................................................. 23 Le sujet face aux contradictions de la société hypermoderne : Vincent de Gaulejac....................................................... 35 Les gouvernants face aux contradictions de la société hypermoderne : le sens dans tous ses états : Aude Harlé .................................................................... 45 Le travail dans la société hypermoderne : Injonction identitaire ou source d’exclusion ? Jacques Rhéaume .......................................................... 68 Les jeunes travailleurs face aux contradictions de l’hypermodernité John Cultiaux ................................................................ 83 La figure du sujet de l’Ecole Républicaine et ses avatars hyper-modernes : Florence Giust-Desprairies ........................................... 97 Entre Hypermodernité et Traditionalisme : Souffrance de la classe moyenne grecque et palliatifs politiques Panayis Panagiotopoulos ........................................... 109

INTRODUCTION Ruptures et contradictions dans la société hypermoderne
Nicole Aubert Professeur ESCP Europe

En préalable à la réflexion sur la société hypermoderne que nous entreprenons dans cet ouvrage, il paraît indispensable de clarifier la notion d’hypermodernité et de se demander, en premier lieu, pourquoi nous parlons d’hypermodernité, de société hypermoderne et non de société post moderne ou de post-modernité, termes en vigueur depuis plusieurs décennies. En fait, ces deux expressions ne mettent pas l’accent sur les mêmes dimensions de la société contemporaine et, selon que l’on utilise l’une ou l’autre, ce sont des aspects différents que l’on souligne. Mais, pour comprendre cette distinction et saisir ce que le terme « hypermoderne » apporte de nouveau, il nous faut d’abord revenir à la notion de Modernité. Pour la plupart des historiens et philosophes contemporains, la période dite moderne débute à la Renaissance, d’abord avec l’avènement d’une Science autonome, qui s’affranchit aussi bien de la religion que de la politique ou même de l’éthique (avec, notamment, les découvertes de Galilée qui contredisent les enseignements de l’Eglise), ensuite avec le développement de la technique et de l’économie. La modernité est sous-tendue par trois idées : celle de Progrès - la société serait en marche vers un progrès toujours accru -, celle de Raison (sous l’influence notamment du rationalisme cartésien) et celle de Bonheur, auquel le progrès et la science ne peuvent manquer de conduire. La philosophie des Lumières, avec les

Introduction

valeurs de liberté et d’égalité, incarne l’essence même de l’esprit moderne et de l’humanisme qui y est associé. Or, depuis plusieurs décennies, les idées et les valeurs représentatives de la modernité sont en crise. Le bonheur promis par le Progrès et la Raison a laissé la place à un malaise et à un sentiment de perte de sens. La notion de post-modernité, utilisée pour la première fois dans les années 60 sous la plume de certains critiques littéraires américains, puis étendue aux domaines de l’architecture, de l’art, de la musique, du cinéma, de la littérature, de la sociologie ou de la technologie, est alors apparue pour exprimer l’idée d’une rupture avec ce qui soustendait la Modernité, notamment le progressisme occidental selon lequel les découvertes scientifiques et, plus globalement, la rationalisation du monde représenteraient une émancipation pour l’humanité. La post-modernité a correspondu à un moment historique au cours duquel les structures institutionnelles d’encadrement social et spirituel de l’individu ont commencé à s’effriter, voire à disparaître : on a ainsi assisté à l’abandon de ce que Jean-François Lyotard (1979) appelait « les grands récits », c’est-à-dire les grandes idéologies comportant une dimension explicative du monde, mais aussi à l’affaiblissement des repères et des structures d’encadrement et de sociabilité traditionnelles (famille, partis, Eglise, école…) et, sous l’influence notamment de la consommation de masse, à l’émergence d’un individu libéré de toute entrave et soucieux avant tout de sa jouissance et de son épanouissement personnels. Cependant, en s’étendant peu à peu à tous les domaines, avec des acceptions pas toujours similaires, le concept de postmodernité s’est peu à peu délité et ne permet plus vraiment de rendre compte des bouleversements les plus récents de la société contemporaine. En lui substituant celui d’hypermodernité, nous soulignons le fait que la société dans laquelle évoluent les individus contemporains a changé. Hyper est une notion qui désigne le trop, l’excès, l’au-delà d’une norme ou d’un cadre. Elle implique une connotation de dépassement constant, de maximum, de situation limite. Dans l’expression « hypermoderne », l’accent est donc mis non pas sur la rupture avec les fondements de la modernité mais sur l’exacerbation et la radicalisation de la modernité. C’est d’ailleurs cette idée que
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soulignait Marc Augé (1992) lorsque, utilisant un concept voisin, la surmodernité, il insistait sur la notion d’excès et de surabondance évènementielle du monde contemporain1. C’est cette surabondance, et non l’effondrement de l’idée de progrès, qui serait, pour Augé, à l’origine de la difficulté de « penser » le temps, parce que celui-ci est « surchargé d’évènements qui encombrent aussi bien le présent que le passé proche ». Quant à la surmodernité, écrivait-il, elle constituerait « le côté face d’une pièce dont la post-modernité ne nous présenterait que le revers : le positif d’un négatif ». Georges Balandier (1994), quant à lui, mettait aussi l’accent sur cette notion d’excès, de même que sur le nouveau rapport au temps qui caractérise la surmodernité : « La surmodernité, disait-il, soumet à l’excès. Elle ne cesse de multiplier, de diversifier les formes de l’expérience humaine, de la lancer dans l’inédit en la contraignant à se l’approprier, sans répit. Elle la conduit sur des chemins brouillés où l’espace et le temps ne sont plus définis par des repères familiers, ils deviennent ensemble des générateurs de dépaysement ; le moment et son lieu, le hic et nunc, entretiennent une sorte d’alliance dans la discontinuité, au prix d’une fragmentation de la vie, d’une incertitude quant à la définition de soi »2.  Cette idée d’exacerbation de la modernité, avec les effets qu’elle induit, se retrouve dès la première formulation du concept d’hypermodernité qui avait été proposé, il y a une trentaine d’années, par un groupe de chercheurs dirigés par Max Pagès3, lors de l’étude qu’ils avaient consacrée à une célèbre multinationale d’origine américaine (1979). A la pointe de la modernité en termes de techniques managériales, l’entreprise « hypermoderne » qu’ils avaient analysée développait une emprise psychologique profonde sur ses employés. Il s’agissait alors, pour les chercheurs, d’étudier les correspondances entre des transformations techno-économiques, les structures politiques du pouvoir qui s’établissaient sur le fond de ces transformations et les changements qu’elles induisaient dans la psychologie inconsciente collective.
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Marc Augé, Les non-lieux, Paris, Le Seuil, 1992. Georges Balandier Le dédale, Fayard, Paris, 1994. Max Pagès, Michel Bonetti, Vincent de Gaulejac, Daniel Descendre : L’emprise de l’organisation, Paris, PUF, 1979

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Le concept, prémonitoire des effets induits sur l’individu par les bouleversements économiques et technologiques en cours, a été repris en septembre 2003 lors du colloque consacré à « L’individu hypermoderne », organisé par l’Ecole Supérieure de Commerce de Paris (ESCP Europe) et le Laboratoire de Changement Social de l’Université Paris 7, et dont les conférences plénières ont été rassemblées dans l’ouvrage L’individu hypermoderne, paru en mai 2004 aux Editions ERES, sous la direction de Nicole Aubert4. Dans le présent ouvrage, nous prolongeons la réflexion commencée il y a six ans. Nous y avons rassemblé les écrits de plusieurs chercheurs qui se sont attachés à traiter différents aspects de notre société contemporaine « hypermoderne ». Les trois premiers textes tentent de brosser les grands traits de ce qui fait la spécificité de cette société et du type d’individu qui la caractérise : Jacqueline Barus-Michel y montre comment, pour se sentir exister dans la société hypermoderne, il faut être « vu », construire son image mais aussi capter les regards et les objectifs et pouvoir trouver son reflet sur les écrans. Elle pose la question de savoir si l’hypermodernité n’enferme pas dans le paradoxe d’une société dont la transgression devient la norme. Nicole Aubert y montre comment la société hypermoderne se caractérise par un changement majeur sur trois registres : celui du rapport au temps, marqué par l’accélération, celui du rapport aux autres, marqué par l’éphémère, celui enfin du rapport à soi-même, marqué par l’excès. Vincent de Gaulejac, quant à lui, souligne toutes les contradictions qui pèsent sur l’individu hypermoderne, confronté à l’instabilité permanente et à des injonctions paradoxales multiples. Un sujet qui se doit d’être flexible, volatile, adaptable, mais qui connaît aussi l’angoisse d’être soi, l’insécurité, la solitude, la desespérance. Les trois textes suivants abordent ce thème de la société hypermoderne sous des angles plus précis. Ainsi, Aude Harlé, à travers une étude approfondie de la pensée et du discours des hommes politiques contemporains que sont les membres des cabinets ministériels, montre à quel point la compétition est intronisée par eux
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Aubert N. (sous la direction de) 2004. L’individu hypermoderne, Eres

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comme valeur sociale, comme type de fonctionnement social quasi naturel. Elle est vue par eux comme le moteur du progrès de l’individu, lui-même source du progrès collectif. Il en ressort une nouvelle conception de la politique, centrée sur les individus et non plus sur la société, sur le présent et l’immédiat plutôt que le long terme. Jacques Rhéaume et John Cultiaux s’intéressent, quant à eux, à l’univers du travail et des travailleurs dans la société hypermoderne. Pour Jacques Rhéaume, le travail contemporain fonctionne à la fois comme une injonction identitaire et comme une source de marginalisation et d’exclusion. Il montre aussi comment, avec la recomposition globale de l’économie qui fait pression sur le rendement au travail et introduit une logique de résultats et de performance indéfinie, c’est le travail lui-même qui est traité en périphérie. Se développe ainsi progressivement une nouvelle forme d’aliénation, différente mais radicale par rapport au mode de production tayloriste : c’est désormais moins le contrôle en amont du procès de travail, faisant du travailleur un simple exécutant, qui est en cause, que l’oubli ou la négation effective, voire le mépris de ce processus du travail, seuls comptant le résultat, la performance atteinte, et finalement le profit, peu importent les efforts ou les compétences déployés. John Cultiaux, quant à lui, montre comment la jeune génération de travailleurs développe des formes d’engagement par rapport au travail différentes de celles de leurs aînés. Il montre aussi comment leur position sur le marché du travail se comprend par un trait marquant de la société hypermoderne : la délégation croissante de la charge de résoudre les contradictions sociales et organisationnelles pour mener leur travail à bien, élaborer leurs projets d’existence et, au final, construire leur identité. Florence Giust-Desprairies, dans une réflexion sur les mutations de l’école républicaine montre comment, au sujet de la modernité auquel est identifié l’enseignant et qui repose sur la conscience, la volonté et la maîtrise de soi, s’oppose un sujet contemporain, fait d’identités multiples, hétérogènes, mobiles et moins sensible à la raison qu’aux émois et à l’authenticité de ce qu’il éprouve. Ainsi le rapport à l’ordre scolaire qui régulait en partie le lien social et s’articulait autour de
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l’imaginaire d’un “ tous idéalement semblables ” n’entretient plus une correspondance suffisante avec l’expérience contemporaine pour ouvrir au renouvellement du lien. Elle n’accroche plus la réalité de l’élève contemporain dont la représentation de soi semble être celle d’une recherche de cohésion intérieure et d’une défense contre la crainte de l’effondrement. Enfin, dans un texte consacré à la société contemporaine grecque et aux souffrances de la classe moyenne écartelée entre hypermodernité et traditionalisme, Panayis Panagiotopoulos montre comment la juxtaposition des expériences hypermodernes à des institutions et mentalités traditionnelles ne fait qu’accentuer le caractère paradoxal de l’individualité grecque contemporaine. Les cadres sociaux traditionnels perdurant ne peuvent proposer des réponses adéquates à l’expérience individualiste et ne sont plus en mesure de réguler les mouvements d’émancipation individuelle et plus aptes à désamorcer les angoisses anomiques. Emerge ainsi un individu et un modèle social hybrides, coincés entre hypermodernité et tradition.

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La transgression comme norme de la société hypermoderne
Jacqueline Barus-Michel Professeur émérite Université Paris Diderot Paris 7

Le sentiment de soi passe par l'image, le spectacle, le scandale. Pour se sentir exister dans la société hypermoderne, il faut être vu, construire son image, capter les regards et les objectifs, trouver son reflet sur les écrans. Le happy slapping joue le rôle de symptôme dans cette recherche du lien par l'image. L'exploit ou la performance qui faisait le héros n'y suffit pas, il y faut la transgression des normes et des codes et, pour passer du héros à la vedette, le scandale. Mais celuici devient un procédé ordinaire dans une société de spectacle, contribuant à ces jeux de dupes et jeux de miroir qui la tissent. Les liens et relations sexuels suivent aussi un processus transgressif : les individus se veulent dans une adéquation totale avec un imaginaire du désir coïncidant avec leur liberté et leur authenticité. Cette adéquation s'appellerait la jouissance, elle se recherche là encore à travers la transgression des normes et des codes. Les liens (sexuels, familiaux) en sont rendus instables et transitoires. La création artistique est peut-être l'illustration la plus probante de cette recherche d'un absolu à coups de transgressions, cette fois pour dépasser ou dénoncer les apparences, les artistes recourent au scandale et fracassent le miroir. L'hypermodernité enferme-t-elle dans le paradoxe d'une société où la transgression devient une norme ? Hypermodernité En quoi consiste l'hypermodernité ? Je résumerai en cinq points : 1- Les prouesses de la technologie ont radicalement modifié la perception et l'expérience que nous avons du monde, changement qui