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LA SOCIETE INFORMATIONNELLE : ENJEUX SOCIAUX ET APPROCHES ECONOMIQUES

238 pages
Économistes, chercheurs en sciences de l'information, les auteurs qui ont contribué à cet ouvrage sont parmi les plus réputés Outre-Atlantique et en Europe dans le domaine de l'économie de l'information. Avec les autoroutes de l'information, et Internet, le débat sur l'information, ses technologies et évolutions sociales, a connu un regain de vigueur. Comment définir et mesurer la valeur de l'information ? Sous quelles conditions l'information peut-elle être échangée sur des marchés, et de quelles catégories économiques relève-t-elle ? En quoi certains enjeux politiques ou sociaux, tels que la diminution du pouvoir des États ou l'éclatement de la famille nucléaire, peuvent-ils être confortés par le développement des industries de l'information ? Le lecteur pourra ici mieux se situer dans la diversité des travaux existants, et dans leurs orientations actuelles.
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La société informationnelle: enjeux sociaux et approches économiques

Collection

Communication
.....

et civilisation

dirigée par Nicolas Pél~~:~~1Ër Designdes couvertures: Philippê;jSliJjton

La collection «Communication et civilisation», créée en septembre 1996, s'est donné un double objectif. D'une part, valoriser les travaux portant sur l'information et la communication dans le monde, en mettant un accent particulier sur les sociétés en transition. D'autre part, promouvoir des recherches originales menées sur l'information et la communication en France, en ayant pour soin de soutenir les projets éditoriaux de chercheurs non encore confirmés par la communauté scientifique, mais dont les découvertes gagnent à connaître une diffusion plus large. L'information et la communication sont envisagées dans leur acceptation la plus large, celle qui motive le statut d'interdiscipline des sciences qui les étudient. De l'anthropologie aux technosciences, en passant par la philosophie et l'histoire, il s'agit de révéler la très grande diversité de l'approche communicationnelle des phénomènes humains. Cependant, information et communication ne constituent pas des objets autonomes et autosuffisants. Elles signifient que toute société a besoin d'instances médiatrices et peuvent être appréhendées comme des composantes à part entière du processus de civilisation. Or à l'Ouest, à l'Est, au Nord ou au Sud de la planète, ce processus admet des formes souvent spécifiques, parfois communes, mais toujours à découvrir.

.....
Sophie BACHMANN Hélène CARDY

- L'éclatement
l'identité

de l'ORTF régionale

- Construire
- Design

Dana RUDELIC-FERNANDEZ Philippe QUINTON

- Jeunes, sida et langage graphique et changement

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5453-4

Sous la direction de

Anne MAYÈRE

La société informationnelle

:

enjeux sociaux et approches économiques

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y I K9

Cet ouvrage a bénéficié du soutien du Commissariat Général au Plan et de l'ENSSIB. Chantal de Campos, secrétaire de la recherche à l'ENSSIB, a veillé à la mise en forme de l'ouvrage. Claude Henri Perrin a assuré la traduction des chapitres des auteurs non francophones. La première de couverture est illustrée par Elisabeth Gras.

PREFACE

PRÉFACE

La société informationnelle: enjeux sociaux et approches économiques

Blaise Cronin Professor of Information Science and Dean, Indiana University at Bloomington, USA, BLCMP Visiting Professor of Information Science, Manchester Metropolitan University, UK

La société

de l'information

Après trente ans d'existence, on ne s'accorde toujours guère sur ce que recouvrent les termes «société de l'information». Le débat ontologique garde toute sa vigueur, et W.J. Martin [1995, p. Il] n'est pas le seul à se demander s'il s'agit « d'une idée ou d'une entité ». Il se peut que l'analyse de Daniel Bell [1973] offre une ouverture sur la situation postindustrielle, mais bon nombre de ses suppositions et inférences demeurent contestées. M. Poster [1990, pp. 24-25] l'accuse de déployer la «rhétorique de la totalisation» pour affirmer, et non prouver, que connaissances et information «sont les variables premières de la société », tandis que le livre récent de F~':'Webster[1995] mitraille à bout portant les bases théoriques, empiriques et méthodologiques de la critique minutieuse de Bell. Les premières analyses des comptes nationaux, notamment celles de F. Machlup [1962] et de M.U. Porat [1977], qui visaient à quantifier l'importance croissante, dans l'économie, des activités liées à l'information, sont elles aussi prises pour cibles. Un rapport du National Research Council [1994, p. 4] met en exergue le besoin d'analyses plus fines, aussi bien au niveau des secteurs économiques qu'à celui de l'entreprise, de 9

l'impact qu'ont sur les performances organisationnelles les investissements consacrés aux technologies' de l'information (TI). Les données macro-économiques et les mesures traditionnelles de productivité négligent un grand nombre de critères de performances essentiels, qui revêtent de l'importance aux yeux des clients et qui représentent des éléments critiques pour les responsables du secteur des services au moment d'investir dans les TI. Comme le font remarquer les auteurs de l'étude du National Research Council, la productivité, malgré son importance, n'est pas un indicateur suffisant pour appréhender les avantages qu'une entreprise retire de ses investissements en systèmes et en technologies de l'information. Ils recommandent [p. 29] d'intégrer à l'équation d'autres éléments de performance, tels que la qualité, la flexibilité, la commodité, la diversité, la rapidité de réaction et la fiabilité, et d'accorder davantage d'attention à certains avantages indirects, ou effets répercutés, qui se ressentent au niveau des clients-consommateurs. Si contesté que soit le concept de société de l'information, il constitue un utile «paratonnerre» à l'abri duquel il devient possible d'explorer et de structurer les effets de l'informatisation à grande échelle [Nora et Minc, 1980] sur les structures économiques traditionnelles et les relations sociales établies - ce que J.R. Beniger [1986, p. 278] qualifie de « systémisation croissante de la société ». Il existe en outre un corpus de plus en plus étoffé de recherches sur la relation entre information et développement, tant social qu'économique [Menou, 1993]. Ce sujet exerce une réelle fascination dans les sphères de réflexion (comme en témoigne le succès confirmé du périodique international de mon collègue Rob Kling, The information society) et, de plus en plus, chez les décideurs et les responsables politiques, comme on a pu le constater lors de la création de la Semaine européenne sur la société de l'information, du 6 au 10 mai 1996. Le titre même de cet ouvrage, La société informationnelle : enjeux sociaux et approches économiques, reflète le désir de cerner et de définir les contours d'une société de l'information. La teneur des treize contributions, leur registre et les méthodes qu'elles exposent sont d'une grande diversité, depuis l'étude globale de Donald Lamberton sur la littérature relative à l'économie de l'information, jusqu'à la critique que fait Herbert Schiller du capitalisme de l'information mondialisée, en passant par l'application de la théorie de la décision que propose David Lawrence pour évaluer l'information du point de vue micro-économique. Tous ces travaux traitent en fait d'une ou de plusieurs dimensions interdépendantes qui sont: la nature, l'infrastructure, l'économie de l'information, l'informatique sociale. Réunies, elles révèlent la complexité du tissu de thèmes qu'il convient d'étudier pour appréhender les effets mutatoires des technologies de

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l'information sur les structures sociales et les systèmes de valeurs contemporains. La nature de l'information

K.E. Boulding [1988, p. 12] a suggéré que « l'information est à la connaissance ce que le revenu est au capital ». C'est une explication d'une concision méritoire pour une relation qui a réduit bon nombre d'auteurs à des contorsions de plume. Il ne fait aucun doute que l'information possède des propriétés particulières, dont Sandra Braman a su ici recenser la plupart, sinon toutes. Son étude s'étend aux problèmes de temps, d'espace, de tangibilité, d'hétérogénéité, d'inextricabilité, d'inappropriabilité, d'indivisibilité, de subjectivité, d'auto-réflexivité, rencontrés par l'économie de l'information. L'information est l'enfant terrible de la théorie économique classique: il n'existe pas d'étalon auquel se référer pour la quantifier, l'apprécier ou l'évaluer. Pour certains, l'information mérite d'être traitée comme un bien collectif: ce thème est revenu au centre des débats avec la croissance explosive d'Internet [McKie-Mason et Varian, 1995]. Pour d'autres, il s'agit d'une marchandise s'échangeant sur des marchés libres au même titre que le café ou le pétrole brut. Werner Schwuchow procède à une analyse critique des caractéristiques des biens collectifs, des biens gratuits et des biens privés, en l'appliquant au cas particulier des services d'information et des bibliothèques. Anne Mayère vient à son tour remettre en cause la supposition selon laquelle l'information est nécessairement un bien collectif, alignant les récentes contre-propositions qui «sont venues relativiser les arguments avancés pour fonder ce statut particulier de l'information ». L'information peut se vendre comme un produit fini, ou être considérée comme un intermédiaire dans la production d'autres biens et services. Pour Werner Schwuchow, l'information n'est intéressante « que dans la mesure où elle affecte autre chose », étant donné que « la limite supérieure de la consommation d'information sera déterminée par les performances d'autres activités, telles que la fabrication, les transports ou la gestion financière ». René Mayer apporte. une précision dans ce domaine en faisant observer que la hiérarchie implicite représentée par les secteurs primaire, secondaire et tertiaire de l'économie a été renversée. Il n'est pas étonnant qu'une notion réunissant des caractéristiques d'immatérialité et d'incommensurabilité représente un casse-tête pour les approches conventionnelles de la comptabilité des entreprises. Cela explique en partie pourquoi chercheurs et auteurs recourent aussi fréquemment à la métaphore lorsqu'ils envisagent les phénomènes et les comportements liés à l'information [Cronin et Davenport, 1991, pp. 1Il

33]. Une nouvelle terminologie est ainsi apparue au cours de la dernière décennie, comprenant des termes comme «actifs informationnels» [information assets - Cronin, 1989] et « capital intelIectuel structurel» [Stewart, 1995]. Ces termes sont implicitement liés à l'idée d'un « capitalisme de l'information» considéré comme le système économique prédominant au sein duquel les entreprises sont supposées tirer leur profit de l'utilisation ou de la vente d'information [Kling, Ackerman et Allen, 1996, p. 731]. Cette orientation a stimulé le développement de nouvelles méthodes d'identification et d'évaluation des «actifs informationnels » dans des entreprises de toutes sortes. Ce qui nous conduit tout naturellement à l'idée de « capital organisationnel », défini par Donald Lamberton comme « la combinaison de dispositions institutionnelles, de styles de comportement et d'information accumulée qui nous permet de faire usage de l'information ». Il existe cependant un niveau de complexité supplémentaire: une fois numérisés, les produits informationnels peuvent être refinalisés et reconditionnés à l'infini. A l'ère numérique, le contenu informatif n'est plus dépendant de son support, qu'il s'agisse d'un livre ou d'une bobine de film. Cette séparation du support et du message a de profondes implications. Elle impose une reconceptualisation de la chaîne traditionnelle de la valeur [Porter, 1985] qui a défini le rôle de nombreuses activités, notamment les secteurs de l'édition et des loisirs. Pour paraphraser N. Negroponte [1995, p. 61], nous ne devrions plus envisager le commerce comme fondé sur l'échange d'atomes, mais sur celui de bits, de « données informelles». Un cadre théorique des plus utiles à la compréhension de la structuration et de l'échange de l'information est celui de «Espace information» (Information space, ou I-space) élaboré par M.H. Boisot [1995]. Son modèle nous permet de comprendre à la fois la relation entre les processus d'abstraction (a), de codification (c) et de diffusion (d), et la façon dont la valeur économique des stocks de connaissances publiques et privées dépend de leur position (et plus précisément, de celle de leurs éléments constituants) à un moment donné dans le I-space, défini par les trois axes a, c et d. Donald Lamberton évoque cet aspect en éclairant la distinction entre « information codifiable et connaissances tacites ». L'infrastructure informationnelle

Pour qu'il y ait information, il faut que soient mis en place certains éléments fondamentaux et, avant tout, une solide infrastructure de communications, capable d'assurer la production et la transmission de gros volumes d'infonnations sur un réseau très dispersé, afin de faciliter ce 12

qu'Anne Mayère appelle «l'accès à l'ubiquité». Bien entendu, on s'attache de préférence aux éléments les plus tangibles, c'est-à-dire à la panoplie des systèmes d'information et des technologies associées, depuis l'ordinateur du chercheur jusqu'à Internet, tout élément qu'il est possible de comptabiliser et d'ajouter à l'inventaire. C'est l'approche de l'Observatoire du marché de l'information. La métaphore à la mode, avec ses nombreuses variantes etraccourcis, est, cela va de soi, l'autoroute de l'information. B. Kahin [1993, pp. 138-143] a toutefois présenté des arguments convaincants selon lesquels il convient de définir beaucoup plus largement « l'infrastructure de l'information» en termes de : - infrastructure des télécommunications, - infrastructure des connaissances, - infrastructure d'intégration. Le premier aspect représente les réseaux et commutateurs qui assurent physiquement la transmission et l'interconnectivité. Le deuxième regroupe l'organisation et le traitement de l'information permettant d'y accéder, de l'interpréter et de l'utiliser. Il s'agit, en d'autres termes, des professionnels et des organismes qui assurent ces tâches. La troisième pièce du puzzle, « l'infrastructure d'intégration », est un terme par lequel B. Kahin désigne un environnement de normes communes permettant des échanges ouverts et l'interopérabiIité. Ce dernier critère constitue à l'évidence un élément clé du développement des marchés de l'information, dont, comme le souligne Rainer Kuhlen, les caractéristiques et la dynamique diffèrent de celles des marchés conventionnels, tout particulièrement du point de vue du niveau d'ouverture et de médiation dont ils font preuve. L'importance de l'infrastructure peut être représentée graphiquement par l'intensité relative des flux de données circulant entre pays, régions et villes, et par les avantages comparatifs qui découlent de ces asymétries par rapport aux centres dominants. La «fluidité spatiale du capital» [Mitchelson et Wheeler, 1994, p.90] a accru de façon spectaculaire l'autonomie opérationnelle des entreprises transnationales, tout en contribuant à un « renforcement de la hiérarchie urbaine de l'information» [p. 93]. On assiste à l'apparition d'un «espace de communication transterritorial» [Sassen, 1994, p. A9] et au développement d'une nouvelle génération de métropoles high-tech supranationales. L'étendue des implications de cette polarisation entre les « nantis» et les «autres », c'est-à-dire les «riches» et les «pauvres» en information, trouve une éloquente illustration dans la concentration des intérêts détenus dans les médias, dans les niveaux différenciés d'accès aux outils et ressources en information, ainsi que dans les injustices de la distribution, tant à l'intérieur d'un pays que d'un pays à l'autre [Schiller, 1986]. Ce phénomène va en s'accentuant au fur et à mesure que les 13

«citoyens du monde de la vitesse», avec leur panoplie «d'outils nomades» [Attali, 1991, p. 101], dont les systèmes cognitifs artificiels décrits ici par Jean-Daniel Dessimoz constituent une espèce parmi d'autres, renforcent leur statut d'élite et accentuent leur avantage relatif. C'est sur ces extrêmes que porte la dissection du nouvel ordre mondial à laquelle se livre Herbert I. Schiller, dans lequel quelques centaines de « méga-firmes » se sont appropriées sans tapage une bonne part des responsabilités importantes des gouvernements. Les arguments des politiciens, selon qui les autoroutes mondiales de l'information doteront de nouveaux atouts les groupes les plus faibles et les individus marginaux, le laissent de marbre. La conséquence logique des tendances qu'il décrit sera une «révolte des riches », qui se retrancheront psychiquement et physiquement dans leurs bunkers de privilégiés. Il est sans doute possible d'exprimer le défi d'une autre façon. Daniel Dufourt le fait lorsqu'il suggère, en portant un regard neuf sur la déclaration de F.A. von Hayek, que « le problème d'un ordre économique rationnel [...] est celui de l'utilisation de connaissances qui ne sont pas mises à la disposition de tous dans leur totalité». Economie de l'information

Dans ses écrits du début des années soixante, G.J. Stigler [1961] déclarait de l'économie de l'information qu'elle occupait un bidonville dans_ la cité de l'économie. Cette remarque a souvent été citée depuis (par Donald Lamberton dans le présent volume), non seulement pour souligner l'institutionnalisation rapide de cette discipline secondaire au sein des grands courants des études économiques, mais aussi pour mettre en lumière les progrès accomplis dans le développement d'une base théorique susceptible d'intégrer le fait que l'information est un bien présentant des propriétés cachées. L'article de Donald Lamberton donne un synoptique des évolutions récentes dans le domaine de l'économie de l'information. De nombreux chercheurs, dont un certain nombre de ceux qui ont apporté leur contribution à ce volume (René Mayer et Daniel Dufourt, entre autres), évoquent les limites de l'économie néo-classique qui, en mettant l'accent sur la rationalité et la recherche de l'équilibre, peine à cerner la dynamique et les particularités des marchés de l'information. Parmi ces particularités, on relève, par exemple, «la communicabilité spatiale du capital informationnel» [Hepworth, 1989, p. 81], ou les externalités associées aux services d'information [Kingma, 1996, pp. IXX]. Elles peuvent expliquer l'intérêt de plus en plus vif qui se manifeste pour une économie cognitive et évolutionniste. Donald Lamberton note que « les modèles économiques les plus élaborés de concurrence parfaite, accompagnée d'une connaissance parfaite, 14

sembleraient devoir prédire une affectation nulle des ressources aux activités d'information, ce qui est loin de la réalité ». Dans une même veine, M.H. Boisot [1995, p. 18] observe que, « dans le monde réel, les informations susceptibles de transactions sont surtout locales et inégalement réparties, et qu'elles n'ont parfois que des liens lâches avec les événements qu'elles sont censées décrire ». Ce sentiment reçoit, dans le présent volume, l'appui de Jean-Daniel Dessimoz, qui affirme que les éléments d'information « apparaissent le plus souvent comme des objets spécifiques et hétérogènes, plutôt que comme des occurrences normales de sous-ensembles étendus et uniformes». De même, Herbert Brinberg, Thomas Pinelli et Rebecca Barclay insistent sur l'importance de la contextualisation et du bien-fondé de l'information: «La valeur de l'information ne peut se mesurer en l'absence d'une tâche, d'un objectif ou d'un but spécifiques». La valeur dans l'usage (ou utilité) est justement problématique par le fait qu'elle est,

comme le fait observer Anne Mayère, « une construction sociale». Le
cadre d'analyse de l'espace informationnel de M.H. Boisot, déjà cité, peut faire office de modèle général pour mettre en évidence les relations entre rareté et utilité, codification et appropriabilité, abstraction et diffusabilité de l'information. La façon de déterminer la valeur des biens et services d'information (qui peut être la valeur d'échange, la valeur d'usage, ou bien la valeur d'option ou de remplacement) est un problème qui a suscité nombre de travaux théoriques et d'analyses [Feeney et Grieves, .1994 ; Griffiths et King, 1993]. Il est ici abordé par Jean-Daniel Dessimoz et par David Lawrence. Ce dernier déclare que « la valeur de l'information dépend à la fois, pour l'essentiel, des propriétés statistiques générales de la source d'information et des utilisations spécifiques qui en sont faites ». Un grand intérêt est également porté aux différentes façons de calculer le véritable impact des technologies de l'information sur les organisations, techniques qui dépassent le cadre de la classique analyse coûts/bénéfices [Parker, Benson et Trainor, 1988 ; on trouvera plusieurs contributions importantes sur cette question dans Monnoyer, 1997]. Le calcul d'un prix reposant sur la valeur des biens et services d'information est extrêmement complexe..~La prédisposition inhérente des biens et services informationnels à la protection par copyrights ou par brevets et, en contrepartie, la facilité avec laquelle ils se prêtent à la duplication, à la recombinaison, à la contrefaçon et à une large diffusion, prennent à contre-pied les méthodes heuristiques traditionnelles de tarification. L'instabilité qui caractérise les biens et les marchés de l'information (par les effets combinés de la diaspora numérique et de l'affranchissement des informations vis-à-vis de leur support physique), couplée aux opportunités d'ajout de valeur (voir la taxinomie à trois 15

niveaux de Rainer Kuhlen sur les valeurs ajoutées), a porté un coup irréversible à certaines suppositions fondamentales concernant les droits de propriété intellectuelle. J.P. Barlow [1994] parle, dans un article digne de réflexion paru dans Wired, de « marchandises intangibles» et de « commerce fluide» dans le contexte des «marchés virtuels ». Il déclare en substance qu'il faudrait reconceptualiser la publication sous la forme d'une performance, une diffusion sans entraves devant être le premier but de son producteur. Il doute qu'il soit possible de fonder la valeur sur des notions de rareté (supposition néo-classique) dans les environnements numériques - un point de vue que partage H. Rheingold [1994, p.59], qui décrit le cyberspace comme « une forme d'économie du' don ». Informatique sociale

Le terme d'informatique sociale fait office de fourre-tout pour les multiples formes d'enquêtes portant sur les myriades d'effets sociaux que provoque l'informatisation sur les individus, les organisations et les collectivités. Il regroupe des critiques socio-techniques des systèmes, des textes et des contextes. Les principaux sujets d'intérêt sont les systèmes techniques et les facteurs socio-comportementaux qui influencent la construction et la consommation des textes et qui permettent, en fin de compte, à ceux-ci de trouver leur public. « Texte» est un terme fluctuant qui comprend les mots imprimés, les icônes et les images, les sons et les conversations, les tableaux et les signes. Une base de données ou une page d'accueil sont tout autant du texte qu'un roman ou un bordereau d'expédition. Cet emploi est similaire à celui que fait N. Postman [1985, p. 6] du mot «conversation» pour désigner non seulement la parole, mais aussi les techniques permettant aux membres d'une culture particulière d'échanger des messages. La culture, pour lui, est une « corporation de conversations ». Nous pouvons, pour ce qui nous occupe ici, remplacer le mot « conversation» par celui de « texte ». Une bonne conception et une transmission satisfaisante des textes destinés à des publics divers exigent une connaissance des contextes, qui se définissent en termes de règles et de ressourc.~s. Une économie politique de l'information est donc nécessaire pour articùler les interactions des forces culturelles et des conditions structurelles, y compris le pouvoir (comme le note Sandra Braman dans son article), qui détermine le désir et la capacité de l'utilisateur à consommer les biens et services d'information. Des travaux récents sur les effets sociaux de l'informatisation, « la post-modernité électronique », selon l'expression de S. Birkerts [1994, p. 27], ont révélé les lacunes des premières approches en termes de technodéterminisme et de prévision linéaire. Une constellation de thèmes de 16

réflexion est présentée pour examen systématique [Kling, 1996] : effets sur la nature et la structure de l'emploi de la marchandisation de l'information (sujet traité en détail par Abbe Mowshowitz), effets sociopsychologiques d'une existence par procuration et de relations passant par le biais de l'ordinateur, effets de la collaboration sur la cohésion des collectifs de travail et sur le niveau de motivation des individus, effets de l'omniprésente mise en réseau sur le niveau de participation aux processus démocratiques, anonymat social et altération des modes de vie, telle que la modification de la structure familiale également décrite par Abbe Mowshowitz, tous phénomènes générés par des « outils trop efficaces» [Illich, 1973, p. 51] et par la privatisation progressive de l'information. Ce ne sont là que quelques-uns des problèmes qui préludent aux effets secondaires des technologies nouvelles. Nous voulons parler ici des effets directs et indirects qui « apparaissent au fur et à mesure que la technologie interagit avec l'environnement socio-politique, qu'elle le forme et qu'elle est formée par lui» [Sproull et Kiesler, 1991, p. 8]. Comme le fait remarquer N. Postman [1993, p. 18], le changement technologique n'est « ni additif, ni soustractif», mais « écologique », d'où la nécessité d'approches solides et éclectiques telles que celles contenues dans le présent volume.

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PARTIE

1

La réorganisation des activités et des marchés autour de l'information: potentialités et risques

Le meilleur des marchés* : marchandises informationnelles et changement de société

Abbe Mowshowitz Professeur en informatique City College de New York Professeur en science sociale informatique Department of Social Science Informatics University of Amsterdam

Introduction Ce chapitre se veut une contribution à l'élaboration d'une théorie susceptible d'expliquer le rôle des technologies de l'information dans l'évolution de la société. Le but de notre recherche a donc été de formuler des conjectures raisonnées avec rigueur. Les conjectures présentées reposent sur l'analyse des changements de société associés aux innovations technologiques passées et sur l'interprétation des évolutions contemporaines, telles que, notamment, le développement de produits basés sur l'informatique et de services fournissant de l'information. La croissance du marché de l'information est replacée dans son contexte historique et des hypothèses relatives à la dérive des relations humaines sont exposées. Notre souhait est que ces hypothèses seront vérifiées empiriquement par d'autres chercheurs. Les applications basées sur l'infodnatique définissent une nouvelle étape dans la transformation du travail engagée dès la révolution industrielle. Le système industriel a fait quitter son domicile au travailleur. L'automatisation moderne lui retire compétences et connaissances: les compétences et les connaissances nécessaires pour accomplir son travail,

*

Ce titre ("Brave new marketplace") Huxley Le meilleur des mondes.

fait référence

à celui du célèbre

ouvrage

d'Aldous

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en effet, sont de plus en plus intégrées à des artefacts tels que les programmes informatiques et les bases de données. Les exemples abondent: les machines-outils à commande numérique sont commandées par des programmes qui saisissent les décisions et les actions d'opérateurs qualifiés, les systèmes de conception assistée par ordinateur génèrent des images annotées intégrant les connaissances des concepteurs, les systèmes experts tirent des conclusions reflétant les connaissances des spécialistes. De même que la division industrielle du travail a permis d'augmenter la productivité et le rendement, le fait de séparer de l'être humain compétences et connaissances permet d'atteindre une plus grande flexibilité dans l'organisation de la production. Cette flexibilité accrue découle des capacités à traiter l'information (c'est-à-dire les compétences et les connaissances) comme un élément indépendant dans l'accomplissement des tâches. Le programme d'une machine-outil à commande numérique peut avoir été rédigé en interne ou acquis auprès d'un fournisseur externe. S'il est écrit en interne, il peut être vendu à des tiers. De telles possibilités sont inconcevables dans un système de production reposant sur un opérateur humain. Les implications de la transformation actuelle du travail peuvent être pleinement mesurées dès lors que les artefacts - ordinateurs, programmes, bases de données, etc. - fournissant de l'information, des compétences et des connaissances, sont transformés en marchandises informationnelles, c'est-à-dire en produits et services pouvant s'échanger sur le marché. De même que la marchandisation du travail avait changé la fonction de la famille élargie dans la production des biens et services, la marchandisation de l'information est en train de changer la fonction de la famille nucléaire dans la reproduction des compétences et des connaissances. Suite au passage de l'artisanat à domicile à la production en usine, la famille élargie est devenue économiquement inadéquate. La famille nucléaire risque de connaître un sort analogue en raison du passage du savoir basé sur l'être humain au savoir basé sur la machine. Au fur et à mesure que les marchandises informationnelles entreront en concurrence avec les travailleurs, l'utilité économique de la famille comme productrice de compétences et de connaissances à base humaine diminuera. La marchandisation de l'information est considérée ici comme un prolongement de la marchandisation du travail. Bien qu'étant enracinés dans la logique économique, ces processus de marchandisation sont devenus les éléments centraux du drame de la transformation sociale. Un des thèmes majeurs de ce drame est le changement du rôle historique de la famille, changement si radical et si rapide qu'il peut se révéler déstabilisant. En brisant les liens élémentaires de l'association humaine, la marchandisation de l'information est susceptible de déclencher des troubles sociaux 24

dépassant de plusieurs ordres de grandeur ceux de la révolution industrielle. Comme dans les réactions nucléaires en chaîne, l'énergie dégagée par la fission de ces liens sociaux pourrait être canalisée en activité utile si le processus était bien contrôlé. Malheureusement, l'évolution actuelle du marché de l'information évoque plutôt des visions de « bombes» que de « réacteurs». Pour éviter les bombes et favoriser les réacteurs sans danger, il est à tout le moins nécessaire de comprendre la relation entre la marchandisation de l'information et le phénomène de fission sociale. Les idées présentées ici visent à promouvoir cette compréhension. Travail et information dans l'économie

Dans l'économie préindustrielle, le travail formait une part intégrante de la production. Les matières brutes étaient travaillées par des artisans utilisant leurs propres outils dans leurs propres ateliers, ces derniers étant généralement une extension du domicile. Les ateliers employaient généralement plusieurs ouvriers, mais ceux-ci n'étaient pas des salariés au sens moderne du terme [Laslett, 1989]. Qu'il fût apprenti, compagnon ou maître ouvrier, chaque travailleur occupait sa place dans un univers social aux liens étroits. Par essence, ces travailleurs faisaient partie d'une famille élargie, caractérisée par un tissu d'obligations réciproques. Par exemple, en échange de leur aide dans les travaux de l'atelier, le chef de famille (le maître d'apprentissage) acceptait de prendre en charge l'entretien et la formation des apprentis. Cette relation était radicalement différente de celle qui existe entre un employeur moderne et ses salariés. Les méthodes de production modernes ont engendré une nouvelle façon de considérer le travail et la main-d'œuvre [Babbage, 1963; Braverman, 1974 ; Smith, 1976]. L'atelier s'est progressivement détaché du domicile. Celui qui possédait l'atelier et qui fournissait les outils n'était plus celui qui les maniait. C'en était également fini de la relation quasi familiale entre l'artisan et son assistant. Elle était remplacée par un contrat formel entre employeur et employé. La division minutieuse du travail, élaborée et raffinée dans le système industriel, imposait la disponibilité régulière d'une réserve de travailleurs, pour l'essentiel interchangeables. Pour répondre à ce besoin, les marchés dU travail firent leur apparition: en bref, le travail devint une marchandise, un objet d'échange pouvant être acheté et vendu sur la place du marché. La transformation du travail en un facteur de production susceptible d'être mobilisé de façon indépendante s'est accompagnée d'une séparation entre la planification et l'organisation des tâches d'une part, et leur exécution d'autre part. Etape par étape, les compétences en organisation et en planification de l'artisan se sont différenciées en spécialités nouvelles, représentées par les ingénieurs, contremaîtres et managers. Tel fut le début 25