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LA SOCIÉTÉ INHUMAINE

De
257 pages
L'auteur apprécie la dégradation relative des conditions de la vie quotidienne au milieu de l'abondance à travers quatre tendances lourdes inhérentes au développement des systèmes à forte croissance économique: les tensions spatio-temporelles, le déficit relationnel, l'éclatement du symbolique et l'incorporation, en pathologies, des dégradations de l'environnement. Puis, il propose un modèle de " développement-enveloppement durable " qui préserve les conditions institutionnelles du développement humain pour garantir socialement et politiquement l'autonomie des personnes.
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La société inhumaine
Mal-vivre dans le bien-être

Collection Sociologies et Environnement dirigée par Salvador JUAN
Le " progrès" est aussi progrès d'une menace de plus en plus exportée vers les pays les plus dépendants. Trop peu de travaux sociologiques émergent pour rendre intelligibles les tendances profondes d'une société à la fois plus inhumaine, plus dangereuse pour les équilibres du milieu et plus riche. La collection Sociologies et environnement est née de ce constat. Certes, selon le mot du poète H6lderlin, avec la menace croît ce qui sauve, mais seule une conscience informée des risques et de ce qui provoque la dégradation tant de la qualité que des conditions de vie est susceptible de se concrétiser en réformes humainement supportables et socialement admissibles... Dans une perspective socio-anthropologique et critique tant des questions d'environnement global que d'écologie urbaine, en articulant les interprétations théoriques et les résultats empiriques, la collection Sociologies et environnement entend participer à l'émergence de cette conscience sociale. Elle présente aussi les alternatives portées par les mouvements sociaux et les pratiques de résistance contestant le productivisme ou la domination des appareils technocratiques.

Prochains ouvrages à paraître dans la collection:

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L'écologie au quotidien (M. Dobré)
Les paysans dans l'écologie politique (F. Lemarchand) Dictionnaire socio-anthropologique du risque et de la vulnérabilité (Collectif) Écrits socio-écologiques 1984-1986 (S. Juan)

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Salvador mAN

La société inhumaine
Mal-vivre dans le Bien-être

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@ L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-0684-3

AVANT -PROPOS

ET REMERCIEMENTS

La première ébauche de ce livre est un rapport de 1998 pour l'Institut Français de l'Environnement. Intitulé Croissance économique, déficits sociaux et indicateurs sociaux de développement durable, ce rapport faisait suite à des notes et interventions de l'année 1997. Cette «expertise» consistait à accompagner un groupe de travail constitué pour proposer des « indicateurs sociaux de développement durable» dans le cadre de la participation de la France aux programmes internationaux (de l'ONU) sur la question. Mais qu'allait-on faire dans un tel groupe, certains diront plutôt, au vu des difficultés et risques de l'exercice, dans « cette galère» ? C'est en tant qu'universitaire que je fus invité à cette réflexion collective mais c'est en tant que tel et en tant que citoyen - donc, on le verra plus loin, en tant qu'habitant, usager, consommateur,

etc. - que j'ai accepté de m'y rendre voire de m'y investir au delà
de ce qui était demandé... Sans le moindre doute, après avoir soutenu dans ma jeunesse (1985) une thèse sur l'écologisme, l'occasion m'était donnée de renouer avec mes premières amours intellectuelles. Voilà qui explique le léger surinvestissement, toujours suspect, dans une activité dont je savais que le produit (les réunions et le rapportl) aurait toutes chances de rester, au pire, dans les tiroirs poussiéreux d'un obscur bureau d'administration et, au mieux, dilué dans un ensemble d'énoncés destinés à légitimer un semblant de réaction politique face à des mécanismes jugés intangibles et à des tendances historiques toujours plus profondes: les dégradations socio-environnementales et les problèmes socio-sanitaires inhérents à la double puissance du marché et des appareils technobureaucratiques.
I Le rapport de l'IFEN comportait des données traitées grâce aux bases de l'INSEE (obtenues, à l'IFEN, par Michèle Dobré et, au CNRS-LASMAS, par Irène Fournier, que je remercie ici) que ce livre reprend pour l'essentiel. Il a également fait l'objet d'un cours dans le DEA d'Environnement de l'université d'Orléans à l'invitation de Jean-Paul Deléage, et d'une communication au « Séminaire Européen sur la dimension sociale des indicateurs de développement durable» (22/10/1999). Le rapport de ce séminaire est disponible à l'IFEN (Orléans). Ces interventions doivent beaucoup à la grande sympathie de Michelle Dobré, sociologue en résonance avec mes orientations, à mon égard.

Entièrement réécrit et n'ayant plus grand-chose de commun avec le rapport initial (sauf des données provenant des bases citées), cet ouvrage tente le pari de rendre publique une réflexion vouée au microcosme des spécialistes. Cela correspond donc à un enjeu expressif et, avouons-le, politique. C'est pourquoi cet ouvrage (ap )paraît comme un essai mais se voulant «étayé» par des informations et des données em}?iriques. Ce livre provient donc d'une activité de recherche-action2 dans le domaine de l'étude des risques sociaux et environnementaux que l'évolution socio-économique engendre. Mais comment passer du langage souvent abscons du conseil ou de l'expertise scientifique à celui dit « naturel », par les positivistes chevronnés, sans céder aux vulgarités de la vulgarisation ? Publier un tel ouvrage est, plus que pour les autres, un acte de diffusion dans la sphère du débat public de travaux qui sont généralement enfermés dans celle des cercles administratifs. Cette traduction et transmutation du texte a pu s'opérer en relisant les premières ébauches avec des yeux qui n'étaient pas les miens, des yeux de citoyen. Des gens libres et indépendants, plus ou moins profanes de la sociologie, ayant différents métiers (sauf celui de sociologue) et de diverses confessions religieuses ou opinions politiques, ont accepté de sacrifier un peu de leurs loisirs pour tenter de lire des parties de ce qui était déjà une deuxième mouture. On remercie donc JeanPierre Casagrande, Dominique Cuny, Marie-Lou Dussarrat, Catherine Herbert, François Mathé, Serge Sadoun et Sophie Sadoun d'avoir si bien critiqué mon insupportable jargon. Leurs remarques de forme et de fond (la compétence sociale n'est pas réservée aux sociologues!) se sont révélées du plus grand intérêt tant pour améliorer la lisibilité3 que le contenu du livre. Quelques sociologues ont, néanmoins, lu des ébauches. Mes collègues et amis Yves Dupont, et Jean-François Poltorak ont dû s'affronter à l'essentiel du livre en gestation, subir une toute
Ce travail pourrait être rattaché, en effet, à ce type d'activités qui ne jouit pas de la meilleure image dans le milieu universitaire et que j'ai moi-même critiqué pour ses risques de dérive dans mon livre de méthodologie. 3 Certains passages du livre concernent des textes publiés dans un journal d'association à vocation locale (de Poissy, ville moyenne des Yvelines): Vivre sa Villè. Bien sûr il ne s'agit que de mes propres textes mais ils ont quelquefois bénéficié de discussions avec les autres membres de l'association que je remercie aussi plus généralement. Comme on le voit, c'est aussi et par différents côtés, l'action qui est à l'origine des analyses de cet ouvrage... 8
2

première mouture. Laurent Bocéno, Jean-Louis Laville et Stéphane Valognes ont bien voulu m'aider à améliorer un texte déjà plus élaboré. Pour eux, des remerciements seraient un peu plats car ils m'ont donné du temps de leur vie; j'ai donc une dette symbolique à leur égard que seul un contre-don de même nature pourra effacer. Bien sûr, je n'ai pas cédé à toutes les recommandations des différents lecteurs. Ces remerciements ne peuvent donc stigmatiser qui que ce soit: je reste seul responsable du contenu de cet ouvrage avec tous ses défauts, ses éventuelles erreurs ou ses excès. Ces derniers, dira-t-on, semblent effectifs pour ce qui concerne au moins deux aspects du livre: son côté polémique et son pessimisme apocalyptique apparents. Il est probable que certains passages du livre seront jugés polémiques. Certes, y sont critiqués des écrits de collègues appartenant à des disciplines telles que l'économie, la biologie, la médecine, la psychologie, le droit, la philosophie et ... la sociologie. Mais je ne pense pas que le texte soit polémique. On sait que ces disciplines sont des univers traversés par des mouvements d'idées plus ou moins contestataires que ce livre peut alimenter. C'est donc sur le terrain scientifique que cet « ess~i étayé» doit être" évalué. Quant à son aspect «pessimiste », il est inévitable. Mais la question ne se pose pas en ces termes. Étant critique et se voulant orienté par une non disjonction vis-à-vis des enjeux sociaux et politiques, le livre favorise nécessairement - c'est son objet central-la description des aspects inhumains de la vie sociale et du « mal-vivre ». C'est précisément au nom d'un certain bonheur de vivre (sans doute un peu nostalgique, « à la française») à préserver que son contenu peut paraître un peu sombre. Le véritable optimisme est celui de l'action pour autant qu'elle soit éclairée de manière réaliste. Je considère par ailleurs, si on me permet un jeu de mots facile, que le travail du sociologue consiste précisément à éclairer ce qui est sombre... Heidegger (1954) "et Jonas (1979) disent aussi, formule optimiste qui anime ce livre, qu'avec la menace croît ce qui sauve4. Les mouvements con4 La fonnule est du poète Hûlderlin. Dans un essai très puissant de sensibilité, un auteur (Bounan, 1993, 140-41), semble-t-il médecin, écrit, dans la même veine, que seule la conscience lucide de la détresse humaine pennet de s'en délivrer. Il qualifie certaines des conduites à risque sur lesquelles je travaille ici de « phénomène de société» et n'hésite pas à déclarer que l'abrutissement provoqué par les drogues 9

testataires potentiellement porteurs de changement ont déjà cette conscience mais peut-être insuffisamment étayée par des faits et des analyses sociologiques. Différents enjeux, plus sociaux ou politiques (l' écologisme, l' anti-productivisme) que sociologiques, traversent donc ce livre. Mais d'autres combats scientifiques, théoriques et empiriques, sont également menés: contre l'individualisme, le structuralisme, l' évolutionnisme... À l'articulation de ces deux domaines de luttes, scientifique d'un côté et politique de l'autre, se constitue un troisième champ proposant une définition, originale à mes yeux, de la recherche-action et une médiation entre l'économique et le

sociologique. Il s'agit de réintroduire I'humain

-

et donc, on le

verra, le social- dans les raisonnements d'une science économique qui l'a exclu depuis le ISe siècle. Le troisième ordre d'enjeux de cet ouvrage relève des luttes pour la définition légitime du champ et des objectifs de la « socio-économie». Cette dernière discipline, qui n'en finit pas de naître depuis la fin du Ige siècle, est traversée par les mêmes tensions que celles des terrains proprement scientifiques et politiques. On pourrait même dire qu'elle les porte voire, aujourd'hui, qu'elle les condense par le terme d'économie solidaire. Le vocable économie solidaire paraîtra pour le moihs paradoxal aux yeux de ceux qui connaissent l'évolution de la science économique critiquée depuis plus d'un siècle. On pourrait lui associer celui de « guerrier pacifiste» ou encore « d'ogre végétarien ». Cette association de deux termes, non seulement devenus antinomiques au fil des siècles mais encore hétérogènes puisque combinant une science et une valeur fondatrice du lien social républicain, n'a de sens que si on donne un contenu non exclusivement scientifique au premier et une définition non totalement axiologique au second. C'est aussi l'objectif de ce livre.

De Caen à Poissy, janvier 200 I

légales (cf. la chapitre six ci-après) garantit la paix sociale, une « certaine dose de souffrance» étant nécessaire pour les rendre attrayantes. 10

INTRODUCTION
«Notre thèse est que l'idée d'un marché s'ajustant luimême était purement utopique. Une telle institution ne pouvait exister de façon suivie sans anéantir la substance humaine et naturelle de la société, sans détruire I'homme et transformer son milieu en désert. (...) Débarrassés de l'utopie du marché, nous voici face à face avec la réalité de la société (...) Les institutions sont les incarnations d'un sens et d'un projet humains. » (Polanyi, 1944).

À I'heure où ces lignes sont écrites, il est presque impossible de lire, écouter ou regarder les médias sans entendre parler de catastrophes, d'épizooties, d'épidémies, d'empoisonnements, de (très) jeunes gens à la dérive et désocialisés, de « mal-vivre », de tensions, etc. dans de larges secteurs des sociétés de « bienêtre» par l'abondance économique. Néanmoins, trop peu de travaux sociologiques émergent pour rendre intelligible ce qui est souvent présenté comme série d'événements disjoints. Mais pourquoi donc les sociologues, qui sont payés pour cela, analysent-ils si peu les causes profondes de ces phénomènes aux racines pourtant on ne peut plus sociales? Pourquoi les responsables politiques n'écoutent-ils pas les rares voix qui expriment le caractère inhumain de certaines formes de vie quotidienne? Les uns et les autres raisonnent souvent à l'aide de grilles d'analyse qui enferment leur pensée et leur action dans l'enceinte d'un discours unique valorisant la croissance indifférenciée et considérant tous ces problèmes comme le prix à payer pour la maintenir. Comment en est-on arrivé là ? C'est la rude tâche que cet ouvrage souhaite entreprendre. Cet ouvrage part d'un constat: le « bien-être» apprécié au plah économique s'accompagne de «mal-vivre» constaté au plan sociologique. Il porte sur les questions du développement économique et social des sociétés dites développées. Ces questions sont nombreuses et diverses, d'aucune manière univoIl

ques: il n'existe pas un modèle de développement des sociétés mais plusieurs. Les spécialistes des sciences sociohumaines évoquent fréquemment le développement au singulier, comme si toutes les sociétés devaient, toujours et nécessairement, croître... Bien sûr, on le verra, cette singularité provient des tendances ethnocentriques et évolutionnistes de nos disciplines: on parle du développement comme on valorise la croissance économique indifférenciée. Le développement serait plus qualitatif et plus social; la croissance plus quantitative et économique... Cette double assimilation est précisément ce que cet ouvrage prétend remettre en cause. Son enjeu est de donner un contenu positif à ce qui est aujourd'hui nommé, encore et toujours au singulier, le développement durable. On verra que c'est peut-être aussi en termes d'enveloppement qu'il convient de raisonner. Ce livre vise à tracer quelques pistes de réflexion sur la manière dont le cycle de plus en plus rapide de la production des marchandises enfle toujours plus leur volume et engendre des effets déstructurants ou aliénants au niveau des personnes. À mesure que la sphère du marché s'étend à l'intimité des personnes, les biens et services produits altèrent toujours plus les conditions de la vie quotidienne, ainsi que la qualité des relations interpersonnelles, de l'espace, du temps, de l'air, de l'eau, des aliments... Bien que tentant quelquefois de compenser ces effets négatifs, les prestations publiques, dès lors qu'elles sont segmentaires et orientées par le développement des systèmes plus que par les besoins des personnes, accentuent ces processus. Principalement consacré à la mesure de ce que le sens commun nomme mal-être ou mal-vivre, ce livre décrit ces faits et en cherche les fondements sociaux pour mieux proposer des dime~sions susceptibles de caler l'action de réforme. Il n'aborde pas tous les aspects ou caractères inhumains de notre société d'abondance mais se penche plutôt sur les conditions de la vie urbaine. Cet ouvrage est plutôt centré sur la ville et la vie quotidienne. Par exemple, il ne traite pas des situations inhumaines de dopage intensif qui détruit le corps des sportifs professionnels. Il n'aborde pas non plus le problème du travail 12

clandestin5 (des « sans papiers») ou sous astreinte, à mobilité ou flexibilité contraintes, ni les promesses non tenues du «management participatif », ou tout ce que Marx nommait « l'armée industrielle de réserve» et qui fait indirectement pression sur ceux qui ont un emploi. Les problèmes de précarité et leur lien avec l'épuisement relatif d'une société salariale fondée sur l'emploi à vie ne seront que survolés malgré leur épaisseur. Il ne traite pas non plus de beaucoup d'autres aspects morbides de la vie économique et sociale tels que: les milliers de sacrifiés annuels sur l'autel de la circulation généralisée des marchandises et des êtres humains6, les scandales du sang contaminé ou de la viande empoisonnée (<< vache folle») pour des raisons de profit, les grandes catastrophes 7 du 20e siècle telles que Minamata, Seveso, Bhopal, ou Tchernoby1... L'économie de croissance et la concentration du pouvoir au sein des appareils technocratiques se renforcent mutuellement à mesure que les États nationaux ou supranationaux et les autorités locales tentent de préserver l'ordre social par des politiques destinées à renforcer la place du travail dans la vie des personnes et donc de la production marchande dans la société. Les dispositifs d'assistance sociale partiels, définis comme « reste» ou « dehors» par rapport aux lieux centraux du travail et de la production, viennent réparer et compenser les coûts sociohumains d'un modèle de développement productiviste. Ce modèle de développement (recoupant ce que les économistes nomment l'ensemble des «mesures keynésiennes ») peut être décrit en quelques lignes: les infrastructures et les dispositifs d'action publique, de même que l'intégration sociale et les politiques redistributives, s'appuient sur les réserves
5 On pourra consulter à ce sujet le saisissant travail de Ruiz Olabuenaga et al. (1999) sur les immigrants irréguliers en Espagne dont la situation atteint un degré d'inhumanité anachronique aboutissant à une véritable mort civile et sociale en Europe. 6 Pour l'analyse socioanthropologique des accidents de voiture, on consultera Morange (1996 et 1998). 7 Pour étudier en détail ces effets pervers du productivisme, cf. Maréchal (] 991) et Lemarchand (2000). 13

budgétaires issues d'une économie dont la croissance indifférenciée permanente est la seule voie possible.
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S'ensuivent non seulement des dégradations environnemen-

tales et diverses formes d'épuisement des ressources non renouvelables, mais encore toutes sortes de pathologies sociales dont la vie quotidienne et le corps propre sont les principaux sièges. C'est, tout particulièrement, cette conséquence qui constitue l'objet principal et le cœur de l'ouvrage. Son enjeu est la définition d'un mode de « développement» qui ne soit pas seuleme.nt orienté par les exigences économiques, mais aussi et avant tout par un développement humain préservant nécessairement les éléments physiques de la qualité de la vie. Notre propos n'est pas de traiter, pour elles-mêmes, toutes les questions du développement mais de comprendre comment et pourquoi la valorisation de la croissance économique indifférenciée, voire sacralisée, est devenue l'axe central, le mode fondamental et mondialisé, de développement. L'histoire économique et sociale des pays où apparaissent les sciences sociohumaines offre, en abondance et bien avant leur naissance institutionnelle, matière à renforcer la pensée à la fois évolutionniste et productiviste. Cette correspondance était dans une large mesure inévitable. Dans les conditions économiques et sociales de naissance de nos disciplines qui apparaissent, dans des pays colonisateurs, en pleine période de colonisation, pouvait-on penser le changement autrement que comme progrès à la fois des connaissances (auxquelles les sciences sociohumaines participaient) et de la richesse matérielle? L'idéal de rationalisation a constitué la synthèse et le symbole de ce « projet» collectif. Les formes traditionnelles d'organisation sociale déclinent, dans les pays colonisateurs, en même temps qu'elles sont détruites, par acculturation ou destruction volontaire, dans les pays colonisés. À l'intérieur (des pays colonisateurs) les communautés et solidarités de base se dissolvent à mesure que le marché étend son emprise à toutes les sphères de l'organisation sociale et commence à pénétrer la vie quotidienne: la question sociale, alimentée par une misère culturelle et des inégalités renouvelées, devient chaque jour plus brûlante. À l'extérieur 14

(dans les pays colonisés), le pillage des ressources naturelles à valeur économique s'accompagne de l'imposition d'un rapport au travail souvent étranger à la culture autochtone mais destiné à engendrer le meilleur profit pour les colons. Les sciences sociohumaines sont donc d'emblée enserrées dans différents carcans évolutionnistes. Le modèle développementiste emprunté à la biologie a pénétré la sociologie tout comme le modèle concurrentiel, si cher à Darwin, a envahi la biologie après la science économique. Le marxisme et les utopies de la fin du 1ge siècle ne rompront pas avec cet « évoproductivisme» à cause d'une définition positive et linéaire de l'histoire (dont on veut infléchir le sens au nom de l'humanité) qui valorisera toujours les forces productives et donc, à la fois, le travail qui produit et la science transformée en technologies. Cependant, la combinaison de ces deux mouvements a ouvert la voie à un mutualisme et à un solidarisme, indissociables du fait associatif dans toute sa complexité et son ampleur, inspirant encore certains acteurs sociaux et suscitant beaucoup d'espoirs. Nous y reviendrons. C'est cet héritage d'humanisation qu'il convient de rappeler aujourd'hui mais à condition de regarder l'économie et la société du point de vue des personnes: en situant la vie quotidienne au cœur de la réflexion. La pensée utopique a toujours prétendu changer la vie du plus grand nombre mais à partir de critères étrangers au quotidien car centrés sur les systèmes. Convertir la voix des acteurs en regard sur la société, telle est finalement la vocation de ce livre composé de huit chapitres mais écrit en trois temps. Le premier temps est celui de l'analyse dynamique et de la rétrospective. Les deux premiers chapitres évoquent la manière dont la culture devient toujours plus concrète et marchande, chaque jour plus objective, alors que la société se fragmente, que le pouvoir se concentre et que les institutions et infrastructures constitutives du développement social accompagnent la croissance de la production. Ces deux processus sont concomitants, le capitalisme industriel ne faisant qu'accélérer et systématiser une évolution économique et sociale, aux ten15

dances humainement involutives, se réalisant depuis longtemps. Ils traitent des deux faces lumineuses du développement et des ombres portées sur la vie ordinaire par les lumières de l' enrichissement collectif. Le deuxième temps est celui de la description, plutôt statique, à partir de quatre grandes thématiques renvoyant, en arrière-plan, à des tendances mais aussi à des modes d'existence du regard sociologique. Contrairement à ce que l'on entend souvent dire, la vocation de la sociologie n'a jamais été d'opp.oser l'individuel et le collectif mais, pour reprendre une vieille définition8 de cette discipline à laquelle nous adhérons pleinement, de chercher comment, au sein de la trame institutionnelle de l'existence des personnes surgit et s'impose l'individuation. C'est donc la correspondance vécu - institué qui nous intéresse, non leur artificielle séparation. Cette correspondance est le véritable objet-projet de la sociologie. Les institutions (que leur forme soit spatiale, temporelle, organisationnelle, matérielle, symbolique ou corporelle) ne sont pas séparables des mouvements sociaux et de l'action individuelle des personnes qui les ont créées et les recréent ou transforment en permanence. Ce n'est qu'à titre de distinction analytique provisoire que nous pouvons disjoindre le système institutionnel de la vie individuelle des acteurs qui le forment et transforment. À côté de cette vision historique des rapports système - acteurs, le regard statique montre que les institutions sont à la fois extérieures et intérieures aux personnes. Statiquement, on peut dire que le social est autour de nous, entre nous mais aussi en et dans nous. Le cadre institutionnel de la vie (l~ forme de l'espace en particulier mais aussi les composantes environnementales telles que l'air ou l'eau) et la structure sociale (classes, corporations, strates, ressources et espèces de capital...) sont bel et bien du social, visible ou invisible, sédimenté par l'histoire, extérieur aux personnes et les entourant en permanence. Cet état du social est le plus
8 Empruntée à Duvignaud (1950) dans un texte de préface à un manuel sur Durkheim. Le premier s'inscrit, tout comme nos propres travaux, dans la lignée du second. 16

matérialisé tout en contraignant ou déterminant l'action individuelle ou collective. L'entre nous est un social communiqué dont la forme est symbolique: le langage et ses significations, les signes et codes, les valeurs, les croyances, les opinions... Il est donc également extérieur aux individus mais de manière particulière puisqu'il fonde les relations sociales de face à face et donc les rites d'interaction tout comme les formes de sociabilité; il permet la communication et oriente l'action (individuelle ou collective). Le social, enfin, est doublement diffracté en et dans chacun de nous car nous internalisons les deux autres formes ou états. Les institutions symboliques ou matérielles se traduisent, d'une part, en dispositions et modèles intériorisés (projets, désirs, objectifs, visées...) en nous, d'autre part, en états incorporés (forme du corps, santé, maladies...) soit le social entré dans le corps. Les deux formes externes et les deux formes internes du social qui viennent d'être évoquées nous ont servi de cadrage et de support pour l'analyse des aspects inhumains de la société et du mal-vivre personnel en son sein. Il convient d'insister sur cette dualité: il s'agit bien de distinguer le système et l'acteur tout en les maintenant, néanmoins, articulés en permanence. C'est pourquoi chacun de ces quatre chapitres à vocation descriptive est double: désigne à la fois les attributs (inhumains) de la société et ceux des personnes (<< mal-vivre»). Le social autour de nous concerne la forme historiquement prise par les territoires et le cadre de la vie quotidienne; ce chapitre (trois) traite donc de l'espace et des conséquences vécues par les personnes. Le social entre nous sera abordé dans le quatrième chapitre qui décrit l'éclatement des formes de l'interaction et le déclin de la sociabilité. Le social intériorisé constitue le cinquième chapitre consacré aux troubles mentaux et au déficit d'intégration symbolique. Enfin et pour clore ce registre descriptif, le social incorporé nous permettra d'aborder, dans le sixième chapitre, les questions de l'altération de la vie, de la qualité de l'environnement et des sociopathologies du corps. Le troisième temps de l'exposé est celui des dimensions du politique. De la même manière, il ne confond pas analyse 17

statique et dynamique mais décrit les champs et les niveaux du développement (chapitre sept) pour mieux en montrer et redéfinir les enjeux en termes de processus (chapitre huit). Une analyse réaliste des alternatives de « développement - enveloppement» doit s'appuyer sur une critique des voies actuellement suivies par et pour le développement. Cette alternative n'envisage pas vraiment d'orientations concrètes de réforme mais propose un déplacement du regard: du point de vue du système vers celui"des personnes. Elle dégage les dimensions et désigne des acteurs susceptibles d'alimenter ou d'appuyer d'éventuelles politiques de réhumanisation. Devant éviter d'être segmentaires pour ne pas reproduire les effets pervers énoncés, pour ne pas découper les situations de vie quotidienne, ces formes alternatives sont localisées. Elles tendent à renforcer l'autonomie des personnes par une action de proximité nécessairement traversée de créations institutionnelles transversales.

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Chapitre I DÉVELOPPEMENT HUMAIN ET DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE
«De ce qu'un animal a pu apprendre au cour de son existence individuelle, presque rien ne peut lui survivre. Au contraire, les résultats de l'expérience humaine se conservent presque intégralement et jusque dans le détail, grâce aux livres, aux monuments figurés, aux outils, aux instruments de toute sorte qui se transmettent de génération en génération, à la tradition orale, etc. ». (Durkheim, 1902-1911) « Chaque j our et de tous côtés s'accroît le trésor de la culture concrète, mais les esprits individuels ne peuvent élargir les formes et les contenus de leur formation qu'en suivant loin derrière, à une vitesse peu accélérable ». (Simmel, 1900)

La sociologie contemporaine pose encore très mal, de nos jours, les questions de la qualité de la vie dans les sociétés dites développées. Non pas que des révisions théoriques, plus ou moins douloureuses, n'aient été faites depuis la seconde guerre mondiale (et même avant) màis elles ont été souvent consacrées au «tiers monde» ou sont restées sectorielles, segmentaires, voire marginales. Peu de place a été laissée aux regards tentant d'expliquer et de comprendre comment notre société est devenue de plus en plus inhumaine malgré les formes effectives de développement de l'humain et pourquoi le mal-vivre tend à s'y généraliser en dépit d'un bien-être par ailleurs globalement réel et mesurable. Sans doute est-ce lié à la confusion développement économique - développement humain. Cette confusion a une histoire qui interdit aujourd'hui de construire des raison19

nements vraiment alternatifs et de prendre en compte les aspects inhumains de la société dans les politiques économiques. Mais. on ne peut parler de société inhumaine sans évoquer ce qu'est une société humaine, vocable de fait tautologique à rigoureusement parler, comme on le verra plus bas. Pour donner un contenu sociologique à l'idée d'humanité, il convient de distinguer enrichissement économique et enrichissement culturel. Le concept de culture objective est utile à cet égard. Il sera examiné avant d'aborder les aspects économiques du développement.

L'HUMAIN ET LA CULTURE OBJECTIVE Pour pouvoir évoquer le développement économique ou soc-iohumain, encore faut-il que la société existe, que le fait social soit établi. À cet égard, on ne méditera jamais assez la formule, en apparence simple et anodine, de Mauss (1947, 34) : « l'homme entre équipé dans l'histoire; dès qu'il y a homme, il y a outil ». Toute la profondeur de la définition sociologique de l'humain et de la définition humaniste du social est condensée dans ces quelques mots remettant en cause les présupposés évolutionnistes et ethnocentriques9 - qui continuent, encore de nos jours, de hanter les manuels scolaires - selon lequel I'histoire de I'humanité commencerait avec l'écriture. Pas d'outils conservés sans capacité de symbolisation, sans projet. Pas de symboles sans société car le caractère cumulatif des connaissances fonde le processus d'institutionnalisation et donc la production de la société par elle-même (ou l'historicité au sens que Touraine donne du concept ciselé en 1965 et 1973).
9 On ne traitera pas ici~ faute de place~ de la critique théorique de I évolutionnisme~ terme qui englobe les multiples manières de confondre changement historique et amélioration de la condition humaine. Renvoyons à Lévi-Strauss (1952) qui a bien critiqué la notion de progrès~ tout en restant évolutionniste~ et à un prochain ouvrage... Citons également le numéro 13 de l'excellente
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Revue du MA USS consacré au retour de I ethnocentrisme.
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Par ailleurs, l'amélioration permanente des techniques présuppose l'apprentissage et donc la socialisation des enfants et des adultes. La phrase de Mauss nous permet non seulement de définir I'humain mais aussi le social et donc la mission du sociologue. Elle nous permet aussi de comprendre la manière dont « l'évolution» des sociétés à forte historicité conduit vers toujours plus d'aliénation à côté et du fait des capacités individuelles et collectives d'action croissantes, ce que la philosophie nommait «esprit objectif» et la sociologie culture objective depuis Simmel. Aux yeux du sociologue, il est inutile, voire absurde et trompeur, d'aller chercher des critères biologiques (anatomiques, génétiques) ou philosophiques de définition de I'humain ou de différenciation animal/homme. Grâce à Mauss, cette vieille habitude de la rhétorique, que les biologistes se plaisent à raviverl0 par leurs entreprises d'intervention dans l'explication des comportements et des évolutions sociohumains, peut désormais être définitivement abandonnée. La sociologie n'a pas à chercher une autre science ou discipline pour fonder son objet générique. Pas plus que la physique ou la biologie n'ont besoin des sciences sociohumaines pour (re)constituer leur objet. Bien sûr, ce principe n'interdit pas des recherches pluridisciplinaires pour élucider des problèmes précis ou pour comprendre des effets d'interaction entre sphères, par exemple en matière d'écologie. Mais la définition du social est sociologiquement fondée de manière, d'ailleurs, presque consensuelle quelle que soit l'école théorique ou méthodologiques Il, en termes de symbolique - futC'est un livre entier qu'il faudrait écrire pour montrer que, bien en deçà et au delà des tentatives de la sociobiologie telles que celles de Lorenz (1963), qui fut prix Nobel de Médecine, les sciences de la nature et de la vie tentent en permanence d'intervenir dans les définitions et les débats sociaux. Elles le font de différent~s manières mais les plus manifestes sont l'emprise de la paléontologie sur la définition évolutive de l'humain (Leakey, 1981) et de l'éthologie sur sa définition comportementale (Guille-Escuret, 1994). Il Bien sûr, les différences ou dissensions internes fissurent ce consensus disciplinaire. Chacun développe des originalités, en particulier s'agissant des choix d'objets de recherche et des conséquences pratiques des analyses. 21
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il réduit à la capacité de rationalisation du comportement- au
principe de toute institution, donc de 1'histoire, et de toute sédimentation de la structure sociale (prestige, pouvoir ou richesses ). Tous les sociologues affirment donc qu'une société n'est pas une collection ou un agrégat d'individus mais un ensemble d'institutions, de structures et de formes sociales, d'actions organisées ou non; que ses composantes les plus élémentaires sont les rôles, les ressources et les activités ordinaires; que les personnes en sont les sujets, les bénéficiaires et les auteursacteurs. Point besoin, par conséquent, de mobiliser le volume cervical ou des traits morphologiques: un fossile ne sera jugé humain que s'il est accompagné d'outils ou de traces à valeur symbolique. Un outil se définit comme artefact produit et conservé pour un usage ultérieur; il n'est pas un instrument à usage ponctuel. En matière d'origines ou de définition de l'humanité, les sciences sociohumaines s'intéressent à la taille (action) des outils, non à la taille (grandeur) des cerveaux. Ce principe de base se décline en conclusions utiles à la sociologie générale et à la sociologie du développement en particulier. La nature et le « droit naturel» (ou des expressions telles que «la nature humaine») ne peuvent en aucun cas aider. à préciser ce qu'est une société humaine. Ce qui caractérise I 'humain est, de manière indissociable, la double faculté de symbolisation et de création institutionnelle historique. Prises séparément ces deux facultés ne suffisent pas à définir ce qui est proprement sociohumain. Un animal dit supérieur dans le vocabulaire usuel, car ressemblant à l'homme, peut presque symboliser, se représenter un objet et même transmettre une connaissance. Les éthologistes disent (exemple d'un chimpanzé et du rinçage des fruits) que se créent ainsi des « institutions». C'est un abus de langage. Le pur mimétisme ne suffit pas à instituer un procédé en tant que modèle culturel. Pour cela il faut une trace ailleurs que dans l'appareil cérébral ou dans les gestes évanescents qui, précisément, ne laissent pas de traces. Il en va

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de même en matière d'orientation de l'action; si une conduite animale est souvent finalisée elle n'est pas projetée. Ce que la sociologie et l'anthropologie12 nomment institution, depuis toujours, est cette trace, notion qui recouvre la parole et l'outil, la technique et le langage (selon le beau titre de Leroi-Gourhan) mais que l'on peut aussi considérer au sens le plus étymologique. Durkheim disait bien que les chemins, ces ancêtres de l'infrastructure, de la voie ferrée ou de la route, sont déjà des faits sociaux. Les animaux n'ont pas de projets conscients, sauf pour satisfaire aux besoins immédiats, comme ils n'ont pas de prévoyance et donc de conscience du risque; c'est pourquoi ils sont juridiquement irresponsables. Leurs éventuels chemins sont dénués de sens dans la double acception du terme (signification et orientation). Par contre, chez les êtres humain, les traces, routes et chemins, que les empreintes et les routines de vie engendrent, sont nommés des institutions morphogéographiques 13.Pour le sociologue, les voies de circulation sont donc des faits sociaux. Toute institution est de l'histoire sédimentée toujours faite de rapports sociaux. Comme toute forme instituée, la culture est une sédimentation historique qui prend une allure comparable aux couches géologiques se juxtaposant successivement. Dira-t-on que ce raisonnement est de nature évolutionniste? Débusquer l'idéologie évolutionniste n'exige pas de nier ce que le temps fait s'accumuler. Le sociologue ne peut oublier que les institutions sont faites d'histoire. Reconnaître I'histoire n'est pas faire acte d'évolutionnisme... S'il est, dans l'histoire de l'humanité, une continuité évolutive, dans une large mesure irréversible malgré des phases involutives, c'est bien en matière de transmission
12Pas n'importe quelle anthropologie, celle qui s'est détachée de la médecine (giron dans lequel elle trouve sa naissance institutionnelle) ; en l'occurrence, surtout celle que Balandier (1967) et Rivière (1995) nomment politique. 13 Ce concept est de la plus grande importance pour la suite du propos. Un chemin humain, par exemple de montagne, est donc une institution alors que le chemin des animaux est un passage. Il en va de même pour ce qui concerne la porte encore plus chargée de symboles, comme l'a montré Van Gennep (1909) en reprenant la notion de limen et de rite liminaires, qui renvoie au sens de la propriété. 23

intergénérationnelle, de communication spatiale et, en bout de course, de cumul global de connaissances. Le propre de l'humain étant le symbolique, les processus de hiérarchisation par jugement de valeur et de sédimentation matérielle sont inévitables. Quand un outil, un procédé innovant ou une technique plus efficaces sont trouvés et diffusés, il est quasiment inconcevable d'envisager un retour à la situation initiale, sauf si des conséquences négatives pour les personnes ou l'environnement sont démontrées. Dire que le patrimoine de connaissances de l'humanité croît n'est pas céder à l'évoproductivisme dénoncé dans le présent ouvrage mais constater une propriété de I'humain, indissociable de la solidarité et du partage des connaissances, destinée précisément à combattre certaines dérives (sociobiologie par exemple) et l'évolutionnisme de ceux qui mêlent l'animalité et l'humanité dans une même évolution biologique. Cela dit, on peut aussi constater des décalages ou des inégalités dans l'appropriation personnelle de ce patrimoine. Cette appropriation personnelle est d'autant plus difficile que des appareils de pouvoir tendent à monopoliser la connaissance (cf. infra). Faite de symboles communiqués, la culture devient de plus en plus «objective» à mesure qu'elle se matérialise dans le langage et dans les oeuvres. Il s'agit du processus d' institutionnalisation. Ces concepts sont très importants car ils permettent de désigner l'accumulation des connaissances sur un mode non évolutionniste (ce que l'évolutionnisme nomme le progrès). La culture se matérialise et s'enrichit par couches successives. Cela fait l'histoire en tant que symboles institués ou tombés en désuétude. Il s'agit de mémoire sociale, d'un patrimoine commun et non de mémoire personnelle. La plupart des faits sociaux sont des concrétisations de cette histoire longue. Nous n'avons pas besoin de savoir à quoi renvoient tous les faits et gestes pour les produire ni quelle est l'étymologie de tous les mots pour les prononcer. Au contraire, cette mécanique ou ces réflexes socialement conditionnés deviennent comme une « seconde nature », un sens commun qui

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nous permet de passer à autre chose, de « progresser », de ne pas avoir à refaire le monde à chaque instant. L'oubli relatif des origines symboliques des faits sociaux matérialisés dans le langage, les objets, les gestes ou les institutions publiques, n'est pas un handicap mais une condition essentielle de l'accumulation culturelle de l'humanité. Si les institutions, au sens large qui couvre tout l'ensemble de .la culture objective, n'étaient pas en partie oubliées dans les consciences personnelles, la société ne changerait que difficilement, voire serait éternellement figée. Or elle change, et même de plus en plus vite, ce qui démontre que la culture s'objective aussi de plus en plus rapidement dans un mouvement qui s'autoalimente en permanence. On s'appuie sur la culture objective pour créer ou innover: si l'on doit réinventer en permanence les bases du langage ou de la physique, on ne peut pas écrire de la poésie ou créer de nouvelles machines. L'enrichissement de la « mémoire sociale» comme patrimoine culturel est donc en partie conditionné, paradoxalement, par l'amnésie personnelle ou par une « inconnaissance ordinaire» qui consiste à ne pas avoir besoin de sav,oir précisément comment fonctionne le téléphone, la chaîne stéréophonique, la télévision ou un ordinateur pour les utiliser de manière routinière. Cet inévitable enrichissement collectif doublé de méconnaissance personnelle est aussi la limite au « do it yourself» de ceux qui critiquent le plus la notion de progrès en tant qu'il désautonomise les êtres... C'est enfin le destin, quelque peu tragique et marquant une des formes de l'aliénation, que vit chaque personne par le constat du décalagë14 croissant entre ce qu'il sait et le patrimoine culturel matérialisé dans ce qu'il utilise. Tout au long de l'histoire, les formes d'accumulation de la culture objective se modifient en permanence. Sans doute la
14 Comme l'a montré Leroi-Gourhan (1964) et comme Toynbee (1976) l'a répété, ce décalage commence vraiment au paléolithique, sans doute au cours de la période magdalénienne durant laquelle le changement social connaît une première phase d'accélération du fait de la combinaison des facteurs artistiques, technologiques et religieux. 25