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LA SOCIOLOGIE A L'EPREUVE DE L'HERMENEUTIQUE

De
224 pages
A partir de différents points de vue, Louis Quéré examine une seule et même question : l'herméneutique, science de l'interprétation, constitue-t-elle un paradigme pour la sociologie, dès lors que l'on admet qu'en tant que science historique, celle-ci est vouée à la production de " généralités interprétatives " et au conflit des interprétations ?
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LA SOCIOLOGIE

À L'ÉPREUVE

DE L'HERMÉNEUTIQUE

L' Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-8282-1

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Louis QUÉRÉ

LA SOCIOLOGIE

À L'ÉPREUVE

DE L'HERMÉNEUTIQUE

Essais d'épistémologie des sciences sociales

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA illY

lK'J

Collection Anthropologie du Monde Occidental dirigée par Denis Laborde

Déjà parus

Denis LABORDE (éd.), Tout un monde de musiques, 1996. Annie GOFFRE (éd.), Polyphonies corses. L'orgue et la voix, 1996. Laurier TURGEON (Sous la direction de), Denys, 1996. Denis LABORDE, De Jean-Sébastien Bach à Glenn Gould. Magie des sons et spectacle de la passion, 1997. Hubert 1APPELLE, les Enjeux de l'interprétation théâtrale, 1997. lean-Michel LARRASQUET, L'Entreprise à l'épreuve du complexe, 1999. lean-Michel LARRASQUET, Le Management à l'épreuve du complexe, 1999.

Série Amérique du Nord

Denys DELAGE, Réal OUELLET, Laurier TURGEAON (éds), Transferts culturels et métissages Amérique/Europe XVle-XXe siècles, publié en collaboration avec Les Presses de l'Université de Laval, Québec, 1996 Laurier TURGEON (éd.), Les Entre-lieux de la culture, 1999.

Présentation

Récemment, des chercheurs français de renom ont attiré notre attention sur les risques qu'il peut y avoir, pour la sociologie,- à prêter une oreille trop complaisante à la sirène herméneutique. R. Boudon, par exemple, doute qu'on puisse approfondir la réflexion wébérienne sur la nature de la compréhension, et sur la place de celle-ci dans la connaissance sociologique, en prenant appui sur les développements récents de la science de l'interprétation qu'est l' herméneutique. Pareillement, J.-CI. Passeron, qui reconnaît par ailleurs que les sciences historiques produisent au mieux des «généralités interprétatives» et que le conflit des interprétations y est inévitable, s'inquiète des risques de «divagation herméneutique» que comporte cette limitation et propose quelques mesures pour les contenir. De telles préventions ne sont pas injustifiées. Cependant, outre qu'elles ne reposent pas toujours sur une information correcte concernant l'état présent de I'herméneutique, elles reflètent, à mes yeux, l'existence, dans la sociologie actuelle de langue française, d'une attitude quelque peu frileuse vis-à-vis d'acquis intéressants de la réflexion philosophique contemporaine, parmi lesquels figurent les apports de l' herméneutique. Cette attitude contraste avec celle de théoriciens tels que A. Giddens ou J. Habermas, qui ont trouvé dans l'herméneutique post-heideggérienne un point d'appui solide pour explorer la logique d'une possible science sociale post-positiviste.

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La sociologie à l'épreuve de l'hennéneutique

Pour ma part, influencé par des penseurs sociaux et politiques proches de la phénoménologie (c. Castoriadis et CI. Lefort, en particulier), je me suis intéressé, au début des années 1980, au problème de l'interprétation en sociologie. Mon inquiétude ne portait pas sur le risque de «divagation herméneutique», mais sur les implications épistémologiques et méthodologiques à tirer du fait que nous soyons, selon la formule de C. Taylor, «des animaux qui s'interprètent euxmêmes», ou encore du fait que les sciences sociales aient affaire à des êtres (individuels ou collectifs) qui construisent et maintiennent leur identité à travers une interprétation de soi dans un langage déterminé (la question du langage venant ici se lier à celle de l'interprétation). Je me suis d'abord intéressé au débat entre Gadamer et Habermas, adhérant assez volontiers au programme de «métaherméneutique» du second, développé sous la forme d' une théorie de la communication et d'une «pragmatique universelle». Puis je me suis tourné vers l'ethnométhodologie, qui me paraissait esquisser un dépassement similaire de l'hermé-neutique, mais en des termes beaucoup plus analytiques et plus descriptifs que Habermas. J'y ai vu un remède assez radical contre les risques de «divagation herméneutique» ou de prolifération des interprétations. L'ethnométhodologie recom-mande en effet au sociologue de privilégier, non pas l'explication et l'interprétation des pratiques et des événements, mais l'observation et la description des procédures mises en œuvre, tant par les gens ordinaires que par les sociologues, pour faire sens du monde social et pour y introduire de l'ordre et de l'intelligibilité, qu'elles qu'en soient les formes. Peut-être faut-il souligner que le contexte de la discussion épistémologique sur la compréhension et l'interprétation, dans les années 1970-1980, diffère profondément de celui auquel les sociologues se réfèrent le plus souvent: celui qu'a connu Max Weber en son temps, dominé par la querelle allemande sur les méthodes des sciences de l'esprit ou de la culture. D'une certaine manière, le débat contemporain sur la compréhension du sens est marqué par le «tournant linguistique» de la philosophie des sciences sociales, provoqué aussi bien par

Présentation

y

l'herméneutique philosophique de H.G. Gadamer (reprise par des auteurs comme J. Habermas, P. Ricœur ou C. Taylor), que par la seconde philosophie de L. Wittgenstein (appliquée aux sciences sociales par P. Winch). Mais il a été aussi influencé par les développements récents de la philosophie des sciences, qui a montré que la logique des sciences de la nature comporte aussi des interprétations circulaires et que la construction interdépendante des données et des théories relève d'un processus proprement herméneutique. Le résultat de cette double évolution a été une révision en profondeur et une atténuation des oppositions classiques entre expliquer et comprendre, ainsi qu'entre sciences de l'esprit et sciences de la nature. Cependant, ces toutes dernières années, le débat s'est de nouveau déplacé avec le «tournant cognitif» des sciences humaines, qui met plus que jamais à l'ordre du jour la «naturalisation» de l'esprit et celle des sciences qui cherchent à en rendre compte. Une nouvelle querelle sur l'ontologie et l'épistémologie des sciences de l'esprit se profile ainsi à l'horizon, dans laquelle il se peut que l'herméneutique ait encore son mot à dire. La lecture de l' œuvre de Habermas ayant joué un rôle important dans ma compréhension des enjeux de l'herméneutique contemporaine pour les sciences sociales, j'ai retenu, pour cette publication, deux études que je lui ai consacrées il y a une dizaine d'années). Elles portent sur deux moments très différents de l'itinéraire intellectuel du philosophe allemand: le premier se situe au milieu des années 60, où Habermas se mesure à des courants philosophiques et sociologiques qui lui paraissent esquisser un type post-positiviste de science sociale; le second correspond au début des années 80, où il reformule la problématique wébérienne de la compréhension du sens à la lumière d'une théorie de la raison communicative.

I Deux études complémentaires ont été publiées, l'une dans Réseaux, n034, 1989 [« Communication sociale: les effets d'un changement de paradigme»], l'autre dans Habermas, les raisons, la critique (sous la direction de C. Bouchindhomme et R. Rochlitz), Paris, Cerf, 1996 [« Vers une anthropologie alternative pour les sciences sociales?»].

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La sociologie à l'épreuve de l'herméneutique

Outre l'article sur «l'interprétation en sociologie», qui esquisse la perspective d'ensemble à partir de laquelle j'ai sollicité l'éclairage de l'herméneutique sur les pratiques des sciences sociales, j'ai aussi repris deux études consacrées à deux autres auteurs dont la réflexion a été nourrie par la philosophie de Gadamer. Le premier est C. Taylor, célèbre, entre autres, par un article de 197 I consacré à «l'interprétation dans les sciences de l'homme» (cet article vient d'être traduit en français dans un recueil publié aux PUP, en 1997, sous le titre La liberté des modernes). Dans cette étude, j'examine la stratégie proposée par Taylor pour échapper au dilemme de l'ethnocentrisme et du relativisme. Le second auteur est R. Koselleck, un historien allemand qui, dans un livre intitulé Le futur passé: Contribution à la sémantique des temps historiques, a repris l'examen du problème de l'objectivité de la connaissance historique du point de vue d'un chercheur éclairé par une conscience herméneutique. Cet ensemble est complété par un texte spécifiquement consacré au langage, plus précisément à la manière dont la sociologie rencontre le problème du langage dans son domaine d'objet à la fois comme thème d'étude, comme ressource pour l'analyse et comme élément constitutif aussi bien de ses objets que de son dispositif de connaIssance. Ce recueil a d'abord été constitué pour les étudiants qui suivaient mes cours d'épistémologie des sciences sociales à l'Université de Lausanne. L'initiative en revient au professeur Giovanni Busino qui m'a proposé de rassembler quelques-uns de mes articles pour les publier dans la collection «Cours, séminaires et travaux» qu'il dirige à l'Institut d'Anthropologie et de Sociologie. Je lui renouvelle mes plus sincères remerciements. Ma gratitude va aussi à Madame Carmen Eberlein qui a préparé le manuscrit et assuré le travail éditorial avec beaucoup de dévouement et de compétence. Je ne saurais enfin taire ma dette à l'égard des étudiants de la Faculté des Sciences Sociales et Politiques qui, pendant quatre ans, m'ont aiguillonné par leur curiosité et leur intérêt. Je leur dédie ce recueil.

Présentation

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Origine des textes

Les différents chapitres de ce livre ont paru, pour la première fois, sous forme d'articles dans les publications suivantes: L'interprétation en sociologie, in «Cahiers Confrontation», 1987: 209-226. 17,

L'herméneutique constitue-t-elle un paradigme pour la sociologie?, in «Problèmes d'épistémologie en sciences sociales», n° I (Paris, EHESS / CEMS), 1983 : 48-76. Raison, action sociale et intersubjectivité, in «Problèmes d'épistémologie en sciences sociales», n° 4, 1987 : 79-134.
Entre relativisme et ethnocentrisme: quelle voie pour les sciences sociales?, in «Mesure», n° 4,1990: 107-122.

Événement et temps de l'histoire. Sémantique et herméneutique chez R. Koselleck, in J.-L. Petit (éd.), L'événement en perspective, Paris, Éditions de l'EHESS (<<Raisons pratiques» 2), 1991 : 263-281. Sociologie et sémantique. Le langage dans l'organisation sociale de l'expérience, in «Sociétés contemporaines», n° 18/19,1994: 17-41.

CHAPITRE 1

L'interprétation

en sociologie

Essayer de spécifier la place et la nature de l'interprétation en sociologie, c'est inévitablement poser la question de l'identité de cette discipline. Aujourd'hui encore, celle-ci fait figure de science douteuse, éprouvant de grandes difficultés à produire un savoir rigoureux et spécifique sur la réalité sociale, selon les critères du travail scientifique. Voici en effet une «science» qui, d'une part, a pour objet une réalité qui s'interprète elle-même, mieux, qui s'organise et se maintient dans et par l'interprétation d'elle-même; et qui, d'autre part, ne peut accéder à son domaine d'objet que par la médiation de la compréhension et de l'interprétation (quiconque aborderait la réalité sociale dans une posture d'observateur extérieur ne percevrait que des mouvements physiques; il serait incapable de déterminer ce qu'il a devant lui). Ajoutons à ces deux caractéristiques le fait que c'est une discipline qui ne produit quasiment que des interprétations: les œuvres qui y comptent sont des interprétations singulières qui portent la marque d' un questionnement personnel soutenu à travers une série d'investigations; mais du fait qu'elles sont des interprétations, elles-mêmes soumises à interprétation, elles ne peuvent qu'engendrer le dissensus.

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La sociologie à l'épreuve de l'herméneutique

Jusqu'à présent, l'épistémologie sociologique a implicitement adhéré à la thèse de l'unité de la science. Les sociologues ont donc cherché à produire du savoir sur la réalité sociale en faisant leurs les critères du travail scientifique tels qu'ils ont été formulés à partir des sciences exactes. Ce qui les a conduits à se méfier de l'interprétation et à essayer de la contourner: au niveau de la constitution de l'objet, ils se sont efforcés de convertir la dimension auto-interprétative de leur domaine en faits de la réalité objective; au niveau de la production et de la description des données, ils ont tablé sur l'existence de faits bruts, séparables des interprétations dont ils sont l'objet; et au niveau du traitement de ces données, ils ont privilégié les procédures de vérification empirique comme moyen de conférer une validité intersubjective à leurs analyses, le souci étant d'éviter des interprétations divergentes d' un même phénomène. Au siècle dernier déjà, Droysen et Dilthey avaient opposé à la thèse de l'unité de la science l'idée d'un dualisme méthodologique qui impliquait de reconnaître le statut particulier des sciences de l'esprit. Certes, depuis lors les termes du débat ont beaucoup évolué; mais l'idée d'une spécificité des sciences de l'homme a continué d'être défendue dans les deux séries de critiques qui ont été adressées depuis trente ans au projet d'une sociologie positiviste. La première a été formulée dans le domaine de la philosophie des sciences sociales par ceux qui se sont opposés au positivisme logique en s'appuyant soit sur le second Wittgenstein, soit sur l'herméneutique philosophique de Heidegger puis de Gadamer. Leur argument a consisté précisément à invoquer le caractère auto-interprétatif et autodescriptif de la réalité sociale pour révéler les apories d'une mise en forme scientifique des faits humains conçue d'après les canons du positivisme logique; pour échapper à ces apories, ils ont recommandé de concevoir les sciences de l'homme et de la société comme des sciences de l'interprétation, c'est-à-dire comme des sciences dont le modèle est l'herméneutique textuelle, qui, par exégèse méthodique des textes, met au jour le sens ou le message voilés qu'ils comportent.

L'interprétation

en sociologie

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La seconde série de critiques est apparue dans la discipline

sociologique elle-même. Elle a été le fait de - ceux qui ont
développé le projet wébérien de «sociologie compréhensive». Tenant compte du caractère signifiant de l'activité sociale, Max Weber fixait pour tâche à la sociologie de «comprendre par interprétation l'activité sociale, et par là d'expliquer causalement son déroulement et ses effets» (Weber, 1971). On a qualifié les entreprises qui ont donné corps à ce projet, de «sociologies interprétatives», étiquette qui désigne des courants d'inspirations diverses: la sociologie phénoménologique d'A. Schütz, l'interactionnisme symbolique issu de G.H. Mead et de l'École de Chicago, la sociologie de la connaissance de certains disciples de Schütz (Berger, Luckmann, Cicourel, etc.), l'ethnométhodologie et l'analyse de conversation. Or un des paradoxes du récent développement de ces sociologies qui ont admis l'argument herméneutique des critiques philosophiques du positivisme logique est qu'elles se sont efforcées d'éviter d'être des herméneutiques, c'est-à-dire des sciences de l'interprétation visant à conférer une signification, ou à formuler, expliciter un sens, une cohérence qui seraient confus, pas clairs ou pas immédiatement accessibles. La question épistémologique soulevée par ce paradoxe est, à mes yeux, la suivante: comment le sociologue peut-il admettre l'argument herméneutique tout en évitant d'ériger l'herméneutique en paradigme pour la sociologie? Cette question épistémologique se double d'une question sociologique: comment donner une solution proprement sociologique à ce paradoxe? Pour élucider ces deux questions, auxquelles je veux consacrer mon intervention, je procéderai en trois étapes: j'énoncerai d'abord les raisons que le sociologue peut avoir d'admettre l'argument herméneutique; j'indiquerai ensuite celles qui peuvent être opposées à la conception de la sociologie comme science de l'interprétation, dont le modèle est l'exégèse textuelle; je montrerai enfin à quoi peut ressembler une «sociologie interprétative» qui évite d'être une science de l'interprétation; j'évoquerai pour cela la manière dont l'ethnométhodologie s'y prend pour éviter d'être une herméneutique.

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La sociologie à l'épreuve de l'herméneutique

1. - LES RAISONS D'ADMETTRE L'ARGUMENT HERMENEUTIQUE

Par argument herméneutique, j'entends la proposition qui affirme que la réalité sociale ne se livre que dans et par l'interprétation, en raison de sa «consistance» propre: non seulement elle est pré-interprétée par ceux qui y vivent (version faible); mais surtout elle se constitue dans et par l'interprétation de soi, au sens où l'activité et les institutions sociales s'organisent et se stabilisent à travers les interprétations que les acteurs en font. En d'autres termes, la production et le maintien d'un ordre social, ainsi que l'exhibition par les acteurs de conduites ordonnées récurrentes, sont médiatisés par l'attribution d'une intelligibilité et d'une assignabilité à leur monde social; pour assurer cette intelligibilité et cette assignabilité, ceux-ci disposent de ressources symboliques (catégories, normes, règles, etc.) qui «fournissent les règles de signification en fonction desquelles telle conduite peut être interprétée» ou tout simplement identifiée (Ricœur, 1983). l'entends ici interprétation au sens fort du terme: interpréter c'est considérer quelque chose comme étant ceci ou cela, donc conférer une déterminité, et aussi mettre au jour, déchiffrer, expliciter un sens ou une cohérence qui n'apparaissent pas clairement. Cette attribution peut cependant revêtir des modalités différentes. Il y a par exemple une détermination du sens qui n'est pas de l'ordre de l'assertion, mais de celui de la monstration. «Nous n'interprétons pas ce que nous comprenons», écrivait Wittgenstein. De fait lorsque nous répondons à un acte ou à une parole d'un partenaire d'interaction par un autre acte ou une autre parole, nous rendons accessible ou observable par le second l'interprétation que nous avons faite du premier. Dans ce cas nous exhibons par un acte, et non pas par une assertion, la manière dont nous avons déterminé, identifié ce dont il s'agissait ou la valeur que nous avons conférée à une occurrence, c'est-à-dire ce comme quoi nous l'avons considérée. Avec ces diverses opérations, dont la netteté est fonction des fins pratiques poursuivies, nous sommes dans le

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en sociologie

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domaine de ce qui est rendu sensible, observable, disponible, plutôt que dans celui du sens asserté, explicité discursivement. Appliqué à la sociologie, cet argument fait apparaître le statut «doublement herméneutique» de la discipline (Giddens; 1976): d'une part, elle a affaire à l'interprétation en tant que composante interne de son domaine d'objet; d'autre part, elle doit recourir à l'interprétation comme médiation pour accéder à ce domaine, c'est -à-dire aussi bien pour acquérir ses données que pour en dériver des propositions descriptives. Or c'est précisément ce statut de «double herméneutique» qui est oublié ou occulté par les modèles dominants dans la discipline, l'empiricisme d'un côté, le constructivisme de l'autre. Par conséquent, pour établir l'acceptabilité de l'argument herméneutique, il faut réussir à mettre en évidence les apories du traitement scientifique des faits sociaux par ces deux modèles.

l, La réduction empiriciste
En quoi consiste-t-elle? Du côté de l'objet, à le scinder en deux éléments: d'une part, la réalité brute, à laquelle on attribue des propriétés absolues, c'est-à-dire indépendantes de toute appréhension par des sujets, pour lesquels elle est objet d'expérience; d'autre part, le sens que ces sujets attachent à cette réalité sous la forme d'attitudes, de dispositions, de croyances, de valeurs, etc. Du côté de l'opération de connaissance, à contourner la subjectivité et l'instabilité des interprétations, et à conjurer des qualifications divergentes d' un même phénomène. a) La réalité et son sens L'ambition scientifique est de produire du savoir sous la forme de qualifications pourvues d'une certitude fondée sur des preuves, et non pas sur des intuitions subjectives. D'où la recherche de descriptions «absolues» du monde social, c' est-àdire de descriptions visant à saisir les propriétés de ce monde en

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La sociologie à l'épreuve de l'herméneutique

faisant complètement abstraction de celles qu'il a en tant qu'objet d'expérience de sujets. La procédure dont la sociologie dispose pour y parvenir est bien connue: elle consiste à séparer réalité et expérience, de façon à rendre compte de la réalité en termes de propriétés absolues, et à faire de l'expérience elle-même des faits bruts de la réalité objective susceptibles, eux aussi, d'une qualification absolue (cf. Taylor, 1985). C'est par exemple de cette manière que procède la sociologie politique. Pour rendre compte des comportements électoraux elle s'appuie sur un ensemble de données brutes: les résultats de votes bien évidemment, mais aussi la répartition de la population en C.S.P., les appartenances religieuses ou tout simplement le sexe, l'âge, la localisation territoriale, etc. Elle établit alors des corrélations entre ces séries de données brutes non interprétées, qui valent comme description «absolue» des comportements électoraux. Cependant cette manière de procéder laisse de côté un aspect tout à fait essentiel, indispensable à l'explication: à savoir la dimension subjective qui est partie intégrante des conduites politiques, et qui se traduit par des opinions, des préférences, des aspirations, des aversions, etc. La sociologie d'aujourd'hui sait bien comment s'y prendre pour faire entrer cette dimension subjective dans son champ d'observation; elle le sait d'autant mieux qu'ont été perfectionnées les techniques de sondage: elle sait constituer les opinions, les croyances, les dispositions, les attitudes, les appréciations, les valeurs, en faits de la réalité objective; elle sait aussi les quantifier et les mettre en relation avec des états de choses décrits en termes absolus. On peut toutefois relever un aspect étrange de cette procédure: on y considère en effet que des opinions, des croyances, des appréciations sont attestées par le fait que les acteurs sondés fournissent un certain type de réponse à certaines formes de mots consignées dans un questionnaire. Mais comment parvient-on à imputer une croyance singulière à quelqu'un, à partir d'une expression qui comporte tant de mots, produite en réponse à une question qui fournissait déjà la forme de la réponse ou la valeur de la variable soumise à investigation? On notera aussi que cette manière de séparer réalité et

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en sociologie

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expérience favorise une réduction subjectiviste de la culture: celle-ci va en effet être conçue comme un ensemble d'orientations subjectives ou d'attitudes - cognitives, affectives, évaluatives - des individus vis-à-vis d'un monde objectif, celui des institutions, des événements et des comportements, appréhendé comme une réalité brute en soi. b) La vérification contre ['interprétation La visée d'une description absolue du domaine d'objet implique non seulement que les propriétés qui lui sont attribuées

soient absolues, au sens qui vient d'être - spécifié, mais aussi
qu'elles lui soient attribuées de manière absolue, c'est-à-dire une fois pour toutes et indépendamment à la fois des circonstances dans lesquelles cette attribution est faite, et des singularités personnelles de ceux qui la font. En d'autres termes, une qualification scientifique doit être stable, répétable par n'importe quel membre compétent de la communauté scientifique, et prémunie contre toute possibilité de qualification différente. On sait que la science dispose - ou est créditée d'une procédure appropriée permettant d'obtenir cette stabilité et cette indépendance de ses descriptions et explications: la vérification, c'est -à-dire la corroboration de propositions par des observations. Cette procédure implique de n'admettre que des assertions qui sont vérifiables par des observables. Dans ce cadre, il est évident que l'interprétation, qui s'avère étroitement liée à la situation herméneutique de l'interprète, et donc comme subjective et susceptible de variation, est dépourvue de pertinence; plus, elle apparaît comme une nuisance qu'il convient de neutraliser, ou comme un pis-aller dont il s'agit de limiter les inconvénients. Dans la discussion récente sur la méthodologie des sciences sociales, certains tenants du positivisme logique ont accepté de ménager une petite place pour l'interprétation; mais c'est tout au plus comme «moyen heuristique» utilisable au niveau de la découverte, pour formuler des hypothèses, pour rendre compréhensibles des conduites observées ou pour spécifier leur contexte; par contre elle ne peut pas être admise au niveau de l'administration de la preuve, car une interprétation est un type de proposition dont on

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considère qu'il est impossible de décider si elle est vraie ou fausse (cf. Abel, 1948). Dans un livre récent, Dan Sperber adopte une position analogue (Sperber, 1982). Il distingue la description de l'interprétation: décrire c'est énoncer des propositions qui sont vraies ou fausses de quelque chose; interpréter c'est produire une représentation plus ou moins fidèle de la signification de l'objet interprété. Il considère que seules les descriptions peuvent servir de données scientifiques; leur adéquation peut être évaluée de façon systématique, en termes de vrai ou faux, par référence à des observables. Par contre, les interprétations ne sont susceptibles de fournir des données scientifiques «qu'indirectement, et seulement dans la mesure où leur relation à la réalité peut elle-même être décrite. Une représentation non descriptive a besoin de ce que je propose d'appeler un commentaire descriptif. Un commentaire descriptif identifie l'objet représenté et précise le type de la représentation. Il rend ainsi possible de tirer des conséquences empiriques d'une représentation non descriptive».

2. La critique herméneutique de cette réduction Cette critique comporte plusieurs arguments. Je rappelle les pnnclpaux: a) Le sens «éprouvé» est complètement tronqué lorsqu'il est réduit à des réactions «sans couleur» à une réalité objective, ou encore à des réalités substantielles qu'on situe dans la tête des gens, et qu'on considère donc comme privées. Du coup, il est dépouillé de sa nature intersubjective et de sa dimension constitutive; le sens commun devient une simple affaire de convergence des croyances et des valeurs des individus. b) L'observation elle-même comporte une interprétation: elle implique en effet de déterminer ce dont il s'agit dans une occurrence donnée, de la considérer comme ceci ou cela, bref de l'identifier. De ce fait, la possibilité même d'observer et de

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décrire des faits bruts - des actes tels que voter par exemple, rompre une négociation, signer une pétition, etc. - implique celle de les identifier. Ce qui nécessite de disposer d'un système symbolique (catégories, règles, normes...), qui fournit un contexte pour décider à quoi on a affaire. Dans son article fameux sur «L'interprétation et les sciences de l'homme», Ch. Taylor avance l'exemple suivant: identifier un acte tel que rompre une négociation implique de mobiliser un langage ou un réseau conceptuel, et de prendre pour contexte un ensemble d'activités propres à notre société; sans de telles médiations il nous serait impossible de spécifier une occurrence donnée comme «rompre une négociation». Mais ce langage et ces activités mettent en jeu tout un ensemble de présupposés tels que les notions d'autonomie individuelle, d'obligation contractuelle, de liberté, d'association volontaire. Toutes ces prémisses sont constitutives de la pratique de la négociation; elles sont ce qui lui assure son identité, son intelligibilité et son assignabilité (cf. Taylor, 1985). En d'autres termes, le langage, et tout le réseau symbolique d'une culture, avec toutes les distinctions qu'il institue, non seulement permettent de produire des énoncés d'observation sur la réalité, mais aussi contribuent à la structurer d'une manière plutôt que d'une autre. C'est par ce biais que le domaine d'objet des sciences sociales incorpore, dans sa structuration même, une interprétation de soi. Or, c'est précisément ce qui échappe à la démarche positiviste: elle est incapable d'inclure dans son champ d'analyse cela même qui lui permet d'identifier des faits bruts, et plus largement, ce qui précisément rend les faits à la fois intelligibles et disponibles pour une investigation scientifique sous la forme de «la réalité objective des faits sociaux».
.

c) Une version plus sociologique de cet argument consiste à

dire que le monde social se présente, aux sociologues aussi bien qu'aux acteurs, comme un champ externe d'événements ou de faits justiciables d'une investigation visant à dégager les lois ou les régularités de leur organisation. Mais la «facticité» même de ces événements ou de ces faits reste une prémisse inexpliquée, et une ressource pour les investigations. D'où ce paradoxe: la sociologie prend à son compte les présuppositions et les distinctions internes à son objet comme présuppositions de son

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investigation même. Du coup, toute une série de phénomènes importants sont exclus de la recherche: ils touchent à la manière dont le monde social est devenu disponible, sur le mode d' un ensemble de faits objectifs, pour une investigation scientifique. Par exemple les démographes manipulent des données sur les sexes, les âges, les naissances, les morts... Bien sûr, ils se préoccupent de la précision et de la fiabilité de leurs données. Mais quant à savoir comment, c'est-à-dire par quel travail social, le statut sexuel a été rendu disponible pour un dénombrement, cela reste en dehors de leur horizon de recherche (Zimmerman et Pollner, 1971).

3. La réduction constructiviste J'entends constructivisme au sens suivant. C'est une démarche très courante en sciences sociales qui consiste à rendre compte de la régularité, de la récurrence, de la reproductibilité du caractère ordonné des conduites sociales en termes de déterminations externes - en termes de lois ou de structures d'engendrement par exemple - du fait que ce caractère régulièrement ordonné des conduites donne à penser qu'elles ont pour source un système de contraintes ou de nécessités auquel elles se conforment, obéissent, etc.: un système de normes ou de règles que le sociologue peut exhumer; des mécanismes que la théorie va essayer de reconstruire; des structures objectives qui fixent des dispositions, qui, à leur tour, informent des pratiques. À la suite de Garfinkel, je qualifie cette démarche de constructiviste, pour autant qu'elle procède à la construction d'un dispositif d'explication externe pour rendre compte du caractère ordonné et rationnel des pratiques. Comment cette démarche constructiviste réduit-elle l'interprétation sur les deux plans distingués précédemment? D'une part en attribuant l'ordre social à l'intervention de contraintes externes qui déterminent les acteurs dans leurs dos; d'autre part en privilégiant la forme déductive de l'explication. En ce qui concerne le premier point, le raisonnement est

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en sociologie

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construit essentiellement sur les trois prémisses suivantes: a) on considère d'abord qu'il y a un lien stable entre une situation et les actions qui sont accomplies dans cette situation; et que ce lien stable est assuré à la fois par des dispositions durables (croyances, attitudes, schèmes d'action, normes intériorisées.. .), et par des attentes de rôles supportées par des sanctions (positives ou négatives), qui font qu'à une situation déterminée répondent régulièrement des actions déterminées; ce qui rend celles-ci anticipables. b) On considère ensuite que l'acteur traite une situation particulière comme un cas d'une situation typique ou d'une classe déterminée de situations, et produit, dans cette situation, une conduite concrète qui représente elle-même un cas d'un type d'action pertinent pour ce type de situation. c) On considère enfin que pour que plusieurs acteurs puissent définir pareillement une même situation, et décider pareillement quelle action lui est appropriée, il faut qu'il y ait «consensus cognitif», c'est-à-dire partage d'un système de symboles culturels et de significations. Sur la base de telles prémisses, rendre compte sociologiquement des conduites sociales consistera: a) À identifier des structures d'attentes de rôles, des complexes de dispositions durables, et des significations

partageables.

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b) À montrer que les traits pertinents des conduites observées peuvent être déduits de ces attentes, dispositions et sens commun. c) À montrer que ces dispositions (structurées et structurantes) sont ce qui confère à l'action son caractère raisonnable (en-dehors de tout «dessein raisonné»), son caractère finalisé, sa cohérence, son «ajustement au futur»; que l'acteur adhère à l'illusion que les actions répondent effectivement à ses intentions, projets, buts, motifs (cf. Bourdieu, 1980). d) À montrer comment ces dispositions injonctions d'un arbitraire social et culturel. incarnent les

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La sociologie à l'épreuve de l'herméneutique

Pour ce qui est du second point, cette démarche se veut explicative plutôt que descriptive ou interprétative. Maintenant il est vrai que les sociologues appliquent avec beaucoup d'approximations Ie modèle de l'explication déducti venomologique, qui consiste à considérer qu'un événement ou un acte est expliqué de manière adéquate, si la description qui en est faite découle par déduction d'un ensemble d'hypothèses qui ont la forme de quasi-lois ou de régularités, un certain nombre de conditions pertinentes ayant été spécifiées. Son application en sociologie consiste le plus souvent à construire un dispositif théorique et à en déduire logiquement les faits à expliquer sous des conditions empiriques données; ou tout simplement à organiser une typologie de façon à pouvoir identifierdéterminer une occurrence en la classant sur la base des traits perçus qu'elle révèle à l'observateur, qui lui permettent de lui imputer telle ou telle propriété.

4. La critique herméneutique de cette réduction On peut distinguer deux formes de cette critique, l'une d'ordre plutôt transcendantal, l'autre d'ordre plus empirique. La première est par exemple celle qui a été faite par K.O. Apel, à partir de l'ouvrage de G.H. von Wright, Explanation and Understanding (Apel, 1984). La notion d'explication causale, rappelle-t-il, suppose une capacité humaine, dont il n'est pas possible de rendre compte en termes de déduction nomologique. En effet, nous ne sommes en mesure de former la notion de nécessité causale de certaines connections entre des événements, que parce que nous savons et pouvons agir, c'est-àdire intervenir sur des enchaînements naturels d'événements. Par conséquent, c'est cette capacité de manipulation pratique et expérimentale qui nous permet de comprendre ce qu'est une connexion de type causal entre événements. Mais nous ne pouvons pas rendre compte de cette capacité d'agir elle-même, qui est de l'ordre du savoir-faire, en l'objectivant sous forme d'un enchaînement observable d'événements du monde externe. Si l'on réduisait l'action à un événement observable