LA SOLITUDE DES RENAISSANTS

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Les Renaissants, Indiens de Pindilig, village perdu des Andes équatoriennes, sont à la fois coupés de leurs racines anciennes, par une évangélisation multiséculaire, et du monde moderne par l'archaïsme de leurs coutumes. L’auteur a longtemps vécu parmi eux et nous fait découvrir ces personnages hauts en couleur et la vie dans les hautes terres andines où les vieilles divinités précolombiennes sont encore présentes.
Publié le : vendredi 1 janvier 1999
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EAN13 : 9782296369207
Nombre de pages : 240
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LA SOLITUDE DES RENAISSANTS
Malheurs et sorcellerie dans les Andes

Collection Connaissance des hommes dirigée par Olivier Leservoisier

Dernières parutions

Albert de SURGY,Nature et fonction des fétiches en Afrique Noire, 1994. Marie-Christine ANEsT, Zoophilie, homosexualité, rites de passage et initiation masculine dans la Grèce contemporaine, 1994. Philippe GESLIN,Ethnologie des techniques. Architecture cérémonielle Papago au Mexique, 1994. Suzanne LALLEMAND, Adoption et mariage. Les Kotokoli du centre du Togo, 1994. Olivier LESERVOISIER, question foncière en Mauritanie. Terres et La pouvoir dans la région du Gorgol, 1994. Xavier PÉRON,L'occidentalisation des Massaï du Kenya, 1995. Albert de SURGY,La voie des fétiches, 1995. Paulette RouLON-DoKo, Conception de l'espace et du temps chez les Gbaya de Centrafrique, 1996. René BUREAU,Bokaye! Essai sur le Buritifang du Gabon, 1996. Albert de SURGY(dir.), Religion et pratiques de puissance, 1997. Eliza PELlZZARI, Possession et thérapie dans la corne de l'Afrique, 1997. Paulette RouLON-DoKo, Chasse, cueillette et culture chez les Gbaya de Centrafrique, 1997. Sélim ABOU,Liban déraciné, 1998. Laurent BAZIN,Entreprise, politique, parenté, 1998.

Carmen Bemand

LA SOLITUDE DES RENAISSANTS
Malheurs et sorcellerie dans les Andes

L'Harmattan 5-7,rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris -FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Première édition: Presses de la Renaissance, 1985 <9réédition L'Harmattan, 1998

ISBN: 2-7384-6906-X

Table
Les Renaissants. ..........................

11 15 36 57 76 92 110 134 149 178 205 221 225 235

I. Racines............................ II. La colère de Dieu. . . . . . . . . . . . . . . . . . . III. L'irrémédiable déchirure de la terre. . .
IV. Le défi. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

V. VI. VII. VIII. IX. X.

Arbres de vie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Funestes amorces. . . . . . . . . . . . . . . . . . . Redoutables alliées. . . . . . . . . . . . . . . . . . Docteurs, guérisseurs, malades. . . . . . . . Vapeurs maléfiques. . . . . . . . . . . . . . . . . . La faute. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Epilogue. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Notes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Glossaire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«

Living poor is like being sentenced,t~ exist

in a stormy sea in a battered canoe, requiring all your strength to keep afloat; there is never any question of reaching a destination. True poverty is a state of perpetual crisis, and one wave just a little bigger or coming from an unexpected direction denies a poor man the ability to see the squalid sequence of his life, except very rarely; he views it rather as a disconnected string of unfortunate sadnesses. Never having paddled on a calm sea, he is unable to imagine one. I think if he could connect the chronic hunger, the sickness, the death of his children, the almost unrelieved physical and emotional tension into the pattern that his life inevitably takes, he would kill
himself. »

Moritz Thomsen, Meat is for special days. Pn'de and poverty in a village in Ecuador, Londres, Souvenir Press, 1971.

AI nino AleJito

Les Renaissants

Les Indiens du continent américain ont toujours fait rêver les Européens. Depuis les premiers Espagnols qui, débarquant sur les plages du Nouveau Monde, crurent y retrouver les descendants d'une tribu perdue d'Israël, jusqu'aux passionnés d'américanisme, les populations indigènes, en raison probablement de leurs origines mal connues, ont été mythifiées et réduites à des stéréotypes aussi divers que contradictoires: tantôt bons sauvages ou cannibales, justiciers ou assassins, rusés ou stupides, honnêtes ou sournois, sages ou cruels, les Indiens n'ont guère réussi à se libérer complètement de jugements de valeur qui imprègnent même des ouvrages scientifiques. Comment pourrait-il en être autrement? Les peuples autochtones n'incarnent-ils pas, à cause de leur destin tragique, la conscience morale des Amériques et, d'une certaine façon, des nations européennes? De façon plus percutante que les sciences sociales, la fiction littéraire, à travers des récits dont le thème essentiel est celui des luttes indigènes contre l'oppression, a donné une image de l'Indien qui répondait aux attentes politiques d'une élite progressiste. Ces romans indigénistes de Ciro Alegria, Juan Rulfo, José Maria Arguedas, Antonio Callado ou 11

Manuel Scorza, pour ne citer que les auteurs les plus connus, sont vrais dans le sens où le sont les ouvriers décrits par Zola. Mais il y a aussi les réalités qui s'accommodent mal de l'épopée: tel est le cas de l'univers de ceux qui se nomment Renaissants renacientes et qui ont vécu pendant des siècles en contact avec des Européens, auxquels ils ont emprunté la langue, la religion, le vêtement, l'habitation et une partie de leurs coutumes sans se confondre pour autant avec eux. Ce livre, résultat d'une enquête de terrain menée de 1973 à 1978 dans les Andes méridionales de l'Equateur, essaie de définir ce que signifie aujourd'hui ccêtre Indien ", catégorie qui n'a plus d'existence légale depuis 1822. Bien qu'il se fonde sur une ethnographie villageoise, ce travail ne constitue pas une monographie au sens classique. Le plan que j'ai suivi ne part pas de la culture matérielle pour aboutir à la vie spirituelle, mais progresse en spirale selon le mouvement même des récits indigènes, qui s'ouvrent sur des considérations relatives à la terre et se ferment en suggérant l'existence occulte, voire clandestine, des divinités païennes que le langage chrétien ne peut plus nommer. Omettre une étape de ce parcours équivaut à trahir la parole des Renaissants, pour qui le malheur comporte nécessairement trois facettes: l'agriculture, la famille et la maladie. En vérité, les Renaissants ne possèdent en propre que leur corps. Tout ce qui contribue à son maintien et à sa reproduction ou, inversement, à sa destruction, ordonne leur univers. Au demeurant ce corps devient dans certains cas une arme, la seule dont ils disposent pour échapper, par le biais du métissage biologique, à la condition subalterne qui est la leur. Or se fondre dans la masse anonyme des citoyens pour cesser d'être Indien n'est qu'une stratégie parmi d'autres. Il se peut en effet que certains préfèrent rester liés à la terre et tourner le dos au progrès et à l'intégration. Cette alternative existentielle entre la rupture avec son milieu et son passé pour se libérer de la malédiction d'être Indien, ou le maintien d'une identité à outrance au risque de rompre avec la société des hommes, constitue la pierre angulaire

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-

12

de la communauté des Renaissants et de tous ceux qui leur ressemblent comme des frères; le chapitre intitulé
cc Arbres

de vie» analyse ce drame qui se joue entre les

familles, à la manière d'une partie d'échecs où l'on aurait du mal à reconnaître le roi. On a reproché à certaines études ethnologiques de sacrifier les individualités au bénéfice de l'analyse globale et cohérente de la société. J'ai essayé pour ma part de restituer les caractéristiques personnelles des informateurs en évitant toutefois d'abuser de l'anecdote. Je me suis efforcée également de rendre en français le style poétique des Renaissants, dont l'espagnol désuet et quelque peu solennel emprunte dans bien des cas les tournures syntaxiques de la langue vernaculaire, le quechua. Il aurait fallu en effet tout le talent d'un Garda Marquez et de ses traducteurs pour réussir à conserver la saveur, la hardiesse métaphorique et l'humour de ces paysans que leurs concitoyens des villes tiennent pour des êtres frustes et arriérés. Les phrases qui peuvent paraître énigmatiques au lecteur constituent l'échantillon d'un parler qui joue admirablement de l'ambiguïté des mots et des homonymies, dans un univers où l'écriture reste encore cantonnée aux documents juridiques et au catéchisme. Nommer le mal et la méchanceté n'est-il pas une façon de les attirer? Affirmer son bonheur n'impliquet-il pas provoquer le destin? Prononcer des termes trop connotés de mépris, comme celui d'Indien, ne relève donc pas de l'agression verbale qu'il faut atténuer en adjoignant au mot brutal cc à la férocité du défini ", diraient les Renaissants - un diminutif qui n'exprime pas la petitesse mais la tendresse? A toutes ces précautions stylistiques pour suggérer sans dire mais les Renaissants savent à quel point les apparences sont trompeuses et, comme le dit si bien une chanson de vachers qu'ils affectionnent, la biche qui traverse la forêt brûlée et que le chasseur poursuit ardemment n'est autre que sa belle-sœur... -, il faut ajouter une intonation particulière d'où la fermeté est exclue, ccarne sont autorisés à trancher que ceux qui ont quelque chose à dire.

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Il est temps maintenant de rejoindre les Renaissants. J'ai nommé ailleurs tous ceux dont l'aide me fut précieuse pour mener à bien cette enquête. Je voudrais exprimer ici ma gratitude àJean-Marie Gibbal et à JeanPierre Castelain qui ont rendu possible la publication de ce livr~. Voncq, août 1984.

Chapitre I

Racines

«

demanda, intrigué, le chauffeur des Entreprises Peiiafiel d'Azogues, auprès de qui j'essayais de me renseigner sur les horaires de l'autocar. Comme je lui expliquai sommairement que je comptais m'y installer quelque temps, il haussa les épaules dans un geste de consternation tein-

Avez-vous perdu quelque chose à Pindilig ? " me

tée d'incrédulité.

«

Vous tombez mal. C'est une année
))

à eau, me prévint-il, là-bas il pleut neuf mois par an et les trois autres il pleuvote. Mais parfois, quand Dieu le
veut, le soleil se maintient.

Le jour de mon départ, Dieu était au rendez-vous. Je m'introduisis tant bien que mal dans un véhicule vétuste et encombré, qui devait couvrir en cinq heures les 57 km séparant la ville d' Azogues, chef-lieu de la province de Caiiar, de Zhoray, dernier village paysan sur cette route orientale, conçue pour se prolonger un jour jusqu'aux basses terres de Méndez, selon une promesse électorale dont la réalisation devenait de plus en plus improbable au fil des années. Après un chargement qui me parut interminable, l'autocar partit à l'heure dite et, contour15

nant la majestueuse église de San Francisco, attaqua la montagne. De ce premier voyage à Pindilig j'ai du mal à dégager les temps forts. Les bruits, les odeurs, les chuchotements des passagers et les paysages noyés dans le brouillard matinal sont venus se fondre dans un souvenir familier, tant il est vrai que les spectacles les plus étranges deviennent habituels au bout de quelques heures. La boue, par exemple, qui transformait ces routes sinueuses en patinoires, les haltes interminables dans une lande déserte appelée, peut-être par dérision, La Ramada (les branchages), pour charger des bidons de lait déposés par des mains invisibles, le cheval efflanqué qui semblait observer d'un regard ironique notre véhicule poussif, et surtout le petit homme au poncho rouge qui pleurait doucement la mort de son patron. Il avait servi chez lui toute sa vie, il était même né dans sa hacienda,comme ses propres parents et leurs parents à eux, et voilà que le « docteur )Iétait mort, sans motif, le laissant seul et à la dérive, telle une branche ballottée par le courant. Après un dernier effort infligé au moteur pour atteindre les 3 300 m du col de Chanin, le chauffeur dévala la pente rendue savonneuse par des pluies séculaires et le bolide fit son entrée à Taday. Arrêt prolongé - c'était un jour de foire et les passagers en profitèrent pour acheter des bananes venues de la côte

-

avant de reprendre

une route de 3 km à peine jusqu'à Pindilig. Il faisait donc beau ce jour-là et l'intensité du soleil équatorial détachait la silhouette des cc dents de chien ", le massif de l'Allcuquiru, miroitait dans les pentes verdoyantes, flattait les maisons paysannes aux couleurs claires et aux balustrades travaillées dans le style colonial de l' Azuay. Comme le décrivait si bien cette brochure de la Maison de la Culture de Canar destinée à vanter la qualité du réseau routier provincial, Pindilig était bien ce village cc dont le climat, les vergers, les champs et l'amour
de sa population pour la paix et le travail devraient susciter l'admiration de ceux qui, avec le temps, se donneront le mal de le connaître )I. 16

Tel était du reste le but de mon voyage: l'étude de la structure sociale d'un village indigène situé dans le territoire des anciens CaBari, une ethnie énigmatique qui avait joué un rôle capital dans la consolidation de l'empire inca ainsi que dans son effondrement. J'avais au préalable pris conseil auprès des ethnologues et des folkloristes de la Maison de la Culture de l' Azuay, ,à Cuenca. Ces spécialistes avaient circulé dans toute la sima méridionale de l'Equateur et me conseillèrent de séjourner à Taday ou à Pindilig en raison de l'isolement relatif de leur population indigène, malgré la proximité de la ville d'Azogues. Mon enquête sur la structure sociale s'engagea sous des auspices favorables. Sans avoir pourtant adopté des techniques modernes, Pindilig semblait avoir échappé à la misère tragique qui est le lot de tant de villages andins. Etant de surcroît la première étrangère qui séjournait dans le village préservé de la curiosité des touristes par sa banalité -, je bénéficiai de la sympathie curieuse des

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paysans. Cependant, malgré la facilité avec laquelle se déroulaient les entretiens, j'éprouvais le désagréable sentiment de recueillir une matière morte que je devais à la gentillesse polie des autochtones. Ce caractère artificiel des données ne résultait pas d'un malentendu linguistique mais d'une inadéquation des réponses aux questions. En fait celles-ci portaient toujours sur des structures et leur fonctionnement, et demandaient à ceux à qui elles s'adressaient de produire un modèle. Or c'était justement l'absence de modèle explicite qui caractérisait l'ensemble des réponses. A l'exception de quelques notables et du guérisseur, qui avaient un rôle spécifique à jouer, tous les autres paysans dressaient sur leur condition présente un bilan négatif. Il devint clair que ce que je recherchais était totalement dépourvu d'intérêt pour mes informateurs ; en revanche, l'essentiel n'était-il pas cette ccpauvreté ", comme me le répétaient inlassablement hommes et femmes? J'abandonnai donc mon programme initial et portai mon attention sur les trois thèmes qui nourrissaient le discours des paysans: la stérilité des terres, la 17

dégradation de la vie sociale et les maladies du corps. Ce triple malheur dépassait la conjoncture saisonnière; plus que de la contingence, il relevait de la fatalité. Dans la ville de Cuenca, on m'avait parlé avec bien-

veillance des indigènes de Taday et de Pindilig : .. de braves gens qui craignent Dieu et restent encore honnêtes », mais derrière ces jugements positifs qui reposaient, somme toute, sur la docilité qu'on leur attribuait, il y avait foncièrement l'idée qu'il s'agissait d'une autre race, imprévisible et instable. En réalité, les Indiens des Andes sont le produit d'un métissage biologique et culturel qui

a commencé au XVI' siècle, date à laquelle les anciennes
ethnies ont disparu en se fondant dans une paysannerie indigène, au statut juridique particulier. Aujourd'hui, des critères objectifs et subjectifs permettent d'identifier l'indianité. Dans un essai de systématisation de la condition indigène dans l'Equateur andin, Joseph Casagrande 1 cite, parmi les critères objectifs, l'usage de la langue vernaculaire (le quechua) et le port du vêtement traditionnel comme le poncho, la /liclla pour les femmes (fichu en laine), les sandales, le chapeau rond, la jupe noire en bayeta (laine tissée). Les critères subjectifs sont l'appellation que se donnent à eux-mêmes les indigènes et les termes d'adresse utilisés par tous ceux qui veulent à tout prix se démarquer des Indiens. Malgré des variations importantes dans la répartition de ces indicateurs, il s'avère qu'en Equateur comme ailleurs, la race est moins une catégorie biologique qu'une classification sociale et culturelle. Dans une région où la politisation et la syndicalisation sont minimes le sud de l'Equateur est encore très traditionnel dans ce sens -, être Indien signifie adopter une série d'attitudes à l'égard de hiérarchies rarement mises en question. Bien que les indigènes de Pindilig se déclarent Equatoriens, se démarquant ainsi des Péruviens, des Colombiens et des gringos (tous ceux qui ne parlent pas espagnol et qu'on identifie aux Américains), ils ont la certitude de constituer une population à part, celle des Naturels, reprenant ainsi à leur compte la terminologie de l'époque

-

18

coloniale. Lorsqu'ils désirent souligner l'insignifiance de leur condition, ils utilisent volontiers à leur égard le terme d'Indien, dont la brutalité est nuancée selon les cas par un diminutif (indiecito) ou par une épithète valorisante : cclégitime".

Les rares familles qui à tort ou à raison se disent un terme quechua hispanisé qui signifie
«

cc

légi-

times" (en ajoutant même: « de. sang bleu légitime») qualifient tous les autres Indiens de runas, en employant

les gens ".

Runas sont aussi bien les indigènes qui vivent loin du village que les Naturels eux-mêmes lorsqu'ils adoptent une attitude d'autodénigrement. En réalité, le jeu des appellations est subtil et ambigu. Lorsque les villageois se réfèrent aux runas de la région, ils les décrivent comme des paysans arriérés, obéissant à ce principe universel selon lequel il existe toujours plus indien que soi. Mais, derrière ces jugements tranchants destinés à l'étrangère qu'est l'ethnologue, perce une admiration réelle. Autrefois, aime-t-on évoquer, les Naturels ressemblaient aux runas comme deux gouttes d'eau. Comme eux, ils portaient des vêtements de bayeta, les cheveux longs et tressés et parlaient le quechua. A présent, tout est devenu

castillan ". Avec l'oubli du quechua, ajoute+on, se sont envolées les pensées nobles. « Cette parole s'est perdue
«

à jamais, nina, la langue ne peut plus se plier dans le bon

sens.

»

Les Naturels mettent en rapport l'hispanisation

avec la construction de la route d'Azogues, en 1962, mais il paraît plus vraisemblable d'imputer l'abandon du quechua à l'effort de scolarisation entrepris dans les campagnes dans la deuxième décennie de ce siècle. Toujours est-il que, paradoxalement, le quechua reste la langue des cc livres ", puisque seules les sources écrites, comme les évangiles et les catéchismes, peuvent témoigner de son existence. Combien de fois les Naturels, incapables de se rappeler les mots que je leur demandais, ne me montrèrent-ils pas un de ces textes qu'ils conservaient pieusement au fond d'un coffre! Paradoxe d'autant plus troublant que ceux qui agissaient ainsi arrivaient à peine à griffonner leur signature. 19

Naturels, runas et Blancs ne constituent pas les seules catégories ethniques que les villageois de Pindilig recon-

naissent. Du côté de l'indianité, il y a encore les « jivaros ", ccembroussaillés comme des animaux» dans les forêts amazoniennes, à l'image des premiers habitants de la région, les ccgentils Il. Du côté des Blancs - dont les seuls « légitimes» sont les puissants des villes -, les nuances visent à contester leur pureté. Ainsi les chazos, pour désigner les paysans blancs dont le mode de vie n'est guère différent de celui des Indiens, les montaneses ou « hommes des bois », habitants des forêts d'altitude de Dudas et de Zhoray et les ch%s, commerçants métissés des villes, épiciers, chauffeurs d'autocars et de camions... Bref, il s'agit dans ces trois cas de Blancs de deuxième choix. Les exemples qui viennent d'être donnés de la distribution spatiale des groupes ethniques comportent égalerrtent une dimension temporelle qu'illustre notamment l'opposition entre Anciens et Renaissants. Les paysans appellent ccrenaissance» l'époque qui débute avec la construction de la route et l'instauration d'un marché hebdomadaire sur la place du village. En toute logique, ne seraient des Renaissants que les individus nés vers les années soixante, et ce terme désignerait les nouvelles générations. Un certain nombre de jugements corroborent cette interprétation, qui opposent l'impertinence, l'égoïsme, l'imprévoyance et l'irrespect des jeunes aux vertus des Anciens. Cependant, il serait faux de conclure que tous les adultes, et à plus forte raison les vieillards, sont des Anciens. Les personnes âgées ne sont jamais nommées ainsi. On s'y réfère en utilisant le terme d'aîné, car les Anciens sont exclusivement des gens du passé. A une ccrenaissance» misérable et mesquine, les paysans opposent la prospérité des temps anciens. Autrefois, semble-t-il, les récoltes étaient abondantes et les familles s'entraidaient; très peu d'argent circulait et tout s'échangeait à l'amiable; de surcroît, les hommes de jadis étaient plus affectueux, plus sensibles, plus robustes et plus droits. c( A présent les Renaissants pullulent, se poussent 20

et balancent les aînés comme on jette un vieux papier. que plus de terre ni de forces pour travailler. suis-je colombe pour m'envoler loin d'ici! »
«

»

La vieille Mama Hortensia, qui me parle ainsi, n'a pres-

Que ne

L'opposition entre Anciens et Renaissants ne peut pourtant être réduite à un conflit de générations. Car comment comprendre alors que les Naturels queJ'inter-

rogeais sur les traditions me répondaient:

«

il faudrait

demander ça aux Anciens" ? Il ne s'agissait nullement de mettre un terme, de façon polie, à une conversation fastidieuse; de telles phrases indiquaient qu'il existait quelque part des Anciens contemporains dont l'isolement géographique avait empêché ou retardé la cc renaissance ". La localisation de ces Anciens était au demeurant fort imprécise: cc de l'autre côté de la cordillère »~ « au-delà d'un lac dangereux ", « du côté des paramos de Jubal ", en tout cas là où personne n'aurait l'idée de se rendre, dans un pays froid peuplé exclusivement de vachers. A ce déplacement des Anciens sur un axe spatial correspond un renversement idéologique. Car si les aïeux étaient nantis de toutes les vertus, ces gens anachroniques deviennent l'exemple même de l'arriération. Confinés dans une indianité récalcitrante et perdus dans un espace inhumain, ces Anciens-là ne sont plus le miroir dans lequel les Renaissants nostalgiques se contemplent. Cette superposition des catégories de temps et d'espace médiatisées par la notion d' ccailleurs" caractérise la conception historique des Naturels. Une légende que l'on retrouve avec des variantes dans toute l'aire andine 2 affirme que le monde depuis sa création est passé par trois âges ou cc siècles ", ceux du Dieu-père, du Dieu-fils et du Dieu-saint-esprit. Au temps du Dieu-père, les pierres, les plantes et les animaux participaient d'une même nature et étaient doués de parole. On ne pouvait pas couper du bois sans le faire saigner et les animaux pleuraient comme des humains. Une rivière dont le courant charriait des oranges et des bananes d'or sorties de terre traversait le territoire de Pindilig. C'était le temps des gentils, des païens, des Incas « jivarisés » capables de 21

déplacer les pierres et les rocs à coups de fouet. Quand les Espagnols arrivèrent dans ces contrées, les gentils, sur le conseil du Dieu-père - ou selon d'autres versions, de l'Inca Atahualpa -, prirent la décision de s'enterrer vivants avec leur or, afin d'attendre à l'abri le départ des étrangers. Les Incas, dans leur naïveté, avaient cru qu'ils pourraient ressusciter au bout de trois jours, mais ils restèrent ensevelis pour l'éternité. C'est pourquoi on trouve de nos jours, dans les hauteurs du cerro, les vestiges des premiers hommes. Le siècle de Dieu-père prit fin à la suite d'une inondation terrible qui recouvrit toute la contrée. Quand les eaux se retirèrent en traçant les fleuves et les ruisseaux que l'on peut voir aujourd'hui, un autre « siècle », celui d'Adam et Eve et de Dieu-fils, commença. A l'arrivée du Dieu-fils, un silence sépulcral s'abattit sur la terre; les pierres s'immobilisèrent à l'endroit où elles se trouvent aujourd'hui, les animaux se turent définitivement et toute trace de vie disparut. A la naissance du Dieu-fils tout fut figé par la mort ", précise un vieillard qui avait consacré trente ans de sa vie à la vénération d'une croix dressée à un carrefour du village. C'est dans ces temps-là que vécurent les Anciens. Comme pour l'époque précédente, un cataclysme, sous la forme d'un éboulement qui donna au relief sa configuration actuelle, marqua son terme. L'âge actuel, celui du Dieu-saint-esprit, est encore celui de la (( renaissance Il et, par conséquent, de la décadence. Une image végétale empruntée à la croissance du maïs illustre bien la transformation des hommes: épis encore tendres (les Incas), mûrs (Anciens) et pourris (Renaissants). Un cataclysme indéterminé, un déluge de feu ou bien le glissement du mont Huacarumi, détruira cette troisième époque. Le récit des trois âges s'enracine dans le mysticisme apocalyptique de Joachim de Flore. Cet abbé cistercien du XII' siècle, se fondant sur les rapports existant entre les deux Testaments et sur le symbolisme des Evangiles, avait annoncé la venue d'une ère nouvelle pour l'Eglise.
((

22

Dans les premiers temps, prêchait-il, les hommes avaient vécu sous l'emprise de la chair: c'était l'âge de Dieupère, inauguré par Adam; le deuxième âge fut inauguré par le Christ; le troisième, celui du Saint-Esprit, serait essentiellement spirituel grâce à l'œuvre des moines. Le joachimisme fut repris avec succès par les ordres men-

dial1ts et surtout par les franciscains. Au

vision 'apocalyptique du monde destruction de la corruption de l'Eglise et instauration d'une vie ascétique authentique restait toujours vivace chez les franciscains. La découverte du Nouveau Monde et la conversion des derniers païens fut ressentie par les moines comme le signe d'une nouvelle époque. Les conceptions millénaristes eurent une large diffusion au Mexique mais les franciscains ne réussirent pas à créer, avec les Indiens, le royaume spirituel de Dieu et leur influence déclina rapidement 3. Cependant, ces conceptions, qui à l'origine exprimaient des conflits médiévaux entre ordres monastiques et papauté, trouvèrent un écho parmi les indigènes d'Amérique, qui les reprirent et les réinterprétèrent en fonction de leur propre histoire. La version des trois âges que racontent les Naturels de Pindilig ne comporte pas de prophéties millénaristes, comme c'est le cas dans d'autres régions des Andes. Cette périodisation traduit une conception du temps à la fois cyclique (cataclysmes et recommencements successifs ou re-naissances) et chronologique (succession des populations sur un même territoire). Mais, contrairement aux conceptions des moines, la diachronie n'est pas orientée vers le progrès, puisque la « renaissance.. est une décadence. Alors que le joachimisme conférait à la pauvreté une valeur rédemptrice, les Naturels, dont la pauvreté est l'aboutissement de leur devenir, la dépouillent de toute spiritualité. D'autre part les Incas n'apparaissent pas

-

XVI-

siècle, la

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comme des héros civilisateurs ce qui est propre aux versions péruviennes - mais ils font figure de peuple naïf
voire infantile, comme l'épithète de cctendre.. (dans le sens de jeune) le montre bien. Enfin, bien que ces Incas aient vécu dans un passé révolu et immémorial, ila 23

-

continuent d'exister, enfouis dans les hauteurs sauvages du cerro, d'où ils peuvent intervenir dans le destin des vivants. Gardiens de la montagne, ces fantômes protègent farouchement leur territoire et envoient de cruelles maladies à tous ceux qui le foulent. Enfin, des Incas dégénérés, rendus sauvages par l'isolement, peuplent en « jivaros » les forêts orientales. De telles transpositions conceptuelles entre l'espace et le temps sont typiques de l'idéologie andine et la langue quechua possède un même terme, pacha, pour exprimer à la fois le temps (époque, année) et l'espace (terre, contrée). Pour les Naturels de Pindilig, l'espace n'apparaît pas comme une étendue close et reproductible au moyen d'une carte, mais comme une réalité cinétique que la notion d'éloignement permet de saisir. D'autre part, la succession proto-historique des étapes de peuplement ne s'ouvre pas sur un avenir (la cc renaissance ») mais sur un éclatement spatial, puisque la vie moderne menace à la fois la collectivité et l'agriculture traditionnelle, et que les paysans sont obligés de quitter leur pays pour survivre. C'est ainsi que l'histoire se referme sur une fragmentation spatiale et que l'espace rejoint le passé dans un
cc

ailleurs

La représentation cyclique du temps s'accommode pourtant d'une chronologie linéaire et les récits mythiques des trois âges coexistent avec une histoire populaire. Pour l'ensemble de la population de Pindilig à l'exception d'un instituteur d'origine indigène qui se livrait en amateur à des fouilles archéologiques et revendiquait pour son peuple l'identité Canari 4 -, les païens ou gentils formaient de petites chefferies et se livraient des guerres continuelles. Les Espagnols, disent-ils, fondèrent une citadelle à Capulispamba, à une dizaine de kilomètres de Taday. Puis ils s'avancèrent vers l'orient mais, effrayés par l'immensité des chaînes du Mazar, ils s'arrêtèrent à l'emplacement actuel de Zhoray, où ils laissèrent leur semence. De l'histoire coloniale, les récits populaires retiennent trois thèmes majeurs. Le premier est celui de la réorga-

"

peuplé de runas.

-

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