La Stratégie de la bactérie

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Médicaments dangereux, essais cliniques biaisés, experts corrompus : l’industrie pharmaceutique est au centre de scandales largement médiatisés. Au fil des procès, on dénonce des conflits d’intérêts et des manquements à l’éthique professionnelle. Mais suffit-il de pointer les failles du système et d’en rester là ? Ne faut-il pas s’interroger également sur son fonctionnement normal pour rendre compte de la récurrence de telles affaires ? C’est la question que pose ce livre, issu d’une enquête de quatre ans, en décrivant la vie d’un médicament ordinaire : un antibiotique apparemment sans histoire, consommé chaque année par des millions de patients.Dans les bureaux du service marketing et les mallettes des visiteurs médicaux qui s’efforcent d’influencer les prescriptions des médecins, entre les mains des ouvriers et des ingénieurs chimistes, sous l’œil des experts et des lobbyistes aux positions enchevêtrées, ses pérégrinations dans les méandres du troisième groupe pharmaceutique mondial révèlent l’alliage instable de la santé et du profit dans la valeur attribuée à une marchandise médicale.À travers la biographie d’un médicament, cette enquête montre les mutations d’un capitalisme d’avant-garde qui, en pleine tempête économique et malgré les contestations dont il fait l’objet, maintient des taux de profit exceptionnels : comme les bactéries plongées dans un environnement hostile, il manifeste une étonnante capacité de résistance…Quentin Ravelli est sociologue, chargé de recherche au CNRS. Des médicaments aux crédits à risque, il s’intéresse à la vie des marchandises pour comprendre l’économie. Écrivain, il est l’auteur sous le nom de Clément Caliari de deux romans, Retrait de marché (prix des Grandes Écoles, prix de l’Académie de pharmacie) et Gibier (Gallimard, 2011 et 2013).
Publié le : mercredi 25 février 2015
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EAN13 : 9782021165609
Nombre de pages : 367
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LA STRATÉGIE DE LA BACTÉRIE
Du même auteur (sous le nom de Clément Caliari)
Retrait de marché Gallimard, 2011
Gibier Gallimard, 2013
QUENTIN RAVELLI
LA STRATÉGIE DE LA BACTÉRIE Une enquête au cœur de l’industrie pharmaceutique
ÉDITIONS DU SEUIL e 25, bd Romain Rolland, Paris XIV
isbn9782021165593
© Éditions du Seuil, janvier 2015
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Introduction
En temps de crise, les dirigeants des grands groupes industriels redoublent d’efforts sur plusieurs fronts à la fois : ils cherchent à séduire les consommateurs, à augmenter la productivité de leurs salariés, à neutraliser les contestataires, à trouver de nouveaux produits pour conquérir les marchés. À ce jeu, l’industrie pharmaceu tique fait preuve d’une rare efficacité, car elle conserve sa puissance malgré la tourmente économique, les scandales répétés, les pertes de brevets, une recherche scientifique qui tâtonne et une opinion publique particulièrement défavorable. Cette situation est relati vement récente car, pendant longtemps, ce sont les médecins et les pharmaciens qui servaient de cible. On se méfiait des charlatans du Malade imaginaireau moindre rhume, dessaignée » pratiquant la « vendeurs d’« huile de serpent » du Far West, ou encore du docteur Knock, le personnage de Jules Romain qui considérait que « les gens bien portants sont des malades qui s’ignorent » et attribuait arbitrairement ces propos à Claude Bernard. Depuis, le médicament est sorti de l’ère de l’artisanat : il n’est plus fabriqué dans des labora toires isolés mais dans les usines d’entreprises multinationales. La réprobation a, elle aussi, changé de nature. Elle porte sur la grande industrie, quitte le registre de la caricature et se diffuse dans de nombreux milieux sociaux, par cercles concentriques. D’anciens salariés témoignent, comme Jamie Reidy, vendeur de Viagra chez Pfizer, qui raconte toutes ses techniques pour augmenter artifi ciellement les ventes, ou Philippe Pignarre, ancien directeur de la communication chez Synthélabo, qui expose, parmi d’autres rouages, le système des brevets, garants des profits exceptionnels du
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1 secteur . Les médecins et les scientifiques, anciens coupables, sont désormais les victimes accusatrices : aux ÉtatsUnis, la rédactrice en chef duNew England Journal of Medicinedénonce la corruption des médecins par les entreprises pharmaceutiques et le biologiste allemand Jörg Blech, devenu essayiste, les appelle des « inventeurs de maladies ». Sonia Shah, journaliste d’investigation, dénonce l’utili sation de « cobayes humains » dans les hôpitaux de fortune en Afrique et en Inde, tandis que John le Carré, ancien agent des services secrets britanniques, fait du meurtre mystérieux d’une avocate scandalisée par des essais cliniques la trame d’un roman adapté au cinéma.Mort sur ordonnance,Les Médicamenteurs,L’Envers de la pilule,ou encoreLe Complexe médicoindustriel,insistent tour à tour sur la 2 désinformation, la surmédicalisation, la promotion inconsidérée . Du témoignage au pamphlet, du film à l’essai économique, les vagues se succèdent et donnent l’impression d’une marée montante qui finira bien, un jour ou l’autre, par renverser la barque de l’industrie coupable. De fait, à force de se recouper, ces cercles de la critique finissent par créer d’étonnantes convergences : le quotidien catholique La Croixsouligne les conflits d’intérêts d’une association de diabé tiques, la centrale syndicale américaine AFLCIO dénonce les prix élevés des médicaments, les associations sudafricaines de défense des malades du Sida demandent des trithérapies moins chères et le gouvernement chinois, sous la pression des affaires de corruption, fait purement et simplement exécuter le directeur de son agence 3 nationale du médicament . Pourtant, malgré toutes ces attaques,
1. Jamie Reidy,: The Evolution of a Viagra SalesmanHard Sell , Kansas City (Miss.), Andrews McMeel, 2010 ; Philippe Pignarre,Le Grand Secret des labora toires pharmaceutiques, Paris, La Découverte, 2003. 2. Jules Romain,Knock, ou le Triomphe de la médecine, Paris, Gallimard, 1924, p. 31 ; Sonia Shah,Le Grand Secret des essais pharmaceutiques, Paris, Demopolis, 2007 ; John le Carré,La Constance du jardinier; Ray Strand,, Paris, Seuil, 2001 Mort sur ordonnance, Gatineau, Trésor caché, 2007 ;Stéphane Horel,Les Médica menteurs; JeanClaude SaintOnge,, Paris, éditions du Moment, 2010 L’Envers de la pilule, Montréal, Écosociété, 2006 ; JeanClaude Salomon,Le Complexe médicoindustriel, Paris, Mille et une nuits, 2003 ; Jörg Blech,Les Inventeurs de maladies; Marcia Angell,, Arles, Actes Sud, 2005 The Truth about the Drug Companies, New York (N. Y.), Random House, 2004, p. 41. 3. Pierre Bienvault, «Les liens entre associations de patients et industrie pharma ceutique dévoilés »,La Croix, 27 octobre 2010 China Quick to; Joseph Kahn, « Execute Drug Official »,The New York Times, 11 juillet 2007.
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i ntroducti on
l’industrie pharmaceutique conserve sa puissance financière, son influence politique, son pouvoir scientifique grandissant. Les vagues de la critique sont donc, apparemment, singulièrement impuissantes.
Le scandale comme boussole ?
Dans l’ensemble, ces critiques souffrent de deux travers : oubien elles sont trop éloignées de leur objet, si bien qu’on ne comprend pas l’organisation concrète et précise des entreprises concernées ;ou bien elles sont trop pointues, trop personnelles, et nous laissent sur notre faim, avec l’impression d’être en face d’un cas de figure isolé, d’une aberration. Les entreprises ont beau être au centre de notre société, elles sont vues de trop loin, ou bien de trop près. L’inté rieur de la multinationale, ses rouages, son organisation du travail, la sociologie concrète des usines, des sièges sociaux, des laboratoires de recherche restent dans l’ombre. En sciences humaines, certains pans de l’industrie pharmaceutique commencent certes à être étudiés : les essais cliniques, les rapports entre visiteurs médicaux et médecins, 1 une partie de la production . Mais ces approches sont encore trop disparates pour faire école. Notre connaissance de cet univers se construit donc au rythme des scandales qui, régulièrement, le font connaître au grand public, surnagent quelque temps avant de dispa raître, ne laissant dans la mémoire de la plupart d’entre nous qu’une image déformée et souvent théâtrale. Ces grandes affaires, souvent marquées par des procès reten tissants, dessinent la représentation publique dominante de cette industrie. Qu’on le veuille ou non, elles servent de boussole à la plupart des critiques. En France, le Mediator, traitement des labora toires Servier contre l’obésité ayant causé la mort de cinq cents à deux mille personnes depuis sa mise sur le marché en 1976, n’est que le dernier en date d’une longue série de médicaments qui forgent
1. Parmi d’autres études, cf. Adriana Petryna,When Experiments Travel, Princeton (N. J.), Princeton University Press, 2009; Susan Reynolds Whyte, Sjaak van der Geest, Anita Hardon,Social Lives of Medicines, Cambridge, Cambridge University Press, 2002; JeanPaul Gaudillière, Ulrike Thoms,The Development of Scientific Marketing in the Twentieth Century, Londres, Pickering & Chatoo, 2015; Pierre Fournier, Cédric Lomba, Séverin Muller,Les Travailleurs du médicament, Paris, Érès, 2014; Jérôme Greffion,Faire passer la pilule, thèse de sociologie, EHESS, 2014.
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l’image d’une industrie connue du grand public uniquement lorsqu’elle 1 défraie la chronique . Dès 1957, une chronique duMondedécrivait le procès des représentants d’un laboratoire accusés d’avoir causé la mort d’une centaine de patients avec le Stalinon, un sel d’étain 2 contre la furonculose . Déjà, le ministère de la Santé se lançait dans une réforme du contrôle des médicaments pour éviter de nouvelles 3 victimes : plus d’indépendance, plus de contrôle . Du Stalinon des années 1950 au Mediator des années 2010, les scandales n’ont cessé de scander l’histoire de la santé publique. En 1962, on s’aper cevait que la thalidomide, sédatif et antinauséeux, avait causé des malformations congénitales chez douze mille fœtus, dont huit mille 4 seulement survivraient audelà d’un an après la naissance . En 1977, c’était au tour du distilbène, une hormone de synthèse utilisée pour prévenir les fausses couches, d’être retiré du marché après vingtneuf ans d’utilisation. En 1994 s’ouvrait aux ÉtatsUnis le procès du laboratoire Eli Lilly, cinq ans après une tuerie perpétrée 5 dans une imprimerie du Kentucky par un ouvrier sous Prozac . En 2001, la cérivastatine n’était plus commercialisée, pour cause 6 de rhabdomyolyse et d’insuffisance rénale entraînant des décès .
1. Révélé en 2010 par Irène Frachon, à l’issue d’une longue lutte et d’une enquête sur les effets secondaires de la molécule – le benfluorex, dérivé des amphétamines –, le drame retentit jusqu’aux sommets de l’État : un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales affirme que les laboratoires Servier ont « anesthésié » la chaîne du médicament et « roulé dans la farine » les présidents de la commission d’auto risation de mise sur le marché (AnneCarole Bensadon, Étienne Marie, Aquilino Morelle,Enquête sur le Mediator, rapport de l’Inspection générale des affaires sociales, janvier 2011, p. 13). 2. Bertrand PoirotDelpech, « Le procès du Stalinon » (chronique),Le Monde, novembredécembre 1957. 3. Ordonnance n° 59250 du 4 février 1959 relative à la réforme du régime de la fabrication des médicaments et à diverses modifications du Code de la santé publique. Cf.Gazette du Palais, premier semestre 1959, p. 239242 ; Christian Bonah, « L’affaire du Stalinon et ses conséquences réglementaires. 19541959 », La Revue du praticien, vol. 57, 15 septembre 2007. 4. Jérôme Janicki,Le Drame de la thalidomide. Un médicament sans frontières, 19562009, Paris, L’Harmattan, 2009. 5. LeBritish Medical Journalpubliera plus tard, en 2004, des documents internes de l’entreprise faisant état d’un lien entre la fluoxétine, principe actif du Prozac, et les comportements suicidaires. 6. La cérivastatine est un médicament utilisé dans le traitement du cholestérol. La rhabdomyolyse, du grecrhabdo(rayé),myo(muscle) etlyse(destruction), est une dégradation des cellules musculaires.
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