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La Terre au Brésil

De
237 pages
La Terre est au coeur de la vision que les Brésiliens ont élaborée d'eux-mêmes et de leur pays : sa description est une dimension essentielle de la littérature brésilienne, alors que la population brésilienne est devenue urbaine. Ce sont les aspects politiques, économiques, sociaux et culturels liés à la terre au Brésil qu'aborde cet ouvrage organisé en trois temps : "Regards historiens", "Racines et problématiques contemporaines" et "Représentations et imaginaires", soit de l'histoire à l'anthropologie et la littérature, en passant par la géographie, l'économie et l'analyse des problèmes sociaux.
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La Terre au Brésil
de l'abolition de l'esclavage à la mondialisation

www.1ibrairiehannattan.conl diffus ion. hannattan@wanadoo.fiharmattan 1@vvanadoo.fr (Ç)L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00479-2 EAN : 9782296004795

ldelette Muzart-Fonseca dos Santos et Denis Rolland (org.)

La Terre au Brésil
de l'abolition de l'esclavage à la mondialisation

Pôle Brésil de Nanterre lEP-Université de Strasbourg 3 Centre d'histoire de Sciences Po

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
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Recherches Amériques latines Collection dirigée par Denis Rolland et Joëlle Chassin
La collection Recherches Amériques latines publie des travaux de recherche de toutes disciplines scientifiques sur cet espace qui s'étend du Mexique et des Caraïbes à l'Argentine et au Chili.

Déjà parus
Miriam APARICIO (sous la direction de), L'identité en Europe et sa trace dans le monde, 2006. Annick ALLAIGRE-DUNY (éd.), Jorge Cuesta. Littérature, Histoire, Psychanalyse, 2006. Katia de QUEIROS MATTOSO, Les inégalités socioculturelles au Brésil, XV.r-~ siècles, 2006. J.-P. CASTELAIN, S. GRUZINSKI, C. SALAZAR-SOLER, De l'ethnographie à l'Histoire. Les mondes de Carmen Bernand, 2006. Jean-Claude ROUX, La question agraire en Bolivie, 2006. André Heraclio do Rêgo, Famille et pouvoir régional au Brésil. Le coronelismo dans le Nordeste. 1850-2000,2005. Pierre V A YSSIÈRE, Le Chili d'Allende et de Pinochet dans la presse française, 2005. Mylène PÉRON, Le Mexique, terre de mission franciscaine (XV.r-~ s.). La province de Xalisco, 2005. José GARCiA-ROMEU, Dictature et littérature en Argentine. 1976-1983,2005. Patrick PÉREZ, Petite encyclopédie maya. L'environnement des Lacandons de Lacanja (Chiapas, Mexique), 2005. Denis ROLLAND (coord.), Archéologie du sentiment en Amérique latine. L'identité entre mémoire et histoire. ~-XX.f siècles, 2005. Vidal DAHAN, Saint-Martin ou le miroir de la mondialisation, 2005. Benedita GOUVEIA DAMASCENO, La poésie nègre dans le modernisme brésilien, 2005. W. K. FLEURIM:OND, Haïti: 1804-2004. Le Bicentenaire d'une Révolution oubliée, 2005.

SOMMAIRE
Introduction: Pour une lecture contemporaine des réalités et des imaginaires de la
terre au B rés i 1. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 7

Première partie: REGARD S HISTORIENS

.15

1. Repères chronologiques 17 2. Rappels sur l'histoire des modes d'appropriation et d'exploitation des terres brésiliennes héritées du système portugais 21 3. La terre au Brésil : historiographie 23 4. La généalogie des terres: formation d'un patrimoine foncier dans le Nordeste du Brésil (1850-2000) 29 5. La terre ou la ville? Perspectives de l'émigration portugaise au Brésil après l'abolition etjusque dans les années 1920 45 6. La terre brésilienne et ses représentations: le dialogue entre les récits de voyage et l'écriture de la nation 57 Deuxième partie: RACINES ET PROBLEMATIQUES CONTEMPORAINES 71

7. Puissance etfragilités de l'agriculture brésilienne 73 8. L 'agro-industrie et l'intégration internationale du Brésil: notes pour un agenda de recherches 83 9. Le gouvernement Lula et l'agriculture: le changement ou la schizophrénie... 101 10. Le MST et le gouvernement Lula 117 Troisième partie: REPRESENTATIONS ET IMAGINAIRES 135

Il. Topographies cosmiques et délimitations territoriales: enjeux politiques et identitaires de la démarcation des terres amérindiennes 137 12. Chanter pour la terre: la caravane de la réforme agraire ou l'instrumentalisation des poètes improvisateurs du Nord-est 151 13. Le sertao en français: dire et traduire 181 14. Représentations de la terre dans le cinéma brésilien 195 15. Cinéma-terre: militantismepolitique et national dans le cinéma brésilien ... 213

Conte: Dionila, de Sônia van Djick Table détaillée

227 ..235

Ce livre est issu d'un séminaire organisé conjointement par Idelette Muzart - Fonseca dos Santos et Denis Rolland dans le cadre du Pôle Brésil de l'université de Paris X-Nanterre de l'Université Robert Schuman (Institut d'Etudes Politiques) et du Centre d'histoire de Sciences Po Paris

Mise en page et révision des textes: Idelette Muzart - Fonseca dos Santos, Denis Rolland et Joëlle Chassin

INTRODUCTION
Pour une lecture contemporaine des réalités et des imaginaires de la terre au Brésil

Le Brésil, c'est 8 511 965 km2 de terres émergées, plus de quinze fois la France, cinquième territoire national par la superficie; mais c'est « seulement» 62 millions d'hectares de terres cultivées, soit 7 % de l'immense surface nationale. C'est 7000 km de «longueur» et presque autant (6000) de «largeur », si l'on cherche les dimensions les plus exaltantesl. C'est 8 000 km de côtes et beaucoup plus de frontières, avec dix pays, dont la France (1298 km de frontière terrestre avec la Guyane). La terre brésilienne est généreuse. La seule agriculture constitue encore 30 % environ du pm national, avec une productivité qui a globalement doublé en vingt ans (surtout pour les céréales2), la superficie des terres agricoles n'augmentant alors que de 12 %. Le Brésil est le premier producteur et exportateur de café en grain du monde, fournissant 60 pays; le pays possède le plus grand troupeau bovin commercialisable de la planète, et il est au quatrième rang des exportateurs de viande bovine. Donnée moins connue, sa production avicole a suffisamment cru ces dernières années pour atteindre les tous premiers rangs mondiaux. Et, dans un autre domaine, peu de pays peuvent s'enorgueillirent de fournir à la planète plus de 35 variétés de fruits exportés... et 80 % des exportations mondiales de jus d'orange! La terre brésilienne est aussi l'une des grandes terres d'essai de la transgenèse appliquée à la biologie végétale, non seulement pour le soja, dont les variétés OGM ont conquis, après la voisine argentine, massivement les terres plus au nord, mais le coton, la papaye, la maracuja (le fruit de la passion), la pomme de terre...

1. Est-ouest, 2. Le pays

4319km, est aussi

nord-sud, le deuxième

4394km. producteur mondial de maïs.

Mais laissons là cette litanie statistique, technique et globale, au demeurant en perpétuelle et rapide évolution, que géographes et économistes participant à ce livre connaissent mieux que quiconque. La terre brésilienne, en surface, c'est cinq grandes régions où le climat a longtemps imposé ses règles. Pour simplifier à l'extrême, c'est comme aller de la France au Sénégal. Le Nord que la grande forêt recouvrel, même en nette régression, « mitée» sur ses marges et le long des axes de communication est peu à peu intégrée, morceau par morceau, à l'économie nationale. Le Nordeste semi-aride, où prédominent la canne à sucre, les fruits tropicaux et l'élevage caprin, cette terre de sertao qu'au Sud on perçoit volontiers comme l'Afrique du Brésil, Le Centre-Ouest, plus dédié à l'élevage bovin mais où le soja a fait une percée récente, sur des terres peu fertiles mais plates du cerrado, propices à la grande mécanisation. Le Sud-Est, bénéficiant d'un climat tropical adouci par l'Atlantique, avec cette agriculture extraordinairement diversifiée, de la canne au soja, des oranges aux fraises et à toutes les cultures maraîchères que l'on retrouve sur les grands marchés d'approvisionnement de Silo Paulo... Le Sud, enfin, producteur de bovins, de soja, de raisins... La terre, en dessous, c'est, dit-on, la réserve géologique la plus riche et la plus étendue au monde, avec plus de 500 variétés de roches: pierres précieuses ou semi-précieuses surtout, roches ornementales exportées vers Osaka ou Médine, la Hollande ou la Nouvelle-Zélande, minerais (de fer notamment) en croissante production et pétrole en constante progression, le pays avoisinant désormais l'auto suffisance théorique. .. Mais la terre, ce sont d'abord les hommes qui y naissent, y vivent et y produisent tout ce que l'on vient de citer plus haut. Pour en terminer avec les chiffres, la terre, au Brésil, c'est 299 territoire indigènes délimités et 207 identifiés mais non délimités... C'est 4 millions d'exploitations familiales (surtout dans le Nordeste et le Sud vallonné) sur un total de cinq, c'est 1 % des propriétaires qui possède 46 % des terres cultivables, faisant du pays une des terres d'élection du latifundium et, pour les plus démunis, d'espérances récurrentes de réforme agraire. C'est une masse fluctuante de 200 000 familles qui campent sur des terres pour obtenir un lopin. C'est
1. 40 % environ du territoire national.

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quelque 1300 travailleurs ruraux assassinés ces dernières années. Et, pourtant, la terre ne peut se réduire, au Brésil, au 18 % de population rurale.. . Au Brésil, la terre, dans la forêt, on marche dessus; mais c'est un sol incertain que l'on ne voit pas sous les feuilles en décomposition; et il ne fait frémir de plaisir exotique l'imaginaire qu'au nord du tropique du Cancer. La terre, dans le sertao, brûle de soleil, attend pendant de trop longs mois les immenses nuages verticaux chargés de pluie; elle craque, semée d'ombres, d'épines et de sueur, mêlée et immédiatement bue par la cendre rouge de la latérite. Au Sud, c'est celle plus tempérée où les rebuts des campagnes et des persécutions diverses de ces XIXe et XXe siècles européens ont tenté de planter et d'élever non sans succès ce qu'ils connaissaient. .. La terre, c'est ce que les aventuriers de la traversée océanique des XVe et XVIe siècles cherchaient, ce dont ils rêvaient avant même de commencer leur voyage et ce qu'ils craignaient tant en l'abordant: celle que Cabral aperçut, peut-être le premier des navigateurs européens; mais après un anonyme marin de l'équipage, le découvreur, car celui qui l'a nommée à la vigie n'a pas légué son patronyme à la postérité. Le scribe de Cabral, pourtant, Pero Vaz de Caminha, la décrivit en mêlant l'observation des arbres et des hommes à l'interprétation, parfois hasardeuse ou intéressée, produisant le premier document 'littéraire' sur cette terre de la Sainte Croix. La terre, c'est celle baignée du sang et des pleurs des conquis, des bannis et des transplantés ou « pièces des Indes» des engenhos et de leurs senzalas, des rêves de puissance des capitaines généraux, d'aisance des sesmeiros ou de simple vie meilleure des colons. La terre, c'est aujourd'hui celle des immenses plantations ultra modernes du Mato Grosso et de ces plants transgéniques si productifs dans une terre si pauvre et qui nous font si peur, pauvres Occidentaux drapés dans le luxe de nos incertitudes sanitaires, parés d'une richesse contestée par le Sud et, pour le Vieux monde, d'une grandeur largement fânée. La terre, c'est aussi celle des « invasions» rurales, liées à la faim de terre de millions de travailleurs de la poussière et de la pierre mêlées; et des «invasions» urbaines, dans la quête toujours renouvelée d'un lopin où bâtir un chez soi, dans les lacis d' une favela au sol instable et au dynamisme insoupçonné. Et la terre, c'est encore, mais si peu finalement, celle des réserves indiennes ou celle des petits paysans

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destinés à rejoindre un jour la masse mouvante, bruissante, peu écoutée et malmenée des sans-terre, même à l'ère d'un Président issu du Parti des Travailleurs... Au Brésil, il y a la terre du géographe et de l'anthropologue; celle du cartographe et de l'historien; celle du limon tiède charrié par les grands fleuves, celle du cueilleur, celle du caboc/o ou dufazendeiro ; celle qui a l'odeur de la canne ou du café, du troupeau ou du vin, du brûlis ou des effluves plus technologiques; celle du producteur de soja, apparu il y a trois décennies dans le sud puis qui est remonté dans le Centre-ouest, et celle de l'économiste, de l'INCRA ou du Sans-terre; celle, chaude, de Jorge Amado et de tant d'autres écrivains du Nordeste, aride pour l'exploitant et si riche pour la littérature et le cinéma; et celle, moins connue à l'étranger, qui connaît le brouillard et la fraîcheur de l'hiver, celle où naquit, il n'y a pas si longtemps, au Sud, le Mouvement des Sans-Terre puis le Forum Social mondial. .. La terre vécue, la terre décrite, la terre imaginée. Voilà l'une des trilogies qui guide cette étude menée, comme beaucoup d'autres déjà, par un historien et une littéraire convaincus que leur chance est précisément dans cette ouverture aux autres disciplines: donner à penser la terre brésilienne, une terre fertile et cruelle pour les plantes, les hommes et les rêves, par une étude aux frontières disciplinaires délibérément incertaines. La Terre, son existence physique, sociale, économique, culturelle et poétique est au cœur du Brésil, au centre même de la vision que les Brésiliens ont élaboré d'eux-mêmes et de leur paysl. La description de la terre était une thématique dominante de la littérature d'information sur le Brésil avant de devenir une dimension essentielle et problématique de la littérature brésilienne. Elle le demeure alors même que la population brésilienne est devenue, dans sa très grande majorité, urbaine. Dénonciation de l'oppression des travailleurs ruraux, réflexion historique ou identitaire, la consultation des textes littéraires, proposés à l'analyse linguistique et culturelle dans un concours d'entrée récent

1. Cf. Idelette Muzart & Denis Rolland (org.), Le Brésilface Paris, L'Harmattan, 2005.

à son passé, La guerre de Canudos,

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à l'universitél montre à l'évidence son omniprésence et sa permanence2. Ainsi un texte de Ferreira Gullar : Sur cette terre aimée, Qui était sienne sans l'être Où il avait rêvé à la vie Sans jamais pouvoir y vivre Il allait mourir de faim Lui dont le dur travail Avait fait naître tant de fruits.3 s'y trouve confronté à un extrait de Pero de Magalhaes Gandavo, de 1576 : Les habitants de cette côte du Brésil ont tous des terres de sesmarias, données et réparties par les capitaines de la terre, et la première chose qu'ils essaient d'obtenir sont des esclaves pour cultiver et faire fructifier leurs champs et leurs fermes, car sans eux ils ne peuvent vivre sur cette terre; et une des raisons qui empêchent le Brésil de donner plus de fruits, c'est bien que les esclaves se soulèvent et s'enfuient vers leurs contrées, et ils s'en échappent chaque jour: si ces indiens n'étaient pas si fugitifs et changeants, rien ne serait comparable à la richesse du Brésil4. Sur le plan éducatif, encore, le site du gouvernement de Rio de Janeiro5 propose le récit d'une expérience menée avec une classe de 3e (Se série au Brésil) par une enseignante qui, après avoir fait lire à ses élèves, deux classiques de la littérature brésilienne autour de la problématique de la terre (Vidas Secas et Sêio Bernardo, de Graciliano Ramos), est parvenue à actualiser ces œuvres, qui datent des années 1940, en les confrontant à des photographies de Sebastiao Salgado, sur les camps du MST, amenant ainsi les élèves à percevoir l'actualisation possible d'œuvres de fiction. Et lors d'une rencontre régionale du MST (Movimento dos Sem Terras), en décembre 2004, le Forum

1. L'exemple choisi est celui du Vestibular de l'Université Fédérale de Rio de Janeiro, en 2002 : cf. http://www.vestibular.ufrj.br/concursosanteriores/2002/dia2/prova2.pdf 2. Curieusement l'épreuve de français elle-même est contaminée par la thématique et présente un extrait de la présentation du livre du photographe français Yann-Arthus Bertrand, « La Terre vue du ciel », comme support de questions visant à vérifier la compréhension de la langue française. 3. "Joào Boa-Morte, cabra marcado para morrer », 1964, cité à partir de l'anthologie Com palmos medida, terra, trabalho e conflito na literatura brasileira, organisée par Flavio Aguiar, Sâo Palmo, Fundaçào Perseu Abramo/Boitempo, 1999, p. 309 4. Tratado das Terras do Brasil, Lisboa, tiré de la même anthologie, p. 35. 5. http://www.multirio.rj.gov.br/seculo21/pordentro.asp?id_tipo=9&id_tbl~en=2318 . Gabriella Santoro, "De Graciliano Ramos a Sebastiâo Salgado: Terra, Trabalho e Liberdade, 10 dec 2004.

Il

Social potiguarI, les mots de Euclides da Cunha, « l'homme du sertao est avant tout un homme fort» étaient cités, une fois encore, pour retracer l'histoire des mouvements sociaux autour de la question de la propriété et de l'utilisation de la terre. La Terre n'est donc pas un thème parmi d'autres dans la littérature brésilienne. Il est un 'lieu' central et fondateur, les textes classiques fournissant à la réflexion et à l'action d'aujourd'hui les phrases-clés, citées et répétées, à l'envie, dans des perspectives parfois divergentes et oublieuses le plus souvent de l'écriture ou du narrateur, c'est-à-dire des conditions d'existence et de sens du texte littéraire. L'anthologie (idéale?) des écrits sur la Terre existe déjà: organisée par Flavio Aguiar et préfacée par Antonio Cândido, Com palmos medida, Terra, trabalho e conflito na literatura brasileira (1999) retrace chronologiquement un long parcours depuis la découverte et la littérature dite d'information, aux XVIe et XVIIe siècles, avec l'indispensable Lettre de Pero Vaz de Caminha (1500) par laquelle le scribe de la flotte de Pero Alvares Cabral relatait au roi du Portugal la remarquable 'trouvaille', rencontrée sur la route des Indes: Cette terre en soi possède si bons airs, entre froids et tempérés,comme ceux d'Entre Douro et Minho, qu'en ce moment-ci nous les avons trouvés semblables à ceux-là. Les eaux y sont nombreuses; inépuisables.Et cette terre est si gracieuseque, si l'on veut en profiter,
tout pourra y pousser, grâce aux eaux qu'on y trouve2. jusqu'au terrible constat du jésuite Antonil, en 1711 : Les esclaves sont les mains et les pieds des maîtres de plantation, car sans eux au Brésil, il est impossible de faire, de maintenir et d'augmenter un bien, ni une plantation normale. Et du mode de se comporter avec eux, dépendra le service bon ou mauvais qu'ils fourniront. 3

Aux XVIIIe et XIXe siècle, la terre est toujours vue sous le prisme dur du travail esclave, même dans la Ille Lyre de Marilia, de Tomas Antonio Gonzaga: Tu ne verras pas, Marflia,cent captifs
1. http://www.mst.org.br/informativos/minformaJultimas380.htm 2. Pero Vaz de Caminho, « Sexta feira IOde maio », in Com palmos medida, op. cil., p. 23. 3. André J080 Anton il, « Como se ha de haver 0 senhor de engenho corn seus escravos », Cultura e opulência do Brasil, por suas drogas e minas, cité par Com palmos medida, op. cil. , p. 46.

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Ôter les pierres et la riche terre Du milieu de fleuves puissants Ou des mines de la montagne. [...] Tu ne verras pas arracher les forêts vierges, Brûler les jeunes broussailles, La cendre fertile enrichir cette terre, Ou les grains lancés aux sillons 1. Ou dans l'évocation de son enfance à Massangana, par Joaquim Nabuco, le principal leader abolitionniste: Les huit premières années de ma vie ont été, dans un certain sens, celles de ma formation, instinctive ou morale, défmitive... J'ai passé cette période initiale, si lointaine et pourtant si présente, dans une plantation de Pernambouc, ma province natale. La terre était une des plus vastes et pittoresques de la région du Cabo... Je n'oublierai jamais ce décor planté au plus lointain de ma vie. La population du petit domaine, entièrement fermé à tout ingérence extérieure, comme tous les fiefs de l'esclavage, se composait d'esclaves, distribués dans les divers compartiments de la senzala, ce grand pigeonnier noir à côté de la maison d'habitation, et de fermiers, liés au propriétaire par le bénéfice reçu de la petite maison de terre, où ils s'abritaient, ou d'un petit champ qu'il leur concèdait sur ses terres. Au centre de ce canton d'esclaves, se dressait la résidence du maître, tournée vers les constructions du moulin à sucre et donnant, à l'arrière, sur la chapelle consacrée à Saint Matthieu, dressée au flanc de la petite colline. Dans les champs en pente douce, du bétail somnolent s'abritait sous des bouquets d'arbres isolés. Dans la plaine s'étendaient les champs de canne, coupés par les allées tortueuses d'anciens ingas, chargés de mousses et de lianes, qui recouvraient d'ombre la petite rivière Ipojuca. C'était par ses eaux presque endormies, entre ses larges bancs de sable, que l'on transportait le sucre vers Recife; elles alimentaient aussi, près de la maison, un grand vivier, toujours menacé par les jacarés, que les noirs faisaient fuir, et qui était apprécié pour la pêche. Plus loin, commençaient les marais qui allaient jusqu'à la côte de Nazaré. .. Dans la journée, par grande chaleur, on faisait la sieste, en respirant l'arôme, partout présent, qui s'exhalait des grands chaudrons où cuisait le miel. [...] De toutes ces impressions, aucune ne mourra en moi. Les fils de pêcheurs sentiront toujours sous leurs pieds les grains de sable de la plage et entendront le bruit de la vague. Moi, je

1. Com palmos

medida,

op.cit., p. 52.

13

crois parfois marcher sur la couche épaisse de cannes, tombées du 1 moulin, et entendre le bruit lointain des grands chars à bœufs. ..

Curieusement, l'univers thématique stable, quoique toujours cerné historiquement, se construit autour des mêmes personnages: le grand propriétaire, le petit paysan pauvre dont la survie dépend du grand propriétaire, des coups du sort ou d'une sécheresse plus accentuée, qui le jetterait sur les routes, le travailleur sans-terre. La folie guette souvent les personnages englués dans un destin pluriséculaire qui les dépasse. A remarquer, dans une publication récente de contes et nouvelles, l'apparition d'un nouveau personnage: celui de l'avocat, de l'homme qui lutte contre l'injustice, déchiré entre compassion et recherche de justice. A noter également la relative rareté de personnages féminins, sinon comme incarnation symbolique de la terre, plus rarement de la lutte. D'où l'intérêt de ce conte que nous avons choisi de traduire et de présenter, avec l'accord de l'auteur, en illustration et «contre-texte» des approches scientifiques et pluridisciplinaires qui constituent ce volume. Le livre est de ce fait très simplement organisé en trois temps: « Regards historiens », « Racines et problématiques contemporaines» et « Représentations et imaginaires », soit de I'histoire à l'anthropologie et la littérature, en passant par la géographie, l'économie et l'analyse des problèmes sociaux.

Idelette Muzart-Fonseca dos Santos

& Denis Rolland

1. Minhaformaçéio,

1900, in Com palmos

medida, op.cit., p. 117-118.

14

Première

partie

REGARDS HISTORIENS

1.
Repères chronologiques

Loi des sesmarias, éditée par le roi Dom Fernando de Portugal, dans le but d'obliger les propriétaires à cultiver leurs terres non utilisées. Cette institution est l'un des seuls instruments juridiques dont les rois portugais disposent au XVIe siècle, pour permettre l'occupation du territoire brésilien, et ils doivent l'adapter aux caractéristiques locales. 1500 Découverte du Brésil par la flotte portugaise commandée par Pero Alvares Cabral. Le scribe de l'expédition, Pero Vaz de Caminha, écrit au roi Dom Manuel pour l'informer de la découverte. Il évoque la terre « si gracieuse)} du Brésil. 1530 La couronne portugaise décide de privatiser l'occupation du Brésil, en installant sur tout le territoire le système des capitaineries héréditaires, par lequel le roi transfère aux particuliers les droits, le profit et l'usufruit sur d'énormes surfaces de terres. 1549 Arrivée à Bahia de Garcia D'Avila, patriarche de la famille qui se révèle l'un des plus grands propriétaires de terres de l'histoire du Brésil, et qui joue un rôle décisif dans la conquête de Sergipe et des sertoes de Bahia, Pernambouc et Piaui. Ordenaçoes Filipinas, ordonnances promulguées par le roi 1601 Philippe II du Portugal (Philippe III d'Espagne) qui, dans le domaine civil, gardent force de loi au Brésil jusqu'en 1917. 1822 Indépendance du Brésil. Suspension de la concession des sesmarias. 1824 Constitution de l'Empire du Brésil. 1835 Extinction du majorat au Brésil, où il n'avait qu'une importance très réduite. Promulgation de la Loi sur les terres afm de promouvoir la 1850 régularisation juridique de la propriété foncière. Réglementation de la Loi sur les terres et institution du premier 1854 cadastre des propriétés territoriales. 1874/1875 Revolta dos Quebra Quilos, révolte des paysans de Paraiba, Pernambouc, Alagoas et Rio Grande do Norte contre l'adoption

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du système métrique décimal et, par conséquent, des nouvelles mesures de la terre. Proclamation de la République et adoption du système fédéraliste, par opposition au système unitaire de l'Empire. Promulgation de la première constitution républicaine brésilienne, qui transfère aux États-membres la réglementation de la propriété territoriale. Publication d'Os Sertôes, de Euclides da Cunha, œuvre qui fait 'découvrir' l'intérieur du pays à beaucoup d'intellectuels brésiliens. Promulgation du premier Code Civil brésilien, qui transfère la réglementation de la propriété de la terre, jusque-là de caractère administratif, au pouvoir judiciaire. Révolution dite « de 1930 » Publication de Casa Grande & Senzala, de Gilberto Freyre, œuvre devenue classique dans les études sur l'organisation familiale des propriétés foncières au Brésil. Promulgation de la deuxième Constitution républicaine, qui établit un nouveau concept de propriété privée, passible d'être utilisé à des fms d'intérêt social et pouvant être désappropriée par nécessité ou utilité publique. Institution de l'usucapion, par lequel on reconnait le droit à la terre à son occupant sans titre légitime, une fois prouvée son occupation pendant un délai minimum. Publication de Raizes do Brasil, de Sérgio Buarque de Holanda et de Sobrados e Mocambos, suite de Casa Grande & Senzala, de Gilberto Freyre. Constitution octroyée par le gouvernement dictatorial de Gemlio Vargas. Promulgation de la quatrième Constitution républicaine, selon laquelle l'utilisation de la propriété est conditionnée au bien-être social; une distribution équitable de la terre, avec des chances égales pour tous, doit être recherchée. Création des Ligas Camponesas (Ligues paysannes), associations de travailleurs ruraux, créées initialement au Pernambouc et ensuite en Parafba, ainsi que dans d'autres régions du Brésil, qui exercent une intense activité durant la période qui s'étend de 1955 à 1964. Le mouvement commence dans l'engenho Galiléia, au Pernambouc et son principal leader et organisateur est l'avocat Francisco Juliâo. Coup d'État et institution d'un régime militaire au Brésil. Établissement de la première loi de réforme agraire brésilienne, le Statut de la Terre.

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1967 1970

1975 1980 1984 1985

1988

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Constitution octroyée par le gouvernementmilitaire. À partir de ces années, l'agriculture brésilienne subit un processus de modernisation très rapide, ce qui entraîne l'expulsion progressive des paysans des terres des propriétaires et l'augmentation du nombre de travailleurs temporaires sans stabilité d'emploi (boiasfrias). Création de la Commision Pastorale de la Terre, par l'Eglise catholique brésilienne. Création du ministère Extraordinaire des Affaires Foncières, lié au Cabinet de Sécurité Nationale et dirigé par un militaire. Première réunion du Mouvement des Sans-terre, au Parana. Élection de Tancredo Neves à la présidence de la République et fm du régime militaire: son programme prévoit la réforme agraire et son successeur, José Sarney, crée le ministère de la Réforme Agraire, occupé cette fois par un civil. Institution du Programme National de la Réforme Agraire et création de l'Union Démocratique Ruraliste (UDR), association des propriétaires fonciers, qui s'y oppose radicalement. Promulgation de la sixième Constitution républicaine, dans laquelle on établit la fonction sociale de la propriété et la possible désappropriation des terres, précédée d'une indemnisation équitable et préalable. Marche sur Brasilia, organisée par le Mouvement des Sansterre. André Herticlio do Rego

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2.
Rappels sur l'histoire des modes d'appropriation et d'exploitation des terres brésiliennes héritées du système portugais

En 1385, le roi du Portugal Dom Fernando publia une loi appelée lei das sesmarias. Elle avait pour but d'obliger les propriétaires à cultiver leurs terres en friche. Lors de la découverte du Brésil en 1500, dans un premier temps, la couronne portugaise décida de confier sa colonisation à des particuliers, membres de la noblesse (1500). Le territoire côtier brésilien fut divisé en capitaineries héréditaires. Le capitaine général était investi de tous les droits ainsi que de l'usufiuit et du profit retiré de sa capitainerie. En vertu de ses droits, le capitaine général octroyait, à son tour, des terres à des particuliers. Celles-ci recevaient le nom de sesmarias et leur propriétaire, celui de sesmeiro. Ce droit d'octroi revint à la Couronne lorsque le système des capitaineries héréditaires fut aboli et remplacé, à partir de 1549, par un système de gouvernement direct de la royauté par le truchement d'un gouverneur général, qui résidait à Salvador jusqu'en 1763 et après à Rio de Janeiro. Des gouverneurs sont nommés à la tête des anciennes capitaineries héréditaires dont les terres sont, dorénavant, biens de la couronne. D'autre part, l'année même de l'Indépendance du Brésil (1822), le gouvernement de Dom Pedro 1er suspendait la concession des terres par le système des sesmarias. Il faudra, cependant, attendre le milieu du siècle (1850) pour que soit promulguée une loi sur les terres dont le but était de promouvoir la régulation juridique de la propriété foncière. Elle fut accompagnée par une réglementation (1854) qui instituait le premier cadastre des propriétés foncières. Sa mise en œuvre fut confiée au clergé qui fit tant bien que mal son travail puisqu'une infime partie des terres a pu être recensée. Avec l'arrivée du régime républicain (1889), la Constitution de 1891 consacra le système fédéraliste. Il permit le transfert du pouvoir de réglementation de la propriété foncière aux Etats, membres de la fédération. En 1917,la promulgation d'un Code Civil a attribué la réglementation de la propriété foncière au pouvoir judiciaire. Ce fut la deuxième Constitution républicaine (1934) qui a rendu possible la «désappropriation» de la terre pour des raisons de nécessité et d'utilité publiques. Elle adopta aussi le principe de « usocapion» par lequel une occupation de terres de plus de trente ans reconnaissait à l'occupant le droit de propriété.

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Quant à la Constitution octroyée par le régime autoritaire de Gemlio Vargas, elle n'apporta aucune modification. De même pour la Constitution de 1946 qui se borna à une simple déclaration de principe puisqu'elle disait qu'il fallait, d'abord, chercher à donner des chances égales à tous ceux qui aspiraient à la propriété de la terre. Il faudra la réaction contre l'action des Ligas Camponesas (Ligues Paysannes), fondées dans le Nordeste du Brésil en 1959, pour que l'Etat militaire, qui s'installe en 1964, établisse la première loi de réforme agraire au Brésil, appelée loi du statut de la terre. Elle restera lettre morte. Puis, l'épiscopat catholique brésilien essaya d'intervenir en fondant, en 1975, la Commission Pastorale de la Terre. La réaction du pouvoir militaire contre l'initiative de l'épiscopat fut la création, en 1980, d'un Ministère Extraordinaire des Affaires Foncières, lié au cabinet de sécurité nationale dirigé par un militaire et dont l'efficacité a été quasi nulle. Avec la libéralisation du régime militaire au début des années 1980 et l'aide et l'appui de l'Eglise Catholique, une première rencontre dans l'Etat de Parana eut lieu entre ceux qui militaient dans les rangs du Mouvement des Sans-terre. Malgré la création par le Président José Sarney d'un ministère de la Réforme Agraire et l'institution d'un Programme National de la Réforme Agraire (1985). Malgré les intentions exprimées dans la nouvelle Constitution de 1988, où était déclarée la fonction sociale de la propriété, ce qui établissait le principe de la désappropriation, fondé sur l'indemnisation préalable et équitable des propriétaires, la situation à la veille de l'élection de Luis Inacio Lula da Silva à la Présidence n'a que très peu évolué: les demandeurs de terres étaient aussi nombreux qu'auparavant. Et les marches des Sans-Terre et leurs occupations de terres, souvent improductives, demeuraient l'un des thèmes récurrents de la presse brésilienne et internationale d'alors. Pour ce qui s'est passé depuis, reste à lire ce livre.
Katia de Queiros Mattoso

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3.
La terre au Brésil: éléments d'historiographie

Katia de Queiros Mattoso Professeurémérite UniversitéParis Sorbonne (ParisIV) Associéeau CRILUS(EA 369-Etudesromanes)

Je voudrais d'abord remercier les organisateurs du colloque et de cet ouvrage (qui en est issu) de m'avoir fait l'honneur d'ouvrir et le colloque et sa première session intitulée «Regards Historiens », entièrement consacré au régime de la Terre au Brésil à l'époque qui va de l'abolition de l'esclavage (1888) jusqu'à la mondialisation. Vaste sujet que l'ensemble des contributeurs essaie de démêler dans les pages qui suivent. La terre, sa possession et son exploitation, est un des thèmes récurrents et des plus sensibles dans le Brésil d'hier et d'aujourd'hui. En effet, il ne se passe pas un seul jour sans que la presse, brésilienne et internationale, ne parle de terres envahies par des centaines de paysans « sans-terre» ; sans que ne soient montrés du doigt ceux qui, souvent, emploient des paysans dans des conditions proches de celles de l'esclavage, et sans que ce sujet sensible ne soit discuté dans les milieux politiques, religieux ou associatifs. C'est donc àjuste titre que tout ce qui touche à la terre est devenu un thème phare des Sciences Humaines dans les milieux universitaires au Brésil et ailleurs. Il n'y a pas lieu de faire ici l'histoire des modes d'appropriation et d'exploitation des terres brésiliennes héritées du système portugaisl. Depuis que, dès le milieu du XIXe siècle, le problème s'est posé sur le plan politique et administratif, la littérature concernant la terre et son régime s'est développée de façon très riche. Pour mémoire, rappelons

1. Cf la synthèse

donnée

en tête de la première

partie.

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