La terre comme objet de convoitise

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L'utilisation incontrôlée de la terre pose des problèmes de gaspillage, de pollution et de surexploitation d'espaces. Ce phénomène repose en partie sur l'urbanisation galopante, le zonage des parcelles, l'agriculture intensive et l'industrie d'extraction. Si la situation paraît inquiétante, les discours récurrents sur l'environnement, le développement durable semblent inopérants. Une approche locale ne permettrait-elle pas d'appréhender avec plus de clarté ces questions ?
Publié le : vendredi 1 février 2008
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EAN13 : 9782296191396
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La terre
comme objet de convoitise

Sociologies et environnement
Collection dirigée par Salvador JUAN Le «progrès» est aussi progrès d'une menace de plus en plus exportée vers les pays les plus dépendants. Trop peu de travaux sociologiques é111ergent pour rendre intelligibles les tendances profondes d'une société à la fois plus inhumaine, plus dangereuse pour les équilibres du milieu et plus riche. La collection Sociologies et environnement est née de ce constat. Certes, selon le mot du poète H6lderlin, avec la menace croît ce qui sauve, mais seule une conscience informée des risques et de ce qui provoque la dégradation tant de la qualité que des conditions de vie est susceptible de se concrétiser en réformes humainement supportables et socialement admissibles... Dans une perspective socio-anthropologique et critique tant des questions d'environnement global que d'écologie urbaine, en articulant les interprétations théoriques et les résultats empiriques, la collection Sociologies et environnement entend participer à l'émergence de cette conscience sociale. Elle présente aussi les alternatives portées par les mouvelTIents sociaux et les pratiques de résistance contestant le produc-tivisme ou la domination des appareils technocratiques.

Ouvrages parus
Salavador JUAN (dir.), Actions et enjeux spatiaux en matière d'environnement,2007. Maxime PREVEL, L'usine à la campagne: une ethnographie du productivisme agricole, 2007 Denis DUCLOS (dir), Pourquoi tardons-nous tant à devenir écologistes?, 2006 Salvador JUAN, Critique de la déraison évolutionniste, 2006 Céline VNENT, Chasse Pêche Nature Traditions, entre écologisme et poujadisme? Socio-anthropologie d'un mouvement des campagnes, 2005. Gérard BOUDES SEUL, Ecologisme et travail, 2005. Stéphane CORBIN, La vie associative à Saint-Lô, 2003. Frédérick LEMARCHAND, La vie contaminée, 2002. Michèle DOBRE, L'écologie au quotidien, 2002. S. JUAN et D. LE GALL (dir.),Conditions et genres de vie, 2002.

Corinne

Berger

Jean-Luc

Roques

La terre
comme objet de convoitise
Appropriation, Exploitation, Dégradation

L' Harm.attan

Des mêmes auteurs:

c. Berger. & J-L. Roques., L'eau comme fait social:
Transparence et opacité dans la gestion locale de l'eau, Paris, L'Hannattan,2005. J-L. Roques, La petite ville et ses jeunes, Paris, L 'Hannattan, 2004. J-L. Roques, Inclusion et exclusion dans les petites villes: Le rôle de la culture locale, de la mémoire et de l'école. Paris, L 'Hannattan, 2007.

@ L'HARMATTAN,

2008

5-7, rue de l'École-Polytechnique;
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

75005 Paris

ISBN: 978-2-296-05010-5 EAN : 9782296050105

Remerciements

Nous tenons à remercier Salvador Juan pour son soutien apporté à la publication de ce nouveau texte, mais aussi pour ses précieuses remarques. Toute notre gratitude va à Anne Dellenbach qui a lu et comgé ce manuscrit. Nous remercions enfin toutes les personnes qui de près ou de loin ont pu nous aider dans ce travail.

INTRODUCTION

« José Arcadio Buendia, dont l'imagination audacieuse allait toujours plus loin que le génie de la Nature, (t..) pensa qu'il était possible de se servir de cette invention inutile pour extraire l'or des entrailles de la terre. Melquiades, qui était un homme honnête, le mit en garde: Cela ne sert pas à ça. »
Gabriel Garcia Marquez, Cent ans de solitude~

Le présent travail fait suite à un précédent livre qui traitait de l'eau, de la transparence mais aussi de l'opacité dans sa gestion (Berger & Roques, 2005). L'eau est un objet de pouvoir, et cette mainmise engendre des contradictions mais aussi des conséquences néfastes. L'objectif de cette nouvelle étude est de savoir si l'on peut retrouver ces mêmes axes en ce qui concerne la tetTe. Mais encore une fois, comment parler de la tetTe sans parler de I'homme? Ou plutôt, comment parler des tetTes sans parler des hommes et de leurs actions? Avant d'aborder de front le thème de la tetTe, débutons par quelques paradoxes concernant les discours, les décisions, les actions, les attitudes relatifs à ce que l'on nomme communément l'environnement. La population de la planète est d'environ six milliards de femmes et d'hommes, demain elle 9

sera de l'ordre de neuf milliards, si du moins de grandes épidémies ne viennent pas contrarier cette poussée. La croissance démographique est exponentielle et engendre mécaniquement une augmentation de la consommation alimentaire et énergétique. L'urbanisation galopante, l'agriculture intensive et l'industrialisation débridée ne font qu'engendrer une aggravation des pollutions et multiplier les déchets. Le zonage ou la différenciation des espaces, en particulier l'étalement urbain qui a de si importantes conséquences sur les déplacements motorisés, ne fait qu'amplifier les pollutions. On s' engouffie un peu partout dans ces mêmes logiquesl, aussi bien dans les pays occidentaux que dans les pays les plus pauvres où la misère guide la destruction. On dit alors que les cris d'alanne s'amplifient. Il y a déjà quelques décennies, les scientifiques réunis à Stockholm sous l'égide des Nations unies avaient dénoncé les déséquilibres écologiques provoqués par les activités de I'homme. Actuellement, le nombre de publications autour de ces thèmes ne cesse d'augmenter. Le Monde par exemple, en juillet 2007, titrait: «Demain la Terre », et se voulait le relais de ceux qui «alertent, militent, agissent». Les textes réglementaires internationaux ou nationaux se succèdent aussi. Or, avec le temps, la situation ne fait que se dégrader. On dit que les prises de conscience sont là. La promotion de l'éducation à l'environnement se poursuit. Les risques sont, semble-t-il, pris
1 Prenons quelques faits. La Chine a le souci majeur de promouvoir son économie, avec comme programme l'utilisation massive de l'automobile, au risque de saturer l'atmosphère des villes, au détriment de la santé publique des plus démunis. Le Brésil fait le choix d'encourager l'agriculture pour ses besoins énergétiques. Ainsi, à terme, on préfère alimenter les voitures que noUITirdes populations, avec comme risque une progression de la sécheresse et une désertification des sols, excluant de fait certaines populations. En France, on continue la construction de lotissements de plus en plus loin des agglomérations. Or, cela ne fait que favoriser les dépenses d'énergie et le bétonnage des terres, mais engendre une paupérisation de certains. De plus en plus, on favorise l'industrie touristique, avec la mise en place de parcs d'attractions, de gîtes, de chambres, ce qui engendre dans certaines villes une saturation urbaine pendant quelques périodes de l'année, mais surtout une difficulté pour certains individus à se loger. 10

en compte par la majeure partie des individus et des sociétés. Les divers sondages montrent que, pour 90 % des individus interrogés, la préservation de l'environnement est une préoccupation majeure. On va affmner qu'il est important de protéger la couche d'ozone, qu'il faut respecter les milieux ou la biodiversité. Or, avec le temps, la situation ne fait que se dégrader. Ainsi, tout le monde semble d'accord sur le fait qu'il est impératif de préserver les milieux et les espaces, tout en laissant la pollution des sols gagner du terrain. Tout le monde semble d'accord pour promouvoir des mesures en matière d'urbanisme, tout en laissant faire le marché de l'immobilier. Tout le monde semble soucieux de garantir la santé des populations contre la dégradation atmosphérique, tout en fennant les yeux sur les industries polluantes. Tout le monde s'accorde pour affinner qu'il faut transfonner les choses, sans véritablement vouloir les modifier. Dans ce contexte, des voix s'élèvent pour envisager de considérer l'environnement et ses composants comme devant relever du patrimoine mondial. Mais dans le même temps, les territoires, nationaux, régionaux ou locaux, revendiquent la gestion unilatérale de leurs espaces. Toutes les actions semblent alors buter sur un ordre territorial qui se veut tout-puissant. On voit avec stupeur que, malgré les divers appels et certaines prises de conscience, rien ne semble changer. La situation continue à empirer lentement mais sûrement. On peut être agacé par ces contradictions, mais les faits sont là bien présents, face à nous. Tout le monde se met des œillères et évite d'envisager le pire. Ceux qui le peuvent se refennent sur un quant-à-soi, un espace propre et sécurisant. Ainsi, comme l'écrit Lascoumes avec grande clairvoyance: « Dans les représentations communes, l'environnement est réduit à une notion égoïste et appropriative qui ne traite que de l'espace de vie immédiat en ramenant tout à lui» (1994, p. 39). Tout le monde s'intéresse alors à ce qui l'environne, mais en aucun cas à l'environnement.

Il

Au-delà des contradictions et des paradoxes que nous avons cités, se joue en coulisses une autre partition que l'on a peutêtre tendance à oublier et à occulter, notamment ce qui a trait à la terre. Prenons quelques exemples. En 1982, à l'occasion de la manifestation des cent mille, les agriculteurs français lancent des slogans comme: «Vive la teITe». Pour eux, la France est un arbre dont ils sont les racines. Leur action s'oppose aux décisions des USA mais aussi à l'Europe des capitaux et à la société urbaine. Plus dramatiques, au Soudan, et plus particulièrement au Darfour, les conflits ethniques et religieux ont provoqué la mort de 200 000 personnes et entrâmé le déplacement de trois millions d'autres. L 'enjeu de ce conflit est la teITe et la propriété foncière. À Madagascar, les gueITes de voisinage sont monnaie courante. Le feu, les assassinats sont le résultat de ce qui est appelé Ady Tany, c'est-à-dire la guetTe de la teITe. Le Il juin 2007, les paysans du Mouvement des sansteITe du Brésil se réunissent pour leur ye congrès afin de relancer la réfonne agraire et lutter contre l'agriculture marchande. L'enjeu est le partage de la terre. En Inde, sous l'impulsion d'un ingénieur, les paysans locaux prennent en charge la construction d'immeubles afin d'éviter de voir leurs tetTes vendues à des promoteurs: «Un Magar est trop attaché à sa teITe pour l' abandonnerl. » Afin de dénoncer l' omerta en Corse, un forgeron, installé dans cette île depuis quarante ans, rédige un couITier aux médias. Sa forge est brûlée et les nationalistes corses l'accusent de campagne raciste. Un de leurs porte-parole profite de la situation pour reposer le problème de la teITe corse et de l'invasion étrangère. Dans la même veine, 300 manifestants défilent, le Il août 2007 à Tardets, au Pays Basque, pour dénoncer les incendies de plusieurs résidences secondaires. De manière sous-jacente, la teITe est encore présente. Ce même mois, en Nouvelle-Calédonie, une journée de manifestations des peuples autochtones débute par un forum intitulé: «La teITe et le foncier». Les Kanaks revendiquent
1 Entretien tiré du Monde du 24 mars 2007.

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leurs teITes d'origine mais aussi l'espace maritime. Rock Wamytan, grand chef coutumier, rappelle que: «Tant que les clans déplacés n'auront pas retrouvé leurs teITes d'origine, les revendications se poursuivrontl.» Lors d'une conférence en mai 2006, un des invités intervenait sur le thème: «La telTe dans la chanson occitane contemporaine2. » Il montrait que le mot teITe était partie prenante des textes anciens, mais que cette thématique s'était plus ou moins étiolée. Toutefois, après un moment d'absence, la teITe revenait en force et de manière réCUITnte dans les textes revendicatifs des nouveaux e troubadours. On pensait que la teITe était oubliée et réservée à quelques naturalistes. Or, elle réapparaît un peu partout comme objet de tensions. Les relations que les hommes entretiennent avec la telTe resteraient immuables et indissociables de leur statut et de leur condition. Il subsisterait un lien sacré ou généalogique qui représenterait le fondement d'une culture et d'une identité. L'enracinement des individus conserverait toute sa teneur, malgré les mobilités multiples. Mais il se maintiendrait et s'amplifierait aussi, ce désir de posséder la teITe et de s'en rendre maître. Enfin, du fait de ce sentiment d'appartenance et de ce désir de possession, la teITe redeviendrait un objet d'appropriation ou de réappropriation. Certes, les hommes ont toujours désiré s'accaparer la teITe, afin de marquer leur teITitoire, mais aussi d'utiliser le sol ou le sous-sol pour produire, construire ou extraire. Or, cette volonté de détention ne signifie-t-elle pas autre chose? Notre questionnement de départ est alors de se demander si tout le monde peut s'approprier la teITeou une partie de celleci. Comme nous l'avons remarqué avec nos quelques exemples, nous serons sans doute obligés de répondre par la négative. Dans ce cas, qui tente de monopoliser la teITe ? Comment cela

1 Entretien tiré des Nouvelles

calédoniennes

du 7 août 2007.

2 Intervention de Roussille, R. «La terre dans la chanson occitane contemporaine », lie rencontres du PEAL, Lussan, 2006. 13

se réalise-t-il ? Pourquoi existe-t-il aujourd'hui une telle volonté de se rendre maître de la terre? Mais alors, quelles sont les conséquences d'une telle situation? En répondant à ces interrogations, nous pOUITonspeut-être comprendre en quoi il est si difficile de sortir des contradictions posées au départ concernant l'environnement. Pour étudier ces quelques points, nous avons glané des informations aussi bien dans la presse locale ou nationale que dans des travaux plus importants liés au champ des sciences humaines et sociales. Nous avons aussi recueilli des données provenant des sciences de la terre et des sols. Enfin, puisque nous portons une attention particulière au quotidien, nous avons utilisé des observations faites au jour le jour, mais aussi des résultats d'entretiens non structurés que nous avons pu réaliser çà et là auprès de personnes impliquées dans certains cas ou non dans la gestion de la telTe. Le plan choisi se décompose en trois parties. Dans la première, nous délimiterons ce que l'on peut entendre par attachement telTitorial, et ce que cela recouvre. Nous serons amenés à répondre à trois questions. Qu'est-ce qu'un telTÎtoire ? Est-il légitime aujourd'hui encore de parler d'enracinement? Quelle est la dynamique du sentiment d'appartenance? Dans la seconde partie, nous traiterons de ce que l'on peut nommer l'aspiration à détenir. Pour cela, nous avons posé trois intelTogations. Qu'est-ce qu'un bien? Qu'est-ce que la propriété? Que peut signifier posséder la telTe? Dans la troisième partie, nous tenterons de rendre compte de ce que l'on appellera l'appropriation de la terre, au regard des deux parties précédentes. Cela nous permettra de répondre aux points suivants: Qui a la mainmise sur la terre? Qui gère la telTe à son profit? Où se trouve l'enjeu véritable et quelles en sont les conséquences?

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Première partie
L'ATTACHEMENT TERRITORIAL

Chapitre I LA MULTIPLICITÉ DES TERRITOIRES

« Les yeux brouillés de larmes et de pluie, il poussa le corps de l'animal jusqu'au bord de la rivière et les eaux l'emportèrent dans les profondeurs de la forêt, vers les territoires jamais profanés par 1'homme blanc (...) , vers des rapides où des poignards de pierre se chargeraient de le lacérer, à tout jamais hors d'atteinte des misérables nuisibles ».
Luis Sepulveda, Le vielJX qui lisait des romans d'amour.

À l'heure actuelle, on peut avoir la curieuse impression qu'il existe un double discours. Le premier laisserait à penser que le telTitoire ou plus particulièrement les telTitoires n'existeraient pas ou plus. En effet, l'imagerie contemporaine pointe la globalisation ou la mondialisation comme un état de fait, où les teITitoires tendraient à se dissoudre. La TeITe ne serait en cela qu'un «vaisseau spatiall» unique, dont la surface serait devenue lisse, uniforme, composée de réseaux de connexions, de communications en interférence les uns avec les autres. Une
1 L'Unesco en 1970 proposait cette dénomination de «vaisseau spatial Terre » pour signifier que la planète bleue était un écosystème mondial. On peut penser aussi à l'hypothèse Gaïa de Lovelock et Margulis dans ces mêmes années, qui assimile la terre à W1être vivant, un « environnement global ». 17

espèce de boule cosmique unitaire. Mais avons-nous bien affaire à cela? Le territoire n'existe-t-il vraiment plus? Toute approche qui partirait de cette conception serait-elle dépassée? Le second discours met plutôt en exergue le territoire ou les teITitoires. En effet, il existerait plutôt une reteITÎtorialisation des enjeux et une émergence nouvelle du local. On l'a vu lors des débats qui portaient sur la Constitution européenne. On le voit au niveau des nations, quand elles sont en proie au morcellement. On le voit lorsque les ressources en eau baissent et font l'objet de tensions régionales. On le voit avec les nouvelles constructions territoriales dans les ghettos urbains ou dans l'espace rural le plus profond. Ce morcellement est-il véritable? N'avons-nous plus affaire qu'à de petits territoires qui se livreraient un combat incessant? N'est-il plus possible de penser la globalité? Afin de délier ces analyses, il nous paraît important de revisiter certains éléments de ce que l'on peut nommer le teITitoire (ou les territoires), tant celui-ci est multidimensionnel (Roncayolo, 1997, p. 181). Nous aborderons cette notion en traitant tour à tour de ses aspects naturels, culturels puis politiques, avant de proposer une synthèse.

Les aspects naturels des territoires
Le premier point proposé ici est de répondre à la question a priori simple de savoir si un teITÎtoire se fonde sur son aspect « naturel». Nous entendrons ici naturel dans son sens le plus élémentaire possible, c'est-à-dire propre au monde physique ou au monde des choses matérielles. Nous ne traiterons donc pas pour l'instant de ce qui peut relier les dimensions naturelles, ou plus nettement la nature, aux divers discours philosophiquest, mais nous reprendrons quelques faits élémentaires que l'on a
1 Voir pour cela l'ouvrage de Besse et Roussel (1997), concernant le sens de la nature dans les discours philosophiques. 18

peut-être tendance à gommer. Nous apprécierons ces quelques détails à partir de plusieurs sciences de la terre. Il est certes surprenant qu'une juriste et un sociologue abordent ces axes. C'est avec une grande retenue, et conscients de nos lacunes, que nous traiterons de ces points, tout en étant certains qu'il est important d'ouvrir la réflexion et de promouvoir une interaction entre différentes orientations théoriques et méthodologiques. On sait tout d'abord, et cela semble une évidence aujourd'hui! pour une grande partie de l'humanité, que la planète Terre est en rotation. Pour tourner autour d'elle-même, elle met globalement 23 heures, 56 minutes et 4,09 secondes. Mais puisqu'elle gravite autour de son axe et qu'elle est « face» au Soleil, il s'avère qu'elle ~ tout au moins à un instant donné, une de ses faces qui est éclairée, alors que l'autre reste dans l'obscurité. C'est ce que l'on nomme communément le j our et la nuit. La TelTe, par ce seul principe et immédiatement, est alors composée de deux telTÎtoires, l'un diurne et l'autre nocturne, ce qui affecte sans nul doute I'horloge biologique et l'activité de toutes les espèces qui vivent dans l'un ou dans l'autre. Dans cette dynamique céleste, un autre fait peut retenir notre attention. On apprend aussi que la Terre a une inclinaison de 23° 26' de son axe de rotation par rapport à son plan de translation autour du Soleil. Comme cet axe garde une direction fixe pendant sa révolution, c'est soit le pôle Nord soit le pôle Sud qui est plus éclairé. Si la durée du jour varie, ce phénomène engendre des saisons particulières, mais inversées pour les deux hémisphères. Nous avons donc, encore ici, le découpage en deux telTÎtoires (avec certes des variations intennédiaires), où l'hiver de l'un s'oppose à l'été de l'autre et inversement. Lorsque la température moyenne est par exemple de 3 °C en janvier à Paris, elle est de 22°C aux antipodes à Sydney.
1 Dès le Ille siècle avant J.-C., Aristarque de Samos fit scandale en proposant une telle représentation du monde. Son anticipation fut abandonnée et combattue pour ne réémerger qu'avec la révolution copernicienne. 19

Si l'on sort de ces dimensions proches de l'astrophysique et que l'on prend en compte les derniers points étudiés, on entre dans la sphère de la climatologie. On constate encore que la dynamique terrestre n'est pas si unifonne que celaI et qu'il existe de nettes différences locales. Quelle commune mesure entre un climat équatorial, un climat tropical, un climat méditerranéen, un climat océanique ou un climat continental ? Il n'y a pas de commune mesure, semble-t-il, entre le climat de Papeete à Tahiti et celui de Nîmes dans le Gard. Dans un cas, la variation de température est d'environ 5°C, alors que dans l'autre elle peut atteindre 50°C. Quelle commune mesure entre des déserts chauds, comme dans le Sahara où la pluviométrie est de l'ordre de 100 mm d'eau par an en moyenne, et des régions antarctiques, où la quantité d'eau est importante mais où il n'existe ni dégel, ni toundra, ni animaux terrestres? Quand on pointe maintenant un regard en direction de la géographie physique, on remarque qu'il subsiste des espaces de terre plus ou moins vastes, séparés par des mers et des océans (ou inversement). Certains de ces espaces sont étendus et sont composés d'une terre continue, appelée terre continente. L'Afrique a une vaste superficie de 30 310 000 km2, par exemple, et pourrait être assimilée à un bloc très monolithique. D'autres, en revanche, sont représentatifs par leur petitesse et semblent noyés dans d'imposantes masses d'eau. Pensons à Vanuatu, anciennement Nouvelles-Hébrides, qui pour sa part ne dispose que de 14 760 km2. On voit par là que l'aspect territorial n'est pas tout à fait le même en fonction de ces diverses échelles. Mais allons plus loin. Ces espaces de terres du plus petit au plus grand ne sont pourtant pas unifonnes. C'est encore une évidence, mais qu'il
1 Pourtant, dans les divers discours politiques ou médiatiques, on a le sentiment que tout est très unitaire. Lorsque l'on parle du réchauffement de la planète et de la probable élévation des eaux, on ne tient pas compte des s,Pécificités locales. Est-ce la même chose de voir la mer s'élever d'lUl mètre à Etretat en France sur la Manche, ou à Barisal au Bangladesh sur le delta du Gange et du Brahmapoutre? 20

est nécessaire de pointer. Quels qu'ils soient, ils sont à leur tour cloisonnés, découpés, séparés par un nombre important de déclinaisons, de formes plus ou moins saillantes. On va avoir des montagnes, des collines, des vallons, qui scindent l'espace et le paysage en parties distinctes. Si I'Himalaya, la plus haute chaîne de montagnes du monde, sépare des teITitoires comme le Tibet et la plaine indo-gangétique, les Cévennes, plus près de nous, fonnent une première ITontière entre les plaines rhodaniennes et le Massif central. Ces défonnations de terrains, dues soit à la tectonique des plaques, soit à l'effondrement ou à l'élévation des sols, soit à l'érosion hydrique ou éolienne, délimitent des zones plus ou moins accueillantes, plus ou moins rudes, mais en tout cas bien distinctes et différentes. Dans cette même perspective, chacun des espaces constitués va être compartimenté à son tour par des fleuves, des rivières ou des ruisseaux, qui eux-mêmes par leur compétence (aptitude d'un cours d'eau à transporter d'un point à un autre des blocs de certaines tailles) modifient la composition ou la structure du territoire. Le travail de l'eau pour composer son lit se fait par le frottement des galets ou des roches. L'érosion verticale et l'érosion latérale donnent naissance à un chenal d'écoulement, qui varie en fonction de la quantité d'eau chatriée. Ainsi, selon les lois de l'hydrodynamique, ou par effet de capture!, les sinuosités du lit d'un fleuve, d'une rivière ou d'un ruisseau vont se modifier, transfonnant à leur tour la configuration de l'espace. Le dépôt des alluvions intervenant notamment au tenninus de l'écoulement, l'eau crée à son tour des territoires très spécifiques comme des deltas. Concernant 1'hydrologie, il est important de rappeler que la répartition de l'eau n'est pas unifonne et elle reste très inégale en fonction des espaces. Certaines zones sont humides, comme la Camargue, et disposent de quantités d'eau importantes, alors que d'autres espaces ont des quantités d'eau plus faibles et composent la
1 Les rivières peuvent changer d'orientation et abandonner leur lit, leur vallée, sous l'effet d'une capture par une autre rivière. Pensons à la Moselle qui se jetait primitivement dans la Meuse et qui fut capturée par la Meurthe. 21

plupart des déserts et des zones semi-arides, comme le Sahel. En outre, certaines régions, comme en Asie, reçoivent 7 % de la quantité des précipitations, alors que l'Amazonie dispose pour sa part de 15 % de cette eau (Matricon, 2001). La quantité d'eau disponible sur TeITe est de 34 000 km2 mais, en fonction de sa diffusion et de sa distribution, il existe bien des distinctions
teITitoriales nettes 1

.

Enfin, on sait que notre planète est constituée d'une écorce, d'un manteau et d'un noyau. Si l'on s'attache à comparer la composition des teITains de surface ou les propriétés des sols, on constate que certains sont pennéables et d'autres sont impennéables. Le matériau qui constitue le teITain est la teITe. La pédologie, en tant que science des sols, nous explique qu'il existe bien des différences de constitution des teITes. Les compositions sont très disparates en fonction des espaces et ceux-ci peuvent être plutôt argileux, plutôt sablonneux ou plutôt limoneux. Les teITes peuvent être de nature argileuse, calcaire, ou humifère, et leurs propriétés sont alors soit acides, soit alcalines, soit plastiques, soit cohérentes. On comprend bien ici que ces composantes jouent pour partie sur la fertilité des sols et la distinction entre différents secteurs géographiques. Les teITes argileuses de la Brie dans le Bassin parisien, partiellement recouvertes de limon, sont très fertiles et favorables à des cultures riches, comme le blé et la betterave. En revanche, les régions du Gard sur des pentes calcaires sont des teITitoires où la qualité des sols reste pauvre. Enfin, sous cette fine couche de teITe et d'humus, le sous-sol dispose de roches constituées de minéraux divers, qui occupent sur un teITain une plus ou moins grande étendue, mais aussi d'éléments fossiles. Or, ces réserves ne se répartissent pas (tout au moins au regard de leur quantité) de façon équivalente et unifonne, qu'il s'agisse du pétrole, du gaz, du charbon, de l'argent, de phosphate, voire de l'eau fossile. Chaque telTÎtoire dispose alors de ressources minérales spécifiques.
1 Cette répartition inégale engendre de nets enjeux territoriaux, qu'ils soient nationaux ou très localisés (Berger & Roques, 2005). 22

À partir de ces quelques approches relevant des sciences de la TeITe et de la terre, on a pu rendre compte ou rappeler que notre planète n'est vraisemblablement pas une boule unitaire, unifonne et monolithique. Par ses aspects « naturels », il existe bien des découpages, des scissions, des divisions de l'espace en plus ou moins grandes parties. Que cela vienne de sa rotation, de ses fonnes ou de sa composition, il existe bien sur TeITe des secteurs, des zones, des espaces différents. Certes, il y a des dynamiques dont nous n'avons pas parlé et des inteITelations entre ces divers espaces 1 mais, bon an mal an, il y a de nombreuses particularités. Les territoires peuvent donc être définis en fonction de leurs aspects naturels, que l'on a peut-être tendance actuellement à oublier, ou alors à simplement « naturaliser» ou «chosifier ». Si nous avons délibérément évincé dans cette première section les activités humaines (animales ou végétales, bien qu'elles soient présentes dans la composition des sols et dans cette dynamique teITestre), peut-on maintenant définir le territoire ou plutôt les telTitoires à partir de spécificités culturelles?

Les aspects culturels des territoires
Avec l'aide de la botanique ou de la faunistique, il serait aisé de montrer à nouveau qu'il existe bien des spécificités telTitoriales, et que chaque secteur géographique ou physique est composé d'oiseaux, de reptiles, d'insectes, de mammifères, de plantes ou d'arbres divers. La différence semblerait évidente si l'on voulait comparer des espaces séparés de quelques kilomètres, comme la faune et la flore dans le Gard entre les espaces appelés communément gamgue, la Camargue et les premiers contreforts des Cévennes. Au-delà de ces diversités, nous traiterons maintenant des aspects «culturels» des teITitoires et de certaines activités quotidiennes des femmes et
1 Pensons ici à l'éruption du Krakatoa en Indonésie à la fin du XIxe siècle, qui modifia le climat terrestre pendant plus d'une année. 23

des hommes. Il n'est certes pas question d'entrer dans une explication de type culturaliste très réductrice, ou plutôt folkloriste, mais de décrire simplement encore une fois certains éléments qui pourraient participer à une définition du territoire. Tout d'abord, il est indéniable qu'il existe une manière particulière d'utiliser l'espace et, plus nettement, la terre. Prenons le cas de l'agriculture dans son sens premier de culture, lorsque le terme cultura correspondait au XIIe siècle à cette petite parcelle de terre à cultiver pour produire quelques moyens de subsistance. On l' a vu, la qualité des terres, mais aussi le climat ou la pluviométrie sont différents en fonction des lieux, et les hommes ne peuvent pas à l'évidence cultiver n'importe quoi, n'importe où. Le phénomène agricole, depuis le néolithique, doit tenir compte de trois éléments. Dans des contrés où l'été est de courte durée, comme dans certaines zones du Canada ou en Russie, les activités agricoles doivent s'adapter au froid. Dans d'autres espaces, il faut tenir compte de l'aridité, comme dans certains déserts tropicaux non irrigués. D'autres territoires, notamment équatoriaux, doivent faire face à l'inverse à l'excès d'humidité. Certes, il est possible de faire pousser, via l'agronomie, des ananas en Scandinavie, mais cela demanderait des moyens techniques extrêmement sophistiqués et représenterait des coûts financiers énormes. Donc, au-delà de la mécanisation de l'agriculture qui tend à uniformiser, souvent sans tenir compte de ces divers éléments, il existe des zones où l'on va cultiver l'igname ou le taro, d'autres où l'on va produire du blé, d'autres encore où l'on va planter du riz. Cette seule constatation reste valable pour une grande partie des territoires et de leurs vocations. Cette première entrée nous renvoie immanquablement aux différentes manières de se nourrir (manger et boire). Elias avait déjà noté les modifications réalisées en Occident quant à la manière, par exemple, de se tenir à table et avait précisé que ce passage de l'utilisation de la main et du pain à celle de la fourchette avait été un processus culturel nouveau (Elias, 1969). Or aujourd 'hui, dans le monde, mais aussi très localement, il 24

subsiste encore bien des manières de consommer certains mets, bien des différences de préparer des plats cuisinés. De plus, dans certaines contrées, les populations utilisent pour s'alimenter des baguettes, d'autres des fourchettes, d'autres encore des cuillères, d'autres enfm se servent de leurs doigtsl. Les uns usent de bols, d'autres emploient des assiettes, d'autres enfin des plats. Or, si cela semble aller de soi, on a pourtant l'impression une fois de plus qu'il n'existerait plus qu'une indifférenciation généralisée, dictée là par l' agroalimentaire, là par des multinationales gérant la restauration rapide et des manières uniques de consommer. Mais continuons notre exposé. Une autre façon d'aborder la dimension culturelle du telTitoire, en se représentant et en vivant l'espace, est de s'intéresser à la manière d'habiter. Nous ne parlerons pas ici des thématiques relatives à I'habiter, à ses orientations philosophiques (Heidegger, 1927; Lefebvre, 1968) ou à ses axes anthropologiques (Radkowski, 2002). Nous voulons, audelà de certains invariants, montrer qu'il existe des différences importantes lorsque l'on regarde I'habitat, ou I'habitation. De manière générale, on sait que, malgré l'abandon progressif de la telTe et notamment de l'argile (pourtant écologiquement très propre) comme élément de construction, les telTitoires suivant les lieux disposent de matériaux divers et spécifiques. Certaines habitations sont fabriquées en bois et en palme, d'autres logis sont constitués de briques, certaines maisons sont construites en béton, d'autres encore sont édifiées en pierre, d'autres enfin plus crûment sont bâties avec de simples tôles. Tout cela en rapport avec le territoire considéré, mais aussi avec les
1 II est indéniable que chaque tenitoire a une certaine spécificité culturelle, liée à des valeurs, à des nonnes et à des rites particuliers. Passer d'un tenitoire à un autre signifie qu'il faut procéder à une certaine adaptation culturelle. Cela renvoie à un fait que nous avons vécu. Lors d'un déplacement en Nouvelle-Calédonie et après un arrêt à Tôkyô, plusieurs personnes d'origine nippone sont entrées dans l'avion. Lors d'un premier service de restauration, ces personnes ont utilisé des baguettes. Lors du second service plus proche de l'arrivée, ces mêmes personnes ont utilisé des fourchettes. À n'en pas douter, la proximité tenitoriale influençait nettement la seule façon de s'alimenter. 25

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