La terreur en héritage

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Les attentats terroristes de Paris et Bruxelles ont placé la panique au premier rang de la scène publique. Certains individus entretiennent un tout autre rapport avec la panique. Ils font des crises d'angoisse paroxystique en l'absence de toute expérience stressante ou catastrophique. De quels rouages inconscients ces foudroyants assauts de subjectivité sont-ils le fruit ? L'expérience du divan peut-elle permettre de déconstruire l'horreur panique ?
Publié le : vendredi 1 avril 2016
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EAN13 : 9782140006623
Nombre de pages : 290
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Pascal Hachet
LA TERREUR EN HÉRITAGE
L’attaque de panique sur le divan
Les attentats terroristes de Paris et de Bruxelles ont placé la panique
au premier rang de la scène publique. Ces meurtres de masse ont
tétanisé le corps et désorganisé l’esprit de maints rescapés et proches
des victimes. Autant de réfexes de survie face à une menace de LA TERREUR
mort réelle. de souffrances qui ont mobilisé une solidarité
citoyenne et, parfois, nécessité une aide psychologique.
Certains individus entretiennent un tout autre rapport avec EN HÉRITAGE
la panique. Ils font des crises d’angoisse paroxystique répétées
en l’absence de toute expérience catastrophique ou simplement
stressante. Leur mal-être est donc également distinct de la précision L’attaque de panique sur le divan
de la phobie. Comble de désagrément, leur détresse est alors totale.
De quels rouages inconscients ces foudroyants assauts de
subjectivité sont-ils le redoutable fruit critique ? Dans quelle mesure
l’expérience du divan peut-elle permettre de déconstruire l’horreur
panique ?
Ce livre propose des éléments de réponse, au moyen d’un récit
de cure analytique. Révélation faite au patient d’un secret de famille
qui touche à sa fliation, tutorat d’une personne âgée et réfection
forcenée d’une demeure laissée à l’abandon, tels sont les jalons de
cette saisissante narration clinique, qui peut aussi être lue comme un
roman psychosocial.
Pascal Hachet, psychologue et docteur en psychanalyse, est l’auteur
d’une vingtaine d’ouvrages consacrés aux secrets de famille, aux
adolescents et aux toxicomanes.
COLLECTION
« Psychanalyse et civilisations »
dirigée par Jean NADAL
Image de couverture : « Panic Attacked on ITV News
Meridian West » de Te home of Fixers on Flickr (CC).
Psychanalyse et civilisationsISBN : 978-2-343-09019-1
28 e
LA TERREUR EN HÉRITAGE
Pascal Hachet
L’attaque de panique sur le divan



La terreur en héritage







Psychanalyse et Civilisations
Collection dirigée par Jean Nadal

L’histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que
démarche clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru,
par étayage réciproque à élaborer le concept d’inconscient, à éclairer
les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre
le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation.
Dans cette perspective, la collection Psychanalyse et Civilisations
tend à promouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveil
la créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la
théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l’enfermement dans
une attitude solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et
préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique
de ses racines les plus profondes.

Dernières parutions

Louis MOREAU DE BELLAING, Vivre sans le capitalisme,
Inconscient et politique, 2016.
Albert LE DORZE, La chair et le signifiant, 2016
Charles MARSEL, Psychanalyse de l’inconscient et hypermodernité,
Essai d’interprétation du paradigme « Je suis Charlie », 2015
Richard ABIBON, Abords du Réel, Une exploration de l’ombilic des
rêves, 2015
Jean-Michel PORRET, La cure psychanalytique de l’enfant, 2015.
Marie-Laure DIMON (dir.), Sortir de la masse ?, Psychanalyse et
anthropologie critique, 2014.
Pascal HACHET, Rahan chez le psychanalyste, 2014.
Alain DELBE, La voix contre le langage, 2014.
Albert LE DORZE, Cultures, métissages et paranoïa, 2014.
Louis MOREAU DE BELLAING, La genèse de la politique.
Légitimation VI, 2013.
Taïeb FERRADJI et Guy LESOEURS, Le frère venu d’ailleurs,
culture et contre-transfert, 2013.
Martín RECA, Heinrich/Enrique Racker, 2013.
Michel SCHROOTEN, Pour une psychanalyse de l’enfant adopté,
2013.
Claude BRODEUR, Regard d’un psychanalyste sur la société, 2013.
Gabriela TARANTO-TOURNON, La Psychanalyse comme parcours
poétique. Une odyssée de soi, 2013.
2 Pascal HACHET





La terreur en héritage

L’attaque de panique sur le divan






















Pour Olivier



« Je briserai la porte de l’enfer / Je ferai sortir les
morts / Pour dévorer les vivants. / Les morts seront plus
nombreux que les vivants. »
L’Epopée de Gilgamesh

« Le vent mauvais a tout balayé. Même les
chimères ont déserté la mythologie. Bientôt, nous aurons
des vrais monstres. »
Pierre Charras, Quelques ombres

« Trop de cris en quête d’une bouche. Des milliers
d’idées à la recherche d’une tête qui les contienne, les
ordonne, les trie et sélectionne celles qu’elle garde et
celles qu’elle ne retient pas. »
Rodrigo Fresan, La vitesse des choses

« Je ne décide pas de ce qui me hante. »
Catherine Mavrikakis, Le ciel de Bay City





© L’Harmattan, 2016
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-09019-1
EAN : 9782343090191
4 DU MEME AUTEUR

- Les psychanalystes et Goethe, L’Harmattan, 1995.
- Dinosaures sur le divan. Psychanalyse de Jurassic Park,
Aubier, 1998.
- Cryptes et fantômes en psychanalyse. Essais autour de
l’œuvre de Nicolas Abraham et de Maria Torok,
L’Harmattan, 2000.
- Psychanalyse d’un choc esthétique. La villa Palagonia et
ses visiteurs, L’Harmattan, 2002.
- Psychologue dans un service d’aide aux toxicomanes,
Erès, 2002.
Du trauma à la créativité. Essais de psychanalyse,
L’Harmattan, 2003.
- Peut-on encore communiquer avec ses ados ?, In Press,
2004.
- Histoires de fumeurs de joints. Un psy à l’écoute des
jeunes, In Press, 2005.
- L’Homme aux Morts. Un analysant porteur de fantômes
en lignées paternelle et maternelle, L’Harmattan, 2005.
- Un livre blanc pour la psychanalyse. Chroniques
19902005, L’Harmattan, 2006.
- Les toxicomanes et leurs secrets, L’Harmattan, 2007.
- Promenades psychanalytiques, L’Harm
- Le mensonge indispensable. Du trauma social au mythe,
L’Harmattan, 2009.
- Adolescents et parents en crise. Psychologue dans un
Point Accueil Ecoute Jeunes, Champ social, 2009.
- (avec Pierre Della Palma) Manuel de survie pour parents
d’ados qui pètent les plombs, Les liens qui libèrent, 2013.
- (avec Amal Hachet) Les toxicomanes sur le divan.
Nouvelles pratiques, nouveaux défis, In Press, 2013.
- Ces ados qui fument des joints, Erès, 2014.
- Rahan chez le psychanalyste, L’Harmattan, 2014.
- Ces ados qui jouent les casse-cous, à paraître.
5 AVANT-PROPOS
Face à la réalité clinique des attaques de panique,
dûment répertoriées et classifiées dans la bible
1étatsunienne (donc mondiale…) des troubles mentaux , les
psychiatres proposent depuis vingt ans des prescriptions
médicamenteuses standardisées pour prévenir et minorer
ces accès paroxystiques d’angoisse.
Au niveau des réponses psychothérapiques, le
caractère brutal et invalidant de l’attaque de panique a
rapidement mobilisé les efforts des professionnels qui
pratiquent les thérapies cognitivo-comportementales (dites
TCC). Les patients y sont invités à développer des
stratégies mentales et adaptatives destinées à accueillir et
relativiser l’impact de leurs crises.
Par contre, les psychanalystes n’ont à ce jour guère
entrepris de comprendre la dimension psychodynamique
de l’attaque de panique en tant que telle. Un examen de la
littérature scientifique ne fait ressortir que quatre
références significatives : trois beaux articles publiés il y a
2 3plus d’une décennie par Vergote , par Assoun et par

1 DSM - V - TR. Manuel diagnostique et statistique des troubles
mentaux. Paris : Masson, 2015.
2 Antoine Vergote (1998) « L’angoisse paroxysmale », Le Portique, 2.
3 Paul-Laurent Assoun (1999) « Pour une clinique de la panique à
l’épreuve de la psychanalyse », Synapse, 158 : 25-30.
7 4 5Bassols et un ouvrage publié au Brésil. Comment
expliquer cette situation théorico-clinique ?
Je pense que de nombreux analystes tiennent les
crises de panique ou bien pour des manifestations
posttraumatiques qui nécessitent un simple soutien
psychologique - intervention considérée comme « de la
petite bière » par les praticiens de la « science des
6sciences » les plus pénétrés de leur importance - ou bien,
à l’inverse, pour des esquisses massives ou des brouillons
inquiétants de phobie - ou encore des phobies « ratées »
(psychotiques ?) - et, partant, pour des productions
psychiques trop spectaculaires et trop bizarres pour figurer
au nombre des tourments de l’âme pour lesquels leur art
est indiqué...
Certes, la phobie a pour elle l’avantage relatif de
cibler une situation ou une entité précise. On est même
tenté d’envisager la névrose phobique comme la plus
« sage » des névroses de transfert… Certes, à l’inverse,
l’attaque de panique a des allures de tsunami mental sans
7foi ni loi. A l’instar des toxicomanies majeures , elle est
pour l’essentiel étrangère au ballet dynamique du
refoulement et du retour du refoulé. Elle se déclenche dans
des situations difficiles à objectiver par le sujet, dont elle
semble alors ramasser tous les dysfonctionnements
psychiques pour tenter un « super coup » abréactif : les
résoudre une fois pour toutes. Elle se présente sur le mode

4 Miquel Bassols (1999) « De la panique à l’angoisse », dans Actes du
èmePont Freudien, conférence et séminaire, 3 rencontre, 5-7 février
1999, Montréal.
5 Mario Costa Pereira (2003) Psicopatologia dos ataques de pânico.
Sao Paulo : Escuta.
6 Nicolas Abraham, Maria Torok (1976) Le verbier de l’homme aux
loups. Paris : Flammarion, 1998.
7 Pascal Hachet (1996) Les toxicomanes et leurs secrets. Paris :
L’Harmattan, 2007 ; Amal Hachet, Pascal Hachet (2013) Les
toxicomanes sur le divan. Paris : In Press.
8 saisissant et un tantinet sordide d’une décharge
sensoriaffectivo-motrice globale. A ce titre, elle ressemble à une
crise d’épilepsie qui serait vécue en toute conscience.
Le sujet en proie à une attaque de panique est bel et
bien traversé par une incoercible expérience de
désorganisation psychocorporelle où il se sent anéanti,
mais cet état est toujours transitoire. Le décours de cette
crise le laisse abasourdi, désespéré et honteux mais jamais
sans voix. L’homo panicus est donc « apte » à la cure
analytique.
L’entreprise de contextualisation et de
déconstruction des attaques de panique nécessite en revanche un
effort transférentiel et contre-transférentiel inhabituel. Les
traces chaotiques de l’histoire (mais aussi de la
géographie) familiale et généalogique du patient (ainsi que
de celles, par résonance, de l’analyste) sont très souvent
convoquées au cours des séances, parfois de façon urgente
et détonante pour les deux partenaires…
Ce livre a pour but d’illustrer et d’approfondir ces
particularités au moyen d’un récit étendu : une observation
clinique processuelle. Je présenterai quelques étapes du
cheminement psychanalytique de Simon, un homme
adulte dont l’ensemble de la vie psychique pâtit
d’insupportables assauts d’angoisse. Le choix
méthodologique vivace d’avoir reconstitué un cas - c’est-à-dire
« un personnage composé à partir de quelques exemples
8distincts mais similaires » - vise tant à respecter
l’anonymat du patient qu’à protéger le lecteur de l’esprit
de système et, partant, de l’esprit de sérieux. Une
discussion théorico-clinique suivra ce récit, dont la lecture
peut être envisagée comme celle d’un roman psychosocial.

8 Paul-Claude Racamier (1995) L’inceste et l’incestuel. Paris :
Collège.
9 PREMIERE PARTIE

(juin 2009 – novembre 2010)
Simon est un homme d’âge mûr, marié et sans enfant.
Intelligent et plutôt avenant, il travaille depuis de nombreuses
années comme chef de service dans une entreprise
d’insertion et de réinsertion professionnelles. Outre
l’animation d’une petite équipe de conseillers qui ne lui pose
aucune difficulté particulière, il participe à l’accueil, au
soutien et à l’accompagnement des usagers. Il s’agit d’une
clientèle variée d’adolescents déscolarisés ou en passe de
l’être, de jeunes adultes et d’adultes. Cette activité lui plaît. Il
aime organiser les tâches, travailler en équipe et, surtout,
« aider les gens ». Il précise : « J’ai une Licence de
commerce mais j’ai vite réalisé que faire du fric sur le dos
des autres ne m’intéresse pas. J’ai donc réorienté mes
9compétences professionnelles vers le social . Cet homme par
ailleurs cultivé se dit « avide d’apprendre ».
Il a un frère et une sœur cadets avec lesquels il
entretient des relations peu denses. Ses parents ont divorcé
quand il avait vingt ans. Ces personnes ont fait une carrière

9 Tout au long de cette observation, les passages entre guillemets
correspondent aux propos de Simon, ceux en italiques restituent de
façon approximative mes propres interventions et ceux entre crochets
indiquent mes pensées et « associations libres » de l’instant, non
communiquées au patient.
11 « sans relief », selon l’intéressé, d’employés dans la fonction
publique. Sa mère est décédée d’un œdème cérébral quelques
mois après avoir pris sa retraite. Le patient insiste sur un fait
saisissant : comme cette femme vivait seule, deux semaines
s’étaient écoulées avant que son corps soit trouvé par les
pompiers, alertés par des voisins par l’odeur de
décomposition. Le père de Simon, octogénaire, mène une
existence un peu asociale, à la limite de la réclusion
volontaire, dans un pavillon de banlieue dont il est
propriétaire et dont il a fini de rembourser le crédit depuis
une dizaine d’années. Cet homme a une amie de longue date
mais chacun vit chez soi. Le patient l’aime bien mais estime
que sa compagnie est vite lassante. Son père se répand en
plaintes hypocondriaques, oppose un refus simultané de se
soigner et polarise son attention sur des anecdotes que ses
enfants jugent répétitives et futiles. De plus, cet homme n’a
10jamais eu le goût du tri et du rangement matériels et s’est
toujours opposé avec agressivité au fait de jeter quoi que ce
soit, de sorte que son pavillon et son jardin sont dans un état
d’encombrement record. Pour ces différentes raisons, Simon
lui téléphone bien plus souvent qu’il ne lui rend visite…
Le patient n’est pas un novice du divan. Il y a une
vingtaine d’années, il a effectué une tranche d’analyse
prolongée avec une collègue. Il souffrait alors de pensées
obsédantes et de ce qu’il qualifie « une humeur un peu
cyclothymique ». Il décrit cette première expérience d’un
« travail sur soi » - selon l’expression désormais consacrée
- comme très bénéfique : « Cela m’a permis de gagner en
assurance et de ne plus passer cent sept ans à réfléchir
avant de prendre une décision. J’ai ensuite épousé une
femme avec laquelle je m’entends bien ».

10 Simon a toujours connu son père ainsi, ce qui me paraît écarter un
diagnostic de syndrome de Diogène (où le comportement de désordre
matériel actif ou passif débute avec la survenue de la maladie
démentielle).
12 Il précise avec humilité : « La douleur
psychologique ne m’a jamais totalement quitté mais c’était
supportable. J’avais des hauts et des bas gérables, comme
beaucoup de gens je pense ».
Or, les choses viennent de se dégrader. Simon souffre
à présent de crises d’angoisse « foudroyantes » qu’il ne
parvient pas à s’expliquer et qui motivent sa demande d’aide.
Ces accès sont recrudescents. Il fait de véritables attaques de
panique, une à plusieurs fois par mois, qui le gênent dans tant
sa vie professionnelle que dans sa vie privée, que la
prescription régulière d’un antidépresseur « nouvelle
génération » et d’une benzodiazépine écrêtent à peine et qui
lui font craindre de « devenir maboul », affect où je discerne
11la « crainte de la folie » décrite par Winnicott . Par ailleurs,
le patient se dit « parfois dépressif » et présente alors
quelques troubles du sommeil. Il met toutefois l’accent sur
son naturel enjoué : « Je suis communicatif et chaleureux dès
que je me trouve dans une ambiance propice ». Ses attaques
de panique ont des répercussions sur sa vie de couple. Il aime
sa femme mais son désir pour elle est de plus en plus souvent
12frappé d’inhibition, sinon d’« aphanisis » .
Après deux entretiens préliminaires où je recueille
ces informations et en l’absence clinique de symptômes
psychotiques (en particulier, le délire et les hallucinations
lui sont parfaitement étrangers), nous nous mettons
d’accord pour une cure analytique au rythme d’une séance
par semaine. Elle durera cinq ans.

*


11 Donald W. Winnicott (1965) « La crainte de la folie », dans La
crainte de l’effondrement et autres situations cliniques. Paris :
Gallimard, 2000.
12 Jacques Lacan (1958-59) Le Séminaire – Livre VI Le désir et son
interprétation. Paris : Seuil, 2013.
13 Nous sommes au début de l’été. Cette prise en charge
démarre sur les chapeaux de roue. En effet, très inquiète,
l’amie du père de Simon vient de le contacter pour lui dire
que l’intéressé ne répond plus au téléphone et ne passe plus
la voir depuis un mois. Le patient décide de lui rendre visite
en compagnie de cette femme. Il constate avec effroi que son
père se trouve dans un état d’incurie et de dénutrition
marqués et, surtout, qu’il tient des propos délirants à base de
persécution et voit « des choses qui n’existent pas ». Sa
mémoire semble complètement désorientée. Son amie est en
congés et propose séance tenante de l’héberger, par
précaution et le temps de le faire examiner par un médecin.
Une valise est préparée et l’intéressé accepte sans rechigner
ce changement temporaire de domicile.
Simon émet un geignement sincère quand il me
relate ces faits : « Mon père était visiblement très
angoissé. Le plus dur est que j’ai senti une sorte de point
de croisement ou de rencontre entre sa folie et mes propres
difficultés, quelque sorte d’abyssal et d’originel à la fois.
J’ai eu peur de me désintégrer, de hurler, de m’enfuir et de
devenir fou à mon tour. Qu’est-ce qui me garantit que je
ne souffre pas du même dérangement que celui de mon
père, que ce n’est pas héréditaire ou que ça ne m’a pas
contaminé ? ».
Je lui réponds : Le fait que vous vous posiez cette
question.
13Cette occurrence illustre le fait, repéré par Little ,
que le surgissement d’une angoisse archaïque est
susceptible de se produire chez tout individu placé dans
des circonstances extrêmes et ne signe donc pas
forcément, loin s’en faut, la présence d’une structure
(maladie) psychotique !

13 Margaret Little (1985) Psychotic anxietes and containment. A
personal record of analysis with Winnicott. Northwak : Aronson.
14 *

Peu après, le père de Simon est examiné à domicile
par un gérontologue compétent qui le fait admettre en
urgence dans le service de gériatrie d’un hôpital général. Il
était temps ! Au jugé de son image dans le miroir, le
vieillard était à présent persuadé qu’il avait un frère
jumeau dont les pas étaient attachés aux siens. Il venait en
outre de déclarer à une fillette du voisinage, comme l’avait
rapporté sa mère gênée et apeurée : « Il y a des enfants
Juifs enterrés sous ta maison ». Les productions
psychiques aberrantes et l’agitation de cet homme cessent
rapidement avec la prescription d’un neuroleptique sédatif.
Simon et l’amie de son père s’occupent des formalités
administratives, préviennent oncles et tantes de ce qui est
arrivé et vont régulièrement voir l’intéressé. La mémoire
de cet homme se déstructure à une vitesse fulgurante. Les
médecins hospitaliers parlent de démence sénile puis
d’Alzheimer. A l’énoncé de ce diagnostic, Simon pense à
14une terrifiante affirmation de la romancière Vermot , pour
qui le nom de cette maladie « sonne comme [celui d’] un
camp de la mort ». Il comprend que son père ne pourra
plus vivre de manière autonome. Or, l’amie de cet homme
se défile d’un coup d’un seul. Elle prétexte qu’elle n’aura
ni le temps ni l’énergie d’assumer cette situation. Un
projet de résidence en maison de retraite est donc esquissé
avec une assistante sociale.
Dans l’immédiat, Simon et son frère Bertrand
décident de désencombrer le pavillon paternel.

*


14 Marie-Sophie Vermot (1996) Les volets clos. Paris : Seuil
15 Lors des séances suivantes, Simon prend du recul
vis-à-vis de la maladie de son père. Sans directive de ma
part, il élabore un arbre généalogique où figurent ses
ascendants en lignées paternelle et maternelle (parents,
grands-parents et arrière-grands-parents) mais dénué des
personnes collatérales : ni frères ni sœurs, ni oncles ni
tantes et ni cousins ni cousines. On peut dire que cet arbre
n’est pas émondé (les deux branches principales sont là)
mais qu’il a été sévèrement élagué. Il n’est pas arborescent
vers le bas mais taillé comme une barbe en pointe.
L’intéressé explique cette représentation par son désir
(qu’il nourrit depuis l’enfance) de bénéficier de liens
privilégiés, voire exclusifs, avec ses ascendants directs, sur le
mode « Je ne reconnais et n’aime que vous. Les autres ne
comptent guère ». De cette adresse strictement verticale, il
attendait d’être récompensé par une affection élective, voire
exclusive : « Tu es le premier, sinon l’unique, dans notre
coeur ». Le patient est non seulement l’aîné de sa fratrie mais
aussi le premier petit-fils de ses grands-parents maternels.
Dans ce contexte, il tient depuis toujours ce qui « vient de
côté » pour gênant et facultatif, voire surnuméraire… Il
aurait même préféré être fils unique…

*

Peu après, le père de Simon lui confie un secret
honteux qu’il porte depuis plus d’un demi-siècle : « J’ai
fait une connerie pendant mon service militaire en
Allemagne, à Donaueschingen, au début des années 50. Je
me sens trop gêné pour en parler à ton frère et à ta sœur.
Ils sont moins compréhensifs que toi. Voilà, j’ai mis
enceinte une fille de là-bas. Je l’aimais beaucoup et elle
m’aimait beaucoup. Je l’ai su juste après la quille. Elle me
l’a annoncé par courrier. Elle me demandait de revenir
pour vivre avec elle et élever le gamin. J’ai eu une réaction
16 minable. Je me suis défilé. Je n’ai pas répondu à sa lettre.
J’en ai parlé à ma mère, à mon frère et à deux de mes
soeurs. Ils m’ont dit que ce n’était « pas si grave que ça »,
surtout en regard du tort que les Boches avaient fait aux
Français pendant les deux guerres mondiales, qu’il valait
donc mieux oublier ce qui s’était passé et qu’ils
s’engageaient à n’en parler à personne. Ils ne m’ont pas
fichu la honte. Par contre, ça m’a longtemps turlupiné. Je
suis sûr que la fille a gardé l’enfant. Simon, tu as donc un
frère ou une sœur aîné ».
15 Le romancier Foenkinos décrit les effets de la
révélation d’un secret de famille comme un « mélange
étrange de dévastation de la vérité et de confirmation presque
paisible d’une intuition ». Cette formule est magnifique...
mais Simon ne réagit pas de cette façon. Loin de lui procurer
la sensation d’une confirmation, cette révélation suscite une
série d’attaques de panique d’une intensité inédite. Presque
du jour au lendemain, le patient ne peut plus s’aventurer hors
de chez lui sans se mettre à trembler, au point de cesser de
marcher et de se mordre les lèvres pour ne pas crier au
secours ! Ces effondrements répétés le contraignent à
prendre trois semaines d’arrêt-maladie et, pour la première
fois de son existence, à s’appuyer sur son frère et sa sœur. Il
partage avec eux la révélation paternelle et, surtout, leur parle
sans détours de sa détresse réactionnelle. Sa fratrie fait alors
preuve d’un réel soutien.
Au cours de ce remaniement intra-psychique et
relationnel, Simon et son frère sont amenés à abattre
d’innombrables branches, très feuillues, qui se sont
déployées de façon envahissante dans le jardin paternel,
non entretenu par l’intéressé depuis un quart de siècle
(« Une forêt amazonienne ! » s’écria le patient), à partir
d’arbres enracinés chez trois voisins.

15 David Foenkinos (2011) Les souvenirs. Paris : Gallimard.
17 *

Dans la foulée, Bertrand et Simon démantèlent un
mât métallique à section triangulaire de six mètres de
hauteur et surmonté d’une fine antenne. Cette installation
était due à la passion de longue date, antérieure même à la
naissance de ses enfants, nourrie par le père du patient. Cet
homme était radioamateur.
Rappelons que les pratiquants de ce loisir technique
et non lucratif - désormais concurrencé par la téléphonie
mobile et Internet - doivent posséder une licence
d’exploitation, utiliser un indicatif (on parlerait aujourd’hui
d’identifiant) et maîtriser des codes et abréviations
spécifiques - non élitistes mais peu compréhensibles pour les
non-initiés et qui dispensent dans une certaine mesure de
connaître la langue du correspondant - pour transmettre.
Cette activité permet d’acquérir un savoir-faire en matière de
radiocommunication et d’électronique - de nombreux
radioamateurs construisent tout ou partie le matériel de leur
station et en parlent - et de nouer ainsi des liens de sympathie
ou d’amitié entre « communicants sans frontières ». La radio
d’amateur ne sert pas toujours à joindre une personne précise
et encore moins à émettre un message précis mais avant tout
à créer un contact. Les interlocuteurs peuvent être des
personnes familières qui se fixent des rendez-vous à une
heure et une fréquence précises mais aussi des radioamateurs
inconnus. La part du hasard est importante et recherchée.
Lorsque l’interlocuteur se trouve dans un pays lointain, le
contact établi acquiert un statut de performance chaleureuse.
C’est pour optimiser l’ensemble de ses contacts
que le père de Simon fit ériger au beau milieu du jardin un
mât et une antenne. Licite et non dangereuse en soi, cette
installation posait un double problème. D’une part ses
dimensions étaient excessives par rapport à sa surface
d’implantation (« ça bouffait l’espace » précisa le patient),
18 d’autre part son ancrage était monstrueux par rapport à sa
masse. Le mât était vissé dans un cube de béton enterré
d’un mètre de côté (« ça aurait pu servir de fondation à un
petit château d’eau » déclara Bertrand) ! Les deux frères le
démontèrent par segments pour éviter qu’il bascule jusque
chez les voisins. Ils consacrèrent ensuite plusieurs
journées harassantes à éroder une partie du socle avec un
marteau-piqueur puis à recouvrir de terre et d’herbe
l’excavation ainsi réalisée.
Simon ajoute : « Ce labeur hors-normes nous a
rendus furieux. Seul notre père utilisait ce truc. Il ne s’est
pas du tout posé la question de l’encombrement que ça
créerait pour nous ou du travail pour les futurs habitants
du pavillon que nécessiterait le démontage de ce véritable
monument à la gloire de son égoïsme ! ». Je risque : Il
semble que de façon globale et bien avant sa maladie
neurodégénérative votre père ait été incapable de se
représenter que sa maison et ses contenus puissent être
transmis, habités et utilisés par d’autres personnes que
lui. Le patient glapit, abattu : « Oui et c’est de la tyrannie !
J’ai eu l’impression de déboulonner la statue d’un
dictateur fou mais sans la liesse populaire qui accompagne
d’ordinaire cet exercice. Cela ressemblait plutôt à la
dissimulation hâtive ou à l’escamotage péteux d’un fait
honteux ». Je propose un jeu de mots : Vous avez procédé
à un dé-maboul-onnage non triomphal. Vous avez déposé
la réalisation autocentrée et privée d’un despote familial.

*

En quatre mois et sur fond d’automne doux et sec,
Simon et son frère désencombrent le pavillon paternel.
Cette entreprise est effroyable. Ils doivent trier, déplacer et
emmener à la déchetterie environ cent mètres cubes de ce
qu’ils qualifient de « bordel », d’un poids qu’ils estiment à
19 16vingt tonnes ! Le patient évoque ainsi une montagne de
pièces automobiles (portières, pneus usagés, tableaux de
bord, phares, pare-chocs, plaquettes de frein, à chaque fois
par dizaines, etc.), d’appareils ménagers défectueux et
volumineux (par exemple six radiateurs et dix-sept postes
de télévision…), d’outils obsolètes, de meubles entiers ou
par éléments, de bobines de câble, de valises déchirées, de
sacs en plastique (plusieurs centaines !) crasseux et enfilés
en poupée gigogne, de pièces métalliques souvent non
identifiables et rendues dangereuses par leur poids et leurs
arrêtes, de documents et autres papiers (par exemple tous
les bottins de téléphone de plusieurs départements
franciliens et tous les journaux d’annonces gratuites reçus
depuis… trente ans !) et de vêtements élimés, ainsi que
des denrées alimentaires (provisions - heureusement non
putrescibles – faites en vue de la « fin du monde » ?) qui,
17les emballages faisant foi, dataient de dix à vingt ans !
Ce débarras est diamétralement opposé à celui que
18Lydia Flem a relaté dans un célèbre ouvrage éponyme.
Cette psychanalyste avait eu le loisir d’adopter une
méthode de tri sélectif : « Pour chaque objet, chaque
vêtement, chaque papier, il n’y avait que quatre directions,
comme à la croisée des chemins la rose des vents : garder,
offrir, vendre ou jeter. […] La catégorie « en attente » ou
« on verra plus tard » l’emportait largement sur les quatre
catégories prescrites par le bon sens ». A l’inverse, une

16 Soit celui de quatre ou cinq éléphants d’Afrique !
17 Cette effarante diversité dans l’accumulation évoque la célèbre
« syllogomanie » des frères Homer et Langley Collyer qui, entre 1917
et 1947, vécurent cloîtrés dans leur maison de la Cinquième avenue à
New York et y stockèrent 136 tonnes (le poids d’une baleine bleue)
d’objets inutiles (en particulier des piles de journaux) et de détritus (et
y furent retrouvés morts). On entrevoit ici que tous les records ne font
pas faits pour être battus !
18 Lydia Flem (2004) Comment j’ai vidé la maison de mes parents.
Paris : Seuil.
20 seule possibilité s’est présentée à Simon : tout jeter et au
plus vite, comme pour éviter en urgence le naufrage de la
demeure, la chute d’une maison Usher qu’Edgar Poe
n’avait pas imaginée… De même, là où Flem s’était
interrogée : « Par où commencer ce démembrement ?
Comment se résoudre à balayer la singularité et la
cohérence propres à ce lieu ? Débarrasser une pièce à la
fois, mais laquelle ? », le patient a été confronté à une
habitation dont l’organisation était dépourvue de
cohérence de base. Dans ce capharnaüm indifférencié,
aucune pièce ne contenait les objets (hormis de rares
meubles fonctionnels : lits, gazinière, machine à laver) qui
étaient censés s’y trouver. La seule boussole de Simon fut
le pragmatisme : déblayer en priorité les endroits
susceptibles de contenir des documents indispensables
pour constituer un dossier de mise sous tutelle plus que
prévisible ! Enfin, si Lydia Flem avait réassumé des objets
dont le maniement avait procuré un précieux support
concret à la poursuite de son travail de deuil, Simon et
Bertrand furent placés dans une toute autre situation
mentale. En l’état, il leur était très difficile de se sentir
nostalgiques vis-à-vis des objets, en deuil vis-à-vis de leur
propriétaire et, par ricochet, en dette vis-à-vis de leur père.
Fort à propos, le patient précise que l’énorme et
indésirable contenu de la maison paternelle lui a fait penser
au tableau de Magritte intitulé L’anniversaire, réalisé en
1959, où un gros rocher occupe de manière incongrue la
quasi-totalité de la pièce d’une maison d’habitation.
En décembre, le père de Simon entre en maison de
retraite médicalisée. Le patient est nommé administrateur
provisoire de ses biens par un juge des tutelles.
Les deux frères doivent à présent s’occuper du
jardin (deux cent cinquante mètres carrés encombrés
d’arbres morts qu’il faudra déraciner, de pierres et de
matériaux divers : tas de tuiles et de briques, etc.) puis
21 nettoyer et refaire toutes les surfaces du pavillon dans
l’optique de le mettre en location. La prise de conscience
du travail à effectuer au cours de ces seconde et troisième
étapes, qui s’annoncent encore plus titanesques même si
moins inhabituelles que la première, désespère Simon ! En
d’autres termes, si l’excès de contenus a d’abord suscité
chez lui une angoisse en résonance avec la folie paternelle,
la fragilité ou, du moins, la vétusté des contenants fait
sourdre une angoisse de type maternelle : la maison
estelle porteuse ?
Ces occurrences critiques désignent la succession
d’une hantise psychique d’abord dardée sur des contenus
menaçants par leur volume, leur inutilité et leur bizarrerie
globale et qui cible maintenant des contenants menaçants par
leur usure et leur porosité. Après avoir reconquis un espace,
il faut s’assurer de la solidité (et, accessoirement, de l’aspect
esthétique) de ses délimitations. Simon dresse au fond et
avec terreur un état des lieux de la capacité de contenance de
son propre appareil psychique... Pourvu que celui-ci ne soit
pas affligé de trous béants ! Son frère fait observer que les
dalles du salon sont d’une saleté irrécupérable et qu’elles
contiennent de l’amiante. En somme, se dit le patient, il faut
désamianter. Ce verbe lui fait aussitôt venir les mots
suivants : des amis hantés. Manière de dire que son frère et
lui, après plusieurs décennies de défiance butée et souvent
réciproque, ont senti qu’ils ne seraient pas trop de deux pour
revisiter au gré de leurs efforts manuels la trace des dégâts
psychiques respectifs laissés par la folie (éprouvée, dite et
agie) de leur père ?

*

Peu après ce constat amer, Simon rêve qu’il échappe
à la férule d’un moniteur de colonie de vacances lors d’une
escale du groupe… dans la maison paternelle. Il se réfugie et
s’enferme à clé dans sa chambre d’enfance. Hélas, il n’a pas
22 vu que le mur comportait un large trou. Le moniteur y
pénètre puis le sermonne de façon très désagréable. Je lui
parle de la nouvelle de Marcel Aymé Le passe-muraille.
L’appareil psychique du patient a anthropomorphisé
le pavillon paternel. Simon produit plusieurs associations. Il
pense d’abord à deux scènes du film Alien. Dans l’une, le
monstre accroché sur le visage d’un des astronautes sécrète,
en réaction à un coup de scalpel destiné à le détacher, un
acide si puissant qu’il traverse instantanément plusieurs
épaisseurs de métal et manque de détruire la coque du
vaisseau spatial. Dans l’autre, l’unique survivante de
l’équipage, réfugiée dans une sorte de capsule de survie
qu’elle s’apprête à désarrimer, découvre que la créature s’y
trouve également. Le patient me parle ensuite de dégâts
perforants que son frère a jadis perpétrés dans le pavillon de
leur père : un impact de boule de pétanque dans la porte de
l’ancienne chambre de leur sœur et un impact de flèche de
fusil-harpon dans celle de sa propre chambre ! Il se souvient
également d’une collègue de travail sévère qui avait l’art de
passer en silence de pièce en pièce, de sorte qu’il était parfois
obligé de suspendre un propos lorsque cette personne
survenait, de crainte d’être épinglé par une remarque
mortifiante. Il me rapporte enfin la visite surprise, alors qu’il
déjeunait chez sa grand-mère maternelle, de son oncle et
parrain mis au courant de sa présence. Cet homme l’a sondé
avec habileté pour savoir s’il accepterait – en cas de décès de
son épouse et de lui-même – de gérer à sa place les affaires
de son fils handicapé psychomoteur ! Malgré son statut de
parent, cet oncle n’a joué aucun rôle consistant (étayage et
affection) dans l’enfance de Simon, qui a trouvé cette
démarche opportuniste et déplacée.
Vers la fin de la séance, il narre deux rêves qui lui
ont fait une très pénible impression : des femmes folles au
regard vide entreprenaient de le masturber tandis que son
sexe demeurait flaccide.
23 *

Nous sommes en février. Le patient et moi sentons
qu’il y a de l’effondrement mental dans l’air. A titre
préventif, Simon obtient un arrêt-maladie d’une semaine
auprès de son médecin généraliste. Les choses basculent
lorsque sa femme interroge la capacité de son employeur et
de ses collègues à accepter cette absence. Ne va-t-il pas se
déconsidérer auprès de ces personnes et essuyer leurs
critiques à son retour ? Le patient se lève d’un seul coup,
intime d’abord à son épouse de se taire puis lui demande sur
un ton très sec : « Qu’est-ce que tu cherches ? ». Il s’habille
ensuite avec promptitude et lui ordonne de s’écarter, comme
prêt à passer entre les murs. Il ne sort pourtant pas. Il reste
debout, immobile dans l’entrée de son appartement, et tient à
la main un petit sac à dos. Il se ménage la possibilité d’aller
« faire un tour pour ne pas devenir violent ». Il pense qu’il
est fou et a l’impression d’être « un golem désactivé de
justesse ». Coutumière de son mal-être, sa femme vaque
alors à diverses occupations et le regarde de temps à autre et
sans insistance. Au bout d’une heure, il se prépare à manger,
revient « se poster » dans l’entrée et s’assoit sur un tabouret
pour s’alimenter. Trente minutes passent puis Simon –
toujours avec manteau et sac – s’assied lentement sur un
canapé du salon. Son corps se détend. La crise est passée. Il
parle à son épouse de ce qui s’est passé. Elle convient que
son propos était tendancieux (elle sait que l’environnement
professionnel du patient - il « touche du bois » - est plutôt
sécurisé). J’interprète cette « monstration » comme « une
catatonie qui enraye une catastrophe ».

*

Le lendemain, le patient ressent une douleur
paroxystique dans le haut de la nuque et devient
hypersensible au bruit et au désordre. Le jour suivant, il
24 voit dans ce tourment le marquage corporel d’un point
d’entrée de ce qui le met en crise. Il déduit un point de
sortie de l’horreur qui le saisit et le traverse ainsi : ses
jambes, dont les tremblements cèlent et libèrent une
angoisse intense. Je pense à la fontanelle postérieure,
située à l’arrière du crâne, dite petite ou lambdatique et qui
èmese referme au bout du 2 mois (alors que les autres
fontanelles sont ouvertes jusqu’à l’âge de 18 mois
environ) ainsi qu’aux capacités de décharge
sensorimotrice chez un enfant qui n’a pas encore la ressource de
marcher et de parler. Simon s’interroge sur la signification
possible de ces points d’entrée et de sortie : « Qu’est-ce
que je montre à mon corps défendant ? ».
Une image me vient, que je lui communique
aussitôt : celle d’un pendu dont la nuque est saisie par la
corde et dont l’agonie (lorsque les vertèbres cervicales ne
sont pas brisées) donne lieu à des spasmes qui se
propagent dans les jambes… J’évoque la ballade que
Villon a consacrée aux pendus, dont la complainte
s’adresse post-mortem aux personnes qui les regardent et
les exhorte à ne pas les juger… Mon interlocuteur accuse
le coup : « C’est bien vu », puis m’offre une réplique
érudite : Théodore de Banville et Rimbaud ont eux aussi
écrit des poèmes sur ce thème. Sur la base de ces
« pendaisons », je lui rappelle ses rêves récents de
« bandaison » ratée et je me réfère à l’étymologie du mot
« potence » : potentia, la puissance…
Simon se souvient d’une grosse angoisse
d’enfance, ressentie lors de vacances en Alsace avec ses
parents. L’effroi l’avait saisi devant la potence du camp de
concentration de Natzweiler-Struthof. Il avait six ans. Je
lui fais remarquer qu’il s’agissait d’un drôle de lieu de
promenade. J’insiste sur le fait que sur le plan historique,
les pendaisons étaient publiques et, comme telles,
destinées à édifier les masses de façon terroriste et
25 prophylactique. A l’horreur de la mise à mort succédait
souvent celle de la pourriture des corps exposés pendant
plusieurs jours (ce que ne permettait pas la guillotine).
J’interroge ensuite : Vos parents vous avaient placé
de manière inconséquente devant le vestige ostentatoire
(le gibet) d’un lieu de supplice. Au fond, pourquoi
s’étaient-ils rendus dans ce camp de concentration et
d’extermination ? Le patient clame alors : « Je ne sais pas.
On en n’a jamais parlé mais une chose est sûre : quand je
dois m’exprimer en public, j’ai la sensation répétée et
écrasante de marcher et de monter à l’échafaud. C’est à se
flinguer. Autrefois, je ressentais le même calvaire quand je
devais rejoindre une amante et ça ne cessait que lorsque
nous nous touchions. Le désir montait et chassait
provisoirement la terreur ». J’interviens : Lorsqu’il s’agit
d’assumer une position de puissance pour laquelle vous
êtes objectivement légitimé, dans un contexte de contrainte
comme de plaisir, c’est la « débandade » panique. Simon
poursuit : « Avant une crise d’angoisse, j’ai beaucoup de
mal à uriner. Je reste debout, le sexe à la main, bloqué,
pendant de longues minutes ». Je soupire : Au risque de
vous paraître trivial, vous me parlez d’un problème de
« nœud coulant ». Le patient sourit et risque à son tour un
jeu de mots : « C’est miction impossible »…
Il se livre ensuite à plusieurs associations : « Le
père d’un de mes meilleurs amis s’est pendu. Je l’ai su par
un tiers. Il ne m’en parle jamais. Je sens que ça le
tourmente encore. Une de nos connaissances nous a fait un
sale coup il y a quelques années, mais mon pote a
bizarrement rechigné à lui demander des comptes. Il m’a
lâché avec agressivité : « Qu’est-ce que tu veux qu’on
fasse ? Qu’on le pende ? ». Il s’est ensuite borné à dire à
ce type que lui et nous, c’était fini. Et je réalise que l’autre
jour, quand ma femme m’a énervé et que je me suis
préparé à partir avant de rester comme statufié, j’ai
26 suspendu mon geste et mon sac à dos pendait au bout de
mon bras, sans me faire mal ». Je glisse : Cette pendaison
là n’était pas létale. Simon parle aussi du dieu scandinave
Odin, qui se pendit pendant neuf jours à la « colonne
vertébrale » du monde, le frêne géant Yggdrasil, pour
acquérir la science magique des runes et manier une lance,
Gungnir, qui avait le pouvoir de tout traverser.
Je murmure : Se réduire à rien pour tout obtenir,
en particulier une arme passe-murailles.
Le patient évoque aussi la scène célèbre du western
Il était une fois dans l’Ouest, où un homme joue de
l’harmonica pour supporter le corps de son frère, à qui des
bandits ont passé une corde au cou, et retarder ainsi sa
mort. J’interviens : Un peu comme votre frère et vous avez
mis en place un périlleux étayage mutuel pour « survivre »
ensemble au délestage de la maison de votre père, saturée
d’un monceau d’objets inutiles.
Simon me rappelle l’aveu récent par son père d’une
grosse erreur de jeunesse : « J’ai mis enceinte une fille et
je l’ai laissée tomber ». Je murmure : Il vous a fait
partager un poids qu’il portait depuis des décennies. Le
patient poursuit : « Mon frère vient de m’accompagner
pour le voir à la maison de retraite. Je les ai laissés un
moment seuls pour remplir des papiers administratifs et
mon père en a profité pour lui demander de lui amener une
corde, pour se pendre ! Quand nous sommes repartis, alors
qu’il n’a aucun problème de dos, notre père s’était courbé
de façon bizarre, jusqu’à se retrouver à l’équerre ».
Je réagis : Comme s’il faisait de son corps un gibet.
Simon poursuit : « En plus, quand j’étais jeune et qu’il
allait mal, je trouvais que son visage exprimait le
désespoir de Gérard de Nerval tel qu’il fut photographié
par Nadar ». Je devine le sous-entendu et glisse : Un
écrivain qui s’est pendu, par une nuit d’hiver. Il
acquiesce : « J’ai longtemps considéré que ce sort était le
27 plus pire de tous. Adolescent, ça m’obsédait tellement que
j’ai imaginé par écrit ce que ce poète a pu ressentir
lorsqu’il s’est engagé dans la rue de la Vieille Lanterne, où
il s’est accroché à une grille ».
Simon se renseigne sur les différentes sortes de
pendaison. Il m’apprend à la séance suivante que les Nazis
pratiquaient la « pendaison lente » ou « incomplète », à
savoir que les pieds touchaient le sol. Le supplicié était
secoué de spasmes (d’où les expressions de « gigoter au
bout d’une corde » et de « danse des pendus ») et il portait
son poids tantôt sur une jambe tantôt sur l’autre pour
tenter de retarder son asphyxie. Le patient précise : « C’est
incroyable car c’est exactement ce que je ressens, de façon
très progressive, avant d’avoir une série de crises
d’angoisse. Une de mes cuisses se bloque, puis la douleur
se reporte sur l’autre jambe, des centaines de fois, jusqu’à
l’épuisement. Il se produit alors une sorte d’implosion
musculaire, puis c’est le débordement par la panique ».
Simon me montre ensuite des photos que son père a prises
lors de la visite du camp de Natzweiler-Struthof. Ces
images me glacent [sans doute par résonance avec les
19traces du « camp domestique » que ma propre famille
mit parfois en place]. Mal à l’aise, je les lui rends et je
mets fin à la séance sur ces mots : Partageons la crise.
Je revisite dans l’après-coup deux concepts de
20Winnicott et j’en forge un troisième : ce qu’endure le
patient m’incite à penser qu’un défaut de holding le voua
nourrisson à ne bénéficier que d’un handling bancal et
asphyxiant, aux allures de hanging psychocorporel.

*

19 Jacques Broda (2003) « Le camp domestique », Sud / Nord, 18 :
117-128.
20 Donald W. Winnicott (1960) « La théorie de la relation
parentsnourrisson », Revue française de psychanalyse, 25, 1, 1961 : 7-26.
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