La tête en désordre

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Comment accueillir un enfant porteur de troubles liés à une alcoolisation pendant la grossesse ? Quatre familles racontent leur histoire : elles ont dû faire preuve de trésors d'inventivité et ont dû puiser dans leurs ressources intérieures tout en recherchant de l'aide, pour relever ce défi. Un dernier chapitre, davantage théorique, s'adresse plus particulièrement aux professionnels de l'enfance qui souhaitent approfondir leurs connaissances sur le sujet.
Publié le : lundi 1 décembre 2014
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EAN13 : 9782336364094
Nombre de pages : 242
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Catherine Dartiguenave
La tête en désordre et Stéphanie Toutain
L’exposition prénatale à l’alcool
Comment accueillir un enfant porteur de troubles liés à une alcoolisat on
pendant la grossesse ? Quatre familles racontent leur histoire, une histoire
d’endurance hors du commun : elles ont dû faire preuve, jour après jour, de
trésors d’invent vité. Elles ont dû puiser dans leurs ressources intérieures
tout en recherchant de l’aide, pour parvenir à relever ce défi imprévu.
Un dernier chapitre, davantage théorique, s’adresse plus part culièrement aux
professionnels de l’enfance qui souhaitent approfondir leurs connaissances
sur le sujet.
« Quand il n’arrivait pas à faire ce qu’on lui demandait, il se met ait en colère
et cassait les crayons ou déchirait son travail. Les mauvaises appréciat ons
ont véritablement commencé à tomber à part r de la grande sect on de
maternelle : ne suit pas la consigne, dissipé, ne travaille pas, perturbe la
classe …».
« Apprendre à écrire a été très diffi cile : il avait du mal à maîtriser le tracé
des let res. Nous lui avons off ert un pet t tableau noir pour dessiner et écrire.
Quand il n’arrivait pas à dessiner ce qu’il avait en tête, il jetait les choses à
terre et les fracassait. On percevait en lui une extrême frustrat on. Je me
souviens d’un jour où, de désespoir, il nous a dit qu’il voulait se jeter à la
poubelle ».
Catherine Dart guenave est médecin de santé publique. Après une
format on pédiatrique et quinze ans de prat que clinique, elle rejoint
la Mairie de Paris, puis le Ministère de la Santé en concentrant son
act on sur la santé des populat ons : la femme et l’enfant, mais aussi
les détenus, les gens du voyage, les migrants. Elle y contribue à la
mise en place de plans de santé publique, d’études et de recherche.
Elle rejoint ensuite l’Agence française de l’adopt on, comme La tête
médecin-conseil et chargée des relat ons avec les Départements.
Stéphanie Toutain, est maître de Conférences en socio-démographie en
à l’Université Paris Descartes où elle dispense des enseignements
de méthodes quant tat ves. Elle est aussi chercheure au CERMES3 désordre
(Inserm, Cnrs, Ehess). Ses recherches portent d’une part, sur l’alcool
et la grossesse et d’autre part, sur la prise en charge des enfants L’exposition prénatale à l’alcool
porteurs de l’ensemble des troubles de l’alcoolisat on fœtale. Les résultats de ses
recherches ont été publiés notamment dans les revues en langue française et anglaise.
Elle est également l’auteur d’un ouvrage de méthodes quant tat ves : Analyse
factorielle simple en sociologie (Bruxelles, De Boeck).
ISBN : 978-2-343-04792-8
25 €
Catherine Dartiguenave
La tête en désordre
et Stéphanie Toutain
L’exposition prénatale à l’alcool




















La tête en désordre
L’exposition prénatale à l’alcool

















Catherine Dartiguenave
Stéphanie Toutain




























La tête en désordre
L’exposition prénatale à l’alcool























































































































A OLIVIER ET DOMINIQUE, NOS COMPAGNONS D’ÉCRITURE

A GRÉGOIRE, CLAIRE ET ADRIEN

A ULYSSE, VICTORINE ET RAPHAEL,

A NOS CHÈRES FAMILLES, POUR LA PART D'INVENTIVITÉ ET D'HUMOUR
QUI LEUR REVIENT DE DROIT





































































































































Illustration de couverture : Véronique Faudou-Sourisse











© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04792-8
EAN : 9782343047928
Préface, de Nicole Maestracci

Le syndrome d’alcoolisation fœtale (SAF) est en France mal connu et,
donc, mal repéré et mal pris en charge. C’est ce silence que les auteurs
de cet ouvrage ont voulu contribuer à lever en espérant rendre
accessible à tous, et plus particulièrement à tous les professionnels de
l’enfance et de l’adolescence, ce que l’on sait sur cette pathologie et sur
les moyens de la prévenir et de la prendre en charge. Les histoires qui
vont suivre sont des histoires de vie. L’identification souvent tardive
d’un SAF ne suffit pas à en rendre compte. Elles parlent aussi de la
force du désir d’enfant, du parcours difficile des parents adoptants, mais
aussi de tout parent qui sait qu’il ne fait pas exactement ce qu’il devrait
faire mais qui le fait tout de même, faute d’accompagnement ou d’aide
appropriée. Ces histoires parlent de culpabilité, de souffrance et
d’échecs mais aussi de l’incroyable énergie mobilisée pour surmonter
ces montagnes de difficultés.

Il y a cependant dans ces histoires un point commun : si ces familles
avaient su suffisamment tôt que leur enfant souffrait d’un SAF, elles
auraient sans doute été mieux à même d’aider celui-ci à grandir.

Ce déficit de diagnostic prend évidemment une importance encore plus
grande pour des familles adoptantes qui savent peu de choses des
parents biologiques de leur enfant.

Pourquoi, malgré quelques progrès récents, ce syndrome est-il si mal
connu, si mal prévenu et si mal diagnostiqué ?

Les effets néfastes sur l’enfant à naître de la consommation d’alcool de
la mère sont pourtant évoqués depuis très longtemps. Il en est déjà
question dans la Bible où la mère de Samson est destinataire de ce qui
ressemble à un message de prévention : « Tu vas concevoir et porter un
fils : maintenant ne bois pas de vin ou de boissons fortes. » Chez les
Grecs, à Sparte, il était interdit aux époux de boire du vin au cours de
la nuit nuptiale pour éviter les malformations chez l’enfant à venir. Plus
eproche de nous, en Angleterre, dès le début du 19 siècle, puis un peu
plus tard en France, plusieurs rapports mettent en évidence les
problèmes de développement et notamment les malformations, retards
mentaux, crises d’épilepsie dont souffrent les enfants des femmes
7
alcooliques. Depuis longtemps donc, même si on n’en connaissait pas
le mécanisme exact, un certain nombre de troubles affectant les enfants
étaient attribués à la consommation d’alcool de leurs mères pendant la
1grossesse .

Il a fallu cependant attendre 1968 pour qu’un médecin nantais,
Lemoine, décrive l’ensemble des symptômes affectant ces enfants et les
regroupe sous le nom de « Syndrome d’alcoolisation Fœtale » (SAF).
Dans une indifférence d’ailleurs quasi générale, puisque ce n’est qu’en
1973, à la suite de la publication des travaux d’une équipe américaine
2dans la revue Lancet que la communauté scientifique a commencé à
s’y intéresser sérieusement.

Depuis, de nombreux travaux ont été publiés, des études
épidémiologiques, des cas cliniques, des études longitudinales
d’enfants qui permettent de mieux connaître l’ampleur du phénomène,
du moins dans les pays développés.

Les différentes études disponibles mettent en évidence une incidence
du SAF qui varie selon les pays et selon qu’on retient ou non seulement
les formes de SAF les plus sévères. Mais il en résulte une prévalence
tout à fait importante à ce jour. Certes, il convient de considérer les
chiffres avec prudence car il faut tenir compte de la complexité du
diagnostic et de la sous-déclaration de la consommation d’alcool dans
les enquêtes épidémiologiques. Mais s’il existe une marge d’erreur, elle
va plutôt dans le sens de la sous-estimation.

Les conséquences d’une consommation excessive d’alcool pendant la
grossesse sont aujourd’hui bien établies puisqu’au-delà de 4 verres par
3jour, on estime que près d’un tiers des naissances seraient affectées .
Ces seuls chiffres devraient suffire à convaincre de l’ampleur du
phénomène, même si les résultats sont plus incertains, s’agissant de
consommations modérées ou de consommations excessives
occasionnelles.


1 Références historiques In Expertise collective INSERM. Alcool, effets sur la santé.
2001
2 Jones et Coll 1973
3 INSERM expertise collective 2001
8
Quoiqu’il en soit, dès lors que les études disponibles ne permettent pas
d’établir un seuil de consommation minimum en dessous duquel la
sécurité du fœtus serait assurée, il existe un consensus pour dire que
toute consommation d’alcool pendant la grossesse doit être considérée
comme dangereuse. C’est ce qui a conduit les autorités de santé
publique à recommander l’abstinence.

Les conséquences se mesurent en effet en souffrance individuelle pour
chacun des enfants et parents concernés mais aussi en coût économique
et social pour toute la collectivité.
Face à cette situation, les réponses publiques sont encore modestes.
Elles se heurtent à plusieurs obstacles et notamment à la difficulté de
mettre en place, s’agissant de la consommation d’alcool, une politique
de santé publique à la hauteur des enjeux.

Les différentes évaluations de la loi Evin de 1991 ont en effet montré
qu’au fil d’amendements successifs, provenant de tous les bancs de
l’Assemblée nationale et du Sénat, et notamment mais pas seulement,
des parlementaires originaires des régions vitivinicoles, les mesures de
lutte contre la consommation excessive d’alcool avaient été peu à peu
affaiblies et vidées d’une partie de leur substance. A titre d’exemple, au
cours des débats parlementaires concernant la loi sur l’avenir de
l’agriculture, la commission des affaires économiques du Sénat a
adopté, en février 2014, à l’unanimité, un amendement reconnaissant
que « le vin, produit de la vigne, et les terroirs viticoles font partie du
patrimoine culturel gastronomique et paysager de la France ». Au-delà
du caractère apparemment anodin et difficilement contestable de
l’amendement, c’est l’explication du rapporteur qui est intéressante : «
Grâce à cet amendement, dit-il, nous engageons un réel processus pour
la protection du vin et sa réhabilitation face aux attaques dont il est
l’objet et aux amalgames avec les autres boissons alcooliques. » C’est
en effet une bataille d’images qui oppose les responsables et militants
de la santé publique d’un côté et la filière vitivinicole et l’industrie
alcoolière de l’autre. Une bataille d’images nécessairement
déséquilibrée, peut-être inévitable, mais qui a le grave inconvénient
d’envoyer à la population des messages contradictoires. Comme si les
exigences de santé publique et les intérêts économiques étaient
définitivement inconciliables.

9
On voit donc que même si les données scientifiques sont aujourd’hui
indiscutables, elles ne sont pas suffisamment partagées pour permettre
de fonder des politiques d’information, de prévention et de soins
installées dans la durée.

Faire évoluer cette situation nécessite un volontarisme politique qui a
souvent fait défaut, ou du moins s’est révélé inconstant.

Les premières campagnes d’information sur la consommation
excessive d’alcool datent des années 1950. Celles-ci s’adressaient
indifféremment aux hommes et aux femmes. En 1958, une des rares
affiches destinées aux femmes enceintes montre l’une d’entre elles
tricotant dans un fauteuil avec ce commentaire : « Futures mamans
attention ! L’alcool (sous quelque forme que ce soit) est un poison pour
l’enfant que vous attendez. »

Depuis, la loi Veil en 1976, et surtout la loi Evin en 1991 ont contribué
à faire évoluer les mentalités. Le niveau d’information a progressé. Il
4résulte d’un sondage commandé par l’Inpes que 82% des personnes
interrogées savent qu’il ne faut pas boire d’alcool pendant la grossesse.
Mais pour la majorité des femmes enceintes interrogées, « boire
occasionnellement » ou « à faible dose » n’est pas boire. Et la même
étude montre que seulement un Français sur cinq déclare spontanément
qu’il n’existe pas de consommation sans risque pour le bébé.

Mais, tous les spécialistes de la prévention le savent, il ne suffit pas
d’être bien informé pour modifier son comportement. Une enquête
effectuée en 2010 dans plusieurs maternités montre que près d’un quart
des femmes enceintes ont continué à boire de l’alcool plus ou moins
5régulièrement pendant leur grossesse .

Comment en sortir ?

D’abord, on ne peut isoler la politique de prévention à l’égard des
femmes enceintes de la politique générale de lutte contre la
consommation excessive d’alcool. C’est en élevant le niveau de

4 BVA-INPES 2006
5 INSERM 2010.
10
conscience et d’information collective de l’ensemble de la population
qu’on protège aussi les femmes enceintes et leur bébé.

En second lieu, et ce sera le plus difficile, il faudra trouver les moyens
d’éviter les messages contradictoires ou contraires à la rigueur
scientifique sur les effets des boissons alcoolisées sur la santé. Les
préoccupations de santé publique doivent primer mais elles ne sont pas
nécessairement inconciliables avec le développement économique
d’une région ou d’une filière.

Ensuite, il faut former les professionnels pour qu’ils sachent, enfin,
parler avec leurs patients de la consommation d’alcool. Même si on peut
avoir l’impression d’enfoncer des portes ouvertes, il est d’autant plus
important d’insister sur ce point qu’en matière d’addictions, le silence
est la plupart du temps la règle, dans les cabinets médicaux non
spécialisés.

Enfin, les histoires racontées dans ce livre montrent qu’il est urgent
d’apprendre aux professionnels de l’enfance à poser le diagnostic de
SAF en temps utile. Il existe à l’évidence une grande marge de
progression et il n’y a aucune raison pour que notre pays ne réussisse
pas aussi bien que les pays qui se sont avant nous donné les moyens de
repérer et de prendre en charge plus précocement les enfants concernés.

Cet ouvrage devrait contribuer à faire prendre conscience de la gravité
d’un problème dont on sait aujourd’hui qu’il est en grande partie
évitable.

Nicole Maestracci
Magistrat, ancienne présidente de la mission
interministérielle de lutte contre la drogue et la
toxicomanie (1998-2002)




11
Introduction
Histoires de pères, de mères et d’enfants, ce livre présente quatre
témoignages de parents, de couples ou de membres de famille qui
racontent ce qu'ils ont vécu et ce qu'ils vivent encore actuellement.
Des parents, à l’origine empreints du désir bien légitime d’avoir un
enfant, de l'inscrire dans leur histoire, leur filiation et de lui donner une
famille, un nom et des racines. Des parents ordinaires en somme,
brutalement confrontés à une situation extraordinaire, sans l'avoir voulu
et sans y avoir été le moins du monde préparés. Et pourtant si désireux
de bien faire.
Tout enfant est imprévu lorsqu’il se présente au monde, imprévu à la
naissance, imprévisible plus tard. C'est d'ailleurs le propre de l'être
humain de se distinguer de façon aussi marquée, parfois même dès la
toute petite enfance, de celui que l’on appelle pourtant son semblable.
Face à une situation hors norme, tempétueuse, tout parent n'est pas
immédiatement fin prêt pour l’affronter. Ces familles ont ainsi dû puiser
dans leurs ressources intérieures, personnelles, tout en demandant de
l'aide, pour parvenir à comprendre la nature de l’étau qui se resserrait
soudain sur elles. Elles ont dû batailler et faire preuve, jour après jour,
d'inventivité. Elles vous racontent leur histoire, une histoire
d'endurance hors du commun.
Les quatre familles qui vous parlent ont décidé de témoigner dans
l'intérêt d'autres parents qui ne peuvent pas ou ne veulent pas le faire
parce qu’ils se sentent responsables de l’état de leur enfant, ayant
euxmêmes consommé de l'alcool, tout particulièrement les mères de
naissance, pendant leur grossesse. Ce ne fut pourtant parfois chez elles
que quelques semaines d'égarement ou de naufrage, mais elles disent le
payer cher et le regard qu’elles posent sur leur enfant le leur rappelle
chaque jour.
Ce sont donc quatre histoires authentiques qui vous sont racontées.
Dans les trois premières, le désir d’enfant de parents adoptants rejoint
tout naturellement les besoins affectifs d’enfants en recherche de
famille. Ces récits démontrent néanmoins que dans un certain nombre
de pays d’origine - et parfois même en France -, l’adoption présente des
risques très spécifiques à ne pas méconnaitre.
13 La quatrième histoire raconte la trajectoire de vie d’une femme porteuse
de ces troubles singuliers et tente de décrire le cours habituel de son
existence.
Le lecteur qui souhaitera poursuivre, trouvera au dernier chapitre des
informations approfondies et récentes sur le syndrome d’alcoolisation
fœtale et, plus largement les troubles liés, chez l’enfant, à une
consommation d’alcool par sa mère durant la gestation.

Petite récréation
Quel est le seul mot commun à toutes les langues du monde ?
Existe-t-il seulement un mot commun à tous les peuples ?
Un mot créé sans concertation et retrouvé au-delà des cultures et des
civilisations ?
Ce mot se prononce parfois un peu différemment selon les accents et
phonèmes en usage dans le pays, mais il existe bel et bien et on le
retrouve invariablement d'une contrée à l'autre.
Avec surprise parfois quand une femme chinoise, malgache ou
mongole se désigne du doigt en cherchant à vous faire comprendre
qu’elle aussi est une « Mama ».
Car c'est bien de ce mot qu’il s'agit, prononcé tantôt Mum, Mamme ou
Moma, mais qui reste le même et atteste des premières syllabes
prononcées par le petit enfant vers l'âge de huit à dix mois... en breton,
quechua, bambara et même autrefois en latin. Souvenez-vous de
Télémaque qui, dans l’Odyssée d’Homère, appelait avec tendresse
« Mama phil » (« Maman chérie »), sa mère Pénélope.

Ce petit enfant, c'est lui qui l’a créé ce mot et le recrée avec constance
au fil du temps, pour s'adresser à sa mère, à son rythme et quel que soit
son lieu de vie, l'inscrivant dans le même temps dans sa langue et
l'usage.
Et ceci, quel que soit l'alphabet utilisé par la langue, russe, grecque ou
japonaise, quasiment toutes les musiques et cultures du monde ont
adopté ce son originel, devenu un mot commun.
Surprenant que cette belle unanimité des bébés ne se retrouve pas de la
même façon, car ils en ont décidé autrement, pour le mot « Papa » qui
diffère davantage d'une langue à l'autre !



14
Chapitre I. L’obstination du silence :
dans une période déjà ancienne, des parents livrés
à l’errance malgré leur recherche d’aide
« Nous exerçons la liberté d’aimer qui nous
voulons, comme nous le voulons et le temps
qu’il nous plait. Nulle autorité extérieure ne
nous dicte nos comportements. Le cœur est
notre seul guide. »
Alain Finkielkraut,
Et si l’amour durait
Laure fêtera bientôt ses trente-huit ans. En pensant à son anniversaire,
je m’aperçois qu’elle ne m’a jamais offert un seul cadeau ou même une
carte, mais maintenant je comprends mieux pourquoi.
Mais par où commencer mon histoire ?
A l'époque de notre mariage, après avoir suivi le conservatoire et obtenu
mon diplôme d’études musicales, j'exerçais depuis près de six ans
comme professeur de violoncelle chez moi ou, lorsque mes élèves
pouvaient difficilement se déplacer, à leur domicile.
Cet instrument, connu et apprécié pour sa tessiture profonde et
chaleureuse proche de la voix humaine, a toujours été pour moi un
enchantement. Il implique de mobiliser à la fois son imagination et
beaucoup d’exigence.
J’avais grand plaisir à faire découvrir la musique à des élèves de tous
âges, en les initiant à la formation de l'oreille et de l'écoute et, pour la
majorité d'entre eux, en ayant recours à une méthode de solfège intégré,
alternant technique et interprétation, conciliant autant que possible
rigueur et jeu.
Passionnée de musique de chambre, j'animais aussi le samedi des
ateliers de groupe sur différents thèmes : danses baroques, tangos,
mélodies et brachianas de Villa-Lobos pour ensemble de violoncelles,
initiation au répertoire séfarade ... car je disposais de temps libre et
aimais communiquer la passion de mon instrument.
Presque un ami, un confident plus tard dans nos périodes sombres, il
me permettra d'oublier un temps conflits et épreuves et me ramènera un
peu de sérénité ... dès lors que je parviendrai à l'approcher et à lui
consacrer les deux à trois heures indispensables chaque jour.
15 Un énorme désir de devenir mère
Mon histoire commence au moment où j’ai ressenti en moi un énorme
désir de devenir mère. Nous étions mariés depuis quatre-cinq ans et
nous nous étions résolus à aller consulter après une bonne année de
tentatives infructueuses. Mais malgré les tests et traitements
administrés pour déclencher une grossesse, mes règles arrivaient
régulièrement, chaque mois, comme un cauchemar. A cette époque,
vers la fin des années 70, l’infertilité et la stérilité étaient encore des
sujets relativement tabous. Les gynécologues évoquaient rarement une
origine masculine à la stérilité d’un couple et les hommes subissaient
très peu d’examens. J’ai dû me soumettre à de multiples tests parfois
sous anesthésie générale avant qu’un gynécologue daigne prescrire à
mon mari un spermogramme. Les résultats de ce spermogramme
n’étaient ni bons, ni mauvais. Ils n’étaient pas assez bons pour que je
tombe enceinte mais pas assez mauvais pour que nous puissions avoir
recours à l’insémination artificielle.

Un jour, je rendis visite à une amie qui revenait de la maternité, où elle
avait accouché d’une petite fille. Elle était penchée sur son bébé qui se
fondait complètement dans sa maman. Elles étaient en osmose. Une
autre amie est arrivée, elle aussi venait de devenir maman et commença
à raconter les douleurs de son accouchement. Elles ne parlaient que de
leurs bébés. Moi, je restais un peu à l’écart, plantée là, comme un bout
de bois qui menace de tomber en poussière.
De retour à la maison, j’ai attrapé l’annuaire téléphonique et j’ai
cherché les numéros de tous les organismes d’adoption. Pendant des
jours et des semaines, je les ai contactés les uns après les autres en
exposant notre situation, j’y ai passé mes journées. Mais ils ne me
laissaient pas beaucoup d’espoir et leurs réponses restaient le plus
souvent évasives, ne faisant aucune promesse. Je parvins tout de même
à décrocher des entretiens avec les responsables de ces associations de
parents adoptifs. Nous nous y rendions méthodiquement avec mon
mari. Mais lui, je suppose comme beaucoup d’hommes, n’avait pas un
aussi grand désir de paternité. C’est seulement des années plus tard,
quand notre fille biologique Clara est née, que cet instinct paternel a
réellement émergé tandis que pour moi, l’existence de ma fille s’est
révélée une évidence dès sa conception.
Les entretiens se succédaient. Mais les réponses étaient désespérément
toutes négatives. Les responsables d’associations ne semblaient pas
bien sûrs du nombre d’enfants proposés à l’adoption :
16
« Vous savez maintenant depuis la légalisation de l’avortement par la
loi Veil de 1975, il y a moins d’enfants à adopter… mais vous
remplissez les conditions : vous êtes jeunes et vous êtes mariés depuis
plusieurs années. »
Les mois passaient, nous étions toujours épisodiquement appelés et
reçus pour des entretiens. Ceux-ci n’étaient pas faciles à organiser en
raison, à cette période, des nombreux déplacements à l’étranger que
devait effectuer mon mari pour son travail.
Les démarches d’adoption
Nous avons décidé de nous tourner vers le service d’Aide Sociale à
l’Enfance de notre département. Une assistante sociale nous fut
assignée pour mener à notre domicile l’enquête qui permet d’obtenir
l’agrément, le fameux sésame pour l’adoption. Avant sa visite, j’ai
récuré tout l’appartement. Comme je souhaitais me présenter sous mon
meilleur jour, je suis allée chez le coiffeur et je me suis acheté de
nouveaux vêtements. J’ai aussi fait le ménage dans ma tête et j’ai enfoui
toutes les petites choses bizarres qui pouvaient s’y trouver.
L’assistante sociale était jeune avec des conceptions très modernes du
couple et de la femme. Elle nous a expliqué qu’il y avait peu d’espoir
de nous voir attribuer un bébé mais elle nous a demandé si nous
accepterions un enfant plus âgé et/ou métisse, ce à quoi nous avons
répondu en chœur : « Oui, bien sûr ». Nous avons fourni à l’Aide
Sociale à l’Enfance des rapports médicaux et des rapports
psychiatriques détaillés, concernant notre couple et nous concernant
chacun personnellement. Cet aspect froid de la procédure était bien sûr
incontournable, dans l’intérêt de l’enfant que nous souhaitions
accueillir, mais nous paraissait si administratif et impersonnel...
Une lettre arriva un jeudi, un an après l’obtention de notre agrément.
Cette lettre précisait : « Nous avons une petite fille qui pourrait vous
intéresser, nous vous proposons un entretien lundi prochain ». Cette
lettre n’était accompagnée d’aucune photo de l’enfant. Ça a été le plus
long week-end de ma vie d’autant plus que mon mari était de nouveau
en déplacement professionnel à l’étranger.
Je me rendis à l’entretien dans les locaux de l’Aide Sociale à l’Enfance.
Madame Martin me reçut, je ne l’avais jamais rencontrée auparavant.
Elle sembla surprise lorsqu’elle me vit. Pourquoi ? Etais-je trop jeune ?
Ou autre chose ? Le bureau était décoré de photos de parents heureux
avec leur nouveau bébé, tous les enfants étaient blancs. Dehors dans le
couloir, une femme de ménage balayait, doucement et
17 méthodiquement. Le bruit de son balai comblait les silences de notre
conversation. Je répondais aux questions de Madame Martin.
Elle décida alors de me montrer une photo de ma fille, Laure, une petite
fille métisse. Laure avait un visage très triste voire tragique. Ses deux
bras potelés s’accrochaient à son ours en peluche comme si sa vie en
dépendait. Ses cheveux étaient noirs et crépus. Son front était étroit, ses
cheveux lui tombaient dans les yeux et son regard était hagard. Madame
Martin me donna quelques détails de son histoire, mais il m’apparut
qu’à cette époque, les services sociaux avaient une conception des
choses bien différente de celle que l’on retrouve actuellement. Ils
avaient un autre regard sur les parents, auprès desquels on filtrait les
informations à divulguer.
- « Laure a été reconnue par sa mère qui l’a confiée à une assistante
maternelle peu de temps après sa naissance. L’assistante maternelle
était chargée de garder Laure jour et nuit moyennant finances. Après
quelques mois, l’assistante maternelle n’ayant plus de nouvelles de la
mère de Laure et n’ayant pas été payée, confia le bébé à l’Aide Sociale
à l’Enfance de son conseil général (ancienne « Assistance publique »).
Laure vécut alors quelques mois en pouponnière puis elle fut confiée
à une famille d’accueil résidant dans la région Picardie. A deux ans et
un mois, elle avait déjà expérimenté plusieurs lieux de vie. Madame
Martin me précisa que « bien entendu, Laure avait été examinée par
des pédopsychiatres récemment et qu’ils avaient noté de petits
problèmes »… « de petits problèmes » insista Madame Martin.
- « De quel ordre ? » demandai-je.
- « Oh, elle a peur des lavabos. Elle a peur de l’eau et elle est
anorexique » m’expliqua-t-elle vaguement.
- « Vous voyez, sa famille s’est vu confier une autre enfant, un très
petit bébé, âgé de trois mois. Comme Laure est jalouse, elle refuse de
manger, enfin, elle ne mange que du sucre. Et elle ne parle pas
encore…» dit Madame Martin. Puis, lorsqu’elle vit mon visage
s’assombrir, elle ajouta pour me rassurer :
- « Mais toutes ces petites choses sont sans importance. Dans six mois,
vous n’y penserez plus ».
- « En êtes-vous sûre ? ».
- « J’en suis persuadée ».
18
J’ai absolument besoin d’éléments concernant la vie de sa mère de
naissance
- « Avez-vous des informations concernant sa mère ? Parce que l’on
m’a toujours dit que les parents adoptifs devaient raconter son histoire
à leur enfant le plus tôt possible. J’ai donc besoin d’éléments
concernant la vie de sa mère » insistai-je.
- « Non, absolument, rien » me dit Madame Martin.
- « Même pas la couleur de peau de sa mère ? » dis-je. e pas » me répondit-elle.
- Serrant la photo de Laure dans mes bras, je m’apprêtai à partir quand
Madame Martin me rappela. Son visage était soudainement devenu
étrange comme si elle avait quelques regrets. Mais quels regrets ?
- « Il y a une autre petite fille à adopter dit-elle doucement. Elle est
âgée de dix mois. Elle vit dans une pouponnière à Paris. Elle est moins
marquée. Etes-vous intéressée ? » et elle me tendit une photo en
couleur prise de loin d’une petite fille assise dans une poussette.
J’hésitai un instant, mais le visage tragique de Laure restait gravé en
moi. Durant toute la semaine, j’avais vécu avec l’image de cette petite
fille de deux ans, elle faisait déjà partie de moi, elle m’avait fait rêver.
Maintenant comment pouvais-je décider de l’échanger comme un
produit de supermarché ?
-« Puis-je voir les deux enfants » demandai-je ?
-« Non, ça n’est pas possible » rétorqua Madame Martin.
Je gardai précieusement avec moi la photo de Laure. Pierre, mon mari,
rentra à la maison et je lui racontai l’entretien et la proposition d’enfant
qui nous était faite. De nombreux jours s’écoulèrent avant que nous
puissions rencontrer Laure. Nous avons préparé la chambre et acheté
un petit lit. Mes parents se préparèrent à venir passer quelques semaines
auprès nous.
Par une étrange coïncidence, la ville où résidait la famille d’accueil de
Laure était la ville de naissance de mon mari. Et n’était qu’à une
centaine de kilomètres de celle où nous résidions alors. En
conséquence, nous pouvions nous y rendre durant le week-end et nous
y installer pour nous rapprocher du lieu de ce rendez-vous si important
pour nous.
19 Des parents potentiels plutôt que de vrais parents
Le lundi matin à neuf heures, nous avons été reçus par un employé des
services de l’Aide Sociale à l’Enfance. Une immense photo d’une petite
fille noire, vêtue d’un uniforme, dominait le mur : « Il s’agit d’une de
nos enfants, adoptée grâce à notre service, elle va très bien, elle est
maintenant à l’université. Elle voulait absolument aller en internat, c’est
assez fréquent… » dit l’employé.
Il remarqua les cadeaux que je portais sur mes genoux : un koala en
peluche mais aussi un paquet de bonbons que Madame Martin m’avait
conseillé d’apporter pour les autres enfants. « Ils sont tous les mêmes,
tous les parents sont les mêmes » dit-il en riant. « Nerveux, impatients.
Ne pouvant pas venir sans leurs petits cadeaux ».
Je me sentis très embarrassée et bête. Notre démarche était
régulièrement l’objet de petites remarques. Nous n’étions pas
considérés comme de vrais parents, mais comme des parents à l’essai.
Mais nous n’en étions pas à cela près d’injonctions contradictoires
reçues et les enfants eux, au moins, étaient bien réels et je me consolais
en pensant que dans moins d’une demi-heure, nous serions avec elle.
La rencontre
Mon mari conduisait ce jour-là car j’en étais bien incapable, trop
perturbée par cette future rencontre. L’adresse en main, nous roulions
vers la maison de la famille d’accueil. Celle-ci se trouvait, au milieu
des champs, dans un lotissement neuf de maisons toutes identiques à
l’extrémité desquelles était implanté un centre commercial flambant
neuf. Nous avons trouvé avec un peu de difficulté la maison des parents
d’accueil de notre petite fille. Une voiture de luxe en bloquait l’accès.
Nous nous sommes garés derrière et nous sommes dirigés vers la
maison avant de sonner.
Madame Deschamps, la mère d’accueil, nous a ouvert la porte. Elle
était petite, trapue, bien en chair suite vraisemblablement à ses
multiples grossesses, et très nerveuse. Elle nous conduisit
immédiatement au seuil d’un petit vestibule. Sur notre gauche, deux
jeunes femmes étaient assises sur un canapé et des enfants discutaient
discrètement aux quatre coins de la pièce.
Une petite fille, qui commençait à faire ses premiers pas, titubait dans
la pièce sur ses jambes encore frêles. Elle portait une petite robe,
semblait avoir des cheveux doux et sa peau était marron clair. Madame
Deschamps la regarda et, à notre grande stupéfaction, lui dit :
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« Laure, voici ta nouvelle maman, elle est venue te chercher ».
La petite fille, terrifiée, se mit à hurler.
« Oh, elle s’arrêtera bien assez vite » dit Madame Deschamps. « Elle
est juste effrayée par les étrangers, venez par ici et installez-vous sur le
canapé ».
Nous nous sommes présentés aux deux autres femmes. La première
était l’assistante sociale qui suivait Madame Deschamps et les trois
enfants placés chez elle. La seconde était une stagiaire qui observait.
Tels des patients dans la salle d’attente d’un hôpital, nous étions
effectivement observés par ces professionnels qui nous souriaient
comme pour nous encourager. Nous nous sommes assis un peu
nerveusement. Nous avons échangé quelques mots jusqu’au moment où
les cris perçants de Laure nous ont interrompus. Laure nous dévisageait
mais quand ses yeux se posaient sur mon mari - qui avait une barbe à
l’époque -, ses cris redoublaient de violence.
« Elle n’aime pas les hommes » précisa Madame Deschamps.
« Particulièrement ceux qui portent une barbe. Elle a peur des
hommes » répéta-t-elle.
Mon mari alla se cacher dans un coin du salon. Nous attendions que
Laure se calme et je m’assis par terre afin d’être au même niveau
qu’elle. Je tentai de l’aider. Discrètement, elle caressait sa lèvre
supérieure avec ses dents. Cette sensation semblait lui apporter un
calme intérieur. Je fis, pour tenter de la détendre, une terrible grimace
et elle sourit. Mon mari était toujours caché discrètement à l’autre bout
du salon. Peu de temps après, Laure s’assit sur mes genoux mais elle ne
tenait pas en place. Quand elle me sourit, je m’aperçus que ses dents du
bas passaient devant celles de sa mâchoire supérieure. J’attirai
l’attention de Madame Deschamps sur cette dentition tout à fait
particulière. Madame Deschamps renifla et répondit qu’elle n’avait
jamais noté cette particularité.
Je donnai à Laure son koala. Elle le serra fortement. C’était son premier
cadeau bien à elle. « Elle a tant partagé… » souffla Madame
Deschamps. « Je ne reçois pas d’argent de l’Aide Sociale à l’Enfance
pour l’achat de cadeaux aux enfants, alors… ils partagent » dit-elle.
Madame Deschamps renifla encore quand je lui parlai du petit ours que
Laure serrait dans ses bras sur la photo que l’on m’avait transmise lors
de la proposition d’adoption. « Oh ça, dit Madame Deschamps, il a été
prêté par le photographe ».
Au fond du salon, Madame Deschamps distribua aux autres enfants les
bonbons que j’avais apportés. Laure était hypnotisée par la scène, elle
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s’assit sur mes genoux et tendit la main pour avoir son bonbon. Le koala
tomba à terre.
L’ensemble de cette scène, de cette première rencontre, m’a
profondément marquée au point que je m’en souviens encore, des
années après, dans ses moindres détails.
J’ai passé trois jours dans la famille de Madame Deschamps. Comme
mon mari avait dû repartir pour son travail le soir même, nous n’avions
pas eu l’opportunité de discuter de ce que nous venions de vivre. Ces
trois jours passés chez Madame Deschamps furent très difficiles car elle
ne manquait jamais une occasion de me faire des remarques peu amènes
sur les femmes qui n’ont pas d’enfants biologiques. Elle me considérait
comme une totale novice, une piètre éducatrice en devenir. Elle, de son
côté, avait une grande famille, sept enfants, sans compter les trois
enfants qu’elle accueillait… Son fils aîné travaillait dans l’entreprise
familiale de son père. Sa fille aînée était déjà mariée tandis que sa
seconde fille, âgée d’environ dix-sept ans, vendait des fruits et légumes
au supermarché local. Grande et douce, la seconde fille adorait Laure.
Le reste de la famille consacrait tout son temps à l’autre petite fille
blanche, celle qui était arrivée juste trois mois après Laure. Cette petite
fille était magnifique, elle avait de grands yeux bleus ouverts sur le
monde. Agée de douze mois, elle marchait et avait un vocabulaire
exceptionnel pour un bébé de cet âge. Madame Deschamps aurait
souhaité l’adopter, mais cela avait été refusé à son grand désespoir, car
elle commençait à être trop âgée.
Le soir, les enfants étaient tous couchés à vingt heures, et ce, en dépit
d’une chaleur accablante pour un mois de juillet. La même routine fut
respectée les deux soirs suivants. Nous partagions une chambre Laure
et moi. Mon lit était peu inconfortable, dur, étroit et très haut. Je ne
pouvais pas dormir et je regardais Laure par intermittence. Elle aussi
resta réveillée longtemps, mais elle était calme. Je lui avais donné mon
foulard en soie. Elle semblait apprécier sa douceur et l’avait serré contre
sa joue pendant un long moment.
Alors que je l’observais, cette première nuit, je me sentis soudain très
distante par rapport à cette petite fille qui allait devenir la mienne,
comme si un mur de verre nous séparait, maintenant que nous étions
seules, et qu’il n’y avait plus de public pour nous observer.
Nous n’avions jamais été seules, sauf pendant quelques minutes dans
l’après-midi, lorsque nous avions fait une promenade en forêt, les
assistantes sociales, mon mari, Laure et moi. Laure ne pleurait plus
maintenant, chaque fois qu’elle apercevait ce père encore inconnu, elle
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se contentait de l’ignorer. Pendant la promenade, nous avons entendu
les cris stridents d’un oiseau, puis nous l’avons entendu à nouveau.
Laure écoutait attentivement et riait de plaisir. Nous avons joué à nous
faire coucou. Elle a adoré. Pendant ce temps, mon mari marchait devant
et discutait avec les assistantes sociales.
Le temps d’un instant, Laure et moi avons fait une petite pause, je me
suis penchée vers elle et lui ai demandé : « Laure, voudrais-tu venir
avec nous, vivre avec nous et devenir notre petite fille ? ». Laure a fait
signe que oui de la tête et sa petite main est venue se loger dans la
mienne.
A cinq heures du matin, tout le monde était levé.
Madame Deschamps arracha un peu brutalement Laure à son sommeil.
Effrayée, celle-ci se mit à hurler. Madame Deschamps me demanda de
la suivre dans la salle de bains « pour apprendre ».
Je restai abasourdie lorsque Madame Deschamps déshabilla Laure en
un tour de main, lui arracha sa couche souillée et la plongea sans
douceur dans une bassine placée dans la baignoire. La bassine semblait
placée dans le fond d’une mine car la baignoire était presque
entièrement recouverte pour faire office de table à langer.
La petite fut rhabillée de manière tout aussi expéditive. Elle n’avait
cessé de hurler pendant toute l’opération et continua de pleurer plus
d’une heure après le bain. Sans doute s’agissait-il d’une autre époque,
sans doute cette mère de famille nombreuse n’avait pas trop le temps
de s’attendrir sur chaque enfant, mais l’on ne pouvait que constater de
sa part une absence de relation affective de qualité envers cette petite
fille pourtant déjà éprouvée par son abandon. Le moins que l’on puisse
dire est que Madame Deschamps ne simulait même pas une tendresse
feinte pour Laure en ma présence.
Le petit déjeuner se passa selon la même routine que les autres repas.
Toute la nourriture de Laure, même à déjeuner la viande coupée en
morceaux, était recouverte d’une épaisse couche de sucre blanc.
Chaque enfant était nourri à la petite cuillère par un adulte.
Madame Deschamps se disait très à cheval sur la propreté : « Dès l’âge
de six mois, vous m’entendez, six mois pas un an, je mets les enfants
sur le pot. Il n’est jamais trop tôt pour commencer à être propre. Et les
laisser se nourrir tous seuls ferait trop de saleté. Je ne pourrais jamais
supporter ça. »
Un vendredi 13 juillet - rétrospectivement cette date était plutôt de
mauvais augure -, nous avons emmené définitivement Laure dans notre
maison de campagne. Elle n’a pas pleuré et pas une fois n’a réclamé sa
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