La théocratie républicaine

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Un seul Etat égale une seule Nation égale un seul Peuple égale une seule Patrie égale une seule Histoire égale une seule Langue égale une seule Culture... Cet ouvrage définit la "théocratie" française dans sa continuité monarchique, révolutionnaire, impériale et républicaine. Il démontre comment un tel système a pu engendrer une culture de condescendance et de mépris aussi bien dans ses territoires provinciaux que coloniaux.
Publié le : mardi 1 juin 2010
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EAN13 : 9782296255401
Nombre de pages : 233
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SOMMAIRE
Sommaire……………………………………………...………………. Introduction….………………………………………...………………. Avertissement au lecteur………………………………………………. 9 13 17

- I L’ÉQUATION SUPRÊME
Un système de représentations mentales……….……..….…....……… Un seul État………………………………….…………………..…..... Une seule nation…………………………….……………...…............. L’État-nation………………………………….……………….............. Un seul peuple………………………………..………….……………. Une seule histoire……………………………………………............... Une seule langue…………………………………………….………… Une seule culture………………………………….…………………... Une seule patrie…………………………………….…………............. Une république une et indivisible…………………...………................ La France, une personne…..……………………….………………….. 21 22 24 26 27 30 32 34 36 38 41

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- II – LA THÉOCRATIE RÉPUBLICAINE
Les avatars du sacré ………………………………………..…………. La Sainte Famille recomposée ………..……………………................. La galerie des glaces………………………………..…………………. Les délires de grandeur………………………………………………... La coupe au carré……………………………………………………… Le phare universel…………………………………………………….. Hussards noirs et pères blancs…………….…………………………... 47 59 71 79 85 93 99

- III LA CULTURE DU MÉPRIS
L’ethnie masquée……………………………………..……………….. L’humanité des bourreaux……………………..……………………… Le catalogue des injonctions………………………………………….. Les coulisses du Purgatoire……………….…………………………... La censure, antichambre de l’amnésie…….…………………………... 107 111 119 131 141

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- IV TERRITOIRES DE DÉNI
La fabrication du Méridional et de l’Indigène………………………… Occitanie-Algérie, jeux de miroirs…….……………………………… La dépossession……………………………………………………….. La substitution………………………………………………………… 157 169 177 191

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Constats, en guise de conclusion……………………………………… Choix de citations……………………………………………………... Bibliographie………………………………………………………….. Table des matières……………………………………………………..

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IN TROD UC TION
À la fin de l’année 2005, à quinze jours d’intervalle seulement, la société française a connu deux événements significatifs de la crise profonde qu’elle traverse. Début novembre, éclatent « les émeutes de banlieue » qui défrayent la chronique tant par leur ampleur que par leur violence : les images font le tour du monde. Juste avant, plus de dix mille personnes avaient défilé pacifiquement le 22 octobre à Carcassonne, en faveur de la langue et de la culture occitane en grand danger d’éradication. Surprise générale affectée, malgré de nombreux signes précurseurs. Ceux qui avaient été condamnés au silence et à la mort programmée, affirmaient leur présence au monde et leur vitalité. Marginalisés et promis à l’assimilation définitive et sans appel, ils exprimaient au grand jour un même sentiment profond de déni et d’injustice.
« Nous connaissons dans l’ensemble les mobiles qui nous ont engagés dans les entreprises coloniales, nous ignorons tout ou presque, des mobiles qui ont amené les populations indigènes à nous accepter ou à nous résister, selon les cas. Pauvre histoire que celle-là. » GEORGES HARDY, 1921

Le premier en date de ces événements, considéré certainement comme une incongruité dans le paysage, ne sera que très peu relayé par les médias nationaux. Le second par contre (est-ce une prime à la violence ?) concentrera leur attention, pour un temps. Puis tout retournera à l’oubli. La longue habitude d’aplanir et de nier les contradictions tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la métropole, n’autorise pas à mettre en corrélation les deux événements en question. Cette seule idée de corréler est du domaine de l’impensé, le mandarinat universitaire français ayant jusqu’ici défini les sujets méritant recherche et les chasses gardées, bien à l’abri des soubresauts de la société. Les populations hétérogènes de l’intérieur de l’Hexagone sont considérées comme définitivement assimilées et acquises à l’aspect lisse de l’unitarisme national. La fin de leur histoire particulière annonce la fin de l’Histoire planétaire sous l’égide d’une France une et universelle, le rêve français ! Une attention sera toutefois accordée aux spécificités patoisantes et gastronomiques propres à exalter l’extraordinaire variété française. Les populations immigrées sont conviées à leur tour à apporter leurs particularités exotiques à la corbeille. À la moindre contestation, elles s’entendront dire comme lors de la campagne présidentielle de 2007 : « La France, aimez-la ou quittez-la ». Il est demandé d’accepter tout de la France, « en bloc », doctrine chère à Clemenceau qui se 13

permit d’interdire la pièce de théâtre de Victorien Sardou, Thermidor, sous le prétexte qu’elle mettait en cause la Terreur. Quelles sont les représentations mentales qui président à un tel aveuglement, à une telle surdité ? Ne sont-elles pas organisées en un système cohérent ? Permettent-elles de comprendre les mutations du monde contemporain ? Au delà de l’exaspération manifestée par les deux événements précités, n’y aurait-il pas une autre histoire en cours d’élaboration ? Rares ont été et sont encore les historiens qui se risquent à mettre en cause l’étanchéité des représentations mentales. Ernest Renan voyait un réel danger pour la nationalité française dans le progrès des études historiques. Les critiques lancées jusqu’ici ont épargné le socle et le cœur du système. Or c’est bien au cœur du système et de ses institutions « que se cachent les secrets de leur pouvoir, la théorie qui les légitime ». L’historienne Suzanne Citron a été une des premières à « débattre de la grille qui sous-tend notre représentation collective du passé et de l’imaginaire sur lequel elle repose ». L’imaginaire, habituellement déprécié, recouvre pourtant
« l’ensemble des représentations que les humains se sont faites et se font de la nature et de l’origine de l’univers qui les entoure, des êtres qui le peuplent ou sont supposés le peupler, et des humains eux-mêmes pensés dans leurs différences »1.

Une nouvelle génération d’historiens commence à repérer les enjeux que les tabous occultent et masquent. Ils intègrent les domaines marginalisés ou dédaignés par l’érudition classique2, et en bons scientifiques, ils remettent en cause les certitudes des discours dominants, ils débusquent l’emboîtement des idéologies dans le mythe. Ils font l’archéologie des discours péremptoires et décryptent la machine à formater les esprits. Les grilles de lecture et les concepts pour appréhender les événements, hérités pour la plupart de la IIIème République, ne fonctionnent plus. Le nom d’Équation suprême que je donne au système de représentations mentales qui nous a été inculqué, et qui se veut indépassable, s’avère inadéquat au nouveau monde qui se profile. Au moment où la France qui a déployé une incroyable énergie pour provincialiser ses populations intérieures, éprouve sa propre provincialisation à l’échelle planétaire, au moment où entrent en scène des continents jusqu’ici considérés avec arrogance, au moment où la population française ne représente plus que 1% de la population mondiale, au moment où un même ministère rallie l’immigration et l’identité nationale, c’est le modèle de société tout entier qu’il faut interroger.
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GODELIER (Maurice), Au fondement des sociétés humaines, ce que nous apprend l’anthropologie, Albin Michel, 2007. 2 RODINSON (Maxime), La fascination de l’islam, éd. Maspero, 1980.

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Pour comprendre les événements qui nous occupent, ne faut-il pas décoller de l’événementiel et récupérer une certaine épaisseur d’histoire ? *** Ce premier ouvrage comprend quatre chapitres. Le premier définit l’Équation suprême et ses composantes. Le deuxième tente de cerner la théocratie française dans sa continuité monarchique, impériale et républicaine. Cette théocratie supérieure et universaliste induit sur le terrain une culture du mépris (troisième chapitre). Elle s’exerce sur des territoires précis aussi bien provinciaux que coloniaux (quatrième chapitre). Un second ouvrage, Les écarts salutaires ou les affres de l’Équation suprême, démontre comment la France produit et reconduit des leurres pour assurer sa suprématie et comment le système de l’Équation suprême prend en otage les populations qu’il contrôle.

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A v e rt i ss e me n t a u le c te u r
Que l’on ne se méprenne pas. J’ai pleinement conscience des limites d’une telle entreprise qui se donne pour but de débusquer les conformismes, les malentendus et les non-entendus. La tâche est délicate dans la mesure où je n’ai pas la prétention de faire œuvre d’historien. Un tel essai pourra apparaître à certains d’une excessive témérité ou d’une grande naïveté. Aussi ai-je bien pris soin d’appuyer mes propos sur un nombre important de références, au risque de commettre un catalogue de citations. Mon travail se veut une modeste contribution au devoir de vigilance que tout citoyen doit accomplir, face aux avis sacralisés des idéologues et philosophes patentés que Gérard Noiriel appelle « les intellectuels de gouvernement ». Il s’agit pour moi de revisiter les lieux communs et les représentations mentales qui nous régissent et nous entravent.

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-IL’ÉQUATION SUPRÊME

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UN SYSTÈME DE R E P R É S E NT A T I O NS ME N T AL E S
L’image théologique d’une France incréée, inscrite à l’avance dans le déroulement du futur… SUZANNE CITRON

Le système français de représentations mentales s’articule autour d’une équation dont les éléments, à la fois polysémiques et interchangeables, constituent un piège remarquable. Un seul État égale une seule Nation, égale un seul Peuple, égale une seule Patrie, égale une seule Histoire, égale une seule Langue, égale une seule Culture, le tout sous l’égide d’une République une et indivisible au service d’un pays doté d’une âme et d’une mission universelle : la France. Nous avons là tous les ingrédients d’une théocratie dont nous ne percevons le mécanisme que si nous nous situons à la marge, à la périphérie, ou si nous venons d’autres horizons. La France, prenant modèle sur le catholicisme romain et universel, se vit comme une totalité. C’est bien sous les auspices de l’Être suprême que fut promulguée la Déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen. Le mariage du sabre et du goupillon a été mis au service de l’identique, de l’unique jusqu’à l’idolâtrie. La France se veut au-dessus de toutes choses, de tout soupçon, détentrice d’une vérité valable pour toute l’humanité. Vouloir y échapper, c’est se mettre en quelque sorte au ban de l’Humanité. Nous voici projetés dans une vision du monde complètement autocentrée, une irrationalité démesurée qui se pare des attributs de la déesse Raison. Les mystiques royaliste, révolutionnaire, impériale puis républicaine qui en découlent ne supportent pas la moindre hétérodoxie. Tous les espaces affectifs, intellectuels, administratifs et économiques sont investis. Le fondamentalisme à la française vise à tout faire découler de la France dans le monde, à travers un corps de doctrine élaboré au fil du temps. Les historiographes, hagiographes et historiens officiels des différents régimes, se sont appliqués à baliser l’espace mental afin que soit détecté tout écart, tout égarement, toute dissidence, et ce avec les meilleurs sentiments du monde, pour le bien de tout un chacun, pour le salut de notre âme. Hors de France, tout comme hors de l’Eglise, point de salut. Le pouvoir, affirme Marcel Gauchet, continue d’être formellement reconnu comme d’émanation divine et comme sacré, même s’il est tacitement posé qu’il ne peut plus l’être et le manifester de la même manière. Le monde de la croyance imprègne et nourrit encore nos représentations mentales. L’appareil centralisé et décentralisable réédite régulièrement les bréviaires qui rappellent la doctrine et ses dogmes, et veillent au « polissage des âmes ». Eugen Weber a montré comment s’est distillé vers les années 1860, l’amalgame patrie-pays21

nation-France dans les régions éloignées de la capitale, en vue de créer un esprit commun. Autant d’archétypes qui gardent l’inconscient collectif, autant de paradigmes, ces principes occultes qui gouvernent notre vision des choses et du monde sans que nous en ayons conscience, autant de lieux communs dont l’évidence permet d’écraser de son mépris celui qui chercherait à comprendre. L’interchangeabilité des éléments de l’Équation suprême permet toutes les manipulations et les anesthésies nécessaires. Chaque élément contient le tout et peut être défendu seul en toute légitimité, c’est la ruse du système. Les crimes deviennent si parfaits qu’ils en deviennent inimaginables. Les politiciens et les médias reconduisent, à longueur de discours et d’ondes, les amalgames et les ambiguïtés entre État et nation, entre France et Humanité, entre citoyenneté et nationalité, entre peuple et langue, entre langue et République… La France fonctionne comme un véritable système d’idées censé être la représentation du monde et de la vie3 et n’hésite pas à s’ériger en donneuse de leçons. Elle détient une vérité intemporelle qui a déjà pensé ce que nous devons penser et qui dit ce que nous devons dire. Le système de l’Équation suprême étendu à la planète, annonce la fin de l’Histoire.

U N S E UL É T AT
C’est l’État qui a fait la France, l’absence d’État défait la France. CHARLES DE GAULLE4

L’État, selon la définition la plus courante, est une entité politique constituée d’un territoire délimité par des frontières, d’une population et d’un pouvoir institutionnalisé5. En France, l’État précède la nation et l’a créée, ce qui constitue en Europe une singularité. La notion d’État apparaît dès le début du XVIIe siècle avec l’appareil d’État, la Raison d’État et ses Hommes d’État. Il devient très vite une sorte de Dieu anonyme représenté dans les départements par des préfets, toujours en place depuis Napoléon. Les romantiques l’interpréteront comme la représentation d’une âme nationale qui serait audessus des lois acquérant une « aura pseudo-mystique »6. Du fait du substrat catholique de la culture, l’État français dont le Parlement et les corps intermédiaires sont si peu valorisés, a recours régulièrement à l’homme
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COÛTEAUX (Paul-Marie), Être et parler français, éd. Perrin, 2006. GAULLE (Charles de), Lettres, notes et carnets, 1951-58. 5 Petit Larousse illustré, 2007. 6 ARENDT (Hannah), L’impérialisme, Fayard, 2002.

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providentiel. Il a toujours visé, souvent de façon autoritaire, à imposer le centre dans chacune des parties de l’ensemble. L’intégration à l’État et au territoire qu’il contrôle, est en fait la condition de la domination comme cela se voit bien dans toutes les situations de colonisation7. Si la bureaucratie d’État émane de la monarchie, elle servira par la suite, aussi bien l’Empire, la République que le régime de Vichy. L’État peut revêtir des formes abstraites et inhumaines. Cette « admirable machine rationnelle qui fonctionne dans le sens de l’irrationnel » 8 épouse en fait la configuration théologico-politique que les historiens dénomment « absolutisme ». En son temps, Joseph-Arthur de Gobineau, convaincu de l’amour immodéré du peuple français pour l’État dans toutes ses affaires, pour l’obéissance passive et la centralisation absolue et sans réplique, prophétisa que ce peuple-là, « non seulement n’aura jamais d’institutions libres, mais ne comprendra jamais ce que c’est ». À certains moments de l’histoire, l’État, pour prouver sa légitimité, utilisera, sous Vichy par exemple, tout son potentiel de mots-clés : exclure, humilier, interdire, surveiller, punir, interner, déporter. En novembre 1954, François Mitterrand, ministre de l’Intérieur déclare à propos de l’Algérie française : « Le seul arbitre des différences entre les citoyens, c’est l’État ! Le seul responsable de l’ordre, c’est l’État ! ». Et l’État a sa Raison que la raison ignore. De nos jours, l’État-providence est l’objet d’un paradoxe : il est officiellement détesté mais on attend tout de lui. La droite se déclare volontiers pour l’autorité de l’État et la gauche pour un État protecteur, mais d’après Marcel Gauchet, ce ne sont que deux aspects de la même pièce qui met l’État au centre de la pensée9. Apparemment neutre, l’État incarnerait la justice et l’égalité : aussi Pierre Mauroy a-t-il recommandé de ne pas toucher à « cette colonne vertébrale »10. Car l’État, qui a accouché de la nation française 11 , reste « l’expression nécessaire de la Nation »12.

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BOURDIEU (Pierre), Contre-feux 2, éd. Raisons d’agir, 2001. LAFONT (Robert), Sur la France, Gallimard, 1968. 9 GAUCHET (Marcel), dans Le Monde, 25 février 2006. 10 MAUROY (Pierre), dans Le Monde des débats, janvier 2001. 11 PEYREFITTE (Alain), dans LABOUYSSE (G.) dans Histoire de France, l’imposture, 2007. 12 DEBRÉ (Michel), Au service de la Nation, éd. Stock, 1963.

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