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La théorie psychanalytique de l'être, un nouveau modèle du psychisme

De
229 pages
Dans ce nouveau livre sur la théorie de l'Être, l'auteur et ses collaborateurs tentent de démontrer la validité psychanalytique de la théorie qui introduit la réalité cosmique comme une nouvelle dimension de la réalité psychique ; on entend par là que ses apports théoriques ouvrent de nouvelles possibilités de compréhension spécialement dans les pathologies narcissiques graves et quelques états s'en rapprochant.
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LA THÉORIE PSYCHANALYTIQUE DE L'ÊTRE, UN NOUVEAU MODÈLE DU PSYCHISME

(Q

L'Harmattan, 2003
2-7475-5299-3

ISBN:

LA THÉORIE PSYCHANALYTIQUE DE r~TRE, UN NOUVEAU MODÈLE DU PSYCHISME

Héctor Garbarino
Traduit de J'espagnol par Olver de Leon, Sophie Repain et josselyne Santer

Collaborateurs:
Mercedes Freire de Garbarino Gloria Büsch de Ortiz Ana Sosa Peluffo Erna Uslenghi de Naguil Alicia Gandini Michel Boulet

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Mes remerciements:

- aux collègues qui ont collaboré de la théorie de l'Être,

avec moi au développement

- à mes élèves, pour J'intérêt et la motivation que leur a suscités la théorie,

- à Osvaldo et Graciela pour la publication du livre.

HÉCTOR

GARBARINO

Médecin psychiatre, Hector Garbarino est membre fondateur de l'Association psychanalytique d'Uruguay et psychanalyste de formation. Il a été professeur de psychologie profonde à la faculté des lettres et des sciences de l'université de l'Uruguay: Livres publiés: Aportes al psicoanalisis de las fobias, confusion mental y mania, Héctor Garbarino, Oficina deI Libro, AEM, Montevideo, 1968. Psicoanalisis grupal de ninos y aadolescentes, Héctor Garbarino, Mercedes Freire de Garbarino, Gloria Mieres de Pizzolanti. Première édition: Oficina deI Libro, AEM, Montevideo, 1971. Seconde édition: Biblioteca Uruguaya dea Psicoanalisis, APU, Montevideo, 1986. Estudios sobre narcisismo, Héctor Garbarino et ses collaborateurs. Première édition: Biblioteca Uruguaya de Psicoanalisis, APU, Montevideo, 1986. Seconde édition: Biblioteca Uruguaya de PsicoanaIisis, APU, Montevideo, 1988. El Ser en Psicoanalisis, Héctor Garbarino et ses collaborateurs, Biblioteca de Psicoanalisis, EPPAL, Montevideo, 1990.

SOMMAIRE
Prologue
Dr Lizardo
Valdez

R9
DU PSYCHISME

I. UN NOUVEAUMODÈLE
Héctor Garbarino

R 13

Il. PSYCHANALYSE
La liaison entre l'homme et l'Univers? réalisée

R 25

Interview du Dr Héctor Garbarino par
Victor

L. Bacchetta

III. PSYCHOSE Table ronde sur les cas difficiles
Héctor Garbarino

R33 R39

Psychiatrie et psychanalyse
Héctor Garbarino

~inquiétante
Héctor Garbarino

étrangeté et la menace du non-Être

dans L'Homme au sable de Hoffmann

R43
R 53

À propos du langage pré-verbal
Mercedes Freire de Garbarino

IV.

AUTISME
Le moi-Être à propos de l'autisme
Héctor Garbarino

R59 R83

Sur la trace du moi-Être
Alicia Gandini Matériel présenté clinique d'un enfant autiste

R93

par Berta Varela à Donald Meltzer

V. PSYCHOSE DES CAS LIMITE Le moi et l'Êtredans la psychose des cas limite
Héctor Garbarino

R 103 R 111

Le ça désincarné
Gloria Büsch de Ortiz

Un homme et son ombre Ana Sosa Peluffo Un astronaute qui ne retourne pas à son vaisseau?
Mercedes Matériel présenté Freire de Garbarino; clinique d'une Erna B. Uslenghi de Naguil

~ 121

~ 135 ~ 155

psychose-cas

limite

par Erna B. Uslenghi

à Donald Meltzer

VI. CRÉATIVITÉ
La créativité Héctor Garbarino

~ 167 ~ 173

Vocation,science, artet religion
Héctor Garbarino

Le symbolisme dans les pathologies narcissiques Corps ouvert et narcissisme de l'Être
Héctor Garbarino

.

~ 181

La créativité dans Les Chants de Maldoror du comte de Lautréamont
Héctor Garbarino

~ 189

VII. TECHNIQUE Notes sur le mécanisme thérapeutique dans les psychoses des cas limite
Héctor Garbarino et Gloria Büsch

~ 195

Notes sur la psychothérapie de l'autisme

et les étatspostautistes
Héctor Garbarino

~ 199
~203

Le moment créatif de la cure
Mercedes Freire de Garbarino - Erna Uslenghi de Naguil

VIII. DIVERS
Lecture sémiotique du livre L'Être en psychanalyse
Michel Boulet

~ 209

Narcissisme et dépression
Héctor Garbarino

~ 219

Dans ce nouveau livre sur la théorie de l'Ëtre, l'auteur et ses collaborateurs tentent de démontrer la validité psychanalytique de la théorie qui introduit la réalité cosmique comme une nouvelle dimension de la réalité psychique; on entend par là que ses apports théoriques ouvrent de nouvelles possibilités de compréhension spécialement dans les pathologies narcissiques graves et quelques états s'en rapprochant. Comme l'auteur du prologue le soutient: « Puisse ce nouveau livre inciter analystes et psychothérapeutes à explorer, sans préjugés, les possibilités de la théorie de l'Être et comprendre qu'il s'agit de nous rapprocher d'un temps et d'un espace différents de ceux auxquels nous sommes habitués. Aussi différents..., et aussi contestés que furent le temps et l'espace de l'inconscient que Freud a proposé. »

PROLOGUE
Quandj'étais petit, une histoire que des curés racontaient et attribuaient,je crois, à saint Augustin, m'avait impressionné. Le saint se promenait au bord de la mer, cherchant à comprendre l'insondable mystère de l'unité et de la trinité de Dieu, quand il rencontra un enfant qui prenait l'eau de la mer et la transvasait dans un petit trou creusé dans le sable. Le saint s'approcha pour lui demander ce qu'il faisait. « Je suis en

train de verser la mer dans ce trou », lui répondit l'enfant.
Saint Augustin le regarda avec condescendance, lui caressa la tête et lui dit: « Mais c'est impossible, même si tu y passes toute ta vie. » « Sans aucun doute, dit l'enfant, qui n'était rien d'autre qu'un ange, de toute façon, il est plus facile pour moi de mettre la mer dans ce trou que pour toi de résoudre le mystère de la Trinité. » Je crois que nous entreprenons une tâche similaire, à savoir impossible, quand nous prétendons comprendre des thèmes aussi complexes que ceux des origines et de la psychose. C'est sur ce terrain que s'engage Héctor Garbarino avec sa théorie de l'Être. C'est en plus sujet à controverse parce qu'il remet en question et ébranle les bases mêmes et les limites de la psychanalyse. Science ou philosophie? À celui qui ne remarquerait pas que je commence par une citation qui se réfère au religieux, je répondrai qu'en fait elle se réfère au mystère, au non-savoir, à ce qui nous incite à chercher des réponses toujours provisoires. Pour moi, ce qui différencie la science de la religion, c'est ce qui nous permet d'envisager le provisoire et l'ouverture sur l'inconnu; cela implique que la science est née très influencée par la religion et qu'elle a prétendu occuper sa place de pouvoir et de certitude. Il arrive alors, très fréquemment, que la science devienne une religion, avec ses dogmes et son catalogue d'hérésies. Quand on lit plusieurs fois les histoires de la folie, on voit très clairement comment les structures créées à l'origine pour protéger le « fou», ou pour le comprendre, finissent toujours par le mettre à l'écart. On ne lui permet pas d'échapper à rétablissement d'aliénés du « savoir».

10 - Prologue
La même chose arrive quand une idée nouvelle risque de produire un changement catastrophique dans les communautés scientifiques ou dans les institutions, en particulier si cette idée naît de la communauté même. Si elle vient de l'extérieur, on peut l'accepter, la reprendre, et faire la publicité des choses les plus exotiques ou les plus banales. Certains membres de la communauté se défendent en accréditant ou non les nouvelles idées venues hors des milieux naturels de discussion ou en donnant à ceux qui sont sortis « du droit chemin» l'occasion de se racheter, en adoptant ainsi une attitude plus proche de la croisade religieuse que de la science qu'ils disent défendre. Ô paradoxe ! D'autres applaudissent sans réserve les nouvelles idées, avec un enthousiasme stérilisant; ils leur donnent une telle importance qu'ils risquent ainsi de les transformer en une sorte d'élixir magique propre aux charlatans. À mon avis, ces deux réactions viennent de l'inquiétude que ces deux thèmes suscitent et elles ne font que répéter ce que Bian montrait dans son travail sur les groupes, plus précisément sur les groupes dans les moments de mutation. Conjointement à cela, des critiques sérieuses, méditées, sincères mais qui peut-être ne sont pas totalement comprises, apparaissent; ce sont celles-là qu'il faut écouter et avoir comme référence quand on se trouve dans ce passage étroit situé entre le délire et la nouvelle idée. Dans ce nouvel ouvrage d'Héctor Garbarino et de ses collaborateurs, le caractère polémique et problématique de la dernière édition demeure; on y trouve, cependant, de nouveaux apports qui montrent bien l'ouverture à certaines critiques et les avancées de la théorie. Il y a aussi une série d'articles exposant les applications de la théorie de l'Être à un matériel donné, hors de la situation de transfert, qui présentent donc toutes les vertus et toutes les limites de la psychanalyse appliquée. C'est là l'expression des conceptions idéologiques et philosophiques de l'auteur et il faut les considérer sous cet angle. Ce n'est pas un hasard si nous nous sommes sentis concernés par cette théorie, nous qui avons l'habitude de travailler avec des patients psychotiques ou des enfants autistes, car tout est possible dans ce monde du non-pensable, de même que se sont sentis concernés ceux

Prologue -11

qui évoluent vers la limite de la rupture, comme certains adolescents et artistes. Je veux dire que la validité d'une théorie psychanalytique ne peut être démontrée que dans l'expérience clinique, parce qu'elle permet de comprendre et de résoudre des situationsjusqu'alors inexpliquées. Pour cela, je loue ce nouvel ouvrage qui nous offre quelques articles, où apparaît nettement la préoccupation des aspects techniques, qui, grâce à l'idée de faire du conflit entre le narcissisme de l'Être et le narcissisme du moi le plus primitif des conflits, ouvre de nouvelles perspectives, spécialement dans les domaines de l'autisme et de la psychose. Selon moi, tels sont les domaines d'application clinique majeurs des idées d'Héctor Garbarino. Néanmoins, la situation ne me paraît pas si évidente - ou exige tout au moins une étude plus approfondie sur des patients « cas limites» et des adolescents; de fait, dans ces cas-là, il faut œuvrer avec une grande délicatesse pour ne pas contribuer à provoquer des attitudes de résistance des patients, et éviter les risques d'une application « sauvage» de la théorie, qui peut amener davantage à essayer de la vérifier qu'à ouvrir de nouvelles perspectives. Puisse ce nouveau livre inciter analystes et psychothérapeutes à explorer, sans préjugés, les possibilités apportées par la théorie de l'Être et comprendre qu'il s'agit de nous approcher d'un temps et d'un espace différents de ceux auxquels nous sommes habitués. Aussi différents..., et aussi contestés que furent le temps et l'espace de l'inconscient que Freud a proposé. Dr Lizardo Valdéz

I. Un nouveau modèle du psychisme
Héctor Garbarino

*

Le modèle d'appareil psychique proposé par Freud a été conçu pour rendre compte des altérations mentales survenues chez les sujets qui maintiennent leur condition d'individu. Il s'agit d'un appareil qui possède une configuration corporelle, en conférant à l'individu sa force pulsionnelle. Ce modèle individuel d'appareil psychique que Freud développe dans ses deux topiques a été d'une grande utilité pour concevoir les troubles observés aussi bien dans les névroses que dans les pathologies qui conservent le schéma corporel. Mais il y avait des malades, spécialement ceux du type schizophrénique et aussi les cas limites, qui présentaient des troubles que ce modèle individuel de l'appareil psychique ne pouvait pas intégrer. Nous savons tous que la condition de l'individu est celle d'un être délimité, ayant un corps qu'il sent comme étant le sien, qui est inséré dans un milieu qu'il ressent comme étranger, et ayant une expérience du temps qui lui est caractéristique. C'est ce qui est appelé par les philosophes « l'être là », c'est-à-dire des individus situés dans
*
Conférence réalisée de Montevideo,

aux Journées
Uruguay,

d'épistémologie
le 26 mai 1990.

et de psychanalyse

à J'Alliance

française

14 - Héctor

Garbarino

un espace et dans un temps déterminés. Or, ce qui est remarquable, c'est qu'il y a des patients qui perdent cette condition ou qui ne s'y sentent pas à l'aise. Cette situation d'être une personne à part, singulière, ne s'accorde pas bien avec leurs sentiments et avec leurs expériences. Le poète et dramaturge français Antonin Artaud l'exprimait d'une manière transparente, lorsqu'il écrivait: « Je n'ai pas l'appétit de la mort, j'ai l'appétit de ne pas être. » La vie en conséquence n'était pas identifiée à l'existence caractéristique de l'être individuel. Ne pas exister ne conduit pas nécessairement à la mort. Ceci explique qu'Artaud cherchait une forme d'existence transcendant l'existence du moi individuel dans laquelle on est tous. Le problème posé par cette recherche d'une existence au-delà du moi concerne les représentations de soi caractérisant le moi qui peuvent perdre leur espace psychique propre, lorsque le moi perd son unité, et on peut se référer à Artaud qui trouve ses représentations de soi dans les rochers de la montagne. Le modèle freudien d'appareil psychique, centré suivant la condition de l'individu, devient inapproprié pour expliquer ces événements. En ce qui concerne ces malades transcendant l'existence du moi individuel, situé ainsi au-delà de l'appareil psychique, nous pensons qu'ils recherchent une sorte d'existence, celle-ci étant une certaine manière de se remémorer une existence vécue. C'est une façon de penser de Freud que nous poursuivons: toute situation actuelle renvoie à une situation vécue. Dans ce cas-là, les malades retrouvent des repères auxquels pourraient s'ajouter les modifications dues aux événements vécus postérieurement. Nous sommes, par conséquent, face à une existence au-delà et audeçà du moi individuel, transcendant le modèle topique de l'appareil de Freud. Il s'agirait d'un mode d'existence antérieure à la formation de l'appareil. Les représentations de soi sont ainsi placées dans des localités hors de l'appareil. Cette perte des représentations de son propre espace est vécue par eux à la manière d'un phénomène surnaturel. En effet, nous pensons qu'il ne peut y avoir aucun événement plus extraordinaire que cette transformation des coordonnées spatio-temporelles qui caractérisent le psychisme.

Un nouveau modèle du psychisme -15

On naît avec un « ça », disait Freud, et le moi doit attendre, pour qu'il apparaisse, « une nouvelle action psychique» qui le configure. Mais le « ça » rapporté par Freud est un ça délimité qui peut faire partie de l'apparei1. C'est ainsi que le concept du ça illimité de Groddeck nous a été très utile. Pour lui, le ça est essentiellement infini et ce n'est qu'artificiellement qu'on lui accorde des limites. Nous pensons qu'on naît avec un ça illimité et le nouveau-né, concerné par le déséquilibre narcissique que la naissance provoque, perçoit ce ça illimité. Ce narcissisme originaire, nous le nommons narcissisme de l'Être. Il est différent du narcissisme du moi parce qu'il n'investit pas l'image de soi, son investissement étant dirigé vers l'Univers, dans un mouvement centrifuge sans limites. Ferenczi, avant nous, avait déjà signalé ces phénomènes, avec finesse, lorsqu'il écrivait: « Le fait de se sentir soi-même suppose l'existence du non-moi, le moi n'est qu'une abstraction. Auparavant, on doit avoir senti le Tout (Univers). [enfant est encore plus proche de ce sentiment de l'universel (sans organes sensoriels)... il sait (sent) tout, sûrement beaucoup plus que les adultes, dont les organes sensoriels actuels servent essentiellement à exclure une grande partie du monde extérieur (certes, tout, sauf ce qui est utile). Les adultes sont relativement idiots; les enfants sont omniscients. » Ce sentiment du Tout que nous apporte Ferenczi est le résultat de perceptions internes qui sont, on le sait avec Freud, « plus originaires et plus élémentaires» que les perceptions sensorielles externes. Nous pensons que cette perception interne du ça illimité génère une instance que nous appelons l'Être. Nous ne parlons pas d'« instance» du point de vue juridique, utilisé par Freud comme une procédure ou les voies d'un processus, nous en parlons dans le sens étymologique de « présence, là où on est ». [Être consisterait donc en ce pré-sentiment de présence. On dit pré-sentiment parce qu'il n'y a pas un moi capable de percevoir des sentiments. Alors il faut considérer ce pré-sentiment de présence - ce n'est pas un événement purement neurophysiologique selon Meltzer - même en l'absence de toute confrontation avec un autre psychisme, et en l'absence pourtant de traces mnésiques des représentations. De la même manière qu'on ne peut pas limiter le psychisme à la conscience,

16 - Héctor

Garbarino

il nous semble qu'il n'est pas licite de le limiter aux simples représentations. Dans le psychisme, ces perceptions internes seraient antérieures aux représentations, parce qu'elles n'exigent pas, pour apparaître, comme l'exigent les représentations, un espace psychique différent du monde extérieur. La perception interne des sensations du ça serait alors à l'origine de ce pré-sentiment obscur de présence, antérieur à la formation de l'appareil psychique. Il y a certains états qu'on peut observer chez les adultes qui nous permettent de penser qu'il a existé un enregistrement du pré-sentiment de présence et que, parallèlement aux traces mnésiques des représentations de l'appareil psychique, il y aurait aussi les traces des présentations de l'instance de l'Être, des traces qui pourraient se réactiver dans des conditions favorables. Nous prenons la désignation « Être» de la philosophie et nous l'employons comme un substantif, l'Être, dans le sens précis d'existence réelle. Existence vécue comme présence mais qui ne renvoie pas à l'expérience d'un corps. Il s'agit alors d'une présence incorporelle, qui tout simplement est. Comment passons-nous de cette existence cosmologique à notre existence individuelle? Ou en d'autres termes: comment passonsnous d'une présence incorporelle à une présence corporelle? Comment le nouveau-né acquiert-il la représentation d'un corps, et comment abandonne-t-il cette expérience d'être incorporel? C'est ici qu'intervient le lien avec l'autre. C'est une fonction maternelle de procurer les limites au nouveau-né et, avec les limites, de former un corps. Si, du point de vue biologique, la mère a déjà engendré un corps dans son ventre, elle doit maintenant renouveler, dans la liaison avec son fils, la gestation d'un corps « vivanciel ». Il se constitue ainsi la formation moïque première, celle que Freud nomma le moi-corporel, qui va enregistrer les sensations du plaisir et de la douleur. Si l'on paraphrasait Freud, nous dirions que l'Être, assujetti par le moi, est à l'origine dans un monde extérieur. [Être né comme une instance indépendante, antérieure à l'appareil, reste désormais soumis au moi de l'appareil, jusqu'à ce qu'enfin il devienne une existence en puissance. Comment peut -on se représenter le modèle de cette ins-

Un nouveau

modèle

du psychisme

-

17

tance de l'Être? Freud a emprunté à la physique le modèle optique de l'appareil, parce qu'il devait rendre compte de l'image, en considérant les points virtuels de l'appareil. Notre point de vue sur l'Être est antérieur à l'image; pourtant on a besoin d'un modèle qui puisse rendre compte des présentations. Sylvia Flechner et Ema Uslenghi nous ont suggéré une possible représentation de l'Être avec l'image dujacquart (métier à tisser). Il s'agirait d'un métier à tisser radial dont les rayons se perdraient à l'infini, dans toutes les directions, en étant parcourus par le narcissisme
originaire.

C'est justement cela que nous appelons narcissisme de l'Etre. Cet ourdissage basique aurait un régime topologique multidimensionnel. Sa perception constitue l'Être. Le lien du nouveau-né avec la mère limitera progressivement cet ourdissage illimité aux origines, de manière que les identifications primaires résultant de cette liaison tisseront une trame, c'est-à-dire que les fils qui identifient, entrecroisés et entrelacés avec ceux de la trame de base, tissent une toile qui vient délimiter une surface qui, projetée, constituera le moi-Être dont le régime topologique est bidimensionnel. Le moi-Être est la deuxième instance du psychisme antérieure à la formation de l'appareil. Ce n'est rien d'autre que le moi-corporel avec des limites ouvertes. Cet entretoisement qui se constitue sur la trame de base va la recouvrir progressivement, de telle façon qu'à la fin du développement du moi, elle restera presque entièrement couverte. Ces instances, l'Être et le moi-Être, ne sont pas des instances comme celles de l'appareil, moi et surmoi. Elles sont là, potentiellement, et ont besoin de quelques complaisances du moi pour devenir actuelles. Dans la situation la plus extrême, la psychose schizophrénique, il ne s'agit pas seulement de complaisance moïque, mais de son écroulement. Si l'on poursuit la comparaison avec lejacquart, on peut dire qu'il se produit un trou dans la tissure, un trou affectant autant l'entretoisement des identifications moïques que l'ourdissage basique. La chute du moi amène inexorablement la chute de l'Être. Le nonÊtre se constitue alors non seulement en pas être avec le sens de ne pas être moi mais de ne pas être Être.

....

18 - Héctor

Garbarino

Cette situation catastrophique cliniquement, véritable vision apocalyptique, va s'exprimer par une métamorphose du corps: vidage corporel, changements dans l'ordonnance des viscères, modifications perceptibles de l'espace corporel et de l'espace cosmique, sensation de se sentir aspiré par une force cosmique, perte de la complexion vitale des nerfs, sensation de dépérissement, ou de chute dans l'abîme, de fin du monde. Cette transformation du corps, cette subversion de l'ordre corporel produit une terrible souffrance. [Être perd sa condition de présence-existence. « C'est si dur de ne plus exister, de n'être aucune chose », écrit Antonin Artaud. Et il parle d'une « douleur crevassée ». Lorsque la désarticulation de l'Être est produite, l'individu souffre d'un processus de déchirement, de désinsertion, profondément douloureux, une douleur qui s'imprime au point même où s'entrelacent le psychisme et le corps. C'est là que la fracture se produit. Comme nous le disions il y a peu de temps, la spécificité de la douleur psychotique est celle de mordre un corps qui est sur le point de devenir transindividuel. Voilà ce qui concernerait l'expérience du non-Être. Mais comme plusieurs auteurs l'ont signalé, à côté des forces qui tendent à abolir les structures, et nous faisons allusion au narcissisme « thanatique », il Yen a d'autres qui tendent à leur reconstruction. C'est le cas du narcissisme « trophique ». Ces forces, qui visent à reconstituer l'Être, tissent la trame du délire et des hallucinations. C'est ainsi que Schreber, face à la menace de réapparition de sa première maladie, qui avait été vécue comme l'indescriptible angoisse de non-Être, rêve à sa transformation en femme, métamorphose corporelle, dans ce cas en rapport avec des forces constructives. Et avec la transformation en femme, il tisse des fils nerveux à travers lesquels s'écoulent les voix qui l'unissent d'abord à Fleshig, puis à d'autres personnes, et finalement à Dieu, « transformation en chose» de l'investissement psychique, disait Freud, mais aussi trame destinée à le préserver de sa chute dans le non-Être. Cela nous a conduit à reformuler le conflit psychotique. Selon notre point de vue, le conflit initial du moi avec le monde extérieur, ayant une caractéristique fondamentalement narcissique, décline sur un moi prédisposé à la psychose parce qu'il est anormalement constitué, « fait légèrement », disait Schreber.

Un nouveau modèle du psychisme

-19

Le conflit serait alors essentiellement intrasystémique, entre les représentations de soi et les représentations de l'objet qui ne sont pas bien discriminées. Cela entraîne comme conséquences une perte de l'autonomie du moi et le danger de perdre l'image de soi qui lui donne l'unité. Et par conséquent, le conflit intersystémique entre le moi et la réalité extérieure n'aurait qu'une valeur de déchaînement en provoquant l'éclatement du moi et la chute dans le non-Être. Après ce conflit initial, se succèderait un deuxième moment qui consisterait à reconstituer la trame, grâce au soutien du reste moïq~e. De cette façon, le trou reste oblitéré, sorte de cicatrice du moi-Etre. La situation est autre pour les cas limites. En continuant avec la représentation du jacquart, il ne se produit aucun trou parce que le moi ne se désintègre pas. Ce qui se passe n'est que le relâchement de l'entretoisement du moi; il est construit de telle façon que l'ourdissage acquiert du relief en éclipsant le moi-réalité. Si l'on paraphrasait Freud, on pourrait dire que l'ombre de l'Être est tombée sur le moi. Bien qu'ils ne perdent pas la notion de réalité, le moi affaibli dans ses fonctions ne pourrait pas répondre de manière efficace aux demandes de la vie en communauté, car ils ne désirent pas vivre dans une communauté d'individus, de sujets à part, avec une vie indépendante. Ils leur semblent qu'il y a une distance infinie entre les individus. Les oppositions établies par le moi, dedans/dehors, le «je» et le« tu », se dissolvent. C'est pour cela qu'ils ne tolèrent pas l'altérité et qu'ils se sentent étrangers dans ce monde. Fanny Scholnik et Manuel Svarkas ont remarqué ce mécanisme de dénégation de la séparation d'avec l'objet. Les limites corporelles sont peu définies; son schéma corporel ne se désintègre pas mais il est altéré. Son corps n'est pas le corps libidinal du névrosé. La sexualité est pauvre, fondamentalement autoérotique, et la zone érogène principale n'est pas la zone génitale, mais la peau. Cet investissement de la peau, ce « feeling de peau» ne leur sert qu'à la satisfaction libidinale autoérotique, mais en même temps, leur permet de récupérer la limite de la peau qu'ils ont perdue. Leur moi manque d'unité et de cohésion, et aussi d'énergie pulsionnelle ; à cause de ça, ils ressentent leur jeune corps fatigué et vieux, et cela entraîne souvent un délire localisé dans le corps. Leur fusion avec l'autre n'est pas une fusion entre deux personnes, mais elle est destinée à dépasser, à chercher à transcender leur condi-

20 - Héctor

Garbarino

tion d'individu. [autre est un moyen pour fusionner avec le Tout. On ne peut pas cesser de penser à la situation du nouveau-né avec la mère-Univers. Ils substituent l'existence individuelle à une existence cosmologique. Nous en déduisons qu'ils habitent un monde intermédiaire entre le moi et l'Être. Dans ce sens-là, ils sont dans la frontière, ils sont des cas limites. Nous attribuons à cette situation vitale intermédiaire ce lien très particulier que les cas limites, mais aussi les malades psychotiques, ont avec les symboles universels. La capacité de ces patients à capter ces symboles et à vivre en accord avec eux est très remarquable. La faiblesse et la porosité de la constitution de la trame moïque leur permettent d'accéder à ces symboles directement sans l'intermédiaire du moi. La liaison avec les symboles n'est pas une fonction de la pensée mais de l'expérience. Ils incarnent les symboles de manière que leur valeur universelle devienne singulière chez un individu. Ces symboles ne sont pas les symboles du névrosé qui caractérisent l'inconscient refoulé, ce sont des symboles universels comme le cercle, la couleur bleue, ou la spirale. Quand ils les incorporent, ils acquièrent la valeur d'ordonnateurs de l'existence pour l'individu, en lui prêtant l'unité que son moi n'est pas capable de fournir. Par conséquent, sa réalité n'est pas celle des individus qui habitent un monde intersubjectif. La vie quotidienne leur semble être une fiction, indigne d'être vécue. La vraie vie se place dans les symboles. Cette approche du narcissisme de l'Être qui permet l'investissement des formes universelles mais pas celui du moi ni des autres êtres individuels, leur suscite une très forte fascination, semblable à celle produite par l'œuvre d'art. Pourquoi ces patients ne sont-ils pas des artistes? Cette question s'impose si nous sommes en accord avec le principe que je vous expose, mais la réponse n'est pas facile et l'on ne peut que s'en approcher. Chez quelques artistes, c'est bien remarquable; tel que Gonzalo Varela le montra chez Salvador Dali, il semble y avoir une coïncidence entre l'aspect cas limite et la capacité créatrice, ce qui nous permet d'établir la parenté entre les deux. [artiste, comme le petit enfant, garde la trace de son expérience de l'Être, fraîche et active. De cette façon, il présentifie aisément cet-

Un nouveau

modèle

du psychisme

-

21

te instance potentielle. Mais aussi chez l'artiste, la trame des identifications moïques n'est pas suffisante; différemment des cas limites, il ne souffre pas passivement de son rapport avec l'Être, parce que son moi, en établissant un contact avec le narcissisme de l'Etre, en se procurant un autre lien avec la mort, investit ses réalités moïques avec des formes nouvelles. À la différence des cas limites, le moi ne s'appauvrit pas, il s'enrichit de son aliénation dans l'Être, avec pour résultat la création. Nous avons affirmé que, à la manière du volcan éteint, la possibilité créatrice nous habite. De même que le moi du dormant revient pendant la nuit, cette régression rend possible la création d'une nouvelle scène - celle de l'inconscient réprimé - en se réveillant, il récupère son lien avec la réalité extérieure; le moi en veille du créateur n'active pas les identifications qui l'insèrent dans la vie quotidienne et permet ainsi l'émergence d'une autre scène, celle du narcissisme de l'Être. Par son intermédiaire, les représentations dissolvent leurs oppositions et s'entrelacent avec des milliers de formes, les symboles universels acquièrent du relief et une puissante résonance - la mort apparaît avec une présence qu'elle n'avait pas auparavant, dont la traduction se manifeste par de nouvelles formes créatrices qui nous parlent d'un autre monde. Chez les artistes, la liaison avec la mort est remarquable. Différemment du narcissisme moïque qui a expulsé de soi la mort, en la reléguant à la finalité de l'existence, en lui donnant la caractéristique de fin de la vie, pour le moi avec ouverture à l'Être, la mort est la partenaire permanente de la vie. La vie et la mort sont identifiées au narcissisme de l'Être, tel qu'au mythe, la déesse de l'Amour et la déesse de la Mort. Cette proximité de la mort permet à l'artiste de la sublimer. Cette identité originaire vie-mort est référée par les poètes. Ainsi Euripide pose la question: « Qui le sait? Peut -être la vie est -elle la mort et la mort est-elle la vie? » Et dans Shakespeare, lorsque Bassanio, dans Le Marchand de Venise, choisit le coffre de plomb pour y trouver le portrait de son aimée; en choisissant l'amour, il choisit d'un seul coup la mort qu'il loue pour sa pâleur et son silence. Tandis que le cas limite essaye en vain de poursuivre la récupération impossible de cet originaire état de l'Être, antérieur à la consti-

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- Héctor Garbarino

tution du moi, le créateur parvient à l'articulation du moi et de l'Être, en établissant des liaisons avec l'Être sans s'y submerger, des liaisons qui permettent la réalisation de l'œuvre d'art. En ce qui concerne les mystiques, ils cherchent activement par l'ascétisme à annuler les fonctions moïques, leur but étant de défaire tout ce que le moi a acquis, pas seulement les perceptions de la réalité extérieure mais aussi les sensations du plaisir et de la douleur qui nous permettent de sentir notre corps. Ainsi, ils créent les conditions propices pour parvenir à saisir les perceptions au-delà du moi, en restant hors du monde et de la réalité, celles du ça désincarné et illimité constituants de l'instance de l'Être. Nous ne savons pasjusqu'où ils peuvent y parvenir, mais nous savons sûrement que la finalité de l'ascétisme est la révocation du moi pour accéder ainsi au Tout. Saint Jean de la Croix la versifie, sans aucun doute
Quand tu remarques quelque chose Tu cesses ta poussée vers le Tout. En venant du tout au Tout Il faut s'abandonner du tout au Tout Et quand tu auras le Tout Tu l'auras sans rien souhaiter: *

Borges nous dit que l'essentiel du bouddhisme zen concerne sa compréhension de l'inexistence du moi et l'irréalité de tout. Aveccette compréhension, on peut arriver à acquérir le calme état du Nirvana. Qu'est-ce que le Nirvana? s'interroge Borges. Il répond: « Il ne signifie pas forcément l'extinction, il se peut que la signification soit que l'on continue de différente manière, d'une manière inconcevable pour nous. Nous pourrions dire que lorsqu'on parvient au Nirvana nous sommes dans le narcissisme de l'Être, là où toute pulsion est éteinte; là où l'existence n'est que pure et simple présence. Finalement, à l'adolescence, une dislocation de la trame des identifications moïques se produit parce que l'adolescent doit changer son moi d'enfant en un moi d'adulte, c'est-à-dire qu'il doit rejoindre de nouvelles identifications en substituant celles de l'enfance et des
* NDT : traduction libre