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La théorie psychanalytique et l'enfant

De
480 pages
Si l'enfant est notre miroir déformant, lui-même ne sort pas indemne de ce face-à-face. Aucun manuel ni appareillage théorique ne pourra occulter la dimension subjective de l'observateur/interlocuteur, ni éclairer toutes les ombres de son objet d'observation. La lecture de ce manuel aidera à aborder un peu moins naïvement la théorie psychanalytique et les questions relatives à l'infantile, l'enfant idéal, l'enfant souci, enfin l'enfant réel toujours en décalage avec nos attentes.
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LA THÉORIE PSYCHANALYTIQUE ET L’ENFANT

ALEX RAFFY

LA THÉORIE PSYCHANALYTIQUE ET L’ENFANT Développement et temporalité

L’HARMATTAN

DU MÊME AUTEUR Les psychanalystes et le développement de l’enfant, Toulouse, Érès, 2000 (épuisé). La pédofolie. De l’infantilisme des grandes personnes, Bruxelles, De Boeck, 2004. Le Coq-Héron (en co-direction) : Familles d’origine, familles d’accueil, n° 157, 1999. L’enfant dans tous ses états, n° 161, 2000. Entre pratique et théorie, n° 176, 2004. Contact : http://pedofolie.info/

Table des matières

Préambule

I PSYCHANALYSE, CULTURE ET LANGAGE
1. Les références socioculturelles à toute théorie relative à l'enfant et à son développement
Introduction …………………………………………………………….…...…… 19 L'homme comme objet d'étude ……………………………………….………… La réglementation de l'exercice du sexe ……………………………………….. La recherche du savoir et de l'aveu …………………………………...……….. L'enfant comme concept ……………………....……………………………….. L’enfant-roi, objet de plus-value familiale ……………………………………... L'enfant généralisé ……………………………………………...……………... Questions sur les fondements culturels de la psychanalyse ……………………. La psychanalyse, l'idée d'autonomie et de libre arbitre …………………… Relativité des concepts d'individu et d'autonomie du sujet ……………...... Mort et refoulement ………………………………………………………….... Rejet du sens et reflux de la psychanalyse ……………………………..…….. 20 22 23 26 28 30 32 32 34 39 41

2. Inconscient, langage et subjectivité
Le concept de subjectivité …………………………………………….……..... « Je est un autre » ……………………………………..………………. La division subjective dans mon image …………………………….…….. L'existence de l'inconscient, autre fracture du sujet …………………..... …. Le clivage du sujet face à son corps ………………………….……..…. …. 43 44 45 46 47

La théorie psychanalytique et l’enfant

Le fondement logique de la subjectivité selon J. Lacan ………………….……... Le sujet et l'Autre …………………………………………..………...….... La « linguisterie » lacanienne ………………………….............……. ………………………...…… L'écriture logique du sujet selon Lacan

47 47 50 56 62 70

Réel, imaginaire et symbolique ………………….…..…………….….….. Le réel n'est pas la réalité ………….………………………….……..….…

II INTRODUCTION À LA THÉORIE PSYCHANALYTIQUE
3. Fondements métapsychologiques et première topique
Affect et libido …………………………………...…………………………. 77 77 78 79 81 82 82 88 90 92 96 99 Concept d'affect …………………………………………...…..…...…...… Vicissitudes de la libido plutôt que développement affectif ………...…….. Concept de libido……………………………………………………...…... La psychanalyse comme métapsychologie …………………………………..… Première conception freudienne de l'appareil psychique …...……...………....... Première topique .………………………...………………………… Principe de plaisir et principe de réalité ……………………...…………… Refoulement et censure …………………………………………...……… Les deux phases du refoulement chez Freud (F. Scherrer) Première approche de la notion de temporalité ……...….. Les formations de l'inconscient …………………….……………..……..... ………………..…...….

4. Les pulsions
Définition des pulsions ………………………...………………..…...……….... Inventaire des pulsions sexuelles ……………………………...……………….. Pulsion orale ………………………………………………..….….…..…. Pulsion (sadique-) anale ……………………….…………………………. 101 104 104 105

Pulsion scopique ……….………………….……...………………………. 106

6

Table des matières Pulsion vocale ou invocante ………………………….……….…..……… Le destin des pulsions …………………….…………………………...…… 107 109 110 111 112

Pulsion génitale ………………………………………………………...… 107 Le refoulement ………………………………………………………...… La sublimation ……………………..…………………….………………. Le renversement dans le contraire …………………………………...…… Le fonctionnement des pulsions

Le retournement sur la personne propre ……………………..………..…... 114 …………………………………………….. 115 116 122 Les pulsions sont dites « partielles » ……………………….………...…… 115 Modalités d'expression des pulsions ……………………………….…..…. À propos de la recherche de satisfaction pulsionnelle ………………...…...

5. La pulsion de mort comme au-delà des principes de plaisir et de réalité
Trois phénomènes dérogeant à l'exercice des principes de plaisir et de réalité …………………………………………………………….…………… 125 La névrose traumatique ………………………………….………..……… 125 Le jeu chez l’enfant ……………………………………...……………….. 126 Le transfert ……………………………………………………………….. 126 Le traumatisme psychique ou trauma Pulsion de mort et de destruction ……………………......….……….. 129 138 139 ……………………………...……….… 137

La pulsion de mort s’oppose à Eros …………………………….…..…...... La jouissance masochiste propre à la pulsion de mort ……………...……..

6. La seconde topique freudienne
Description des trois instances psychiques ……………………………...……... La première topique freudienne est insuffisante à plusieurs chefs ................ Le moi (Ich) ………………………………………………………...……. Le surmoi (Über-Ich) ………………………………………………...…... Intérêt clinique et conséquences éthiques de la seconde topique 145 145 148 152

Le ça (Es) …………………………………………………………...……. 147

…………. 160 162

Névrose obsessionnelle et mélancolie …………………………………….. 160 La psychose maniaco-dépressive ……………………………............……. Enjeux éthiques de la seconde topique …………..………………….…….. 163

7

La théorie psychanalytique et l’enfant

7. Le complexe d'Œdipe
Définitions ……………………………………………………………………... 167 Le complexe d’Œdipe chez le garçon ………………………..……………...…. La voie hétérosexuelle ……………………………………..………....…... La solution perverse …………………………………….……………..…. 168 170 170 Le devenir du complexe d'Œdipe chez le garçon …………………………… … 170

Le cas de l’homosexualité ………………………………...…………….… 171 Le complexe d'Œdipe chez la fille ………………………………….……...…..... 173 Les trois devenirs du complexe d'Œdipe chez la fille ……..………………….… 175 L'identification sexuée …………………………………………………………. 179

8. L'enfant et la castration
Les concepts de phallus et de castration ……………………………………. … Le phallus comme signifiant d’un manque à être ……………………...…. Le phallus comme signifiant d’un manque à avoir …………………...…... Les castrations ……………………………………………………...…………. Castration imaginaire ………………………………………………...…... Castration symbolique ……………………………….…………….…….. 183 183 184 187 189 190

Castration réelle et transsexualisme …………………………………...….. 187

L’individu dans ses rencontres avec la castration …………………….……. …. 193
……

Castration ombilicale ………………………….……………..………..….. 193 Castration vocale …………………………….………………….…..……. 193 Castration orale …………………………………………….…………..… 194 Castration anale ………………...…………………………….…..………. 194 Castration œdipienne ……………………………………….……..……… 195 Castrations post-œdipiennes …………………………….………..………. 196

Tableau synthétique des névroses et de leurs facteurs déclenchants ………. …. 198

9. La relation d'objet
Le statut de l'objet en psychanalyse …………………………………………….. 201 L'objet partiel selon M. Klein ……………………..………………...………….. 202 L'objet transitionnel selon Donald Winnicott ………………..…………………. 203

8

Table des matières L'objet a selon J. Lacan ………………...………….…………………...… 204

L’Autre et l’autre …………………………………………………………. 204 L’objet a comme objet de la pulsion …………………………..…………. 206 L’objet a comme réel …………………………………………………….. 207 Confrontation des différentes conceptions psychanalytiques de la relation d'objet ………………………………………………………...… 208 La dynamique de la relation d'objet, introjection et projection ……...........… 212 213 La projection ……………………………………………………..…...….. Être confronté à l'Autre, c'est être confronté au manque (carence, frustration, privation, castration) ……………………………………..… La frustration ……………………………………………………..……… La privation ……………………..……………………………...….....….. La castration symbolique ……..….…………………………….………… La distinction entre frustration, privation et castration, un outil clinique ...... La relation amoureuse

L’introjection ………………………………….………………………….. 214 217 218 219 220 220

La carence affective précoce ………………………………………....…… 222 ………............................................................................ 223

10. La constitution du schéma corporel et de l'image du corps chez l'enfant
Corps et organisme ………………………………………….…………………. 227 Image du corps ou schéma corporel selon P. Schilder …………….……………. 234 Fondements physiologiques de l'image du corps ………………...……….. Fondement libidinal de l'image du corps …………………………...…….. Fondement social de l'image du corps …………………………...……….. La constitution des images corporelles à partir des castrations symboliques selon F. Dolto ………………...……………………… Le schéma corporel ……………………………………….……..……….. L'image du corps ………………………………………………………..... 236 236 237 237 238 238

Les castrations symboliques selon F. Dolto ……………….……………… 242 « Moi-peau » de D. Anzieu et « seconde peau » d’E. Bick …………......….…..... 247

9

La théorie psychanalytique et l’enfant

III LE DÉVELOPPEMENT LIBIDINAL DE L’ENFANT
11. Stades et chronologie ………………………………………………. 253 12. De la conception à la naissance
Avant la conception ……………………………………….…..………….….… 259 De la conception à l'accouchement …………………………….……….....…… 260 Les mauvaises fées penchées sur le berceau…………………..…................. 260 Les bonnes fées………………………………………………..…………... 261 De l'enfant rêvé à l'enfant réel………………………………………...……. 261 Incidence du « devenir parent » ……….…………………….…….....…… 262 L'enfant handicapé ………………………………….………..………...… Le choix du prénom et l'impact du sexe du nouveau-né …….…..…........... 266 268

L'héritage du patronyme………………………………………..……...…... 269

13. Le nourrisson de la naissance à 18 mois
..

L'approche freudienne du nourrisson .……………………….……………....…

271

Un jugement subjectif trace la frontière entre le dedans et le dehors …….... 271 L'organisation orale du nourrisson ………………………..…….……….... 272 Processus primaires, processus secondaires ………………………… 277 L'acquisition de la fonction symbolique selon Freud, le Fort/Da ………….. 282

La vie psychique du nourrisson selon Mélanie Klein …………………………... 284 De la naissance à 4 mois, le clivage de l'objet et la position schizo-paranoïde ………………………………………….…………...….. 285 Fin de la première année, la position dépressive …..……….………...……. 287 Du second semestre de la vie à trois ans, développement du surmoi et prémices du conflit œdipien ……………………………………………. 289 Autisme primaire normal et relation symbiotique selon Margaret S. Mahler. Réfutation du concept d’autisme primaire normal (Frances Tustin) …………..... 290 L'autisme normal des deux premiers mois de la vie, un concept

10

Table des matières qui a fait long feu …………………………………………………………. 291 De deux à six mois, la phase symbiotique ………………….……………... 292 Les processus de séparation-individuation à partir du sixième mois ………. 294 Développement du bébé et soins maternels selon Donald W. Winnicott …………………………………………………………………… 296 Le « self » et sa genèse .…………….…………….....……………….……. 296 « Holding » et « handling » instruments d’une illusion pour le self en voie d’élaboration ………………………………….…………….. 298 L'objet transitionnel, instrument au service de l'illusion ………………….... 300 Le « faux self » et son rôle dans la constitution des névroses et des psychoses selon Winnicott …….……………………….……….….. 301 Développement psychique du nourrisson selon René A. Spitz ………………….. 304 Le stade an-objectal du nouveau-né ………………………………………. 304 Les trois niveaux d'organisation psychique du nourrisson ………………… 306 Anna Freud ……………………………………………………….……………. 309 Psychanalyse et éducation ……………………..…….………………..…... 309 Les lignes de développement ……………………..…………...…………... 310 Jacques M. Lacan ……………………………………………….…………….. 313 Besoin, demande, désir ………...…………………………………… 314 La phase du miroir (6e au 18e mois) …………………….………...……… 318 John Bowlby et le phénomène d'attachement ……………………....…………... 324 L’approche de J. Bowlby ……………………………………...….……..... 324 La théorie de l’attachement, compatible avec la psychanalyse ? ……..…… 326 La théorie de l’attachement apporte-t-elle quelque chose à la psychanalyse ? …………………………………………….………..... Quatre dimensionnalités dans l’être-au-monde de l’individu 329

Donald Meltzer, la dimensionnalité et l’évolution des identifications infantiles … 333 ………... 334 Apports scientifiques sur le développement du nourrisson et la relation mère-enfant ………………………………………………………………….…. 338 Optique théorique des recherches actuelles ………………………..…..….. 338 L'éveil des sens chez le fœtus et le nouveau-né …………………………… 339 Sur les interactions mère-fœtus et mère-enfant ……………………………. 344

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La théorie psychanalytique et l’enfant

14. L'organisation sadique-anale (18 mois à 3 ans)
Impact de l'Autre sur le développement de l'analité ……………………………. 347 L'imaginaire sadomasochiste au stade anal …………………….………....…… 348 Scène primitive parentale et théorie sadique du coït selon l'enfant ..... ………. 352 Le caractère anal ………………………………………….…….……..………. 355

15. Le stade phallique (de 3 à 5-6 ans)
Le complexe de castration, une invention infantile pour expliquer la différence anatomique des sexes …………………………………....………... 359 L'angoisse de castration au stade phallique (phobies et cauchemars) …....… 361 L’angoisse de castration chez le garçon ……………………....………....… 363 L’envie chez la fille, plutôt que l’angoisse ……………..……………...…... 365 Le fantasme de séduction comme version féminine du fantasme de castration. Réévaluation du complexe de castration féminin ………... 367 Les « pourquoi ? » compulsifs de l'enfant …………………………………… 369 Récapitulatif des conséquences psychiques du complexe d'Œdipe ......................... 372

16. La phase de latence (de 6 ans à la puberté)
Spécificité de la phase de latence ………………………………………………. 375 Un temps d’humanisation ouvrant à la culture et au lien social ..................... 375 L’amnésie de l’infantile ……………………………………….……......… 376 Un temps de jachère pour le désir et la rencontre avec l’autre sexe ……….. 378 Cristallisation du caractère et des goûts, ouverture à la contrainte des apprentissages ……………………………………………………….…….. 379 Évolution des images parentales (roman familial) et des relations avec l'extérieur ………………………………………………………….……... 381 Les relations sociales de l'enfant …………………….…………...….….… 381 Le roman familial ……………………..…………………………….….… 382 Y a-t-il un estompage de la phase de latence ? …………….………………...… 384

17. La puberté
La puberté et l'impact de l'environnement social sur son apparition ..………….. 388 La puberté …………………………………………………………….….. 388 L'impact du regard de l'Autre sur le développement pubertaire ………….... 389

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Table des matières Le concept d'adolescence ………………………..…………………..….……… 390 Bref aperçu historique ……………...………………………….…………. 390 Aspects culturels du concept d'adolescence …………………………....…. 391 Les trois temps logiques de l'adolescence ………………………....……… 396 La métamorphose du corps et de son image sexuée …………….………...……. 396 Chez la fille …………………………………………………...….………. 397 Chez le garçon ……………………………………………………………. 398 Le « look » adolescent …….……………….………………………….….. 399 Instauration et nature du primat génital ……………………….……………..... 400 Statut et nature de la génitalité ……………………………………………. 401 Primat génital à la puberté …………………………………...…………… 403 Le difficile détachement d'avec les parents ………………….……………...….. À la recherche de nouveaux repères identificatoires, couples et groupes d'adolescent(e)s ……………….……………………………...………. Étayage sur un « moi auxiliaire » ou sur un groupe de pairs ……..…… Les groupes d'adolescent(e)s ………………………………………..…… Le caractère « maniaco-dépressif » de l'adolescence ………………………….. Les moments « maniaques » (tendances « mégalomanes ») ….………...… Actualité sur la psychopathologie de l'adolescence ………………………...….. 405 406 406 408 410 413 415

La dépression comme difficulté du moi à s'adapter à sa nouvelle réalité ...... 410

18. Et l'adulte ?
Qu’est-ce qu’un adulte ? ……………………………………………………….. 422 Y aurait-il un adulte freudien ? ………………………………………...…. 422 L’adulte, individu capable de se libérer de l’influence parentale ? ……….... 423 La permutation des places dans la lignée transgénérationnelle ….……….... 424 La « pédofolie », retour sur l’enfant généralisé ……………….......………. 425 Psychopathologie de l’hypermodernité ………………………………....…….... 429

Épilogue : Les psychanalystes, le temps et l’enfant
La psychanalyse d’enfant, une tricherie originelle …………………………...… 431 Les débuts de la psychanalyse d’enfant ……………………………....….... 431 La psychanalyse avec l’enfant …………………………………………….. 433

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La théorie psychanalytique et l’enfant Temps et temporalités .…………………..……………….…………..…………. 437 Prééminence du temps chronologique chez les psychanalystes développementalistes …………………………………...………….……… 438 Prééminence du temps logique chez les analystes lacaniens …….................. 439 Les travers d’un abord prioritairement chronologique ……………………...…. 442 De la fétichisation des stades au concept de pré-névrose ……………….… Y a-t-il un transfert avant l’Œdipe ? ……………………………………… Du fantasme de l'observable au voyeurisme thérapeutique ……………...... Du fantasme d'une succession naturellement harmonieuse des stades libidinaux à la dysharmonie des lignes de développement ………… Appréhender l’enfant en raisonnant avec une case vide ……................…….….. 442 443 444

La dérive médico-psycho-sociale du mouvement préventionniste ………... 445 448 452

La pulsion de mort comme ligne de partage ……………………..………….…. 450

Bibliographie ………………………………………..………..……………. 455 Index ……………………………………………….…………….………..…. 469

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Préambule
Ce manuel s’adresse à toute personne curieuse de l’enfant et de la théorie psychanalytique. Les concepts étant définis sans langue de bois et ne nécessitant pas de connaissances préalables, tout lecteur motivé pourra lire l’ouvrage de bout en bout. Offrant une vision d’ensemble sur la psychanalyse et proposant au passage quelques pistes de travail, il intéressera tout particulièrement les psychologues, les pédopsychiatres et autres professionnels de santé, les travailleurs sociaux, étudiants et enseignants en sciences humaines. Les personnes s’intéressant à l’enfant d’un point de vue psychanalytique ont souvent l’idée de commencer par l’étude de son développement. Pourtant, la psychanalyse s’est plus préoccupée de l’infantile – l’enfant reconstruit à partir des analyses d’adultes – que de l’enfant. L’enfant réel auquel nous sommes confrontés dans la vie quotidienne ou professionnelle, nous l’abordons d’abord à travers le filtre de notre histoire et des fantasmes qui imprègnent nos représentations de l’enfant et de l’enfance. Si bien qu’il faudrait se déprendre de nos idéaux et déplier en analyse notre propre névrose infantile pour approcher un enfant de façon moins projective ! Rabâcher les sempiternels stades du développement affectif selon Freud dans une stricte approche chronologique reviendrait à caricaturer et l’enfant et la psychanalyse. L’enfant n’est pas le singe savant que des analystes obsessionnels préoccupés par son bon développement s’échinent à inscrire sur des grilles. Le désir, les fantasmes, la castration et l’angoisse se jouent à tout âge et leur évaluation graduée en laisse échapper l’essence. Si la psychanalyse peut être utilisée comme référence dans le cadre de dépistages médico-psychologiques, cette démarche d’investigation lui est étrangère puisque son exercice s’emploie à répondre à la demande de soulager d’une souffrance psychique singulière. Avant d’en venir à l’enfant, il faut aborder la théorie freudienne et ses concepts majeurs. Les contributions des principaux psychanalystes venus après Freud traitent la plupart du temps des premières années de la vie et seront à ce titre aussi exposées. Plutôt que d’adopter comme dans les manuels traditionnels un œcuménisme de façade en alignant les auteurs sans prendre explicitement position, j’évoquerai l’intérêt et les faiblesses de ces diverses approches théoriques, en soulignant les points de désaccord et les enjeux qu’ils recouvrent.

La théorie psychanalytique et l’enfant

La subjectivité de l’auteur ne comptant pas pour rien puisqu’elle donne son unité à l’ensemble, je parle en première personne, et des vignettes cliniques de ma pratique illustreront régulièrement la théorie. Ma lecture de Freud est lacanienne, non par goût pour l’esprit de chapelle, mais parce que la cohérence épistémologique implique de prendre des options sans empiler des approches parfois incompatibles. La linguistique, l’anthropologie, l’histoire, la sociologie et des faits divers tirés du quotidien ont fait mon miel. J’ai également confronté certaines découvertes scientifiques aux concepts psychanalytiques. Je me suis aussi autorisé à soutenir quelques hypothèses personnelles basées sur trente ans de pratique clinique et de recherches, en me référant notamment à mon livre sur la « pédofolie ». À l’attention des spécialistes, Ferdinand Scherrer, psychanalyste et traducteur de Freud, a bien voulu inclure de façon succincte sa traduction raisonnée des termes freudiens touchant aux concepts de représentation et de refoulement originaire. Je lui suis également redevable de quelques-unes de ses idées qui, de façon diffuse, ont influé ici et là sur mes positions théoriques. Le présent travail est une version remaniée, réactualisée et augmentée de mon livre Les psychanalystes et le développement de l’enfant paru en 2000 chez Érès, dans la collection « Psychanalyse et clinique » dirigée par le regretté Jean Bergès. Des auteurs comme Bick, Bowlby, Meltzer y ont trouvé leur place, une distinction névroses actuelles/névroses de transfert/maladies psychosomatiques a été faite, des évolutions théoriques ont été mentionnées (abandon du concept d’autisme primaire normal), des concepts ont été développés (identification projective, transsexualisme), des inflexions théoriques ont été proposées (phase de latence, complexe de castration chez la fille), des travaux prenant en compte la nouvelle donne sociale et ses effets sur l’adolescent sont aussi évoqués. La conclusion a été remise en perspective à partir des travaux de Dufour, Green, Le Poulichet, Rassial et quelques autres. Théoriser sur la psychanalyse et l’enfant nécessitait enfin et surtout d’esquisser dans l’épilogue une réflexion théorique et clinique sur la psychanalyse avec l’enfant. La table des matières placée à l’avant et un index détaillé mis à l’arrière permettent d’entrer dans l’ouvrage de multiples façons et d’y piocher à sa guise. Au sein du texte, les exemples cliniques et les précisions théoriques figurent . Le carré signale les paragraphes ou dans une chapitres que le lecteur pressé peut sauter sans perdre le fil de mon propos. Sont marqués du signe les développements facultatifs plus spécialisés ; ils peuvent néanmoins être lus par le plus grand nombre si l’ouvrage est parcouru dans sa continuité.

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PREMIÈRE PARTIE

PSYCHANALYSE, CULTURE ET LANGAGE

Les civilisations sont la fabrique des mots et se fabriquent avec des mots. Elles enseignent à l'homme le vide et la séparation qui rendent possible la parole. L'Occident [...] veut que l'Abîme se remplisse de son image, il se voit lui-même comme miroir de tout. P. Legendre Au contraire, l’inconscient est toujours vide ; ou plus exactement, il est aussi étranger aux images que l’estomac aux aliments qui le traversent. Organe d’une fonction spécifique, il se borne à imposer des lois structurales, qui épuisent sa réalité, à des éléments inarticulés qui proviennent d’ailleurs : pulsions, émotions, représentations, souvenirs. C. Lévi-Strauss L’homme biologique qui émerge de la science positiviste n’a pas d’inconscient, et c’est bien ce qui fait son succès. Il n’a pas ces parts d’ombre qui font si peur à une société déjà effrayée par tant d’autres choses. J. Berger

1 Les références socioculturelles inhérentes à toute théorie relative à l'enfant et à son développement

Introduction
Avant d'aborder la théorie psychanalytique et l'étude de l'enfant en développement, il convient de réfléchir aux présupposés d'une telle démarche. En dehors de la sphère occidentale, l’approche psychanalytique n’est pas universellement transposable ni compatible telle quelle avec toutes les cultures. En Europe même, il a fallu la conjonction historique de différents facteurs pour faire naître la psychanalyse. Les États-Unis n’auraient probablement jamais importé la psychanalyse avec le destin que l’on sait, s’ils avaient eu à l’époque le rayonnement culturel, linguistique et économique actuel. Le flux s’est depuis inversé, et c’est l’Europe qui assimile désormais les théories américaines. L'enfance tient une place privilégiée dans les élaborations, discours et théories sur l’homme. Pour aborder la prise du petit d'homme dans notre monde avec le moins d’idéologie possible, le mieux est encore de nous confronter – même très succinctement – à d’autres modes de pensée en remontant dans notre histoire ou en nous intéressant à d’autres sociétés. Le premier paragraphe du présent chapitre questionne l'idée singulière consistant à prendre l'homme comme objet d'étude. Notre intérêt et notre regard véhiculent inévitablement des présupposés touchant à notre système de pensée. La réglementation de l'exercice du sexe met en avant l'importance particulière qui a été et qui est accordée à la sexualité, dans le cadre de l'intérêt du corps social pour le développement des futurs citoyens. La recherche du savoir montre avec Michel Foucault que les gens de savoir et de foi se sont depuis longtemps préoccupés des choses du sexe, dans l'idée de la protection et du sain épanouissement de l'esprit et du corps de chacun. À ce titre, la psychologie, la

La théorie psychanalytique et l’enfant

psychiatrie et la psychanalyse doivent reconnaître leur dette à l'égard des idéologies et des valeurs inconscientes véhiculées par les siècles précédents. L'attention portée par l'observateur – ici le spécialiste de l’enfant – induit inévitablement des effets sur l'objet d'observation. L'enfant comme concept remet en cause la fausse évidence consistant à croire que nos idées sur l'enfant et l'enfance sont des vérités intangibles. L'enfant généralisé est une expression du psychanalyste Jacques Lacan qui remet en cause le concept d'adulte. Si la prédominance actuelle du discours scientifique mène à un abandon des responsabilités individuelles à l'État et aux experts, alors nous sommes tous de grands enfants ; où donc nos enfants vont-il se mettre si nous sommes sur le même créneau ? Les fondements culturels de la psychanalyse doivent être mis en perspective à partir de l'idée occidentale de liberté individuelle. Relativiser le champ psychanalytique n’en diminue pas pour autant la portée, puisque malgré les avancées pharmaceutiques et la poussée du comportementalisme, elle reste l'outil le plus élaboré et opératoire pour réfléchir et répondre au mal-être des hommes. C'est parce qu'elle n'est pas un dogme ni une religion que la psychanalyse doit être questionnée dans ses fondements et confrontée aux nouvelles découvertes. Mort et refoulement développe l'hypothèse de Philippe Ariès selon laquelle la mort tendrait à prendre la place du sexe comme représentation à refouler. La mort de l'enfant devient dans l'échelle des valeurs, la pire des choses. L'idée de prévention s'étaye sur cette préoccupation anxieuse des adultes. La dernière partie de cette introduction, Rejet du sens et reflux de la psychanalyse évoque succinctement les évolutions sociétales relatives à l’appréhension des difficultés subjectives et à la place de la psychanalyse dans ce qu’il est d’usage d’appeler le « dispositif de soins ».

L'homme comme objet d'étude
La démarche consistant à observer l'homme en tant qu'espèce ou à s'y intéresser comme individu, renvoie dans les deux cas à une tentative de le percer à jour en le découpant réellement ou imaginairement suivant la perspective abordée : tranches de temps (stades), découpe du corps en appareils (respiratoire, locomoteur...), coupes anatomiques, images de synthèse (rayons X, scanner...), extraction de l'individu de son groupe social (étude d'un sujet considéré dans une fiction intellectuelle comme une entité indépendante), clivage de l'homme en corps et esprit. Dans ce dernier cadre, philosophes et psychologues établiront de plus fines subdivisions : différents types d'esprit (de finesse et de géométrie avec Pascal), de caractères (l'émotif, le coléreux...) avec la psychologie différentielle, ou encore la séparation entre les fonctions intellectuelles et affectives avec la psychologie génétique ou la psychologie clinique. Sur le modèle d'Hippocrate 20

Les références socioculturelles inhérentes à toute théorie relative à l’enfant

(IVe av. J.-C.) l'Allemand E. Kretschmer (1888-1964) proposa des « biotypes » (bréviligne, leptosome…) associant un type de morphologie du corps à un caractère et à une prédisposition pour une forme de maladie mentale (manie, schizophrénie). Cette approche dont les corrélations paraissent trouver un certain fondement statistique reste d’ailleurs toujours enseignée en médecine. Quel que soit le degré de vérité de ces abords théoriques, leur diversité témoigne de la relativité des subdivisions, consubstantielles aux connaissances, préoccupations et valeurs d’une époque, mais aussi aux préjugés du moment. Il ne va pas de soi qu'il faille considérer l'individu isolé en faisant abstraction de son groupe social, ni qu'il soit fondé de séparer l'intellectuel de l'affectif et du psychomoteur. Nous verrons que dans d'autres cultures, l'idée de s'intéresser au sujet, de l'analyser, voire de l'émanciper, paraît étrange et hors de propos. Dans la civilisation occidentale le rapport au corps et à son fonctionnement a toujours été problématique. Foucault nous révèle que dès le IIe siècle av. J.-C., le corps était considéré comme une sorte de machinerie à gérer, et que des hygiènes de vie et règles de conduite étaient couramment proposées. Ces préceptes dépendaient des contingences économiques et des relations de pouvoir, car « une éthique de la maîtrise de soi garantit le bon usage de l'autorité familiale et de l'exercice du pouvoir social1 ». Ceci ira en s'accentuant pour aboutir au cours des deux premiers siècles de notre ère, à « une méfiance vis-àvis des plaisirs, insistance sur les méfaits de leurs abus pour le corps et pour l'âme2 ». La crainte pour le corps renvoie à la préoccupation de sa pérennité et de sa mort. Si le corps est considéré comme un capital à gérer, il faut en prendre soin, « économiser sa monture ». Le sujet ou l'esprit se trouvant distingué et désolidarisé du corps, le premier va se défier du second. Au début du christianisme, philosophes et médecins rivalisent de conseils et de prescriptions pour les hommes du commun. Mais c'est seulement avec le XVIIIe siècle que l'enfant devient véritablement un objet d'intérêt et de préoccupation majeure. Les hommes d'Église, les pédagogues (Rousseau, Itard) et les médecins vont se pencher attentivement sur son développement physique et mental, son éducation. Au XIXe siècle, l'hygiénisme, branche préventionniste de la médecine, s'allie à l'aliénisme pour revendiquer la gestion normative et curative du corps. Selon J.-P. Baud, ces deux disciplines « exprimaient conjointement la volonté médicale de succéder à l'autorité religieuse dans la gestion des corps, ainsi que dans la domination de la pensée, de la science et finalement de la société3 ». Ce mouvement veut sauver la race de la dégénérescence des « débauchés » et des « tarés », en traitant le corps social dans son entier à travers le régentement du mode de vie de chacun.
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M. FOUCAULT, Le souci de soi, Paris, Gallimard, 1984, p. 116. Ibid. p. 53. 3 J.-P. BAUD, L'affaire de la main volée, histoire juridique du corps, Paris, Le Seuil, 1993, p. 157158.

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La théorie psychanalytique et l’enfant

La réglementation de l'exercice du sexe
Dès l'Antiquité, un philosophe comme Aristote condamnait et craignait les dépenses excessives du corps. Foucault montre qu'à l'époque hellénique, « pour les désirs naturels qui sont communs à tous, les seules fautes qu'on puisse commettre sont de l'ordre de la quantité5 ». Les Grecs comme Socrate, Platon ou Xénophon en appellent – avec leur vocabulaire de l'époque – au contrôle de l'intellect et de la volonté sur la « tyrannie bestiale » du corps érogène : « Alors, la pire des servitudes est celle des intempérants... Si je te comprends bien, Socrate, tu prétends que l'homme asservi aux plaisirs des sens n'a rien de commun avec aucune vertu ? – Oui Euthydème, dit Socrate, car en quoi l'homme intempérant l'emporte-t-il sur la bête la plus stupide6 ? » Dans cette préoccupation anxieuse pour le corps livré à ses sens, le sexe tient une place importante et spécifique. Au IIe siècle après J.-C., le médecin grec Galien (exerçant à Rome) considère l'orgasme comme « un processus paroxystique d'excrétion qui traverse le corps, le secoue et l'épuise7 ». La conjonction sexuelle est considérée comme bonne parce que naturelle, mais l'importance accordée à la reproduction rend simultanément suspectes les relations sexuelles et ses plaisirs. La sexualité renferme trop d'enjeux réels ou imaginaires pour être abandonnée au bon plaisir des individus, la tendance s'accentuant avec le christianisme. Les médecins comparent la tension orgasmique aux convulsions épileptiques. Mais l'orgasme inquiète hormis toute référence extérieure, puisqu’un adolescent peut s'angoisser aujourd'hui encore de
L’haptonomie est une méthode de communication avec le fœtus par le toucher, via la paroi du ventre maternel. 5 Ibid. p.129. 6 M. FOUCAULT, L'usage des plaisirs, Paris, Gallimard, 1984, p. 93. 7 M. FOUCAULT, Le souci de soi, p. 93.
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sa première éjaculation, c'est-à-dire de ce qui lui échappe doublement : submergeant la volonté du sujet, le sperme quitte son corps en l'épuisant. Les pratiques extrême-orientales visant à contrôler le fonctionnement du corps (l'éjaculation, la respiration) sont autant de tentatives de réappropriation. Le souci de soi, qui existait avant le christianisme, se retrouve jusqu'à nos jours, avec des variations historiques et selon une palette dépendant de la classe sociale. Durant les périodes de vie où les règles sont très codifiées, le citoyen n'a qu'à se laisser aller dans ce moule répressif, mais somme toute, rassurant. Même pour les libertins du XVIIIe, les valeurs morales et bien-pensantes restent un modèle dont ils inversent l'échelle, sans parvenir à s'en affranchir complètement. Si la société relâche son étreinte au niveau des exigences morales, familiales et sexuelles (comme c'est actuellement le cas en Occident), l'individu se trouve désemparé, menant à ce que Foucault nomme la « crise du sujet ». Cette analyse psychosociale se vérifie également à un niveau clinique. Évelyne Pewzner décrit combien des patients se trouvent soulagés lors d'une hospitalisation « par l'intervention d'une instance extérieure qui fixe les règles et veille à leur application, permettant ainsi aux sujets de relâcher quelque peu leurs propres exigences8 ». Sans doute la nostalgie professée à l'égard du « bon vieux temps » et les plaintes sur l'immoralité des mœurs touchent-elles à l'angoisse provoquée par l'allègement du cadre moral et social (essor de l’individualisme). En s'appuyant sur le christianisme, l'époque victorienne renforce la réglementation du sexe et sa culpabilisation, quand sa pratique n'est pas tournée vers le devoir de reproduction. Dans les couvents, on confectionne des chemises de nuit destinées au trousseau de mariée et sur lesquelles, à côté du trou aménagé à l'endroit des « parties honteuses », se trouve brodée la chaste sentence : « Dieu le veut9 ». La jeunesse à des degrés divers selon le milieu social – les filles en particulier – est astreinte à suivre ces préceptes moraux censés garantir un bon développement moral et physique. En favorisant les manifestations hystériques, ce siècle a présidé à la naissance de la psychanalyse.

La recherche du savoir et de l'aveu
Michel Foucault avance une hypothèse iconoclaste par rapport à l'idée désormais commune, de la répression du sexe en Occident. Sa proposition résumée en une phrase, tient en ceci : la réglementation et la répression sur le sexe ont permis, voire ont été un prétexte à l'épanouissement et à la prolifération du discours sur le sexe. En effet, la réglementation nécessite l'élaboration d'un discours sur le sexe et les pratiques sexuelles, ne serait-ce que pour les interdire.
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É. PEWZNER, L'homme coupable, Toulouse, Privat, 1992, p. 110. On en retrouve une reproduction photographique dans F. LOUX, Le corps dans la société traditionnelle, Paris, Berger-Levreau, 1979, p. 87.

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La théorie psychanalytique et l’enfant

Sous couvert de préoccupations morales, religieuses ou scientifiques, on parlera toujours plus de sexe.

Sexualités occidentales, Communication, n° 31, Paris, 1982, p. 104. Ayatollah KHOMEINY, Principes politiques, sociaux et religieux de l'Ayatollah Khomeiny, Paris, Libre Hallier, 1979, p. 97. 12 Ibid. p. 126. Ce dernier interdit renvoie à ce que Françoise Héritier définit comme un « inceste de deuxième type », deux consanguins ayant indirectement une relation sexuelle incestueuse lorsqu’ils mélangent leurs sécrétions en partageant le même partenaire sexuel. Cf. F. HÉRITIER, Les deux sœurs et leur mère, Paris, Odile Jacob, 1994. 13 D. ZAMBACO, Onanisme avec troubles nerveux chez deux petites filles, rééd. Solin, 1978.
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Détachés de leur contexte, ces témoignages pourront horrifier ou faire sourire, mais il faut les prendre au sérieux puisque loin d'être des bizarreries exotiques ou des exceptions, ils résultent d'un discours dominant à un lieu et à une époque donnés. Ces dispositifs de réglementation et de punition renvoient à la problématique du pouvoir et du savoir, lesquels comme le montre Foucault, s'intriquent l'un l'autre. Religieux et médecins ont besoin de savoir, de rechercher, de questionner les pratiques de leurs ouailles ou de leurs patients. Or, détenir un savoir sur l'autre confère du pouvoir, mettant celui qui sait en position « haute » par rapport à celui qui se dévoile. C'est dire que toute relation soignant/soigné entre dans ce schéma, quel que soit le désir de symétrie, d'égalité ou d'empathie du soignant. Bien d'autres professions s'attellent à cette recherche d'un savoir sur l'autre, toujours au nom du bien d'autrui : astrologues et voyants, confesseurs, pédagogues, « psy » de tout bord. La fascination qu'exerce le personnage du psychanalyste n'est pas sans rapport avec le pouvoir réel ou imaginaire que confère sa position de spécialiste supposé détenir un savoir sur son patient. Le risque n'est pas nul que ceux qui détiennent ou sont supposés détenir ce savoir – donc ce pouvoir – n'en abusent. Hors du champ de la psychiatrie, les romans de Kafka décrivent admirablement le vécu persécutif qu'un tel dispositif peut engendrer chez ceux qui sont en position « basse »14. Le sexe, nous l'avons vu, tient une place de choix dans ce dispositif : « Le discours sur le sexe, dit Foucault, se déploie, se développe dans le champ d'exercice du pouvoir lui-même15. » Aux XVIe et XVIIe siècles, la ContreRéforme préconise l'« accélération du rythme des confessions chez les catholiques : tout doit être dit. [...] Naît vers le XVIIIe siècle une incitation politique, économique, technique à parler du sexe16. » Dans L'enfant et la raison d'État, Philippe Meyer développe les divers modes d'appropriation par l'État des pratiques familiales et sexuelles menant à une surveillance de l'enfant de sa conception jusqu'à son entrée dans le monde du travail : contrôle des naissances (invention de la science démographique), prise en charge étatique des apprentissages par un enseignement démocratique devenu obligatoire avec Jules Ferry, justice pénale s'appuyant sur des rapports psychiatriques et sociaux17. La surveillance des mœurs de la jeunesse entre a fortiori dans ce cadre de préoccupation hygiéniste.

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Cf. F. KAFKA, Le château et Le procès, Paris, Gallimard, respectivement 1938 et 1933. M. FOUCAULT, La volonté de savoir, Paris, Gallimard, 1976, p. 26. Ibid., p. 33. P. MEYER, L'enfant et la raison d'État, Paris, Le Seuil, 1977.

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Avec la masturbation « le sexe du collégien devient au XVIIIe siècle un problème public18 », tandis que la psychiatrie se transforme en « science de l'aveu » : « L'aveu devient non plus une preuve, mais un signe19 » et se clinicise. Par après, la psychiatrie et la psychanalyse élaboreront un projet qui « tend à ne plus porter seulement sur ce que le sujet voudrait bien cacher, mais sur ce qu'il s'est caché à lui-même20 ». Ce mouvement socio-historique qui constitue une des sources d'inspiration de ces abords thérapeutiques, ne disqualifie pas leur pratique ni leurs effets. Il a cependant influencé les théories et les traitements « psy » actuels, qui loin de constituer des vérités intangibles, s'avèrent être des produits de leur temps, héritiers des mutations d'époques antérieures.

L'enfant comme concept
L'historien Philippe Ariès a montré que le concept d'enfant dans son acception actuelle était d'apparition relativement récente. Les représentations funéraires et les statues de l'Antiquité témoignent de l'existence à ces époques, d'une conception de l'enfant comme individu singulier. Ce phénomène repérable chez les Égyptiens (vers 1350 av. J.-C. sous le règne d'Akhenaton alias Aménophis IV), puis chez les Grecs anciens, se serait partiellement estompé dans l'Occident du haut Moyen Âge. Jusqu'à la fin du XIIe siècle, l'enfant est représenté sous les traits d’un adulte miniature dans les peintures de l'enfant Jésus, les stèles funéraires (les fresques murales du palais des papes d'Avignon en offrent une illustration). Bien que des historiens remettent en cause l’analyse d’Ariès, en tant qu’insuffisamment documentée, ses détracteurs reconnaissent que « dès avant l'âge de cinq ans, un enfant peut être jugé assez grand non seulement pour apprendre en les observant, les gestes techniques des parents, mais même pour être considéré comme le témoin valable d'une transaction commerciale21. » Le concept d'enfant n'est spécifiquement investi qu'à partir du XIIIe siècle, pour prendre une importance croissante jusqu'à nos jours. À l’époque médiévale, dès l'âge de sept ans, les garçons quittent les femmes pour rejoindre l'école ou le monde des adultes, les enfants des deux sexes étant placés en apprentissage. « Dès dix ans, dit Ariès, les filles étaient déjà de petites femmes », et l'on
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M. FOUCAULT, ibid., p. 40. Ibid., p. 89. 20 Ibid. 21 D. ALEXANDRE-BIDON, D. LETT, Les enfants au Moyen Âge, Paris, Hachette, 1997, p. 135. Les auteurs ont relativisé cette vision du Moyen Âge, insistant sur le fait qu'il n'y avait pas une mais des enfances, selon le milieu social, l'aire géographique, l'âge et le sexe étudiés. « Abandonnons, disent-elles, l'idée d'une absence de sentiment pour les enfants au Moyen Âge » (ibid. p. 249).

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retrouve les enfants « mêlés aux adultes même dans les tavernes les plus mal famées22 ». En dénonçant le mythe de « l'instinct maternel », Élisabeth Badinter rappelle dans L'amour en plus que la bourgeoisie laissait jusqu'à la fin du XVIIIe siècle ses enfants en pension chez des nourrices ; ceci pour plusieurs années, parfois fort loin du domicile et sans toujours les revoir durant ce laps de temps23. Les moins fortunés faisaient de même dans les pires conditions. Certains parents les mettaient à l'hôpital, « oubliant » de les réclamer par la suite24. La perte d'un enfant était chose si courante – seul un sur deux parvenait à l'âge de dix ans – qu'elle était vécue de façon moins dramatique qu’actuellement. Il a fallu des changements socioculturels et politiques pour aboutir à notre concept contemporain d'enfance. C’est seulement à partir du XVIIIe siècle que des philosophes et des moralistes comme Jean-Jacques Rousseau ont défendu des principes proches de nos vues contemporaines sur l'éducation des enfants. Au XIXe, la conjonction de différents facteurs va engager une évolution des mentalités et des institutions qui prendra toute son ampleur aux siècles suivants : – des préoccupations démographiques (l'État a besoin d'une population nombreuse pour ses effectifs militaires) ; – la délégation à l'État de l'éducation et de l'apprentissage des enfants, menant ultérieurement à la scolarisation obligatoire ; – l'appropriation par l'État de l'espace public, restreignant l'espace privé au logis. « Le logis tend à être le substitut de la rue » dit Meyer25, montrant comment la rue qui constituait auparavant un lieu d'échange et d'apprentissage devient un lieu de circulation à laisser libre et dégagé (grands boulevards parisiens construits sous Napoléon III). Progressivement il deviendra mal vu de laisser les enfants « traîner » dans les rues. Corrélativement à l'importance accordée par la société et l'État à l'enfant, se développe ce que Meyer nomme un « espace de contrainte ». Avec l'apparition des assistantes sociales (rapports sociaux et moraux établis sur le milieu familial), des mesures contraignantes sont prises au nom des concepts nouveaux que sont l' « hygiène mentale », la « prévention médico-sociale » et le récent « intérêt de l'enfant ». Dans Le sain et le malsain, G. Vigarello montre comment avec l'ère pastorienne (découverte des germes microbiens et de l'antisepsie) s'opère un glissement sémantique de l'hygiène anti-microbienne à l'hygiène mentale, et de la fatigue physique au surmenage psychique26. Plus la famille se replie sur elle-même et plus sa progéniture prend de l'importance, l'enfant incarnant l'image de la réussite sociale des parents. Mais ce bijou de famille qui porte ces attentes sur ses épaules doit aussi devenir un
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P. ARIÈS, L'enfant et la vie familiale sous l'Ancien Régime, Paris, Le Seuil, 1973, p. 252 et 211. É. BADINTER, L'amour en plus, Paris, Flammarion, 1980, notamment p. 109-129. Ibid., p. 133. P. MEYER, ibid. p. 12. G. VIGARELLO, Le sain et le malsain, Paris, Le Seuil, 1993, p. 286-287.

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citoyen de bonne constitution et moralité, prêt à servir la patrie ; toutes choses que préconise le journal Le Temps en 1888 : « S'occuper exclusivement de développer dans les écoles les plus diverses, la force et l'adresse de ceux qui devront un jour le service militaire au pays et la santé et la vigueur dont dépend l'équilibre intellectuel et moral27. » La santé, le développement physique et psychique deviennent un devoir à l'égard de la patrie et indirectement de l'État28. En acquérant un statut et une existence sociale spécifiques, l'enfant devient un capital dont la gestion est une prérogative disputée entre les parents et l'État (école, Santé, Justice). Enfin, les projets professionnels et le besoin légitime des femmes libérées du patriarcat d'avoir un temps pour soi, rendent l’enfant plus précieux, parce que plus rare et tardif grâce aux possibilités contraceptives.

L'enfant-roi, objet de plus-value familiale
Ces nouvelles exigences de la vie contemporaine alliées à la sécurité des systèmes de retraite font diminuer le nombre d'enfants par ménage, accentuant encore le prix attaché aux enfants du fait de leur relative rareté. Ce phénomène prend une telle ampleur en Occident, que la diminution du nombre d'enfants dans les familles d'immigrés devient actuellement une preuve sociologique de leur intégration. Toutefois, la raréfaction des enfants ne renvoie pas exclusivement à un choix de mode de vie occidental ; elle relève également du malaise dans la civilisation (infertilité croissante des individus, peur de l'avenir). L'enfant se trouve ainsi dans une position d'objet rare auquel l'adulte s'identifie, tandis que la société promeut corrélativement « les droits de l'enfant ». Parler des « jeunes » témoigne de l'invention d'une nouvelle catégorie sociale, d'un gisement rare à exploiter au sein d'une société de propriétaires d'âge de plus en plus mûr. L'avènement de l'ère de l'enfant-roi laisse à penser qu'il n'est pas illégitime d'accorder une valeur de symptôme à nombre d'échecs scolaires ou sociaux des enfants et des adolescents. Car le corollaire de ce statut est que l'enfant perd en liberté (dans les grands choix de vie, les idéaux...) ce qu'il a gagné en confort (comblé de jouets, peu sollicité aux travaux collectifs, grande liberté de ton à l'égard des parents) ; l’échec scolaire peut devenir sa stratégie défensive ultime contre le corsetage des attentes familiales. La position de roi n'est pas aussi enviable qu'on pourrait le penser. C’est ainsi que les nouveautés conceptuelles pédopsychiatriques du XXe siècle ont inventé – « découvert » disent ses partisans – le THADA (Trouble Hyperkinétique Avec Déficit de l'Attention) qui épingle l'agitation, les difficultés de concentration et surtout le désintérêt des enfants à l’égard des
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Cité par Vigarello, ibid. p. 278. Ibid. p.281.

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apprentissages (DSM29). Dès 1937, on avait remarqué les effets paradoxaux chez l'enfant d'un dérivé amphétaminique. Le fait qu’un enfant agité qui dérange son entourage se calme après la prise du produit a conduit les psychiatres américains à postuler l'existence d'un « minimal brain damage ». N'ayant trouvé aucune lésion neurologique, ils ont alors invoqué en 1962 un dysfonctionnement mental a minima (minimal brain dysfunction). Ces cliniciens affirment qu'il existe des THADA « purs » sans autre symptôme associé qui seraient d'une étiologie purement organique sans pathologie névrotique ou psychotique. Les professionnels se référant à la psychanalyse interprètent cette agitation comme une possible réponse touchant selon le cas, à une absence de limite posée en famille, à une angoisse envahissante relative à la mort ou à quelque secret de famille, à des motions agressives relatives à une jalousie fraternelle, à des violences intrafamiliales, à une position dépressive de lui-même ou d’un parent, à un divorce conflictuel déstabilisant, à des attentes familiales ou sociales impossibles à assouvir. Comment ne pas entendre que l'apparition de cette entité clinique renvoie à un changement du regard que les adultes portent sur l’enfant ? L’investissement massif des parents sur la scolarité et l'avenir professionnel de leur progéniture les amène à ne plus comprendre ni tolérer tout écart vis-à-vis du projet familial. Là où la rééducation ne suffit plus à colmater la brèche ouverte par la résistance inconsciente des enfants ou par leur inaptitude relative à des tâches intellectuelles, le médicament répond à la demande anxieuse des parents et des pédiatres. Plus récemment, l’accent ayant été porté sur l’inattention – là où les analystes verraient une difficulté à investir son intérêt ou sa libido – le DSM permute les lettres du sigle de cette singulière maladie et passe de THADA à TDA/H (Trouble Déficitaire de l’Attention/Hyperactivité) en peaufinant les variantes psychopathologiques selon la prédominance de l’attention ou de l’hyperactivité30. Même le fait d’être opposant, capricieux, mauvais perdant, « méchant » (sic), et d’attribuer ses fautes aux autres est épinglé comme pathologie mentale sous l’appellation « scientifique » de Trouble Oppositionnel avec Provocation (TOP). Cette médicalisation – sur un versant déficitaire – du mal-être, de la mauvaise éducation, du manque de motivation et de l’inintérêt pour les tâches intellectuelles convient tant aux parents qu’au corps médical et à l’industrie pharmaceutique. Si comme le remarque Alain Ehrenberg31, la responsabilité s’assume tandis que les pathologies se soignent, on devine de quel côté pencheront les familles !

Cf. Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders IV, American Psychiatric Association, Paris, Masson, 1996. 30 Cf. J. BERGÈS, « Les enfants hyperkinétiques », in Le corps dans la neurologie et dans la psychanalyse, Toulouse, Érès, 2007, et A. RAFFY, « L’enfant des limites, l’enfant du DSM, L’information Psychiatrique, n° 9, nov. 2006. 31 A. EHRENBERG, La fatigue d’être soi. Dépression et société, Paris, Odile Jacob, 2000, p. 294.

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L'enfant généralisé
L'enfant devient l'objet de toutes les préoccupations et sollicitudes, le dernier témoignage contemporain en étant la promulgation mondiale des droits de l'enfant, faite sous l'impulsion des pays économiquement avancés. Il n'est cependant pas sûr que ce mouvement soit seulement dû aux mécanismes précédemment décrits. Le psychanalyste Jacques Lacan avance que ce sont bien plutôt les adultes qui s'infantilisent. L'expression d' « enfant généralisé » signifie que le triomphe de l'enfance tient à ce que « il n'y a plus de grande personne32 ». Cette position singulière n'est pas sans argument, Lacan considérant ce phénomène comme un effet d'un discours de la science qui prédomine à tous les niveaux, et notamment dans les médias.

32 J. LACAN, « Discours de clôture des journées sur les psychoses de l'enfant », in Enfance aliénée, Paris, Denoël, 1984. 33 Cf. J. CLAVREUL, L'ordre médical, Paris, Le Seuil, 1978. L'auteur y développe la spécificité du discours médical (en opposition au discours analytique), qui en excluant la subjectivité de son champ, rejette la question du désir et de la souffrance d’un patient mis en position d'objet de soins.

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À la mesure de l’hyperprotection et de la sécurité dont bénéficie l'homme moderne, celui-ci paraît plus démuni, vulnérable et traumatisable qu’auparavant, en proie à une nouvelle forme de malaise dans la civilisation37. Nos conceptions actuelles de l'enfance et du développement de l'enfant ne peuvent qu'être influencées par la tendance à l'infantilisation des adultes. Au-delà de ses effets sur les élaborations théoriques, cette « évolution » des adultes a un impact tant sur le champ politique que sur le vécu quotidien. Il y aurait matière à réfléchir sur la conciliation entre la nécessité de la présence d'une instance tierce (loi, structure institutionnelle) et celle de la préservation d'un espace d'autorité et de liberté pour les parents, à supposer qu'ils aient encore envie d’en faire usage. La forclusion (rejet ou non inscription) du sujet dans le discours de la science favorise l'infantilisation de l'adulte, corrélativement à un effondrement corrélatif de l'autorité. Comme le remarque C. Eliacheff, les progrès actuels des droits de l'enfant ne sont que l'envers de la perte progressive et inéluctable de l'autorité paternelle : « Abolie par les révolutionnaires en 1793, la puissance paternelle est rétablie par le Code civil de 1804 sous le nom d'autorité paternelle. Le pouvoir du père [...] s'étend à ses enfants, à son épouse, à ses biens. À partir
Dans S. KIRK et H. KUTCHINS, Aimez-vous le DSM ?, Synthélabo, Le Plessis-Robinson, 1998, les auteurs montrent comment « les questions de fiabilité et les autres questions scientifiques passèrent à l'arrière-plan [de l'élaboration du manuel], la scène étant désormais occupée par des luttes politiques sur la place qu'il convenait de donner à des diagnostics comme l'homosexualité, la névrose et l'état de stress post-traumatique » (p. 132). Les principes de la sacro-sainte objectivité scientifique ont même été transgressés puisque la recherche fut établie par « des cliniciens volontaires qui s'auto-sélectionnèrent. » (p. 273) 35 P. BERCHERIE, « À propos du DSM III », in Géographie du champ psychanalytique, Paris, Navarin, 1988. 36 Cf. LE BRETON, ibid. p. 11. 37 Cf. S. FREUD, Malaise dans la civilisation, Paris, PUF, 1971.
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de cette date, on peut observer une altération progressive de cette autorité par la multiplication des contrôles judiciaires et administratifs auxquels son exercice donne lieu. Les plus marquants sont, en 1889, l'introduction de la déchéance paternelle, la création en 1892 de tribunaux pour enfants avec généralisation de l'enquête sociale, laquelle permet la surveillance des familles suspectes, l'abolition en 1935 du droit de "correction paternelle" et la création de l'assistance éducative, la disparition en 1970 du terme de "puissance paternelle" remplacé par celui d'"autorité parentale", et en 1989, l'adoption de la Convention internationale sur les droits de l'enfant38. »

Questions sur les fondements culturels de la psychanalyse
La psychanalyse, l'idée d'autonomie et de libre arbitre
La psychanalyse constituant la référence de base pour l'étude du développement affectif de l'enfant, il n'est pas inutile de questionner très brièvement la dette qu'elle peut avoir à l'égard de la culture et de l'époque qui l'ont vue naître. C'est à la fin du dix-neuvième siècle que dans sa recherche d'un traitement efficace des maladies mentales, Sigmund Freud a inventé la psychanalyse. Il était amené par la force des choses à traiter des malades et des affections psychiatriques de son temps et de son milieu. Ces maladies se nommaient « neurasthénie », « psychasthénie », « névrose d'angoisse », « hystéro-épilepsie », et les traitements hydrothérapiques ou électriques de l’époque n'avaient aucune efficacité. La société, par le biais notamment de ses valeurs chrétiennes, prônait alors une morale sexuelle rigoureuse tandis que simultanément la lente amélioration du niveau de vie, le développement des villes et le brassage des populations favorisaient toutes les tentations. Les théories psychiatriques étaient empreintes du moralisme ambiant, l'immoralité paraissant constituer un facteur psychopathologique aggravant ou déclenchant. La maladie mentale conçue comme une dégénérescence tombait comme un châtiment divin sur les masturbateurs, les « débauchés » et leur descendance. Freud eut le mérite de remettre en cause ces préjugés, à partir de sa théorie d'un désir inconscient du sujet qui s’exprime à son corps défendant. L'idée d'un désir en souffrance à assumer – à partir du fantasme auquel il a partie liée – reste attachée à des valeurs qui ont encore prospéré depuis, à savoir l'individualisme et le principe de liberté individuelle à la base des textes régissant la proclamation des droits de l'homme de 1789. Pour autant, le projet freudien ne rejoint pas la
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C. ELIACHEFF, Vies privées. De l'enfant roi à l'enfant victime, Paris, O. Jacob 1997, p. 89.

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réclamation de Sade et du mouvement libertin du XVIIIe d’un droit à jouir et à désirer sans entrave, puisque Freud ne croyait pas que l'empêchement à désirer ou à jouir ait un motif seulement politique ou conjoncturel. En reconnaissant l’existence de l’inconscient, la psychanalyse ne tombe pas dans l'angélisme consistant à croire en la possibilité d'un authentique libre arbitre, ni d'un bonheur ou d'une relation à l'Autre sans entrave. Ceci n'empêche pas la psychanalyse de défendre le principe d'une liberté de penser ; « penser » n'est pas faire, « avoir des penchants » n'est pas les réaliser. Il ne s'agit pas d'une illusoire émancipation d'avec son inconscient ni d'avec son cadre social, mais de rendre possible à l'analysant la prise de conscience de ses positions fantasmatiques et des schèmes de fonctionnement dans lesquels il était jusque-là empêtré ; le jugement du sujet peut alors prendre la place du refoulement39. Dans ses implications politiques, l'éthique de la psychanalyse soutient le désir d'un sujet en tant que corrélé à la loi. L'exercice de la psychanalyse s'inscrit ainsi dans le champ des valeurs fondamentales propres aux régimes démocratiques. La théorie analytique souscrit à sa façon à l'idée d'une individuation salutaire, d'un recul du sujet tant vis-à-vis de ses actes et de son destin, qu'à l'égard de l'Autre. La symbiose dans la relation mère-enfant constitue d'ailleurs dans la théorie psychanalytique, une pathologie pouvant aller jusqu'à la psychose, comme l'a théorisé la psychanalyse anglo-saxonne. Dans son Essai sur l'individualisme, Gilles Lipovetsky décrit avec humour comment cet individualisme se trouve en fin de compte conforté et flatté par l'intérêt que le psychanalyste porte au moi du patient, à la moindre de ses pensées et à ses jeux de mots40. Cette critique est cependant à relativiser : se laisser aller à associer librement n’est pas la même chose que de passer son temps à parler de soi. Une psychanalyse menée suffisamment loin fera perdre au sujet un certain nombre d’illusions et remettre en cause des certitudes rassurantes. À la différence de la psychanalyse, les psychothérapies de soutien ont pour tâche de renforcer le narcissisme de l’individu psychiquement souffrant, avec souvent des effets réconfortants et stabilisants non négligeables. Mais au-delà de la différence entre la psychanalyse qui s'intéresse au fantasme du sujet et la psychothérapie qui soutient l'individu, est couramment admise l'idée d'une prédominance du sujet et de son droit à penser autrement que l'opinion commune. Entendre quelque chose à son propre fonctionnement psychique amène à se distancier des autres en se désaliénant, c'est-à-dire en développant un système de pensée qui aide à juger des valeurs et des idées des autres, du groupe social (famille, société) dans lequel nous évoluons.

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Cf. S. FREUD, Résultats, idées, problèmes, vol.1, Paris, PUF, 1984, p. 137 : « À la place du refoulement [...] apparaît l'acte de jugement qui doit décider impartialement si une représentation déterminée est vraie ou fausse... » 40 G. LIPOVETSKY, ibid.

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La théorie psychanalytique et l’enfant

Relativité des concepts d'individu et d'autonomie du sujet41
Étymologiquement, « individu » renvoie au latin individuum, signifiant : « Ce qui est indivisible », puis par extension : « ce qui est particulier ». Composant atomique d'un ensemble corpusculaire, il va devenir avec les siècles, un corps singulier certes doué d'une âme, mais aussi un objet appartenant en propre à un sujet qui tendra à s'émanciper du corps social, voire du cadre familial et de l'autorité parentale ; l'individu sociologique va se psychologiser, se métamorphoser en un sujet prétendant au libre arbitre. Les développements suivant montreront la relativité historique et culturelle de ces valeurs. Dans l'histoire européenne, l'idée de l'existence d'un individu clairement détaché de la société et de la nature était un non-sens au Moyen Âge, hormis dans la noblesse. Quelle importance, voire quelle idée l'homme du peuple auraitil pu accorder au concept d'individualisme, alors que dans sa conception et son mode de vie, il constituait l'élément d'un grand tout ? Dans la pensée médiévale, l'homme était uni au cosmos, immergé dans le monde. Plutôt rural et pétri de foi, l'homme se trouvait soumis à Dieu et uni à la nature. Un médecin du XVIIe siècle représentait encore dans un manuel de saignées, un « homme végétal, entre nature et culture, enraciné dans le sol, mais se projetant vers le ciel42 ». Du roi de droit divin à l'homme du peuple fondu dans la multitude grouillante de la foule des fidèles du Seigneur, chacun participait à un ordonnancement supposé préétabli. C'était l'époque des cathédrales construites collectivement dans la ferveur populaire, celle aussi des grands carnavals, des charivaris. M. Bakhtine décrit comme une spécificité du Moyen Âge, le corps grotesque et obscène de l'homme des réjouissances carnavalesques et orgiaques, qui incarnerait cette absence de limite (des corps, de la retenue...) entre les hommes : « Le corps grotesque n'est pas démarqué du restant du monde, n'est pas enfermé, achevé, ni tout prêt, mais il se dépasse lui-même, franchit ses propres limites. L'accent est mis sur les parties du corps où celui-ci est, soit ouvert au monde extérieur, soit lui-même dans le monde, c'est-à-dire aux orifices, aux protubérances, à toutes les ramifications et excroissances : bouches bées, organes génitaux, seins, phallus, gros ventres, nez43. » Les monstres grimaçants de l'enfer représentés dans les cathédrales de cette époque, tout comme les personnages de Jérôme Bosch caricaturent le peuple. L'idée d'une fusion harmonieuse et incontournable entre l'homme et l'univers se manifestait à travers la croyance au miracle et l'adoration des reliques de saints. Camporesi rapporte comment au XIVe siècle, les religieuses d'un couvent disséquèrent consciencieusement le corps d'une
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Le terme de sujet est pris dans son acception extensive et pas au sens de la psychanalyse. F. LOUX, ibid. p. 15. 43 M. BAKHTINE, L'œuvre de Rabelais et la culture au Moyen Âge et à la Renaissance, Paris, Gallimard, 1975, p. 35. Voir aussi D. LE BRETON, op. cit., chap. 2.

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consœur décédée en odeur de sainteté. Elles lui ouvrirent le cœur et crièrent au miracle lorsqu'elles acquirent la conviction d'y avoir découvert la forme d'une croix. Mieux encore, « en l'observant attentivement, elles virent qu'il [un nerf cardiaque] représentait le fouet ou l'escourgée, avec lequel le Christ fut battu, attaché à la colonne44 ». Comme dans l'Antiquité où les aruspices lisaient les présages dans l'observation des entrailles, au Moyen Âge de l'Occident chrétien, le corps reste pour le meilleur et pour le pire, un témoignage parmi d'autres de l'univers divin. Les individus de l'époque ne se préoccupaient pas de leur corps comme d'un capital esthétique ou autre parce que l'existence humaine se déployait dans l'être. Ils vivaient dans un espace métonymique, en tant que littéralement membres d'un grand corps social et divin. Et comment accorder une importance à l'individualité, quand par la force des choses, l'intimité n'existait ni au foyer (une seule pièce, voire une seul lit familial), ni au village (tout se savait), ni au travail (travaux collectifs) ? La propriété se réduisait à peu de choses, le logement, la terre et sa production appartenant au seigneur. Avec l'enrichissement progressif des artisans, des métayers et la naissance d'une bourgeoisie, une différenciation s'opère progressivement ; l'idée d'un « quant à soi » s'étoffe. Avec l’entrée dans la modernité, soit dès le XVIe siècle pour les couches savantes et plus tard pour le peuple45, l’individualisme va se développer pour se conjoindre à un « fétichisme de la marchandise46 ». Le capitalisme moderne traduit avec l’avènement du protestantisme ce nouvel état d'esprit, puisque l'avènement d'un nouveau rapport à l'espace-temps s'avère nécessaire pour intérioriser l'idée d’enrichissement personnel, de plus-value. La monnaie, qui a remplacé le troc, préside à la circulation de la marchandise et génère un nouveau type de relations sociales. Le souci de soi renvoie au corps considéré comme un capital marchand, incluant l'esthétique du paraître qui aide à la valorisation du sujet (« se vendre », « se caser »), au détriment d’un être-au-monde pétri de religiosité de la société médiévale47. Comme le souligne Le Breton, les pratiques individuelles de jogging, régime, bronzage ou body-building témoignent de la séparation du corps d'un sujet d'avec la masse, et de la nouvelle relation de possession que le sujet va nouer avec son corps. Même en Occident, l'indépendance et l'autonomie n'ont pas toujours été des valeurs positives. Le sociologue P. Pinell nous rappelle que dans la société traditionnelle, les Européens ne considéraient pas le passage de la dépendance à l'indépendance comme un progrès, puisque « l'idée de dépendance était, au
P. CAMPORESI, La chair impassible, Paris, Flammarion, 1986, p. 9. Cf. D. LE BRETON, ibid. 46 K. MARX, Le Capital, t.1, Paris, Garnier-Flammarion, 1969, p. 68. Marx fait remonter le début du capitalisme au XVIe siècle, ce nouvel ordre économique se construisant sur les ruines du féodalisme (cf. p. 528-529). 47 « Le corps devient lui-même un capital, un avoir et non plus une souche identitaire » dit David LE BRETON dans Anthropologie du corps et modernité, Paris, PUF, 1992, p. 23.
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contraire d'aujourd'hui, fortement chargée de valeurs positives. Dans une société dominée par des idéologies religieuses, c'est en vivant dans la dépendance de la grâce que l'on pouvait atteindre à l'idéal de sainteté. La dépendance envers le roi, vicaire de Dieu ou Christomimetes, c'est-à-dire le représentant du Christ sur terre, était acceptée par tous comme allant de soi, même si la personne du roi pouvait être, elle, contestée48. » L'auteur poursuit en considérant que le concept de dépendance renvoie à « une conception égocentrée des rapports entre l'individu et ce qui l'entoure ». Il dénonce ces représentations anthropocentriques et « ce qu'a d'absurde [...] l'opposition si communément faite entre l'homme et son environnement, entre l'enfant et sa famille, ou l'opposition entre l'individu et la société, quand l'homme fait partie de son environnement, comme l'enfant de sa famille, l'individu de la société ». L'opposition dépendance/autonomie étant peu pertinente, le sociologue doit recentrer son champ sur l'interdépendance et l'équilibre des rapports de l'individu au sein de l'ensemble auquel il appartient. L'indépendance reste une abstraction et un idéal de la modernité, seule une autonomie très relative pouvant être atteinte. Outre la relation à l'objet comme possession, c'est aussi la relation au temps qui est modifiée : la notion de rentabilité du capitalisme marchand rend le temps si précieux qu’il faut le minuter : Time is money. L'individualisation croissante de l'homme occidental alliée à cette conception objectale du temps et de la vie accroît l'importance du concept d'avenir personnel, de carrière. Il faut posséder une conception singulière du futur et de l'individualité pour adhérer au concept capitaliste de rentabilité et d'avenir personnel à planifier. En Occident et au Japon, des adolescents se suicident pour avoir raté un examen, et les parents se désespèrent de voir leur progéniture mettre leurs idéaux en échec. En dehors de la sphère occidentale, la plupart des cultures ne préconisent pas cette liberté individuelle à laquelle aspirent les sociétés occidentales. Il existe, selon l’expression de Derrida, une géopsychanalyse, avec ses implantations privilégiées et ses terrains vierges résistants, voire incompatibles avec cette valeur. – En Indonésie et en Malaisie, la langue (le malais) ne possède pas de conjugaison, seuls les adverbes « avant », « après », « demain » donnant au discours sa temporalité. Avant l'introduction coloniale du capitalisme, les notions d'individu, d'avenir et de carrière n'avaient pas cours. Le groupe et les célébrations festives et religieuses, la transmission des biens par mariage régissaient une vie linéaire de l'instant présent.

P. PINELL, « De la dépendance à l'indépendance, pour une sociologie des usages sociaux de la notion de dépendance », Neuropsychiatrie de l'Enfance, 1990, 38, 4-5.

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– Les Pygmées d'Afrique ne possèdent aucune notion de stockage, et l'avenir ne fait pas partie de leur culture49. Leur mode de vie millénaire est de vivre au jour le jour, le climat de serre des forêts rendant vaine toute conservation des produits alimentaires. N'ayant pas notre notion du temps, ils ne prennent pas régulièrement leurs médicaments (occidentaux), se laissent saouler et « offrir » par les Bantous des objets de consommation qu'ils seront obligés de rembourser en travaillant de force. Les notions de projet d'avenir individuel, d'économie, de plan de carrière sont un non-sens dans une culture pygmée se déployant dans l'être et l'union à la nature plutôt que dans une perspective occidentale de l'avoir. – Au Japon, la traduction du terme « psychanalyse » pose d'emblée problème. Ce concept est rendu par l'accolement de « psychisme » (seishin) et d'analyse (bunseki), mais cette juxtaposition paraît incongrue aux Japonais. Il existe bien un autre mot (kokoro) pour désigner les phénomènes psychiques, le « cœur humain », qui évoquerait davantage notre conception de l'affectivité, mais ce kokoro est par définition inconnaissable et incompréhensible50. En 1932, Kosawa a tenté d'orientaliser la psychanalyse en remplaçant le mythe d'Œdipe (trop occidental ?) par le mythe bouddhique d'Ajasé, révélant la dépendance du fils à l'égard de sa mère. Consulté sur la question, Freud ne l'a pas suivi51. La question de la subjectivité, si problématique pour les occidentaux (cf. chap. 2), ne se pose pas au Japon. Le Japonais admet d'emblée que le « je » n'est pas une entité indépendante, assumant sans état d'âme d'être fondu au corps social. L'ambiguïté de la subjectivité s'en trouve assumée plus aisément. Contrairement au Français goguenard vis-à-vis du tourisme en groupe (autocars avec guides munis de drapeaux...), l'Asiatique ne se lancera pas dans la quête tourmentée d'une indépendance de soi. En 1970, les psychanalystes Miura et Okonoghi soutenaient que les Japonais contemporains rejetaient l'individualisme occidental52. Le « soi » du Japonais existe néanmoins, mais plutôt que d'indépendance, celui-ci se préoccupe surtout d'être à la hauteur de ce que le groupe familial ou l'entreprise attend de lui. On peut légitimement s'interroger sur la place et le caractère motivant d'une psychanalyse pour un citoyen japonais, même s'il est indubitable que ce dernier tende à nous rejoindre par une américanisation accélérée. Les travaux d’A. Roland, ayant vécu en Inde ainsi qu’au Japon et traité en Amérique des patients asiatiques, corroborent ces hypothèses : « À l'individu d'Occident centré sur lui-même on peut opposer l'individu d'Orient, immergé dans le groupe familial et social. Il s'avère
G. KLAUS (Université de Zurich), in Courrier International, n ° 355, août 1997. Informations tirées de l'article de Takatsugu SASAKI, in L'Âne, n° 9, Mars-Avril 1983. Cf. aussi P. PONS, « Au Japon, une équivoque fondamentale », in Le Monde Diplomatique, oct. 1989. 51 P. SKRIABINE, « Le complexe d'Ajasé au Japon, ou la constitution d'un mythe kleinien », in Quarto, n° 47, Bulletin de l'École de la Cause Freudienne en Belgique, Mai 1992. 52 T. MUIRA et K. OKONOGHI, « Les psychothérapies en Extrême-Orient », Encyclopédie Médico-chirurgicale, 37820 B80, Psychiatrie 3, 1970.
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problématique, voire contestable d'appliquer le modèle freudien à des contextes non occidentaux53. » Si bien que jusqu'à présent la psychanalyse est à Tokyo davantage une connaissance littéraire et culturelle qu'un traitement de la souffrance psychique. – Dans les sociétés musulmanes, l'emprise de la société et surtout du groupe familial est bien plus importante qu'en Occident. La soumission à l'islam et à ses préceptes renforce et valorise un lien social antagoniste à l’individualisme. Le désir, la sexualité, l’autonomie à l’égard de la famille – particulièrement pour la femme – sont des anti-valeurs, surtout en dehors des liens du mariage. Face à cette configuration, le Pr Moussaoui – psychiatre casablancais formé en France – déplore de façon significative l'absence d'un appareil conceptuel permettant d'adapter les méthodes psychothérapiques et psychanalytiques au terrain arabe54. Pour cet auteur, la dépression au Maghreb exprimerait la tentative avortée d'une individuation, d'une séparation d'avec les multiples réseaux familiaux ; mais aider un individu à s'autonomiser reviendrait simultanément à remettre en cause la structure familiale traditionnelle. Bref, par opposition au guérisseur traditionnel, le « psy » maghrébin moderne serait confronté à un choix éthique difficile, un peu comme un psychothérapeute occidental qui craindrait d'approfondir un travail avec son patient marié pour ne pas provoquer un divorce. En 1989, les analystes arabes ne vivant pas en Occident se comptaient sur les doigts de la main et résidaient principalement dans le Beyrouth chrétien55. Depuis, le très relatif essor de la psychanalyse s’est limité à la naissance d’une société psychanalytique marocaine (2001) et d’une égyptienne (2004) qui se contente de tenir des séminaires, tandis que quelques analystes figureraient dans les rangs des universitaires tunisiens. D'autres concepts, évidents de notre point de vue, s'avèrent tout aussi discutables dans un cadre de références culturelles différentes. Selon Pewzner dans L'homme coupable, le concept de culpabilité, qui est un facteur majeur repéré en Occident dans l'étiologie de la névrose obsessionnelle et de la mélancolie, ne se retrouve pas ailleurs avec la même acuité. Les entités psychopathologiques dépendent dans leur expression, de l'univers culturel dans lequel l'individu a vécu. Dans la sphère culturelle d'Afrique noire et du Maghreb, la responsabilité d'un malheur ou d'une maladie est attribuée aux « intentions
É. PEWZNER, ibid. p. 195. Cf. aussi A. ROLAND, In search of Self in India and Japan. Toward a cross-cultural psychologie, Princeton University Press, 1988. 54 D. MOUSSAOUI a dirigé la rédaction du Manuel de psychiatrie du praticien maghrébin, Paris, Masson, 1987. Il n'y donne hélas pas sa position, ni ne relate les difficultés de sa pratique de psychiatre formé à l'école française, adhérant à la philosophie des lumières et aux droits de l'homme, confronté à la structure et aux valeurs d'une société musulmane où le sexe, la femme et le groupe social tiennent une toute autre place. 55 Cf. M. CHAMOUN, « La forte résistance de la culture arabo-musulmane », Le Monde Dipl., oct. 1989 et La célibataire, n° 8, La psychanalyse et le monde arabe, Éd. EDK, 2004.
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négatives » d’un tiers ou à un mauvais esprit (djinn). L’extériorisation du mal protège de la culpabilité, mais favorise les sentiments de persécution comme Mélanie Klein l’a montré ; ce qui éloigne d’autant d’une psychanalyse qui interroge la part subjective engagée dans ses malheurs et son mal-être. Quelques cliniciens se sont penchés sur les variations culturelles à l’œuvre dans le développement de la sexualité56. Afin de prendre en compte ces différences de perception dans la dimension subjective et les relations intersubjectives, certains proposent à l'usage des migrants extra-occidentaux, un dispositif de psychothérapie spécifique se déroulant dans un cadre groupal57. Cette différence est d’ailleurs à relativiser car parallèlement à un abord scientifique et officiel des maladies mentales, les pratiques de sorcellerie persistent en Europe. Dans Les mots, la mort, les sorts58, J. Favret-Saada a montré que la sorcellerie reste vivace en France, les malheurs en tout genre étant attribués à une personne malfaisante ; l'efficacité symbolique de cette magie y est toujours opérante. Même dans le catholicisme, l’exorcisme reste une pratique en vigueur pour la guérison d’individus supposément possédés par le diable.

Mort et refoulement
Avec le sexe, la mort est une préoccupation fondamentale, dans sa crainte comme dans ses vœux. L’actuelle volonté de faire reculer biologiquement une mort trouvée scandaleuse (échec médical, défaut de surveillance) ou indécente (voir un cadavre) témoigne de notre rejet collectif de la mort. Au-delà du concept freudien de pulsion de mort et dans une autre perspective, l’évocation de la mort en psychanalyse se justifie d’autant plus qu’elle pourrait prendre la relève du sexe dans l'horreur et les mécanismes de refoulement qu'elle engendre59. Peut-être l’homme de demain sera-t-il plus malade de son angoisse face à la mort et à ses désirs morbides que de son être-au-sexe. Après tout, le « jeunisme » et l’ « enfant généralisé » aidés par la médecine sont autant de tentatives d’allonger indéfiniment le chemin vers la mort. Faut-il y voir un lien avec le constat fait par Ariès d’une mort qui s'aseptise et quitte les familles, pour
Sur l'application de la théorie psychanalytique à des cultures africaines traditionnelles, voir notamment : M.-C. et E. ORTIGUES, Œdipe africain, Paris, Plon UGE, 1973. 57 Concernant une tentative d'application de la psychanalyse aux migrants, cf. Tobie NATHAN, La folie des autres, traité d'ethnopsychanalyse clinique, Paris, Dunod, 1986. Mais l'auteur ramène la psychanalyse à une cure chamanique qu’il impose à des migrants réduits à leur supposée culture d’origine, quels que soient leur langue d’usage et leur vécu en France. Sous couvert de psychanalyse, il se contente d’adapter le chamanisme aux consultations hospitalo-universitaires. 58 J. FAVRET-SAADA, Les mots, la mort, les sorts, Paris, Gallimard, 1977. 59 Ibid., p. 285. Ariès se réfère aux travaux de G. GORER, Death, grief and mourning in contemporary Britain, New York, Doubleday, 1965.
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La théorie psychanalytique et l’enfant

être confiée, voire confinée à l'hôpital dans des unités de soins palliatifs. Car si ces unités spécialisées savent effectivement mieux gérer la fin de vie, elles évitent par la même occasion de traumatiser les autres malades et les soignants. Si bien qu'à la diminution des affres du mal moral, du péché et de l'enfer, répond un accroissement des angoisses relatives au corps flétri, à la moins value de son capital-corps et à une mort obscène. Pour les adultes de la modernité – dans les nations économiquement développées du moins – rien ne semble pire que la mort d’un enfant. Cette position se justifie d'une certaine idée de l'enfant : il est « innocent » et sans défense, et d'autre part son capital de vie étant plus grand, on se convainc que sa disparition constituerait une plus grande injustice. Alors que comme on l’a vu, le concept d'enfant a commencé à occuper son rang social spécifique vers le XIIIe siècle, c'est seulement trois siècles après que son décès prend toute son importance, pour devenir à partir de la période romantique du XIXe, une tragédie traumatique60 ; « un seul être vous manque et tout est dépeuplé » écrivait Lamartine. Les adultes, amnésiques de leurs préoccupations infantiles, veulent croire que leurs petits – même catalogués sains – ne sont pas préoccupés, voire travaillés par la mort. Pour se persuader de la place prise par la mort dans son univers, il suffit d'être attentif aux fréquents cauchemars de l’enfant, de l’écouter dans son questionnement sur les générations, sur ses « bobos » et sur sa peur de grandir qui le rapproche de la fin. Une fillette de trois ans et demi indemne de toute pathologie justifiait ainsi cette peur : « mais pa(r)ce qu'après je vas morir ! » Effectivement, l’enfant ne doit-il pas mourir comme tel pour renaître adulte ? L’hyperactivité, symptôme infantile maintenant si répandu dans le monde occidental, serait selon J. Bergès, « un système pour ne pas dormir, pour ne pas mourir […] tant qu’il bouge, il n’est pas mort61. » Certes, les petits imaginent souvent que l’on revient de la mort après quelques instants, mais ce passage qui fait peur est le même pour tous. Dire que la mort est structurellement présente dans la pensée de tout individu petit ou grand ne signifie pas que cette préoccupation ne soit pas exacerbée par les stimulations d’une agressivité morbide imbibant notre culture. À peine les parents sont-ils gênés par la violence et la mort véhiculées par les jeux vidéo que les enfants leur réclament dès le plus jeune âge ! Mais la crainte des adultes est palpable et parfois avivée par les faits divers d’enfants jouant les Terminator avec de véritables armes à feu, souvent celles des parents. Au-delà de la spécificité de chaque cas, ces précoces meurtriers sont des produits de notre société où la violence et la mort sont partout : médias, fictions et jeux, ainsi que dans les banlieues ghettoïsées. Mais plutôt qu’un effet de suggestion ou une misère sociale trop vite invoquée, peut-être les vecteurs de cette violence
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Cf. P. ARIÈS, L'homme devant la mort, Paris, vol. II, Le Seuil, 1977, p. 291-292. J. BERGÈS, Le corps dans la neurologie et dans la psychanalyse, p. 92 et 99.

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mortifère incomberaient-ils davantage à la surprotection des enfants, à la carence de cadrage symbolique en famille, à la déshumanisation des relations sociales et à l’agressivité refoulée de l’adulte qui s’interdit ou se voit interdire la moindre violence avec sa progéniture.

Rejet du sens et reflux de la psychanalyse
Corrélativement à l’exorcisme de la mort dans nos sociétés avancées, la remédicalisation des maladies mentales traduit un recul de la recherche de sens et de la place faite à la parole, au profit d’une réponse comportementale et médicamenteuse. L’ère n’est plus à l’introspection mais aux thérapies brèves, avec une recherche de rentabilité à court terme que nos bureaucrates arpenteurs de l’économie de marché appellent l’efficacité. L’individu centré sur une maximisation de ses plaisirs personnels serait a priori plus tenté de s’astreindre aux défis les plus divers ou de prendre un cocktail d’antidépresseurs ou d’anxiolytiques qu’à s’engager dans l’expérience existentielle d’une psychanalyse. La psychanalyse n’a plus le vent en poupe parce que le symptôme – ressort de la cure – n’est pas son dernier mot. Elle est inadaptable à l’informatisation des conduites et à la temporalité des évaluations comportementalistes ou du rapport qualité/prix. Amenant de pénibles remises en cause individuelles, elle aggrave son cas en ne rapportant rien aux laboratoires pharmaceutiques. Le reflux de la place faite à la singularité et au désir se traduit par une technicisation des problématiques subjectives, avec des cases à cocher sur les nouveaux manuels de psychiatrie et les grilles d’évaluation. L’un des motifs du succès de ces classifications tient au fait que la médicalisation des conduites protège ceux qui en sont l’objet de toute gêne ou remise en cause : l’appellation « trouble dissociatif » est plus honorable que celle d’ « hystérie », de même que pour des parents, le très sérieux « trouble oppositionnel avec provocation » est préférable au constat gênant d’avoir un enfant mal élevé et sans limite. Comme la psychanalyse apporte la mauvaise nouvelle d’une nature humaine foncièrement égoïste et agressive, pour souligner par surcroît le malaise dans la civilisation, les pouvoirs politiques et publics s’en détournent d’autant. Fascinés par le modèle nord-américain, ils privilégient dans le domaine de la santé les prises en charge des professionnels leur offrant une vision plus optimiste laissant croire à des solutions techniques rapides et économiques. Les évaluateurs de l’efficacité des méthodes psychothérapeutiques étant issus des rangs des cognitivo-comportementalistes et des adeptes des manuels de psychiatrie construits sur leur schéma de pensée, la psychanalyse est toujours

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La théorie psychanalytique et l’enfant

désignée perdante. L’INSERM62 fait ainsi, au nom de la science, l’économie d’une compréhension de la dynamique inconsciente en proposant une prévention de la délinquance basée sur un dépistage comportemental dès l’âge de trois ans et en s’intéressant à l’amplitude de l’onde cérébrale P300 supposément réduite chez les adolescents présentant des « troubles des conduites ». Le fantasme gouvernemental de protéger le citoyen contre lui-même amène à légiférer sur les psychothérapies et la psychanalyse, contraignant cette dernière à se replier sur les seules écoles de psychanalyse. La psychanalyse risque fort de s’appauvrir, puisque ce dispositif enlèvera toute autonomie de pensée aux candidats analystes obligés de passer par les fourches caudines de la formation standardisée des écoles, sans échappatoire face aux enjeux de pouvoir et aux combines institutionnelles. Elle est aussi en passe d’être exclue des universités (psychiatrie et psychologie) par un pouvoir politique volontiers dupe des croyances scientistes nord-américaines adoptées par l’OMS. On se consolera en remarquant que certains pédopsychiatres universitaires, cramponnés au label de psychanalyste, avaient déjà « médico-psychologisé » la psychanalyse en la réduisant à des techniques médico-psychologiques de prévention et d’évaluation du développement. Enfin, les analystes qui meublent leur ennui et flattent les tendances exhibitionnistes de leur ego comme amuseurs ou experts aux émissions radiotélévisées participent activement à la gadgétisation de leur discipline ! La psychanalyse navigue ainsi entre le Charybde d’un bavardage politicomédiatique confiné à la rubrique littéraire des journaux et le Scylla de la déliquescence interne des fils fatigués de Freud et Lacan. Pour autant, la psychanalyse ne devrait pas disparaître, parce que nul gadget, médicament ou traitement cognitivo-comportemental ne supprimera la douleur d’exister ni les causes de la dépression. La psychanalyse n’a certes pas réponse à tout, mais du moins aide-t-elle l’individu à affronter ses angoisses, en le menant au plus loin de sa division subjective révélée par ses symptômes. Entre le matérialisme marchand du capitalisme et un monde virtuel déshumanisé, l’analyse reste un refuge à l’être parlant. Sa survie reste nécessaire pour donner sa chance à la dimension du « dire » du sujet de l’inconscient. Elle offre un lieu et un temps à ceux qui – quelle que soit la part d’organicité dans la singularité de leur mal-être – souffrent jusqu’à la folie, car « l'être de l'homme, non seulement ne peut être compris sans la folie, mais il ne serait pas l'être de l'homme s'il ne portait en lui sa folie comme la limite de sa liberté63. »

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INSERM, L’expertise du trouble des conduites chez l’enfant et l’adolescent, sept. 2005. J. LACAN, Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 176.

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2 Inconscient, langage et subjectivité

Il faut des mots, des images et un corps, pour que s'élève une voix humaine, plus une quatrième dimension : il faut la raison de vivre. P. LEGENDRE, La fabrique de l'homme occidental

Le concept de subjectivité
C'est un concept difficile à définir qui est employé tant par les philosophes et les analystes que par les psychologues. Jean-Luc Nancy considère le sujet subjectum comme étant à l’origine, sa propre supposition, une invention occidentale à paternités multiples allant de l’antique Euripide à Saint Augustin, en passant par Descartes, Leibnitz et Hegel1. Dans le champ psychanalytique, nous définirons la subjectivité comme la position de l'être parlant confronté au désir de l'Autre. Le sujet n’est pas visible ni palpable, mais se déduit de l’écoute d’un individu, rejoignant ainsi l’idée philosophique d’un sujet supposé. Les formations de l’inconscient, c’est-à-dire les ratages de l’individu (répétition d’échec, actes manqués, lapsus, symptômes psychogènes) témoignent de l’existence d’une entité désirante qui réussit à s’imposer à l’insu de la volonté du premier. Nous verrons que le sujet n'est pas « un », mais qu'il est structurellement divisé, clivé dans ses expériences avec lui-même (son corps, son psychisme) et avec les autres (famille, partenaire, groupe).
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J.-L. NANCY, « Un sujet ? », in Homme et sujet. La subjectivité en question dans les sciences humaines, Paris, L’Harmattan, 1992.

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« Je est un autre »
Cette affirmation de Rimbaud est le corollaire du fait que dès que nous parlons, s'instaure une division subjective. Quand je parle, je vois et j'entends ma parole m'échapper ; ceci à plusieurs titres : – Je peux ne pas me reconnaître dans ce que je viens de dire, soit que je mente, soit que je n'aie pas réussi à formuler ma pensée sans la trahir. Le seul fait de m'entendre (ou de me relire) peut m'occasionner un sentiment d'étrangeté, d'inquiétante familiarité (Unheimlichkeit de Freud). À certains moments, le locuteur s'écoute parler en pensant : « Qu'est-ce que je raconte là ? » Entendre sa voix au magnétophone ou se voir en vidéo provoque un malaise dû à la conscience du décalage entre son image identitaire et celle qui est renvoyée par l'autre (écho, image spéculaire). On s'entend différemment du dedans et de l'extérieur. Ce mal-être résulte d'une prise de conscience de la différence entre le « je » qui énonce (sujet de l'énonciation) et le « je » évoqué dans l'énoncé du locuteur (sujet de l'énoncé2). D'où la réécriture lacanienne du cogito cartésien : « Je pense où je ne suis pas, donc je suis où je ne pense pas3. » – Mes paroles sont toujours plus ou moins bien interprétées, parfois trop bien s'il s'agit d'un lapsus. L'interprétation qui m'est renvoyée par l'autre ne me satisfait pas ; là aussi, une interprétation peut provoquer chez le locuteur un sentiment d'étrangeté face à sa propre parole. Mes paroles véhiculent ma subjectivité ; parler implique des risques puisque cela amène à passer au moulinet de l'interprétation de mon interlocuteur (ou lecteur). Les timides l'ont bien compris quand ils se taisent en groupe. Peut-être certains mutismes autistiques renvoientils au refus panique d'en passer par l'Autre. Parler, c'est accepter le clivage, c'est assumer le fait que la signification de mes paroles m'échappe : elles trahissent ce que je veux cacher et elles seront comprises autrement à travers le filtre de la subjectivité de mon interlocuteur. En prenant le risque de parler, le locuteur assume déjà une limite et une perte, ce qui témoigne d'une entrée minimale dans le champ de la castration ; Lacan le formule ainsi : « un sujet, de par ses rapports au signifiant, est un sujet troué4. » – Si je mens, en disant ce que je ne pense pas, où résidera ma subjectivité ? Nous pourrions penser que la subjectivité est du côté de la vérité cachée, mais la psychanalyse révèle que le menteur en dit plus sur lui-même en mentant que s'il disait ce qu'il croit être la vérité. En psychanalyse, la question du mensonge est le plus souvent secondaire puisque l’on s’intéresse aux histoires « pas vraies » ou
R. JAKOBSON évoque le sujet comme « symbole-index » dans ses Essais de linguistique générale, Paris, Minuit, 1963, p. 178-179. Cf. aussi J. LACAN, Écrits, p. 664 et 800. 3 J. LACAN, ibid., p. 517. 4 J. LACAN, Le Séminaire, Livre XI, Paris, Le Seuil, 1973, p. 167.
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dites « pour de semblant », plutôt que d'en rester à l’ici et maintenant, à la recherche d'une authenticité historique des dires du sujet. Ma subjectivité se diffracte à travers mes paroles, qu'elles soient vécues comme mensonge ou vérité. Selon l'aphorisme traduttore, traditore, « je » ment toujours un peu et ce faisant, « je » dit paradoxalement une vérité du et sur le sujet parlant5. Lacan avance ainsi que la vérité ne peut se dire « toute », mais seulement sous forme de « mi-dire » : « La dire toute, c'est impossible, matériellement : les mots y manquent6. » Dans son article sur la dénégation, Freud a développé son point de vue sur ce qu'on pourrait appeler le mensonge inconscient : « La façon dont nos patients présentent, au cours du travail analytique, leurs idées incidentes nous donne l'occasion de quelques observations intéressantes. "Vous allez maintenant penser que je vais dire quelque chose d'offensant, mais je n'ai pas effectivement cette intention". Nous comprenons que c'est le renvoi par projection, d'une idée incidente qui vient juste d'émerger. Ou bien "vous demandez qui peut être cette personne dans le rêve. Ma mère, ce n'est pas elle". Nous rectifions : donc c'est sa mère7. »

La division subjective dans mon image
Ma présence physique, ma parole, ma voix constituent mon image face aux autres et témoignent pour une part, de mon individualité. Mais personne n'est maître d’une image renvoyée par le regard de l'autre. Je peux m'y reconnaître partiellement ou pas du tout, et souffrir du décalage entre une image idéale que je voudrais me donner, une image de moi que je ressens comme authentique et encore une image que les autres ont de moi qui me paraît inexacte ou injuste (Winnicott développe dans cet esprit le concept de faux-self). Le nourrisson est lui-même déjà dépendant regard de l'Autre parental, d'où les sourires, les mimiques et les clowneries qu'il fait pour être reconnu et apprécié. Prenons le cas d'un sujet évoluant au sein d'un groupe. Entrer dans un groupe revient à participer à une identification des membres entre eux par un trait commun. Un trait d'union identificatoire relie les membres entre eux : objectif du groupe, situation professionnelle de collègues qui se retrouvent, opinions partagées d'un groupe politique, d'une foule embrigadée par un leader, supporters d’un club, etc. Ce trait partagé leur confère une identité commune en même temps qu'il les distingue des non-membres. Le regroupement crée une distinction entre un « dedans » groupal (« il est des nôtres ! ») et un « dehors », l'étranger au groupe.

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Sur le mensonge, cf. J. LACAN, ibid., p. 127-130. J. LACAN, « Télévision », in Autres écrits, Paris, Le Seuil, 2001. 7 S. FREUD, Résultats, idées, problèmes, vol. II, Paris, PUF, 1985, p. 135.

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À partir de ce mécanisme se déroulent des conflits entre supporters de clubs de football rivaux ou entre groupes ethniques centrés sur leurs différences. Le groupe protège puisqu'il fait frontière et donne une assise identitaire ; mais ceci de façon illusoire, puisque au-delà de la fusion dans l'effusion, de l'émotion jouissive à faire collectivement corps, par tous les autres traits qui le caractérisent, le sujet reste différent des autres membres. Lorsqu'un sujet s'oublie dans le groupe, il perd son sens éthique pour jouir d'un antagonisme avec « ceux qui n’en sont pas ». Tout cela n'est « pas très catholique » exprime une inquiétude teintée d'hostilité envers celui qui ne partage pas les traits identitaires du groupe. Si j'émerge de cette jouissance fusionnelle et des retrouvailles groupales qui me confèrent une sentiment de puissance, dès l'instant où je commence à réfléchir au sein du groupe et à ce qui m'en distingue, se crée une distance entre moi et les autres membres, mais aussi entre moi tel que je suis dans le groupe et en dehors. Un clivage subjectif s’opère puisqu’il y a au moins deux images de moi. Celui par qui arrive la désillusion condense sur sa personne l'agressivité groupale ; ne partageant pas le trait identitaire qui spécifie le groupe, il le paiera parfois fort cher8.

L'existence de l'inconscient, autre fracture du sujet
Si l'inconscient existe, le sujet cartésien n'est plus maître à bord puisqu'il ne sait pas ce qu'il dit. C'est même ce qu'on va chercher en analyse : le dit qui échappe à notre dire, notamment à travers la signification inconsciente des symptômes qui affectent le sujet. Ce qui amène les analystes à poser que le sujet, c'est le sujet de l'inconscient : « Le sujet en psychanalyse, est le sujet du désir que Freud a découvert dans l'inconscient. Ce sujet du désir est un effet de l'immersion du petit d'homme dans le langage. Il faut donc le distinguer tant de l'individu biologique que du sujet de la compréhension. Ce n'est pas non plus le moi freudien (opposé au ça et au surmoi). Ce n'est pas non plus le je de la grammaire. Effet du langage, il n'en est pas un élément [un nom propre ne signifie généralement rien, ni un pronom personnel qui peut désigner n'importe quel locuteur] : il « ex-siste » (se tient hors) au prix d'une perte, la castration9.» Le sujet est étranger à sa propre parole, voire à ses actes (pas seulement ses actes manqués), et la psychanalyse vient moins réconcilier le sujet avec sa part inconsciente que l'aider à y faire face, à ne pas y être sourd et à vivre avec cette incomplétude.

Philippe Claudel illustre cette réalité terrifiante à travers la figure sacrificielle de l’Anderer (l’Autre) dans Le rapport de Brodeck, Paris, Stock, 2007. C’est au principe du lynchage et du pogrom. 9 R. CHEMAMA, Dictionnaire de psychanalyse, Paris, Larousse, 1993.

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Le clivage du sujet face à son corps
C'est l'érotisation de l’organisme par l’Autre qui lui confère son statut de corps. L'homme moderne s'interroge sur les multiples décalages entre sa représentation de lui-même et l’image que les autres se font de lui, entre son image et l’image qu’il tente de donner de lui, entre son ressenti et ce qu’il laisse voir ou entendre, entre son psychisme et son corps. Suis-je mon corps ? Quel est le statut de mon être par rapport au corps ? En quoi ma subjectivité gîte-t-elle dans mon corps ? Les hystériques exacerbent ces questions par leurs symptômes, tandis que des psychotiques peuvent se plaindre de la sensation de voir leur corps partir en morceaux, leurs organes se volatiliser ou obéir contre leur gré à une volonté extérieure comme dans Le Horla de Maupassant10. La subjectivité ne se palpe pas ; elle est incarnée par le corps et désignée par un nom, ce qui légitime l'interrogation sur l'existence d'un « hors-là ». Au-delà de ces pathologies extrêmes, le corps reste opaque : effrayant s'il est vu ou imaginé ouvert, mystérieux dans son fonctionnement, déprimant quand par ses maladies, il lui échappe douloureusement. Le corps inquiète aussi lorsqu’il ne répond pas à la volonté du sujet conscient : érection intempestive, première éjaculation, violents émois amoureux, angoisse qui « prend aux tripes », rougeur qui le trahit… L’être homme ou femme amène un clivage subjectif supplémentaire. Le corps est morcelé par le regard de l’autre qui le découpe en zones d'intérêt (seins, fesses, mains, lèvres, yeux…) et amène son propriétaire à se questionner hystériquement : « M'aime-t-il seulement pour mon corps ? », « Que suis-je pour lui ? ». D'autres ou les mêmes tentent de se constituer narcissiquement une identité à partir de leur corps, dans une mise en scène séductrice.

Le fondement logique de la subjectivité selon Jacques Lacan
Le sujet et l'Autre
Un sujet étant pour Lacan le sujet de l'inconscient, c'est-à-dire du désir, il se distingue comme on l’a vu du concept social d' « individu11 ». Pourtant c'est par sa bouche d'individu que le sujet parle, revendique un « je » et chiffre sa parole à qui peut/veut l'entendre. L'analyste s'adresse au sujet du désir à travers, par delà
G. DE MAUPASSANT, Le Horla, Paris, Albin Michel, 1979. « Freud [...] montre précisément que le sujet ne se confond pas avec l'individu. [...] Le sujet est décentré par rapport à l'individu, c'est ce que veut dire "Je est un autre" », J. LACAN, Le Séminaire, livre II, Paris, Le Seuil, 1978, p. 17.
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l'individu (personne sociale) qui lui parle. Le néologisme lacanien : « le sujet exsiste12» exprime le décentrement du sujet par rapport à lui-même et sa dépendance d'avec l'Autre. On définit le concept lacanien d'Autre (« grand Autre ») en opposition à l’autre (« petit autre ») représentant les projections imaginaires opérées par le sujet sur son interlocuteur). L'Autre est dans ses acceptions principales13 : – Son inconscient qui le mène dans ses rêves comme dans ce qui sera son destin (à son insu puisque par définition il l'ignore). L'Autre est aussi « le lieu de cette mémoire qu'il [Freud] a découverte sous le nom d'inconscient, mémoire qu'il considère comme l'objet d'une question restée ouverte en tant qu'elle conditionne l'indestructibilité de certains désirs14 » ; – Son interlocuteur, qui interprétant ses dires, le renvoie à son désir ; – Le langage qui structure l'inconscient à partir des processus primaires. L'Autre est en effet le langage qui nous vient du dehors par apprentissage et que Lacan nomme « lieu du signifiant15 » ou « lieu du trésor des signifiants16 ». Ces signifiants sont enregistrés et thésaurisés par l'enfant ; ils sont mémorisés selon les lois du langage (syntaxe, règles de substitution d'un signifiant par un autre), dans un registre personnel (associations singulières d'un signifiant à d'autres, affects liés à certaines représentations). Le style est une signature du sujet, « l'homme même17 ». La richesse du concept d'Autre tient au fait que l'inconscient n'est plus conçu comme une cave ou un sac caché en profondeur, mais comme l'autre face de notre discours, située à fleur de peau, qui se révèle partiellement et incidemment lors d'une rencontre, d'une réponse de l'interlocuteur, même en dehors d'une psychanalyse. Parler, c’est altériser sa parole, au sens où elle nous devient aussi étrangère que l’Autre : « l’autre scène » (eine andere Schauplatz) disait Freud18. Ce qui permet à Lacan d’avancer que « l’inconscient, c’est le discours de l’Autre19 ». Dans cette conception, l’Autre pour un sujet est aussi bien son propre inconscient que l’interlocuteur qui par sa réponse lui fait prendre conscience de
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J. LACAN, Écrits, p. 11. Dans sa dernière acception de l'Autre, Lacan distingue en 1973, la jouissance phallique de la jouissance de l'Autre (hors langage, hors castration). Les femmes échappant partiellement à la castration du fait d'une absence de signifiant fondateur de la féminité dans l'inconscient, devraient atteindre en plus de la jouissance phallique masculine, à une jouissance non phallique, un peu comme un psychotique délirant échappant à la castration symbolique est pris dans une jouissance transsexuelle. Dans Que veut une femme ? (Paris, Navarin, 1986) Serge André évoque une jouissance « parasexuelle » de la femme. 14 Ibid., p. 575. 15 J. LACAN, ibid., p. 813. 16 Ibid., p. 806. 17 Ibid., p. 9. 18 S. FREUD, L’interprétation des rêves, Paris, PUF, 1967, p. 455. 19 J. LACAN, ibid., p. 549.

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