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La Trahison des clercs

De
330 pages

Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Julien Benda. Toujours d'actualité à l'heure des intellectuels-journalistes spécialistes de la désinformation, de la manipulation d'opinion, de la propagande et de la ruine de la pensée, "La Trahison des clercs" est un réquisitoire contre l'emprise des passions politiques au détriment de la raison et contre une tendance de la culture à devenir une "culture des égoïsmes". Benda y accuse les intellectuels d'avoir trahi la cause de l'esprit en cédant aux attraits de l'engagement politique. C'est aussi un diagnostic des dangers que courent les démocraties modernes qui s'achève par un cri d'alarme: un monde qui renonce à toute référence et à tout contrôle éthiques court à sa perte, non seulement morale mais aussi matérielle, car c'est un monde livré à toutes sortes de conflits: de nation, de race, de religion, de classe et de groupe. Cependant, Benda ne bannit pas la passion de l'univers du clerc. Il lui réserve la passion de l'idée et la passion de la connaissance, il lui réserve aussi la passion de la justice et de la démocratie. Sa critique de la violence ne se confond jamais avec l'abstentionnisme et le pacifisme. Au contraire, les valeurs dont il proclame le caractère étemel et absolu l'autorisent à chaque fois à choisir, à distinguer -- du point de vue moral mais en se situant sur le terrain politique -- entre la cause juste et la violation du droit.


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JULIEN BENDA
La Trahison des clercs
La République des Lettres
Le monde souffre du manque de foi
en une vérité transcendante.
RENOUVIER.
PRÉFACE DE JULIEN BENDA À L’ÉDITION DE 1946
Depuis vingt ans qu’a paru l’ouvrage que je réédite aujourd’hui, la thèse que j’y
soutenais — à savoir que les hommes dont la fonctio n est de défendre les valeurs
éternelles et désintéressées, comme la justice et l a raison, et que j’appelle les
clercs, ont trahi cette fonction au profit d’intérê ts pratiques — m’apparaît, comme à
maintes des personnes qui me demandent cette réimpression, n’avoir rien perdu de
sa vérité, bien au contraire. Toutefois l’objet au profit duquel les clercs
consommaient alors leur trahison avait été surtout la nation ; éminemment, en
France, avec Barrès et Maurras. Aujourd’hui c’est p our de tout autres mobiles qu’ils
s’y livrent, l’ayant même fait en France — avec la « collaboration » — en trahissant
expressément leur patrie. C’est cette nouvelle form e du phénomène dont je
voudrais marquer les principaux aspects.
A — Les clercs trahissent leur fonction au nom de
l’"ordre". — Signification de leur antidémocratisme.
L’un est leur mobilisationau nom de l’ordre, laquelle s’est traduite chez les
clercs français par leurs assauts, redoublés depuis vingt ans, contre la démocratie,
celle-ci étant posée par eux comme l’emblème du dés ordre. C’est leur surrection du
6 Février, leur applaudissement aux fascismes musso linien et hitlérien en tant
qu’incarnations de l’antidémocratisme, au franquism e espagnol pour la même
raison, leur opposition, dans l’affaire de Munich, à une résistance de leur nation aux
provocations allemandes en tant qu’elle eût risqué d’y amener une consolidation du
régime(1); l’aveu que mieux valait la défaite de la France que le maintien du
système abhorré(2); l’espoir mal dissimulé, dès le début de la guerre, qu’une
victoire hitlérienne en amènerait la destruction ; l’explosion de joie quand elle
l’apporte (la « divine surprise » de Maurras) ; enfin la campagne contre la
démocratie au nom de l’ordre, plus vivace présentem ent que jamais, encore que
plus ou moins franche, chez tout un monde d’entre e ux. (VoirL’Epoque, L’Aurore,
Paroles Françaises.)
Une telle posture constitue une apostasie flagrante aux valeurs cléricales,
attendu que la démocratie consiste par ses principe s — mais c’est dans ses
principes que la visent ses assaillants ici en caus e, et non, comme certains le
content, dans une mauvaise application(3)— en une affirmation catégorique de
ces valeurs, notamment par son respect de la justic e, de la personne, de la vérité.
Tout esprit libre reconnaîtra que l’idéal politique inscrit dans la Déclaration des
Droits de l’Homme ou la Déclaration américaine de 1 776 présente éminemment un
idéal de clerc. Il est d’ailleurs indéniable que la démocratie, précisément par son
octroi de la liberté individuelle, implique un élém ent de désordre. « Quand dans un
Etat, dit Montesquieu, vous ne percevez le bruit d’ aucun conflit, vous pouvez être
sûr que la liberté n’y est pas. » Et encore : « Un gouvernement libre, c’est-à-dire
toujours agité(4)nt parce que tel,. » Au contraire, l’Etat doué d’"ordre », préciséme
n’accorde pas de droits à l’individu, si ce n’est, au plus, à celui d’une certaine
classe. Il ne conçoit que des hommes qui commandent et d’autres qui obéissent.
Son idéal est d’être fort, aucunement juste. « Je n ’ai qu’une ambition, proclamait le
dispensateur romain de l’ordre dans une devise insc rite sur tous ses édifices
publics : rendre mon peuple fort, prospère, grand e t libre(5). » De justice, pas un
souffle. Aussi bien l’ordre veut-il que, contre tou te justice, les classes sociales
soient fixes. Si ceux d’en bas peuvent passer en ha ut, l’Etat est voué au désordre.
C’est le dogme de l’"immutabilité des classes », ch er au monde maurrassien et
prêché sous teinte scientifique par le docteur Alex is Carrel, promulguant dans
l’Homme cet inconnuque le prolétaire est condamné à son statutper æternumen
raison d’une sous-alimentation séculaire dont l’effet est irrémédiable. Ajoutons que
l’Etat doué d’ordre n’a que faire de la vérité. On ne trouvera pas une ligne à l’appui
de cette valeur chez aucun de ses légistes, ni chez de Maistre, ni chez Bonald, ni
chez Bourget, ni chez leurs hoirs de l’heure présen te. Une de ses nécessités vitales
est, au contraire, de s’opposer à l’éclairement des esprits, au développement du
sens critique, de forcer les hommes à penser « coll ectivement », c’est-à-dire à ne
pas penser, selon l’expression du gouvernement de V ichy, resté modèle pour maint
de nos clercs. « Il ne convient pas, promulguait l’ archonte deMein Kampf, de
surcharger les jeunes cerveaux d’un bagage inutile. » En raison de quoi l’examen
de gymnastique comptait chez lui pour cinquante pou r cent des points requis au
baccalauréat et un jeune Allemand ne pouvait passer de troisième en quatrième s’il
n’était capable de nager sans arrêt pendant trois q uarts d’heure(6). Dans le même
esprit le ministre de l’Education nationale de Vich y, Abel Bonnard, regretté de maint
de nos hommes d’ordre, prescrivait(7)qu’on enseignât peu de chose aux enfants et
qu’on tînt compte, dans les notes que leur donnaien t les maîtres, de leurs
dispositions musculaires au moins autant que des in tellectuelles. Les penseurs d’
Action françaiseprétendent, eux, honorer par-dessus tout l’intelli gence, mais
entendent qu’elle reste toujours dans les limites d e l’ordre social(8). Au reste, que
l’idée d’ordre soit liée à l’idée de violence, c’es t ce que les hommes semblent
d’instinct avoir compris. Je trouve éloquent qu’ils aient fait des statues de la Justice,
de la Liberté, de la Science, de l’Art, de la Charité, de la Paix, jamais de statue de
l’Ordre. De même ont-ils peu de sympathie pour le « maintien de l’ordre », mot qui
leur représente des charges de cavalerie, des balle s tirées sur des gens sans
défense, des cadavres de femmes et d’enfants. Tout le monde sent le tragique de
cette information : « L’ordre est rétabli. »
L’ordre est une valeur essentiellement pratique. Le clerc qui la vénère trahit
strictement sa fonction.
L’idée d’ordre est liée à l’idée de guerre, à l’idé e de misère du peuple. Les
clercs et la Société des Nations.
L’Etat doué d’ordre, ai-je dit, montre par là qu’il se veut fort, aucunement juste.
Ajoutons qu’il est exigé par le fait de guerre. D’o ù il suit que ceux qui appellent un
tel Etat ne cessent de s’écrier que l’Etat est mena cé. C’est ainsi que, pendant
quarante ans,L’Action françaiseclama : « L’ennemi est à nos portes ; l’heure est à
l’obéissance, non aux réformes sociales », que l’au tocratisme allemand n’arrêtait
pas de brandir « l’encerclement » du Reich. Pour la même raison, tous les miliciens
de l’ordre ont été hostiles à la Société des Nation s en tant qu’organisme tendant à
supprimer la guerre. Leur mobile n’était nullement le goût de la guerre, la
perspective de voir tuer leurs enfants ou centupler leurs charges étant dénuée pour
eux de tout attrait ; il était de conserver toujours vivace aux yeux du peuple le
spectre de la guerre, de manière à le maintenir dan s l’obéissance. Leur pensée
pouvait se formuler : « Le peuple ne craint plus Di eu, il faut qu’il craigne la guerre.
S’il ne craint plus rien, on ne peut plus le tenir et c’est la mort de l’ordre. »
Plus généralement, l’épouvantail des hommes d’ordre est la prétention moderne
du peuple au bonheur, l’espoir de la disparition de la guerre n’en étant qu’un aspect.
En quoi ils trouvent un fort appui dans l’instituti on catholique en tant que, pour des
raisons théologiques, celle-ci condamne chez l’homm e l’espérance d’être heureux
en ce bas monde. Il est toutefois curieux de voir q ue l’Eglise accentue vivement
cette condamnation depuis l’avènement de la démocra tie (à laquelle elle reproche
en particulier d’ignorer le dogme du péché originel(9)). On citerait en ce sens des
textes catholiques dont on trouverait difficilement l’équivalent avant cette date. On
ne saurait nier, par exemple, que l’attitude de Jos eph de Maistre, proclamant que la
guerre est voulue par Dieu, qu’en conséquence la re cherche de la paix est impie,
n’eût jamais été prise par Bossuet ou Fénelon, mais qu’elle est intimement liée à
l’apparition de la démocratie, c’est-à-dire à la prétention des peuples d’être
heureux ; prétention qui, selon de Maistre, les mèn e à l’insubordination(10).
Napoléon disait : « La misère est l’école du bon so ldat. » Certains partis sociaux
diraient volontiers qu’elle est l’école du bon cito yen.
L’opposition de la plupart des clercs français à la Société des Nations est une
des choses qui confondent l’historien quand il song e au soutien qu’eussent porté à
une institution de ce genre les Rabelais, les Monta igne, les Fénelon, les
Malebranche, les Montesquieu, les Diderot, les Voltaire, les Michelet, les Renan.
Rien ne montre mieux la cassure qui s’est produite il y a cinquante ans dans la
tradition de leur corporation. Une des principales causes en est la terreur qui s’est
emparée de la bourgeoisie, dont ils se sont en si g rande part faits les champions,
devant les progrès de l’esprit de liberté.
L’Etat doué d’ordre est, rappelons-nous, exigé par la guerre. On peut dire que,
réciproquement, il l’appelle. Un Etat qui ne sait q ue l’ordre est une sorte d’État sous
les armes, où la guerre est en puissance jusqu’au j our qu’elle éclate comme
nécessairement. C’est ce qu’on a vu avec l’Italie fasciste et le Reich hitlérien.
L’affinité entre l’ordre et la guerre est à sens do uble.
Une équivoque de l’antidémocrate. Réfutation d’un m ot de Péguy.
Les clercs ici en cause protestent volontiers qu’il s ne s’en prennent qu’à la
démocratie « véreuse », telle qu’elle s’est montrée plusieurs fois au cours de ce
dernier demi-siècle, mais sont acquis à une démocra tie « propre et honnête ». Il
n’en est rien, attendu que la démocratie la plus pu re constitue, par son principe
d’égalité civique, la négation formelle d’une socié té hiérarchisée telle qu’ils la
veulent. Aussi les a-t-on vus pousser leur charge c ontre la démocratie irréprochable
d’un Brisson ou d’un Carnot non moins que contre ce lle du Panama ou de Stavisky.
D’ailleurs leurs grands prêtres, depuis de Maistre jusqu’à Maurras, n’ont jamais
caché qu’ils condamnaient la démocratie dans ses principes, quelle que fût sa
conduite au réel. A ce propos, il convient de révis er un mot qui a fait fortune, en
raison de son simplisme, selon quoi toutes les doct rines sont belles dans leur
mystique et laides dans leur politique(11). J’accorde que la doctrine démocratique,
hautement morale dans sa mystique, l’est plus souve nt fort peu dans sa politique ;
mais je tiens que la doctrine de l’ordre, qui ne l’ est pas dans sa politique, ne l’est
pas davantage dans la mystique. La première est bel le dans sa mystique et laide
dans sa politique ; la seconde est laide dans l’une et l’autre.
L’ordre, valeur « esthétique".
L’ordre, ai-je dit, est une valeur pratique. Certains de ses desservants
protesteront vivement, déclarant qu’ils l’adoptent, au contraire, comme valeur
désintéressée, au nom de l’esthétique. Et, en effet, l’Etat doué d’ordre, dont la
monarchie absolue est le modèle, leur apparaît comm e une cathédrale, dont toutes
les parties se subordonnent entre elles jusqu’à un thème suprême qui les gouverne
toutes. Cette conception implique chez ses adeptes l’acceptation que des milliers
d’humains croupissent éternellement dans l’ergastul e pour que l’ensemble offre à
ces raffinés une vue qui flatte leurs sens. Elle prouve une fois de plus combien le
sentiment esthétique, ou la prétention qu’on en a, peut divorcer, comme il s’en
vante volontiers, d’avec tout sens moral(12). La démocratie repose d’ailleurs sur
une idée fort propre à intéresser une sensibilité e sthétique : l’idée d’équilibre, mais
qui, infiniment plus complexe que l’idée d’ordre, n e saurait émouvoir qu’une
humanité incomparablement plus évoluée(13).
Une équivoque sur l’idée d’ordre.
L’idée d’ordre est couramment l’objet d’une équivo que dont usent, non pas
seulement ceux qui l’exploitent, mais que paraissen t admettre d’honnêtes esprits en
toute bonne foi. L’un de ceux-ci(14)nous parle de l’ordre, idée à nous léguée, dit-il,
par les Grecs, et ajoute, non sans quelque justesse , que l’ordre est une règle alors
que la justice est une passion. Rappelons que l’idé e d’ordre, telle que l’ont conçue
les fils d’Homère, est l’idée de l’harmonie de l’un ivers, surtout de l’univers inanimé,
l’idée decosmos, demonde, ce mot signifiant l’ordonnépar opposition à l’
immondeez les philosophes. Le rôle suprême de la divinité et son honneur, ch
helléniques, était, non pas d’avoir créé l’univers, mais d’y avoir introduit de l’ordre,
c’est-à-dire de l’intelligibilité. Or il n’y a aucu n rapport entre cette contemplation
sereine et tout intellectuelle, qui, en effet, s’op pose à la passion, et l’état tout de
passion par lequel certaines classes supérieures en tendent maintenir, fût-ce par les
moyens les moins harmonieux, leur mainmise sur les inférieures ; passion qu’elles
nomment le sens de l’ordre. Je crois que l’historie n ici en cause pensera comme
nous que l’auteur duTiméeeût peu reconnu son idée de l’ordre dans les
actes — les teneurs blanches — par lesquels certain es castes, au lendemain de
revendications populai res qui les ont fait tremble r, « rétablissent l’ordre ».
Le prétexte du communisme.
L’assaut des amis de l’ordre contre la démocratie s e donne journellement
comme agissant pour empêcher le triomphe du communi sme, qui sonnerait le glas,
selon eux, de la civilisation(15). Ce n’est là le plus souvent qu’un prétexte,
notamment lors de leur adhésion à l’insurrection du général Franco contre la
République espagnole, vu que les Cortes de celle-ci ne comprenaient qu’une
poignée de communistes, dont pas un ne faisait partie du gouvernement ; que cette
République n’entretenait même point de relations di plomatiques avec l’Etat
soviétique. On peut d’ailleurs soutenir que la démo cratie, comme l’a dit un maître de
nos hommes d’ordre, est, par la force des choses, « l’antichambre du communisme
(16)samment haïssable si elle se« . Mais ceux-ci trouvent la démocratie très suffi
limite à elle-même et n’ont pas attendu cette menac e d’extension pour s’efforcer
depuis cent cinquante ans de l’assassiner. Au surpl us, il est plaisant de les voir
maudire le communisme au nom de l’ordre. Comme si u ne victoire telle que celle
que vient de remporter l’Etat soviétique dans la de rnière guerre ne supposait pas de
l’ordre ! Mais ce n’est pas celui-là qu’ils veulent.
Une équivoque sur l’égalitarisme démocratique.
Les apôtres de l’ordre tiennent couramment que c’es t eux qui incarnent la
raison, voire l’esprit scientifique, parce que c’es t eux qui respectent les différences
réelles qui existent entre les hommes ; réalité que la démocratie viole cyniquement
avec son romantique égalitarisme. Il y a là de l’ég alitarisme démocratique une
conception entièrement fausse, que les ennemis de c e régime savent fausse et
utilisent comme engin de guerre, mais dont il faut bien dire que de nombreux
démocrates l’adoptent en toute bonne foi et se trou vent ainsi sans réplique en face
des foudres de l’adversaire. Elle consiste à ignore r que la démocratie ne veut
l’égalité des citoyens que devant la loi et l’acces sibilité aux fonctions publiques ;
que, pour le reste, sa position est définie par ce mot du philosophe anglais Grant
Allen : « Tous les hommes naissent libres etinégaux, le but du socialisme étant de
maintenir cette inégalité naturelle et d’en tirer l e meilleur parti possible », ou cet
autre du démocrate français Louis Blanc, déclarant que l’égalité véritable c’est la
« proportionnalité » et qu’elle consiste pour tous les hommes dans « l’égal
développement de leurs facultésinégales. Mots qui dérivent tous deux de cette
pensée de Voltaire : « Nous sommes tous également h ommes, mais non membres
égaux de la société(17). » Il est d’ailleurs certain que la démocratie n’a pas
trouvé — mais est-ce possible ? — de critérium perm ettant de déterminer à l’avance
ceux qui, en raison de cette inégalité naturelle, o nt droit dans la cité — les
élites — à un rang supérieur. Toujours est-il qu’el le admet cette inégalité, lui fait
droit, non seulement en fait mais en principe, alors que les doctrinaires de l’ordre lui
substituent une inégalité artificielle, fondée sur la naissance ou la fortune, et se
montrent en cela de parfaits violateurs de la justi ce et de la raison(18).
La religion de l’Histoire.
Les épigones de l’ordre fondé sur la naissance soutiennent encore qu’ils
défendent la raison, vu que cet ordre « a pour lui l’histoire ». Ce qui prononce que la
raison est déterminée par le fait. Par le fait, tou tefois,qui a pour lui l’ancienneté, car
le fait dénué de ce cachet, la Révolution française et plus encore la russe ne sont
point selon cette école (aussi pour d’autres causes ) conformes à la raison. On ne
remarque pas assez que cette position, bien que ses tenants s’en défendent
vivement et se proclament de purs « positivistes », implique un élément religieux,
en ce sens qu’elle confère une valeur supérieure da ns l’ordre social à ce qui se
serait fait à l’origine du monde, par la « nature d es choses », idée fort peu distincte
de la « volonté de Dieu », cependant qu’elle n’a qu e mépris pour ce qui est création
de la volonté de l’homme. Au fond, elle entend, ave c un des grands prêtres de
l’ordre tel qu’elle le veut, mais sous d’autres voc ables, substituer à la Déclaration
des Droits de l’Homme une Déclaration des Droits de Dieu(19).
Quand Sieyès s’écriait à la Constituante : « On nou s dit que, par la conquête, la
noblesse de naissance a passé du côté des conquéran ts. Eh bien, il faut la faire
passer de l’autre côté : le Tiers deviendra noble e n devenant conquérant à son
tour », il oubliait que cette conquête qui se ferai t sous nos yeux, et non, comme
l’autre, dans la nuit des temps, était au regard de la plupart de ses concitoyens, y
compris le Tiers, dénuée de prestige. Voir le peu d e considération de la plupart des
hommes, en cela tous religieux, pour la noblesse d’ Empire.
Que le démocrate ignore la vraie nature de ses prin cipes. Effets de cette
ignorance. Coups qu’il pourrait porter à l’adversaire.
La religion de la nature et de l’histoire est coura mment jetée à la face du
démocrate par son adversaire sous cette forme : « V os principes, lui lance-t-il, sont
condamnés d’avance, vu qu’ils n’ont pas pour eux la nature, l’histoire,