La troisième personne

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Cet ouvrage s'appuie sur le recueil de témoignages de personnes résilientes ex-enfants maltraités. A partir de ces témoignages, il propose une analyse psychosociolinguistique de la communication maltraitante pour, d'une part, donner aux professionnels (de la santé, du travail social, de l'éducation,...) des éléments de réflexion et de compréhension, des outils théoriques et méthodologiques pour la rencontre avec des enfants maltraités, et d'autre part, ouvrir un champ de recherche inexploré dans les sciences du langage : la psychosociolinguistique de la communication, et ici la psychosociolinguistique de la communication maltraitante.
Publié le : dimanche 1 mai 2005
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EAN13 : 9782296396647
Nombre de pages : 347
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LA TROISIÈME PERSONNE
MAL TRAIT ANCE, RÉSILIENCE ET INTERACTIONS VERBALES

DE LA MÊME A UTEURE

VAN HOOLAND M., 2000, Analyse critique du travail langagier: du langage taylorisé à la compétence langagière, Paris: L'Harmattan. VAN HOOLAND M., 2002, La parole émergente. Approche psychosociolinguistique de la résilience. Parcours théorico-biographique, Paris: L'Harmattan.
A PARAÎTRE EN 2005 CHEZ LE MÊME ÉDITEUR

VAN HOOLAND M. (dir.), Psychosociolinguistique. Les facteurs psycholinguistiques dans les interactions verbales. Paris: L'Harmattan.

(Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8299-X EAN : 9782747582995

MICHELLE VAN HaaLAND

LA TROISIÈME PERSONNE
MAL TRAIT ANCE, RÉSILIENCE ET INTERACTIONS VERBALES

Analyse psychosociolinguistique

de témoignages

L'Harmattan 5-7,rue de l' ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L 'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan ItaIia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

Je remercie, à travers cet ouvrage, toutes les personnes qui ont lu « La parole émergente» et qui ont dialogué avec moi. Et particulièrement ma mère. Pour avoir accepté de communiquer sur mon histoire personnelle, familiale et sociale et sur son histoire personnelle, familiale et sociale, en partie commune, en partie différente. Et revenant sur ma rengaine: «on ne rattrape pas le temps perdu », nous essayons de construire par nos rencontres, d'écrire par nos échanges épistolaires, une autre histoire conversationnelle pour le temps qui nous reste. Je remercie tous les professionnels de la santé que j'ai rencontrés pendant ces quatre années, car moi aussi, à travers toutes les formations que j'ai dispensées auprès des Agents hospitaliers, des Aides-Soignants/es, des Infirmières/Infirmières, des Manipulateurs radio, des Techniciens de laboratoire, des Kinésithérapeutes, des Cadres de santé, j'ai beaucoup appris. Je remercie Nathalie Auger, Béatrice Fracchiolla et Claudine Moïse pour leur réflexion sur le premier chapitre (lors de la journée psychosociolinguistique) ; elle a pu inspirer le choix du titre de cet ouvrage. Je remercie Aline, Barbara, Marie pour leur témoignage.

Et toujours une pensée pour mes très chers [amimo], m'accompagnant dans tous ces écrits, et pour le calme et la douceur, pour le silence tranquille, pour l'autre communication, dans laquelle sinon la troisième personne, rien moins que le troisième être vivant.

INTRODUCTION
« Mon petit Poil de Carotte, je t'en prie, tu serais bien mignon d'aller me chercher une livre de beurre au moulin. Cours vite. On t'attendra pour se mettre à table », Mme Lepic. «Non, maman », Poil de Carotte. «Pourquoi réponds-tu: non, maman? Si nous t'attendrons », Mme Lepic. «Non, maman, je n'irai pas au moulin », Poil de Carotte. « Comment! Tu n'iras pas au moulin? Que dis-tu? Qui te demande? ... Est-ce que tu rêves? », Mme Lepic. «Non, maman », Poil de Carotte. « Voyons, Poil de Carotte, je
n y suis plus. Je t'ordonne « C'est donc moi qui rêve? d'aller tout de suite chercher une livre de beurre Que se passe-t-if ? Pour la première fois de ta

au moulin », Mme Lepic. «J'ai entendu. Je n'irai pas », Poil de Carotte.
vie, tu refuses de m'obéir », Mme Lepic. « Oui, maman », Poil de Carotte. « Tu refuses d'obéir à ta mère. », Mme Lepic. «A ma mère, oui, maman », Poil de Carotte 1. De nombreux auteurs ont montré que les situations de maltraitance engendrent un certain nombre de troubles du développement et parmi ceuxci des troubles du langage dans la compréhension et la production d'un message, troubles de la communication et de la relation. Rouyer et Drouet (1986: 13) indiquent que les romanciers modernes tiennent compte avec justesse de l'impact des mauvais traitements sur l'enfant. Elles citent l'exemple de Poil de carotte et de Vipère au poing. Or, il est possible d'avoir une autre lecture des récits d'enfants maltraités tels que celui de Poil de Carotte et Vipère au poing, lecture que font des auteurs comme Manciaux et Tomkiewicz (2000) précisant que, par exemple pour Poil de Carotte, il s'agit d'un exemple de résilience. Je souhaite à travers cet ouvrage faire, moi aussi, en tant que psychosociolinguiste m'intéressant à la maltraitance psychologique vue sous l'angle du langage, de la communication, une autre lecture de ces récits car il me semble, en effet, que Poil de Carotte est un exemple de résilience et spécifiquement de résilience verbale face au traumatisme du langage. Il a su se révolter face à la maltraitance psychologique de sa mère: il a su s'octroyer le droit à la parole, se construire en sujet parlant.

1 Extrait de la scène «La révolte» du roman de Jules Renard, 1986, Poil de Carotte, Paris: Grands écrivains édition.

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lntrodu ction

Cet ouvrage s'intéresse à ces récits parce qu'ils montrent que des enfants ont su développer une compétence de communication avec l'adulte maltraitant. Mon analyse de la maltraitance psychologique et de la résilience en situation de maltraitance psychologique porte sur ces récits pour comprendre ce que ces enfants ont pu développer afin que des professionnels puissent favoriser leur compétence de communication, leur socialisation langagière. Ces récits sont des histoires de vie, des romans autobiographiques ou encore des auto-analyses: récit de Poil de Carotte du roman du même nom, de Brasse Bouillon dans Vipère au poing2, mais aussi de Barbara, Aline ou de Marie, personnes résilientes qui ont accepté de témoigner de leur vécu d'ex-enfants maltraités. L'analyse de chacun de ces récits montre que ces enfants ont réussi à interpréter le message de l'adulte maltraitant suivant un certain nombre de facteurs et de processus langagiers étroitement imbriqués. Cet ouvrage souhaite décliner ces facteurs et ce processus langagiers à travers l'analyse de la communication familiale maltraitante et spécifiquement de l'interprétation qu'en fait l'enfant, et donc l'analyse de l'élaboration de sa stratégie discursive d'adaptation autrement appelée sa résilience verbale. L'enfant perçoit la communication familiale maltraitante grâce à l'influence d'une troisième personne, d'une communication bientraitante. Il va réussir à évaluer les différences entre les deux situations tant au niveau du contexte général de la communication, que du contexte interactionnel et enfin des mots utilisés. Grâce à la présence d'un écart social, culturel et affectif objectif qui se manifeste dans les façons de dire, d'interagir, de communiquer d'une personne bienveillante, l'enfant va réussir à interpréter le message de l'adulte maltraitant et à produire un message à son tour. L'interprétation du message maltraitant repose sur le fait qu'il va comprendre que le message de l'adulte maltraitant l'entraîne vers une interprétation douloureuse de la réalité. Le message qu'il va produire est le renversement de la situation de communication imposée par l'adulte maltraitant. Ainsi, font Brasse Bouillon, Poil de Carotte, Barbara, Aline et Marie. Brasse Bouillon, surnom que lui donne sa mère, vit la maltraitance psychologique -rejet, dénigrement, terrorisme- et physique de la part de sa mère dès le décès de sa grand-mère. Il comprend vite le fonctionnement de la mère qui impose la circulation de la parole: «vous ne parlerez que lorsque vous serez interrogé» ; il finira par déjouer les mauvais coups et se révolter. Poil de Carotte, quant à lui, vit la maltraitance psychologique sous la forme du rejet et du dénigrement de la part de sa mère; il peut aller voir

2

Dans le volume, respectivement et désormais: PDC et VAP.

Introduction

9

son parrain qui lui manifeste de l'affection. Il finit, après avoir été sous les ordres de sa mère, par refuser d'obéir dans la séquence d'ailleurs intitulée « la révolte », citée précédemment. Il se pose en sujet en refusant, par la parole, d'obéir à l'ordre qui vient de lui être donné. Aline est née trois semaines après la mort de sa sœur aînée. Elle a vécu dans une carence affective et la bouderie de sa mère qui durait plusieurs jours. Des personnes l'aident à résister: une dame âgée qui vient rendre visite à la famille, sa cousine chez qui elle va en vacances et l'école. La dame joue, parle avec elle, lui dit des choses gentilles; Aline insiste sur cette relation positive, dynamique. L'école la valorise, elle s'entend dire qu'elle est différente. Elle retrouve de la gaîté auprès de ses voisins qui viennent en vacances et chez sa cousine. Al' entrée en sixième, elle demande à aller en pension. Elle pense qu'elle a du retard à rattraper. Aline taira des incidents de santé dans le but d'inquiéter sa mère ce qu'elle réussira à faire. Marie vit une maltraitance psychologique se caractérisant par une carence affective et un dénigrement systématique dès lors qu'elle entre au collège. Son père la compare sans arrêt à son frère: son frère est brillant, il sera ingénieur; elle, elle est nulle et n'usera pas ses fonds de culotte sur les bancs de l'école; son père décide qu'elle fera de la comptabilité. Elle est encouragée par son grand-père adoptif. Elle décide de travailler et finit par se révolter en refusant l'orientation professionnelle choisie par son père et en lui énonçant ses quatre vérités. Barbara a vécu, quant à elle, la maltraitance physique et psychologique de l'âge de 6 ans, au moment du divorce de ses parents, jusque l'âge de 18 ans. Les insultes, les humiliations et les coups sont le lot quotidien. À côté de cela, elle a des amis et des voisins. Elle est accueillie chez des voisins dont la mère est différente de sa mère, elle dit qu'elle ne lui parle pas de la même façon. Ses copains lui disent qu'ils la considèrent comme un des leurs. Sa mère la dirige vers des études courtes. Barbara affronte quelquefois sa mère, regarde les mots que sa mère utilise dans le dictionnaire. A 18 ans, à la suite d'une crise à l'occasion de son anniversaire, Barbara se révolte contre sa mère et quitte la maison. A ces récits, j'ajoute celui évoqué dans « la parole émergente3» (Van Hooland, 2002) pour le compléter à travers les différents éléments théoriques de l'analyse des interactions verbales. Il s'agit du récit auto-biographique d'une maltraitance psychologique, dénigrement et terrorisme, concomitante à une maltraitance physique dès l'âge de quatre ans jusque l'âge de quatorze
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Dans le volume, désormais PEe

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Introduction

ans dans laquelle l'enfant finit par interpréter le message de l'adulte maltraitant et par produire à son tour un message spécifique: le compliment. Ce présent ouvrage décrit la stratégie discursive d'adaptation c'est-à-dire l'évaluation du message de l'adulte maltraitant et la production d'un message de la part de l'enfant à partir d'une approche particulière: l'approche psychosociolinguistique des outils théoriques de l'interaction verbale (Kerbrat-Orecchioni, 1990, 1995). En effet, pour comprendre la stratégie discursive d'adaptation ou encore la résilience verbale face au traumatisme du langage, il est nécessaire de considérer une approche psychosociolinguistique de la communication verbale car il s'agit de développer les facteurs « psy» du schéma de la communication verbale (Kerbrat-Orecchioni, 1980) -ce qui n'a pas été abordé jusqu'à présent- et plus encore de prendre en compte, dans la sociolinguistique interactionnelle, la complémentarité dialectique du psychique et du social (chapitre 1). Dans ce volume, l'accent est mis, à partir de l'analyse de quatre témoignages, sur la comparaison que réalise l'enfant entre l'interaction verbale bientraitante et l'interaction verbale maltraitante à partir des éléments définissant l'interaction verbale, notamment des éléments verbaux créant la relation interpersonnelle et spécifiquement sur les actes de langage
(chaptre 2 et 3). Les actes de langage, ou comment faire des choses
avec

des

mots, constituent des marqueurs importants pour l'interprétation de l'enfant; ils sont bien souvent ces phrases, ces messages positifs que rapportent les personnes qui témoignent de leur résilience des années plus tard. Ils sont ce sur quoi l'interprétation peut se faire car 1. l'apprentissage du langage passe par les actes de langage, 2. ils sont en partie commun aux deux interactions en tant qu'ils peuvent constituer l'essentiel de l'échange verbal, 3. ils construisent la relation interpersonnelle. Loin d'être des phrases isolées, ces messages positifs que la personne résiliente rapporte s'insèrent dans un ensemble communicationnel constitué de trois niveaux -situationnel, interactionnel et interdiscursif- qui permet à l'enfant de réaliser un travail langagier. L'enfant réalise un travail sur l'enchaînement de ces phrases autrement appelées des illocutions, sur le perlocutoire (l'effet produit par ces illocutions) et l'illocutoire (une insulte par exemple). L'analyse des récits, loin de prétendre à une généralisation4, montre que tout ne se joue pas hors langage: l'enfant modifie sa place par ce travail sur l'enchaînement des illocutions, sur la compréhension des éléments construisant l'interaction verbale. Ceci signifie que n'est pas abordée dans
4

Le travail présenté dans cet ouvrage devrait pouvoir être poursuivi par l'analyse
témoignages.

d'autres

Introduction

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cet ouvrage l'après-maltraitance à savoir non seulement l'apprentissage après la maltraitance mais aussi l'adulte communiquant et encore I'historicité au moment de la verbalisation du récit; parce que l'accent est mis, comme je viens de l'évoquer, sur cette modification de statut dans le moment de la maltraitance5. Ce point met en évidence un problème méthodologique (chapitre 4) car il s'agit bien de repérer dans le discours des personnes adultes comment elles ont pu, enfant, gérer autant que possible la violence verbale dont elles étaient l'objet autrement dit d'un point de vue méthodologique, distinguer dans le récit des personnes ce qui relève de l'expérience concrète antérieure et de I'historicité due à la verbalisation. A partir des outils de l'analyse du discours mais aussi des théories des interactions verbales, cet ouvrage propose de mettre en lumière dans le discours des personnes ce passage d'un statut à un autre, ce mouvement opéré dans et grâce à l'interaction verbale, dans et par le langage, objet et moyen de socialisation, de construction dans lequel n'est pas uniquement je celui qui dit je mais est je, devient je celui qui a « il» ou «elle », une troisième personne sur laquelle se reposer, avec laquelle existe une histoire interactionnelle bienveillante qu'il peut réinvestir pour interpréter l'interaction verbale maltraitante. Le dernier chapitre (chapitre 5) tente de proposer des éléments pour l'intervention de la troisième personne.

5 Cet aspect est aussi un souci de remplir mon engagement de ne pas rompre l'anonymat des personnes qui ont témoigné.

CHAPITRE 1 HYPOTHÈSE ET MOYENS DE L'HYPOTHÈSE
1
1.1

Le point de départ de l'approche psychosociolinguistique
Le croisement de trois réflexions

Mon travail de chercheure et de formatrice sur le champ de la maltraitance et spécifiquement de la maltraitance en tant que traumatisme du langage nécessite le développement théorique et méthodologique d'une approche psychosociolinguistique. Ce développement prend appui sur le croisement de trois réflexions: une approche psychosociolinguistique de la résilience dans le contexte de la maltraitance (Van Hooland, 2002), une analyse critique du travail langagier (Van Hooland, 2000) et une pratique de formatrice en formation continue auprès des professionnels de la santé et du travail social dans le contexte de l'accompagnement de l'enfant maltraité. En effet, si, comme j'ai pu l'exposer dans l'approche psychosociolinguistique de la résilience, l'enfant peut développer une compétence de communication en situation de maltraitance et que le professionnel, dont l'activité professionnelle est une activité langagière, doit accompagner l'enfant maltraité au cours de son hospitalisation, il semble nécessaire de croiser ces approches car au cours de formations6 sur le thème de la maltraitance, nombreux sont les professionnels non seulement à exprimer des difficultés face à la prise en charge de l'enfant maltraité mais aussi à exprimer des idées reçues voire à refuser de croire au développement positif de l'enfant. Dans la mesure où ces professionnels sont appelés à soutenir la résilience (Manciaux, 2002, Lecomte, 2004), ils doivent prendre conscience du sens de leur parole au travail, prendre conscience de la question du sens de leur parole en tant que celle-ci peut être une parole positive, une parole soignante. Pour leur permettre de contribuer au développement de la compétence de communication de l'enfant, de sa socialisation et

Formations auprès des saignants et travailleurs sociaux: sensibiliser au problème de la maltraitance (CNFPT) ou encore repérer la maltraitance familiale

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lors de l 'hospitalisation (ANFH).

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Hypothèse et moyens de l'hypothèse

construction langagières, il est indispensable de développer une approche psychosociolinguistique de la communication dont la tâche est double: expliciter les aspects théoriques du développement de la compétence de communication de l'enfant en contexte de maltraitance, d'une part, et, d'autre part, expliciter les différents aspects du travail langagier des professionnels notamment des soignants7, théorique, prescrit et réel (Van Hooland, 2000), afin de pouvoir repérer des éléments sur lesquels les professionnels8 pourront s'appuyer dans le contexte de leur activité langagière professionnelle. 1.2 «Approche psychosociolinguistique de la résilience»

De nombreux auteurs montrent que des enfants peuvent résister en développant des stratégies d'adaptation et construire face à des situations de maltraitance développant ainsi une résilience. Toutefois, bien qu'ils envisagent la parole comme pouvant être une parole positive, affective favorisant la résilience et le lien entre résilience et maltraitance, ils n'abordent pas la résilience du point de vue du langage en tant que résistance et construction par et dans le langage. Ceci peut-être pour plusieurs raisons: a) de nombreuses pistes restent à explorer (Manciaux et Tomkiewicz, 2000), b) parmi les disciplines concernées ne se trouvent pas les sciences du langage (Cyrulnik, 1998), et enfin, c) les auteurs définissant la maltraitance demandent qu'elle soit explorée suivant un modèle de la communication qui décrirait la compréhension par l'enfant du message maltraitant (Durning, Fortin, 1996). Or, il est possible de supposer qu'il existe des cas proches de celui exposé dans «La parole émergente» (Van Hooland, 2002) où l'enfant développe une compétence de communication non seulement avec l'adulte maltraitant mais aussi en dehors de la situation de maltraitance. Compte tenu de ces éléments, ajoutés aux difficultés des professionnels, il me semble nécessaire de repartir de l'approche psychosociolinguistique de la résilience en l'approfondissant sur deux aspects définissant la résilience: les facteurs et processus et pour moi, les facteurs langagiers et le processus interprétatif
7 Van Hooland M., La parole soignante, Paris: L'Harmattan, (à paraître) ; pour les travailleurs sociaux voir Van Hooland M., 2004, « Actions de formation dans le travail social: des pratiques langagières à la parole authentique », dans Pratiques, langues et discours dans le travail social, LÉGLISE I., (dir.), Paris: L'Harmattan. 8 Différents professionnels peuvent s'appuyer sur l'approche psychosociolinguistique comme cela a pu être discuté lors de la journée Psychosociolinguistique réunissant notamment Cécile Bauvois, psychologue clinicienne et Thierry Launay, médecin, psychothérapeute, voir Van Hooland M., 2005, Psychosociolinguistique, les facteurs psychologiques dans les interactions verbales, Paris: L'Harmattan.

Chapitre 1

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qui permettent à l'enfant de résister et de construire dans ce type de situation une compétence de communication. Ceci se traduit par une explicitation, pour ces deux aspects, des facteurs « psy » et « socio » de cette approche psych osocio linguis tiq ue. Il s'agit d'expliciter ces facteurs. En effet, la compétence de communication décrite dans cette approche théorico-biographique ne correspond pas tout à fait à celle définie par Hymes car elle intègre des données psychologiques et psychanalytiques. En même temps qu'il apprend à interagir dans des situations, maltraitante et non maltraitante, l'enfant cherche à se construire en sujet énonciateur passant par un travail psychique. L'enfant réalise effectivement un travail au sens de la psychodynamique du travail (Dejours, 2000), travail d'identité, de reconnaissance de sa souffrance, de ses ressources, du réel (Van Hooland, 2002 : 247-260) ; dans l'interaction et pour l'interaction, il réalise un travail d'adaptation (de coping) et développe des compétences en s'appuyant sur la notion psychodynamique de «moments présents ». En effet, alors qu'il vit une maltraitance physique et le terrorisme avec l'injonction paradoxale, l'illusion négative, la mystification, il développe peu à peu une résistance passant par des moments successifs (Ibid., 68) et analyse le discours du parent pathogène9 (Ibid., 109-122), pour finalement prendre la parole à travers le compliment après avoir analysé sa parole 10. Il développe une « éducation au parler» dans de multiples interactions verbales bientraitantes humaines et animales. Or, dans cette approche, deux points doivent être développés. Tout d'abord, cette «éducation au parler» en rapport avec les interactions humaines multiples n'est pas mise en relation avec le développement de la compétence de communication; ceci ne permet pas de déterminer le processus interprétatif. Ensuite, les facteurs langagiers bien que partant de la définition générale de l'interaction verbale ne sont pas clairement identifiés. Mon intérêt dans cette présente recherche est de définir d'autres compétences de communication en travaillant d'une part, sur la nature du langage et précisément sur ce qui a été appelé des faits de langage (Van Hooland, 2002: 109) car correspondant davantage à des actes de langage (Van Hooland, 2003), et d'autre part, sur le processus interprétatif fait par l'enfant sur le langage, il s'adapte et se construit en sujet énonciateur, une
9 Analyse traduite à travers la démarche de Blanchet (A., 1991) : qu'est-ce qu'il me dit des choses dont il me parle? Qu'est-ce qu'il me dit qu'il pense des choses dont il me parle? Qu'est-ce qu'il essaie de me faire accomplir dans ce qu'il dit? 10« Qu'est-ce que je lui dis des choses dont je lui parle? Qu'est-ce que je lui dis de ce que j'en pense? Qu'est-ce que j'essaie de me faire accomplir? Qu'est-ce que je mefais accomplir dans ce que je dis? » (Van Haaland, 2002 : 43).

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Hypothèse

et moyens de l'hypothèse

place d'enfant. Ceci pose la question de savoir si ces aspects -les actes de langage et le processus interprétatif- sont pertinents pour l'activité professionnelle langagière. 1.3 «Analyse formation critique du travail langagier» et pratiques de

L'analyse du travail langagier est critique dans la mesure où elle pose l'importance de la valorisation de la parole au travail, l'humanisation du travail langagier contre un langage taylorisé. Ce point est d'autant plus préoccupant lorsque les professionnels sont amenés à interagir avec des personnes qui ont vécu le traumatisme du langage. Comment peuvent-ils interagir? L'analyse critique du travail langagier pour répondre à cette question doit repartir de la démarche qu'elle a développée (Van Hooland, 2000) en la questionnant, en l'approfondissant. En effet, elle peut répondre à travers cette démarche car celle-ci se fait à partir de trois questions théoriques successives: la question de la verbalisation, la question du sens de la communication, la question de l'activité langagière. La question de la verbalisation s'intéresse aux discours des professionnels en tant que ceux-ci définissent l'activité de travail. Ceci se fait suivant un principe particulier. En effet, la verbalisation s'intéresse aux discours en tant qu'expérience réfléchie, construction d'historicité (Van Hooland, 2000 : 35), formulé autrement en tant que les professionnels disposent d'éléments pour produire des connaissances sur leur activité de travail et donc pour proposer des outils pour accompagner l'enfant maltraité. Ainsi, la verbalisation des professionnels en formation me conduit à interroger les éléments théoriques et méthodologiques à savoir sociolinguistique et particulièrement le champ disciplinaire Langage et Travail pour comprendre ce qui est verbalisé; en effet, lors de sessions de formation, les professionnels expriment leur émotion, leur difficulté dans l'accompagnement de l'enfant maltraitéll. La formatrice que je suis doit, pour comprendre la parole des professionnels, pour analyser leur discours, interroger ses outils théoriques et méthodologiques (Van Hooland, 2004) car leur discours est l'expression de mécanismes de défense, d'idéologie défensive de métiers, en résumé renvoie à la problématique de la souffrance
Dans une formation, une personne me disait qu'elle ne pouvait pas entendre ce que j'explicitais, que ce n'était pas possible. D'autres professionnels réagissent en affIrmant qu'« il vaut mieux pour ces enfants qu'ils soient débiles)} ou encore que « ce serait mieux pour eux, qu'ils connaissent toujours les coups, de la maltraitance car comme cela c'est moins dur à vivre, ils souffrent moins)} ou enfin «ils ne peuvent pas s'en sortir, systématiquement ils y repensent, ils n'ont connu que cela )}.
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Chapitre 1

17

au travail définie par la clinique du travail - la clinique de l'activité (Clot, 1998) et la psychodynamique du travail (Dejours, 2000). La sociolinguistique éclairée par ces disciplines pose I'hypothèse suivante: les difficultés exprimées par les professionnels quant à l'accompagnement de l'enfant maltraité résultent, entre autres éléments, de la méconnaissance de ce que leur parole peut apporter et du manque d'outils théoriques et méthodologiques favorisant cet accompagnement. En effet, si la question du sens est celle qui s'intéresse dans l'analyse du travail théorique au sens de la communication, du langage, il est possible de repérer un atout et un manque dans le travail langagier infirmier par exemple mais aussi des travailleurs sociaux: bien que dans les missions du soin, il y ait celle consistant à veiller au besoin de communiquer (dans les quatorze besoins fondamentaux de Henderson) de la personne soignée, les outils décrivant la communication ne sont pas ceux des théories de l'interaction verbale, celles s'intéressant à la construction de la place; les sciences infirmières se réfèrent à Chomsky et Jakobson. Par ailleurs, en ce qui concerne la question de l'activité, alors qu'elle semble relever très largement des actes de langage (Cosnier, 1993, Borzeix, 2001), cette référence n'est pas développée dans les sciences infirmières et dans le discours des soignants. Ainsi, d'un point de vue méthodologique, la question de la verbalisation en tant que travail d'historicité, en tant que les professionnels disposent de connaissances s'oriente vers le recueil et l'analyse d'un type de discours professionnels: celui des professionnels ayant vécu une situation de maltraitance enfant, celui donc des personnes résilientes capables d'une part, d'exprimer les mécanismes de résistance et de construction mis en place face à la situation de maltraitance qu'elles ont vécue enfant et d'autre part, de se les approprier pour leur activité professionnelle face à l'enfance maltraitée. Ces points m'amènent à poser une double hypothèse. 1.4 Une double hypothèse

La formulation de la première hypothèse émane de la réflexion sur la résilience: il s'agit de montrer qu'il existe d'autres situations dans lesquelles des enfants ont pu développer une compétence psychosociolinguistique de communication. Pour le déterminer, je pose l'hypothèse suivante: l'enfant maltraité est résilient (il résiste et construit) face à la maltraitance car il réussit à interpréter le système d'interactions qu'il vit dans la situation de maltraitance comme un système d'interactions pouvant provoquer une interprétation douloureuse de la réalité grâce à la parole de personnes bienveillantes, grâce au fonctionnement langagier d'un autre système d'interactions. Si je reformule autrement cette hypothèse: son insertion dans une interaction verbale différente de celle vécue en situation de maltraitance

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Hypothèse

et moyens de l'hypothèse

permet à l'enfant maltraité de saisir un écart entre une interaction verbale dans laquelle il est respecté et une autre dans laquelle il est dénigré, rejeté, terrorisé. Les façons de dire peuvent, selon moi, favoriser non seulement son interprétation de ce système maltraitant grâce à la compréhension des règles mais aussi son adaptation en le modifiant, permettant à l'enfant maltraité de se construire en sujet parlant. Ainsi, l'approche psychosociolinguistique, en s'appuyant sur la théorie des interactions verbales telle que proposée par Kerbrat-Orecchioni (1990, 1995), doit, pour expliciter le travail d'interprétation et de production d'un message réalisé par l'enfant, prendre en compte, à côté des aspects sociolangagiers, la complémentarité du psychique et du social. Ceci amène à reprendre les apports de l'École de Palo Alto (Kerbrat-Orecchioni, 1990: 45) dans la théorie des interactions verbales et à chercher dans d'autres disciplines cette complémentarité. Cette hypothèse se fonde donc tout d'abord sur l'idée de Watzlawick (1984) affirmant qu'« il ny a pas d'individu malade en soi, mais des systèmes d'interactions provoquant des interprétations douloureuses de la réalité ». Ainsi, à partir de cet auteur et de sa définition du système d'interactions, il est possible de supposer le travail d'interprétation et d'adaptation de l'enfant. En effet, en ce qui concerne les systèmes d'interactions, Watzlawick (1972 : 37) précise qu'il s'agit d'un ensemble d'interactions qui donne un sens à une action qui s'insère en son sein. L'explicitation de cette conception par Mucchielli (1994: 84) permet d'entrevoir le travail de l'enfant. « Une action, une communication, c'est-àdire une interaction n 'a pas de sens lorsqu'elle est analysée seule. Ainsi, un segment isolé de comportement est (comme au jeu d'échecs un « coup ») formellement indécidable c'est-à-dire dénuée de sens ... Un tel segment de comportement a peut-être été causé» par un élément extérieur. L'auteur ajoute que «toutefois, si l'on remarque que dans une interaction le comportement de a, de l'un des partenaires -quels que soient ses motifssuscite en réponse le comportement b, c, d ou e de l'autre, mais exclut par contre absolument le comportement x, y et z, il devient possible de formuler un théorènle de métacommunication... c'est-à-dire une règle du « coup» joué. Une interaction serait comme la note d'un instrument dans le concert des autres instruments qui jouent au sein de l'orchestre. C'est cet ensenlble qu'il faut s'efforcer d'analyser». Ainsi, il me semble que si les échanges verbaux conflictuels se font suivant des règles (Kerbrat-Orecchioni, 1995 : 144) et que les scènes de ménage se font suivant des «motifs» et des «figures typiques» se réduisant à quelques «théorèmes» généraux (Flahaut, 1987), l'enfant maltraité peut réussir à analyser cet ensemble, à

Chapitre 1

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comprendre les comportements en réponse, à métacommuniquer sur la communication avec le maltraitant. Comprendre l'individu maltraitant, c'est pour l'enfant réinsérer sa conduite (une séquence d'interactions) dans un cadre plus général. L'enfant maltraité en apprenant un ensemble d'éléments sur l'adulte maltraitant12 va réinsérer cette conduite dans un cadre familial plus général: celui de l'adulte maltraitant, le sien, celui d'autres familles. Par le jeu de comparaisons, il va pouvoir comprendre la réaction de l'adulte maltraitant. L'enfant maltraité va alors développer un comportement en réaction au comportement de l'adulte maltraitant et cela, seulement après avoir compris ce qui se jouait. Il va chercher à comprendre l'interaction qu'il est en train de vivre, comprendre les actions liées, la causalité circulaire. Il va essayer de repérer les jeux d'interaction et leurs règles afin d'en développer un à son tour. Muchielli (1994 : 89) pose la signification des jeux d'interaction et de règles. Cette notion est intéressante au sens où elle permet de poser le fait que les interactions s'organisent, que le système d'interactions devient un jeu avec des règles. «On dit «jeu» non pas pour l'aspect ludique de l'interaction, mais parce que l'analyse d'un ensemble assez vaste d'échanges fait apparaître un système d'interaction, où les échanges successifs apparaissent déterminés par des règles ». Dans un système d'interaction, « tout se passe comme si les individus recherchaient certains types de relations avec leur environnement en cherchant à imposer un système de relation qui leur permet de bien supporter la situation ou d'être à l'aise dans leur rôle ». L'auteur termine son approche du jeu d'interaction en indiquant qu'il s'agit d'« un système récurrent et répétitif mis en place pour préserver l'individu ou le groupe de confrontations avec des situations qu'il ne peut maîtriser. De ce fait, il apporte des bénéfices psychologiques aux différents acteurs» (91). Toutefois, bien que cette notion me permette de saisir les idées de règles et de répétition faisant de cette dernière une opportunité pour l'interprétation, elle comporte un sens trop déterministe et aliénant car il semble que « la psychologie sociale, avec l'analyse transactionnelle, a montré comment entre les individus en constante interaction (menlbres d'une famille, d'un groupe de travail ...j, les échanges se programmaient petit à petit et se conformaient à des schémas précis susceptibles d'être classifiés et constanlment reproduits dans la relation, à l'insu du sujet» Ge souligne). Or, il me semble que l'enfant maltraité ne va pas reproduire.

12 Enfance maltraitée, perte d'un premier enfant, alcoolisme.

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Hypothèse

et moyens de ['hypothèse

Je suppose, en effet, que l'enfant maltraité tente de se dégager de ce système d'interactions maltraitant. Il ne va pas le reproduire à son insu dans l'interaction ni avec le maltraitant ni à l'extérieur car il va tenter de modifier ce système, modifier les règles pour ne pas se laisser enfermer et pour se construire malgré tout en sujet dans cette interaction du fait de la présence d'autres systèmes d'interactions qui lui permet d'identifier d'autres fonctionnements suivant d'autres règles; le fonctionnement de l'interaction verbale dans d'autres situations de communication favorise sa compréhension d'un écart culturel, social, affectif objectif. Ce point m'amène à l'autre aspect construisant mon hypothèse, celui concernant la complémentarité dialectique du social et du psychique. Selon la sociologie clinique développée par De Gaulejac (1987), se référant à Freud et Bourdieu pour expliciter la névrose de classe, les personnes déplacées rencontrant deux systèmes d'habitus différents -l'un de leur milieu d'origine, l'autre de leur nouveau milieu du fait de leur mobilité sociale, se trouvent confrontées à un écart social, culturel et affectif objectif et peuvent alors vivre un conflit du fait de l'existence de deux systèmes d'habitus contradictoires pouvant aboutir à une névrose de classe. «La névrose de classe définit les caractéristiques principales des conflits psychologiques liés au déclassement social» (De Gaulejac, 1987: 15). Toutefois, ces conflits ne provoquent pas obligatoirement une névrose. Pour qu'il y ait névrose il est nécessaire qu'ils s'inscrivent sur une structure psychique vulnérable, qu'ils soient relayés par un comportement psychosexuel problématique. Le sujet déplacé devient le sujet de son histoire en prenant conscience des attributs sociaux sur lesquels porte la relation affective i.e. le poids social, historique porté par les personnes aimées et aimantes du milieu d'origine; il opère alors un travail d'historicité c'est-àdire un travail de déliaison, de désincorporation, de désintégration du système d'habitus. L'enfant maltraité peut prendre conscience de l'écart social, culturel et affectif objectif, entre deux systèmes d'habitus différents, celui du milieu maltraitant et celui du milieu bienveillant. Mon hypothèse est alors de poser qu'un écart psychosociolangagier et culturel objectif l'amène à faire un travail d'adaptation et de socialisation langagières. Ce travail se fait dans et par le langage car le langage est à la fois objet et moyen de socialisation et de construction: la parole énoncée dans un autre contexte de communication en tant qu'elle est la manifestation d'un système d'habitus non pas uniquement linguistiques, (comme le pose Bourdieu, 1982), mais psychosociolangagiers différents le conduit à réagir dans la situation de maltraitance. L'enfant maltraité peut s'engager dans une construction, dans un travail d'historicité. Il va chercher à devenir le sujet de son histoire conversationnelle avec l'adulte maltraitant. Il s'agit d'un

Chapitre 1

21

processus qui se réalise sur une durée. Ceci intègre l'idée que la personne doit reconnaître la construction de son propre système d'habitus, de la rupture opérée. Le travail de déliaison, de désincorporation, de désintégration se fait sur le langage en tant qu'il existe non seulement un travail de dénomination de lui-même et du maltraitant mais aussi un travail sur le fonctionnement communicationnel. Il y a donc résistance et construction dans l'ici et maintenant de la maltraitance et dans la durée, après la maltraitance. Cette hypothèse concerne la verbalisation des personnes ex-enfants maltraités, le discours de personnes adultes évoquant leur histoire d'enfant. Ceci peut poser des problèmes méthodologiques. Or, il me semble que c'est le processus que je viens d'expliciter qui me permet de poser cette hypothèse. Dans les discours des personnes, deux événements de la biographie langagière sont à distinguer: le vécu relaté en tant que résistance et construction langagières, et l'expression d'une construction d'historicité présente. La notion psychodynamique de moments présents le laisse envisager. Grâce à ces moments présents, l'enfant maltraité réalise un travail au sens psychodynamique du travail (Dejours, 1995). En effet, il travaille son identité (triangle de l'identité de Sigaut adapté par la psychodynamique du travail, Van Hooland, 2002) dans le moment présent par l'intermédiaire du langage comme objet et moyen de travail. Dans l'ici et maintenant de la maltraitance, il me semble en effet que grâce à un écart psychosociolangagier c'est-à-dire grâce à une interaction verbale qui le construit dans son identité, son affectivité, en définitive son hUlnanité, l'enfant matraité repère le jeu d'interactions avec le maltraitant qui se met en place: il repère le moment où l'adulte se met en colère, le moment où il va être frappé, ce qui énerve l'adulte maltraitant. Il peut le faire grâce à la réinsertion des conduites dans un système plus vaste non seulement en lien avec hier et aujourd'hui mais aussi dans aujourd'hui en lien avec maintenant et avant. Il est capable d'analyser ce qui précède et suit la maltraitance. Son analyse porte sur aujourd'hui, précisément sur le « moment présent» sur ce qu'il repère ici et maintenant, en lien avec ce qu'il a fait et peut faire. En effet, la notion de moments présents permet à l'enfant de modifier le jeu d'interaction qui est en train de se jouer et d'essayer un « coup ». Pour expliciter ce point, mon hypothèse reprend (Van Hooland, 2002) la notion psychodynamique de moments présents de Stern (1997 : 43). À l'écoute des séances de thérapies d'orientation psychodynamique, cet auteur met en évidence le processus de cheminement de changement de l'interaction. En effet, pour lui, dans l'interaction, les individus ont intériorisé des connaissances relationnelles implicites qui ne sont pas

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Hypothèseet moyens de l'hypothèse

conscientes 13.Il existe des points de changements potentiels à des moments non prémédités de l'interaction dans lesquelles interviennent ces connaissances. L'individu analyse la situation, analyse son interlocuteur et s'adapte; son adaptation fait changer l'interaction. Ces moments non prémédités sont conçus comme des moments de «petite unité subjective de temps au cours de laquelle il se produit quelque chose d'important, qui aura un effet sur l'avenir. Nous appelons cela des moments présents. ». L'auteur insiste sur le fait qu'il ne s'agit pas de sauts linéaires car le changement ne se fait pas de manière linéaire. Ainsi, dans ce contexte, il s'agit de saisir ce qu'il se passe ici et maintenant pendant et entre les interactions ce qui est d'une durée d'une fraction de seconde à plusieurs secondes. L'enfant maltraité qui résiste et tente de se construire en sujet parlant doit se saisir d'un moment présent à chaud car il apparaît comme « une sorte de moment de vérité qui est affectivement chargé» parce qu'il «est aussi chargé de signification potentielle pour l'immédiat ou pour le futur à long terme: moment que l'on doit saisir si l'on veut changer sa destinée ». En effet, les moments présents deviennent des moments de rencontre; ils permettent le passage à un autre contexte intersubjectif. Ce sont les moments présents qui constituent la mémoire de l'interaction verbale car ils ont entraîné un « dire difficile» (Gardin, 1988) et un « bonheur conversationnel» (Auchlin, 1991). Ainsi, la personne adulte relate le vécu du moment présent. De cette hypothèse, il est possible d'en formuler une autre: lorsque l'enfant maltraité est en interaction avec des professionnels qui doivent prendre soin de lui, leur parole l'aide à interpréter le système d'interaction vécu comme un système d'interactions pouvant provoquer une interprétation douloureuse de la réalité. Grâce à leur interaction verbale, l'enfant non seulement se socialise mais aussi se construit car la parole des professionnels manifeste un écart social, culturel et affectif objectif. Il s'agit d'expliciter les éléments qui permettent de formuler cette double hypothèse à savoir les apports et les manques des trois réflexions précédemment évoquées et les moyens théoriques. Je restreindrai ici mon développement sur l'élaboration psychosociolinguistique permettant de décrire l'existence d'une compétence de communication chez l'enfant maltraité; la première hypothèse est alors explicitée comme suit.

13 Elles ne sont pas inconscientes au sens dynamique du terme c'est-à-dire refoulées mais elles sont des connaissances qui consistent à savoir quoi faire, que penser et ressentir dans un contexte relationnel spécifique.

Chapitre J

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1.5

Explicitation de l'hypothèse dans le champ de la maltraitance

L'hypothèse selon laquelle l'enfant maltraité réussit à interpréter le système d'interactions comme un système pouvant provoquer une interprétation douloureuse de la réalité s'explicite à travers celle formulée par Barudy (2003) dans son approche éco-systémique de la maltraitance des enfants. Bien que son hypothèse s'applique à l'abuseur, il est possible de la reprendre pour comprendre la réaction de l'enfant abusé résilient. Il existe, selon l'auteur, « dans les systèmes humains des formes d'organisation qui, en interagissant dans certains contextes, produisent des patterns de comportements, de connaissances et de croyances augmentant la probabilité d'émergence des abus» (Barudy, 2003 : 29). L'abuseur s'appuie toujours sur un système de connaissances et de croyances qui lui permet de se justifier ou de mythifier l'abus face à ses victimes. « Le sujet abusant est très souvent convaincu que ses perceptions, ses représentations de lui-mên1e, de sa famille, de son enfant, de son histoire, du monde qui l'entoure, sont la réalité objective. La singularité de l'abusant n'est pas seulement son comportement abusif mais lefait qu'il croit à ce qu'il croit ». A partir de ce principe, il est possible d'émettre l'hypothèse que l'enfant peut comprendre qu'il vit dans un système humain dans lequel les formes d'organisation aboutissent à une maltraitance. Il le peut parce qu'il rencontre un autre système humain, une autre forme d'organisation qui n'aboutit pas à une maltraitance. Il peut devenir convaincu que ses perceptions, ses représentations de lui-même, de sa famille, du parent maltraitant, de son histoire, du monde qui l'entoure n'est qu'une réalité vécue, imposée par cet adulte, qu'elle ne correspond pas à la réalité: elle n'est qu'une construction de la réalité. Ceci me conduit à l'approche de la réalité de Watzlawick (1984) ; il distingue deux types complémentaires: la perception sensorielle purement physique des objets et la construction mentale d'une réalité globale constituée de concepts. La perception sensorielle de l'enfant ressentie dans la situation de maltraitance et dans la situation de non maltraitance et la différence de construction mentale de la réalité peuvent l'aider à interpréter la maltraitance, à comprendre qu'il s'agit d'un système de croyances dans lequel l'abus en devient un. En effet, alors que dans le système de croyances de l'abusant, « l'abus n'en est pas un ,. c'est un acte justifiable et nécessaire. (.. .) Et que son « drame» (...) « est qu'il ne sait pas que sa lecture, qu'il considère comme la réalité, n'est qu'une image mentale, une carte, qui ne correspond que de façon très relative à une certaine réalité. La différence entre vous, moi et lui, c'est qu'il s'accroche vitalement à sa carte, sans réfléchir» (Ibid.), l'enfant est capable comme le lecteur auquel Barudy (2003) fait appel, comme cet auteur lui-même, de voir cette différence entre lui et l'abusant car alors que « quelque chose empêche [1'abuseur] de voir

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Hypothèse et moyens de l'hypothèse

que ses perceptions, ses connaissances sont le résultat d'un processus interactionnel. Acteur de ce processus, il ne peut pas voir qu'il est influencé par des patterns de comportements et des scénarios, sans alternative» (Ibid., 29), quelque chose permet à l'enfant maltraité de voir que ses perceptions, ses connaissances sont le résultat d'un processus interactionnel, ce quelque chose, pouvant être, selon moi, le langage, l'interaction verbale. Les notions de perception sensorielle et de construction mentale sont effectivement essentielles dans le registre de la maltraitance puisque le système de l'abusant agit sur le vrai et le faux14. Or, c'est, selon moi, la mémoire de la perception sensorielle et auditive qui permet à l'enfant de résister et construire. La proposition de ce point adapte l'approche des parents tortionnaires (Bishop, 1982: 199). L'auteur se réfère à Merleau Ponty quant aux phénomènes des associations et de la projection des souvenirs. Pour Merleau Ponty: «nous voulons savoir comment, par sa
propre vitalité
...

la conscience peut, dans le temps, modifier la structure de

son entourage,. comment à chaque moment son expérience antérieure s'ouvre à elle comme un horizon qu'elle peut réouvrir... dans un acte de souvenir... qui offre alors immédiatement le perçu dans une atmosphère et avec une signification actuelle ». Cette idée rappelle la remarque des personnes résilientes qui insistent toutes sur un message, une parole positive dont elles se souviennent des années après, qui leur a permis de résister et de construire. Ainsi, en reformulant les propos de Merleau-Ponty, je veux savoir comment par sa propre vitalité, une parole peut modifier la structure de son entourage, comment, dans un seul moment, elle peut ouvrir une expérience antérieure de maltraitance comme un horizon qu'elle peut réouvrir... dans un acte de souvenir... qui offre alors immédiatement ce qui a été vécu dans une atmosphère et avec une signification toute nouvelle, comprise. Pour le savoir, il est possible de partir des propos de Bishop définissant ceux de Merleau Ponty. Pour l'auteur, «cette question implique clairement la mémoire perceptive et le déplacement des souvenirs dans le temps et leur utilisation dans ce qui peut être une fausse perception de l'objet », ainsi, cette question implique, pour moi, ce qui est abordé précédemment concernant la mémoire perceptive et le déplacement des souvenirs dans le temps et leur utilisation dans ce qui peut être non pas une fausse perception mais une perception à savoir que l'enfant, qui a vécu une situation normale avant la situation de maltraitance, a cette mémoire perceptive et déplace ses souvenirs dans le temps. L'auteur

14Correspondant

à l'illusion négative, la mystification.

Chapitre 1

25

poursuit en indiquant que, pour les parents tortionnaires « cliniquement nous observons qu'en prenant en considération cet aspect nous avons affaire à des problèmes de mémoire des sentiments et de mémoire auditive et visuelle, et aux analyses et constructions perceptuelles qui en résultent et qui sont souvent fondées sur une condensation au niveau d'un objet partiel. Un geste, une expression, une action ou un élément du comportement de l'enfant provoque chez son père ou sa mère des sentiments qui par association recréent des situations que le parent, étant enfant, avaient trouvées intolérables. L'enfant devient alors les parents agresseurs de son père ou de sa mère» (Bishop, 1982: 201). Selon moi, pour l'enfant abusé, l'abus rencontre une mémoire des sentiments et une mémoire auditive et visuelle dans laquelle il n'y a pas d'abus. Un geste, une expression réveille des sentiments ou éveille chez l'enfant des sentiments nouveaux; réveille ou éveille car il peut se produire différents aspects quant à la perception, à la mémoire des sentiments et à la mémoire auditive notamment lorsque l'enfant vit une situation de maltraitance dès sa naissance. Sa résistance se fait alors suivant le même principe grâce à « un discours qui s'adresse à un contenu latent»; en effet, «un discours qui s'adresse au contenu latent a des répercussions étonnantes, s'il est pratiqué avec authenticité. C'est en s'appuyant sur lui que nous pouvons limiter, dans bon nombre de cas, les phénomènes de brisure relationnelle» (Lemay, 1993 : 81). La résistance de l'enfant se fait grâce à la rencontre de deux perceptions, de deux sentiments contraires, entre deux aspects de la mémoire auditive car elle prend appui sur deux systèmes d'habitus. Du point de vue de l'enfant abusé, l'hypothèse avancée est donc qu'il est capable de comprendre que l'adulte agit suivant une carte qui n'est pas une réalité partagée par tous. Il s'en rend compte parce qu'il est placé dans d'autres interactions non maltraitantes qui influencent ses perceptions, ses connaissances et ses croyances sur ce qu'il ressent et sur l'adulte abuseur. En contact avec d'autres systèmes, ce qu'il vit devient un abus. Il se rend compte que la réalité vécue n'est pas la réalité objective. Il cherche à se défaire de cette carte de l'adulte abuseur. Une expression de l'entourage bienveillant inscrite dans un fonctionnement interactif bienveillant peut provoquer chez l'enfant des sentiments nouveaux, il s'agit de montrer comment cela se passe, par quel processus, quel conflit i.e. de montrer que l'enfant en situation de maltraitance peut être ce locuteur compétent capable d'interpréter le message de l'adulte maltraitant, capable de s'adapter. Cette hypothèse comporte un enjeu théorique et méthodologique: il s'agit d'explorer la voie de la communication dans la maltraitance et plus exactement d'expliquer le développement de résistance et construction

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Hypothèse

et moyens de l'hypothèse

langagières, une résilience verbale portant sur la compréhension du message maltraitant et sur la prise de la parole par l'enfant. Le développement d'une compétence de communication pour un enfant en situation de maltraitance s'appuie donc sur la conceptualisation de la résilience en lien avec celle de la maltraitance et aux théories du langage, de la communication qu'il s'agit d'expliciter tant par leurs apports que par leurs manques. En effet, si ce qui concerne la résilience permet de comprendre le principe de développement d'une résistance et compétence langagières, bien que la parole soit mentionnée, elle n'est pas envisagée du point de vue de l'enfant comme étant un facteur déterminant et dans un processus de protection. Et les théories du langage, envisageant quant à elles la compétence de communication, laissent de côté les déterminations «psy ». 2 La résilience explorer face au traumatisme du langage: une piste à

2.1 2.1.1

Résilience et maltraitance De la résilience à la résilience verbale

Envisager la résilience du point de vue psychosociolinguistique, c'est préciser la déclinaison de ce concept. En effet, la résilience a deux sens principaux. L'un se réfère aux «aspects dynamiques du développement psychologique, à la fois dans ses processus, ses capacités, ses modes opératoires et ses expériences concrètes» (Hanus, 2001 : 203), l'autre à la mise en évidence d'un « écart inhabituel entre la profondeur du traumatisme et une réussite inattendue dans de telles circonstances» (Ibid., 204). Bien que la résilience ne soit pas définie du point de vue du langage, il est possible de l'approcher à travers cette réussite. En effet, cette réussite se définit tout d'abord à partir de l'idée de « résilience psychologique» dont parle Sadlier (2001 : 91) la distinguant des compétences sociales: «le premier fait référence à un état psychologique, le dernier à un éventail de comportements socialement valorisés. Ces deux phénomènes ont eu tendance à être source de confusion dans la littérature». La résilience psychologique correspond au fait que l'enfant recouvre, maintient et construit un développement normal du fait d'un état psychologique stable. Ceci peut être explicité à travers Desn1et, Pourtois et Nimal (2000) et leur description des quatre besoins fondamentaux, fondant le développement humain, pouvant être affectés en situation de maltraitance et maintenus dans la résilience: besoins affectifs, cognitifs, sociaux et de valeurs, dans lesquels, ils oublient toutefois le langage; bien qu'envisageant l'angle de la communication, ils le développent sous l'aspect de l'expression de soi et non de communication

Chapitre 1

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verbale. Or, c'est cet aspect de la résilience qui m'intéresse en tant qu'il correspond à une résilience verbale; en effet, pour Cyrulnik (2001 : 25), il existe un «processus de résilience verbale, émotionnelle et cérébrale », un ensemble de processus intrapsychiques et sociaux. Je m'attacherai donc à décrire cette « résilience verbale» 15et ce processus de résilience verbale en situation de maltraitance. Dans la mesure où celle-ci n'est pas définie dans la littérature sur la résilience, il convient d'en deviner le principe à partir tout d'abord de la définition générale de la résilience et ensuite de la définition de la résilience en situation de maltraitance. La résilience correspond à un ensemble de facteurs et de processus imbriqués. On peut relever deux types de facteurs: 1) les facteurs internes tels que le coping, et 2) les facteurs externes comprenant la famille et l'entourage extrafamilial. En effet, les relations d'attachement multiples constituent un élément de résilience (Palacio-Quintin, 2000). D'ailleurs, selon l'approche systémique de Toussignant (1998), la résilience résulte d'une interaction entre divers niveaux de systèmes: la famille, la communauté et la culture. Toussignant (2000 : 5) explore la nature systémique de la résilience ou, dit autrement, l'écologie sociale de la résilience au lieu de se centrer sur une conceptualisation de la résilience qui se situe à l'intérieur d'une perspective individualiste. L'auteur précise que cela se fait «par une analyse de l'interaction entre les divers systèmes qui entourent l'enfant ». En effet, cette analyse part du «postulat que le développement résulte d'une interaction entre divers niveaux de systèmes qui régissent l'enfant, soit I 'ontosystème (les caractéristiques internes de l'enfant), le microsystème la famille, l'exosystème (la communauté) et le macrosystème (la culture, le système politique) ». L'auteur souligne le fait que jusqu'à présent, ils n'ont « repéré aucune recherche ou théorie qui propose un modèle écologique intégré de la résilience. Cependant, diverses recherches illustrent l'interaction entre divers systèmes de soutien dans la protection de l'enfant contre l'adversité ou leur absence dans la genèse de problèmes ». Il prend l'exemple de Belsky qui «propose un modèle théorique de l'écologie sociale de la maltraitance des enfants» et adapté par Eldebour pour proposer un modèle intégré de l'écologie de la maltraitance vécue lors des situations de guerre. L'auteur propose donc d'extrapoler ce modèle pour élaborer une théorie plus générale sur l'écologie sociale de la résilience en exposant le rôle de chacun
15Tout en considérant que la résilience ne peut être définie que par cette seule entrée car celle-ci fait partie d'un ensemble complexe.

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Hypothèse

et moyens de l'hypothèse

de ces systèmes dans le développement et le maintien d'une adaptation réussie. Ainsi, il est possible de repérer quelques points sur le rôle de chacun de ces systèmes pour ensuite nous tourner vers l'adversité qui m'intéresse à savoir la maltraitance. Sans entrer dans le détail de cette analyse, il est possible de relever différents aspects. Le premier concerne la famille qui a un rôle central dans la protection psychologique de l'enfant. Le second est le rôle joué par l'environnement social dans l'adaptation à l'adversité. On réfère notamment à l'importance des adultes significatifs dans l'entourage qui peuvent influencer le développement de l'enfant lorsque ses parents sont dans un état d'incapacité ou non disponibles. Ainsi, Toussignant (2000 : 6) s'appuie sur Caplan pour dire que « le facteur le plus important dans la gestion du stress est la qualité du soutien affectif et instrumental fourni par son réseau social lorsqu'il affronte une crise », approche confirmée par d'autres recherches comme le précise l'auteur en soulignant le rôle de l'école comme «source primordiale de soutien social ». Le troisième aspect est la communauté résiliente considérée par Vanistandael comme la source principale des forces de l'enfant. Enfin, le macrosystème est celui de la culture et de la société. Il s'agit du contexte culturel et politique dans lequel l'enfant évolue. Par ailleurs, « non seulement les valeurs et les attitudes de la culture influencent le degré de résilience mais le concept de résilience serait déterminé par la culture ». Ainsi, la résilience doit être comprise « non seulement comme le produit d'une interaction entre le développement psychologique et l'adversité, mais comme impliquant également la culture de l'individu ». Le point sur la culture aide à saisir le processus intrapsychique et social: «la culture constitue un élément clé dans la capacité de l'enfant à construire un sens pour comprendre les événements de l'adversité auxquels il doit faire face. Nous faisons référence ici à la signification collective attribuée par une communauté culturelle à des événements traumatiques. L'ajustement au n10nde externe n'est pas uniquement déterminé par la signification personnelle accordée aux expériences de vie, car celles-ci sont également structurées par un sens collectif. Les significations que nous attribuons au monde externe, y compris leur représentation dans des rites et des mythes sont apprises à travers la communication avec les autres depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse» (Toussignant, Ibid.). Sadlier (2001) précise l'importance de la prise en compte des processus longitudinaux de protection constitués par des facteurs multiples; elle insiste sur trois points: une cohésion familiale, un système de croyances qui donne du sens aux événements ou situations à risque, une préférence pour des stratégies de faire face, ou de coping actives. En ce qui concerne le

Chapitre 1

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processus, pour Hanus (2001), la résilience s'apparente à un travail de deuil: il y a reconnaissance de la situation. Cette reconnaissance passe par différentes phases: celle de la connaissance, de l'acceptation après celle du refus initial de la situation. En ce qui concerne l'éventualité d'une résilience verbale, dans les facteurs internes déterminants, il est possible de centrer sur le développement d'une compétence et particulièrement sur une stratégie discursive d'adaptation car non seulement «avec le terme de résilience, (...), après avoir centré sur la vulnérabilité des enfants face à des situations à risque, on a centré sur les compétences des enfants qui ne succombaient pas, sur les stratégies d'ajustement appelées coping» (Vanistandael, 1996) mais en plus « à certaines formes de risques correspondent sans doute des stratégies.» (Michaud, 1999: 829). D'ailleurs, Wolin et Wolin (1993) indiquent, quant à eux, l'existence de sept résiliences et on retrouve cette idée de «forces» et de « ressources », compétences plus ou moins présentes chez différents enfants à travers la notion et l'outil «casita », définie par Vanistandael et Lecomte (2000) à partir de laquelle les professionnels sont invités à repérer parmi les différents éléments existant chez l'enfant les «compétences et qualités de l'enfant» ainsi que «les stratégies d'ajustement» qu'il a pu développer. Il est alors possible d'avancer l'idée qu'une stratégie discursive d'adaptation peut se développer sur le principe du coping. Le coping se fait suivant trois filtres « qui ont pour fonction de modifier l'événement stressant et donc d' anlplifier ou de diminuer la réaction au stress:
1. la perception du stresseur est influencée par les expériences antérieures avec des stresseurs similaires, le soutien social et les croyances y compris religieuses, Les mécanismes de défenses du moi (déni, répression, etc.),

2. 3.

Les efforts conscients: il s'agit de la mise en place de plans d'action, et du recours à diverses techniques (relaxation, exercice physique, médication, distraction cognitive). )) (Paulhan et Bourgeois, 1998: 46).

Ainsi, la stratégie discursive d'adaptation à travers ses principaux filtres correspond, pour moi, successivement à la perception du stresseur à partir de l'expérience langagière antérieure, à la parole des tuteurs en tant qu'elle peut être un facteur déterminant influençant l'interprétation du message maltraitant, aux mécanismes de défenses communicationnelles et aux efforts conscients d'interprétation et de production d'un message. Mais, ne se trouve pas le processus intrapsychique et social d'un point de vue langagier.

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Hypothèse

et moyens de l 'hypothèse

En ce qui concerne le processus en question, il est possible d'associer le travail de deuil exposé par Hanus et le développement de l'enfant résultant d'un ensemble d'interactions tel qu'envisagé par Toussignant (2000), association conduisant au travail de déliaison de la sociologie clinique: l'enfant maltraité effectue un travail de deuil du fait de sa mise en interaction avec différents systèmes, reconnaissant dans les façons de dire qu'il n'est pas le problème. Dans les facteurs externes déterminants, bien qu'il soit fait mention à la parole des tuteurs et non à celle de l'enfant, celle-ci n'est pas définie. Cette parole renvoie à différentes notions: parole positive «paroles et gestes positifs» (Vanistandael et Lecomte, 1999) ou encore parole affective: « il s'agit simplement de reconnaître que la parole a une fonction bien plus affective qu'informative» (Cyrulnik, 2003). Pour comprendre cette parole affective, il est possible de se référer à Poletti et Dobbs (2001). En effet, ces auteurs, définissant les facteurs favorisant la résilience, s'intéressent aux messages que l'enfant reçoit de ceux qui l'entourent: injonctions, attributions positives ou négatives. Elles indiquent que « l'enfant reçoit des milliers de messages de tous ceux qui l'entourent. Selon sa constitution, son tempérament, il se comportera d'une manière qui est unique et qui lui est propre face à ces messages. Il les acceptera, les rejettera, en prendra une partie et ignorera le reste. Les personnes qui vivent avec lui, lui donneront des messages différents, opposés parfois» (Poletti et Dobbs, 2001 : 42). La compréhension de la résilience doit se faire en lien avec l'adversité considérée: la maltraitance ; car qu'est-ce qui fait que l'enfant peut accepter ces messages? Les rejeter? En prendre une partie? Est-ce que le fait d'ignorer le reste peut l'amener à résister? En effet, les messages positifs tels que cités précédemment ne sont pas envisagés sous un angle interactionnel: comment l'enfant peut-il résister à ces messages dans la communication maltraitante? En les interprétant? S'il les interprète, qu'estce qui l'aide à les interpréter? D'autres messages? Est-ce que les messages positifs s'opposent aux messages du maltraitant? Si oui, de quelle manière? Et ceci lui permet-il de s'adapter au maltraitant? 2.i.2 Facteurs et processus spécifiques: résilience et maltraitance

Dans la définition de la maltraitance psychologique, il est souligné qu'« un même acte parental n'a pas le même impact et peut être considéré adéquat ou psychologiquement abusif selon l'âge et le niveau de développement de l'enfant. Enfin, l'interprétation que l'enfant donne au comportement est fondamentale. Elle constitue un moment du processus par lequel un mauvais traitement psychologique, par exemple, peut avoir des incidences sur le développement de l'enfant» (Durning et Fortin, 1996 : 65).

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Ainsi, un enfant peut se convaincre petit à petit « qu'il est mauvais ou raté» mais un autre «pourrait dans d'autres conditions considérer que son père exagère. Même lorsqu'ils interprètent de la même façon, les enfants diffèrent par leur capacité à s'en protéger» (Ibid.). Manciaux et Tomkiewicz (2000 : 328) précisent que « les mauvais traitements sont souvent cités comme un des traumatismes susceptibles defavoriser chez certaines jeunes victimes, un comportement résilient.». Ils citent deux travaux. Les premiers portent sur trois histoires de vie à partir desquelles se dégagent « les caractéristiques personnelles et les compétences qui semblent jouer un rôle positif dans des contextes de maltraitance et/ou de négligences majeures menaçant la vie même des enfants concernés ». Ils en donnent la liste suivante: une mise en condition rapide à l'égard d'un danger, une maturité précoce, une dissociation des émotions, la capacité de se procurer des informations, la capacité de former des liens avec d'autres personnes pour les utiliser aux fins de survie, et le maintien de ces liens, une anticipation positive de ce qui va se passer, la capacité de prendre des risques, la conviction d'être aimé, l'idéalisation de la compétence de l'agresseur, la compréhension structurée des expériences douloureuses subies, l'altruisme et une bonne dose d'optimisme et la capacité d'espérer (Mrazek et Mrazek, 1987). Il est à noter que les facteurs ne sont pas imbriqués dans un processus. En reprenant quelques éléments de définition de Mrazek et Mrazek16, concernant ces différentes caractéristiques, on peut relever que: 1. La première est l'habileté à reconnaître et s'adapter aux exigences du milieu dans le but de se protéger. Cette habileté à répondre au bon moment aux situations stressantes (...) nécessite vigilance, intelligence et inhibition de l' affect.
2. La seconde est le fait que les enfants qui vivent dans des environnements difficiles font souvent plus que leur âge. Ils sont considérés comme des « pseudo-adultes». Ainsi, ils peuvent bénéficier d'une estime de soi et d'un sens du contrôle. La troisième est I'habileté à mettre à distance ces émotions intenses. Plus tard, ils se rappellent l'événement et en parlent en détail avec aucune expression ou émotion. La quatrième est le désir d'apprendre autant que possible sur l'événement à partir de son environnement immédiat et ceci peut constituer un moment crucial. Ainsi, s'il s'agit d'une situation due à un alcoolisme ou une maladie mentale, il est conscient que ses actions auront un effet sur l'interaction, et il est davantage capable de mettre en place des stratégies de protection. Ainsi,
16 Traduction personnelle.

3.

4.

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l'enfant comprend certain contrôle. qu'il n'est

Hypothèse et moyens de ['hypothèse pas responsable et qu'il peut développer un

5.
6.

La cinquième caractéristique est I'habileté à se faire des relations qui lui permettront de supporter ces moments de crise. La sixième est I'habileté à se proj eter dans le futur ou à fantasmer sur ce que sera la vie quand la maltraitance sera terminée. Pour cela, il faut mettre de côté l'affect et avoir une capacité intellectuelle et émotionnelle à s'imaginer dans un autre temps et un autre lieu. Quelques enfants maltraités ne pensent pas à après demain, ne pensent pas à différentes identités et différents rôles, et ont des pensées telles que leur futur se limite à une répétition ou à un absolu revirement de leur expérience. La septième est la capacité à assumer la responsabilité à prendre des décisions cruciales et à en subir les conséquences; ceci pouvant conduire à une prise de risque important. La huitième est la conviction d'être aimé mais pour cela, il doit disposer de suffisamment d'estime de soi pour croire qu'il est digne d'être aimé. Il peut croire que quelqu'un qu'il aime a les mêmes sentiments pour lui. La neuvième est le fait d'idéaliser la compétence de l'agresseur. Les auteurs reviennent sur l'idée d'Anna Freud concernant l'identification à l'agresseur car elle a une connotation négative, particulièrement dans le cas où la victime répète les actes de l'agresseur. Une réponse plus positive et active de la victime est la reconnaissance des compétences de l'agresseur et l'identification des traits de telle sorte que l'estime de soi est améliorée. Par exemple, un enfant peut idéaliser et s'identifier aux capacités de l'agresseur pour achever un succès financier, etc. Dans certains cas, une telle identification peut faciliter des interactions plus positives avec l'agresseur.

7.

8.

9.

10. La dixième concerne I'habileté à se rappeler les événements négatifs passés dans sa mémoire afm de les rendre plus acceptables ou congruents avec son point de vue. Ceci est facilité par la dissociation des affects à propos du passé. Cela consiste à une distance émotionnelle des situations les plus négatives. Certains enfants décrivent les événements comme n'ayant pas été aussi mauvais que cela. Il. La onzième est l'altruisme. Cela consiste à se procurer du plaisir à faire aux autres ce que l'on aurait aimé recevoir. 12. Enfin, la douzième est l'optimisme et l'espérance. C'est l'orientation de la vie qui permet beaucoup de caractéristiques personnelles et qui est renforcée par l'usage heureux des autres traits et compétences qui favorisent la résilience.

Il serait intéressant de relever l'existence de stades concernant l'apparition de ces caractéristiques, de stades communs concernant les différents enfants, une hiérarchisation, des caractéristiques communes. A

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quel moment l'une et l'autre interviennent-elles? Dans la mesure où la résilience est un processus intrapsychique et social, de quelle manière le lien avec l'entourage bienveillant fait-il émerger telle ou telle caractéristique, telle ou telle compétence? Les seconds travaux cités sont ceux de Maran et Eckenrode (1992). Ces derniers ont comparé «trente-trois adolescentes maltraitées à un groupe témoin de cent douze sujets indemnes. (...). Ils estiment qu'une orientation positive du locus of control (en d'autres termes la capacité du sujet à maîtriser ce qui lui arrive) et un sentiment de self esteem constituent des prédicteurs d'évolution favorable, en particulier d'évitement de la dépression post-traumatique ». Manciaux (2001) rapporte des recherches étrangères sur le lien entre résilience et maltraitance dans lesquelles «l'aptitude à parler d'un passé douloureux en prenant suffisamment de distance est fréquemment observée chez les enfants résilients ». Ainsi, ont été revus des enfants maltraités, initialement âgées de dix huit mois à six ans, avec un recul de six, puis de seize ans. Quelques éléments ont été notés: le fait de réagir positivement aux influences de la famille élargie et des proches, tout comme la décision d'être différents de leurs parents. D'autres auteurs insistent sur l'attachement, c'est le cas de Palacio-Quintin (2000 : 119) pour laquelle des enfants maltraités peuvent résister et construire grâce à la présence d'une éducatrice. L'auteur nous invite à ne pas avoir une vision déterministe de l'attachement (Tableau 1) mais à avoir une vision flexible (Tableau 2).

Sensibilité maternelle

+
Type de relation d'attachement mère-enfant

+
Modèle internes

+
Interactions sociales

Tableau 1. Modèle déterministe de l'attachement 2000 : 124)

(Palacio-Quintin,

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Hypothèse et moyens de l'hypothèse Facteurs environnementaux variés

Relations d'attachement multiples pendant l'enfance

+

+
MO!leS internes ... Interactions sociales

.
Nouvelles expériences

Tableau 2. Modèle flexible et multidéterminé de l'attachement Quintin, 2000 : 124)

(palacio-

Dans la mesure où Palacio-Quintin (2000 : 119) précise que des enfants maltraités peuvent résister et construire grâce à la présence d'une figure d'attachement telle qu'une éducatrice, il est possible d'envisager que l'enfant maltraité s'appuie sur la relation affective qu'il a avec un tuteur pour développer et une compréhension de l'interaction avec le maltraitant et une manière d'y résister et de construire, une compétence à communiquer. L'attachement a effectivement deux fonctions: une fonction de protection et une fonction de socialisation; l'enfant qui apprend à interagir avec la mère pourra reproduire cette façon d'interagir. L'enfant maltraité à travers une autre figure d'attachement pourra développer, entre autres choses, une compétence de communication, s'adapter et se socialiser. L'attachement, en effet, n'est pas seulement un système comportemental, il est également un système conceptuel qui se construit progressivement et qui gouvernera ensuite les relations sociales significatives. Il s'agit de «représentations mentales, conscientes et inconscientes, du nl0nde extérieur et de soi à l'intérieur de ce monde à partir desquelles l'individu perçoit les événements, entrevoit lefutur et construit ses plans» (Bowlby, 1973 : 203). Dans le lien entre résilience et maltraitance, nous n'avons pas de détails sur l'adaptation discursive au maltraitant, sur l'importance, l'influence du lien avec l'entourage communicationnel, influence de sa communication pour comprendre le message maltraitant; or, dès lors que la maltraitance peut se définir comme un traumatisme du langage, comment se fait la résilience verbale? Sur quoi portent la résistance et la construction? 2.1.3 Maltraitance psychologique ou traumatisme du langage

La maltraitance se définit en quatre mauvais traitements: la maltraitance physique, la maltraitance psychologique, l'abus sexuel et la négligence.

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