La Troisième République

De
NÉE SUR LES DÉCOMBRES DE L’EMPIRE EN 1870, engloutie par la Seconde Guerre Mondiale en 1940, la Troisième République a été longtemps un régime décrié, parfois même honni. Elle fut pourtant le cadre d’événements majeurs, tels que la Commune, l’affaire Dreyfus, la Première Guerre Mondiale, le Front Populaire ou encore la montée des fascismes.
Avec une érudition impeccable, servie par un style limpide, Jean-Pierre Azéma et Michel Winock nous proposent ici une synthèse de référence sur ce moment clé de notre histoire politique
Publié le : jeudi 1 octobre 2015
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EAN13 : 9782362800733
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NÉE SUR LES DÉCOMBRES DE L’EMPIRE EN 1870, engloutie par la Seconde Guerre Mondiale en 1940, la Troisième République a été longtemps un régime décrié, parfois même honni. Elle fut pourtant le cadre d’événements majeurs, tels que la Commune, l’affaire Dreyfus, la Première Guerre Mondiale, le Front Populaire ou encore la montée des fascismes.

Avec une érudition impeccable, servie par un style limpide, Jean-Pierre Azéma et Michel Winock nous proposent ici une synthèse de référence sur ce moment clé de notre histoire politique.

 

 

 

 

 

Jean-Pierre AZÉMA
Michel WINOCK

La IIIe République


Octets
• THIERRY MARCHAISSE

Avant-propos

LE SOUVENIR DES SOMBRES JOURNÉES DE JUIN ET DE JUILLET 1940 décourage l’amour rétrospectif de la IIIe République. Au vrai, elle n’avait pas eu à attendre le drame final pour compter ses procureurs : sans invoquer la meute de ses ennemis irréductibles qui se reproduisirent, du début à la fin, par générations, il suffit d’observer le discrédit généralisé du régime dans la jeunesse intellectuelle des années 1930 et l’écœurement qu’il pouvait inspirer alors à tant de plumes pourtant républicaines. Ce régime était « pourri », on commençait à l’écrire. Le gouvernement et la littérature de Vichy n’épargnèrent pas leur fiel pour la « Gueuse » défunte : tous nos malheurs venaient d’elle. Plus tard, dans le procès du quatrième avatar républicain, entrepris dès la fondation du Rassemblement du peuple français et repris en 1958, le gaullisme faisait encore, par république interposée, un mauvais parti à la IIIe. De sorte que « IIIe République » sonne presque toujours aujourd’hui comme une expression péjorative : « un homme de la IIIe », « des mœurs de la IIIe »… Cela vous a Dieu sait quoi de douteux et de suranné. La République, troisième du nom, a ainsi reçu en partage le don de mettre à peu près tout le monde d’accord sur sa personne, d’abord dans le mépris ; aujourd’hui, dans l’indifférence.

Imagine-t-on, pourtant, que cette République a connu de grandes heures, et que des cœurs ont battu pour elle ? Cette belle époque de son histoire, ce ne fut pas celle des rentiers et des vaudevillistes ; ce fut le temps où des hommes innombrables avaient « une religion véritable de la République » (Péguy). Car on l’a aimée, on s’est battu pour elle ; et quand on la savait insuffisante, on la croyait perfectible. Les dévouements les plus généreux qu’elle suscita ont été souvent obscurs et silencieux, à l’exemple de ces instituteurs qui faisaient de l’éducation des enfants du peuple une mission sacrée.

Ce n’est pourtant pas l’histoire de cette République que nous nous proposons de faire ici : nous avons voulu borner notre étude à la naissance et à la mort d’un régime politique. Dans quelles conditions, et pour quelles causes, et sous quelles formes, la République a finalement succédé à l’Empire ? Dans quelles conditions, et pour quelles causes, la République a-t-elle finalement laissé la place au principat d’un octogénaire, appelé « État français » ? Tels ont été les deux sujets de notre enquête. Les résultats ne sont pas identiques dans les deux cas : c’est ainsi que nous n’avons pas jugé utile, eu égard à l’état de la question, de raconter par le menu la séquelle d’événements qui a présidé à la naissance de la IIIe République ; volontairement allusifs sur les faits, nous nous sommes essayés à dégager des idées générales et à faire état de certaines réflexions. Inversement, l’étonnante confusion qui est encore aujourd’hui courante quant à la fin du régime nous a amenés à suivre de beaucoup plus près les scènes successives du drame final.

La longévité exceptionnelle enfin de cette République, qui a compté sept décennies, nous a suggéré un troisième thème de réflexion : celui de sa durée précisément. Nous avons tenté d’en proposer une explication dans la partie centrale de notre livre.

PREMIÈRE PARTIE

LA NAISSANCE
(1869-1879)

CHAPITRE PREMIER

La République sous l’Empire

UN PENCHANT NATUREL DES HISTORIENS les incline à considérer la mort des régimes politiques comme le résultat d’une nécessité : écrivant après l’événement, ainsi installés dans une certitude, ils n’ont plus qu’à répertorier les causes immanquables de l’inévitable. Pour les contemporains de l’événement, tout n’est pas aussi lumineux et, en politique, les mauvais devins ont toujours eu la majorité. La chute du Second Empire nous apparaît aujourd’hui comme l’aboutissement normal de la dégénérescence d’un régime autoritaire, empêtré dans ses contradictions, voué à la mort. Cette vue des choses repose l’esprit mais elle n’est peut-être qu’une illusion d’optique, parce que, délibérément, elle met de côté tout ce qui pouvait rendre précisément impensable aux contemporains cet événement devenu à nos yeux inéluctable.

Les dernières élections législatives de l’Empire, en 1869, semblent porter un coup très dur au régime. P. Grousset, futur communard, peut écrire, en décembre de la même année :

Une à une, lentement, progressivement, mécaniquement, toutes les parties de cet organisme [i.e. : l’État impérial] qui se développa de toutes pièces, en une nuit, se désagrègent et tombent en décomposition.

Mais, moins d’un an après le prétendu désastre électoral, Napoléon III, par son dernier plébiscite, prend la mesure exacte de ceux qui lui sont irrémédiablement hostiles : 1,5 million environ. « Il faut avoir vu, comme je l’ai vu, écrit H. Pessard, le désarroi des partis au lendemain du scrutin plébiscitaire, pour se rendre compte de l’effet d’écrasement produit par ces 7 200 000 oui tombant d’un seul coup sur les irréconciliables, les mécontents et les défiants. » Gambetta, lui, s’exclamait : « L’Empire est plus fort que jamais. » Et pourtant moins de quatre mois après ce plébiscite triomphal, l’Empire était renversé par la défaite militaire. Quelle est ici la part de la nécessité, et celle de la mauvaise fortune ? Quoi qu’il en soit, ce qu’il importe d’abord d’établir pour le sujet qui nous occupe c’est qu’en 1870, le pays, dans sa majorité, n’attend pas la République. À une exception, mais de taille : les grandes villes. Paris surtout, décidément, lui, républicain.

Les forces sociales

Ce contraste politique entre les villes et les campagnes est certainement un des faits les plus marquants et les plus importants de la France impériale, à la veille de la guerre. Or, si la politique se « fait » à la ville, la nation française est encore largement campagnarde, en 1870 : sur 38 millions d’habitants, 26 ou 27 millions, soit près de 70 %, vivent au village. Depuis l’établissement du suffrage universel, en 1848, le poids électoral de la paysannerie reste prépondérant. Le monde des campagnes est donc à considérer avec attention, d’autant que, pendant longtemps encore, sous la IIIe République, la France devait rester, comme l’a écrit André Siegfried, « une nation de paysans, d’artisans, de bourgeois ». Lors du dernier recensement avant la seconde guerre mondiale, en 1936, les Français employés dans le secteur primaire (agriculture, forêts, pêche) étaient approximativement aussi nombreux que ceux qui travaillaient dans l’industrie et les transports. Cela prouve conjointement la lenteur de l’industrialisation en France et l’importance politique de la société rurale. Or, ce monde rural a été, dans son ensemble, le plus fidèle soutien du Second Empire.

Cette faveur du régime bonapartiste dans les campagnes a été souvent interprétée comme l’effet de l’analphabétisme des paysans et de leur immaturité politique. En réalité, les choses ne sont pas si simples. Marx, dans un texte célèbre écrit en 1852, après avoir noté que Bonaparte représentait « la classe la plus nombreuse de la société française, à savoir les paysans parcellaires », expliquait qu’en raison de leur isolement les paysans ne constituaient pas une véritable classe, et qu’ils se trouvaient naturellement subordonnés « au pouvoir exécutif », d’autant que celui-ci apparaissait, vu ses origines, comme le protecteur du paysan contre le féodal et, depuis, contre la bourgeoisie urbaine, la nouvelle féodalité. Dans son dernier livre, écrit après les élections de 1863, Proudhon démontrait qu’en dépit de leurs votes contraires, ouvriers et paysans avaient mené un même combat :

La République de 1848 a conféré aux paysans comme aux ouvriers le droit électoral. Or, tandis que ceux-ci ont appris des bourgeois à faire opposition au pouvoir et votent avec eux, l’empereur, à tort ou à raison, est resté pour le paysan le symbole du droit allodial, rendu triomphant par la Révolution et la vente des biens nationaux. Dans le roi, au contraire, protecteur de la bourgeoisie ou prince de la gentilhommerie, il n’a jamais vu que l’emblème du fief, qui reparaît, à son œil soupçonneux en la personne du bourgeois capitaliste, chef d’industrie, administrateur de compagnie, négociant, homme de lettres ou magistrat…

Napoléon III passe donc pour le protecteur du campagnard « contre le féodalisme bourgeois » : sur ce point, Marx et Proudhon tombent d’accord. De plus, l’évolution économique sous le Second Empire a été, en gros, favorable à la paysannerie, même si, dans le détail, une telle affirmation mérite d’être nuancée. La majorité des paysans, peu ou prou propriétaires, a bénéficié de la plus-value des terres. L’urbanisation et la mise en place d’un réseau de chemin de fer, l’ouverture des frontières, ont commencé à transformer une vieille économie de subsistance en économie d’échange. L’exode rural a fait baisser la pression démographique. Le paysan, qui avait beaucoup souffert de la crise à la fin de la monarchie de Juillet et sous la IIe République, constate une sensible amélioration de son sort et, comme dit Proudhon, il « ne discute pas sur les causes… ; ces biens lui sont venus sous la période impériale ; il en remercie l’empereur ». La crainte des « partageux », si souvent évoquée, ne saurait donc, à elle seule, rendre compte de la fidélité paysanne à l’empereur. Au demeurant, cette fidélité est moins l’attachement de la paysannerie à une dynastie, quels que fussent les effets de la légende napoléonienne, que la meilleure façon jugée par elle de défendre ses intérêts. Fidèle à 89, méfiant envers le « notable », le « seigneur » et, dans beaucoup de provinces, le « curé » jadis décimateur, le paysan qui se méfie tout autant de ces libéraux de la ville, bourgeoisie républicaine ou orléaniste, étrangère à son univers, donne sa voix à l’Empire. Reconquérir les campagnes apparaît donc comme l’une des tâches principales du Parti républicain, qui avait su gagner à lui quelques régions rurales sous la IIe République, mais trop superficiellement pour résister à ce que Marx appelle la « religion paysanne », le mirage napoléonien.

En face de cette France paysanne, la plus nombreuse, la plus fidèle, l’Empereur doit compter avec la France des villes et de l’industrie. C’est dans celle-là qu’il est contesté, aussi bien dans les rangs de la bourgeoisie que dans l’artisanat et le prolétariat industriel. Le Second Empire a été, au XIXe siècle, l’étape décisive de l’industrialisation de la France. Outre que l’histoire du régime s’inscrit dans une phase d’expansion généralisée, indépendante de la volonté de l’empereur, la France a connu sous Napoléon  III une équipe dirigeante qui avait foi dans le progrès, ce qui donne à l’Empire son côté affairiste et sa modernité. Louis-Napoléon Bonaparte n’est pas expert en questions économiques, mais ses voyages, notamment son séjour en Angleterre, ses lectures, l’influence de certains hommes comme Michel Chevalier ou les frères Pereire, de la famille saint-simonienne, lui ont fait comprendre que l’expansion économique était une des nécessités des temps modernes, et qu’en ce domaine l’État ne devait pas rester inactif. Ajoutons qu’il y a chez lui des velléités sociales, le désir de se rallier les classes populaires : le progrès économique devrait y contribuer. Une partie de la bourgeoisie, qui s’était laissé imposer le coup d’État, a bientôt trouvé son compte dans ce pouvoir fort. Le retour à la confiance, l’abondance de l’or sur le marché mondial, les innovations publiques, notamment dans le domaine du crédit et des transports, engagèrent le régime dans une prospérité d’ensemble, dont témoignent les chiffres de production. La grande bourgeoisie a profité de cette expansion. Par exemple, l’État a maintenu, par les conventions de 1859, aux compagnies de chemins de fer et, partant à leurs actionnaires, des avantages considérables. Ce développement économique a encouragé et a été encouragé par la concentration. C’est ainsi qu’à Paris, là où l’on comptait 165 000 « patrons » en 1847, on en trouve moins de 40 000 en 1870. En 1857, onze compagnies concessionnaires se partagent le réseau ferré, au lieu d’une quarantaine en 1850. Concentration financière également. Selon G. Duchêne, collaborateur de Proudhon : « Banques, sociétés de crédit, paquebots, chemins de fer, grandes usines, grandes métallurgies, gaz, sociétés de quelque importance que ce soit sont concentrés aux mains de 183 individus. » Concentration encore dans le commerce, avec la création des grands magasins. Et c’en est un aspect encore plus impressionnant que la naissance de ces énormes usines métallurgiques, dont celle de Schneider au Creusot, avec ses 10 000 ouvriers, domine le lot. Mais ces chiffres ne doivent pas aveugler : pour un Pereire, un Talabot, un Boucicaut, un Schneider, entreprenants, audacieux, vrais capitaines d’industrie, la bourgeoisie française compte des milliers de « Monsieur Thiers », administrateurs prudents, misonéistes et terriens. Napoléon III doit violenter sa bourgeoisie pour la tirer du protectionnisme, où l’englue son intérêt immédiat. En 1860, sans en souffler mot au Corps législatif, comme le lui permet la Constitution, l’empereur signe un traité de commerce avec l’Angleterre libre-échangiste, et soulève l’indignation de la majeure partie de la bourgeoisie française, que représente alors à la Chambre le filateur Pouyer-Quertier en attendant l’arrivée de Thiers à ses côtés. Ce traité de commerce avec l’Angleterre, bientôt suivi par d’autres traités signés avec les autres pays d’Europe occidentale, fait, au total, quadrupler les exportations françaises pour la durée du Second Empire. N’importe : la bourgeoisie protectionniste ne pardonne pas le « coup d’État douanier » de 1860, et jusqu’au bout bataille pour le retour à la protection. Dans le bourgeois français sommeille toujours un petit-bourgeois, soucieux de mesure et d’équilibre, détestant l’aventure, attaché à des valeurs sûres et tangibles : le capitalisme français est, dans une large mesure, un capitalisme besogneux, qui sent toujours un peu le comptoir du village.

On a beaucoup disserté sur les causes de cette inaptitude de la bourgeoisie française au négoce et à l’industrie.Contentons-nous, pour le moment, de la constater. Elle explique l’échec relatif de la politique économique de l’Empire. À partir de 1860, les classes dirigeantes vont à nouveau fleureter avec l’opposition. Anciens orléanistes et bonapartistes déçus, se découvrent, en politique une nouvelle vocation libérale, pour combattre, en économie, le libéralisme de l’Empereur. Dans le combat qui s’est livré entre, d’une part, la banque traditionaliste des Rothschild et la manufacture des Pouyer-Quertier et, d’autre part, la bourgeoisie saint-simonienne, productiviste, représentée par les frères Pereire, c’est celle-là, finalement, qui perd la partie. L’opposition, dès lors, peut se réclamer du libéralisme, son esprit conservateur n’en est pas moins évident, ce qui n’empêche nullement les républicains que sont Jules Favre, Ernest Picard et Jules Simon de s’allier à ces amis de la liberté. L’Union libérale des orléanistes et des républicains modérés apparaît, aux élections de 1863, comme la première opposition parlementaire sérieuse. Il reste que la bourgeoisie, les notables, en général, ne souhaitent pas la chute du régime : la république est crainte, et la restauration ne paraît pas réalisable.

La moyenne et la petite bourgeoisie sont nettement plus engagées dans l’opposition. Dans un pays encore relativement peu industrialisé, les couches moyennes des non-salariés jouent un rôle important. L’innombrable cohorte des hommes de loi : avocats, avoués, notaires, huissiers, le corps médical (qui n’a pas encore le statut privilégié d’aujourd’hui), le négoce, le journalisme, c’est là qu’il faut chercher le cœur et la voix de l’opposition. Cette petite bourgeoisie ne s’est pas particulièrement félicitée de la situation économique. Parfois victime de la concentration, elle a souffert des crises cycliques, et elle a nourri contre le pouvoir une amertume tenace. C’est là surtout, par tradition, tout un monde perceptible aux idées libérales et républicaines. L’Empire autoritaire n’a pour ces bourgeois — petits et moyens — aucun attrait, il les gêne souvent dans leur raison de vivre ; tandis que « le régime parlementaire, cette terre promise des avocats et des journalistes » (H. Pessard) a toutes leurs faveurs. À ces groupes sociaux, volontiers frondeurs, il faut ajouter la jeunesse, et tout particulièrement la jeunesse des écoles. L’Empire n’a jamais su gagner sa sympathie, et le Quartier latin est un des hauts lieux de l’opposition, dès le début, foisonnant de publications éphémères et violentes, s’emplissant, à la moindre occasion, de manifestations hostiles au régime. Et puis :

Cette jeunesse était active. Elle était nombreuse, et elle demandait sa place au soleil. Elle était fortement attachée aux idées républicaines et nullement prête à capituler ; débordante de sève et d’énergie, elle se voyait exclue de la vie politique et de toutes les fonctions. Elle allait monter à l’assaut du pouvoir et mettre en mouvement non seulement des idées abstraites, de vagues aspirations, mais la force.

À Paris, il existe ainsi un milieu urbain révolutionnaire, assez disparate, composé d’étudiants, de jeunes employés, d’intellectuels plus ou moins déclassés, toute une petite bourgeoisie souvent acquise aux idées blanquistes : c’est dans ce milieu difficile à définir socialement, un peu marginal, mal ou pas intégré à la société urbaine, typiquement parisien, que l’on trouvera les passions politiques les plus vives. Un Raoul Rigault, un Jules Vallès, sont représentatifs de ces groupes, qu’il faut distinguer du monde ouvrier.

La classe ouvrière (Proudhon disait « les classes ouvrières ») n’a pas d’unité : sa concentration est encore limitée. L’artisan travaillant à son compte ou employé dans un petit atelier reste à Paris le type ouvrier le plus courant. On estime à 10 % seulement l’ouvrier des grandes entreprises, le « prolétariat au sens précis du terme ». L’industrialisation de la période impériale ne doit donc pas faire illusion : la France reste un pays de petites entreprises. G. Duveau, après Simiand, a montré que de 1846 à 1871, le nombre des ouvriers pour l’ensemble de la France est resté à peu près stable. À Paris, en raison notamment des travaux d’Haussmann, leur nombre a légèrement augmenté, atteignant environ 440 000 en 1870.

Sur la condition ouvrière sous le Second Empire, les historiens ne s’accordent pas : les uns considèrent qu’elle a subi une incontestable aggravation, en raison notamment de la hausse des prix que la hausse des salaires n’a pu compenser ; pour les autres, il y a eu amélioration, comme le prouverait le progrès qualitatif de la consommation (moins de pain, plus de viande, etc.). Comme toujours, ces appréciations divergentes sont souvent également exactes, parce qu’elles puisent à des sources différentes, et que la condition ouvrière est une expression qui recouvre des réalités, ou géographiques, ou professionnelles, bien différentes. En ce qui concerne le salaire, il est classique de constater, pour la période de l’Empire, que « le salaire nominal s’élève, mais que le coût de la vie… progresse plus vite ». Georges Dupeux a nuancé cette affirmation. Il constate que jusqu’en 1860 la hausse des prix a effectivement absorbé la hausse des salaires, mais il fait remarquer qu’après cette date un « phénomène considérable » se produit, qui est précisément le retournement de cette situation : le salaire s’élève plus vite que le coût de la vie, « le salaire réel commence ainsi une montée qui continuera jusqu’en 1914 et qui contredit toute l’évolution antérieure ». Dès lors, la condition ouvrière commence à s’améliorer sensiblement. Cette observation, confirmée par les travaux de J. Rougerie sur les salaires parisiens, par ceux d’Y. Lequin sur les salaires de la région lyonnaise, contredit tout à fait les auteurs soutenant la thèse de la paupérisation de la classe ouvrière. Sans doute, en raison de la Commune, a-t-on tendance à chercher dans cette hypothétique paupérisation les causes d’un renforcement de la lutte des classes, comme si, mécaniquement, les aptitudes révolutionnaires procédaient de l’appauvrissement. Nous n’entrerons pas dans ce débat ; l’important, pour nous, est de comprendre l’attitude politique de la classe ouvrière, le rôle qu’elle va jouer dans la chute de l’Empire et l’établissement de la IIIe République. L’aggravation réelle ou non de la condition salariale est, de ce point de vue, moins importante que de savoir comment cette condition — et son évolution — est vécue et ressentie par les ouvriers eux-mêmes. Or, la baisse accidentelle d’un gain, due à une crise cyclique, est plus vivement ressentie qu’une hausse lente du salaire moyen : « Sous l’influence des modifications du coût de la vie, écrit Rolande Trempé à propos des mineurs de Carmaux, la majorité des mineurs a […] été plus sensible aux fluctuations courtes du salaire qu’à sa progression continue. » Les chiffres ne prévalent jamais sur les sentiments collectifs d’injustice. Si l’on doit admettre, d’autre part, qu’en moyenne le salaire réel s’est accru entre 1852 et 1870, c’est un fait incontestable que les profits industriels et les revenus du capital en général se sont élevés sous l’Empire avec une rapidité et une ampleur sans commune mesure avec la hausse des salaires. À la fin de l’Empire, l’écart entre les classes sociales est beaucoup plus profond qu’au début. La condition ouvrière n’en apparaît que plus dure et plus intolérable aux ouvriers eux-mêmes.

L’appréciation des autres aspects de la condition ouvrière : horaires et formes de travail, logement, ségrégation sociale, etc., est aussi délicate à porter que l’appréciation du niveau de vie. Chez certains auteurs, le tableau est poussé au noir et, de fait, les arguments ne manquent pas. Mais peut-on dire qu’en ces vingt ans la situation s’est aggravée, à cause de la mécanisation, la création des grandes usines ?

G. Duveau a pu constater que « la santé des ouvriers employés dans les manufactures s’est sensiblement améliorée. L’enquête de Villermé sous la monarchie de Juillet tendrait à faire penser, par comparaison, que les conditions de travail ne se sont pas aggravées. Encore une fois, l’important ne tient pas dans cette comparaison, mais dans la conscience ouvrière, et c’est un fait que la misère fait plus scandale en 1870 qu’en 1835, sans doute parce que les ouvriers sont plus à même de la juger ; que, plus instruits, plus lucides, mieux organisés que ne l’étaient ceux de la première génération prolétarienne, ils la dénoncent avec plus de force.

La conscience et la culture politiques sont inégalement réparties dans ces classes ouvrières. Le ton est généralement donné par l’ouvrier des anciens métiers, l’artisan. Les ouvriers d’usine non seulement sont moins nombreux, mais encore leur séjour à la ville est très souvent de fraîche date ; leur mentalité est souvent proche de celle des paysans, mais de paysans égarés dans la ville, malheureux, cherchant fréquemment l’évasion au cabaret, tantôt résignés, tantôt prompts à s’enflammer violemment. L’élite ouvrière est composée d’ouvriers qualifiés, travaillant principalement en atelier. Ceux-ci savent lire ; ils ont une tradition historique, des idées politiques précises. Il est significatif de noter les professions des dirigeants de la section parisienne de l’Internationale, traduits en justice en 1868 et 1870 : bijoutiers, relieurs, doreurs, menuisiers… Mais ouvriers et artisans ne vivent pas dans des mondes séparés : ceux-ci font l’éducation politique de ceux-là, insensiblement. L’idéologie dominante de cette classe ouvrière très artisanale est proche du proudhonisme. Tous les témoins attestent la popularité de Proudhon chez les ouvriers : qu’ils n’aient qu’un livre chez eux, presque toujours c’est du Proudhon. Cette influence a pu, assez longtemps, détourner les ouvriers de la lutte politique, Proudhon préconisant l’action sur le terrain économique, au mépris de la forme politique du pouvoir. Lors du procès de 1868, Tolain peut encore affirmer : « [nous] n’avons pas procédé comme les vieilles castes, où les partis politiques cherchent à escalader le pouvoir pour imposer leurs idées et leurs systèmes ». Cet apolitisme du mouvement ouvrier français a certainement encouragé l’empereur à tolérer la création des sections françaises de l’Internationale, qui avait été créée à Londres en 1864 ; à accorder, la même année, le droit de coalition, c’est-à-dire le droit de grève ; à en venir même à tolérer la création des « chambres syndicales », à la fois sociétés de secours mutuels et syndicats, qui se multiplient à partir de 1866 et bientôt se fédèrent, ce qui était une reconnaissance par le pouvoir du droit d’association.

Mais dans les dernières années de l’Empire, le mouvement ouvrier s’émancipe peu à peu des consignes proudhoniennes. La grève et l’action politique, récusées par Proudhon, deviennent des moyens de lutte de plus en plus employés. Le 20 octobre 1868, la branche française fait une déclaration selon laquelle :

L’Association internationale des travailleurs est une société républicaine, démocratique, sociale et universelle, partageant les principes, le but et les moyens proclamés par la Commune révolutionnaire de Paris dans ses manifestes. En conséquence, la branche française proteste contre la conduite de certains membres de l’Internationale qui préconisent l’indifférence en matière politique…

En janvier 1869, quelques semaines avant les élections législatives, Varlin, une des plus remarquables figures de l’Internationale en France, écrit à l’un de ses camarades :

Malgré les abstentionnistes, proudhoniens enragés, nous entrerons dans la lice électorale concurremment avec les républicains bourgeois de toutes nuances, afin de bien affirmer la scission du peuple avec la bourgeoisie.

Cette conscience de classe affirmée est encore assez rare, comme nous le verrons à propos des élections, mais elle fait un progrès incontestable au cours des trois dernières années de l’Empire. Les grèves, dont le nombre s’est accru nettement, surtout en 1869 et 1870, ont développé une solidarité ouvrière qui dépasse les frontières. Il est vrai qu’à cette solidarité le patronat a répondu par la sienne. En 1864, les patrons de la métallurgie, « les maîtres de forges », fondaient le Comité des forges. Lors de certaines grèves, comme celle des mégissiers en novembre 1869, la chambre syndicale du patronat soutient financièrement le patron pour résister aux grévistes. La lutte des classes n’a jamais été perçue aussi consciemment en France qu’au cours de ces années, à tout le moins par l’élite ouvrière. Lors du second procès de l’Internationale, en 1868, Varlin déclare à ses juges : « Mettez le doigt sur l’époque actuelle, vous y verrez une haine sourde entre la classe qui veut conserver et la classe qui veut reconquérir. » Les militants de l’Internationale ont désormais un projet politique : préparer la révolution et l’avènement de la « République sociale universelle ».

Certes, l’armature théorique de ces militants ouvriers français n’est pas d’une solidité à toute épreuve. Les idées de Marx ne leur sont pas directement connues, la plupart n’en ont jamais entendu parler ; les idées de Proudhon, en revanche, contestées, complétées, rectifiées, demeurent le fond le plus résistant. C’est ainsi que la majeure partie des internationalistes français, un Varlin, un Malon, un Bastelica, un Richard, sont nettement hostiles au « communisme autoritaire ». Lorsque Rochefort, fin 1869, crée La Marseillaise, quotidien qu’il ouvre aux militants de l’Internationale, Varlin explique à son camarade Aubry de Rouen que la ligne du journal « est celle affirmée par la presque unanimité des délégués de l’Internationale au congrès de Bâle, c’est-à-dire le socialisme collectiviste, ou communisme non autoritaire ». Les racines proudhoniennes des délégués français les avaient rapprochés de la tendance bakouniniste, au moment où Marx et Bakounine se disputaient la direction de l’Association internationale des travailleurs.

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