La Troisième République des lettres. De Flaubert à Proust

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Il n'y a pas trente-six façons de parler littérature, mais deux : l'une historique, l'autre formelle. Du moins voilà près de deux siècles que nous balançons entre elles. Or, les formalismes au pouvoir depuis vingt ans donnent des signes de fatigue. Comment s'en sortir sans retourner bêtement en arrière, à l'histoire littéraire de nos aïeux, ces barbichets qui furent les docteurs de l'Etat, les pères de la République ?



En demandant comment nous en sommes venus là ; que fut cette discipline contre laquelle les années 60 s'insurgèrent et par quels compromis elle s'institua ; comment elle fut à la fois politiquement progressiste et intellectuellement réactionnaire ; pourquoi, enfin, l'"agitation moderniste" d'avant 14 se sclérosa à toute vitesse.

Voici donc la petite histoire d'une crise : 1870-1914, les affaires entre deux guerres, la fondation de l'Université radicale, et le passage de la "vieille vieille critique" (Sainte-Beuve, Taine, Brunetière) à l'histoire littéraire (Lanson et sa clique).





Plus une pensée pour les revers de la Troisième des Lettres : Proust et Flaubert, en manière de semonce à une histoire littéraire qui est toujours restée devant la littérature comme une poule qui a trouvé un couteau.


Antoine Compagnon


Publié le : vendredi 29 janvier 2016
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EAN13 : 9782021314496
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couverture

DU MÊME AUTEUR

AUX MÊMES ÉDITIONS

La Seconde Main

ou le Travail de la citation

1979

 

Le Deuil antérieur

coll. « Fiction & Cie »"

1979

 

Nous, Michel de Montaigne

1980

 

La Troisième République des Lettres

De Flaubert à Proust

1983

 

Proust entre deux siècles

1989

 

Les Cinq Paradoxes de la modernité

1990

CHEZ D’AUTRES ÉDITEURS

Ferragosto

Flammarion, 1985

 

Présentation, établissement et annotation des textes pour

Sodome et Gomorrhe de Marcel Proust

coll. « Bibliothèque de la Pléiade »

Gallimard, 1988

AVANT-PROPOS

Les deux Barthes


A intervalles irréguliers depuis une centaine d’années et plus, peut-être depuis 1800 et la parution de la Littérature de Mme de Staël, quelqu’un pousse un cri d’alarme : les relations de la critique littéraire et de l’histoire ne sont pas ce qu’elles devraient être. Pousserai-je le cri à mon tour ?

(Quelques-uns parmi les Cassandres insignes, mes prédécesseurs : Hippolyte Taine, Gustave Lanson, Lucien Febvre, Roland Barthes en France. Plus les formalistes russes, dont Jakobson et Tynianov. Walter Benjamin et Hans Robert Jauss en Allemagne. Etc. Peine perdue.)

*

Nous quittons une époque où l’approche théorique du texte littéraire a été reine. Nous ne sommes pas d’ailleurs certains d’en être sortis. Il n’y a du reste nulle raison d’espérer en sortir. Demeure cependant le sentiment obstiné de la fin d’un temps (une épistémè ?) : plus rien de neuf sous le soleil ; le théorie n’est pas à la fête ; chacun cultive son jardin ; le foi collective s’étiole.

*

Le temps – la grande période – de la théorie littéraire a interrompu le long et absolu monopole du traitement historique de la littérature, ce qu’on appelle l’histoire littéraire depuis les environs de 1900 et l’apothéose du lansonisme. Synchronie ou diachronie, structure ou histoire : selon la sèche alternative, le vieux dilemme que Saussure, entre autres, a renouvelé au début du siècle. Le moment serait désormais venu pour un retour du balancier.

*

Mais il n’est pas non plus certain que la théorie littéraire – du temps de sa gloire, une parenthèse – ait en vérité, en profondeur, ébranlé la domination institutionnelle de l’histoire littéraire. Celle-ci s’est perpétuée à peu près telle quelle tandis qu’en d’autres lieux, sous d’autres cieux, des formalismes s’échafaudaient sous diverses appellations : structuralisme, poétique, sémiologie, sémiotique… Parlons de « nouvelle critique ».

*

Paradoxalement – bizarrement à tout le moins – la théorie littéraire des années 60 et 70 – cette approche soi-disant formelle, systématique, dure – a été coupée d’une critique plus personnelle, subjective, presque intimiste, comme on dit qu’un vin est coupé d’eau, ou une eau de vin. Je ne le dis pas pour insinuer une explication à la pérennité de l’histoire littéraire en dépit de la nouvelle critique : celle-ci aurait été indécise, ambiguë, elle ne savait pas ce qu’elle voulait sinon s’opposer. Mais on a souvent (hostile ou complice) souligné qu’il y a par exemple deux Barthes : le coriace et le tendre, l’hédoniste et le méthodiste. Trop facile de répondre qu’ils se sont succédé. Est-ce que cela n’a pas quelque chose à voir dans le destin de l’histoire et de la théorie littéraires, le déclin (si déclin il y a) de la théorie, le regain (si regain il y a) de l’histoire ?

*

Surgissant tout armée à la fin de la guerre d’Algérie, la nouvelle critique se dressait contre l’histoire littéraire. Il y eut quelques affrontements ouverts et sanglants, comme la querelle entre Raymond Picard et Roland Barthes après Sur Racine. Au demeurant, ce furent plus volontiers des luttes d’influence ou des coups fourrés. Et dans le cas que je mentionnais, ce fut le champion de la tradition qui monta à l’attaque. Ce que je veux dire par là : il n’est pas sûr (il ne me paraît pas tel) que la théorie littéraire ait souhaité la controverse, ait réfléchi – hormis les circonstances passagères de la polémique – à sa fondation contre l’histoire littéraire (se dresser contre, ce n’est pas nécessairement se penser) : ni théoriquement ni historiquement. Comme si histoire et théorie, sérieusement, avaient préféré s’ignorer. Comme si – encore qu’elles aient affaire toutes deux à la littérature, mais qu’est-ce que la littérature sinon une auberge espagnole ? –, comme si histoire et théorie faisaient deux mondes clos, deux univers sans commune mesure. Comment, d’où dès lors penser leur animosité promise à la méconnaissance ?

*

Mon hypothèse à ce sujet : il y eut un point aveugle, un impensé de la nouvelle critique : ses rapports avec l’histoire littéraire. C’est de cet impensé, comme un ver dans le fruit, qu’elle languit aujourd’hui – étant admis qu’elle languit.

(Facile à dire : la nouvelle critique refusait l’histoire. Pourquoi aurait-elle pensé ses rapports à l’histoire ? – Justement : pour que ce refus soit autre chose qu’une pétition de principe, soit une affirmation raisonnée.)

*

L’histoire littéraire, du temps (l’affaire Dreyfus en gros) qu’elle s’imposa comme une discipline progressiste et moderniste – car elle le fut avant de devenir cet épouvantail à avant-gardes –, l’histoire littéraire se rebellait contre une critique littéraire qui tenait le haut du pavé : Lemaitre et France, Brunetière et Faguet. Cette « vieille vieille critique », la nouvelle histoire la taxait de dogmatisme ou d’impressionnisme, de dogmatisme et d’impressionnisme, n’entendant au fond le scientisme que comme un subjectivisme qui n’osait pas s’avouer tel.

Étrange coïncidence : la nouvelle critique des années 60, se déterminant contre l’histoire littéraire mais sans penser cette contrariété, a pu aussi donner le sentiment qu’elle naviguait entre le dogmatisme et l’impressionnisme. (On l’en a en tout cas accusée, et les deux Barthes, c’est un peu cela.)

*

Étrange coïncidence, bizarre paradoxe : il y eut deux « vieilles vieilles critiques » (ou une ambivalence de la vieille critique), il y eut deux « nouvelles critiques » (ou une ambivalence de la nouvelle critique, comme un hybride de science et de littérature : c’est tout le vœu de la critique d’être elle-même écriture, ce que nul ne contestait à Sainte-Beuve, Brunetière ou Faguet). Entre-temps, entre-deux : l’histoire littéraire tout d’une pièce, sans prétendre à la littérature. Comme si l’histoire se répétait à force d’être tenue à l’écart, comme si l’histoire se vengeait. Dans cette allure de redite, ce retour imprévu de la vieille vieille critique dans la nouvelle, telle une réincarnation, n’est-ce pas un signe que l’impensé de la théorie littéraire est bien l’histoire littéraire, l’histoire de l’histoire littéraire, en particulier son institution contre la vieille vieille critique ?

*

Je ne veux pas suggérer qu’il y eut en Barthes du Brunetière et du Faguet, du doctrinaire et du bel esprit, que les deux Barthes – l’analyse structurale et le plaisir du texte –, ce sont le dogmatisme et l’impressionnisme revisités à trois quarts de siècle de distance. Mais la curieuse ressemblance entre la duplicité de la vieille vieille critique et celle de la nouvelle, par-dessus l’histoire littéraire, ne fait qu’imposer cette question : pourquoi la nouvelle critique n’a-t-elle jamais parlé de la vieille vieille critique (Sainte-Beuve, Taine, Brunetière en gros) ? de la naissance de la vieille critique (Lanson en gros) ? A quel prix ?

*

D’où mon propos : faire l’histoire de l’histoire littéraire (la petite histoire), par une obligation que la nouvelle critique choisit d’ignorer. Faire l’histoire de l’histoire afin d’enrayer (si faire se peut) sa répétition : retour subreptice de la vieille vieille critique dans la nouvelle, perpétuation éternelle de l’histoire littéraire traditionnelle. Tout cela au lieu de se passer d’une réflexion sur l’histoire littéraire et d’assister les bras croisés au ressassement de l’histoire ; au lieu de se refuser superbement à l’histoire dans l’illusion que, mise à la porte, elle ne rentrera pas aussitôt par la fenêtre.

*

– On pourrait vous faire cette objection : d’accord pour une étude de l’histoire littéraire, une critique de sa problématique, une explication du discrédit général où elle est tombée. Mais pourquoi devraient-elles prendre la forme historique ?

– Parce que l’histoire littéraire, précisément, n’a pas d’autre détermination qu’historique, parce qu’elle n’est pas séparable des circonstances de son avènement. Parce qu’elle ne suppose aucun concept de la littérature, parce qu’elle est tout asservie à son enseignement, non seulement supérieur, visant à transmettre un savoir et initier à la recherche, mais secondaire et encore primaire, ambitionnant – pourquoi pas au demeurant ? il n’y a en principe rien là contre – la définition, la propagation d’une mythologie et d’une idéologie, en l’occurrence républicaine et patriote. Parce que l’histoire littéraire est avant toute chose une idéologie (l’idée d’une littérature nationale), et une idéologie doit en premier lieu être saisie historiquement. Face à ce qui se donne pour évident et allant de soi – la littérature nationale et l’histoire littéraire –, il n’est d’autre recours que de commencer par rendre relatif, c’est-à-dire historique.

*

Raison subsidaire : malgré la défaveur de l’histoire littéraire sous toutes ses formes, comment renoncer à mettre en rapport histoire et littérature ? (Si je veux garder prise sur mon temps.) Faire l’histoire de l’histoire littéraire, c’est penser pour aujourd’hui et demain. D’apparence passéiste, la question est des plus actuelles. Les débuts de la Troisième République (en particulier ses aspects idéologiques) sont pour nous urgents à connaître.

*

J’exagère : parmi les partisans de la manière nouvelle, tous ne se sont pas désintéressés de l’histoire, quelques-uns se sont quand même penchés sur ses relations avec la critique, ne fût-ce que pour conclure qu’il vaudrait mieux qu’il n’y en ait point. Roland Barthes fut de ceux-là, par une fois et comme une fois pour toutes, ainsi que pour régler des comptes. « Histoire ou littérature ? », s’intitule à propos l’article, et le « ou » est un aut, il parie sur une exclusion mutuelle malgré le point d’interrogation rhétorique. Dès 1960, non sans habileté, Barthes reconnaissait la légitimité d’une certaine histoire littéraire, pour s’en détacher dans les formes. Loin de réprouver toute approche historienne, il en traçait le bon programme (incontestable), et il l’isolait avec rigueur, propreté, étanchéité du sien : « En somme, dans la littérature, deux postulations : l’une historique, dans la mesure où la littérature est institution ; l’autre psychologique, dans la mesure où elle est création. Il faut donc, pour l’étudier, deux disciplines différentes et d’objet et de méthode ; dans le premier cas, l’objet, c’est l’institution littéraire, la méthode, c’est la méthode historique dans ses plus récents développements ; dans le second cas, l’objet, c’est la création littéraire, la méthode, c’est l’investigation psychologique. » D’une part, le Barthes de Sur Racine, sensible qu’il fut à la psychanalyse de tendance psychocritique, se réserve de parler du bord « individuel » de la littérature. D’autre part, l’auteur du Degré zéro et du petit Michelet – qui ne saurait passer pour un négateur forcené de l’histoire –, formule contre l’histoire littéraire traditionnelle le grief d’avoir confondu les deux côtés de la littérature, l’institution et la création, d’avoir abordé la création avec les armes de l’histoire positiviste : sources, influences, etc. Mais il y a maintenant une nouvelle histoire qui eut la sagesse de laisser de côté les événements singuliers – une bataille, un homme, une œuvre –, pour s’attacher aux faits répétés. Que cette histoire sérielle ou sociale, cette sociologie historique à la Lucien Febvre, prenne en charge le bord résolument « collectif » de la littérature, l’institution littéraire en deçà du texte, les fonctions littéraires au-delà des individus : le milieu, le public, sa formation intellectuelle, les faits de mentalité collective, etc. Que cette histoire institutionnelle évite comme la peste de s’empêtrer dans les relations de l’œuvre et de son auteur. « L’histoire littéraire », dit Barthes, ravivant tacitement le projet de Lanson au début du siècle, hélas ! toujours resté à l’état de projet, « l’histoire littéraire n’est possible que si elle se fait sociologique, si elle s’intéresse aux activités et aux institutions, non aux individus ». Dont acte. Mais la nouvelle critique ne sera pas cette \histoire-là, souplement marxiste et inspirée de la nouvelle histoire, elle sera tout autre chose. « Amputer la littérature de l’individu ! On voit l’arrachement, le paradoxe même, conclut Barthes. Mais une histoire de la littérature n’est possible qu’à ce prix ; quitte à préciser que ramenée nécessairement dans ses limites institutionnelles, l’histoire de la littérature sera de l’histoire tout court. » Ayant prévu la place d’une histoire de la littérature tout à fait intégrée à l’histoire, s’étant en quelque sorte couverte du côté de l’histoire, la nouvelle critique s’en lavera les mains et ira à ses oignons : elle se définira auprès de l’histoire sinon contre elle, sans dispute sur l’objet ni sur la méthode, comme dans la neutralité de deux langues étrangères ; elle se déploiera en toute bonne conscience de l’autre côté de la barre : l’œuvre, le texte, l’individuel. (Non pas l’auteur certes, qui fut cette illusoire médiation, depuis Sainte-Beuve, entre histoire et littérature, centre, synthèse, trait d’union entre l’œuvre et la société : l’auteur tombe de lui-même dans la soigneuse séparation de l’histoire et de la littérature, de l’institution et de la création. C’est tout le sens de sa mort : il n’a simplement plus lieu d’être si le bord social de la littérature est renvoyé à l’histoire, et le bord individuel à la théorie.) Et tandis que l’histoire de l’institution, des fonctions littéraires, atteint l’objectivité de la science, la critique (n’ayant plus pour objet l’œuvre comme produit historique mais comme forme, système de signes) est, selon Barthes, nécessairement le domaine de l’arbitraire, de l’engagement, de l’individualité du critique lui-même.

*

Le critique, disait Barthes pour le distinguer sainement de l’historien, « lui aussi fait partie de la littérature ». La nouvelle critique a repris d’une voix ce refrain, sans jamais préciser (à ma connaissance) que c’était déjà le cas avant 1890, avant que l’histoire littéraire se détermine contre la critique, genre littéraire parmi d’autres – sans apercevoir peut-être, sinon dans l’article fort perspicace de Barthes, que le simple fait de tourner le dos à l’histoire induisait cette affinité, par-delà la coupure accomplie par l’histoire littéraire. (Je ne le dis pas pour réduire l’originalité de la prétention de la nouvelle critique : il n’y a pas de répétition identique. Mais pour rendre une dimension à la fois théorique et historique à son refus de l’histoire, cette épaisseur historique que la nouvelle critique ne s’est pas donnée.)

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Pourtant, se définissant de manière négative face à l’histoire – institutionnelle et objective –, Barthes admet, revendique même, comme les insignes propres du critique, les deux griefs formulés contre la vieille vieille critique de Brunetière et Faguet aussi bien que contre la nouvelle critique des années 60 et 70 : le systématisme et le subjectivisme, le dogmatisme et l’impressionnisme, apparemment contradictoires et qui néanmoins ne font qu’un (le dogmatisme de Brunetière est un impressionnisme sournois, un subjectivisme aveugle, aux yeux de Lanson par exemple). Le critique, s’il parle de l’individu – l’œuvre et/ou le créateur –, est engagé : alors, dit Barthes, « il faut bien accepter de voir le plus humble des savoirs devenir tout d’un coup systématique, et le plus prudent des critiques se révéler lui-même un être pleinement subjectif, pleinement historique ». Systématique et subjectif, je souligne. Face à l’histoire, de l’autre côté de la barre, dans la littérature, les deux Barthes, le systématique et le subjectif, le dogmatique et l’impressionniste, le coriace et le tendre, le méthodiste et l’hédoniste, ils ne font qu’un. C’est du point de vue de l’histoire – la preuve qu’on ne s’en débarrasse pas aisément –, face à l’histoire (contre l’histoire, avec l’ambiguïté de la préposition qui marque la proximité et l’opposition), que Barthes est un : un « être pleinement historique ».

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Raison de plus pour faire l’histoire de l’histoire littéraire traditionnelle, prétendue histoire de la création littéraire et donc critique en réalité engagée, « pleinement historique ». L’analyser, c’est découvrir les éléments systématiques et subjectifs par lesquels elle tient du mélange détonant : c’est la connaître historiquement.

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Je réduis à l’essentiel la position de Barthes en 1960 : abandonnant les fonctions littéraires aux historiens, la critique nouvelle se consacrera aux formes, à leur système synchronique. Un partage aussi net, s’il est satisfaisant pour l’esprit, n’est vraisemblablement pas soutenable. Gérard Genette, dans un article au titre voisin, « Littérature et histoire » – difficile de ne pas le prendre pour une réponse –, reviendra sur l’exclusion prononcée par Barthes, et élargira le programme d’une critique nouvelle à la dimension de l’histoire, tout du moins de la diachronie. Il proposera un compromis entre l’histoire et la théorie, quelque chose comme une histoire théorique ou un structuralisme historique, c’est-à-dire une histoire des formes. Bref, pour s’attacher aux formes et non aux fonctions littéraires, et malgré son apparent refus de l’histoire, la critique, selon Genette, n’en est pas moins « condamnée à rencontrer l’histoire en chemin ». Déjà, les formalistes russes avaient traité la synchronie pure d’illusion et entrepris de situer les formes dans le temps, l’œuvre individuelle dans une évolution littéraire, dans une succession de systèmes. Mais diachronie, succession, évolution : est-ce que cela suffit à faire une histoire ?

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Au reste, les travaux dits de poétique se sont petit à petit – inexorablement – de plus en plus « historicisés ». Après l’apparent refus de l’histoire, son apparente retrouvaille. Voyez Genette, voyez Todorov par exemple : une histoire du symbole, une histoire du cratylisme, une histoire du pastiche, parodie et autres démarquages, tout cela à cheval sur la théorie. (L’histoire d’une forme, c’est aussi ce que j’ai essayé : l’évolution, la succession des fonctions correspondant à la répétition des mots d’autrui. Une supercherie car ce n’est pas ça.) Prendre en compte la tournure diachronique d’une forme, la traiter à l’intersection d’un plan formel et d’un plan historique, c’est peut-être faire l’histoire d’une forme, ce n’est sûrement pas comprendre cette forme dans l’histoire, mettre en rapport les séries littéraires et les séries sociales, les formes littéraires et les fonctions sociales – c’est abstraire toujours les formes de l’histoire, et plus insidieusement que ne le faisait Barthes qui du moins ne mêlait pas les genres.

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