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La TSF ou comment danser avec le Kayser

De
173 pages
Pour faire revivre sa mère Fradé, déportée au mois d’août 1942, Rosa Lévy a écrit en 1966 le récit des années passées avec elle. Une fois achevé, elle l’a caché au fond d’un tiroir pendant plus de trente-cinq ans. Les années folles, l’engouement pour la TSF, les vacances à l’île de Ré : de ce bric-à-brac des années 30 se dégage une véritable impression de bonheur, comme un souvenir indispensable avant la noirceur de la guerre. Témoignage bouleversant, La TSF est un hymne aux relations mère fille.
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La TSF

ou

Comment danser avec le kayser
Rosa Lévy



La TSF
ou
Comment danser avec le kayser

Roman



Éditions Le Manuscrit
Paris
© Éditions Le Manuscrit, 2009
www.manuscrit.com
ISBN : 978-2-304-02436-4 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304024364 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-02437-1 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304024371 (livre numérique)



A ma petite-fille Anne-Charlotte, grâce à qui ce récit
est sorti du tiroir où il a été caché pendant 35 ans

A Claude, mon mari

A Catherine, Sophie et Stéphane, mes enfants

A Mathieu, Nicolas, Laetitia, Julie, Clémentine, Jean,
Pierre et Matthieu, mes petits-enfants

A Clara et Victoire, mes arrières petites-filles


Rosa Claude Lévy
CHAPITRE I : LA « COUR »
« Des femmes en cheveux ». Dans quel
roman Lisa a-t-elle lu pour la première fois ces
quatre mots qui pourraient servir de slogan aux
femmes qu’elle a bien connues autrefois ? Dans
son quartier on ne rencontrait que cette race de
femmes.

L’indéfrisable faisait ses premiers ravages et
les femmes élégantes du quartier ne résistèrent
pas à la nouveauté, à la mode et au besoin d’être
belles. Dans un certain sens, c’était beau. Il
fallait s’habituer. Les cheveux n’étaient plus aplatis
autour du crâne, bêtement et sans art - peignés
tout au plus. Non, maintenant les femmes
modernes, celles qui allaient chez le coiffeur deux
fois par an, restaient frisées, crépues comme des
négresses. Six mois garantis mais les cheveux
repoussent et après quelques jours ou quelques
semaines, ils étaient de nouveau raides à la
racine mais, rassurez-vous, restaient crépus au
9 La TSF ou Comment danser avec le Kayser
bout. Seules quelques vielles femmes restaient
fidèles aux chignons enroulés en torsades. Et
toutes celles qui n’avaient pas d’argent à
dépenser chez le coiffeur imitaient tant bien que mal à
l’aide de bigoudis, de fer à friser, leurs
compagnes plus fortunées et indéfrisées.

L’univers, le théâtre, l’endroit où vivait Lisa
était délimité par les murs d’une cité –on disait
« la cour »-. Une bâtisse d’un seul bloc, formant
un rectangle de 150 mètres sur 50, s’étirait tout
autour de la cour. On entrait dans cette cour
par une grande grille à deux battants dont un
seul restait ouvert toute la journée. On fermait
le second battant le soir à 10h et seule une
petite porte pratiquée dans ce battant permettait
aux couche-tard de rentrer chez eux.

Perpendiculairement à cette petite porte et le
long du mur s’alignaient les poubelles à partir
de 7h tous les soirs. A cet endroit habitait la
concierge –un cerbère moustachu et musclé qui
faisait régner l’ordre dans la cour-. Elle
s’appelait Sabrier.

La bâtisse n’était pas uniforme dans sa
hauteur. Elle ne dépassait jamais trois étages et puis
retombait de deux étages et sautait à un
rez-dechaussée à ras des gros pavés inégaux de la
10 Rosa Claude Lévy
cour, et puis remontait d’un étage et puis
encore d’un autre. Par contre les façades étaient
très plates, malgré les hauteurs variées des
fenêtres mal alignées et de toutes les dimensions
–de toutes les dimensions, n’exagérons pas.
C’étaient des ouvertures, jamais très grandes,
parfois petites.

Seul un jeune enfant avait pu imaginer et
dessiner les façades de ces petits univers clos.
Des bruits couraient selon lesquels la cour était
un ancien couvent ce qui expliquerait la
dimension des pièces d’habitation pas plus grandes
que des cellules.

Tous les quinze ou vingt mètres, de plain
pied, sur la façade, il y avait une ouverture au
fond de laquelle on trouvait un escalier, de
chaque côté de l’escalier un logement variant de
une à deux pièces jamais plus, et puis l’escalier
montait selon son caprice semblait-il. On
trouvait autour des paliers, des portes dont
certaines, toujours ouvertes, laissaient passer toutes
sortes d’odeurs – de nourriture, de lessives, de
colle forte chez les artisans maroquiniers et
aussi de renfermé et de choses indéfinissables pour
ne pas dire innommables.

11 La TSF ou Comment danser avec le Kayser
Si quelques locataires riches avaient fait
installer à leurs frais le gaz et l’électricité, aucun ne
l’était assez pour faire installer l’eau courante et
encore moins un évier. En tout et pour tout, la
cour possédait une douzaine de points d’eau –
eau potable. Les robinets étaient de taille
généreuse et accompagnés d’un trou d’évacuation
protégé par une grille. A chaque étage, des w.c.
à la turque avec une chasse d’eau, on tirait la
chaîne et hop ! Tout disparaissait. Il ne restait
que l’eau claire. Bien entendu, c’étaient toujours
les mêmes qui salissaient et les autres qui
nettoyaient. Il fallait jeter là les eaux de vaisselles,
de lessive, de toilette, etc.…Certains avaient des
seaux hygiéniques, d’autres des pots de
chambre et il n’était pas rare de rencontrer une
voisine devant les w.c., s’apprêtant à vider
quelque chose.

Néanmoins, les contacts entre voisins étaient
cordiaux la plupart du temps. Aucune gêne ne
les séparait. On était entre gens du même
monde, pas de même nationalité. On y trouvait
des français bien sûr en grande majorité, mais
aussi des italiens, des hongrois, des polonais,
des roumains et un zeste de russes. La cour
n’était pas assez « chic » pour eux. Les Russes
n’avaient pas été chassés de chez eux par la
misère mais par la révolution.
12 Rosa Claude Lévy
CHAPITRE II : JACQUES
Jacques, le père de Lisa, était polonais. Il était
venu travailler en France grâce à un contrat de
travail dans les années vingt « les années
folles ». La France, pour un ouvrier cordonnier,
c’était le Pérou. Jacques travaillait dans une
usine et en l’espace d’un an, il réussit à gagner
assez d’argent pour louer un logement de deux
pièces dans « la cour », y faire installer le gaz et
l’électricité, le meubler - et économiser l’argent
du voyage pour sa femme Fradé. Tout cela sans
parler un seul mot de français. Au début, il allait
à son travail avec des amis. Pour un cordonnier,
que ce soit en Pologne ou bien en France, le
travail se ressemble. On remplit sa bouche de
petits clous et vite, on les extirpe un par un et
on les plante dans les semelles de chaussures de
deux coups de marteau. On fait ça avec
beaucoup de précision et on finit par travailler aussi
13 La TSF ou Comment danser avec le Kayser
vite qu’une machine. Jacques était un bon
ouvrier.

Tout était prêt pour l’arrivée de Fradé.
L’entrée – un couloir étroit - était transformée
en cuisine. Quand on ouvrait la porte, à gauche,
on voyait une grande bassine émaillée qui était
posée sur une planche. Sous cette planche, un
seau d’eau propre. A côté, un grand coffre
recouvert de linoléum, fabriqué par Jacques. Sur
ce coffre, un réchaud à gaz avec deux feux. On
pouvait ouvrir ce coffre latéralement et la porte
recouverte d’une toile cirée servait à préparer
les repas. Dans ce coffre étaient rangés tous les
ustensiles de nettoyage. A côté du coffre, une
armoire fabriquée également par Jacques et
peinte en blanc pour ranger la vaisselle.

L’entrée était éclairée par le jour qui passait
par une meurtrière ouvrant sur un passage, et le
soir par une ampoule électrique. Face à la porte
d’entrée qui mesurait trois mètres sur un mètre,
une autre porte s’ouvrait sur la salle à manger.
Jacques avait trouvé à acheter d’occasion une
« salle à manger » Henri II – un vrai luxe - qui
comprenait un magnifique buffet sculpté en
chêne sombre, une solide table carrée avec une
rallonge – mais on ne pouvait pas se servir de la
14 Rosa Claude Lévy
rallonge, il n’y avait pas assez de place - et six
chaises lourdes en cuir, une merveille.

Cette pièce s’éclairait aussi par un
œil-debœuf du côté du passage. Un joli abat-jour en
perles roses cachait l’ampoule suspendue au
plafond. En face de la petite fenêtre, s’ouvrait
une porte vitrée qui donnait sur la chambre de
Jacques et de Fradé, une jolie pièce ensoleillée
par une grande fenêtre. Cette fenêtre s’ouvrait
sur la cour.

Jacques avait acheté un grand lit et une
armoire à glaces et une table de nuit. Dans la
chambre, il y avait une cheminée. Une
salamandre verte en fonte émaillée était posée
devant. Pour l’éclairage de la chambre, Jacques
avait fait des folies. Il y avait non seulement un
éclairage central accroché au milieu du plafond
dans une soupière renversée en verre dépoli et
bleuté, mais à la tête du lit une lampe en forme
de tulipe, vissée dans le mur et commandée par
une poire qui pendait à portée de la main.
Jacques jubilait à l’idée de la joie qu’éprouverait
Fradé en découvrant toutes ces choses
modernes.

Il avait raison car Fradé ne s’est jamais lassée
d’admirer le fait qu’on puisse avoir de la lumière
15 La TSF ou Comment danser avec le Kayser
rien qu’en abaissant un bouton. Elle allumait et
éteignait plusieurs fois bien des années plus tard
pour renouveler sa joie.

16 Rosa Claude Lévy
CHAPITRE III : PARIS
Pour Fradé et pour bon nombre d’étrangers,
Paris était une légende, un conte de fées, une
carte postale, la ville lumière, les jolies femmes,
l’élégance, les parfums, la révolution, la liberté,
la Marseillaise ; là venaient vivre, car ils ne
pouvaient respirer et s’épanouir qu’à Paris, les
artistes du monde entier.

Paris avait un cœur perceptible à des milliers
de kilomètres. Fradé, malgré un voyage
exténuant (bien sûr elle ne voyageait pas en
wagonlit mais en troisième classe) et interminable,
malgré l’arrivée à Paris par la gare de l’Est qui
on le sait n’est pas idyllique, malgré ou à cause
de la cour, s’est tout de suite sentie chez elle.
Pourtant elle ne parlait pas non plus le français
et pour une femme, le problème est sérieux car
il faut immédiatement s’exprimer, ne serait-ce
que pour faire le marché. Fradé montrait du
doigt ce qu’elle désirait et à l’aide de gestes, elle
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