//img.uscri.be/pth/b5e61ab880368c56f95ed02f2d5a3697cccec1d3
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 7,90 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

La vallée du Nalón

De
295 pages
Enchâssant l'histoire familiale dans de larges fresques très documentées, l'auteur raconte ses souvenirs d'enfance : La révolution d'octobre 1934 suivie peu de temps après par la Guerre civile espagnole pendant laquelle son père, à la tête d'une brigade de l'armée républicaine, y jouera un rôle important. Quatorze mois plus tard les familles sont évacués en Catalogne puis, à la fin de la guerre civile, en France. Scolarisé dans un village du Rouergue, l'auteur est engagé comme vacher, prend le maquis, travaille comme manœuvre. En mai 1945 il est engagé par un ingénieur qui lui permet de faire des études par correspondance. Des années plus tard, après un séjour en Afrique, il retourne dans la vallée du Nalón à la recherche du souvenir de son père
Voir plus Voir moins
JMF

Titre
La vallée du Nalón


Titre
José Maria Fernandez
La vallée du Nalón

Écrits intimes
Éditions Le Manuscrit
































© Éditions Le Manuscrit, 2006
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-8232-4
ISBN 13 : 9782748182323
ISBN : 2-7481-82332
ISBN 13 : 9782748182330
.
.






À mon père, mort pour ses idées.
À ma mère, une femme extraordinaire.
À Tino disparu dans la force de l’âge.
À Nin et Amélia, en souvenir des épreuves que nous
avons surmontées ensemble.

8 La vallée du Nalón
LA VALLEE DU NALON
Il n’y a qu’une chose que j’ai aimée avec passion, c’est la
dignité humaine.
José Marti

Pour entrer dans les Asturies un castillan doit
passer par les cols de Leitariegos, Pajares,
Piedrafita, el Pontón, Pan de Ruedas, lieux
sublimes, majestueux, de grande solitude. Du
haut de ces cols on aperçoit des deux côtés des
paysages totalement différents : au sud tout est
lumière, sécheresse, aridité ; au nord, où le ciel
est souvent gris, sourdent des rus qui
descendent en torrents formant des cascades
tumultueuses avant de se convertir en rivières
cristallines pour arroser les vallées. Au pied de
ces versants, dans de petites vallées, parfois à
cheval sur une colline, on rencontre de petits
hameaux disséminés ici et là. Jadis, les habitants
de ces hameaux vivaient en autarcie, pratiquant
une espèce de communisme libertaire : ils
cultivaient le lin avec lequel ils tissaient le linge
de maison ; ils tondaient les moutons et avec la
9 La vallée du Nalón
laine ils tissaient les vêtements ; ils se
nourrissaient des fruits de la terre. De l’État, ils
ne connaissaient que le collecteur des impôts et
l’agent recruteur qu’ils détestaient parce qu’ils
étaient toujours accompagnés par une paire de
gardes civils. Ils étaient belliqueux et il leur
arrivait de se disputer avec leurs voisins pour un
lopin de terre ou pour la conquête des filles du
village, mais ils se portaient aide et assistance ;
ils partageaient les pâturages communaux où
chacun gardait à tour de rôle le bétail de tous ;
et les moulins étaient gérés en commun. C’était
le meunier qui assurait l’entretien et la bonne
marche du moulin mais en compensation les
bénéficiaires lui laissaient une portion de grain
en proportion de la quantité de blé ou de maïs
moulu. Il n’y avait aucun contrôle mais nul ne
s’en serait allé sans laisser sa mesure de grain
car cela était contraire aux bonnes coutumes du
village. Pour l’entretien des chemins, ils
pratiquaient ce qu’on appelait la Sextaferia, une
prestation vicinale consistant à participer, les
vendredis, à certaines époques de l’année, à la
réfection des chemins et des ouvrages publics.
Mais avec l’industrialisation de la région et
l’exode rural que cela entraîna, ces bonnes
coutumes avaient tendance à disparaître ou à se
déplacer vers les vallées.
C’est sur une de ces collines, au lieu-dit
Santumedero, située dans une région accidentée
10 La vallée du Nalón
et mal desservie par quelques chemins
charretiers, où les chênes, les châtaigniers et les
pommiers qui parsemaient ses versants faisaient
des taches sombres sur les prairies et les
champs de maïs, où la paille d’épeautre, rare,
apportait quelques touches jaunes parmi tant de
verdure, que mon grand-père paternel possédait
une petite propriété : quelques pâturages
d’altitude parsemés de pommiers à cidre,
quelques hectares de terre arable où l’on
cultivait la pomme de terre, la betterave, le maïs
et quelques céréales, et un bosquet de
châtaigniers.
Au sud, dans une vallée profonde, coulait le
río Nalón ; au nord, dans le lointain où s’étalait
une vaste plaine, lorsque le ciel que sillonnaient
quelques nuages dorés était clair, chose rare, on
devinait la mer à une vingtaine de kilomètres à
vol d’oiseau.
Je n’ai pas connu mon grand-père paternel
décédé avant ma naissance. Il était réputé pour
son austérité et sa résistance au travail. Comme
beaucoup de paysans pauvres de ces régions de
montagne où l’outillage était sommaire et rare
et la force musculaire humaine et animale la
seule source d’énergie, il se battait avec
acharnement contre une nature ingrate,
consacrant tous ses loisirs à détruire les
taupinières qui transformaient ses prairies en
champs labourés. Cet acharnement lui valut
11 La vallée du Nalón
d’être surnommé « el Topu », surnom dont
héritèrent ses enfants. C’est sans doute pour
cette raison que mon père sera plus connu sous
le surnom de Celesto el Topu pendant la
Révolution d’octobre 1934 et la Guerre Civile
que sous son patronyme.
Mon père était le puîné de cinq enfants, trois
garçons et deux filles. Son frère aîné partit pour
l’Argentine après son retour de la mili ; ses
sœurs Maria et Telva, se marièrent et suivirent
leurs époux dans la vallée où l’un possédait un
café et une salle de bal, l’autre une ferme plus
grande et plus facile à travailler ; quant au cadet,
Manolo, il passait pour être un peu simplet.
L’école se trouvait dans la vallée, à plus d’une
heure de marche en coupant par des travers très
accidentés. En ce temps-là, les enfants de ces
hameaux de montagne, les filles en particulier,
allaient peu à l’école : en hiver pour cause
d’intempéries, le reste du temps pour participer
aux travaux des champs.
Mon père alla à l’école jusqu’à la mort de
mon grand-père Francisco. À la mort de son
père il dut quitter l’école pour aider sa mère à
tenir la ferme. Lorsqu’il fut en âge de faire son
service militaire, il tira un mauvais numéro et
n’échappa pas à la conscription. En ce temps-là
le tirage au sort permettait aux conscrits riches
désignés par le sort de se payer un substitut.
N’étant pas assez fortuné pour acheter une
12 La vallée du Nalón
dispense qui coûtait entre 1500 et 2500 pesetas
quand un ouvrier agricole en gagnait entre une
et deux par jour, il fit son service militaire à
Melilla pendant la guerre du Rif. Il servit sous
les ordres du général Silvestre, un ami du roi qui
dès sa nomination en janvier 1920 se lança dans
une politique de conquête rapide du Nord
marocain. Le général Silvestre occupa avec
précipitation et sans aucune précaution Tafersit,
marcha sur Beni Urriguel, pénétra dans le Rif et
se dirigea sur la baie d’Alhucemas ouvrant une
ligne de front de 120 kilomètres protégée par de
petits fortins en bois, très dispersés, entre
Melilla et Anoual. En mai 1921 il fit occuper
Albarrán, une position montagneuse au nord
d’Anoual, mais ses troupes se heurtèrent à la
résistance et aux contre-attaques des forces
levées par Abd-el-Krim et des 200 soldats
espagnols qui occupaient Albarrán, il ne resta
que 21 survivants. En juin, la garnison d’Anoual
fut à son tour attaquée par Abd-el-Krim. Après
les premières escarmouches, devant les
manœuvres d’encerclement d’Anoual
qu’organisait Abd-el-Krim, le général Silvestre
réunit des renforts à Melilla et arriva à Anoual
avec quelque 4500 hommes, parmi lesquels se
trouvait mon père. Le général ordonna le retrait
des troupes espagnoles d’Iguriben mais les
soldats indigènes se joignirent aux assaillants et
des 300 Espagnols qui défendaient le fort, il ne
13 La vallée du Nalón
resta que 25 survivants. Lorsque le général
Silvestre s’aperçut de la faiblesse de sa position
les événements se précipitèrent. Inquiet, ne
voulant pas attendre l’arrivée des renforts, il
ordonna une difficile retraite au cours de
laquelle il trouva la mort avec ses principaux
officiers. La mutinerie des troupes indigènes
provoqua la débandade des Espagnols qui se
repliaient sur Melilla. Le désastre militaire
d’Anoual causa la perte de plus de
10 000 Espagnols, la désertion de 5000 soldats
marocains et l’anéantissement de la présence
militaire espagnole dans le Rif. Mon père fut un
des rescapés du désastre.
À son retour de la mili, bien qu’il eût formé le
projet de suivre l’exemple de son frère aîné et
de partir pour l’Argentine, mon père trouva la
ferme en si mauvais état qu’il renonça
provisoirement à son projet pour restaurer la
petite exploitation.

*

Mon grand-père maternel possédait une
propriété de même nature, à peine plus grande,
à La Pasera, un hameau de quatre ou cinq feux,
campé sur un coteau à un kilomètre en
contrebas de Santumedero. C’était un homme
de grande taille et de belle prestance, surtout
quand il mettait son costume de velours et son
14 La vallée du Nalón
chapeau noir pour se rendre à la foire de
Noreña, le chef-lieu de la commune. Dur au
travail, il avait un caractère bourru et brutal.
Maman disait qu’il ne faisait aucune différence
entre ses enfants et ses animaux et qu’il
n’hésitait pas à corriger sa maisonnée avec
l’aiguillon qu’il utilisait pour mener ses bœufs.
Malgré son irascibilité et sa brutalité, dont il
n’usait qu’à l’égard des siens, il jouissait d’une
grande considération dans la commune. C’était
une espèce de petit hobereau aux mœurs
médiévales, en quelque sorte.
Il eut huit enfants d’un premier mariage,
quatre garçons et quatre filles, et deux autres
filles en secondes noces. Maman était l’aînée de
cette ribambelle d’enfants dont elle s’occupait
depuis la mort de sa mère, quand ele était
encore adolescente. Réduite à l’état de
domestique de toute la maisonnée, elle connut
une adolescence difficile entre un père rude et
brutal et une marâtre acariâtre.
C’est au cours d’une veillée où les habitants
des hameaux se réunissaient pour égrener le
maïs en chantant des mélopées que mon père et
maman se rencontrèrent. Ils se fréquentèrent
quelque temps, tombèrent amoureux, eurent
des rapports cachés dans les fougères de la
lande et, avant que la grossesse de maman ne
fût visible, ils décidèrent de se marier. Un jour
donc, c’était le premier jour du printemps 1926,
15 La vallée du Nalón
mon père mit son costume du dimanche et
descendit à La Pasera pour demander la main
de maman à son père.
Mon grand-père le reçut sans aménité :
« J’ai cru entendre dire que tu voulais partir
pour les Amériques, lui dit-il en le regardant
droit dans les yeux. Aurais-tu l’intention
d’emmener ma fille dans ces pays lointains ? Ou
bien feras-tu comme ton frère qui est parti sans
laisser d’adresse et sans donner de ses
nouvelles ?
– J’aime votre fille, lui dit mon père. J’ai
renoncé à partir pour les Amériques. Je veux
fonder une famille, avoir des enfants dont elle
sera la mère.
– Tout cela est très bien, Celesto, mais
pourras-tu nourrir ta mère, ton frère Manolo, ta
femme et tes futurs enfants dans une si petite
propriété ?
– Je le crois Benigno. Et si la ferme ne me
permet pas de nourrir ma famille, je descendrai
dans la vallée. J’ai entendu dire que le travail ne
manque pas dans la vallée. »
Après le mariage maman s’installa chez sa
belle-mère Manuela, à Santumedero. Mais les
rapports entre les deux femmes ne furent jamais
bons. Maman était très vive et bien qu’elle se
montrât respectueuse à l’égard de sa belle-mère,
les deux femmes ne s’entendaient point.
Manuela allait jusqu’à monter son fils contre sa
16 La vallée du Nalón
bru. Elle lui disait à tout bout de champ : « Fais
attention à l’eau qui dort, mon fils ; méfie-toi de
cette femme que tu as choisie sans me
consulter. » Mon père prenait les choses à la
plaisanterie. « Jalousie de mère », disait-il à
maman. Les choses se dégradèrent au fur et à
mesure que la famille s’agrandissait. Elle
s’agrandit rapidement : Amélia naquit six mois
après le mariage, moi quatorze mois plus tard et
Nin trois ans après moi.

*

Cette année-là le printemps fut précoce. La
douceur du temps fit fleurir les pommiers, les
pluies firent lever le maïs très tôt, les herbes
folles envahirent le bord des chemins et les
champs verdirent précocement. Dès mars, les
prés étaient pleins d’odeurs et de fleurs. Dans
un gazouillis étourdissant les oiseaux sautaient
de branche en branche préparant leurs nids
pour les œufs d’avril. Le soleil dardait des
rayons de juillet. Mais ce printemps hâtif était
trompeur et l’hiver ne tarda pas à revenir. Les
oiseaux se cachèrent dans leurs niches, les
arbres fleuris souffrirent des rigueurs des
intempéries, les fleurs tombèrent dans la boue
des chemins et la grêle les déchiqueta. La saison
faisait marche arrière pour reprendre la cadence
normale du temps. Puis, à la fin du mois de mai,
17 La vallée du Nalón
le ciel pâlit, les nuages se dissipèrent et le soleil
embrasa le maïs naissant. Les nuages
apparaissaient puis s’éloignaient, sans qu’une
goutte d’eau ne tombât. La surface de la terre se
mit à durcir formant une croûte mince et dure.
Le soleil ardent frappait sans relâche. Les
feuilles de maïs fléchirent, puis s’incurvèrent
vers le bas. En juin le soleil brilla plus
férocement. Les nuages qui venaient de l’océan
laissèrent tomber quelques gouttes, puis une
brise légère qui faisait bruire et sécher le maïs
les poussa vers le sud. C’est alors que le vent se
fit plus violent. Les arbres fruitiers ne
donnèrent pas de fruits, le maïs sécha sur pied
et la récolte de froment fut si maigre que la
région connut une période de disette.
Maman ne sut jamais avec certitude s’il y eût
un lien de cause à effet mais c’est à ce moment-
là que ses rapports avec ma grand-mère se
dégradèrent définitivement. Lorsque ne
pouvant plus supporter la tyrannie de sa belle-
mère, maman exigea de mon père qu’il choisît
entre Manuela et elle, il tenta d’acheter une
maisonnette voisine qui appartenait à la
paroisse de Noreña mais le curé posa comme
condition qu’il baptisât ses enfants. Il refusa et,
en désespoir de cause, décida de quitter la ferme
et de descendre travailler dans la vallée.
En ce temps-là hors le travail agricole, rare,
payé à la journée, il n’existait que deux
18 La vallée du Nalón
possibilités de trouver du travail : dans les
mines de charbon ou dans les usines
sidérurgiques. Les mines étaient dispersées le
long de la vallée du Caudal, entre Campomanes
et Soto de Ribera, et le long de la vallée du
Nalón, entre Pola de Laviana et Pravia. Les
usines étaient concentrées autour de La
Felguera, Mieres et Avilés.
Dans cette région accidentée où les petites
exploitations étaient nombreuses, beaucoup de
paysans complétaient leurs revenus par un
double travail combinant l’exploitation d’une
petite propriété avec un emploi en usine ou
dans la mine. On les appelait ouvriers mixtes.
Beaucoup d’entre eux, attirés par des gains
malgré tout plus substantiels, abandonnaient
définitivement la ferme et allaient grossir les
rangs des prolétaires à plein temps.
Mon père fut embauché à la Duro-Felguera,
un complexe sidérurgique situé dans
l’agglomération qui lui donna son nom, une
ville encaissée dans la vallée du Nalón. Il loua
un petit appartement, une étable et un pré clos
de haies vives dans la périphérie de Lada, une
petite agglomération proche de La Felguera où
se trouvait l’usine, remonta à Santumedero et
annonça son départ à sa mère :
« Mère, désormais il va falloir que tu te
débrouilles avec Manolo pour mener la ferme.
Je pars m’installer dans la vallée. »
19 La vallée du Nalón
Ma grand-mère pleura et le traita de fils
indigne mais mon père ne céda pas. Le
lendemain il attela une paire de chevaux et
chargea les quelques meubles qui lui
appartenaient dans une grande charrette à
ridelles. Il mit la cuisinière à charbon dans le
fond, puis les meubles et les lits démontés, les
ustensiles de cuisine, les couverts et les plats
dans un tiroir, les caisses de vêtements, remplit
les vides entre les caisses avec les couvertures
roulées, aplanit le bric-à-brac, mit les sommiers
et les matelas par-dessus, couvrit le tout d’une
bâche, attacha par le licou une vache laitière à
l’arrière de la charrette, nous fit monter sur le
chargement et descendit dans la vallée cahin-
caha. Après avoir déchargé et remonté les
meubles, pendant que maman rangeait la
maison, il ramena l’attelage à Santumedero.

*

La Duro-Felguera était une monstrueuse
concentration de cokeries, hauts-fourneaux et
laminoirs. Ceinte d’un mur de briques rouges de
trois mètres de haut, l’usine était située en plein
centre de la ville. Ses hautes cheminées
crachaient jour et nuit, à des kilomètres
alentour, ses suies et ses scories, recouvrant
d’une pellicule noire les toits, les cours et les
rues d’une ville qui s’était développée autour de
20 La vallée du Nalón
l’usine comme une champignonnière autour
d’un arbre. À l’intérieur de l’enceinte se
trouvaient les industries les plus importantes et
les bureaux des entreprises. Le quartier ouvrier,
aux maisons de briques noircies par les suies, se
trouvait hors de l’enceinte. C’est là qu’à la
tombée de la nuit, en sortant de l’usine,
fourmillaient des hommes en salopette de
coton, des femmes ébouriffées avec de grands
yeux rougis par la température de la forge, des
gosses sales, moroses, aux vêtements déchirés,
qui jouaient au bord du fleuve, près du lavoir.
C’est là que vivaient les « rebelles », ces
travailleurs noirs de poussière de charbon et de
fer, pétris de sueur, qui « écoutaient bouche bée
les énergumènes qui prêchaient l’égalité, la
fédération, le partage et mille autres inepties… »
C’est ainsi que les décrivaient les contremaîtres
et les gardes civils.
Sur les hauteurs, étagés à flanc de coteau
d’où l’on apercevait le flamboiement rouge des
hauts-fourneaux, se trouvaient les chalets et les
villas des directeurs, des ingénieurs et des
cadres.
Mon père fut affecté à la fabrication de rails.
C’était un travail ingrat consistant à tirer des
lingots d’acier, encore incandescents, du moule
jusqu’au laminoir à l’aide d’un grand crochet
métallique sous la chaleur suffocante de la
21 La vallée du Nalón
fonderie. En rentrant de l’usine, maman lui
demanda :
« Le travail, c’est comment ? »
Mon père hésita quelques instants :
« C’est assez pénible mais je m’y ferai. Le
corps s’habitue à tout. C’est une question de
volonté et de nécessité ! »
Mon père s’adapta assez vite à son nouveau
travail. Il rentrait le soir fourbu mais de bonne
humeur. Le travail était dur mais correctement
payé. Quelques jours plus tard, il trouva
l’entrée de l’usine barrée par des piquets de
grève. Lorsqu’il essaya de passer un petit
homme au visage ridé lui demanda :
« Où vas-tu de ce pas ?
– À mon travail. C’est défendu ?
– Tu ferais mieux de t’en retourner chez toi.
– Et pourquoi devrais-je m’en retourner chez
moi ? Mon travail est ici.
– Tu sais ce que c’est qu’un piquet de grève ?
– Je suis sûr que tu vas me l’expliquer.
– Nous sommes ici pour empêcher les gens
comme toi de prendre le travail des ouvriers
licenciés. Licenciés non pas parce qu’ils sont
incapables mais parce qu’ils n’acceptent pas de
travailler pour un salaire de misère. Combien
qu’on t’a promis ?
– Quatre pesetas par jour.
– Quatre pesetas ? Vous entendez ? On lui a
promis quatre pesetas ! Les salauds lui ont fait
22 La vallée du Nalón
le même coup qu’à nous ! » dit-il en s’adressant
aux autres grévistes. Il se retourna vers mon
père et lui dit :
« Écoute-moi bien, paysan : quand on nous a
embauchés, on nous a promis de nous donner
quatre pesetas par jour. Comme à toi ! Ils nous
ont payé quatre pesetas pendant deux semaines.
Puis, comme il y avait des quantités de gens qui
demandaient du travail, un jour ils nous ont
annoncé qu’ils ne nous paieraient plus que trois
pesetas par journée de travail. « L’acier se vend
mal », nous a dit le capataz. « L’acier anglais
coûte moins cher que l’acier que vous
produisez. Le seul moyen de rester compétitifs,
c’est de baisser vos salaires. » Ils voulaient nous
supprimer un quart de notre salaire, tu te rends
compte ? Nous avons refusé. On ne peut pas
nourrir une famille avec trois pesetas par jour.
Surtout qu’ils ne te garantissent pas du travail
tous les jours. Quand ils ont reconstitué les
stocks, ou quand l’acier se vend mal, ils nous
mettent au « chômage technique », qu’ils disent.
Bref, ils nous ont dit que si nous n’étions pas
d’accord, nous n’avions qu’à quitter l’usine, qu’il
ne manquait pas des gens pour prendre notre
place. Et comme nous refusions de travailler,
toute la flicaille nous est tombée dessus.
Écoute-moi bien camarade : maintenant ils
vous payent quatre pesetas. Ils vous paieront
quatre pesetas jusqu’à ce que vous ayez brisé
23 La vallée du Nalón
notre grève. Quand vous aurez brisé notre
grève, crois-tu qu’ils continueront à vous payer
quatre pesetas ?
– Je ne sais pas. En ce moment ils nous
paient quatre pesetas. C’est tout ce que je sais.
– Tu as vraiment l’intention de reprendre le
travail, après ce que je viens de te dire ?
– Oui, c’est bien mon intention. J’ai une
famille à nourrir.
– Nous avons tous une famille à nourrir,
mais ce n’est pas une raison pour se laisser
exploiter. Écoute, on a une proposition à te
faire : nous te laissons passer à condition que tu
dises à ceux qui travaillent avec toi ce qui se
passe. Dis-leur que quand ils auront brisé la
grève on réduira leur salaire à trois pesetas par
journée de travail. Et vous vous trouverez dans
la même situation que nous.
– D’accord. Je leur dirai ce que tu m’as dit. Je
ne sais pas comment ils prendront la chose mais
je leur dirai. Je te le promets.
– Comment t’appelles-tu ?
– Celesto. Certains m’appellent el Topu mais
ne t’avises pas de le faire si tu ne veux pas
recevoir mon poing sur la gueule.
– Salut Celesto. Et n’oublie pas ce que je t’ai
dit. Tâche de convaincre les autres. C’est dans
l’intérêt de tous. On ne peut pas nourrir une
famille avec trois pesetas par jour. Réfléchis
bien. »
24 La vallée du Nalón
Lorsqu’il franchit le portail, un groupe
d’hommes en uniforme bleu-marine, armés de
pistolets et de fusils, lui barra à nouveau la
route.
« Où allez-vous ?
– À mon travail.
– Quel atelier ?
– La fonderie.
– Qu’est-ce qu’ils vous ont dit ?
– Qui ?
– Les fouteurs de merde. Ces damnés rouges
qui sont devant la porte.
– Ils m’ont conseillé de retourner à la
maison.
– Vous ne vous êtes pas laissé intimider ?
C’est bien. Passez, mais ne vous mêlez pas de
ça. Ça pourrait vous coûter cher. »
Mon père convainquit ses collègues de travail
et la grève paralysa la production pendant
quatre jours. Le cinquième jour la direction de
la Duro-Felguera réintégra les grévistes aux
conditions promises lors de l’embauche. C’est
ainsi que mon père participa à sa première,
grève moins de deux semaines après son
embauche.
Quelques jours plus tard, il fit la
connaissance d’un libraire de La Felguera et se
mit à apporter des livres à la maison. Des livres
qu’il lisait jusque tard dans la nuit, comme s’il
était subitement devenu affamé de lectures.
25 La vallée du Nalón
Maman fut d’abord intriguée. Elle ne lui
connaissait pas ce goût intense pour la lecture.
Un jour elle s’assit à côté de lui et lui dit
doucement :
« Je voulais te demander ce que tu es en train
de lire qui te passionne tant.
Il la regarda, sachant que ce qu’il allait lui
dire, l’inquiéterait.
« Je lis des livres interdits, Maria. Ils sont
interdits parce qu’ils disent la vérité sur la
condition des ouvriers. Si on les trouve ici, on
me mettra en prison. On me mettra en prison
parce que je veux connaître la vérité. Et moi je
veux connaître la vérité et la faire connaître aux
autres ouvriers. Est-ce que tu comprends ? »
Maman fut prise d’une inquiétude proche de
la peur :
« Quel besoin as-tu de te mêler de ces
choses-là, Celesto. Contente-toi de travailler
pour nourrir ta famille. Laisse les problèmes
hors de la maison. Qu’est-ce que tu peux faire
pour changer cela ?
– Étudier et faire partager mes connaissances
aux autres. Nous, les ouvriers, nous voulons
comprendre pourquoi la vie est si dure pour
nous. Nous voulons changer notre condition.
Cela te fait peur ?
– Ce qui me fait peur, ce sont les problèmes
que cela engendrera pour toi et pour nous,
avoua maman.
26 La vallée du Nalón
– C’est de la peur que nous crevons, Maria.
Ceux qui nous dirigent s’en servent pour nous
exploiter ! »
Il lut Proudhon, Bakounine, Kropotkine,
s’initia aux théories libertaires et adhéra à la
C.N.T. (Confédération Nationale du Travail) de
La Felguera. Avant de le faire signer son
bulletin d’adhésion, Onofre, le dirigeant de la
C.N.T., lui demanda :
« En adhérant à la C.N.T. tu sais à quoi tu
t’engages ?
– À être solidaire avec les autres.
– Et à respecter les décisions de la majorité.
Tu auras le droit de vote pour chaque décision
mais une fois le vote acquis, tu devras obéir. Tu
crois que tu supporteras ça ?
– Je le pense.
– Ceux-là même que tu aideras te détesteront
plus que les autres. Le sais-tu ?
– Je m’y ferai. »
De lectures en réunions syndicales, de
journées harassantes dans la fonderie en
journées de grève, d’affrontements avec les
forces de l’ordre en arrestations, mon père
acquit la conviction que le mal dont souffrait la
classe ouvrière était lié au système de
gouvernement, qu’il fût de gauche ou de droite ;
que la condition ouvrière ne pouvait changer
que par l’action révolutionnaire. Il estimait que
la C.N.T. ne devait pas être seulement une
27 La vallée du Nalón
organisation syndicale destinée à combattre les
injustices sociales, mais une organisation
révolutionnaire ayant pour objectif la création
d’une société idéale basée sur le modèle des
communes libres prônées par Bakounine. Il
aimait à dire en citant Diderot : « La nature n’a
fait ni serviteurs ni maîtres, je ne veux ni
donner, ni recevoir des lois. » Il considérait
comme une injustice insupportable qu’un
homme ou un groupe d’hommes s’emparât,
sous quelque forme que ce soit, des richesses
produites par d’autres hommes. Il s’impliqua de
plus en plus profondément dans l’action
syndicale ; et les grèves, les manifestations, les
accrochages avec les forces de l’ordre, les
perquisitions de notre petit appartement, avec
ou sans arrestation, devinrent de plus en plus
fréquentes.

*

La grande sécheresse obligea les petits
paysans à abandonner les campagnes et à
vendre le bétail à bas prix. La Garde civile ne
pouvait contenir les chômeurs affamés qui
prenaient les boulangeries d’assaut. Les grands
propriétaires réduisaient la durée des baux et
augmentaient les redevances ; les fermages
s’adjugeaient aux enchères obligeant les
fermiers à accepter des conditions qui ne leur
28 La vallée du Nalón
permettaient que de subsister dans la misère. La
lente mais inexorable industrialisation
transformait les vieilles formes de production et
ruinait les petites structures. Le petit paysan,
l’ancien marchand de grains, le marchand de
tissus, le pauvre forgeron, sans travail, pleurait
sa pauvreté ou émigrait le cœur rempli de
tristesse à la recherche, dans d’autres régions,
du pain qu’il ne trouvait plus dans le petit
monde où il a toujours vécu.
C’est dans ce contexte de misère et
d’exploitation que se forgeait au jour le jour une
haine irrépressible des classes dirigeantes et de
la bourgeoisie qui, selon l’expression des
ouvriers « suçaient et vivaient de la sueur des
travailleurs aux dépens desquels ils
s’enrichissaient pour jouir de tous les luxes » ; et
que les ouvriers commencèrent à s’éloigner des
partis traditionnels encore très influents au
niveau national et à manifester de plus en plus
de scepticisme à leur égard. Ils constataient que
l’activité spécifiquement ouvrière à travers les
grèves était bien plus efficace pour leurs
revendications que les discours et les meetings.
C’est ainsi que prenant conscience de leur force,
les syndicats asturiens prirent la relève des partis
dans la lutte contre un pouvoir qu’ils jugeaient
plus favorable aux intérêts patronaux qu’à ceux
de la classe ouvrière.
29