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La Vérité sur l'Italie

De
369 pages

Quelle triste ville ! Tout y paraît vieillot, rabougri, mesquin ; tout y est petit, hommes et choses ; j’y ai vu des bœufs, d’une étrange petitesse, attelés à des chariots qui semblaient venir du royaume de Lilliput. Les habitants n’ont pas un air aimable, et pourtant, lorsque l’on cause avec eux, on voit que ce sont de bonnes gens ; ils semblent peu intelligents, et pourtant, l’histoire de cette dynastie dans laquelle la Savoie s’est incarnée prouve que, sous ces dehors pesants et cet extérieur vulgaire, se cachent un grand sens et une grande finesse.

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Jean Dorin

La Vérité sur l'Italie

Notes de voyage

Des faits !

J’étais là telle chose m’avint.

Malade et professeur, je me sentais attiré vers l’Italie par la douceur du climat et par la grandeur des souvenirs ; je croyais aussi, « le Français né malin » est parfois si naïf ! je croyais que les services rendus permettaient aux enfants de la France d’espérer en ce pays un cordial accueil. Une ville surtout éveillait en moi toute sorte d’idées gracieuses : c’était Florence, la cité des fleurs ; aussi, jusqu’au moment où j’arrivai dans cette ville, je ne fis que glisser sur les rails et ne m’arrêtai quelques jours en route que contraint par les exigences d’une santé à moitié ruinée ; je vis donc seulement en courant Chambéry, Turin et Gènes, et pus à peine saisir au vol quelques traits de caractère et un peu du spectacle extérieur.

DE PARIS A FLORENCE PAR LE MONT CENIS

CHAMBÉRY

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Quelle triste ville ! Tout y paraît vieillot, rabougri, mesquin ; tout y est petit, hommes et choses ; j’y ai vu des bœufs, d’une étrange petitesse, attelés à des chariots qui semblaient venir du royaume de Lilliput. Les habitants n’ont pas un air aimable, et pourtant, lorsque l’on cause avec eux, on voit que ce sont de bonnes gens ; ils semblent peu intelligents, et pourtant, l’histoire de cette dynastie dans laquelle la Savoie s’est incarnée prouve que, sous ces dehors pesants et cet extérieur vulgaire, se cachent un grand sens et une grande finesse. Des montagnes grisâtres entourent la ville, lui faisant comme un colossal cercle de pierres, et ajoutent encore à la mélancolie de l’aspect.

En voiture pour Turin !

Quelles choses étranges, splendides, l’on voit pendant le trajet ! Le mont Blanc se dresse dans le lointain ; d’autres cimes, plus rapprochées et couvertes de neige, produisent le plus singulier effet sous les rayons d’un beau soleil d’automne ; on aperçoit bien distinctement les torrents qui sillonnent les flancs des montagnes, et viennent, avec un bruit de tonnerre, tomber dans une rivière dont la ligne ferrée suit le cours. Mais si le passage est grandiose, combien le pays est triste, avec ses vallées sauvages, avec ses roches noires, surtout avec ses villages délabrés, avec ses pauvres maisons construites avec les pierres grises des torrents ! Tout respire la pauvreté, la misère ; tout inspire la mélancolie, la tristesse. De loin en loin, quelques paysans fouillent cette terre qui doit être bien ingrate à en juger par la maigreur des produits, par son sol poussiéreux, poudreux.

Nous arrivons à la frontière, à Modane ; c’est bien la localité la plus morne, la plus misérable, la plus triste, la plus grise que l’on puisse imaginer, avec un torrent dont les flots bruyants ressemblent à une eau savonneuse et malpropre, avec des montagnes pelées qui l’enserrent dans un trou noirâtre, avec des masures qui ne semblent pas faites pour des êtres humains. Pourtant on y peut jouir à peu de frais des nobles distractions qu’offre l’art illustré par Corneille et Molière, car Modane possède un théâtre ; il est vrai que la salle est un bouge enfumé, que les acteurs et les actrices

Là je quitte la patrie, le cœur serré, et je fais connaissance avec la douane italienne. Sous prétexte de mesures préservatrices contre le phylloxera, un douanier facétieux me contraint d’abandonner de belles poires que j’emportais pour les besoins du voyage ; je ne suis pas encore en Italie, et déjà l’on me dépouille ! C’est de bon augure.

Nous prenons les wagons italiens qui sont malpropres, et faisons le voyage avec des Italiens qui ne connaissent guère les règles de la civilité puérile et honnête. Ma bonne et chère France, comme je la regrette avant de l’avoir quittée !

Il nous faut escalader la montagne qui se dresse entre la France et l’Italie, arriver à la fameuse percée des Alpes. Aussi le chemin de fer monte, monte encore, monte toujours ; la machine souffle, peine, gémit ; la voie tourne presque sur elle-même, décrivant des courbes très prononcées, pour rendre les pentes moins abruptes, et va s’engouffrer enfin dans le tunnel. C’est noir, c’est lugubre ; mais quelle œuvre ! « L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature, mais c’est un roseau pensant. » Annibal avait autrefois parcouru à peu près la même route ; je le revoyais en imagination avec ses soldats qui mouraient de froid, qui mouraient de faim, qui, assommés par les montagnards, dégringolaient et disparaissaient dans des abîmes sans fond ; moi, au contraire, bien assis, bien repu, bien chaudement enveloppé, je faisais le même trajet rapidement et sans peine, grâce à la science qui perce les montagnes et transforme du charbon de terre en force motrice. Enfin nous arrivons au bout du tunnel, et, à la descente, le train prend une allure accélérée ; les montagnes, les ravins, les ponts, les tunnels se succèdent avec une rapidité à donner le vertige ; que l’on se représente un train lancé à toute vapeur sur une route étroite qui est comme accrochée aux flancs de la montagne et comme suspendue au-dessus des précipices béants ; et ce train file avec une imperturbable sérénité ! Dans les stations que brûle notre train express, les employés nous regardent passer, d’un air nonchalant et les mains dans leurs poches ; il n’y a pas à en douter, nous sommes maintenant en Italie. En sortant de l’obscurité des tunnels, en glissant sur les viaducs, on a des échappées de vue horribles et superbes, qui apparaissent et s’évanouissent en un clin d’oeil, comme dans une féerie. On côtoie pendant quelque temps la fameuse route du mont Cenis, construite par Napoléon 1er, et qui serpente comme un mince cordon blanc sur le bord des abîmes Mais si le grandiose et le pittoresque abondent en ces régions, le pays ne paraît guère plus riche sur le versant piémontais que sur le versant savoyard ; misère en deçà des Alpes, misère au delà. On aperçoit çà et là au fond des vallées ou sur les flancs des montagnes quelques bandes de terre que l’homme a pu conquérir sur cette nature sauvage ; mais combien sont étroits et rares ces espaces cultivés, combien sont maigres leurs tristes produits ! Les cimes des montagnes sont nues, leurs flancs sont décharnés et sillonnés par des ravins. En voyant ces domaines des anciens souverains du Piémont et de la Savoie, on comprend qu’ils aient voulu détacher quelques feuilles de l’artichaut italien et qu’ils aient eu ensuite l’appétit assez robuste pour l’avaler tout entier, descendant à la fois, comme ils disaient, le cours des siècles et le cours du Pô.

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TURIN

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C’est une grande et belle ville, avec de larges rues qui se coupent à angles droits, avec des places grandioses et quelques beaux jardins ; c’est à peu près la seule grande ville d’Italie qui offre cet avantage ; je suis frappé de l’animation qui règne dans les rues et de la beauté élégante des magasins ; tout respire l’activité, l’aisance. Turin avait perdu beaucoup en perdant le titre et les avantages de capitale ; mais son énergique population a trouvé dans le travail de larges compensations, et aujourd’hui cette ville est plus florissante que jamais. C’est un exemple que devrait bien imiter la gracieuse, mais indolente Florence, qui a payé cher l’honneur éphémère d’avoir été pendant quelques années la capitale du royaume et qui semble ne plus pouvoir se relever du coup que lui a porté le transfert à Rome du siège du gouvernement. Mais si ce peuple de Turin est actif, économe, il n’a rien qui plaise ni sur la figure ni dans les manières ; et même, est-ce chez moi idée préconçue ? je crois, en observant certaines physionomies, y surprendre l’expression de cette méchanceté sournoise qui a valu, en France, une si mauvaise réputation aux Piémontais et qui, si souvent, se traduit par de lâches et mortels coups de couteau.

On ne trouve guère ailleurs en Italie, excepté à Bologne, cette dureté antipathique ; mais d’autres observations dans le même ordre d’idées ne tarderont pas à me convaincre que « la politesse est une vertu française », et que les Italiens ignorent ou dédaignent ce que Brantôme appelait « gentillesses et gracieuses façons ». Sans doute, dans les relations particulières, quand ils connaissent les gens et se savent connus, quelques-uns se montrent aimables, désireux de plaire et de rendre service ; mais dans ces relations multiples que l’on a, chaque jour et à chaque instant, avec des inconnus dans les endroits publics, magasins, hôtels, théâtres, chemins de fer, etc., l’Italien est désagréable, incivil, déplaisant, tranchons le mot, grossier ; et les exceptions que j’ai rencontrées, si charmantes qu’elles fussent et si gracieux que soit le souvenir qui m’en est resté, n’infirmaient pas la vérité de cette observation générale. Ainsi, vous entrez dans un magasin et vous vous découvrez, personne ne vous imite, ni le marchand ni les clients ; est-ce un Italien qui entre quelque part, dans un café, dans une salle à manger, dans une bibliothèque, dans une salle d’Université ? son chapeau est rivé sur sa tête superbe. Si vous le rencontrez dans un escalier et lui faites place, ou si, en voyage, vous l’aidez à descendre de voiture, à y montez, lui ou les siens, sa femme, ses enfants, ses vieux parents ; si vous lui tendez quelques-uns des innombrables paquets qu’il porte toujours avec lui, soyez assuré qu’il ne vous honorera ni d’un remerciement ni d’un salut, ni même d’un regard ; souvent, en pareille occurrence, l’Italienne vous paye d’un sourire gracieux et gentiment vous adresse un « mille grazie, signore » ; quant à l’homme, il reste muet, impassible ; c’est un demi-dieu qui a droit à vos hommages, qui vous permettra bien de lui rendre quelque petit service, de vous battre pour lui, par exemple, de verser votre sang et vos millions pour sa défense ; mais sa grandeur olympienne lui interdit toute gratitude et tout remerciement. Monte-t-il le premier dans un omnibus, dans un compartiment de chemin de fer ? il ne s’étend pas, il se vautre ; fût-il petit, il parvient à occuper la place de deux personnes : il s’étale, il allonge ses jambes, les met partout et ne se dérange ni pour vous laisser passer ni pour vous laisser asseoir. Prendre ses aises partout, ne se gêner nulle part et pour personne, telle est sa règle de conduite. Vous suivez dans la rue un monsieur fort bien mis, à l’allure tout à fait convenable ; tout à coup vous entendez comme un bruit de tonnerre retentir dans les profondeurs de ses culottes, émission ingénue d’un air trop vigoureusement expulsé ; vous pressez le pas pour voir quelle est la figure du malotru, et vous contemplez la face d’un honnête bourgeois, qui vous regarde d’un air tout à fait innocent, de l’air l’un homme... soulagé, qui trouve tout naturel de faire au nez des passants ce que Rabelais appelait « barytonner du... » prussien ; l’empereur Claude, qui, au dire de Suétone, pét... mieux qu’il ne parlait, avait préparé un édit pour accorder toute liberté « flatum crepitumque ventris emittendi » ; nos Italiens se passent fort bien de cette autorisation. — Comme on fume beaucoup plus encore en Italie qu’en France, on réserve aux fumeurs un grand nombre de compartiments dans les voitures de chemin de fer ; un Italien monte dans la voiture qui lui agrée, réservée ou non aux fumeurs, allume aussitôt son éternel et odieux cigare d’un sou, sans se préoccuper en aucune façon des voisins ou des voisines ; il crache partout, il ouvre les fenêtres ou les ferme selon ses convenances personnelles, se conduit en un mot comme un pur goujat. Je me trouvais un soir dans un compartiment de première classe ; assise du même côté que moi était une dame de mise fort convenable, faisant vis-à-vis un Italien ; de la façon la plus naturelle, le péninsulaire ôte son paletot, il ôte son chapeau, il ôte ses chaussures ; je tremble, la voisine regarde avec inquiétude ; que n’allait-il pas ôter, que n’allait-il pas montrer ? de sa valise il tire une jaquette dont il se revêt, une calotte dont il couvre son chef, des chaussons qu’il se met aux pieds ; puis, abattant l’appui-coude mobile et poussant sous sa tète la susdite valise, il s’étend tout à l’aise et allonge ses pieds presque sur les genoux de la dame ; ainsi confortablement installé, il fume son cigare avec une parfaite sérénité ; cette opération terminée, il se met à dormir, il ronfle, il tonne de la bouche, du nez, de partout, il est chez lui. — S’agit-il de monter en voiture avec des dames ? l’homme passe le premier et prend la meilleure place, les dames montent et s’asseyent comme elles peuvent. Rencontre-t-il dans un escalier une dame qu’il ne connaît pas ? jamais il ne se dérange pour lui laisser le passage libre, jamais il ne la salue. — Vous attendez votre tour au guichet d’un chemin de fer ou d’un théâtre pour prendre un billet, à la poste pour recevoir ou recommander des lettres ; en France il arrive quelquefois, en Italie il arrive toujours que le dernier venu essaie de passer avant vous et ne s’arrête que devant une résistance énergique. Cette grossièreté, naturelle ou voulue, se montre surtout à l’égard des Français ; il est vrai que quand il s’agit de leur soutirer de l’argent, on est avec eux prodigue de câlineries, et l’humilité respectueuse qu’on leur témoigne n’a d’égale que la rapacité sans vergogne avec laquelle on les tond ; mais quand on n’a rien à attendre d’eux, on semble ne voir que des intrus dans ces visiteurs qui, avec les autres étrangers, sont l’unique ressource de certaines grandes villes. Jamais peuple plus orgueilleux n’a mis moins d’amour-propre à se présenter sous des couleurs favorables aux personnes qui viennent demander à ce pays une hospitalité qui n’a rien de commun avec l’hospitalité écossaise. Le gouvernement fait du moins ce qu’il peut pour protéger les étrangers contre les exactions et les persécutions de toute espèce qui, sans cette intervention, rendraient la vie absolument insoutenable ; grâce à lui, on peut jouir d’une demi-tranquillité, et, avec un peu de prudence et beaucoup de sang-froid, l’étranger a peu de chose à redouter pour sa personne, au moins dans les villes. Mais les ordonnances de police et les règlements d’administration ne peuvent faire naître cette urbanité, cette courtoisie, cette fleur de politesse, qui, en France, rendent si agréable le commerce des personnes bien élevées, que l’on est surpris et charmé de rencontrer quelquefois même chez nos ouvriers, et qui, dans la société humaine, font la vie plus facile et plus douce. Mais il faut dire que la véritable politesse, celle qui est sans affectation comme sans bassesse, ne peut se développer et fleurir que là où, dans la masse de la nation, se trouvent la cordialité du sentiment, la finesse délicate de l’esprit, et cette fierté du caractère, qui, par le respect de soi-même, conduit au respect d’autrui. « L’affabilité, a dit un moraliste, n’est pas une de ces vertus superficielles qui ne résident que sur le visage, c’est un sentiment qui naît de la bonté du cœur. » Elle ne saurait donc naître là où se trouvent en général l’outrecuidance arrogante, c’est-à-dire l’étroitesse et la petitesse de l’esprit, et l’égoïsme, c’est-à-dire l’étroitesse et la sécheresse du cœur, là où une longue oppression, politique et religieuse, a déprimé les caractères. L’incivilité, a dit La Bruyère, est l’effet de plusieurs vices, de la folle vanité, de la paresse, de la stupidité, du mépris des autres, de la jalousie. »

A Turin, pour la première fois, je vois de près l’armée italienne ; les soldats sont propres, disciplinés, bien vêtus ; les officiers semblent intelligents, ils ont de bonnes façons, un air modeste, et l’on ne voit que rarement chez eux cet air arrogant qui fait du traîneur de sabre un être si déplaisant. Il est vrai que pour qui connaît un peu l’histoire militaire de l’Italie, cette modestie se comprend de reste, elle ne semble alors qu’une preuve de bon sens et de bon goût, que le résultat d’une saine appréciation de la valeur exacte qu’ont les choses et les personnes. L’aspect de cette troupe n’a rien de guerrier, rien de martial ; tous, officiers et soldats, font l’effet de bourgeois déguisés en militaires ; cela tient en partie à leurs singuliers uniformes qui, par leurs couleurs voyantes, criardes, charlatanesques, les font ressembler à des soldats d’opéra-comique. Les sonneries elles-mêmes paraissent plutôt faites pour inviter à un folâtre et gai rigodon que pour animer aux fureurs des combats. S’il faut en croire les journaux italiens qui le répètent sur tous les tons, s’il faut en croire la populace qui le crie dans les rues1, c’est contre nous, c’est contre la France, que cette armée se discipline, s’instruit, se prépare ; certes, les Français ont bien des défauts, que nos bons voisins énumèrent chaque jour avec une aimable insistance, et que nous proclamons nous-mêmes avec une franchise quelque peu niaise ; mais nous avons au moins assez d’esprit et de loyauté pour rendre justice à nos pires ennemis ; et, bien que les Italiens osent écrire que les soldats français sont des êtres avachis et lâches2 », « des ivrognes et des voleurs3 », il nous faut laisser à d’autres la jalousie basse, la calomnie bête, et reconnaître que l’armée italienne est digne de respect par de sérieuses qualités, et mériterait d’avoir d’autres adversaires que les héros de Magenta, d’autres alliés que les geôliers de Silvio Pellico, que les fouetteurs des Milanaises, que les bourreaux de Bologne et de Brescia. Il est vrai que l’on peut obtenir sans peine une discipline exacte dans cette armée, grâce à l’indolence italienne produite par la double influence du climat et d’un long esclavage, bien qu’il faille faire des exceptions pour le rude montagnard des Abruzzes, pour le Romagnol farouche, pour le Lombard énergique et l’âpre Piémontais. Mais, d’un autre côté, cette molle souplesse de caractère, qui rend facile le commandement et prompte l’obéissance, pourrait bien ne pas faire de l’Italien un guerrier fort redoutable sur les champs de bataille. Au contraire, si la fierté orgueilleuse du caractère français ne permet le maintien de la discipline dans notre armée que par un recours fréquent à une implacable sévérité, du moins elle inspire à nos soldats cette énergie qui les rend si terribles dans le combat, quand « ces lions ne sont pas conduits par des ânes ». Toutefois, il faut renoncer au vieux dicton : « les Italiens ne se battent pas ; » les soldats que j’ai vus se battront ; ils seront peut-être encore battus, ce qui leur est arrivé jusqu’à ce jour toutes les rois qu’ils se sont présentés seuls sur un champ de bataille ; cela, du reste, peut arriver aux plus vaillants : « La vertu, dit Montaigne, consiste à combattre, non à battre. »

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DE TURIN A GÊNES

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Une découverte agréable. J’allais monter en wagon, tout empêtré dans mes paquets ; un employé proprement vêtu vient à mon secours, je lui donne, hésitant et presque honteux, la seule monnaie que j’eusse en ce moment, une pièce de 50 centimes, mon offrande est acceptée avec un empressement plein de reconnaissance ; c’était le conducteur du train ; pendant tout le trajet, de Turin à Alexandrie, il vient à chaque arrêt se mettre à ma disposition pour tout ce dont j’ai besoin ; au buffet d’Alexandrie il me signale à un facteur qui prend mes paquets et reste de planton à la porte pendant mon déjeuner ; coût : 50 centimes ; nous changeons de train pour Gènes ; le facteur me signale au conducteur du nouveau train avec ce mot dit à mi-voix « galantuomo » ; coût : 50 centimes, moyennant quoi j’ai voyagé seul dans un compartiment de première classe, qu’aucun survenant n’a pu aborder ; il y avait progrès. Trouvant fort de mon goût cette manière d’aller, je donnai un franc quand je partis de Gênes pour Florence ; c’était une imprudence ; en effet, un monsieur essaie à une station, pendant que mon conducteur fait ailleurs son service, de monter dans le compartiment où il voit ma « seigneurie » se prélasser dans la plus attrayante solitude ; déjà il a pénétré dans le sanctuaire, mais ledit conducteur l’aperçoit, et, rapide comme l’aigle, fond sur lui, le malmène et le force à descendre ; il est clair que si j’eusse donné deux francs, le monsieur aurait couru quelque danger. Morale : en Italie, on est obligé de donner souvent, mais nulle part on n’obtient autant avec aussi peu d’argent.

Non loin d’Alexandrie, la voie s’engage dans les Apennins, ce ne sont que tunnels et viaducs ; on ne voit pas de neige sur le sommet des montagnes comme dans les Alpes, parce que cette région, exposée aux vents chauds du Midi, ne permet pas la formation d’éternels glaciers ; néanmoins le cadre est aussi étrange et d’une grandeur sauvage. Les montagnes ont leurs sommets dénudés, tout gris ; les villages ont un aspect misérable, aux fenêtres pendent des loques, les maisons semblent d’une malpropreté sordide. Et sur cette partie du parcours les gares, qui en Italie sont généralement d’une propreté douteuse, sont, elles aussi, d’une saleté repoussante, avec des murs maculés, souillés par toute espèce d’ordures, avec un pavé gluant et visqueux pendant l’hiver, poudreux et noir pendant l’été ; les voitures de troisième classe y paraissent plutôt consacrées au transport des bestiaux qu’à celui de créatures humaines, elles ressemblent à des bauges, avec les détritus de toute espèce, j’allais dire avec les excréments, qui en couvrent le plancher. — Quand on approche de Gènes, le paysage devient plus gai, le pays est plus riche, et il est parsemé de villas toutes peinturlurées ; partout ici se manifeste un goût prononcé pour les couleurs éclatantes ; n’est-ce pas en harmonie avec le soleil éclatant qui brille sur ce pays ? Mais nos yeux, habitués aux tons grisâtres de nos maisons du Nord, ont peine à trouver de bon goût cette décoration multicolore. Les Français ont-ils raison ? les Italiens ont-ils tort ? Chi lo sa ? « On dispute des goûts avec fondement, » a dit La Bruyère.

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GÊNES

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Comme je ne voudrais pas vivre dans cette ville ! Les montagnes descendant presque jusqu’à la mer, les habitants n’ont eu à leur disposition qu’une étroite bande de terre le long de la baie qui se développe en demi-cercle ; aussi les maisons ont une élévation prodigieuse, et les rues sont si étroites qu’on pourrait se donner la main d’une fenêtre à l’autre ; en plein jour les magasins sont éclairés. A cause de l’exiguïté du terrain, il a fallu s’élever un peu sur le flanc de la montagne ; de là des rues aux pentes abruptes, appelées du nom pittoresque de salita (montée), dont l’ascension peut n’avoir rien d’incommode pour les chats, pour les singes ou des plantes grimpantes, mais qui imposent à des bipèdes un exercice dépourvu de tout agrément. — Dans la partie haute de la ville quelques rues magnifiques, bordées de beaux palais aux splendides escaliers de marbre, justifient dans une certaine mesure le nom quelque peu ambitieux de GÊNES LA SUPERBE ; une promenade grandiose fait presque le tour de la ville sur les hauteurs qui la dominent ; et de là on jouit d’une vue admirable sur la ville, sur la mer et sur les ports aux nombreux vaisseaux. Mais les quartiers qui avoisinent les ports sont d’une malpropreté hideuse ; les habitations, avec leurs fenêtres ornées de haillons, y ont des aspects inquiétants, et les indigènes qui y grouillent n’ont pas des mines rassurantes.

En somme, l’aspect général de la ville ne répond nullement à l’idée que l’on s’en fait en France et ailleurs. Du reste, l’Italie est le pays des désenchantements, quand on sait voir et regarder : le charlatanisme des Italiens, la sérénité qu’ils portent dans la vantardise et le mensonge, donnent à tout ce qui les concerne et à tout ce qui leur appartient des dimensions que n’a pas la réalité, ni pour la beauté du pays, ni pour les qualités bienfaisantes du climat ; la vanité de beaucoup de voyageurs venant leur faire écho et donner à leurs réclames une apparence de raison, on accourt par troupeaux dans ce pays comme les moutons de Panurge. Certes on y trouve d’incomparables beautés ; mais en général les souvenirs qu’on y apporte valent mieux que les choses et surtout que les personnes que l’on y trouve ; c’est l’imagination qui, par l’évocation du passé, donne du prix à la réalité présente ; dépouillez cette réalité des prestigieuses couleurs que lui prête l’imagination, et, le plus souvent, vous ne trouverez que déception.