La vie à Tahiti au temps de la reine Pomaré

De

Pomaré n’est, à proprement parler, ni un prénom ni un patronyme ; mais une sorte de nom dynastique s’appliquant aussi bien aux garçons qu’aux filles. Les trois premiers Pomaré furent des hommes. Celle qui va servir de cadre de cette vie quotidienne à Tahiti est une femme, Pomaré Vahine. La reine Pomaré Vahine IV fut reconnue comme souveraine de Tahiti et des îles de la Société en 1827. Elle mourut à Papeete le 17 septembre 1877. Ainsi, « le temps de la reine Pomaré », englobe-t-il la fin de notre Restauration, le règne de Louis-Philippe, la brève deuxième République, tout le Second Empire et les sept années qui virent à l’Élysée le président Thiers et le maréchal de Mac-Mahon... plus d’un demi-siècle. Un demi-siècle au cours duquel cette princesse des mers du Sud a intrigué et émerveillé les navigateurs, causé de graves différents diplomatiques entre la France et l’Angleterre et défrayé la chronique, tant à Tahiti qu’en Europe. Les poètes ont chanté cette charmante souveraine. C’est Aïmata, « la reine aux beaux yeux » qui rappelait Meaha, illustrée par Byron. Les chansonniers parisiens ne sont pas les derniers à s’amuser, sous la Monarchie de Juillet et le Second Empire, de cette reine exotique, qui n’égala pas Victoria pour la longueur du règne mais la dépassa pour la corpulence !


Publié le : mercredi 2 avril 2014
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EAN13 : 9782854301045
Nombre de pages : 240
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La vie à Tahiti au temps de la reine Pomaré

Patrick O’Reilly
  • Éditeur : Société des Océanistes
  • Année d'édition : 1975
  • Date de mise en ligne : 2 avril 2014
  • Collection : Publications de la SdO
  • ISBN électronique : 9782854301045

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  • ISBN : 9782854300574
  • Nombre de pages : 240
 
Référence électronique

O’REILLY, Patrick. La vie à Tahiti au temps de la reine Pomaré. Nouvelle édition [en ligne]. Paris : Société des Océanistes, 1975 (généré le 20 novembre 2014). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/sdo/914>. ISBN : 9782854301045.

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Sommaire
  1. Introduction. De quelques aperçus sur Pomaré, Tahiti et les Tahitiens

  2. I. La reine Pomaré

    1. Une jeune reine
    2. Quinze années difficiles
    3. La Reine rétablie dans ses droits
    4. Statut. Ressources et train de vie
    5. La « Maison » de la Reine
    6. Images de la Reine
    7. Les résidences d’une reine tahitienne
    8. Un palais pour Sa Majesté ?
    9. « Une cave à parfum, genre Boule... »
  3. II. “Indiens” ou “Kanacks” ?

    1. Vingt-quatre heures de la vie d’un Indien
    2. « L’aisance, l’ordre et le bonheur »
    3. « Pas de petits détails pour faire de la grande Cuisine »
    4. Tâches viriles et ouvrages de dames
    5. Vade-mecum de l’amoureux tahitien
  4. III. L’Assemblée législative

    1. « Les personnes d’un caractère frivole » ne peuvent faire partie de l’Assemblée
    2. « La Reine à droite, le commissaire à gauche... »
    3. « Les murs sont en surplomb de 12 centimètres »
    4. « Les députés Pomotu manquent de finesse »
    5. Pommes d’or et sables aurifères
    6. Le Tahitien aime la métaphore
    7. « La séance est définitivement levée »
  5. IV. Les baleiniers

    1. 55 285 barils d’huile de baleine à Fare Ute
    2. « 229 tracts Quakers et 6 bibles espagnoles »...
  6. V. Le quai du commerce

    1. La main-courante de la maison Brander
    2. « Il faut vendre à un prix raisonnable »
    3. Des oranges à quarante piastres le mille
    4. Les perles se perdent facilement
  7. VI. Les petits commerçants

    1. La monnaie : piastres fortes et doublons d’or
    2. « Radis et melons luttent d’abondance ! »
    1. Le panier de la ménagère
    2. Maria Chéry ou le « Bonheur des dames »
    3. La vie chère
    4. « Je fais la cuisine moi-même, Madame ! »
  1. VII. Protestants, Catholiques, Mormons

    1. « Pourquoi les jeunes vaches mugissaient-elles en traînant l’Arche ? »
    2. Le dimanche 25 octobre 1863
    3. « Le « pere pere » plane au-dessus du chant... »
    4. Le mai
    5. « Leurs étranges doctrines... »
    6. « Un état déplorable de misère crasseuse »
    7. « Les balles ne touchent pas les élus »
  2. VIII. L’enseignement

    1. Les Frères de Ploërmel
    2. La « Conduite des écoles »
    3. « La plume d’oie se taille en 12 temps »
    4. La « grande classe »
    5. Des boursiers pour la France
  3. IX. Hygiène et médecine

    1. L’Eden tahitien n’est pas le Paradis
    2. « Le fléau de la colonie... »
    3. Les mauvais tours de Vénus à l’île de Cythère
    4. Epidémies et vaccins
    5. Hôpital. Potions et bistouris
    6. Esculape, Zadig ou le docteur Coué ?
    7. Secours aux noyés
  4. X. Autour du palais de justice

    1. Du code Pomaré au code civil
    2. Les « mutoi »
    3. Police du port et déserteurs
    4. Chapardeurs et larcins
    5. Débit d’alcool et délits d’ébriété
    6. De curieuses blanchisseuses
    7. Dansera-t-on la « upa upa » ?
    8. La vaine pâture, en vain réglementée
  5. XI. Événements

    1. Pour ou contre la révolution
    2. Vénus possède-t-elle un satellite ?
    3. Royales funérailles sous la pluie !
    4. Le jeu, avant les pompiers
    5. Le sang mule, parfois...
    1. Du Grand Guignol, hélas vrai !
    2. « 150 Indiens, dupes d’un honteux trafic »
    3. Les Allemands vont-ils débarquer
  1. XII. Poste et communications

    1. « La dernière levée aura lieu le lundi 4, à 5 h du soir »
    2. « Une lettre par an pour deux habitants »
    3. Cent jours pour rentrer en France
    4. La vitesse se paye
  2. XIII. La vie intellectuelle

    1. « Les dernières nouvelles du monde entier... »
    2. Madame Langomazino et son cabinet de lecture
    3. Monsieur Bouchon, écrivain public
  3. XIV. Divertissements

    1. Que ferons-nous cette semaine ?
    2. La Petite Pologne
    3. Le chariot de Thespis de passage à Papeete
    4. On danse chez la Reine
    5. La fête de l’Empereur
    6. En voiture pour l’hippodrome
  4. XV. La fin d’un règne

    1. Dernières années de Pomaré
    2. Mort et funérailles de la Reine

Introduction. De quelques aperçus sur Pomaré, Tahiti et les Tahitiens

1Pomaré n’est, à proprement parler, ni un prénom ni un patronyme ; mais une sorte de nom dynastique s’appliquant aussi bien aux garçons qu’aux filles. Les trois premiers Pomaré furent des hommes. Celle qui va servir de cadre de cette Vie quotidienne à Tahiti est une femme, Pomaré vahine.

2La reine Pomaré vahine IV fut reconnue comme souveraine de Tahiti et des îles de la Société en 1827. Elle mourut à Papeete le 17 septembre 1877.

3Ainsi, « le temps de la reine Pomaré », englobe-t-il la fin de notre Restauration, le règne de Louis-Philippe, la brève deuxième République, tout le Second Empire et les sept années qui virent à l’Elysée le président Thiers et le maréchal de Mac-Mahon... plus d’un demi-siècle.

4Un demi-siècle au cours duquel cette princesse des mers du Sud a intrigué et émerveillé les navigateurs, causé de graves différents diplomatiques entre la France et l’Angleterre et défrayé la chronique, tant à Tahiti qu’en Europe. Les poètes ont chanté cette charmante souveraine. C’est Aïmata, « la reine aux beaux yeux » qui rappelait Meaha, illustrée par Byron. Les chansonniers parisiens ne sont pas les derniers à s’amuser, sous la Monarchie de Juillet et le Second Empire, de cette reine exotique, qui n’égala pas Victoria pour la longueur du règne mais la dépassa pour la corpulence ! On fredonne des couplets irrévérencieux qui lui donnent une célébrité inattendue :

« C’est la reine Pomaré
Ré Ré Ré Ré
Qui hiver comme été (bis)
A pour toute tenue
Nu Nu Nu Nu
Qu’un bout de plume... »
………………………..

5La description complaisante que donne de la reine Pomaré le lieutenant de vaisseau Boch traduit bien l’idée que l’on pouvait en avoir en Europe. « Sa couronne est une couronne de fleurs qu’elle renouvelle tous les jours ; son palais est une petite case en bois, couverte de chaume, à peu près comme les cabanes de sabotier dans les bois d’Autun. Elle dédaigne les bas et les souliers, la plante de ses pieds brave impunément les cailloux les plus pointus. Elle mange du cochon, des oranges, des gouyaves ; c’est là ce qui compose ses plus splendides festins. Ses doigts lui tiennent lieu de cuillers et de fourchettes ; son nectar est le délicieux coco ou l’onde qui jaillit du rocher »1.

6Tahiti, pour l’homme de chez nous, au milieu du siècle dernier, représente, perdue dans les mers du Sud, une terre devenue française à la suite de hasards maritimes, de recherches pénitenciaires et de velléités coloniales. La France aurait pu connaître, aux antipodes, un empire qui, à travers la Calédonie, les Hébrides et la Polynésie, se serait étendu de la Baie des Iles, en Nouvelle-Zélande, à Port-Breton, en Nouvelle-Guinée... le peu de goût des Français pour l’expatriation, les événements politiques ou le hasard ne l’avaient pas permis.

7De cette couronne coloniale jamais formée, Tahiti restait comme un fleuron. L’île était demeurée dans la mouvance spirituelle de la France depuis sa « découverte » par Louis-Antoine de Bougainville, sous Louis XV, en 1768. Et les mythes du Bon Sauvage et de l’île heureuse, issus de ce voyage autour du monde, étaient devenus des thèmes littéraires classiques qui furent orchestrés par Diderot, Joubert, Chateaubriand qui « demandait le bonheur aux palmiers d’Otahiti »2. Victor Hugo, dans l’Almanach des Muses, avait chanté « la fille d’Otaïti », si bien qu’une auréole de prestige enveloppait cette terre minuscule des mers du Sud. Oh combien minuscule ! Deux fois la superficie du Territoire de Belfort ou de l’ancien département de la Seine, et d’un territoire dont les deux tiers auraient été constitués de montagnes inhabitables... Mais les quelques arpents de plaines littorales qui avaient pris place entre une mer poissonneuse assagie par un lagon paisible et l’arrière-pays inaccessible, comptaient parmi les terres d’élection de l’humanité. A l’époque qui nous intéresse, bien avant Loti et bien avant Gauguin, Tahiti avait déjà acquis sa réputation méritée de Paradis des mers du Sud.

8Construite au cordeau, derrière des remparts d’opéra comique, la modeste capitale de ce territoire avait reçu le nom du site indigène sur lequel elle avait été installée, les eaux qui jaillissent, Papeete. Un capitaine de génie, urbaniste militaire, avait dessiné le plan de la ville autour d’une rade foraine où faisaient relâche quelques baleiniers venus du golfe de Biscaye, de Douvres ou de la Nouvelle-Angleterre. Là on abattait en carène, après d’interminables circumnavigations, des frégates aux noms prestigieux : l’Artémise ou la Sybille, la Magicienne ou la Flore. Un officier de marine de rang supérieur régnait en ces lieux au nom du Roi, de l’Empereur ou du Président de la République. Son logement de fonction — le « Palais du Gouverneur », une modeste construction amenée de France en pièces détachées — jouxtait la « Résidence de la Reine », simple cabane en torchis, recouverte de chaume. A pied, en ville, il fallait moins de cinq minutes pour aller d’un hôpital de 45 lits à une cathédrale de 250 places. Et guère plus de temps pour joindre l’arsenal au cimetière, par des rues ombragées d’arbres. Anglaises ou françaises, les missions, comme pour marquer même sur le terrain leur antagonisme, s’étaient installées aux deux extrémités de la ville. Le commerce occupait le front de mer. Les statistiques les plus officielles accordaient, en 1863, 9 086 habitants à Tahiti, dont 307 résidents français, 1 137 étrangers et 7 642 Indiens.

9Les Indiens ! Un peuple de marins venus de la lointaine Asie et qui a « découvert » depuis moins d’un millénaire les archipels du Pacifique central, jusqu’alors inhabités. Ces Vikings des mers du Sud se sont installés ici ou là, au terme de randonnées océaniennes, demeurées mystérieuses et dont nos savants, linguistes et archéologues, tentent de retrouver les routes. Nous sommes seulement sûrs qu’ils ignoraient le métal, l’écriture, la poterie, la roue et qu’ils voyageaient emportant avec eux, sur de grandes pirogues doubles pontées, le porc, la poule, le chien, le cocotier, ainsi que quelques féculents : arbre à pain, ignames ou taros, qui constituaient la base de leur alimentation.

10En quelques siècles, ceux que le hasard avait conduit à Tahiti y avaient formé un groupe humain relativement nombreux — on peut l’estimer aux alentours de 100 000 âmes — et très hiérarchisé. Il est dominé par une race de seigneurs, fils des héros et des dieux. Ces nobles, les arii, tiennent la première place sur les pavés sacrés, ces temples de plein air, où tombent du ciel et vaticinent, par la voix des prêtres, les dieux dont ils sont les descendants. Ils sont entourés de nombreux tributaires, cultivateurs ou fermiers à plein temps et qu’un conflit transforme en guerriers occasionnels. Une classe de gens sans identité et sans importance : vaincus, esclaves de guerre, étrangers sans passé arrivés là au hasard de quelque voyage involontaire, forme le bas de l’échelle sociale. C’est parmi eux qu’on choisit les « cochons longs », les victimes des sacrifices humains. Un peu à l’écart, brochant sur le tout, à la fois proches dans la vie de chaque jour et lointains par leurs hautes prérogatives, une classe « d’experts », généalogistes techniciens du sacré (prêtres), artisans des constructions nautiques (charpentiers de marine) et de la statuaire religieuse (sculpteurs), pilotes versés dans la connaissance des astres (chefs des expéditions de guerre), organisateurs des jeux, etc.

11Le Tahitien est un peuple essentiellement religieux. La notion de sacré, le maria, informe tous les actes de la vie quotidienne, et les interdits rituels, les tabous, aspect positif du maria, forment le tissu de ses relations humaines.

12La découverte de la Nouvelle-Cythère, dans le dernier quart du xviiie siècle, avait placé les habitants de Tahiti face à un nouveau courant de civilisation.

13Des déserteurs s’étaient installés chez eux qui s’improvisèrent armuriers et mercenaires. Dans cette île qui ne connaissait comme armes, que les lances et les casse-têtes, ils avaient fait parler la poudre et les mousquets. Des chefs astucieux et opportunistes avaient utilisé ces forbans pour s’imposer. Ces guerres et des épidémies meurtrières, apportées par les navires des blancs aux indigènes, non immunisés aux maladies européennes, avaient en peu de temps réduit de manière notable la population. La fréquentation des équipages qui séjournaient dans les baies abritées de l’île avait jeté le trouble sur les principes de leur vie économique. Les femmes ne savaient pas résister à des colifichets de pacotille et leurs maris auraient fait n’importe quoi pour se procurer du rhum ou le moindre bout de fer : couteau, hache ou même un simple cercle de barrique rouillé.

14Là-dessus apparurent les envoyés de la Société missionnaire de Londres. En moins de vingt ans d’efforts généreux, ils réussirent à imposer aux Tahitiens, avec la Bible qu’ils traduisirent et imprimèrent en leur langue, de nouvelles conceptions religieuses ainsi qu’un nouveau statut social et politique. Le baptême de Pomaré II en 1819 et, la même année, la promulgation d’un « code Pomaré » avaient fait officiellement rentrer Tahiti « dans le cercle des nations policées ».

15Ainsi parvenons-nous au moment où s’ouvre cette « Vie quotidienne ».

16Mettons-nous bien en situation. Nous allons vivre à Tahiti au milieu du siècle dernier. A vingt mille kilomètres d’un Paris que le baron Haussmann n’a pas encore modernisé et dont les Tuileries abritent un Palais Royal. Le timbre-poste n’est pas encore en usage. Aucune communication régulière ne joint Papeete à la mère-patrie. Il faudra encore un siècle avant de voir s’ouvrir la route de Panama et la longue et mouvementée voie des Caps reste la seule route possible.

17Les centres commerciaux les plus proches sont Callao-Lima à 25 jours de mer, plus au Sud, Valparaiso pour lequel il faut compter 15 jours de plus, Sydney, à 28 ou 30 jours de mer par vents favorables avec une goélette bonne marcheuse, et qui se nomme encore Port-Jackson. Et Los Angelès, à un mois au moins, au nord-est sur la côte californienne, n’est qu’une résidence de missionnaires franciscains devenue le centre d’une modeste agglomération.

18Nous sommes, bien sûr, avant l’ère du télégraphe, avant l’électricité et le moteur à explosion. Au temps des chevaux et de la marine à voile ; au temps des jupes à tournures et du chapeau haut-de-forme, au temps du duel et du quadrille des lanciers. Ce matin, le Moniteur, entre un bal chez le Baron de Rothschild et une note pessimiste sur les rentes ottomanes, annonçait : « Une escadre sous le commandement de l’amiral Dupetit-Thouars a quitté Brest sur la Reine Blanche pour l’Océanie... »

Notes

1 L. Boch, Correspondance, Autun, 1858, p. 97.

2Chateaubriand, Génie du Christianisme, 1802, t. 4, p. 63.

I. La reine Pomaré

1La reine Pomaré : de son vrai nom Aïmata. Elle est la fille adultérine de Pomaré II, la fille d’une concubine que les missionnaires désignent pudiquement comme une « épouse surnuméraire » du roi.

2Son père, Pomaré II, est un chef païen, autoritaire et despotique. Mais comme il est également intelligent et ouvert, il voit l’intérêt que présente politiquement pour lui, le commerce anglais et la puissance missionnaire. En bon diplomate, il joue cette carte. Abandonnant ses dieux traditionnels, dès 1812 il demande le baptême. Il le recevra sept ans plus tard, en grande pompe, l’année même, 1819, où les missionnaires lui faisaient publier un « Code », qui plaçait Tahiti au rang des nations civilisées.

3La naissance d’Aïmata sera marquée par les nouvelles conceptions religieuses de son père. On ne respecte pas les règles traditionnelles : plus de présentation au Marae ; plus de tabous. A deux ans, comme Aïmata part avec sa nourrice à Tahiti, son père lui fait parvenir un abécédaire. C’est une indication de son désir de la voir élevée à l’anglaise, dans la religion nouvelle. Son éducation n’intéresse pas du tout les missionnaires. Tous leurs soins se portent sur son frère cadet, le prince Pomaré III qui a vu mourir son père, à 18 mois, mais qui doit lui succéder. Pour mieux s’assurer de lui, les missionnaires l’ont même fait sacrer et couronner à trois ans, dès qu’il a su se tenir tout seul. Ils veulent affermir leur pouvoir.

Une jeune reine

4Hélas ! rien ne se passa comme prévu. Le jeune roi meurt à 6 ans. La branche mâle de la dynastie royale s’éteint avec lui. Aïmata, sa sœur, lui succédera. C’est bien à contrecœur que les missionnaires se résolurent à ce choix. En 1827 : Aïmata a 14 ans, et la plus mauvaise réputation parmi eux. On l’a fiancée en 1821, à 9 ans, à Tapoa, un chef de Taha’a. Dès 1822 on les marie. Mais le mariage ne lui a pas donné beaucoup de sérieux. Elle est de mœurs fort légères et ne songe qu’à s’amuser. Craignant le pire, les missionnaires se gardent bien de recommencer à son sujet les grandes manifestations et les rites solennels du sacre de Pomaré III. On escamote presque une cérémonie, bâclée à la sauvette, en janvier 1827. Ainsi, par un amusant paradoxe, celle qui va devenir la plus illustre souveraine de Tahiti, la reine Pomaré IV, accède au pouvoir sans aucune pompe et son « couronnement » passe presque inaperçu.

5La voilà maintenant reine, que cela plaise ou non. La couronne ne l’empêche pas de mener la bonne vie. Entourée de ses faarearea, la troupe joyeuse de ses chanteuses et danseuses, elle continue de plus belle de s’amuser sans la moindre retenue. Les missionnaires depuis « longtemps, avaient empêché les femmes d’aller à bord des navires, surtout pendant la nuit... Elles y allaient maintenant par troupes, accompagnant la jeune reine dans ses visites »1. Et Moerenhout, que nous citons, juge qu’il faut tirer un voile sur des faits « dont les détails scandaliseraient les lecteurs ». Le désordre est public, il s’accompagne de scandale. Chose plus grave, les « Mamaia » prêchent une nouvelle religion. Et la Reine les supporte, désireuse de remettre en vigueur les coutumes de toujours.

6En 1831, par exemple, la Reine tint à être reçue à Moorea avec l’ancien cérémonial qui s’accompagnait de danses et de représentations indécentes. La plus spectaculaire était l’offrande rituelle des étoffes indigènes, des tapa, qu’on embobinait autour des jeunes filles. Après la présentation à la Reine et quelques musiques, des hommes saisissaient le bout de l’étoffe qui enveloppait chacune des femmes en les faisant tourner comme des toupies jusqu’à ce qu’elles restassent entièrement nues. Et dans cet état, elles continuaient la représentation. Pomaré, s’appuyant sur les mamaia prétendait être reçue dans ce style à Tahiti. Les missionnaires comprirent que si la Reine favorisait officiellement des rites obscènes, c’en était fait de la religion. Certains chefs, pour d’autres raisons, n’étaient du reste pas d’accord. Les troupes se préparent donc au combat. On réunit une assemblée. Le grand chef Tati parle. La Reine finit par assurer qu’elle ne voulait pas la guerre. Elle pleure. Et, assez humiliée, elle réembarque pour sa résidence, à Moorea.

7La jeunesse, même à Tahiti, surtout à Tahiti, passe vite. Peu à peu le côté léger de son caractère laisse la place au fond solide de son tempérament. Aïmata entre dans la peau de la reine Pomaré et les missionnaires, Pritchard en tête, reprennent peu à peu la barre sur elle. En 1833, ils la font inscrire dans une société de tempérance. En 1834, après avoir reconnu (avec peine) son divorce, ils autorisent qu’elle épouse Ariifaaite, qui va devenir un prince consort sortable, sinon un époux bien fidèle.

8En 1835, elle demande, avec son second mari, d’entrer dans l’Église comme une « communiante ». Elle « manque rarement aux services et aux prédications et aime chanter ». On la voit au temple où elle a une place spéciale ; elle y apparaît avec de forts jolis chapeaux et habillée à l’européenne. Elle y entonne les psaumes de sa belle voix, les jours de fête, et refuse de commencer ses repas sans avoir récité une prière... Voilà à nouveau tout rentré dans l’ordre. Après des années d’inquiétudes et de larmes, la mission a repris la situation en main.

Quinze années difficiles

9C’est alors que s’ouvre, dans le règne de Pomaré, une longue période de difficultés, tour à tour sourdes ou violentes, larvées ou aiguës.

10Il s’agit d’un conflit religieux à colorations, à implications politiques. Nous sommes très loin de l’Œcuménisme actuel. Les protestants de Tahiti ne tiennent pas à voir des catholiques s’installer sur des terres qui leur semblent réservées. Nous sommes encore plus loin de « l’Entente cordiale » et les amis de la Grande-Bretagne désirent que la France ne se mêle pas de leurs affaires. Pomaré va se trouver, bien malgré elle, la vedette du conflit dont les antagonistes sont, à l’origine, les deux consuls rivaux de l’Angleterre et des États-Unis.

11Présentons-les. L’Anglais, Georges Pritchard, 1796-1883, arrive dans l’île comme missionnaire en 1824. C’est un homme intelligent. Il a vite fait d’apprendre la langue. Actif, ambitieux, autoritaire, rapidement il prendra de l’ascendant sur la jeune reine dont il devient le confident et le guide. Dès 1832, Pomaré, subjuguée, demande sa nomination comme consul d’Angleterre, demande qui ne sera d’ailleurs agréée qu’en 1836, quatre années plus tard. Et Londres exige que le consul cède totalement la place au pasteur. Officiellement, Pritchard accepte, ce qui ne l’empêchera pas en fait, et dans les coulisses, de mener de front les affaires de son Église et celles de son mandat, y joignant même de fructueuses opérations commerciales.

12De l’autre côté, un homme de la même génération, mais catholique — il a même épousé une chrétienne fort pieuse — Jacques-Antoine Moerenhout, 1796-1879. Un Belge, qui commerce épisodiquement depuis 1828, à Tahiti et dans les îles, intéressé par la nacre. Un homme cultivé, lui aussi, qui a écrit Voyages aux Iles du Grand Océan, ouvrage qui fait encore autorité aujourd’hui. Moerenhout revient en 1835 à Tahiti, d’un séjour à Washington, nanti d’un brevet de consul des États-Unis à Tahiti. Cette nomination porte gravement ombrage à Pritchard qui voit certainement sans plaisir un papiste de la plus belle eau s’établir en face de lui, rival devenu diplomatiquement son égal. Moerenhout, en septembre 1838, deviendra consul de France.

13Tout va se jouer sur le refus de l’entrée de missionnaires catholiques dans l’île. La position de Pomaré-Pritchard est claire :

« La Société Missionnaire de Londres, écrit notre consul au Foreign Office, le 18 juin 1835, a dépensé des milliers de livres sterling pour introduire le christianisme chez ce peuple dégradé et les missionnaires ont travaillé pendant près de 40 ans dans ces îles pour améliorer les intérêts temporels et spirituels des indigènes... Chaque missionnaire s’occupe continuellement à instruire à la fois les enfants et les adultes... »

« Il nous semble contraire à la raison, peu courtois et anti-chrétien pour une congrégation de catholiques romains de venir sur ces rivages et de traverser les efforts d’autres hommes. Si ces messieurs désirent faire du bien parmi les païens... il existe beaucoup d’îles dans ces mers où ils pourraient donner libre cours à leurs efforts sans gêner les travaux des autres... Le gouvernement tahitien... ne cesse de penser qu’il a le droit de n’accueillir comme instructeurs dans les îles qui lui appartiennent, que ceux qu’il désire voir s’y établir. »

14Le lieu n’est pas ici de retracer par le détail les péripéties d’un conflit de style colonial qui plusieurs années durant va opposer Pomaré et la France. A l’instigation de Pritchard, la Reine refuse de recevoir dans ses États deux missionnaires français (affaire Caret et Laval), refus qui amènera dans les eaux de Tahiti des frégates de l’amiral Dupetit-Thouars. La France s’installe à Papeete. Sur la mauvaise volonté de la Reine (affaire du Pavillon), un Protectorat français est établi dans l’île. Pomaré, toujours sous l’influence des missionnaires de Londres qui lui assurent la protection et l’assistance de l’Angleterre, mène une politique de résistance et d’attente. Finalement, en mars 1844, elle se réfugie sur un navire anglais et s’exile à Raiatea.

15Excités par leur reine, une partie des Tahitiens se révoltent. Et il faudra deux ans à l’amiral Bruat pour venir à bout des insurgés et instaurer la paix en décembre 1846. Un régent est nommé. En janvier, des fêtes célèbrent la réconciliation et le Protectorat.

La Reine rétablie dans ses droits

16Tout cela s’accomplissait sans que le nom de la reine Pomaré ait été prononcé. Elle comprit qu’on allait se passer d’elle et que son opposition au régime français, désormais inefficace, allait se tourner contre elle. Elle demanda à voir Bruat, « si celui-ci consentait à la recevoir comme une reine ». L’entrevue eut lieu le 6 février 1847 à Mooréa, dans le temple de Papetoai. Elle fut plutôt cordiale. Dès qu’il vit la Reine, Bruat mit trois fois le genou à terre pour lui rendre hommage. Après quoi, elle consentit à homologuer l’ensemble de la législation, mise en vigueur pendant son absence.

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