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LA VIE CONTAMINÉE ?

De
273 pages
Le développement immaîtrisé des sciences, des techniques et du marché a produit de nouvelles formes de menaces, risques potentiels ou catastrophes avérées auxquels nous n’étions pas préparés : Tchernobyl, déchets nucléaires, vache folle, OGM, clonage, amiante, anthrax, 11 septembre… Suivant un impératif de circulation sans entrave des hommes, des marchandises et des informations, nous vivons de fait dans une société épidémique. La vieille culture dont nous disposons pour affronter l’épidémie n’est plus à la hauteur. Cet ouvrage entend explorer parallèlement deux champs de production du risque que sont le nucléaire et la génétique à partir d’un point de vue critique à la fois sociologique et anthropologique.
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La vie contaminée
Eléments pour une socio-anthropologie des sociétés épidémiques

Collection Sociologies et Environnement dirigée par Salvador JUAN
Le "progrès" est aussi progrès d'une menace de plus en plus exportée vers les pays les plus dépendants. Trop peu de travaux sociologiques émergent pour rendre intelligibles les tendances profondes d'une société à la fois plus inhumaine, plus dangereuse pour les équilibres du milieu et plus riche. La collection Sociologies et environnement est née de ce constat. Certes, selon le mot du poète Holderlin, avec la menace croît ce qui sauve, mais seule une conscience informée des risques et de ce qui provoque la dégradation tant de la qualité que des conditions de vie est susceptible de se concrétiser en réformes humainement supportables et socialement admissibles... Dans une perspective socio-anthropologique et critique tant des questions d'environnement global que d'écologie urbaine, en articulant les interprétations théoriques et les résultats empiriques, la collection Sociologies et environnement entend participer à l'émergence de cette conscience sociale. Elle présente aussi les alternatives portées par les mouvements sociaux et les pratiques de résistance contestant le productivisme ou la domination des appareils technocratiques.

Prochains

ouvrages à paraître dans la collection:

. . . .

L'écologie au quotidien (M. Dobré) Les paysans dans l'écologie politique (F. Lemarchand) Dictionnaire socio-anthropologique du risque et de la
vulnérabilité (Collectif)

Écrits socio-écologiques 1984-1986 (S. Juan)

Collection

Sociologies

et environnement

Frédérick LEMARCHAND

La vie contaminée
Eléments pour une socio-anthropologie des sociétés épidémiques

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan !taüa Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@ L'Harmattan,

2002

ISBN: 2-7475-2974-6

Je dédie ce livre à Yuri Bandazhevsky, condamné le 18 juin 2001 à huit ans de réclusion à régime sévère au Belarus pour avoir recherché la vérité sur les conséquences de la catastrophe de Tchernobyl.

REMERCIEMENTS

Que soient ici remerciés tous ceux qui, de près ou de loin, ont collaboré à l'élaboration de cet ouvrage, et en particulier Yves Dupont avec qui j'ai eu l'immense plaisir de partager durant quinze ans une activité de recherche riche et variée ainsi qu'une amitié intellectuelle sincère et durable. J'adresse également toute ma gratitude à Salvador Juan, sans les encouragements duquel cet ouvrage serait resté à l'état de projet. Merci aussi aux chercheurs qui ont participé aux travaux qui ont nourri le matériel empirique sur lequel repose cette réflexion, en premier lieu mes compagnons de route Guillaume Grandazzi et Laurent Bocéno avec qui j'ai partagé les doutes et les certitudes d'une activité de recherche qui nous a conduits de Tchernobyl à la Hague, ainsi que Stéphane Corbin, Claudine Elliot, Catherine Herbert, Caroline Tricot, Thierry Kerserho, Arnaud Guasch et Gilles Hartemann.

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INTRODUCTION
L'émergence fulgurante de la menace technologique, dont les conditions d'apparition étaient préparées depuis fort longtemps, lance sans cesse de nouveaux défis aux techniques gestionnaires, prévisionnistes et assurantielles qui ne parviennent plus à assurer contre les risques, ni même à les prévoir ou à les maîtriser. Elle pose en outre, à de multiples niveaux, la question de la pertinence des savoirs sociaux, des connaissances locales et autochtones, face à l' inefticience du seul savoir «savant », c'est-à-dire technique. L'incertitude s'est immiscée dans tous les lieux et les instants de la vie quotidienne au sein de sociétés qui, précisément, ont fait le choix du progrès technique dans l'espoir de maîtriser la nature et de réduire les aléas et l'indétermination. Cet ouvrage entend analyser d'une part, à partir de la fréquentation de différents terrains, la nature épidémique commune aux différentes manifestations du « progrès négatif» engendrées par le développement des technosciences, désormais orienté vers la catastrophe plutôt qu'en direction d'un progrès humain; de l'autre, nous avons tenté de cerner et de comprendre l'ensemble des réactions et des réponses apportées par la société, c'est-à-dire les citoyens autant que les experts ou les politiques, à ces nouvelles formes de menaces qui échappent tant à nos sens qu'à nos capacités de calcul. Le premier chapitre poursuit une réflexion déjà ancienne sur les liens qui existent entre le développement de la technique, le désir d' artiticialisation et de maîtrise de la nature, le productivisme, la barbarie et la perte de liberté. Conscients de l'urgence dans laquelle nous nous trouvons, face aux catastrophes déjà advenues, de repenser les limites éthiques et pratiques du développement technologique, nous avons choisi d'orienter notre réflexion vers l'élaboration d'une anthropologie à partir de laquelle nous pourrons définir une humanité de l'homme. Partant du point de vue de Weber selon lequel toute activité humaine est liée à un ensemble de valeurs ou, pour Castoriadis, à un imaginaire social-historique particulier, le monde actuel nous apparaît alors partagé entre un imaginaire propre à ceux qui entendent poursuivre indéfiniment l'arraisonnement du monde et du vivant par la tech-

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nique, et ceux qui pensent au contraire que nous avons plus que jamais besoin de retrouver le sens des limites. Reconnaître cette nouvelle division sociale revient à considérer que s'affrontent, en d'autres termes, différentes conceptions de l'humanité de l'homme dont sont porteurs à la fois les promoteurs des utopies technologiques (nucléaire et génétique) et ceux qui tentent de freiner ou d'empêcher leur libre réalisation. Analyser et repérer les expressions sociales de ces imaginaires contradictoires, en saisir la complexité du point de vue du sens, est une tâche qui incombe désormais à la sociologie.
Nous retiendrons deux champs de production technoscientifique, liés l'un à l'autre tant du point de vue de leur histoire et de leur nature que par les conséquences sociales et politiques qu'ils engendrent: celui de la manipulation et de l'artificialisation du vivant (crise de la vache folle, questionnements autour du clonage et des OGM, chapitre II) et celui du nucléaire (de la crise du nucléaire en France, chapitre III, à la catastrophe de Tchernobyl, chapitre IV). Chacun d'eux, en effet, se propose de remplir la fonction d'un mythe d'un type radicalement nouveau: nous affranchir des contraintes liées à la matière inerte, par la substitution d'une énergie presque illimitée aux anciennes ressources fossiles et à la force de travail, pour le nucléaire; et pour la génétique, nous affranchir des limites du vivant, des contraintes de la matière organique, pour produire une nature elle aussi illimitée et censée permettre la résolution des problèmes alimentaires et sanitaires à l'échelle de la terre entière. Bien qu'elles n'aient pas fait leur apparition simultanément, ces deux innovations ont engendré au cours de la décennie quatre-vingt-dix le même mouvement de rejet et de crainte de la part de la société. Produisant toutes deux des maux épidémiques, invisibles et à effets différés (cancers radio-induits, mutations génétiques), elles produisent un imaginaire social spécifique de la contamination, dont les manifestations pratiques sont également comparables. C'est à partir de la proposition faite par le philosophe allemand Hans Jonas de nous livrer à une analyse et d'écouter nos propres peurs que nous tenterons de comprendre le sens du mouvement politique de rejet délibéré de ces innovations engagé par différents acteurs (paysans, consommateurs, comités de riverains et de protestation divers, experts et scientifiques indépendants), en montrant qu'il est porteur d'une conception de

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l'humanité de l'homme. Mais nous ne pouvons faire l'économie d'une tentative de compréhension des logiques sociales qui conduisent à des situations plus «pathologiques» (résignation confiante, production de boucs émissaires, restitution autoritaire de frontières symboliques et pratiques, logiques d' enfermement, etc.) qui s'alimentent elles aussi de l'accroissement de la menace et de la peur (chapitre V). Si nous nous sommes proposé d'explorer les horizons à proprement parler catastrophiques de la surmodernité, qu'ils soient pour certains advenus (la catastrophe de Tchernobyl) ou bien qu'ils se profilent comme une menace (la révolution génétique), c'est que nous avons acquis la certitude qu'ils jouent un rôle décisif dans la structuration sociale de l'époque qui s'inaugure. Plus précisément, nous assistons à une division fondamentale entre d'une part un imaginaire lié à la poursuite de l'idéal progressiste « libéré» de tout fondement moral et politique (qu'on l'appelle productivisme, mondialisation, ultra-libéralisme, technoscience, etc.) sous l'emprise de la technique et d'autre part un imaginaire d'« exode» de la modernité ou encore de résistance, appelant au sens de la mesure, à la prudence, à fonder une nouvelle éthique de la responsabilité en procédant au ré-enracinement des hommes dans des territoires habitables. La figure de la menace, dans sa forme catastrophique ou apocalyptique, constituerait pour ceux qui manifestent plus ou lTIoins consciemment, selon l'expression d'Henry-Pierre Jeudy, un «désir de catastrophe », une tentation ultime de légitimation du déploiement sans limites de la technique pour elle-même, au-delà de toute rhétorique du Progrès moral et politique. En revanche, elle constituerait, pour ceux qui aspirent à retrouver ou à réinventer un monde habitable dans lequel ils puissent satisfaire leur désir de liberté, une force motrice propre à se prémunir, dans le temps présent et par l'action politique, de la vulnérabilité croissante dans laquelle le processus productiviste plonge désormais I'humanité tout entière. C'est la raison pour laquelle nous nous sommes interrogé du point de vue d'une socioanthropologie critique, dans le dernier chapitre, sur la capacité des « exilés» de la modernité - par choix ou par contrainte - à exercer une action politique critique susceptible d'infléchir le cours supposé inexorable du développement technologique, suivant la position de Benjamin pour qui la révolution n'est pas la locomotive du

Il

progrès, mais «l'arrêt sur la voie de la catastrophe ». Les nouveaux romantismes éclairés que sont l'écologie politique et le projet d'agriculture paysanne porté par une partie des agriculteurs, explorés dans le chapitre VI, répondent à notre sens aux questions fondamentales qui travaillent les sociétés épidémiques, en fondant sur les nouvelles peurs une éthique de la responsabilité proche de celle que Hans Jonas appelait de ses vœux. II y a fort à parier que seul un regard en arrière, sur l'expérience que nous livrent les catastrophes advenues mais aussi sur les ressources encore contenues dans le passé et la mémoire, permettra de maîtriser l'avenir, de le construire. Ce détour ne sera possible qu'à la double condition d'être tourné vers un futur qui soit d'abord un horizon d'attente pour l 'homme, et de déculpabiliser la nostalgie. A ceux enfin qui pourraient nous reprocher de verser avec insistance dans la prophétie du malheur, nous répondrons avec François Partant que les vrais catastrophistes sont bien ceux qui laissent les catastrophes arriver.

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Chapitre l TECHNOSCIENCES, DU RISQUE À LA VULNÉRABILITÉ

« La modernité maux dont

n'est certainement croient

pas étrangère encore

aux

beaucoup

aujourd'hui

qu'elle est le remède.» F. CASSANO, LA PENSÉE MÉRIDIENNE, L'AuBE, 1998.

Le progrès négatif ou « régrès » A considérer l'émergence des « revers» du progrès technique et, finalement, les formes plus ou moins explicites de sa critique sociale, l'on peut affirmer que la figure de I'hommeProméthée libérateur et rédempteur ne constitue plus une anthropologie commune aux sociétés « développées» et que les promesses de bonheur liées au déchaînement des sciences et des techniques sont de moins en moins audibles et, surtout, de moins en moins crédibles. La rhétorique du progrès l, du progressus (aller toujours plus loin), ne fait plus l'unanimité et depuis au moins une trentaine d'années des voix se sont élevées pour appeler à la limitation de ce qui se donne à saisir comme un processus2 - sans limites - de délimitation du monde. En effet, si à partir des Lumières on a pu

assister à un renversement du principe d'âge d'or
I

- I'humanité

Nous renvoyons à l'ouvrage de Serge Latouche, La Mégamachine. Raison technoscientifique, raison économique et mythe du progrès, Paris, La Découverte / MAUSS, 1995. 2 Larnac G., Après la Shoah, raison instrumentale et barbarie, Paris, Ellipse, 1997. L'auteur écrit au sujet du processus: « Lorsque s'enclenche le processus, celui-ci devient irréversible. C'est précisément par ce caractère d'irréversibilité que la technique s'affranchit du vouloir humain, qu'elle s'appartient en propre », p. 31. Dans le processus, la raison instrumentale s'est donc affranchie de la rationalité humaine, et à plus forte raison de la Raison, pour acquérir une autonomie totale, le moyen, dans le processus, justifiant la fin, qui devient à son tour un moyen, etc.

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cherchant le paradis dans les temps à venir et non plus, comme les Anciens, dans un passé mythique - la création d'un nouvel horizon d' attente3, unique et universel, fondé sur le développement des sciences et des techniques, n'en avait pas pour autant évacué la notion de progrès moral et politique, c'est-à-dire une certaine idée de l'humanité. Pour de nombreux penseurs de la modernité, c'est dans l'expérience limite de la Première Guerre mondiale, où « les forces de l'organisation submergent celles de la raison et de la science, qui pourtant les avaient engendrées »4, et plus encore de la Shoah, que s'est manifesté au grand jour l'effondrement de la foi dans le progrès, et plus généralement dans tous les grands idéaux de la modernité. L'énigme apparente de l'émergence du nazisme, et plus généralement des fascismes en Europe, au sein même des nations les plus politiquement, administrativement et techniquement développées (les pays démocratiques industrialisés), aurait dû empêcher toute association systématique et pensée comme «naturelle» entre progrès technique et progrès pour l'humanité; or, c'est précisément après la découverte qu'était devenue réalisable la liquidation programmée et industrielle de groupes humains de plusieurs millions de personnes, et après l'anéantissement total et instantané de deux mégapoles dans le déchaînement de l'atome, que le développement technique et organisationnel a connu sa plus forte accélération. Le renversement du progrès dans le développement de la technique a déjà fait l'objet d'une analyse approfondie par de nombreux penseurs, en particulier réunis dans le courant baptisé école de Francfort5. Ainsi, pour M. Horkheimer et Th. Adorn06 par exemple, le progrès scientifique et technique était suffisamment avancé au XXème siècle pour
Au sens donné par R. Koselleck dans Le futur passé. Contribution à la sémantique des temps historiques, Paris, Ed. EHESS, 1979. 4 Domenach 1.-M., Approches de la modernité, Paris, Ellipses, 1995.
5

3

L'école de Francfort naquit avec la fondation de 1'« Institüt rur Socialforshung », à Francfort, en 1923, comme institution permanente vouée à l'étude critique des phénomènes sociaux. Après la guerre, l'école de Francfort deviendra un véritable courant de pensée critique, inspiré du marxisme mais réfutant son orthodoxie. Ses théoriciens, dont les deux principaux sont les philosophes Th. Adorno et M. Horkheimer, se sont attachés à dévoiler la dialectique de la raison, à la fois émancipatrice et instrument de domination. Y ont activement participé également H. Marcuse, le psychanalyste E. Fromm, W. Benjamin, 1. Habermas, G. Anders.

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Adorno T.W. et Horkheimer M., La Dialectique de la raison, Paris, Gallimard,
1974/69,281 p.

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que puisse advenir un monde débarrassé des servitudes du sol, du travail, sans guerre ni oppression. S'il n'en fut rien, c'est, selon les auteurs, parce que les grandes innovations de l'ère moderne « ont été payées d'un déclin croissant de la conscience théorique ». Le progrès a porté à un degré jamais atteint la domination de la société sur la nature, et aujourd'hui son artificialisation, en n'accordant d'importance qu'à ce qui est immédiatement utilisable et techniquement exploitable. Que signifient désormais les idéaux de vérité, de liberté, de justice, d'humanité? Du même coup, l'ambition de donner à ces principes une existence tangible dans le monde réel s'est trouvée réduite à la portion congrue: quiconque n'est plus en mesure de faire l'expérience pratique de la liberté n'est plus en mesure de lutter pour elle sur le plan politique. La dialectique de la Raison, c'est précisément ce mouvement de liquidation des valeurs qui l'ont sous-tendue, avant même qu'elles aient permis de réaliser le projet de société moderne (démocratique et scientifique) dans sa totalité: l'autodestruction de la Raison a déjà engendré des formes de totalitarismes au XXème siècle, auxquelles pourraient succéder d'autres formes pour l'instant plus difficilement saisissables, au sein des sociétés dites « technoscientifiques », quoique la domination étasusienne sur le monde après les attentas du Il septembre 2001 laisse entrevoir le pire. De plus en plus nombreux sont les penseurs pour qui nous vivons, le plus souvent aveuglément, l'apparition d'un nouvel état de barbarie planétaire, « une barbarie planifiée, conditionnée, climatisée» 7, ou encore une «barbarie douce ». Si, comme l'ont pensé H. Arendt ou S. Weill, l'exercice de la liberté est étroitement lié à celui de la mémoire, prise dans son sens collectif, le développement technoscientifique engendre en revanche de multiples formes d'amnésie, comme a pu le constater P. Virilio au sujet des nouvelles technologies de l'information: « Nous ne sommes plus au XIXè siècle mais à la fin du.x:rè siècle, et le débat sur les nouvelles technologies semble faire l'impasse sur ce que nous avons vécu tout au long du X¥è siècle à propos du progrès. Au XIXè, il pouvait y avoir une naïveté vis-à-vis du progrès technique et même du progrès social. On pouvait excuser une pensée qui n'envisageait pas la dimension totalitaire des technolo7 TaguieffP.A., Résister au bougisme, Edition des Mille et une nuits, 2001, p. 150.

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gies nouvelles (..). Je crois qu'à l'aube du XXlè siècle, ilfaut tirer la leçon de la négativité d'un progrès qui reste un progrès, mais qui n'est plus un progrès tout-puissant, un progrès idéalisé par une pensée que je dirais sans recul vis-à-vis de la face cachée du positivisme »8. Pour Isabelle Rieusset-Lemarié, auteur de deux ouvrages remarquables sur la nature et les conséquences sociales du développement technoscientifique, «pour la première fois dans notre histoire, une société humaine a développé sciemment des processus épidémiques au lieu de les subir ou tout au moins de s'en préserver. Parce que ces nouveaux processus épidémiques sont des créations artificielles humaines, l'enjeu est de maîtriser leur réversibilité »9. Ainsi donc le pari engagé par les sociétés modernes à l'égard de la positivité de ces créations humaines « artificielles », c'est-à-dire technologiques, se heurte aujourd'hui à la manifestation de leur réversibilité négative, autre façon de penser le renversement du progrès.

Du progrès à la technique

La dimension humaniste du progrès une fois oubliée, la technique apparaît désormais de plus en plus nettement comme puissance de l'organisation ou, si l'on préfère, « organisation de la puissance ». Les fins sont reléguées dans l'impensé et, comme le rappelle G. Larnac dans un très éclairant essai où il reprend l'approche heideggerienne de la question, «la technique marque l'empire toujours grandissant des moyens, l'évitement toujours plus résolu des fins: rien d'étonnant alors à ce qu'elle ne se situe jamais sur le registre du bien et du mal, du juste et de l'injuste, du vrai ou du faux, mais exclusivement sur le seul plan de l'efficience. Elle est efficace ou elle ne l'est pas ». La technique ainsi «procède d'un déterminisme aussi puissant que celui de la nature auquel l'homme, grâce à elle, prétendait précisément échapper »10. Günther Anders montrait dès 1962 comment, les moyens justifiant les fins, « la finalité des fins consiste aujourd 'hui à être les moyens de

8 Virilio P., Cybermondes : la politique du pire, Textuel, 1996. 9 Rieusset-Lenlarié L, introduction à Une fin de siècle épidémique, Acte Sud, 1996. 10 Larnac G. Après la Shoah, raison instrumentale et barbarie, op. ci!. p. 41.

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moyens» Il. Les nouvelles promesses du progrès technique, liées au génie génétique par exemple, ne nous donnent-elles pas à entendre seulement la voie de la quantité, associant dans une rhétorique simpliste de « vases communicants» plus de productivité et moins de faim dans le monde? L'essence de la technique, pensée pour la première fois par HeideggerI2, ne contient selon ce dernier pas le moindre souci du véritable progrès de l'homme, parce que tel n'est pas son objet. Michel Henry analyse à son tour la transformation du projet scientifique des Lumières en processus d'autonomisation de la technique: « ... tout ce qui peut être fait par la science doit être fait par elle et pour elle, puisqu'il n y a rien d'autre qu'elle et la réalité qu'elle connaît, à savoir la réalité objective, dont la technique est l'autoréalisation »13. C'est donc à l'homme de surajouter une anthropologie définissant ce qui est humain et ce qui ne l'est pas et qui, n'allant pas de soi, est d'autant plus vite oubliée que la technique nous entraîne mécaniquement en avant, dans un monde toujours plus artificialisé et où il devient toujours plus difficile de s'enraciner, de penser, de réaliser de véritables choix. La technique apparut à Heidegger comme un mode de dévoilement du réel, construisant une réalité «appareillée», considérée comme le déroulement d'un processus technique contre l'oubli du monde - de la perception, de la matière, de la réalité - au profit exclusif du « faire ». Certes, le monde moderne peut désormais ressembler à une tragédie à l'issue de laquelle la technique l'a emporté, de la production des paysages de la modernité (destructions de villes, urbanisation des campagnes, transformation des paysages agraires par le productivisme, nouvelles formes d'habitat collectif) à l'industrialisation des territoires (zones industrielles, grande distribution, industrie du loisir), organisant la productivité à une échelle démesurée (mondialisation), transformant les villes en « pôles de production» opposés aux zones de relégation, rendant des territoires de plus en plus vastes sans cesse moins habitables sous l'effet des pollutions chimiques, biologiques et radioactives.
Il Anders G., De la bombe et de notre aveuglement face à l'apocalypse, Ed. Titanic,

1995, p. 31. 12 Voir en particulier: Heidegger M., Le Principe de raison (Gallimard, 1962), Essais et Conférences (Gallimard, 1958) et Questions IVet V (Tel-Gallimard, 1990). 13 Henry M., La Barbarie, Paris, Grasset, 1987.

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Mais la caractéristique majeure de l'emprise de la technique est sans nul doute l'avènement, cher aux penseurs critiques de la modernité, d'Ho Arendt à l'école de Francfort, de l'organisation, qui procède fondamentalement de la logique du déracinement. Suivant le principe de division du travail, plus un système est complexe ou abstrait, plus les tâches se spécialisent, plus ses composants sont isolés, moins les parties ont de rapport avec le tout. Ainsi
l'organisation

- pensons

à l'organisation

mondiale

du commerce

ou

de la santé - privilégie le geste au détriment de l'action, le faire au détriment du sens et de la conscience: le totalitarisme, analysé par H. Arendt14, n'est autre que la mise en œuvre d'une organisation visant la réalisation d'une société conçue comme totalité, basée sur l'endormissement des consciences, la confiscation de la liberté collective (celle de choisir son histoire) et l'isolement grandissant des individus. L'organisation, principe au départ purement technique, devient à ce moment, comme l'a montré Spengler15, un principe d'organisation politique. L'aveuglement de l'opérateur qui en résulte a déjà été largement pensé comme l'une des conditions de possibilité de mise en œuvre de l'expérience industrielle et organisationnelle ultime, la Shoah, mais il n'est pas non plus sans faire écho à l'actuel désarroi des politiques, des scientifiques ou des citoyens, face à leur impuissance à limiter, à contrôler la mise en œuvre d'un développement technoscientifique à très haut risque: quelle conscience a le manipulateur de laboratoire, le technicien ou même l'ingénieur de recherche travaillant sur un micro-objet dont il ne saisit ni la totalité, ni la destination, dans l' effectuation de ses gestes routiniers, de participer à la production d'une nouvelle arme de destruction totale, à la production de nouveaux artifices immaîtrisables ou encore à l'accélération de la liquidation des paysans de la planète? Le philosophe Michel Henry16 a fort justement montré comment cette question de l'organisation est au cœur de la métamorphose du projet scientifique et à l'origine de la déresponsabilisation du chercheur. «A supposer, écrit-il, que, au sein de ce développement monstrueux de la technique moderne,
14 Arendt H., Le Système totalitaire, Paris, Seuil, 1972. 15 Spengler O., L 'Homme et la Technique, Paris, Gallimard, 16 Henry M., La Barbarie, op. cft. p. 100.

1958.

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l'apparition d'un procédé technique nouveau - la fission de l'atome, une manipulation génétique, etc. - pose une question à la conscience d'un savant, cette question sera balayée comme un anachronisme parce que, dans la seule réalité qui existe pour la science, il n y a ni question, ni conscience. Et si un savant se laissait arrêter par ses scrupules, cent autres se lèveraient, se sont déjà levés pour prendre le relais ». Si l'on n'entraîne pas les masses contre leur gré, la technique a en revanche produit une organisation puissamment normative qui a entraîné une standardisation de l'agir, autrement dit, sur le plan politique, la soumission à une nouvelle forme d'autorité. L'aveuglement n'est que plus grand pour ceux qui, dans l'époque, donnent prise à l'imaginaire social technophile, obstinément accrochés à l'illusion qu'il puisse exister un « progrès technique », purement technique. Un plan technopolitique préside donc à l'organisation des grands systèmes de production, et en particulier à ceux qui élaborent en silence les catastrophes, déjà advenues (Tchernobyl) et potentiellement à venir (technologie génétique). D'un certain point de vue, nous pourrions l11êmepenser que l'humanité de l'homme, telle que l'anthropologie et la philosophie se sont employées à la penser, est atteinte par le «devenirtechnique» de I'homme auquel la raison instrumentale prétend le réduire. Ainsi voit-on apparaître des formes hybrides d'humanité et de machines, non seulement par l'intervention croissante de la technique dans le corps (prothèses, xénogreffes), mais aussi parmi les hommes de la rue, de plus en plus flanqués de prothèses de télécommunication et pour lesquels le corps tend à se réduire à une simple interface dans un système, sans parler des millions d'adeptes de la « cyberculture» désormais prônée comme remède à la crise de l'école par le ministre de l'Education et de la Recherche. Il s'agit, selon P. Virilio17, d'une nouvelle conquête spatiale, celle du corps, qu'il apparente à une forme de colonisation: « on affirme que demain, des ordinateurs miniaturisés seront capables d'assister la mémoire de l'individu, on n'est plus dans la perspective de la thérapie, mais dans celle de I 'homme-prothèse (..J. La technique colonise le corps de I 'homme comme elle a colonisé le corps de la Terre». La complexité de cette question ne fait que
17

Virilio P., Cybermondes : la politique du pire, op. cit.

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croître avec la démultiplication des perspectives, palpitantes pour les uns, effrayantes pour les autres, offertes par le clonage humain, les greffes animales, les prothèses numériques et le dialogue homme-machine.
Les technosciences ou le règne de l'opératoire

Le vocable « technosciences » ou encore « société technoscientifique» est de plus en plus usité pour qualifier ce que l'on nommait encore récemment la Science ou la société. Ces bricolages sémantiques désormais banalisés dissimulent à grand peine l'embarras que nous éprouvons pour signifier que quelque chose a changé radicalement dans la définition de ces deux termes au sujet desquels nous ne pouvons faire l'économie d'une explicitation conceptuelle. Ce détour ne nous éloignera pas, finalement, de la question de la dialectique de la Raison formulée par Adorno et Horkheimer. Nous nous appuierons sur l'approche ontologique critique que le philosophe des sciences G. Hottois 18fait de la technoscience, tout en procédant à sa réinscription dans l'histoire de la science moderne. L'usage récent du terme « technoscience » signifie de toute évidence, dans le langage, qu'une rupture s'est opérée avec ce que nous nommions simplement « la science» comme représentation discursive du réel offert à la jouissance théorique (c' est-à-dire contemplative). La science ancienne, telle qu'elle s'est instituée de l'Antiquité grecque jusqu'à la Renaissance, s'inscrivait à l'intérieur du projet philosophique du savoir en tant que sémantiquel9, c'est-à-dire interrogation sur la langue naturelle quant à sa compétence à questionner le réel. Si la méfiance à l'égard du langage naturel était déjà porteuse d'une certaine opérativité, comme le souligne Hottois, « cette méfiance n'en consommait pas pour autant une véritable rupture de l' être-au-monde-par-Ielangage })20.La science ancienne s'apparentait donc plutôt au déploiement d'un espace des idées, indissociable, plus de vingt siècles durant, de la philosophie, en tant qu'elle était avant tout
18 Auteur de Le signe et la technique, Paris, Aubier, 1984 et de Le Paradigme bioéthique, Bruxelles, De Boeck, 1990. 19 Hottois G., «Le règne de l'opératoire », in La Technoscience, la fracture des discours, (sous la direction de 1. Prades), Paris, L'HannaUan (Logiques sociales), 1992.
20 Ibid. p. 180.

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«science des significations)} ou sémantique. En revanche, la science moderne, qui s'inaugure avec la pensée de Bacon, Copernic, Descartes et Galilée présente deux ruptures fondamentales avec la conception ancienne telle que nous l'avons résumée. La mathématisation d'abord, plus qu'une simple affaire de langage, a constitué une rupture radicale de «l'être-au-monde-par-Ielangage)} cher à Hottois, au sens où «la théorie mathématique potentialise du fait même qu'elle investit une nature envisagée de manière opératoire )}21.Avec Galilée par exemple, on peut concevoir l'invention de la lunette astronomique (et plus tard son corollaire, le microscope) comme essor de la médiation technicienne et instrumentale dans le rapport à « ce qui est)} : le lointain n'est plus cette présence d'un monde parallèle et invisible, celui des ancêtres ou du passé, en un mot le symbolique, mais simplement ce qui ne peut être vu à l' œil nu. A partir de la Renaissance, on peut dire que les progrès de la science et ceux de la technique ont été désormais intimement liés, ce qui a produit la seconde rupture essentielle: l'institution d'un rapport actif au réel, la relation instrumentale au monde par la I11édiation de la technique. Dès lors, lorsque ce qu'il est convenu d'appeler la science moderne apparaît, souligne Hottois, «l'on continue bien entendu à penser dans le prolongement de la science ancienne,. même chez F. Bacon, la détermination des structures du réel continue à ressembler à une recherche de définition )}22 illusion, inertie ou conservation de la : continuité au devant desquelles nous nous trouvons de nouveau à l'heure de la transformation de la science moderne en technoscience. Si, comme nous venons de l'esquisser, l'on peut considérer qu'à partir du moment où se sont mariées la technique, jusqu'alors artisanale et déconnectée de toute finalité heuristique, et la science, comme mode de connaissance du réel, toutes les conditions pour qu'une transformation du I110nde advienne étaient réunies. Et elle est advenue! En quoi peut-on parler de nouveau d'une rupture dans la nature même de la science qui puisse contraindre le langage à recourir au nouveau signifiant de « technoscience )}? Nous reprendrons, avec Hottois, quelques éléments de définition pour en
21 Janicaud 22 Ibid. D., La Puissance du rationnel, Paris, Gallin1ard, 1985, p. 194.

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cerner les enjeux, les limites et les implications épistémologiques. Si l'on peut penser, pour des raisons que nous avons déjà évoquées, que « la mutation du projet occidental de science, dont la technoscience est le produit, remonte aux débuts de la science moderne »23, il n'en demeure pas moins qu'un nouveau tournant de la science moderne semble avoir été pris avec l'émergence progressive de l'opératoire ou de I 'opérativité, qui constituent pour l'auteur « le foyer sémantique de la technoscience »24. D. Janicaud, à qui nous devons le terme de «technoscience », écrit encore: « La science est avant tout opératoire, (..) elle ne se définit ni par la recherche de ses propres fondements, ni par l'explication de ses implications (..) en procédant ainsi, elle fait comme si elle savait »25. La notion d'opératoire est donc absolument centrale pour pouvoir penser cette « technoscience » qui constitue pour Hottois un véritable défi lancé à la philosophie: « c'est elle qui constitue le substrat commun rendant possible l'articulation homogène et le rapprochement obligé de ce que l'on tient trop souvent pour opposé: la science (théorique) et la technique »26. La volonté de maîtrise du réel s'éloigne dès lors de l'attitude contemplative originelle et s'exprime de préférence dans un formalisme mathématique qui en constitue le modèle, c'est-à-dire, précise Hottois, « un artefact: un objet technique, certes symbolique, mais non discursif»27 au sens de « anontologique ». Cette double opérationalité de la technoscience, en tant qu'elle produit des modèlesobjets, et qu'elle réifie le monde, se révèle désormais pleinement dans la production de modèles informatiques, de mondes virtuels, en particulier dans les sciences sociales (systémique, approches cognitives...) et dans les sciences de la terre (géographie humaine), où pour le «scientifique », qu'il conviendrait mieux en l'occurrence d'appeler technicien, la frontière entre le réel et la représentation est devenue quasi inexistante: le modèle, c'est le

23 Janicaud D., La Puissance du rationnel, 24 Ibid. p. 182. 25 Janicaud D., op. ci!. p. 15. 26 Hottois « Le règne... », op. ci!. p. 183. 27 Ibid.

op. ci!.

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monde et le monde, c'est un modèle28. Mais l'aspect le plus important selon nous de la technoscience, au-delà de son instrumentalisme, tient dans sa vocation expérimentale au sens où elle noue au réel des rapports actifs et techniquement médiés « qui font que les objets de la science sont au moins autant produits par l'activité technoscientifique que donnés dans l'expérience naturelle »29. En d'autres termes, comme nous le montrerons avec le nucléaire et la génétique, la technoscience engendre son objet et produit un monde nouveau. L'exploration de l'objet technoscientifique en tant qu'artefact nécessite donc « la circonscription d'un lieu propice, lui aussi artificiel, primitivement le laboratoire, présomptivement des portions de réel naturel de plus en plus étendues scientifiquement appréhendées et transformées: des technopoles à ., Ia p lanete toute entzere» 30 . ' La technoscience engendre physiquement un univers, dans un mouvement d' opérativité devenu processus (autogénéré et autolégitimé), dans le déploiement de sa puissance transformatrice et déconstructrice du réel. Dans ce sens, la philosophie est confrontée, selon Hottois, à une puissance réelle qui, avec la génétique, a désormais atteint la capacité de lnanipuler l'espèce humaine comme telle, au travers du génome humain, nous renvoyant par là même à la nécessité d'un questionnement à caractère anthropologique sur la définition de l'humanité de l'homme. Le quatrième et dernier élément de définition de la technoscience relève de ce que « cette fois, la technologie devient toute l'organisation sociale et historique centrée autour d'un certain nombre de dispositifs instrumentaux ou machiniques matériels »31, de telle sorte qu'il est inconcevable de penser la technoscience en dehors de ses dimensions et environnements économiques, sociaux et politiques. Pour l'auteur cependant, « la nature opératoire de la science contemporaine tient indépendamment de ces contextes et de ces références à des finalités pratiques diverses », ce qui nous semble pouvoir faire l'objet d'une interrogation critique dans la mesure où ces domaines
Ce que montrent fort bien les travaux de l'urbaniste P. Virilio. Voir l'Inertie polaire, Paris, Christian Bourgeois, 1994, et Cybermondes : la politique du pire, op. cil. 29 Hottois G., « Le règne », op. cil. p. 184. 30 Ibid. p. 185. 31 Ibid. p. 190. 28

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n'échappent pas, à leur tour, à l'emprise de la logique instrumentale. C'est en ce sens que nous avons choisi de parler de sociétés technoscientifiques.
Raison instrumentale, barbarie industrielle et productivisme Le travail exploratoire et théorique auquel nous nous livrons ici n'a pour finalité que de tenter de donner quelques fondements au productivisme dont nous pensons qu'il constitue l'un des imaginaires sociaux historiques contemporains à la source des périls épidémiques auxquels nous nous trouvons sans cesse plus étroitement confrontés. Il s'agit donc de comprendre comment sont rendus possibles les passages de la technique à l'organisation, de l'organisation au contrôle et du contrôle à l'aliénation dans les « sociétés techniciennes» où, paradoxalement, la liberté est fortement proclamée. Disons que l'on peut, avec toute la prudence qu'il convient d'y mettre, essayer d'établir un rapport immédiat entre artiticialisation du monde et du vivant et le degré de contrôle qui s'exerce sur ce monde et sur ce vivant. R. Creswell constatait que dans la société technique qui autorise une assez grande liberté d'expression culturelle, plus les techniques sont complexes et plus grand est le besoin d'ordre politique, économique et social. Il notait également que «plus on remonte vers une création artificielle des ressources, plus on substitue la culture à la nature sous forme des techniques, plus se restreignent les choix d'organisation sociale. L'élargissement du domaine des gestes techniques nécessite un contrôle de plus en plus marqué. La question qui se pose alors aux sociétés (technoscientifiques) est de savoir qui contrôle les processus techniques et les systèmes sociaux, et moins comment et à quel degré doit-on les contrôler (..). En se libérant de la nature, I 'homme se rend prisonnier de sa propre liberté ». Songeons également à Adorno et Horkheimer lorsqu'ils écrivaient, dans La Dialectique de la raison32, «Plus l'appareil social, économique et scientifique, auquel le système de production entraîne le corps depuis longtemps, est complexe et précis, plus les expériences que ce dernier est apte à
32 Adorno T.W. et Horkheimer M., La Dialectique de la raison, op. cit.

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faire sont restreintes ». En d'autres termes, plus la technique est simple, plus l'homme est libre de choisir la forme à donner à la société. C'est ainsi que les sociétés technoscientifiques, à haut degré de technicité, se présentent de plus en plus aux citoyens comme des sociétés coercitives où la liberté s'inscrit de plus en plus dans le discours, à la mesure de sa disparition en tant que pratique, ainsi qu'en témoigne la mise en œuvre des récents forums hybrides ou des conférences de consensus sur lesquels nous reviendrons.
L'organisation, qui avait, dans les Temps modernes, pris la forme de l'usine comme instrument anonyme de domination et de contrôle, tend à prendre dans l'époque, avec le développement de la chronopolitique, des formes de plus en plus abstraites et délocalisées selon l'expression d'A. Giddens33. Le contrôle apparaît ainsi comme le moyen du maintien de l'organisation (lobbies nucléaire et agro-alimentaire par exemple), au prix d'un aveuglement (quasi)général et consenti. Si nous avons pris ces deux exemples, c'est que nous pensons, comme Y. Dupont34, qu'ils participent d'un même imaginaire social et historique, dont la nature de l'organisation n'est qu'une dimension: « ... le moteur du productivisme est le cannibalisme et la passion démesurée des artifices d'origine économique et technoscientifique (..) les 11 milliards d'individus qui risquent de peupler la planète vers les années 2100 n'auront pas que des besoins alimentaires, raisons qui justifient pour leurs promoteurs le recours aux plantes transgéniques. Ils auront aussi besoin d'énergie, besoin que seule l'énergie nucléaire semble capable de fournir », et l'auteur de préciser en reprenant les propos de J. Testart35 : «Si bien que le projet génétique en agriculture est complémentaire du projet atomique dans l'industrie. Nous retrouvons souvent cette complicité entre le gène et l'atome, éléments basiques manipulables de la matière vivante
Giddens A., Les Conséquences de la modernité, Paris, L'Hannattan, 1994. Notons que pour Giddens également, « le revers de la modernité est peu à peu apparu au cours de notre siècle ». p. 16. 34 Dupont Y., « Est-il raisonnable d'avoir peur du nucléaire? », L 'Acronique du nucléaire, n° 42, 1998. 35 Testart 1., « Espèces transgéniques: ouvrir la boite de Pandore? » i n Ravages des technosciences, Le Monde Diplomatique, Manière de voir, n° 38, mars-avril 1998. 33

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et de la matière inerte. Accepter la dissémination des plantes transgéniques revient à accepter la multiplication des centrales et réciproquement car l'un sans l'autre serait sans avenir. Pourtant, ceux qui nous imposent le progrès par le gène se croient indépendants de ceux qui nous imposent le progrès par l'atome ». Nous pourrions, avec G. Anders, poursuivre cette analogie en décelant dans l'ingénierie génétique et dans celle du nucléaire la même radicalité, « non seulement parce que toutes deux s'attaquent aux éléments constitutifs ultimes de la matière et de la vie, en désintégrant ce qui était jusque là tenu pour insécable (l'atome ou la cellule), mais aussi parce que dans l'un et l'autre cas, ce ne sont plus à proprement parler des essais, puisqu'il n y a plus d'insularité du champ d'ex~érimentation et que le laboratoire devient coextensif au globe» 6. La compréhension de la - tant redoutée par leurs promoteurs respectifs - mise en relation du gène et de l'atome autour d'une appartenance commune à l'imaginaire social-historique productiviste nécessite peut-être encore une exploration théorique et c'est pourquoi nous voudrions nous livrer à un nouveau détour. Rappelons le lien, établi par Creswell, entre le perfectionnement technique et la soumission à l'organisation que cette technique rend nécessaire. Parallèlement, tout ce qui n'appartient pas de près ou de loin à l'organisation est soit relégué, soit détruit, soit nié. Ainsi n'apparaît comme seul existant, pour les promoteurs de la grande organisation mondiale qui trouve son fondement dans le productivisme, que ce sur quoi elle est directement en prise: une nature exploitable, des hommes serviles, ce qui revient à dire, en dernière instance: des atomes et des gènes. Les atrocités directement issues de la logique instrumentale3? ne sont alors plus, pour Adorno et Horkheimer, un débordement ou une déviance, elles en constituent le point extrême de réalisation: « En sacrifiant le penser qui, sous sa forme réifiée, en tant que mathématique, machine, organisation, se venge de l 'homme qui l'oublie, la Raison a renoncé à s'accomplir. (..). Ce ne sont pas les conditions matérielles
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Günther Anders, cité dans Remarques sur l'agriculture génétiquement modifiée, éd. Encyclopédie des nuisances, Paris, 1996. p. 31. 37 G. Larnac montre comment la science (Hiroshima) et l'industrie (Auschwitz) se partagent désormais les procédures de l'anéantissement moderne.

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de l'accomplissement, ni la technologie en tant que telle qui représentent une menace pour cet accomplissement (..J. Lafaute en est à l'aveuglement dans lequel est plongée la société. Finalement, le respect mythique des peuples pour ce qui est donné et qu'ils créent pourtant eux-mêmes devient un fait positif, une forteresse à la vue de laquelle même l'imagination révolutionnaire a honte d'ellemême comme d'un utopisme, et dégénère en confiance docile dans les tendances de I 'histoire ». Outre la dimension, ici suggérée, de la croyance (confiance aveugle) dont fait l'objet le projet technoscientifi~ue par ailleurs fort bien analysée par Adorno dans Minima moralia 8, les auteurs pointent la question de l'abstraction engendrée par l'organisation, provoquant à son tour « l'aveuglement» qui rend possible et socialement acceptable la réalisation du projet productiviste, y compris pour le pire. Pour G. Anders, l'organisation détruit la capacité à exercer un jugement, et l'ensemble fonctionne «à merveille» écrivait-il, «parce que l'ensemble en tant que tel n'est pas du tout en vue. Comme chacun des travailleurs spécialisés impliqués dans le processus ne voit que la portion de tâche qu'il a à accomplir, et comme il est tenu pour consciencieux dans la mesure où il effectue consciencieusement la parcelle de tâche qui lui incombe, il ne peut pas y avoir pour lui, alentour, la moindre immoralité (..) cela veut dire qu'il est exclu qu'il puisse avoir une conscience »39. Philippe Roqueplo4o n'évoque rien moins que cet aveuglement lorsqu'il écrit au sujet des centrales nucléaires: «Aussi bien l'ouvrier que l'ingénieur qui fabriquent le ciment, le pesticide ou les réacteurs nucléaires sont-ils bien d'avantage que des fabricants de ciment, de pesticides ou de réacteurs, car ce qu'ils fabriquent n'est rien moins que la société dans laquelle nous vivons. L'étonnant est qu'ils en aient pour la plupart du temps si peu conscience ». On le voit, et nous pourrions citer encore de nombreux auteurs, la question de l'imaginaire social et historique du productivisme, si elle est fortement liée à celle de la technique, nous renvoie sans cesse, de par la normativité des sciences humaines, à une autre grande question à laquelle sont explicitement confrontées les sociétés
38 Adorno T.W., Minima moraUa, réflexions sur la vie mutilée, 39 Anders G., De la bombe..., op. CÎt. p. 24. 40 Roqueplo Ph., Penser la technique, Paris, Seuil, 1983.

Paris, Payot, 1980.

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