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La Vie de Castruccio Castracani de Lucques

De
60 pages

Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Machiavel. "La Vie de Castruccio Castracani de Lucques décrite Par Nicolas Machiavel et envoyée à Zanobi Buondelmonti et à Luigi Alamanni, ses amis très chers" est à la fois un portrait de prince-condottiere et un petit roman historico-militaire retraçant les faits d'armes de Castruccio Castracani, duc de Lucques (1281-1328). Pour Machiavel, auteur du "Prince" et de "L'Art de la guerre", cette biographie édifiante -- inspirée en 1520 par ses recherches sur les institutions politiques de Lucques et un livre de l'historien Niccolò Tegrimi -- est l'occasion de poursuivre ses études sur la politique et l'art militaire.


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NICOLAS MACHIAVEL
La Vie de Castruccio Castracani de Lucques
décrite Par Nicolas Machiavel et envoyée à Zanobi B uondelmonti et à
Luigi Alamanni, ses amis très chers
Traduit de l’italien par M. Dreux du Radier
La République des Lettres
I
C’est chose merveilleuse à considérer, mes très che rs Zanobi et Luigi, que la
totalité ou la plupart de ceux qui ont accompli gra ndes choses en ce monde et ont
excellé parmi les hommes de leur temps, ont eu une naissance ou des débuts
humbles ou obscurs, ou du moins fortement contrarié s par la fortune ; ou bien ils ont
été exposés aux bêtes sauvages, ou bien ils ont eu père si vil que par vergogne, ils
se sont déclarés fils de Jupiter ou de quelque autre dieu. Comme il serait fastidieux
et peu goûté des lecteurs que je les dénombre tous, quand chacun les connaît, je
les passerai sous silence. Je crois bien qu’en agis sant de la sorte, la fortune entend
démontrer au monde que c’est elle, et non leur sage sse, qui fait les grands
hommes, choisissant pour manifester son pouvoir le moment de leur vie où cette
sagesse ne peut intervenir en rien, et où il faut tout lui rapporter à elle.
Castruccio Castracani de Lucques fut donc un de ces hommes ; il accomplit,
comme eux, des choses fort grandes, par rapport à l ’époque et à la cité où il vécut,
et ne fut pas plus favorisé qu’eux d’une heureuse e t illustre naissance, comme on le
verra par le cours de sa vie. J’ai cru bon de la ra ppeler à la mémoire des hommes,
car j’ai rencontré en elle tant de traits aussi bie n de savirtûque de sa chance, qu’ils
m’ont paru parfaitement exemplaires. Et c’est à vou s que j’ai cru bon de la dédier
comme à ceux de toutes mes connaissances qui goûten t le mieux les faits et gestes
d’un homme devirtû.
Je dis donc que la famille des Castracani est consi dérée comme l’une des plus
nobles de la cité de Lucques, bien que, conformémen t à toutes les choses de ce
monde, elle soit entièrement éteinte de nos jours. De cette famille naquit un Antonio
Castracani, qui prit le parti de l’Église, et fut c hanoine de Saint-Michel de Lucques.
On l’appelait par distinction Mes-sire Antonio. Il n’avait qu’une sœur, mariée à
Buonnaccorso Cenami. Après la mort de Buonnaccorso, sa veuve alla demeurer
avec son frère, dans la résolution de ne pas se rem arier.
Messire Antonio avait une vigne derrière sa maison. Elle aboutissait à plusieurs
autres jardins, et on y entrait de tous côtés. Dian ora, c’était le nom de la sœur
d’Antonio, alla s’y promener un matin après le sole il levé ; elle cueillait, ainsi qu’ont
accoutumé de faire les femmes, certaines herbes en guise de condiments, quand
elle entendit bruire les pampres au pied d’un cep ; elle tourna les yeux de ce côté,
son oreille fut frappée d’un cri plaintif. Elle s’a pproche, elle aperçoit le visage et les
mains d’un nouveau-né tout empêtré dans le feuillag e, qui semblait implorer son
secours. Dianora surprise, embarrassée, attendrie, remplie de compassion à cet
aspect, prend l’enfant entre ses bras, le porte à la maison, l’enveloppe de langes
blancs, comme il est coutume, et le présente à son frère, de retour au logis.
Antonio, au récit de sa sœur et à la vue de l’enfan t, ne fut pas moins surpris et
attendri. Ils tinrent conseil sur le parti qu’il y avait à prendre. Antonio était prêtre.
Dianora n’avait point d’enfants de son mariage. Ils résolurent de l’élever. Ils prirent
une nourrice, et l’élevèrent en effet chez eux, ave c autant de tendresse que s’il eût
été leur propre fils. Il fut baptisé et nommé Castruccio, du nom de leur père.
Castruccio devenait aimable à mesure qu’il croissai t ; il faisait voir en toutes
choses un esprit vif, juste, et beaucoup d’adresse, rendant à Messire Antonio tous
les petits services qu’on pouvait exiger d’un enfan t de son âge, et s’acquittant avec
grâce des choses auxquelles on l’employait. Antonio avait dessein de le mettre
dans l’Église, et de lui résigner un jour son bénéfice ; il lui donna les instructions
convenables à l’état auquel il le destinait ; mais il ne trouva pas un sujet qui
répondît à ses intentions. Castruccio avait à peine quatorze ans qu’il commença à
montrer son indocilité à Antonio et à sa sœur, et à ne plus les craindre. Il
abandonna les livres d’Église et prit les armes. Le s manier, ou s’exercer avec ses
égaux à la course, à la lutte, c’était son unique p laisir, il montrait en tous ces
exercices un courage et une force extraordinaires e t y surpassait de bien loin tous
les enfants de son âge. Employait-il quelque temps à la lecture, il lisait des récits de
combats, ou l’histoire des grands capitaines. Ces i nclinations donnèrent à Antonio
un véritable chagrin.
Il y avait à Lucques un gentilhomme de la famille d es Guinigi, appelé Francesco,
qui par ses richesses, son crédit, son courage étai t fort au-dessus de tous les
Lucquois ses concitoyens. Il avait blanchi sous le harnois, et avait longtemps servi
sous les Visconti de Milan. Il était Gibelin, et le plus considéré de tous les Lucquois
qui avaient pris ce parti. Ce gentilhomme étant à L ucques se retrouvait le soir et le
matin avec les autres citadins auprès de la maison du podestat, qui faisait face à la
place Saint-Michel, la plus considérable de Lucques . Il eut occasion de voir
plusieurs fois Castruccio faire avec les autres enfants de son âge les exercices dont
nous avons parlé. Il s’aperçut qu’outre qu’il les s urpassait tous en force et en
adresse, il prenait encore avec eux un ton royal, e t que ses camarades avaient pour
lui une amitié accompagnée d’une espèce de respect. Cela fit venir à Guinigi l’envie
de le connaître, et ce qu’il en apprit lui fit souh aiter avec ardeur de l’avoir auprès de
lui. Il l’appela un jour et lui demanda quel parti il prendrait plus volontiers, ou celui
de demeurer dans la maison d’un gentilhomme, qui l’ instruirait à monter à cheval et
à manier les armes, ou celui de rester chez un prêtre qui ne l’entretiendrait que
d’offices et de prières. Guinigi remarqua la joie q ue fit voir Castruccio à ces mots
d’armes et de chevaux. Mais l’enfant ne laissa pas de rester un peu interdit ; et
Guinigi l’ayant encouragé à se confier, Castruccio répondit « que s’il était assez
heureux pour être maître de son choix, il n’aurait pas de plus grand plaisir que de
prendre le parti des armes, au lieu de celui de l’É glise ». La réponse plut à Guinigi. Il
fit de telles démarches que peu de temps après, Antonio le lui donna. Ce qui le
détermina plutôt qu’aucune autre considération, ce fut le caractère de son élève,
qu’il vit bien ne pouvoir plus retenir.
Castruccio, ayant ainsi passé de la maison de Messi re Antonio dans celle de
Francesco Guinigi, acquit rapidement toutes les qua lités d’un militaire. Il devint
d’abord excellent écuyer. Il montait avec une adres se surprenante le cheval le plus
difficile à manier. Quoique dans une extrême jeunes se, il se distinguait au-dessus
de tous les autres dans les joutes et les tournois. Il parvint à un point d’adresse et
de force tel qu’il ne trouvait personne qui lui fut supérieur. Il joignit à ce mérite les
manières les plus engageantes, auxquelles une extrê me modestie donnait un
véritable lustre. On ne le voyait rien faire, on ne l’entendait rien dire qui pût déplaire
à personne. Respectueux avec ses supérieurs, modeste avec ses égaux, poli avec
ses inférieurs, tant de belles qualités lui acquire nt l’amitié, non seulement de toute
la maison des Guinigi, mais encore de toute la vill e de Lucques.
COPYRIGHT
Sources :La vita di Castruccio Castracani da Lucca descritta da Niccolò
Machiavelli e mandata a Zanobi Buondelmonti e a Lui gi Alamanni, suoi amicissimi,
Florence — Rome, 1531 /La Vie de Castruccio Castracani de Lucques décrite Par
Nicolas Machiavel et envoyée à Zanobi Buondelmonti et à Luigi Alamanni, ses amis
très chers, Michel Lambert, Paris, 1753 / Machiavel,Œuvres Complètes...
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