La Vie de Castruccio Castracani de Lucques

De

Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Machiavel. "La Vie de Castruccio Castracani de Lucques décrite Par Nicolas Machiavel et envoyée à Zanobi Buondelmonti et à Luigi Alamanni, ses amis très chers" est à la fois un portrait de prince-condottiere et un petit roman historico-militaire retraçant les faits d'armes de Castruccio Castracani, duc de Lucques (1281-1328). Pour Machiavel, auteur du "Prince" et de "L'Art de la guerre", cette biographie édifiante -- inspirée en 1520 par ses recherches sur les institutions politiques de Lucques et un livre de l'historien Niccolò Tegrimi -- est l'occasion de poursuivre ses études sur la politique et l'art militaire.


Publié le : vendredi 27 novembre 2015
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EAN13 : 9782824902807
Nombre de pages : 60
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Nicolas Machiavel
La Vie de Castruccio Castracani de Lucques
décrite Par Nicolas Machiavel et envoyée à Zanobi Buondelmonti et à Luigi Alamanni, ses amis très chers
Traduit de l'italien par M. Dreux du Radier
La République des Lettres
I C'est chose merveilleuse à considérer, mes très chers Zanobi et Luigi, que la totalité ou la plupart de ceux qui ont accompli grandes choses en ce monde et ont excellé parmi les hommes de leur temps, ont eu une naissance ou des débuts humbles ou obscurs, ou du moins fortement contrariés par la fortune; ou bien ils ont été exposés aux bêtes sauvages, ou bien ils ont eu père si vil que par vergogne, ils se sont déclarés fils de Jupiter ou de quelque autre dieu. Comme il serait fastidieux et peu goûté des lecteurs que je les dénombre tous, quand chacun les connaît, je les passerai sous silence. Je crois bien qu'en agissant de la sorte, la fortune entend démontrer au monde que c'est elle, et non leur sagesse, qui fait les grands hommes, choisissant pour manifester son pouvoir le moment de leur vie où cette sagesse ne peut intervenir en rien, et où il faut tout lui rapporter à elle. Castruccio Castracani de Lucques fut donc un de ces hommes; il accomplit, comme eux, des choses fort grandes, par rapport à l'époque et à la cité où il vécut, et ne fut pas plus favorisé qu'eux d'une heureuse et illustre naissance, comme on le verra par le cours de sa vie. J'ai cru bon de la rappeler à la mémoire des hommes, car j'ai rencontré en elle tant de traits aussi bien de savirtûque de sa chance, qu'ils m'ont paru parfaitement exemplaires. Et c'est à vous que j'ai cru bon de la dédier comme à ceux de toutes mes connaissances qui goûtent le mieux les faits et gestes d'un homme devirtû.
Je dis donc que la famille des Castracani est considérée comme l'une des plus nobles de la cité de Lucques, bien que, conformément à toutes les choses de ce monde, elle soit entièrement éteinte de nos jours. De cette famille naquit un Antonio Castracani, qui prit le parti de l'Église, et fut chanoine de Saint-Michel de Lucques. On l'appelait par distinction Mes-sire Antonio. Il n'avait qu'une sœur, mariée à Buonnaccorso Cenami. Après la mort de Buonnaccorso, sa veuve alla demeurer avec son frère, dans la résolution de ne pas se remarier.
Messire Antonio avait une vigne derrière sa maison. Elle aboutissait à plusieurs autres jardins, et on y entrait de tous côtés. Dianora, c'était le nom de la sœur d'Antonio, alla s'y promener un matin après le soleil levé; elle cueillait, ainsi qu'ont accoutumé de faire les femmes, certaines herbes en guise de condiments, quand elle entendit bruire les pampres au pied d'un cep; elle tourna les yeux de ce côté, son oreille fut frappée d'un cri plaintif. Elle s'approche, elle aperçoit le visage et les mains d'un nouveau-né tout empêtré dans le feuillage, qui semblait implorer son secours. Dianora surprise, embarrassée, attendrie, remplie de compassion à cet aspect, prend l'enfant entre ses bras, le porte à la maison, l'enveloppe de langes blancs, comme il est coutume, et le présente à son frère, de retour au logis. Antonio, au récit de sa sœur et à la vue de l'enfant, ne fut pas moins surpris et attendri. Ils tinrent conseil sur le parti qu'il y avait à prendre. Antonio était prêtre. Dianora n'avait point d'enfants de son mariage. Ils résolurent de l'élever. Ils prirent une nourrice, et l'élevèrent en effet chez eux, avec autant de tendresse que s'il eût été leur propre fils. Il fut baptisé et nommé Castruccio, du nom de leur père.
Castruccio devenait aimable à mesure qu'il croissait; il faisait voir en toutes choses un esprit vif, juste, et beaucoup d'adresse, rendant à Messire Antonio tous les petits services qu'on pouvait exiger d'un enfant de son âge, et s'acquittant avec grâce des choses auxquelles on l'employait. Antonio avait dessein de le mettre dans l'Église, et de lui résigner un jour son bénéfice; il lui donna les instructions convenables à l'état auquel il le destinait; mais il ne trouva pas un sujet qui répondît à ses intentions. Castruccio avait à peine quatorze ans qu'il commença à montrer son indocilité à Antonio et à sa sœur, et à ne plus les craindre. Il abandonna les livres d'Église et prit les armes. Les manier, ou s'exercer avec ses égaux à la course, à la lutte, c'était son unique plaisir, il montrait en tous ces exercices un courage et une force extraordinaires et y surpassait de bien loin tous les enfants de son âge. Employait-il quelque temps à la lecture, il lisait des récits de combats, ou l'histoire des grands capitaines. Ces inclinations donnèrent à Antonio un véritable chagrin.
Il y avait à Lucques un gentilhomme de la famille des Guinigi, appelé Francesco, qui par ses richesses, son crédit, son courage était fort au-dessus de tous les Lucquois ses concitoyens. Il avait blanchi sous le harnois, et avait longtemps servi sous les Visconti de Milan. Il était Gibelin, et le plus considéré de tous les Lucquois qui avaient pris ce parti. Ce gentilhomme étant à Lucques se retrouvait le soir et le matin avec les autres citadins auprès de la maison du podestat, qui faisait face à la place Saint-Michel, la plus considérable de Lucques. Il eut occasion de voir plusieurs fois Castruccio faire avec les autres enfants de son âge les exercices dont nous avons parlé. Il s'aperçut qu'outre qu'il les surpassait tous en force et en adresse, il prenait encore avec eux un ton royal, et que ses camarades avaient pour lui une amitié accompagnée d'une espèce de respect. Cela fit venir à Guinigi l'envie de le connaître, et ce qu'il en apprit lui fit souhaiter avec ardeur de l'avoir auprès de lui. Il l'appela un jour et lui demanda quel parti il prendrait plus volontiers, ou celui de demeurer dans la maison d'un gentilhomme, qui l'instruirait à monter à cheval et à manier les armes, ou celui de rester chez un prêtre qui ne l'entretiendrait que d'offices et de prières. Guinigi remarqua la joie que fit voir Castruccio à ces mots d'armes et de chevaux. Mais l'enfant ne laissa pas de rester un peu interdit; et Guinigi l'ayant encouragé à se confier, Castruccio répondit "que s'il était assez heureux pour être maître de son choix, il n'aurait pas de plus grand plaisir que de prendre le parti des armes, au lieu de celui de l'Église". La réponse plut à Guinigi. Il fit de telles démarches que peu de temps après, Antonio le lui donna. Ce qui le détermina plutôt qu'aucune autre considération, ce fut le caractère de son élève, qu'il vit bien ne pouvoir plus retenir.
Castruccio, ayant ainsi passé de la maison de Messire Antonio dans celle de Francesco Guinigi, acquit rapidement toutes les qualités d'un militaire. Il devint d'abord excellent écuyer. Il montait avec une adresse surprenante le cheval le plus difficile à manier. Quoique dans une extrême jeunesse, il se distinguait au-dessus de tous les autres dans les joutes et les tournois. Il parvint à un point d'adresse et de force tel qu'il ne trouvait personne qui lui fut supérieur. Il joignit à ce mérite les manières les plus engageantes, auxquelles une extrême modestie donnait un véritable lustre. On ne le voyait rien faire, on ne l'entendait rien dire qui pût déplaire à personne. Respectueux avec ses supérieurs, modeste avec ses égaux, poli avec ses inférieurs, tant de belles qualités lui acquirent l'amitié, non seulement de toute la maison des Guinigi, mais encore de toute la ville de Lucques.
II Il n'avait encore que dix-huit ans lorsqu'il trouva une occasion de se signaler. Les Gibelins avaient été chassés de Pavie par les Guelfes. Les Visconti de Milan appelèrent à leur secours Francesco Guinigi. Castruccio, sur qui Guinigi se reposait de la conduite de ses gens, partit avec lui. Il donna dans cette expédition des preuves de prudence et de valeur qui le firent considérer plus que...
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