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La vie quotidienne en Roumanie sous le communisme

264 pages
Cet ouvrage appréhende les thèmes ayant uni (et désuni) pendant presque cinquante ans les membres de la société roumaine soumise au totalitarisme communiste : la peur au quotidien, l'attitude face aux censures, la représentation de soi-même dans des cadres institutionnels nouveaux et particulièrement rigides.
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LA VIE QUOTIDIENNE EN ROUMANIE SOUS LE COMMUNISME

L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005

@

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-06300-6 EAN : 9782296063006

Sous la direction de

Adrian N eculau

LA VIE QUOTIDIENNE

EN ROUMANIE

SOUS LE COMMUNISME

Préface de Serge Moscovici

Édition française établie par Laure Hinckel

L'Harmattan

Aujourd'hui l'Europe Collection dirigée par Catherine Durandin
Peut-on en ce début de XXIème siècle parler de l'Europe? Ne faudrait-il pas évoquer plutôt les Europes? L'une en voie d'unification depuis les années 1950, l'autre sortie du bloc soviétique et candidate selon des calendriers divers à l'intégration, l'une proatlantiste, l'autre attirée par une version continentale? Dans quel espace situer J'Ukraine et qu'en sera-t-il de J'évolution de la Turquie? C'est à ces mémoires, à ces évolutions, à ces questionnements qui supposent diverses approches qui vont de l'art à la géopolitique, que se confrontent les ouvrages des auteurs coopérant à « Aujourd'hui l'Europe ». Dernières parutions

Joana IOSA (dir.), L'architecture des régimes totalitaires face à la démocratisation, 2008. Catherine DURANDIN et Zoe PETRE, La Roumanie post 1989, 2008. C. MANIGAND, É. DU RÉAU, T. SANDU, Frontières et sécurité de l'Europe. Territoires, identités et espace européens, 2008. Kati JUTTEAU, L'enfance embrigadée dans la Hongrie communiste. Le mouvement de pionniers, 2007. Magda CARNECI, Art et pouvoir en Roumanie, 2007. Samuel DELÉPINE, Quartiers tsiganes. L 'habitat et le logement des Rroms de Roumanie en question, 2006. Véronique AUZÉPY-CHA V AGNAC, L'Europe au risque de la démocratie, 2006. Joana IOSA, L 'héritage urbain de Ceausescu : fardeau ou saut en avant ?, 2006. Christophe MIDAN, Roumanie 1944-1975. De l'armée royale à l'armée du peuple tout entier, 2005. Bogdan Andrei FEZI, Bucarest et l'influence française. Entre modèle et archétype urbain 1831-1921, 2005. Antonia BERNARD (dir.), La Slovénie et l'Europe. Contributions à la connaissance de la Slovénie actuelle, 2005.

PRÉFACE

Le lecteur qui connaît les innombrables avatars du communisme, la multiplicité de ses images et la physionomie changeante de ses actions en Europe ne cessera de s'étonner en reconnaissant, encore et toujours, de nouveaux aspects et façons d'imposer son autorité à visage découvert dans les pays européens qui lui furent soumis. De ce point de vue, on ne saurait dire - et ce livre le montre - que les vingt dernières années du communisme, en Roumanie, aient apporté de véritable nouveauté dans l'histoire. Elles confirment le pressentiment de Brecht: « Nous savons que nous sommes des précurseurs, et après nous ne viendra rien qui mérite d'être nommé ». Il est possible de dire que l'originalité et la grande nouveauté du livre composé par Adrian Neculau est de dégager, d'éclairer l'histoire de souffrance et l'histoire de patience d'un peuple qui a traversé une époque que nous avons aujourd'hui du mal à nommer. Mais on se souvient de tout en général, la mémoire collective perdure, se transmet et nous permet de reconstituer le mal vécu, de représenter le chemin traversé. On pourrait dire que la méthode de recueil des témoignages, des discours et des rappels de la vie quotidienne sous le communisme rend ce texte intense, poignant. On peut ainsi se figurer la physionomie obscure, répressive et destructrice du régime politique et toucher ainsi à ses conditions anthropologiques. Il n'est pas possible ici d'exposer le rituel des files d'attente obsessives dans une économie de pénurie, la censure et l'embrigadement, le couteau sous la gorge, les services secrets ou de répression dans un système social destiné à faire le bonheur de l'humanité, un système dont l'objectif était de toute façon d'atteindre des buts plus élevés que la carrière ou l'argent. Ce déchirement personnel ou collectif entre la réalité et ce qui, disait Marx dans une fameuse lettre à Ruge, est le vieux rêve de l'humanité, constitue l'arrière-plan de ce que fut la vie quotidienne sous le communisme. Il est même frappant que, malgré la détresse subie, on découvre des traces de nostalgie pour ce passé, qui est aussi l'angoisse du lendemain. Il y a dans ces chapitres, passionnants à lire, une sorte de finesse d'analyse qui ne masque pas les faits essentiels, les expériences vécues, qui sont pour la plupart très authentiques. Adrian Neculau présente, dans son introduction les cadres théoriques et l'horizon scientifique de la construction d'une nouvelle identité. Avec sa grande sensibilité à l'égard de tout ce qui touche à son pays, ce grand chercheur nous offre un livre qui concerne toutes les sciences humaines et que je propose à chacun de lire.

Serge MOSCOVICI

Introduction

La construction d'une nouvelle identité sociale
Adrian NeculauI
Lorsque la situation de l'après-guerre eut conduit, dans les conditions que l'on connaît, à l'avènement d'un nouveau régime, les dirigeants nouvellement installés constatèrent que leur légitimité n'était pas reconnue. Ils ne pouvaient se revendiquer d'aucune tradition reconnue; la rupture avec l'identité passée - qu'ils avaient décrétée, au nom du changement de l'ordre ancien et de la mise en place d'un nouveau projet social- avait produit un vide qu'on ne pouvait pas combler. Il fallait édifier un nouveau mode d'organisation, identifier ou bien créer de nouveaux systèmes de référence, et il fallait notamment convaincre les acteurs sociaux d'utiliser ces nouveaux repères dans la pratique sociale. Comment procéder? La mise en place d'une nouvelle construction identitaire n'était pas une mince affaire. Elle réclamait du temps, de la compétence doctrinaire et de l'action; il fallait un groupe pour se l'approprier, pour la disséminer ensuite, jusqu'à ce que chaque individu en soit imprégné. Une identité se construit par rapport à un contexte, à un système de croyances et d'idéologies, elle rencontre un certain type de société, qu'elle exprime. Sans doute, encore plus importants que les structures sont les liens sociaux, le système de rapports et de hiérarchies sociales, la manière de se rapporter aux autres. Tout individu (ou toute collectivité) a le sentiment de l'identité - inné ou bien conféré, du fait de son appartenance - et déploie, durant toute sa vie, des efforts pour s'approprier cette identité de départ, pour se réaliser, en se rapportant au système de repères où il vit. L'identité se construit donc dans son rapport aux autres, au milieu, aux normes qui la situent; elle adhère à des systèmes (ou à des porteurs de valeurs), ou bien s'en sépare, afin de protéger ses acquisitions; elle présente son offre personnelle, attend sa reconnaissance, évolue, subit des transformations et traverse des crises, jusqu'à ce qu'elle ait achevé sa construction, ce qui lui confère son unicité, mais aussi le sens de l'appartenance. C'est ainsi qu'elle parvient à acquérir le sentiment de l'identité. Cependant, lorsque le milieu connaît une grave rupture, les acteurs sociaux n'ont plus de repères auxquels se rapporter, ils vivent alors d'une manière aigut! la tension du moment, sont mis en déroute et ne retrouvent plus leur équilibre. Deux concepts concourent à expliquer comment change et s'enracine une nouvelle conception du monde et comment on s'astreint à forger un nouveau contexte social: a. l'identité et b. la représentation sociale. Ce sont des concepts utilisés aussi bien dans le langage commun que dans celui employé par les psycho-sociologues et les sociologues, les psychanalystes et les politologues, les spécialistes en communication ou encore des analystes sociaux et des journalistes. Les psychologues comprennent par identité l'unité de la personne, le sentiment de la continuité temporelle, la cohérence interne de l'individu, l'articulation du soi avec le monde. En revanche, les sociologues considèrent que l'identité est un produit social, résultant de l'assimilation des valeurs offertes par la communauté, ce qui conduit à se solidariser avec les idéaux du groupe auquel on appartient; l'individu s'en
I

Adrian Neculau est professeur à la Faculté de psychologie sociale à Ia~i et directeur du
« Psychologie du champs social ».

laboratoire

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trouve imprégnée, et il est contraint, dès lors, de s'aligner. Les psychosociologues, quant à eux, ont une perspective quelque peu plus nuancée: l'identité n'est pas tout à fait personnelle, ni tout à fait sociale; elle allie la subjectivité et l'objectivité, l'individuel et le social. En tant que sujet social, engagé dans un combat identitaire, l'individu se construit en observant son environnement et en se comparant aux autres, en confrontant ses propres jugements à ceux des autres, en établissant des catégories sociales. Son identité semble être un produit psycho-social. Vincent de Gaulejac considérait que cette notion est essentiellement psychosociale, puisque l'individu, bien qu'ayant des caractéristiques uniques, particulières et spécifiques (qui le singularisent), tire sa substance de l'extérieur, de la société, laquelle lui confere des attributs sociaux et juridiques lui assurant une place dans l'ordre social: du travail, un statut socioprofessionnel, un salaire, un logement, l'admission dans diverses organisations et
institutions

-

tous ces attributs précisent sa position, le situant par rapport aux autres.

L'identité se définit donc par l'appartenance de l'individu à divers groupes, organisations et communautés. C'est ce qui assure à la personne une place dans la structure sociale existante, par rapport aux différents codes et normes de classement qui fondent l'ordre symbolique. L'identité s'affirme comme une instance de référence entre l'imaginaire et le réel, entre le temps chronologique de l'histoire et le temps vécu,
propre

-

entre le personnel

et le social. En outre, l'identité

professionnelle

produit le

sentiment d'appartenir à un collectif, à un contexte rapproché. Par conséquent, le sujet personnel ne peut pas être un produit isolé, sa cohérence identitaire ne veut pas dire invariance, l'unité et la stabilité du soi ne constituent pas un noeud rigide, frisant le
pathologique

-

mais elle n'a rien à voir, non plus, avec une incorporation

dépourvue de

réflexion propre ou d'évaluation personnelle des pressions extérieures. La construction et l'évolution de l'identité personnelle et sociale, professionnelle ou communautaire, politique ou idéologique suppose une évolution se caractérisant à la fois par la continuité et la discontinuité, visant cependant à une action continue d'(auto)transformation, à travers les expériences de vie; il y a également action avec le contexte (politique, social, idéologique et culturel), implantation dans un territoire donné, une dynamique personnelle d'articulation à un contexte, une action pour construire un espace symbolique et, enfin, une intersection du social (représenté par les institutions, les collectivités, les groupes) avec l'individuel, ce qui aboutit à la représentation de soi et de celle de l'autre dans une conception cohérente de l'existence. Dans la mesure où la construction identitaire se réalise par transmission culturelle, ancrage idéologique et pratiques sociales, en assumant des rôles sociaux et professionnels, l'identité du sujet social devient un produit de l'interaction moicontexte, une synthèse sociale et cognitive entre le moi propre et la multitude de moi avec lesquels le sujet entre en contact. Le fait d'affirmer que l'identité sociale se construit par interaction avec les autres ne veut cependant pas dire que nous avons précisé les étapes de cette construction, les filières d'influence qui se superposent, à savoir le groupe d'appartenance (réel ou imaginaire), l'exposition aux diverses influences, le groupe primaire (la famille, les amis), les groupes professionnels et les institutions de l'État. Les modalités de construction de l'identité sociale sont nombreuses. Nous venons de le dire, le groupe - qui joue un rôle de catalyseur - provoque la socialisation primaire et l'identification avec un certain type de valeurs. C'est le premier pas vers l'assimilation de la culture et des croyances que le groupe (les groupes) et la communauté plus large partagent. En affirmant son appartenance à ces valeurs, l'individu organise sa propre cohérence, se distance des autres et par rapport à son

LA CONSTRUCTION D'UNE NOUVELLE IDENTITÉ SOCIALE

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extérieur, délimite son territoire symbolique et construit son propre univers. Afin d'encourager, accélérer ou consolider cette identification, les groupes recourent à des symboles et à des évocations mythiques, à des rituels et à des cérémonies, inventent et mettent en oeuvre diverses normes propres visant à obtenir des effets de différenciation et d'inscription sur une ligne de culture commune (Ruano-Borbalan, 1998). L'étape suivante est celle de l'identification institutionnelle, civique, politique et religieuse. Une des modalités pratiques les plus efficaces mises en œuvre par la société pour ancrer l'individu est de réaliser son intégration institutionnelle: par des activités au sein de certaines institutions et organisations professionnelles, politiques, sociales. Dès qu'une structure institutionnelle est constituée, elle consolide son squelette et ses articulations, fait de son mieux pour essayer d'accéder à son idéal de durabilité et de continuité, en orientant dans ce sens les attitudes et les comportements des acteurs institutionnels, y compris, si cela s'avère nécessaire, par la voie de la contrainte. L'aspiration à la stabilité, convertie en élan inertiel, sollicite de la part des participants l'orientation vers l'effort de reconnaissance et de maintien. L'organisation crée pour elle-même un support théorique culturel et cognitif, qui s'inspire de l'idéologie dominante, et manipule par la suite des variables telles l'inclusion, l'acquisition de l'identité, l'intégration (terme privilégié et beaucoup utilisé jusqu'il y a peu de temps). Il y a, chez tout individu, un besoin de reconnaissance institutionnelle, d'intégration à un rythme collectif et à un modèle organisationnel. L'institution, à son tour, encourage cet effort de reproduction de l'inertie, supervise les comportements, afin de se renforcer. On utilise à cet effet toutes sortes de mécanismes articulant des forces qui sous-tendent la durabilité : la force culturelle-cognitive, la force normative et, enfin, une force régulatrice. Les paroles et les gestes deviennent des habitudes, alors que les actions de chaque individu vont reproduire le modèle collectif, entrant en résonance avec le style institutionnel et visant à .~écuriser. Berger et Luckmann (1999) considèrent que les individus ont la tendance à ancrer leurs actions dans un système institutionnel qui leur est familier. Si le but de l'institutionnalisation est le prolongement, la mise en acte des valeurs sociales promues par une société, il en découle aussi le besoin de mobiliser les acteurs sociaux pour consolider tout ce processus. Plus le champ institutionnel est grand - par rapport au champ non - institutionnel - plus le contrôle structurel sur les acteurs est pertinent. Ces individus constatent que tous les problèmes leur sont communs, que toutes les solutions à ces problèmes sont socialement objectivées. Ils réalisent également que toutes leurs actions doivent se dérouler dans le cadre institutionnel donné. Ils apprendront par la suite à actualiser, à tout moment, des schémas socio-cognitifs adéquats, ce qui veut dire qu'ils s'accommoderont des modèles normatifs prescrits par l'institution et des situations qu'ils y rencontreront. Ils se familiariseront avec le système de contrôle dans le cadre duquel ils se sont formés. L'accoutumance et l'institutionnalisation sont les deux fonctions orientant l'action. Quant à la manière d'accomplir cette action, elle se réalise par le contrôle social, qui agit comme un système normatif mis en place par les gestionnaires du pouvoir. Lorsque nous affirmons qu'un segment de l'activité humaine est institutionnalisé, nous nous rapportons au fait qu'il est ordonné, organisé par un système de contrôle social. Il importe de souligner le fait qu'il s'agit là d'un processus d'institutionnalisation sociale, issu d'une situation sociale précise, se prolongeant dans le temps et se consolidant par des exercices répétés; sa temporalité détient donc une influence majeure dans l'ancrage institutionnel (Costalat-Founeau, 1997). Autrement

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dit, l'acteur social - habitué à se mouvoir dans un certain contexte, selon certaines règles, utilisant un certain langage - s'approprie le système nonnatif de l'organisation (ou des organisations) qu'il fréquente et il prend l'habitude de réagir dans un certain registre, en jugeant les situations et les gens selon des modèles désonnais ancrés en lui. La socialisation de tout le processus d'apprentissage que l'acteur social parcourt par la suite portera l'empreinte de la réalité sociale à laquelle il s'est accoutumé; par rationalisation, cela devient une réalité objective. Puisque c'est la seule réalité qu'il connaît et à l'intérieur de laquelle il a appris à évoluer, il articule et il ancre toute nouvelle infonnation à cette réalité lui appartenant. Le contexte social lui fournit une certaine grille d'interprétation des événements, ainsi qu'une certaine histoire, une culture spécifique, un discours ayant certaines caractéristiques; il revient à l'individu de s'identifier à tout cela, de s'articuler avec le champ social ainsi organisé, pour construire lui-même ses produits cognitifs, en étant influencé par le style institutionnel que le contexte favorise. Ce monde à lui, cohérent et unificateur, ne peut être qu'un monde objectif, le seul qu'il connaît, sa nonnalité à lui, qu'il se sent en devoir de conserver. C'est un monde porteur de valeurs, légitime, objectivé. Et c'est son monde à lui, puisque c'est ici qu'il a développé ses moyens de s'articuler au contexte, ses instruments cognitifs à l'aide desquels il va traiter désonnais toute infonnation. Quand nous disons qu'il s'est adapté au contexte, qu'il a développé des moyens pour s'y ancrer, nous nous rapportons tout d'abord aux processus cognitifs visant à fixer les catégories (catégoriser), ainsi qu'à l'appartenance sociale. Catégoriser, c'est ordonner le milieu selon certains principes, mais aussi situer l'individu lui-même dans cet ordre ou bien se mettre soi-même dans telle catégorie (ou dans tel groupe), en fonction de ses propres objectifs. Cela suppose également une différenciation et Iou une distanciation de certaines catégories, tout en accentuant son appartenance à un groupe d'élection. Il y a là, certes, une systématisation simplificatrice, une stéréotypie - mais cela semble absolument nécessaire pour se situer, se placer, s'intégrer. L'opération exige également que l'on attribue certains traits de personnalité aux autres, qu'on se divise en bons, désirables ("les nôtres") et méchants - c'est-à-dire ceux qui ne sont pas comme nous ou avec nous; on a alors une polarisation qui suppose non seulement des processus cognitifs, mais aussi une assimilation sociale et culturelle, exprimée dans le fait qu'on se situe dans une catégorie hiérarchiquement bien placée par rapport au pouvoir. Afin de souligner son appartenance, sa place dans le système, l'individu mettra toujours en valeur le contraste, la différence. Il a besoin de congruence pour maintenir sa position. Se placer soi-même dans la catégorie convenable conduit par la suite à la création d'un monde familier, l'individu se construit une cohérence, une position satisfaisante, à laquelle il réussit à s'identifier, en la considérant comme son monde à
lui. On décèle cette accoutumance à une certaine réalité

-

que l'on considère

comme

sienne - notamment dans le langage de l'acteur social, dans les mots et les expressions qu'il emploie. La parole est dépendante du contexte social, qu'il soit implicite (socialhistorique) ou bien explicite, encourageant certaines expressions, syntagmes, en corrélation avec des mimiques et des gestes appropriés, imposant un certain style de communication. Tatiana Slama-Cazacu (2000) invoque la « force », le « pouvoir» du langage dérivant d'une idéologie dominante qui se propose de changer ou d'instituer au nom d'une autorité. Le contexte social, de par son autorité ou bien grâce au prestige de

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certaines personnes enveloppe donc l'individu dans une sorte de filet linguistique, expression d'un certain style socio-cognitif. La construction d'une identité sociale suppose par conséquent une réorganisation des groupes humains, qui sont repositionnés sur l'échelle hiérarchique- il y a donc une opération de polarisation discriminative. La stratégie la plus efficace pour y parvenir consiste à déclencher une scission, un conflit ouvert, visant à redistribuer les ressources (pouvoir, ressources matérielles, prestige moral). Des groupes qui, naguère, étaient bien situés prennent des étiquettes négatives (<< bourgeois », « exploiteurs ») et sont placés à la périphérie du social "sain", alors que des groupes qui étaient moins bien situés deviennent des groupes favorisés, exprimant la santé morale de la société, la nouvelle normalité. L'appartenance à la première catégorie attire sur soi le blâme, l'étiquette négative; s'identifier au second groupe veut dire se situer du bon côté, partager des croyances et des convictions considérées comme "saines". Les actions collectives sont ensuite coordonnées par l'identité collective, commune aux acteurs sociaux. Il faut souligner que s'identifier à un groupe suppose non seulement qu'on y proclame son appartenance; il s'agit également d'adopter une position militante de mise en catégories, en soulignant les contrastes, en s'écartant du groupe mal situé. Il en résulte que l'identité personnelle ne peut se construire en dehors de l'environnement social où l'individu est appelé à agir; elle exprime le mode d'interaction du sujet et du contexte social, son ad~ésion à un mode de vie, à une réalité qui l'oblige à procéder selon sa volonté. Autrement dit, dans ces conditions, l'identité ne peut être que sociale (Chauchat, 1999), elle se construit uniquement en se rapportant au monde, à travers des liens sociaux avec les autres, avec le contexte, qu'il soit institutionnel, situationnel, familial, connu par lui - ou bien plus large, social et culturel, en orientant le fonctionnement et l'articulation des institutions. Cependant, puisque les individus sont enclins à se construire une identité sociale positive, ils voudront agir de manière efficace à l'intérieur des institutions données; afin d'y parvenir, ils se laisseront orienter dans le sens qu'eUes indiquent. Ils voudront se faire évaluer selon les critères desdites institutions, en recevoir des retours positifs, vivre en plein accord avec le rythme collectif. L'identité - l'identité sociale d'autant plus - semble alors être le produit d'un contexte spécifique. C'est ce qui explique pourquoi les contextes sont fortement imprégnés d'idéologie, "idéologisés" (voir Deconchy, 1989), proclamant une vérité universelle, scientifique, unique, toutes les explications et les actions portant l'empreinte de cette spécificité. Dans ces conditions, le discours identitaire de l'individu traduit la façon dont celui-ci s'est impliqué dans les problèmes communs: situationnels, institutionnels, ou nationaux, en tant que projet social global. Le sujet social construit son discours en partant de l'état de fait, et organise sa stratégie en visant des sphères de plus en plus larges, et en s'appropriant le discours identitaire dominant, unificateur, national (Gavreliuc, 2000). Le produit final se présente comme un espace symbolique, collectivement partagé, socialement institué et collectivement représenté. Le second concept avec lequel nous allons opérer est celui de représentation sociale: un ensemble structuré de valeurs, de notions et de pratiques relatives à des objets sociaux - aspects de l'environnement social. Les représentations sociales, pense Moscovici, sont des ordonnancements cognitifs qui articulent les informations concernant les objets, ainsi que les attitudes envers ceux-ci. Mais c'est toujours Moscovici qui affirme qu'on aurait tort de croire que les représentations sociales

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seraient des élaborations exclusivement cognitives. Leur fonctionnement - s'alimentant à la fois de l'extérieur et de l'intérieur - a intégré le social, ce qui leur a attiré le qualificatif de constructions sociocognitives. On a un sujet pensant, un objet des représentations, et un contexte social où le sujet s'inscrit, contexte qui établit le spécifique de la relation sujet - objet. Par conséquent, l'individu n'est pas cognitivement isolé, puisqu'il est attaché à son milieu, au contexte. On pourrait dire que les représentations sont le produit du contexte. Les représentations sociales sont considérées comme étant des images du réel, de systèmes de référence, des théories sur la réalité concrète, des croyances, des grilles de lecture de la réalité, des façons de penser et d'interpréter la réalité quotidienne, des appareils au moyen desquels nous évaluons le monde. Elles représentent une instance intermédiaire entre perception, information, attitude et image. À l'aide des représentations sociales, nous nous situons dans le monde des valeurs mais, en même temps, nous refaisons, nous reconstruisons l'environnement, communiquons avec l'extérieur, nous nous orientons dans le monde des objets et des faits (que nous ordonnons et classifions), nous interagissons avec les autres. Ce sont des modalités d'articulation de la personnalité au contexte social, la manière propre par laquelle le monde extérieur est rendu accessible, par laquelle nous parvenons à connaître les autres; c'est le mécanisme grâce auquel nous construisons des théories sur le milieu social, afin de le comprendre et de le maîtriser. Lorsque nous élaborons des représentations sur la réalité, nous construisons des filtres cognitifs entre la pression du réel et la personnalité. De cette manière, nous relisons le réel, le reconstruisons et l'enrichissons. Nos représentations de la réalité contribuent de manière décisive au processus de formation des conduites et d'orientation des communications sociales. Par conséquent, les représentations ne sont pas des réactions aux stimuli extérieurs, on ne peut pas les réduire à la simple interaction Ego-Objet, car elles incorporent aussi les opinions, les réflexions de ceux avec qui l'individu entre en interaction. Tout Alter, pense Ivana Markova, entre en dialogue, traduit les contenus de la connaissance, propose des cadres de référence, met en jeu les croyances et leurs représentations, communique des symboles et fournit des grilles d'interprétation, influence, change, détruit la stabilité, stimule la recherche. Étant des produits de l'interaction sur la ligne individu-groupe, étant apparues et s'étant développées à travers les conversations quotidiennes portant sur des circonstances culturelles et historiques, les représentations se rapportent à la vie quotidienne mais, également, à la vie scientifique, politique et économique, fournissant un avis commun, un dernier mot à toutes les questions auxquelles la société se confronte (Seca, 200 I). Elles se présentent comme une forme de connaissance pratique d'une société se trouvant en perpétuel mouvement, en transformation, comme une connaissance que partagent des groupes et des individus, comme une organisation de cette connaissance, et comme une modalité de construire et de reconstruire le monde. Michel-Louis Rouquette propose la notion de nexus comme modèle explicatif de la pensée sociale des masses et de la façon dont les collectivités construisent leurs représentations sociales. Les nexus peuvent être caractérisés comme des noeuds affectifs pré-logiques, communs à un nombre important d'individus, dans une certaine société. Ce sont des noeuds, dans la mesure où ils relient des opinions et des attitudes diverses, en les déterminant à fusionner, à devenir convergentes ou, du moins, interdépendantes. Ils s'organisent de manière polaire, au nom de certaines idéologies, convictions ou de certains sentiments, en mobilisant les individus, en gommant les différences, afin d'obtenir le ralliement. Ils s'appuient sur

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une rhétorique adéquate, agissent à travers des proclamations, mots d'ordre, signes distinctifs, langage emphatique. On a proposé un rapprochement entre les deux notions que nous venons d'examiner. Pour Marysa Zavalloni (1972), l'identité constitue le noeud central des perceptions individuelles, une modalité d'organiser les représentations de l'individu et de son groupe d'appartenance. De cette manière, le processus d'inclusion, en tant que processus de médiation entre l'individu et le social, qui constitue un moment dans la construction de l'identité sociale, faisant appel à l'expérience et au contexte et opérant des catégorisations, nous apparaît également comme un processus d'identification, mais aussi de construction des représentations sociales. Lucy Baugnet a raison: les liens entre les représentations sociales et l'identité n'ont jamais été suffisamment valorisés, on n'a pas épuisé toutes les possibilités d'étude de l'identité sociale en faisant appel à la théorie des représentations sociales. Dans cette perspective, l'identité se présente comme un processus qui prend pour point de départ les représentations d'un contexte donné, ainsi que la pensée sociale dominante, laquelle est souvent unificatrice, pré-logique. Pour être plus explicites, rapportons-nous à la réalité que nous analysons. Afin de favoriser la construction et le maintien d'une identité sociale positive, les représentants du nouveau pouvoir mis en place en Roumanie après la Seconde Guerre mondiale ont proclamé un nouveau système de croyances et de nouvelles représentations du social. On a institué le principe d'étiqueter de manière négative les vieilles classes et catégories sociales (puisque détenteurs de fortunes, de pouvoir et de compétences) ; on a décrété que les catégories "saines" étaient celles qui n'avaient pas eu auparavant accès au pouvoir, aux richesses et à des compétences reconnues. La stratégie identitaire favorable, celle qui pouvait conduire à l'accroissement de l'estime de soi - et qui fut proclamée comme telle - était celle de l'identification avec la nouvelle classe "saine", ce qui exigeait, de manière implicite, qu'on se détachât de la classe ancienne, désormais dévalorisée. Afin de s'articuler de façon positive au contexte, l'individu devait s'inscrire dans le nouveau courant de la pensée sociale, repenser sa position et ses liens, restructurer ses croyances et ses représentations. Ce n'était pas toujours une opération difficile. Il y avait une forte idéologie dominante. Un courant pertinent s'était fait jour dans la pensée sociale, courant qui justifiait le nouveau type d'ordre social, la nouvelle stratification et la nouvelle hiérarchie -l'individu n'avait plus qu'à s'inscrire dans ce nouveau courant. L'adhésion, suivie du militantisme, définissait et renforçaient la nouvelle identité. Lorsqu'on affirme et que l'on encourage une nouvelle identité, la stratégie individuelle la plus convenable consiste justement à s'inscrire dans ce nouveau courant. On constate que l'ancienne option est dépréciée; alors, on compare: on observe que les nouvelles valeurs culturelles et les modèles normatifs ne sont pas difficiles à adopter; on aspire dès lors à s'assimiler et à s'intégrer; et les jeux sont faits... La mobilité sociale est un phénomène dont les explications ne sont pas tant économiques, que psycho-sociologiques. Le choix est quelquefois paradoxal. On peut opter pour un mode de vie plus simple, sous entendant davantage de privations mais qui offre cependant la satisfaction de s'intégrer, de plonger dans le courant dominant, à l'instar du plus grand nombre. Cet accord avec l'ambiance sociale, caractérisé par l'absence des conflits, confère du confort psychique, un état d'équilibre, un désir de réalisation personnelle.

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Appartenir à un groupe socialement valorisé, c'est acquérir une identité sociale positive. Alors que le fait d'appartenir à un groupe étiqueté de manière négative entraîne la perte de l'estime de soi. On a un bon exemple à cet égard: celui des anciens déportés dans le Baragan2 que Smaranda Vultur et ses collaborateurs ont interviewés. Plus d'un demi-siècle après cet épisode de leur vie, ils adoptent un discours destiné à les disculper: « nous n'avons pas été des exploiteurs», se justifient-ils, « nous travaillions avec application nos terres», « nous n'avons exploité personne». Aujourd'hui encore, alors que cette triste période a fait l'objet d'une relecture, ces personnes n'apprécieraient pas d'être considérées comme ayant appartenu à un groupe qui, à l'époque, était déprécié. Bien souvent, le fait de quitter une identité négative et le groupe socialement subordonné, afin d'accéder à un groupe dominant, qui fournit une identité positive, s'avère une opération difficile. Ce ne fut certes pas le cas du groupe auquel nous venons de nous rapporter; cependant, bon nombre d'acteurs sociaux ont été encouragés à adhérer, à s'inscrire, à entrer dans les rangs des "meilleurs". Seules quelques catégories (les "irrécupérables") se sont vues interdire tout accès au groupe dominant. Il s'est ainsi créé un état d'esprit caractérisé par la conciliation avec le nouveau système. L'ancien dissident soviétique Vladimir Boukovski utilise une formule très imagée: « l'homo sovieticus» était apaisé, son âme était libérée des "complications" des systèmes démocratiques: libertés politiques, pluripartisme... Elle est bien curieuse, cette âme de l'homme soviétique: le niveau de vie baisse, les produits sont insuffisants, un grand nombre d'individus sont persécutés et emprisonnés et cependant nul ne proteste, tous votent pour la politique du parti unique; c'est que l'homme soviétique ne prétend pas obtenir des libertés sociales; il ne lit pas de livres interdits, ne demande pas à voyager à l'étranger, se sent redevable à ceux qui le dirigent. Il reçoit une éducation appropriée: à l'école, on lui apprend que toute la vie est une transition des ténèbres vers les lumières, de l'oppression vers la liberté que sa société lui accorde. Toutes les institutions lui offrent le même discours: l'école, l'établissement d'enseignement supérieur, l'armée, l'entreprise qui lui donne du travail! Dans les organisations où il s'intègre successivement - les pionniers quand il est enfant, les jeunesses communistes quand il devient adolescent - on l'encourage à participer activement au travail idéologique, à convaincre et à guider les autres. Que de confiance! Tout cela, affirme Boukovski, modifiait la psychologie des gens et les habituait à la soumission et même à se sentir coupables par rapport de l'État. « S'y cachait une philosophie typique de l'ordre, du pouvoir étatique... Personne ne te demande d'aimer le pouvoir ou de croire en lui, il est suffisant d'en avoir peur, de te soumettre, de bien faire ce qu'on attend de toi, de lever consciencieusement la main lors des réunions, d'approuver ou bien de condamner avec colère... » Ce diagnostic est confirmé par un sociologue russe ayant organisé une enquête sur l'homme soviétique ordinaire, au cours des années 1990. Youri Levada et son équipe ont tracé un profil de ce standard humain. Le modèle de l'homme soviétique a été créé au cours des années suivant la révolution, par un système répressif qui visait à mettre en place le statut d'un homme soumis, consciencieux, tout cela reposant sur un rêve (celui de l'individu idéal et pur). On s'efforçait en fait d'aboutir, par contrôle social, à la création d'un individu docile et d'une masse silencieuse; on utilisait à cet effet des sanctions positives ou négatives, des
2 Région de plaine, dans le sud de la Roumanie.

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normes socioculturelles bien structurées, la pression exercée sur les individus et les groupes, à l'aide de l'opinion publique bien dirigée. Le modèle de l'homme soviétique décelé par Levada et son équipe est né à travers l'idéalisation de l'État socialiste paternaliste et l'établissement de l'opposition entre «notre monde à nous», juste, et «leur monde à eux», injuste, entre «les nôtres» - les bons, et «les leurs» - qui ne pouvaient être qu'absolument méchants. La mère patrie témoigne de la sollicitude à l'égard de ses enfants, elle est protectrice, ce qui évite d'assumer le rôle de parent-en chef ou de guide accordant de l'autonomie. Les fils de la patrie, bien socialisés, restent à jamais enfants ou adolescents dépendant de l'autorité de la Mère bienfaitrice. La tendance à la simplicité - étiquette et symbole de la pureté, mais cachant, en fait, l'uniformité et l'opposition à l'élitisme - alimente l'agressivité envers ceux qui ne sont pas semblables, puisqu'ils se montrent compliqués et non transparents. Ceux qui sont éduqués dans le respect de ces valeurs sont censés avoir une conscience élevée, puisqu'ils acceptent l'ordre social établi, le régime politique où ils sont nés, les hiérarchies établies «d'en haut», avec les privilèges et les obligations qui en découlent, le statut social qu'on leur a attribué. Levada appelle «égalitarisme hiérarchique» cette acceptation de l'état de fait. Une enquête réalisée au cours des années 1990 constatait que plus de 60 % des personnes interrogées considéraient que les individus soviétiques ne pouvaient pas vivre en l'absence de la sollicitude permanente de l'État, sans sa tutelle. Les descriptions de Boukovski et de Levada nous rappellent les années 1950 en Roumanie: même pression visant à faire acquérir une nouvelle conscience, pour s'engager dans le combat avec les ennemis, pour s'intégrer dans les nouvelles normes, en étant admis de la sorte dans le groupe de ceux qui avaient choisi «la ligne juste». Accéder à un groupe bien valorisé présuppose une opération de changement cognitif accompagné d'un changement social (Taifel, 1978). La première stratégie identitaire consiste à accepter un autre système de références, une autre manière de penser le monde, les relations, les hiérarchies sociales, un travail cognitif de restructuration de la façon de se rapporter à l'environnement, un effort créatif destiné à changer les cadres de référence, afin d'acquérir des distinctions positives, des valorisations favorables. La simple rupture avec l'ancien groupe confère de la visibilité et attire des évaluations positives; l'effort déployé pour souligner ces différences accentue la consistance synchronique du nouveau statut. Désormais, l'individu peut essayer d'améliorer sa position dans le nouveau groupe; pour y parvenir, il dispose de tout une gamme d'évolutions: s'inscrire dans des actions collectives, devenir un militant actif, combattre pour faire accroître l'identité collective positive, initier des mouvements de changement ou de croissance. Il peut allier changement cognitif visible au niveau du discours - et changement social, par l'action (Baugnet, 1998). Plus la nouvelle identité est récente, plus l'effort de l'individu pour se faire accepter, valoriser, promouvoir, etc. est visible. On se rappelle qu'en Roumanie, les termes utilisés à l'époque pour désigner les nouveaux adhérents (dont certains n'étaient pas sincères) étaient: les repeints ou les rougis. Plus leur adhésion était forcée, inhabituelle, plus leur zèle était excessif, bruyant, visible. Le militantisme se caractérise par le rapprochement et l'incorporation d'un cadre culturel préétabli, ayant une teinte idéologique, par le désir manifeste d'être accepté dans un groupe structuré autour d'une doctrine, pouvant offrir la protection. Le groupe donne un nouveau sens à la vie de l'individu, la possibilité d'aimer et d'espérer et de se dévouer. L'éthos militant joue le rôle de régulateur intra- et inter- psychique,

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parce qu'il se laisse guider en fonction de règles, de codes et de nonnes qui sécurisent. L'identité militante se distingue par la force des sentiments vécus, par la confiance accordée au corpus de textes idéologisants sacralisés, par l'appartenance à un groupe, par l'affinnation du désir de convaincre les autres également, de faire œuvre de prosélytisme et surtout par le fait que les nouvelles convictions sont bruyamment affichées en public. L'adoption d'une identité militante signifie le désir de reconversion, de renaissance, de changement de peau, voire de nom (Chouvier, 1986). Bien souvent le militant se transfonne en combattant contre les membres du groupe dont il est issu, l'ancien persécuté devenant persécuteur. Il s'identifie alors à l'individu-symbole du nouveau groupe, se délimite des leaders de l'ancien, sacrifie ses anciens liens et convictions; il ne lésine pas sur les efforts pour se faire admettre dans le nouveau groupe. Il ne lui suffit pas de faire peau neuve, il assume, implicitement, les nouvelles convictions, ayant besoin de certitudes pour prouver - et se prouver à lui même- que le retour en arrière est désonnais impossible. Assumer de façon militante une nouvelle attitude n'est cependant pas une caractéristique largement répandue. C'est, plutôt, le privilège d'une minorité se caractérisant par la mobilité cognitive et affective, capable de tels gestes téméraires. Cela cache souvent une histoire personnelle controversée, la soif d'accéder à des positions élevées. Rappelons-nous que les «retournements» ont été nombreux parmi les membres de catégories sociales stigmatisées par le nouveau pouvoir: koulaks, intellectuels ayant occupé des positions importantes, prêtres, officiers. La plus grande partie de la population, confrontée à ce changement de contexte radical, se trouvait cependant en difficulté, étant incapable de développer des stratégies pour s'articuler à la nouvelle réalité. Les plus nombreux, pendant un bon laps de temps après les changements de 1948, attendaient un retour miraculeux à une «normalité» qui était la leur; c'est ce qui fut exprimé par la célèbre phrase: Les Américains arrivent! Ils tenaient les nouveaux gouvernants pour illégitimes. L'enjeu que représentait donc la captation de cette large masse de gens était trop important pour que le nouveau régime l'ignore. En effet, les « innocents» représentent pour tout pouvoir une richesse qu'il ne faut ni perdre ni gaspiller; c'est donc eux qu'il fallait attirer. Il fallait les convaincre, les encadrer, les soumettre, les détenniner à «repenser» et à se repentir. Il fallait leur donner une nouvelle identité, il était nécessaire de leur offrir la chance d'une nouvelle intégration sociale. L'acquisition d'une nouvelle identité supposait de satisfaire à trois conditions minimales: 1. les sujets sociaux devaient réaliser une prise de conscience, leur identité n'existant pas en l'absence du sentiment de l'identification 2. L'identité se construit à travers les relations de l'individu avec les autres, avec l'individu 3. Une identité évolue et se modifie le long de l'existence de l'individu (Lipiansky, 1998). Ces trois conditions ont été remplies dans le processus de création d'une nouvelle identité. Il y a eu une idéologie séduisante, dissimulée de façon efficace et, en même temps, accessible au point de vue cognitif, souvent réduite, par simplification, à des slogans. Serge Moscovici nous offre un modèle explicatif de la propagande en tant qu'œuvre destinée à influencer psychologiquement. La propagande agit de manière efficace en instituant un rapport social spécifique: une relation antagoniste, voire conflictuelle (ou, au moins, d'opposition), par rapport à une conception alternative. C'est un combat pour instaurer une autre manière de penser, en faisant appel à des schématisations et à des stéréotypies. Elle simplifie la réalité, réduit la complexité du phénomène à quelques stimuli bien mis en valeur, utilisant comme instrument de

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persuasion la répétition, la schématisation, le slogan. Pour ce qui est de la stratégie psychologique, l'on a : la polarisation, l'évacuation de l'ambiguIté, la stylisation conduite jusqu'à la schématisation stéréotypée, voire l'appel au slogan grossier. Fouetter l'émotion publique - c'est la modalité par laquelle on renforce une croyance, une attitude, une conviction. Toutes ces pratiques ont accéléré le processus d'identification. Afin de satisfaire, très vite, à la deuxième condition, on a construit un nouvel espace public, fonctionnant selon de nouvelles règles, avec un réseau d'organisations appropriées, aux nouveaux codes de conduite et aux nouvelles normes sociales et professionnelles; on a créé de nouveaux cérémonials de socialisation et d'intégration sociale. Enfin, on n'a négligé aucun des segments de la population: qu'il s'agisse des jeunes ou des personnes âgées, tous étaient soumis, en égale mesure, au processus d'imprégnation. Les pratiques nouvellement instituées, obstinément répétées, ont par la suite consolidé cette imprégnation, ont produit des renforcements, ont engendré des convictions. Le processus d'alignement d'une population ou d'un groupe à une nouvelle doctrine est compliqué et il réclame du temps. On ne peut pas s'attarder ici sur les théories de la manipulation et des pratiques utilisées pour obtenir la soumission à l'autorité. Les spécialistes invoquent le paradigme de Milgram - une technique de laboratoire par laquelle un individu peut être transformé en un automate soumis. Il s'agit de sa confrontation avec une source d'autorité qui s'exerce par la violence; dans la

plupart des cas la conscience finit par céder devant l'autorité. Le contrôle politique écrit Milgram - se traduit quelquefois par l'incitation à l'action destructive. Si quelques rares personnes trouvent en elles les ressources morales pour traduire les valeurs auxquelles elles croient en actes d'insoumission envers l'autorité, cette dernière cherchera à les accaparer, à les envelopper, à les diriger, à créer pour eux des dépendances et des habitudes d'agir conformes aux exigences de l'autorité. Et l'individu est contraint de s'abandonner, il devient un exécuteur des ordres; il n'a que la vision de sa parcelle, l'ensemble ne l'intéresse plus, et cette position peut lui sembler confortable. Il reconnaît alors sa place, fait ce qu'on lui demande, s'identifie à ceux qui lui ressemblent, conserve son équilibre et sa tranquillité. Que peut-on lui reprocher?

Le présent livre est né des discussions avec mes collègues ainsi qu'avec mes étudiants. Dans les débats que nous tenions dans le cadre du Laboratoire de psychologie de l'Université «Alexandru loan Cuza» de Iasi, nous tentions souvent d'appliquer des théories, des concepts et des paradigmes aux réalités de notre pays, à notre passé récent, ainsi qu'au nouveau contexte. Nous nous efforcions de découvrir les mécanismes à travers lesquels le passé récent parvient encore à influencer le présent et nous voulions savoir de quelle façon la nouvelle identité sociale se formait; nous cherchions à déterminer de quelle manière on construit les nouvelles représentations sur notre monde, ce qui conduit à l'instauration d'une nouvelle pensée sociale. C'est ainsi que sont nés plusieurs projets qui se sont ensuite traduits par quelques volumes collectifs ou des livres d'auteur. Avec les étudiants préparant leur master, dans le cadre du séminaire Mémoire sociale et oubli nous analysions les interviews de certaines personnes appartenant à diverses catégories, qu'on invitait à remémorer et à analyser leur vie sous l'ancien régime. En 1999 nous avons lancé un projet de recherche sous le titre La vie quotidienne sous le communisme. C'était un titre provisoire, de travail, nous espérions

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trouver plus tard un générique plus suggestif, quelque métaphore... Enfin, dès l'an 2000, nous avons ouvert une rubrique dans notre revue Psihologia sociala (La Psychologie sociale), en invitant nos collègues à s'y produire.
Traduit du roumain parAlexandru Onete

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istorie povestita.

Deportarea

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UNE NOUVELLE SOCIÉTÉ UN AUTRE CONTEXTE

Entre description et analyse. Repères pour une histoire sociale de la vie quotidienne pendant le régime communiste
Alexandru-Florin Platon3

L'histoire la plus ancienne et sans doute la plus populaire est celle de la vie quotidienne. D'Hérodote qui, en écrivant sur les mœurs des Lydiens, des Perses, des Egyptiens et d'autres peuplades, avait pour but de les enregistrer pour les soustraire à l'inexorable oubli, à Georges Duby et Philippe Ariès - auteurs de la plus récente et de la plus complexe histoire de la vie privée en Europe4, cette manière de récupérer le passé semble être la plus consistante de toutes, ayant traversé avec succès tous les avatars de l'historiographie européenne des quelques dernières centaines d'années. Cette résistance à l'épreuve du temps a certainement eu son prix. Cela n'aurait jamais été possible si l'histoire du quotidien n'avait pas changé dans ses principes, ses méthodes et ses objectifs. Mais, au-delà de ces transformations, dont on parlera tout de suite, l'exploration rétrospective de la vie quotidienne est restée la même en ce qu'elle a d'essentiel, tout en gardant intacte la finalité qui la légitime et qui la rend en même temps si séduisante: la restitution de l'humanité révolue en tout ce qu'elle a de plus profond et particulier. Doit-Qn donc encore redire que par cela l'histoire de la vie quotidienne s'identifie à la mission même de l'histoire en tant que discipline scientifique? Ou bien que sa dimension, immanquablement narrative, lui fait emprunter le plus souvent le visage envoûtant du récit, tout en nourrissant l'intérêt pour la rétrospection? À l'origine de la passion pour la récupération du passé se trouve certainement, dans la plupart des cas, le charme inégalable des éléments de la vie d'autrefois. Si, tout comme on l'a déjà vu, l'histoire de la vie quotidienne n'a pas échappé aux transformations que notre discipline a connues, c'est depuis un siècle que les changements dans son épistémologie sont devenus plus nombreux et plus significatifs. Il n'est pas dans notre intention de parcourir ce trajet sinueux dans toute sa minutie. Quelques repères s'avèrent cependant nécessaires pour aider à comprendre non seulement les particularités actuelles de cette histoire, sa pratique actuelle en Europe, mais surtout sa valeur instrumentale dans le processus de reconstitution non pas anecdotique, mais rigoureusement scientifique du quotidien communiste (généralement parlant, du quotidien totalitaire) - un domaine d'exploration qui, en Roumanie, est de plus en plus systématiquement défrichée, mais qui est loin de montrer son ampleur et toute sa profondeur. Pour simplifier au maximum l'analyse, on pourrait dire qu'i! y a eu trois modalités principales de reconstitution du quotidien. La première, qui est à la fois la plus ancienne et la plus durable, est la modalité descriptive. Inséparable de la biographie des « grands hommes» - princes, monarques, leaders politiques, etc., mais aussi des formes de sociabilité ou des institutions dominées par ceux-ci (Cour, Parlement, partis),
3 Professeur à la Faculté d'Histoire de l'Université de Ia~i. 4 Histoire de la vie privée. Sous la direction de Philippe Ariès et Georges Duby, T. I-VIII, Paris, Éditions du Seuil, 1985.

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cette manière - surtout illustrative -- d'examiner la vie de jadis se réduisait à la présentation des cadres d'existence d'une époque, selon la manière dont ces cadres étaient mis en lumière par les sources narratives utilisées. Dans le sillage du vénérable modèle des Histoires d'Hérodote ou des opus encyclopédiques des philosophes français des Lumières (comme par exemple le fort connu Siècle du Roi Soleil), le quotidien spécifique aux histoires de ce type, réductible surtout à la « demeure », à la « famille », aux « mœurs», à la « mode», etc., détenait un rôle purement ornemental, de toile de fond de l'histoire authentique produite par des personnalités et marquées par des faits et événements mémorables. De ce point de vue qui assignait aux événements des proportions immenses, le fait de vie n'était intéressant que par sa couleur et son exotisme mis en valeur par les sources, ponctuelles et subjectives, qui sous-tendaient une pareille histoire: souvenirs, mémoires, observations directes, chroniques, sans guère oublier les documents (explorés cependant dans leur singularité). Voici par exemple comment un historien roumain, d'ailleurs digne de respect, entendait évoquer, il y a quarante ans de cela, la vie quotidienne des Romains dans un ouvrage qui, bien que méthodologiquement et « philosophiquement» dépassé, garde encore de sa saveur: « L'ouvrage en question présente un panorama de la vie des Romains de Rome et de l'Italie antique dans son développement historique. Les divers aspects de leur vie journalière ne sont pas envisagés statiquement {...], mais tout en tenant compte des changements produits le long des 12 siècles qui se sont succédés du VIIl-e siècle avoJ. c., à la fin du V-e siècle avec la chute de l'Empire romain d'Occident {...]. Dans la mesure où les sources l'ont permis, nous avons présenté la vie des producteurs de biens matériels et celle des autres couches de la société romaine. 1/ est vrai que des sources littéraires on peut déduire que la vie des artisans ne suscite qu'un intérêt réduit et que celui est quasi nul quand il s'agit de la vie des paysans pauvres. Pour compléter ce tableau, on a eu recours à des renseignements fournis par les sources documentaires, et aux vestiges de la culture matérielle {...]. Mais nous avons jugé comme prioritaires les informations fournies par les auteurs de l'Antiquité, au témoignage desquels nous avons eu recours à chaque pas »5. Si l'on fait abstraction des sournoises intonations de matérialisme historique que l'on y décèle, ce texte peut être considéré comme épitomé de toute l'histoire du quotidien, dans ce que ce genre a de plus traditionnel. Ce passage de l'histoire événementieIle, surtout politique et institutionneIle, fondée méthodologiquement sur la critique des sources documentaires et sur l'érudition, à l'histoire des structures surtout économiques et sociales, symbolisée à la fin de la troisième décennie du XX-e siècle par l'apparition de la nouvelle école française des « Annales »- un phénomène aux implications profondes mais qui, de nos jours est lui aussi entré...dans l'histoire-, n'a pas été sans laisser des traces sur les tentatives de reconstitution de la vie quotidienne. De descriptives qu'elles étaient, ces méthodes sont devenues analytiques et explicatives, de plein accord avec l'accent nouveIlement mis sur les sources sérielles (registres de naissances et de décès, archives notariales, mercuriales etc.), à l'aide desquelIes les représentants de la « nouvelIe histoire» envisageaient de descendre à la source des courants profonds de l'évolution, pour en reconstituer les mécanismes et la logique. Les conséquences de ce changement de posture épistémologique ont été considérables. Non seulement l'histoire de la vie quotidienne a intégré des domaines qui lui avaient été défendus avant, ou qui, comme la
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Nicolae Lascu, Cum triiiau romanii (Comment vivaient les Romains), Bucarest, 1965, p. 5-6. Pour le même type de reconstitution de la vie quotidienne, voir aussi, inter alia, Robert Flacelière, La vie quotidienne en Grèce au temps de Périclés, Paris, Hachette, 1959.