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La vie rurale, mode d'emploi

De
446 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 748
EAN13 : 9782296267572
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lA VIE RURALE,
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Pour une politique globale de la ruralité

@ L'Harmattan, 1992 ISBN: 2-7384-1328-5

GILLES

DAUTUN

LA VIE RURALE,
E11(Q)IŒJIE IŒJCJIEE11IP)1;(Q)[(

Pour une politique globale de la ruralité

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris

"LES SECRETAIRES A LA CAMPAGNE" DU GROUPE PBS-TRG DE LORRAINE ONT ASSURE LE TRAITEMENT DE TEXTE DE CET OUVRAGE QUI PLAIDE POUR UNE VRAIE POLITIQUE DE LA RURALITE

"TOUT EST TOUJOURS POSSIBLE POUR PEU QU'ON EN DECIDE"
FRANCOIS MITTERAND

ET IL EST URGENT D'EN DECIDER

PREFACE

PREFACE deRa~ondLACOMBE
La grande manifestation des ruraux à Paris le 29 septembre 1991 a rappelé à l'opinion publique l'existence des campagnes de France. Mais aussi la volonté et la détermination de ceux qui vivent dans cet espace si mal connu. Avant ce jour, certains avaient eu le grand mérite de s'intéresser à ces multiples actions qui tissent le milieu rural. Gilles DAUTUN est l'un d'entre eux et, dans une étude particulièrement approfondie sur le terroir français, il a recensé et noté de nombreuses initiatives prises à travers les départements. Ce sont des suggestions, des idées nouvelles ou des actions qui réhabilitent des méthodes que l'on oubliait. Chacune d'eelles repose sur l'initiative et l'invention des hommes. Elles contribuent à créer des emplois dispersés sur tout le territoire et à animer le milieu rural en perpétuant ses valeurs, sa culture. Les regarder, les analyseer, en notant leurs caractéristiques, leurs démarches, c'est croire dans le développementde la France. Car il Y a beaucoup à apprendre à ceux qui, depuis Paris ou Bruxelles, parlent de sauver les petites régions en développant l'économie locale et l'emploi, mais se trompent fondamentalement dans les moyens. Sur le terrain, ils sont finalement très nombreux, ces hommes et ces femmes qui, sous l'effet du bon sens, de l'idée novatrice, se mettent en route en silence pour que subsiste leur pays. C'est pour continuer l'entreprise artisanale, pour sauver de l'abandon un trésor d'architecture, pour respecter un environnement que la nature détruit!! La France ne peut plus se permettre l'absence de véritable politique d'aménagement du territoire telle que nous la subissons depuis des décennies, avec des cités de plus en plus grosses et un Paris démesuré, tandis que la campagne livrée à elle-même s'étiole et risque l'abandon. Pour une société harmonieuse, la France doit penser une activité répartie sur tout le territoire, dans toutes les régions, dans tous les départements et dans la moindre commune.

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LA VIE RURALE, MODE D'EMPLOI

La civilisation française, pour continuer d'"être", ne peut se construire en opposant la ville à la campagne. Chaque groupe a ses valeurs et ses chances, mais l'un ne vaut que par l'autre. Telle était la France, telle doit être encore la France, avec son industrie, ses technologies, mais aussi son artisanat et son agriculture. Chacun gardera son identité, mais ne pourra s'épanouir qu'en se reconnaissant complémentaire de l'autre. Car, il ne peut y avoir de campagne traitée comme étant le reste ou le rejet des villes. On ne peut ignorer plus longtemps ce rapprochement à faire entre les villes et les terres. Il est indispensable pour cela que les Pouvoirs Publics mettent enfin sur pied une vraie politique globale d'aménagement du territoire. L'urgence est grande. Si les volontés existent, quand nous en donnera-ton les moyens?
Raymond Lacombe

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QU'EST-CE

QUE

LA RURALITE ?

QU'EST-CE QUE LA RURALITE ?
La "ruralité" n'existe pas ! Du moins, le mot n'a-t-il pas d'existence "légale" puisqu'il ne figure dans aucun dictionnaire moderne! Sans doute peut-on relever, dans l'édition intégrale du Littré 1968 (tome 6), qu'un certain Bayle-Mouillard a utilisé le mot "ruralité", en 1868, pour dire "Qu'il est préférable de réviser les actes législatifs concernant la ruraJité..." Mais, c'est tout! Et cela ne définit en rien la ruralité que nous connaissons ni le mot que nous utilisons tous les jours. Voici donc les définitions que je propose pour combler cette lacune: RURALITE, n.f. (1991), de rural (1350, lat. tard. ruralis, de rus, ruris, "campagne").
. 10 Entité phüosophique, culturelle, socùde et économique qui intègre l'homme dans un espace naturel, aéré, mis en valeur et respecté. La ruralité est née, entre le TIgre et l'Euphrate, en même temps que 1'humanité. La ruralité est un nouvel enjeu du XXIème siècle. La ruralité est une éthique attachée à la terre, au terroir, aux racines de l'homme et à la continuité de la vie. Le "ruralisme" (tendance à idéaliser la vie à la campagne) et "1'écolo-fascisme" (doctrine dans laquelle les droits de la nature priment les droits de l'homme) sont des perversions de la ruralité. Les paysans vivent la ruralité plus intensément que les autres: c'est dans la tête que l'on est paysan! Par rapport à la vüle : La ville, c'est homme sans ses racines.. la ruralité, c'est l'homme enraciné. La ruralité, c'est l'espace terrestre apprivoisé par l'homme.. la ville, c'est le génie de l'homme domestiqué par le profit. La ville, c'est la contrainte codifiée.. la ruralité, c'est la liberté maîtrisée.

- 17-

LA VIE RURALE, MODE D'EMPLOI

.

2° Ensemble des affaires touclulnt à la }lie et à l'en}lironnemenl de l'homme hors des zones d'influence directe des vüles. Il ne faut pas confondre ou amalgamer périurbain et ruralité: l'expression "ruralité périurbaine" est un barbarisme. La ruralité se traduit par un habitat intégré dont le village structuré et le hameau sont les expressions naturelles. La Culture est appelée à jouer un rme dominant dans la ruralité de demain. Du maintien des services au public dépend aussi l'avenir de la ruralité. des phénomènes qui régissenlla }lie à /Q campagne et

. 3° Ensemble

en moyenne monlagne. Une densité démographique faible est inhérente à la ruralité. L'isolement excessif est aujourd 'hui une menace pour la ruralité. La jacMre est nécessaire au repos de la terre,. la friche est abandon de la ruralité. Les zones agricoles surexploitées sortent de la ruralité pour entrer dans un processus de
désertification. . 4° Ensemble des activités qui tournenl autour d'un solide pivot agricole, sans y être nécessairemenl reliées, dans la perspective d'une occupation économique Iulrmonieuse de l'espace rural. L'agriculture est le pivot de toute ruralité. Sans agriculture, pas de ruralité,. avec la seule agriculture, pas de ruralité non plus. Vouloir "industrialiser les zones rurales" est une abérration en matière de ruralité. La forêt et son économie doivent être maftrisées pour demeurer des composantes de la ruralité. Les principales économies d'accompagnement des économies traditionnelles de la ruralité seront demain: la Culture, le Troisième Age, le Thermalisme et les Technologies de la Communication. La ruralité, c'est la vie active à l'échelle de l'homme.

Pour résumer: L'espace rural est le conlenant, le monde rural est le contenu, la ruralité est le conlenanl et le conlenu.

Gilles Dautun
le 15 septembre 1991

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AVERTISSEMENT

"LA POESIE EST CHOSE PLUS PHILOSOPHIQUE ET PLUS SERIEUSE QUE L'HISTOIRE, CAR L'HISTOIRE DIT CE QUI EST LA POESIE CE QUI DOIT ETRE"

ARISTOTE

"LA DEFINITION DE LA PHILOSOPHIE, C'EST L'ANTICIPATION DE L'AVENIR".

MICHEL SERRE

ne politique globale de la ruralité est possible: encore fallaitil prendre le temps de le démontrer. Je l'ai pris. Il fallait prendre le temps d'observer et d'écouter, avant de conclure puis de proposer. Il fallait prendre le temps de construire une politique cohérente et homogène, bien enracinée dans les réalités terriennes, inscrite dans le temps pour durer, une politique qui ait exploré le "possible rural" et intégré le "souhaitable", et qui n'ait laissé rien d'essentiel dans l'ombre: j'ai pris le temps de construire cette politique globale en cinq grandes orientations, vingt-quatre thèmes et cent une propositions illustrées "deux cent dix sept fois" ! Le présent ouvrage est la quintessence d'un rapport de deux mille pages qui a été remis au Président de la République, au Gouvernement et au Président de la Commission des Communautés Européennes au printemps 1991. Deux exemplaires ont été gelés pour la Bibliothèque Nationale où ils pourront être consultés. J'ai pu établir que l'on avait largement puisé dans ce document pour préparer le colloque "Espace Rural" de Châteauroux. Toutes les propositions sont nées, sur le terrain ou du terrain, de ces cinq orientations: générer une dynamique rurale, valoriser l'espace en le respectant, choisir les outils les mieux adaptés, faire évoluer et mieux utiliser les structures, intégrer la communication à l'action. Elles ont été préparées par des hommes et des femmes qui vivent le quotidien rural ou qui sont en relation continue avec lui. J'ai testé sur le terrain, terrain auquel elles sont destinées, toutes les propositions plusieurs fois chacune, et j'ai amendé celles qui devaient l'être. Plus de trois cents" acteurs" de la vie rurale m'auront apporté, à un moment ou à un autre, leur concours.

U

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LA VIE RURALE, MODE D'EMPLOI

Cet ouvrage n'est pas un catalogue dans lequel on pourrait choisir telle mesure en écartant les autres. C'est une véritable toile d'araignée tissée sur la France rurale pour en retenir la substance: tout se tient, et qui veut tirer un fil emporte la toile! "Que signifie une politique globale de la ruralité ?" me demandait Yves Duteil, peu enclin à "globaliser". Une politique globale de la ruralité signifie: une politique coordonnée au niveau national pour accompagner le développementlocal et donner toutes leurs chances aux projets des élus et autres acteurs de la vie rurale. Et cela, je le place dans le cadre souple de "La Vie Rurale, mode d'emploi". Cette politique globale de la Ruralité peut être mise en place à tout moment sans poser de problème budgétaire particulier. Les mesures qu'elle avance reposent sur l'évolution et l'adaptation des mesures existantes (pour réduire les coûts de gestion et gagner en efficacité), sur la mise en place d'une structure légère de coordination (pour décloisonner un système vertical rigide, coûteux en allers/retours), sur une utilisation moins "anarchique" des crédits (pour plus de cohérence et de meilleures stratégies). Certaines mesures demanderont plus de temps que d'autres à voir le jour, la germination n'étant pas la même pour toutes. Une politique globale de la Ruralité est inéluctable, comme l'était une politique de la Ville, sauf à prendre le risque de favoriser les déséquilibres qui emporteraient, à terme, notre civilisation: encore fallait-il prendre le temps de s'en assurer et avoir l'audace de le formuler. Inéluctable, parce que - quoi qu'en disent les "futurologues", aujourd'hui - l'homme ne peut pas vivre sans espace: toutes les guerres ont eu pour prétexte le maintien ou la conquête de "l'espace vital collectif' (la Yougoslavie, encore aujourd'hui, l'URSS peut-être tout à l'heure !) ; toutes les guerres civiles, la conquête ou le maintien d'un "espace vital individuel" pour des "minorités"; toutes les guerres économiques, le maintien ou la conquête "d'espaces vitaux économiques" qui ont leur traduction dans l'espace terrestre.

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La politique globale que je propose a pour objet de favoriser le développement et l'aménagement des potentiels de la Ruralité pour assurer l'espace vital collectif, pour ménager les espaces vitaux individuels et pour diversifier les espaces vitaux économiques, tous espaces dont nous avons d'ores et déjà besoin et qui, demain, nous seront indispensables. Inéluctable, parce que l'espace rural ne peut être "vital" que s'il est structuré, habité, actif, c'est-à-dire silr : une "aire de convivialité" dans laquelle les citadins viendront se ressourcer et dans laquelle les personnes âgées trouveront un équilibre entre le besoin d'intimité et la crainte de la solitude, entre le besoin d'activités et le besoin de "prendre son temps", entre le besoin de sécurité et le besoin de liberté, entre les ressources et les besoins, un "espace de créativité et de solidarité" dans lequel de nombreux jeunes trouveront leur raison d'être, et non un "maquis", une "friche" qui n'accueilleraient plus que les débordements des villes. Le jour n'est pas venu où l'Homme, sans dommage, pourra couper ses racines. Les schémas des "futurologues" n'ont heureusement aucun avenir: les hommes agglutinés dans des cités lacustres (des "marinas", c'est plus moderne, mais c'est la même chose), ne vivant que de la mer et des cultures aquatiques: un jeu truqué, un jeu malsain, pour se donner des frissons de plaisir, quitte à donner aux autres des frissons d'horreur! Imaginons, dans cette "société idéale", une bactérie qui se développerait à la vitesse de l'eau sur les aquacultures? Et l'humanité, affamée, retournerait à la terre et devrait réinventer l'agriculture, sans doute ailleurs, cette fois-ci, qu'en bordure du Golfe Persique... Qui serait assez fou pour ne pas ménager, donc aménager, l'espace rural ? Inéluctable, parce que l'on ne peut pas continuer, en matière de ruralité, à faire du "coup par coup" qui finirait par devenir le "goutte à goutte" de la réanimation puis de l'acharnement thérapeutique, jusqu'au moment où il faudrait "débrancher" ! On ne peut plus se contenter de maintenir: il faut développer en innovant.

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LA VIE RURALE, MODE D'EMPLOI

Il n'est pas possible non plus de renoncer à ce réservoir d'emplois potentiels, à travers l'adaptation des économies rurales traditionnelles et l'avènement des économies rurales "d'accompagnement". Qui serait assez fou pour y renoncer? Personne, si ce n'est quelques "spécialistes de l'avenir" qui annoncent des futurs qui ne deviennentjamais des présents. Il suffit, pour s'en convaincre, de les relire cinquante ans" après"... La mise en place d'une "Politique globale de la Ruralité" est à la fois possible et incontournable. Alors, pourquoi attendre? Car demander, selon le schéma habituel, aux différents ministres de prendre en charge, qui l'hôtellerie en milieu rural, qui des souspréfets-ruraux-développeurs, qui la retraite à cinquante cinq ans pour les agriculteurs, ne constitue en rien une politique de la Ruralité. Pas d'orientation globale clairement définie, pas de coordination, pas de perspectives communes. Chaque ministre ne gère que quelques parcelles de ruralité perdues dans le "reste" de ses attributions. C'est la ruralité dans le désordre, dans l'émiettement, dans l'échec global assuré à terme. Pour achever cet ouvrage sans m'être jamais dédit, pour proposer ce que je propose, il m'aura fallu garder une perception de la ruralité qui ne fût pas urbaine, il m'aura fallu ne pas céder aux tentations de la mode qui voudrait réduire l'espace rural à un adjuvant des villes. Après avoir réuni des "états généraux" avant la lettre et réalisé la synthèse, après avoir ainsi fait naître une politique globale de la Ruralité, dans l'espace rural lui-même et avec le concours des ruraux, il est naturel que je souhaite, étant aussi un homme d'action, participer à la mise en oeuvre de cette politique.
le 5 décembre 1991

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AVANT - PROPOS

J'aimais la terre avant le 9 janvier 1966, mais c'est ce jour-là que j'ai pris conscience de la ruralité.

- Si vous voulez, me dit Roger Martin, saisir d'un seul coup d'oeil le dépeuplement des campagnes, venez avec moi. Nous allons monter à la Croix de Grabio".
Roger Martin vivait, avec un certain recul, la discrète affaire d 'hôtellerie que tenaient ses parents à la Bastide-Puylaurent, en Lozère, affaire qu'il cherche à maintenir depuis la mort de sa mère, survenue en 1969. L'Hôtel des Genêts était alors ouvert toute l'année. Il était déjà le seul de la petite station climatique, située aux confins du Gévaudan et du Vivarais, à ne jamais fermer ses portes. J'étais venu retrouver, en Lozère, des émotions fortes de mon adolescence, découvrir les émotions douces nées du nom que je porte et qui demeure gravé, depuis le treizième siècle, dans la pierre et l'histoire des Cévennes. Je venais rêver du passé et j'allais m'enraciner dans les réalités terriennes d' aujourd'hui et, peut-être, de demain. Aujourd'hui, "Les Genêts" sont ouverts du 1er mai au 30 septembre. Cinq mois qui suffisent pour assurer les revenus (modestes, sans doute) de toute une année. "On" se repose de la saison en préparant la saison suivante, près d'Aubenas, en Ardèche.

- 29-

LA VIE RURALE, MODE D'EMPLOI

Si un homme fait, un jour, quelque chose d'important pour nous, fat-ce à son insu, ne l'oublions jamais. Quelle que soit son évolution et quels que soient ses choix, cet homme restera un jalon de notre vie. Il nous aura ouvert l'une des portes que nous devons franchir pour parvenir jusqu'à nous-mêmes. Que voudrions-nous lui demander de plus puisqu'il nous aura donné, en une seule fois, ce qu'il avait pour nous? ... Taillée dans cette roche cristalline qui semble retenir le temps, protégée des vents du sud-ouest par la barrière du Mont Lozère et de la Montagne du Goulet, plantée, à douze cents mètres d'altitude, en bordure du chemin qui mène à Puylaurent, la Croix de Grabio ouvre les bras sur les Cévennes, le Vivarais et les hauts reliefs du Velay.

- Mais,
- Pas

c'est le désert !
me répondit Roger Martin. Regardez

plus attentivement. Ce ne sont pas des rochers que vous apercevez, mais des villages, des hameaux, des mas isolés. Regardez mieux encore, vous verrez des cheminées quifument : ce
sont les foyers habités. "

vraiment,

La neige n'était pas encore tombée. Seuls les sommets étaient blanchâtres, comme couverts par des champs de narcisses. Je pouvais distinguer ce qui était pré, ce qui était culture, ce qui était landes ou bois maigres. Je pouvais aussi discerner les terrasses, les "faissa" ou "bancel", comme on dit en parler cévenol: elles étaient en friche. devinait encore la vigne, les pommes de terre, la luzerne ou le seigle, quand c'était la saison. Là-bas, on récoltait les châtaignes... Revenez chaque année, à la même époque, si vous le pouvez: vous compterez les feux qui se sont éteints depuis votre dernière visite".

- Il n'y

a pas bien longtemps, me dit mon guide, on

L'air était pur, comme quelques heures avant la pluie. Le froid piquait les joues. Il neigera le lendemain. Le soleil déclinant faisait courir le vent dans les vallées et accrochait sa lumière sur chaque détail des terres hautes.

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AVANT-PROPOS

J'y suis revenu souvent. Vingt-cinq ans ont passé! Et ma démarche rurale fête aujourd'hui son quart de siècle. Depuis vingt-cinq ans, j'ai, sur des chemins divers, poursuivi la même démarche. Avec entêtement? C'est possible. Avec opiniâtreté? Cela ne fait pas de doute. Avec des préjugés sur un chemin balisé? A aucun moment. Même si "les brav'gens n'aiment pas que ... ", il faut oser choisir la route qui semble ne mener nulle part si l'on a le pressentiment que c'est, pour' nous, la bonne. Déjà, en juillet 1961, j'avais manifesté cette fâcheuse tendance à m'écarter "du droit chemin". M'arrêtant pour deux heures à Uzès, alors que je n'avais même pas prévu de le faire, j'y suis resté près de ... quatre ans ! Pour relever, à la Maladrerie de la Lauze, les premières pierres de la restauration de la cité des Ducs... Depuis le 9 janvier 1966, depuis 25 ans, j'ai appris à mieux connaître le monde rural, et je le comprends mieux. C'est le temps qu'il m'aura fallu avant de pouvoir proposer quelque chose de complet, sans être exhaustif, et de cohérent. De durable aussi. En matière de ruralité, il faut" donner du temps au temps". En matière de ruralité, il faut adopter le pas des paysans. En matière de ruralité, il faut creuser chaque sillon très profondément. Quitte à renverser quelques tabous, à retourner quelques certitudes, à bouleverser quelques habitudes, à faire remonter quelques problèmes gênants. "Temps", "paysan", "profondément", ces rimes lourdes comme une terre grasse ne sont pas accidentelles: elles enracinent ma démarche, elles justifient mon engagement, elles reflètent, dans tous les sens duterme, le poids de cet ouvrage que certains esprits en escarpins trouveront sans doute... pesant! Pendant vingt-cinq ans, j'ai observé le monde rural pour en tirerc'était hier - quelques conclusions. Aujourd'hui, je propose pour pouvoir, dès demain, commencer à réaliser.

- 31-

LA VIE RURALE, MODE D'EMPLOI

Chaquejour. je m'impose une heure de marche à la campagne. Je demeure ainsi, au rythme des saisons, attentif aux changements de la nature. qui est la toile de fond du monde rural. mais aussi aux évolutions des paysans, des forestiers, des artisans. qui en sont encore les acteurs privilégiés et qui, selon moi, doivent le rester. Début octobre. au cours de ma promenade quotidienne.j'ai été tenté par une grappe de mares; les dernières de la saison. Elles étaient chargées des sucs de l'été. gonflées par les dernières pluies. bien détachées les unes des autres. J'en avais déjà trois ou quatre en bouche quand j'ai été brusquement saisi d'un doute: le marier était atypique et il n'y avait pas d'autres grappes autour: je les ai rejetées... Je me suis vite ressaisi. me moquant de ma frayeur. et j'ai mangé. sans état d'âme. celles qui restaient. Comment. après cet incident. pourrais-je encore m'étonner si. "atypique" moi-même. je ne suis pas toujours très bien accepté? ... Mais. les mares. atypiques ou non, doivent être récoltées quand elles sont à point. Arrive toujours le moment où le temps rejoint le temps. où le sentier débouche sur la route et. au-delà. sur la grand-route. où le ruisseau devient fleuve. C'est peut-être à ce confluent que se situera "La Vie Rurale. mode d'emploi". où d'observer à conclure et de conclure à proposer. on finit par être en mesure de réaliser. J'aimais sarement la terre avant de l'aimer. Avant de souffrir qu'on la délaisse. Avant de comprendre qu'elle se dévitalisait. Avant de pouvoir la revitaliser.

Gilles Dautun le 9 Janvier 1992

- 32-

GRANDES ORIENTATIONS ET THEMES

"LES REALITES D'AUJOURD'HUI RESULTENT SOUVENT
DES UTOPIES D'HIER"
YVES DUTEIL

"L'UTOPIE N'EST UTOPIE
QUE POUR CEUX QUI MANQUENT D'IMAGINATION ET D'AUDACE"

GILLES DAUTUN

GRANDES ORŒNTATIONS ET THEMES DE LA VIE RURALE "MODE D'EMPLOI"

Pages
GENERER UNE DYNAMIQUE RURALE

DES VILLAGES

VIVANTS

ET DES VILLAGES

QUI REVIVENT

....................

43
53 61 73

OSER DES PROJETS

AMBITIEUX

............................................................
DE QUALITE

DEVELOPPER

UNE POLITIQUE

..........................................

"TERRITORIALISER"

LES PROGRAMMES

................................................
ET OCCUPER LES ESPACES

"EXPORTER"

NOTRE

ESPACE

RURAL

ECONOMIQUESFRONTALIERS..

...........................

77

VALORISER L'ESPACE EN LE RESPECTANT

L'AGRICULTURE,

PIVOT DE TOUTE

RURALITE

......................................

89 97 123 135 159 165

ENVIRONNEMENT

ET RURALITE

...........................
........

TOURISME ET RURALITE
ECONOMIE DE LA CULTURE EN MILIEU RURAL

.................................... .....................................

COMMERCE

ET ARTISANAT

EN MILIEU

RURAL

TERTIAIRE ET RURALITE

..........................

- 37-

LA VIE RURALE, MODE D'EMPLOI

Pages
CHOISIR LES OUTILS LES MIEUX ADAPTES
COHERENCE ET STRATEGIE
FORMATION ET FORMATION AU DEVELOPPEMENT

......
... ....
.........................................

177

EN MILIEU RURAL
PROFIL ECONOMIQUE

183 193 201

ET DEVELOPPEMENT

LA MAlTRISEDU FONCIER................................................................... RURALITE ET TECHNOLOGIE RECHERCHE ET EVALUATION..............................................................
ADAPTER LES REGLEMENTS ET LA FISCALITE

.......

211 215 219

.....................................

SERVICES PUBLICS ET SERVICES AU PUBLIC EN MILIEU RURAL... ..............

225

FAIRE EVOLUER ET MIEUX UTILISER LES STRUCTURES
FAIRE BOUGER LES STRUCTURES POUR EN TIRER

UN MEILLEUR PARTI..
ACCUF.IL, GESTION, FINANCEMENT ADAPTEES ET SUIVI:

....................................

239

DES STRUCTURES

AU DEVELOPPEMENT

RURAL................................................................................................
ROLE DES ADMINISTRATIONS TERRITORIALES DE L'ETAT

253 263

.....................

ASSEMBLEES
ET COOPERATION

DEPARTEMENTALES,
INTERCOMMUNALE

COMMUNES

RURALES

.................................................

271

INTEGRER LA COMMUNICATION
LE ROLE DE LA COMMUNICATION
DES MEDIAS DANS

A L'ACTION

ET
RURAL

LE DEVELOPPEMENT

..................................

295

- 38-

PREMIERE PARTIE

GENERER

UNE DYNAMIQUE

RURALE

GENERER UNE DYNAMIQUE RURALE
Sans dynamique pour la supporter, il ne saurait y avoir de politique de développement et d'aménagement rural efficace. On travaille avec des hommes et pas seulement avec des statistiques, des lignes budgétaires, des quotas et des seuils démographiques. Si nous devions définir, d'une phrase, les zones rurales fragiles, nous dirions sans doute: Elles ont perdu la foi et, avec la foi, le goût d'entreprendre, le besoin de créer, la force de se battre pour avancer ensemble. L'individualisme s'est développé dans des campagnes autrefois solidaires: au lieu de se donner la main pour vivre mieux, on tend la main pour survivre. L'individualisme, c'est le déclin. Pour générer la dynamique qui enrayera le déclin, et donnera un nouvel essor au monde rural, il faudra :

. avoir une Politique des Villages où il fait bon vivre et
entreprendre,

. oser ces Projets Ambitieux qui stimulent la créativité et ont valeur d'exemple ,. . développer l'exigence de la Qualité qui valorise ceux qui produisent, comme ceux qui transforment, comme ceux qui
diffusent ,.

. inscrire les programmes sur des Territoires cohérents et
homogènes pour obliger les hommes à travailler ensemble et à redevenir solidaires ,.

- 41-

LA VIE RURALE, MODE D'EMPLOI

. "Exporter" les produits de notre patrimoine pour ne plus avoir à le vendre en morceaux et retrouver la force de se battre pour gagner aux frontières.

Il Y a encore un peu partout, des villages, des communes, des cantons qui veulent vivre et se développer. D'année en année, leur nombre diminue. Il faut s'appuyer sur eux, il en est encore temps, sur leur ambition, sur leur volonté, sur leur réussite pour générer cette dynamique rurale.

- 42-

- CHAPITRE

1

-

DES VILLAGES VIVANTS ET DES VILLAGES QUI REVIVENT

La finalité d'une politique de l'espace rural est d'avoir des villages vivants, des villages qui revivent, dans un environnement économique, social, culturel et naturel de qualité. n s'agit de préserver l'avenir, sans figer le présent. Il s'agit de générer une dynamique rurale. Pour générer cette dynamique rurale, il faut déjà avoir une véritable politique des Villages qui enraye la fuite de matière grise et .fixe les jeunes générations.

Cette politique des Villages doit intégrer les "anciens" qui seront de plus en plus nombreux à rechercher le calme, sans vouloir l'isolement, à souhaiter de l'espace, sans renoncer à la sécurité et au confort. Le premier maire rural auquel nous avons "donné" la parole a l 'habitude de la prendre et m~me de la mettre en musique puisqu'il s'agit d'Yves Duteil. Dans son dernier album, il a consacré une des chansons à son village, Précy-sur-Marne (Seine et Marne), qu'il veut rendre vivant: "Avecles gens de mon village... ".
Le deuxième est Gérard Miquel, maire de Nuzéjouls, l'un des villages les mieux rénovés du Lot, et le troisième est Michel Valette, maire de Laubert (Lozère), qui veut construire une économie autour de son école "Perle 2000",fruit d'une détermination collective.

Des villages ont la vocation et la volonté de se développer, mais ils doivent pouvoir offrir un environnement de qualité, comme le justifie Nicole Bouyala, maire de Saint-Quentin-la-Poterie (Gard). D'autres villages possèdent de véritables atouts pour se développer: c'est le cas de Sainte-Eulalie-Gerbier-de-lonc (Ardèche), de Villerouge et de Laurac-le-Grand (Aude), de Penne-d'Albigeois (Tarn). Au premier le site, aux seconds l'histoire écrite, au troisième la mémoire de la pierre.

-43-

LA VIE RURALE, MODE D'EMPLOI

POUR UNE CARRIERE DE TROP...
UN BEAU VILLAGE DE PLUS!
"Passer de la chanson à l'action pour donner une nouvelle dimension au rôle de l'Artiste". On pourrait résumer en ces termes la démarche d'Yves Duteil qui, aux dernières élections, est devenu maire de son village. Pour une carrière de trop qui devait s'ouvrir à la lisière du village de Précy-sur-Marne, Yves Duteil s'est engagé dans la carrière municipale. Parti en campagne pour protéger l'environnement de sa création et la qualité de vie de ses voisins, il a très vite appris, avec les gens de son village, "qu'on pouvait construire nos rêves ensemble à notre image et dessiner notre avenir" . Avec les gens de son village, avec Noëlle, sa compagne, ils ont décidé qu'ils réussiraient ensemble un village vivant dans lequel les enfants d'aujourd'hui voudront vivre et travailler demain. Un de ces trente mille villages que nous voudrions voir occuper harmonieusement un espace fait pour l'homme, non pour le tout-béton et la friche conjugués. Faire de l'aménagement du territoire c'est, au bout, avoir des villages vivants, des villages qui revivent. Comme celui d'Yves et de Noëlle Duteil. Comme celui de tous ces maires ruraux qui ne gèrent pas frileusement "hier", mais préparent, avec confiance, "demain".

NUZEJOULS : UN VILLAGE QUI POURRAIT LAISSER CROIRE QU'IL Y A UNE POLITIQUE DES VILLAGES
A trois bonnes lieues de Cahors, dans le Lot, vous pouvez découvrir un véritable village, Nuzéjouls, 238 habitants. Un "village rural" ! Il ne s'agit pas de l'une de ces "communes-dortoirs" sans personnalité, sans économie propre, sans vie culturelle et sans vie sociale, sans projet, qui commencent à pulluler, au milieu des champs, dans la moyenne ou grande banlieue des villes, et qui constituent le périurbain.

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GENERER UNE DYNAMIQUE RURALE

Non I C'est un village authentique, un beau village. Comme demain. Un village plein de soleil, plein de couleurs, plein de vie, qui se développe tranquillement dans des activités nouvelles. Avec ses paysans. Avec ses artisans. Avec son commerce. Des activités nouvelles bien intégrées. C'est dans ce village - le savez-vous? - que se façonnent, sur mesure, les chaussons des ballerines de l'Opéra de Paris. C'est dans ce village, encore, que se fabriquent des maillots de coureurs cyclistes qui équipent des clubs dans toute la France et qui équiperont bientôt - du moins,les fabricantsy sont-ilsdéterminés- les coureurs du Tour de France. C'est dans ce village que, demain, des commerçants et des artisans d'une nouvelle génération de commerce et d'artisanat en milieu rural viendront s'implanter. Que d'autres entreprises du même secteur d'activité que les premières viendront renforcer le profit économique esquissé par les "pionniers". Jusqu'au seuil de l'équilibre. Pas au-delà. Bref, c'est le village qui pourrait laisser croire qu'il y a une politique des villages.

CONSTRUIRE UNE ECONOMIE NOUVELLE AUTOUR D'UNE NOUVELLE ECOLE Laubert, c'est le petit village de "Perle 2000" dont les médias ont beaucoup parlé parce qu'il voulait construire une école maternelle. Laubert a su intégrer la communication à l'action et a ainsi obtenu gain de cause. Laubert a construit son école: elle est belle et pleine de jeunes et beaux enfants. Tout le monde a participé (ou presque). Laubert doit maintenant construire une économie nouvelle autour de sa nouvelle école. Pour la justifier, d'abord. Pour qu'une partie, au moins, des enfants qui commenceront là leur formation puisse un jour vivre bien et entreprendre à Laubert et dans les environs. La petite commune lozèrienne a relevé le défi. Nous devons l'accompagner jusqu'à la réussite.

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LA VIE RURALE, MODE D'EMPLOI

LE PASSE NE SUFFIT PAS POUR ASSURER L'A VENIR : IL FAUT LA VOLONTE D'ENTREPRENDRE ET LA PATIENCE DE REUSSIR
S'il suffisait d'avoir un passé pour avoir un avenir, peu de villages en France s'inquiéteraient de leur devenir. Mais si le passé peut fournir un thème de développement, susciter une vocation, il ne remplacera jamais la volonté d'entreprendre. La volonté d'entreprendre et la patience de réussir. Il ne peut y avoir de politique globale de l'espace rural sans dynamique, et il ne peut y avoir de dynamique rurale sans villages vivants. Un village sans dessein, un village sans projet, est un village en sursis. Un village qui ne s'endette pas (dans les limites du raisonnable) pour financer son développement est un village condamné à disparattre. Celui-là, il faut d'abord l'aider à imaginer, à se motiver, à se prendre en charge. A ne plus être un "village peau de chagrin". Un village qui s'investit et qui investit dans la qualité de l'accueil et dans son propre environnement technique, social et culturel est un village qui a choisi - quitte à en payer le prix - de vivre son développement. Celui-là, il convient de "l'accompagner" dans sa démarche. Il faut avoir la logique de la dynamique: le mot "accompagner" s'y inscrit, le mot "subventionner" s'y oppose. Nous croyons à la force du verbe pour soutenir l'action, et nous écoutons plus volontiers ceux qui nous disent "nous avons des projets" que ceux qui se plaignent "nous n'avons pas de moyens". Ceux qui cherchent de petites sommes entreprennent rarement de grandes actions. L'aménagement d'un village doit accompagner son développement; le précéder est hasardeux; l'attendre trop longtemps est démobilisateur. Les villages" clé en main", s'ils ne sont pas le fruit du développement, ont quelque chose d Iartificiel et de peu rassurant. C'est vouloir mettre du carburant dans un véhicule qui n'a pas de moteur. En revanche, ne pas accompagner la démarche d'un village qui, comme Saint-Quentin-La-Poterie(Gard), a le thème et la volonté de son développement reviendrait à s'y opposer. Ce serait s'obstiner à laisser au garage (ou sur une voie de garage) une voiture compétitive.

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