La ville et l’urbain dans le Monde arabe et en Europe

La ville a constitué un élément majeur du processus historique de civilisation. Avec la réduction progressive des sociétés paysannes et une urbanisation quasi généralisée qui fait pratiquement s’équivaloir la modernité et l’urbain, la ville a connu au cours du XXe siècle des transformations radicales par rapport aux siècles antérieurs et occupe désormais, à différents niveaux (local, national et international), une place stratégique dans les enjeux sociétaux, économiques et politiques. S’agissant des recherches sur les formes et les modes d’évolution des processus sociaux, la ville et l’urbain offrent un champ d’étude particulièrement riche parce qu’ils permettent de croiser des jeux complexes : entre acteurs individuels et collectifs, organisations publiques et privées et territoires multiples (d’administration, d’identifications, d’emboîtements, de concurrences, d’exclusions, ...). Les études réunies dans le présent ouvrage portent plus particulièrement sur les aires arabe et européenne, s’étalent chronologiquement du XVIIe au XXIe siècle, décrivent dans des contextes différents (constructions de l’État national, modernisations autoritaires, destructions militaires, habitat informel, habitat résidentiel, ...) les stratégies et les formes de négociations de différents segments sociaux (notables, citadins ordinaires, ...) et montrent à l’œuvre quelques-uns des partenaires de l’action publique urbaine (des usagers aux professionnels, militants associatifs, intellectuels, aménageurs, planificateurs, urbanistes, élus, ...).


Publié le : jeudi 18 décembre 2014
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EAN13 : 9782821850477
Nombre de pages : 341
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La ville et l’urbain dans le Monde arabe et en Europe

Acteurs, Organisations et Territoires

Pierre Robert Baduel (dir.)
  • Éditeur : Institut de recherche sur le Maghreb contemporain
  • Année d'édition : 2009
  • Date de mise en ligne : 18 décembre 2014
  • Collection : Connaissance du Maghreb
  • ISBN électronique : 9782821850477

OpenEdition Books

http://books.openedition.org

Édition imprimée
  • ISBN : 9782706820229
  • Nombre de pages : 341
 
Référence électronique

BADUEL, Pierre Robert (dir.). La ville et l’urbain dans le Monde arabe et en Europe : Acteurs, Organisations et Territoires. Nouvelle édition [en ligne]. Rabat : Institut de recherche sur le Maghreb contemporain, 2009 (généré le 04 novembre 2015). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/irmc/546>. ISBN : 9782821850477.

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© Institut de recherche sur le Maghreb contemporain, 2009

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La ville a constitué un élément majeur du processus historique de civilisation. Avec la réduction progressive des sociétés paysannes et une urbanisation quasi généralisée qui fait pratiquement s’équivaloir la modernité et l’urbain, la ville a connu au cours du XXe siècle des transformations radicales par rapport aux siècles antérieurs et occupe désormais, à différents niveaux (local, national et international), une place stratégique dans les enjeux sociétaux, économiques et politiques. S’agissant des recherches sur les formes et les modes d’évolution des processus sociaux, la ville et l’urbain offrent un champ d’étude particulièrement riche parce qu’ils permettent de croiser des jeux complexes : entre acteurs individuels et collectifs, organisations publiques et privées et territoires multiples (d’administration, d’identifications, d’emboîtements, de concurrences, d’exclusions, …). Les études réunies dans le présent ouvrage portent plus particulièrement sur les aires arabe et européenne, s’étalent chronologiquement du XVIIe au XXIe siècle, décrivent dans des contextes différents (constructions de l’État national, modernisations autoritaires, destructions militaires, habitat informel, habitat résidentiel, …) les stratégies et les formes de négociations de différents segments sociaux (notables, citadins ordinaires, …) et montrent à l’œuvre quelques-uns des partenaires de l’action publique urbaine (des usagers aux professionnels, militants associatifs, intellectuels, aménageurs, planificateurs, urbanistes, élus, …).

  1. Abdelhamid Hénia
    1. Genèse de la formation étatique enTunisie
    2. Notabilisation des élites locales
    3. Réinvention de la figure du cheikh
    4. Le caïd-notable
    5. Les figures plurielles de la nukhba
    6. Notable « militant » de l’indépendance
  2. Négocier la ville

    Pour de nouvelles approches du projet urbain

    Alice Ingold
    1. De l’histoire des villes à l’histoire urbaine
    2. Parcours interprétatifs du projet urbain
    3. Les dires de l’intérêt public
  3. Ville et guerre

    L’exemple de l’habitat à Paris (1871-1954)

    Jean-Luc Pinol
    1. Le siège de 1870 et le bombardement de Paris (janvier1871)
    2. La ville et les combats de la Commune
    3. Les bombardements de Paris pendant le premier conflit mondial
    4. Le démantèlement des fortifications
    5. Bombardements de la Seconde Guerre mondiale
    6. Précisions méthodologiques
    7. La situation du logement en 1954
  4. L’habitat non réglementaire au Maroc, un espace de négociation sociale

    Aziz El Maoula El Iraki
    1. L’habitat non réglementaire (HNR). Définition et contenu
    2. Interroger les types de négociation sociale autour de l’équipement et de la régularisation des quartiers d’HNR
    3. Interroger les référents des politiques publiques liées à l’HNR
    4. En guise de conclusion
  5. Les stratégies résidentielles des acteurs sociaux dans un contexte de modernisation bloquée : Alger 1962-1998

    Madani Safar Zitoun
    1. Préambule
    2. La production de la ville postcoloniale à l’indépendance ou la fondation du nouveau système urbain algérois
    3. Le procès de substitution dans les biens vacants
    1. La production de la ville par l’État : l’invention de la ville planifiée et de son double, la ville informelle
    2. Conclusion
  1. Évolutions politiques et planification, production et gestion urbaines en Algérie

    Bouziane Semmoud et Ali Aït-Amirat
    1. La décolonisation et les changements structurels : gestion de l’héritage urbain et encadrement d’une croissance urbaine modérée (1962-1978)
    2. Libéralisation en marche et étalement urbain entre encadrement et laisser faire (1980-1990)
    3. Le foncier au cœur des enjeux (1990-2002)
    4. Relance économique, retour de l’État, accélération d’une production urbaine de plus en plus encadrée (2003-2008)
    5. Conclusion
  2. La construction de la notion de quartier sensible dans la politique de la ville en France

    Sylvie Tissot
    1. Politique des « quartiers sensibles » : réformer l’État planificateur
    2. Institutionnalisation « politique » et tournant « modernisateur »
    3. Une politique cadrée du « lien social »
    4. Problème des quartiers sensibles ou problème des réformateurs ?
  3. Être aujourd’hui urbaniste en Tunisie et au Maghreb

    Mohamed Chabbi
    1. Les conditions d’émergence de la profession d’urbaniste
    2. Organisation et structuration de la profession d’urbaniste
    3. Modes de formations et conditions de reproduction de la profession d’urbaniste
    4. Nouvelles formes de projets et rôle des urbanistes
    5. Conclusion
  4. Mais qu’est-ce qu’ils fabriquent ?

    Expériences, savoirs et savoir faire en matière d’urbanisme et d’aménagement au Maghreb

    Jean-Pierre Frey
    1. Les images pour le faire
    2. Les mots pour le dire
    3. Pour une critique de l’économie politique de la fabrication urbaine
  5. Synthèses des ateliers doctoraux

    1. Doctorants participant aux IXes doctorales de l’IRMC

      1. Atelier n° 1. La production de l’ordre social urbain
      2. Atelier n° 2. La ville négociée
      3. Atelier n° 3. Ville représentés, ville pratiquée
    1. La production de l’ordre social urbain

      Éléments pour une réflexion

      Ismail Ameur, Leyla Arslan, Yasmine Berriane, Walid Chouari, Romaine Didierjean, Amélie Le Renar et Saliha Ouadah
      1. Un ordre ou des ordres ?
      2. Existe-t-il « un » ordre social urbain dans l’espace et dans le temps ?
      3. Deux cas de recompositions de l’ordre social
      4. Pluralité des acteurs et des modes d’action façonnant l’ordre social
      5. Pluralité des identités, pluralité des appartenances et ordre social
      6. La multiplicité des acteurs et des niveaux d’action dans un projet urbain
      7. Conclusion
    2. La ville négociée

      Abderahim Cherkaoui, Rached Lakhal, Yapi Paterne Mambo, Marie-Clotilde Meillerand, Elena Piffero, Benjamin Sabatier, Dimitra Siatitsa et Ward Vloeberghs
      1. Enjeux et objets de la ville négociée (quoi ?)
      2. La communauté/les acteurs qui négocie(nt) (Qui ?)
      3. Les acteurs politiques de la ville négociée
      4. Le processus de la négociation (comment ?)
      5. Conclusion
    3. Ville représentée, ville pratiquée

      Nora Bouaouina, Keira Feninekh, Tarik Ghodbani, Edna Hernàndez Gonzàlez, Charles-Édouard Houllier-Guibert, Clarisse Lauras, Leïla Msilta et Julie Roland
      1. Approches théoriques
      2. Études de cas
      3. Conclusion : Les décalages entre ville pratiquée et ville représentée

Auteurs

1Ali Aït-Amirat, Association d’aménagement urbain et de protection de l’environnement de la wilaya d’Oran.

2Pierre Robert Baduel, Centre national de la recherche scientifique, Institut de recherche sur le Maghreb contemporain, Tunis.

3Morched Chabbi, Bureau d’études Urbaconsult, Tunis.

4Jean-Pierre Frey, Institut d’urbanisme de Paris, Université de Paris XII-Val de Marne.

5Abdelhamid Hénia, Département d’histoire et DIRASET, Université de Tunis.

6Alice Ingold, École des hautes études en sciences sociales, Paris.

7Aziz El Maoula El Iraki, Institut national d’aménagement et d’urbanisme, Rabat.

8Jean-Luc PINOL, Département d’histoire, université de Lyon 2, Laboratoire de recherches historiques en Rhône-Alpes (LARHRA), Institut des sciences de l’homme de Lyon.

9Madani Safar Zitoun, Département de sociologie, Université d’Alger.

10Bouziane Semmoud, Département de géographie, Université de Paris VIII.

11Sylvie Tissot, Département de sociologie, Université Marc Bloch, Strasbourg.

12Préparation éditoriale : Gisèle Seimandi.

13PAO : Besma Ouraïed.

Remerciements

Pierre Robert Baduel

1Les contributions au présent ouvrage sont issues d’une rencontre doctorale, la neuvième organisée dans le cadre de l’IRMC depuis sa création en 1992, qui s’est tenue à Hammamet du 27 novembre au 1er novembre 2007.

2J’ai proposé et organisé cette rencontre en m’inspirant du Cycle doctoral Contacts et échanges culturels en Méditerranée que Robert Ilbert, professeur des universités à l’Université de Provence et directeur de la Maison méditerranéenne des sciences de l’homme d’Aix-en-Provence, dirigea pendant une dizaine d’années. Autour d’un thème choisi de façon suffisamment fédérative et variant annuellement, ce Cycle doctoral réunissait pendant une semaine une trentaine de doctorants issus de différents pays de la Méditerranée, du nord (France, Italie, Espagne, Grèce) et du sud (Maroc, Tunisie, Liban, Égypte) autour d’une équipe pédagogique internationale à laquelle j’ai eu l’honneur d’appartenir.

3Au principe du travail en atelier entre lesquels étaient répartis les doctorants, j’ai souhaité ajouter une série de leçons-conférences sinon totalement intégrées, du moins très complémentaires historiquement, géographiquement et disciplinairement, afin d’une part d’ajouter à la formation des doctorants issus de différentes disciplines et de différents pays du pourtour méditerranéen et d’autre part de permettre pour les doctorants pendant quelques jours une proximité intellectuelle avec quelques-uns des meilleurs spécialistes du thème fédératif retenu pour ces rencontres. Les travaux en ateliers entre lesquels furent répartis les doctorants dont les synthèses paraissent en fin du présent ouvrage attestent du bénéfice que ces jeunes chercheuses et chercheurs ont su tirer de cette formule qui, loin de contraindre leurs échanges, les a libérés.

4Au terme de ces journées, il m’est apparu souhaitable de prolonger cette rencontre et de permettre d’en mettre les enseignements au service d’un public plus large grâce à une publication1.

5Chacun des participants, enseignants, chercheurs et doctorants, a joué parfaitement le jeu. Je tiens à tous les remercier d’avoir donné le meilleur d’eux-mêmes dans les échanges mais aussi d’avoir su prolonger cette expérience en fournissant le texte enrichi de leur intervention pour les conférenciers et le texte des synthèses pour les doctorants.

6Des rencontres doctorales et une publication ne sauraient aboutir sans divers concours qui méritent une égale reconnaissance. L’organisation matérielle des journées a ainsi bénéficié des compétences et du dévouement de Christiane Saddem et de Hayet Naccache, tandis que Gisèle Seimandi a assumé avec efficacité et talent la mise au point éditoriale de l’ensemble des textes et Besma Ouraïed le travail méticuleux de PAO.

Notes

1 En m’inspirant partiellement là encore de ce qu’à la demande de Robert Ilbert j’avais fait pour la session du Cycle doctoral Contacts et échanges culturels en Méditerranée qui se tint à Syros (Grèce) en 1994 et dont j’ai publié les travaux sous le titre Espaces et pouvoirs locaux, Université de Provence et Communauté des universités méditerranéennes, Aix-en-Provence, 1995, 117 p.

Introduction. La ville et l’urbain. Enjeux sociaux et cognitifs

Éléments de problématique générale

Pierre Robert Baduel

1La question de la ville constitue une question mobilisatrice tant sur le plan scientifique que sur le plan politique. La production sur la ville et l’urbain, déjà considérable, est en constant renouvellement 2. Si l’intérêt pour la question urbaine est d’abord porté et configuré par les débats internes aux disciplines, il est aussi assez fortement corrélé aux événements sociaux et politiques contemporains, voire trouve dans les formes variées de la commande publique les moyens d’une recherche appliquée.

La ville et l’urbain, un domaine d’intérêt public en France ?

2En France, l’intérêt de la puissance publique pour la recherche urbaine s’est manifesté très fortement dès les débuts de la Ve République, alors sous forme contractuelle3. Le CNRS a poursuivi cette action en lançant, en 1992, le Programme interdisciplinaire de recherche sur la ville (en abrégé PIR Villes) autour des sous-thèmes Espaces et lieux. Stocks et flux : temporalités urbaines. Gouvernement urbain. Formes et paysages. Ville et santé4. Le ministère des Affaires étrangères a pris le relais de cet effort concernant spécifiquement les pays en développement avec le Programme de recherche urbaine pour le développement (en abrégé PRUD, 2002-2004).

La ville et l’urbain, un domaine surdéterminé par l’actualité politico-sociale ?

3L’actualité politique et sociale, de l’Amérique du Nord et l’Europe au monde arabe, devait contribuer à focaliser l’attention de la recherche sur le domaine urbain. Dans les pays occidentaux, depuis quelques décennies et jusque tout récemment, à de nombreuses reprises, des villes ont été en effet le théâtre d’événements violents qui ont fait la une de l’actualité. Certains noms de villes ou de quartiers de villes restent gravés dans la mémoire : Los Angeles (Watts, 1965, 1992), Détroit (1967), Chicago (1968) ou Miami (1980) pour les USA ; Brixton (banlieue de Londres), Birmingham, Liverpool ou Newcastle entre 1980 et 1985, Bristol (1992) pour la Grande-Bretagne ; Vénissieux (Les Minguettes, 1981), La Courneuve (les Quatre Mille, 1983), Vaux-en-Velin (1990), Clichy-sous-Bois ou Montfermeil (2005) pour la France ...5. La « question urbaine » ne se pose plus aujourd’hui dans les mêmes termes qu’à l’époque des « villes ouvrières » ou « industrielles »6 et des « grands » mouvements sociaux. À l’époque où dominait l’économie industrielle (jusqu’aux Trente Glorieuses ?), les « classes laborieuses » des villes pouvaient apparaître comme « classes dangereuses »7 ; aujourd’hui, dans un monde en mutations profondes, voire radicales, les classes laborieuses font figures de nanties et ce sont les exclus du monde du travail, les groupes sociaux relégués aux marges (ghettos américains, banlieues européennes, barrios sud-américains,)8 de la société dominante qui sont stigmatisés comme populations dangereuses9. De la question urbaine des années 1960-1970 inscrite dans la problématique englobante de la lutte des classes10, on est passé à la question plus circonscrite des quartiers ou des banlieues11. En France, a été mise en place à partir des années 1980 une politique de la ville12 qui est d’abord une politique publique sociale, voire sociétale, visant en situation postindustrielle à réduire la fracture entre le monde du travail et les exclus du travail et dans un contexte postcolonial à limiter les risques de sécession sociale.

La ville et l’urbain dans les pays arabes, du modèle khaldûnien aux mutations contemporaines

4La recherche sur le monde arabe, aussi bien française et occidentale qu’arabe et maghrébine, a fortement investi depuis longtemps le domaine de la ville, en histoire13, mais aussi en sociologie et géographie14 et ce domaine connaît un constant développement15. Si, par exemple au Maroc à l’époque du Protectorat, la ville et l’urbanisme ont fait l’objet d’un intérêt particulier16, l’investissement scientifique de ce domaine est probablement d à la place centrale que la ville a occupée dans le processus de civilisation des pays arabes, dont Ibn Khald n s’est fait le théoricien.

5Dans la Muqqadima17, Ibn Khaldûn distinguait en effet entre ‘umrâm badawî, ou civilisation rurale (ou nomade), monde des ressources naturelles et de la vis rustique, et ‘umrâm hadarî, ou civilisation urbaine, monde du luxe, de l’industrie et du commerce. Il n’aimait pas la ville, il fit cependant du « seul fait d’habiter la ville (madîna), le tamaddun » le synonyme de civilisation et mesurait le degré de civilisation atteint par un État au niveau de développement de ses villes18. Si le modèle civilisationnel khaldûnien hante toujours les mémoires – parce qu’il correspond aussi au moment o la civilisation arabe a atteint le summum de son éclat –, c’est désormais mythiquement (« la » ville arabe) plus qu’opérationnellement. La ville arabe d’aujourd’hui, à des degrés variables selon sa taille, n’exprime plus les valeurs de l’‘umrâm hadarî, elle n’est plus le lieu d’un flamboiement endogène, la citadinité comme valeur distinctive traditionnelle a cédé la place à l’urbanité comme système de valeurs-monde. Ici comme ailleurs, mutatis mutandis, à un degré d’avancement moindre, « la production globale du local »19 – ou encore la glocalisation20 – fait son œuvre, et, dès lors que la ville intramuros n’est plus nécessairement le lieu exclusif de l’urbanité, on peut parler avec Françoise Choay de la mort de la ville au profit du règne de l’urbain21.

6Aux lendemains des Indépendances, en quelques décennies, les pays arabes ont connu une urbanisation très rapide22. Si pendant les années 1960-1970, la ville a été submergée par les ruraux, provoquant ce qu’on a qualifié de rurbanisation et réduisant le beldi (citadin raffiné) d’autrefois à l’état de minoritaire, la croissance des villes n’est plus aujourd’hui alimentée significativement par l’exode rural mais par des mouvements migratoires interurbains. Aux lendemains des Indépendances lieu de l’articulation entre le local et le national, lieu de métabolisation de la modernité, réussie (socialement, économiquement) pour les uns, marginale ou impossible pour les autres, la ville est désormais le lieu de la composition entre le local et le mondial, au point de devenir progressivement, du moins dans les grandes et moyennes villes, un enjeu majeur dans le conflit des valeurs politiques, économiques et culturelles : ce n’est pas un hasard si c’est dans les villes, non dans les campagnes, que l’islamisme recrute, pour l’essentiel, ses partisans, parce que la mondialisation y produit plus qu’ailleurs ses effets complexes et ambigus (une « désaffiliation » communautaire au profit d’une individualisation incertaine), rejetant dans un temps bien révolu le r le que la paysannerie a pu jouer pour l’équilibre des régimes politiques23.

7Et l’un des effets de la mondialisation dans les pays du Maghreb est le développement sur son sol (dans des proportions difficiles à évaluer, mais significatives, pour une durée dont le caractère temporaire est de plus en plus incertain) de migrations en principe de transit vers l’Europe (populations africaines24), voire (à la fin des chantiers internationaux dans le cadre desquels ils sont arrivés localement) l’implantation d’ouvriers chinois (s’installant dans le petit commerce, ainsi en Algérie), au point qu’on assiste sporadiquement (Maroc, Libye) à la montée d’un sentiment d’insécurité et à une amorce d’intolérance à l’égard de ces nouveaux migrants25. Dans un monde de plus en plus globalisé o les populations se déplacent massivement et forment des diasporas d’un type nouveau (des « nations déterritorialisées »26), ce ne sont plus seulement les pays occidentaux qui voient désormais leurs frontières brouillées.

La « politique des villes » et le retour des villes sur la scène internationale

8Si la question des banlieues ou des quartiers, avec ses spécificités dans chaque pays et presque chaque ville, est un problème majeur du devenir global des sociétés et des États contemporains, la question urbaine ne se réduit pas à la question de la « politique de la ville ». Il serait trop long ici de montrer comment les édiles des grandes villes françaises ont accueilli avec réticence une politique de la ville (classement des quartiers sensibles) qui, dans certains cas stigmatisait publiquement leur ville, risquait de lui assurer une mauvaise image au moment o les élus, maires en tête, attendaient des investissements pour la transformation économique de leur cité qu’ils espéraient propulser dans l’international27. La politique de la ville ne correspond pas toujours, tant s’en faut, à la « politique des villes28 ».

9Les villes jouèrent un r le central dans la construction de l’État moderne et furent instrumentalisées par le pouvoir monarchique en lutte contre les féodaux29. Mais au fur et à mesure que l’État moderne national et territorial s’affirmait, la ville se vit progressivement réduite en Occident à un r le subalterne30, si bien que la ville disparut progressivement comme acteur de la scène nationale et surtout internationale (fin en particulier des cités-États31 avec l’achèvement de l’unité en Allemagne et en Italie).

10Avec les transformations contemporaines de la scène internationale et la fin « libérale » du monopole interne de l’État (politiques de désengagement des États, idéologie de « l’État modeste », fin de l’État providence,), les villes – et aussi massivement les régions (France) ou provinces (Espagne), – ont lentement réémergé comme des partenaires publics fondamentaux sur la scène interne et comme des acteurs significatifs sur la scène internationale32. Dans les pays occidentaux en particulier, on a assisté durant les dernières décennies du xxe siècle à la transformation libérale des modes de gouvernement : avec l’émergence du paradigme de la gouvernance33, la multiplication des réseaux de politiques publiques34, le développement du projet urbain35, la mobilisation des territoires36, les pouvoirs locaux (municipaux, régionaux,…)37 sont devenus des partenaires à part entière de l’action publique, laquelle n’est plus simplement synonyme d’action étatique38, même si l’État (national, voire « européen »), dans une vision de plus en plus subsidiariste39, conserve en dernier ressort la fonction de régulateur.

11Certes cette montée en puissance des villes dans l’ordre national et international est surtout le fait des grandes villes occidentales40, mais les grandes villes des pays émergents (Maroc ?) sont appelées à fonctionner comme des « villes globales » (S. Sassen). Progressivement l’échelle de l’action change, les acteurs locaux sont amenés à négocier des contrats avec des entreprises internationales (Suez-Lyonnaise des eaux, ...), pour les infrastructures urbaines (réseaux d’eau, d’égouts,), l’environnement (traitement des déchets urbains et industriels,), etc., et donc de fait à se projeter dans l’espace extranational.

Les villes, laboratoires des nouvelles formes de management public ?

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