La ville se refait-elle ?

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Les Jeux Olympiques d'août 2008 à Pékin ont soulevé une question très controversée concernant l'aménagement de l'espace : dans quelle mesure changer les formes de la ville affecte-t-il la société qui habite ces formes ?Géographie et cultures revient sur cette question à travers une série d'exemples qui, de La Nouvelle-Orléans à Beyrouth et à Phnom Penh, sans oublier Pékin, éclaire le thème centrale de la géographie : la relation des sociétés humaines à l'étendue terrestre.
Publié le : jeudi 1 janvier 2009
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EAN13 : 9782296214675
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Géographie et cultures n° 65, printemps 2008

SOMMAIRE 3

Une ville se refait-elle? Augustin Berque
Rama aeterna. Temps, mémoire et harmonie Brice Gruet

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La reconstruction des eski chahar à Tachkent et à Boukhara (Ouzbékistan) : à la recherche d'un mythe? Guillemette Pincent
La Nouvelle-Orléans Isabelle Maret n'a pas perdu son âme

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Bucarest, l'éternel retour Samuel Rufat

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L'identité beyrouthine et la reconstruction Karim Abou-Merhi Mort et renaissance d'une capitale: Phnom Penh victime des Khmers rouges Sophie Clément-Charpentier Peut-on réinventer Pékin? Sylvie Ragueneau Note: Beyrouth, où habites-tu? Bachar El-Amine

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Géographie

et cultures, n° 65, 2008

La revue Géographie et cultures est publiée quatre fois par an par l'Association Géographie et cultures et les Éditions L'Harmattan, avec le concours du CNRS. Elle est indexée dans les banques de données Pascal-Francis, GeoAbstract et Sociological Abstract. Fondateur: Paul Claval Directeur de la publication: Louis Dupont Comité scientifique: M. de Almeida Abreu (Rio de Janeiro), G. Andreotti (Trente), L. Bureau (Québec), Z. Cai (Pékin), G. Coma-Pellegrini (Milan), D. Cosgrove (Los Angeles), A.-M. Frérot (Tours), J.-c. Gay (Montpellier), J.-c. Hansen (Bergen), C. Huetz de Lemps (Paris IV). J.-R. Pitte (Paris IV), R. Pourtier (Paris I), J.-B. Racine (Lausanne), O. Sevin (Paris IV) et B. Weden (lena). Con-espondants : A. Albet (Espagne), A. Gilbert (Canada), D. Gilbert (GrandeBretagne), 1. Laman-e (Québec), B. Lévy (Suisse), J. Lossau (Allemagne), R. Lobato Con-êa (Brésil) et Z. Rosendhal (Brésil). Comité de rédaction: J.-P. Augustin (Bordeaux III), F. Barthe (Amiens), A. Berque (EHESS), P. Claval (Paris IV), B. Collignon (Paris I), V. Dorofeeva-Lichtman (EHESS), V. Gelézeau (EHESS), I. Géneau de Lamarlière (Paris I), C. Ghon-a-Gobin (CNRS), S. Guichard-Anguis (CNRS), C. Hancock (Paris XII), M. Houssay-Holzschuch (ENSLettres et Sc. humaines, Lyon), J.-F. Staszak (Genève), F. Taglioni (La Réunion), J.-L. Tissier (Paris I) et J.-R. Trochet (Paris IV). Secrétariat de rédaction: Myriam Gautron Relectures: Madeleine Rouvillois et Laurent Vermeersch Cartographie: Florence Bonnaud. Laboratoire Espaces, nature et culture (université de Paris IV - CNRS) Institut de géographie, 191, rue Saint-Jacques 75005 Paris France Tél. : 33 I 44 32 1452, fax: 33 1 44 32 1438 Courriel : myriam.gautron@paris4.sorbonne.fr Abonnement et achat au numéro: Éditions L'Harmattan, 5-7 rue de l'École Polytechnique 75005 Paris France. Chèques à l'ordre de L'Harmattan.
Abonnement 2008 Prix au numéro

Fran ce 55 Euros 18 Euros

Étranger 59 Euros 18 Euros

Recommandations aux auteurs: Toutes les propositions d'articles portant sur les thèmes intéressant la revue sont à envoyer au laboratoire Espaces, nature et culture et seront examinées par le comité de rédaction. Géographie et cultures publie en français. Les articles (30-35000 signes) doivent parvenir à la rédaction sur papier et par informatique. Ils comprendront les références de l'auteur, des résumés en français, en anglais et éventuellement. Les illustrations (cartes, tableaux, photographies N&B) devront être fournies dans des fichiers séparés en format pdf ou Adobe Illustrator et n'excéderont pas Il x I9cm. ISSN: 1165-0354, ISBN: 978-2-296-07302-9

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Une ville se refait-elle?
Années vingt du siècle dernier, Paris. Le "plan Voisin" de Le Corbusier (raser la ville existante pour y substituer une trame orthogonale semée de gratte-ciel, en sauvegardant quelques monuments comme NotreDame) fait hurler au scandale, et ne sera jamais réalisé. Tournant du millénaire, Pékin. Ce qui n'avait pas été fait là-bas se fait ici, du reste en invoquant souvent le nom de Le Corbusier... Comment de tels contrastes sont-ils possibles dans l'attachement des sociétés à leurs lieux? On dit qu'en Chine, l'identité se perpétue autrement qu'en Europe, et que les formes matérielles de la ville n'y ont pas la même valeur. On dit qu'à Tokyo, une spatialité spécifique s'est maintenue en dépit des métamorphoses que la ville a subies depuis Meiji. On dit en revanche qu'à Bucarest, l'urbanisme à la Ceausescu a été mal supporté. Sans doute, mais encore? Qu'est-ce qui se perd, qu'est-ce qui se maintient quand une ville détruite - par la guerre, par une catastrophe naturelle, par un urbanisme autoritaire... - est reconstruite, serait-ce à l'identique? Cette question touche au plus profond l'objet de la géographie culturelle: le sens de la relation des sociétés humaines à l'étendue terrestre, et l'expression de ce sens. On s'est ici proposé de la traiter à l'occasion des jeux Olympiques de 2008, qui auront fourni son prétexte à la mise en œuvre d'un véritable "plan Voisin de Pékin". Une première piste était en effet de comparer la manière dont les diverses métropoles qui ont accueilli des jeux Olympiques ont, plus ou moins, fait peau neuve à cette occasion. Mais on ne pouvait se borner aux villes olympiques; car, bien entendu, la question est plus vaste. Elle est posée par les reconstructions d'après-guerre (Le Havre, Varsovie.. .), par les reconstructions d'après catastrophe (Lisbonne, Tangshan.. .), par les restructurations urbanistiques de tous ordres. Une ville peut-elle vraiment faire peau neuve? Ou encore: si une ville est effectivement refaite, l'identité de la société qui l'habite se maintient-elle, et si oui, comment et dans quels lieux? Dans la recréation des formes urbaines, comment s'articulent le monde des aménageurs et celui des habitants? Le conçu, le perçu, le vécu? On ne s'est pas interdit de remonter dans l'histoire à la recherche de précédents, ni de tenter des comparaisons entre cultures diverses, ni d'évaluer en fin de compte l'intention même d'une pareille question: après

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tout, faut-il vraiment chercher un lien entre l'être humain et les formes de son habitat? La taille nécessairement limitée d'un numéro de revue ne permettait évidemment pas que les articles ici retenus couvrent l'ensemble de ces questions de manière systématique. La singularité de chaque ville se marie donc aux penchants propres à chaque auteur pour nous donner, finalement, quelque chose qui relève plus de l'échantillon que du panorama. Qu'à cela ne tienne; le lecteur ira néanmoins, sous des éclairages toujours divers, de Rome en Ouzbékistan, de la NouvelleOrléans à Bucarest, de Beyrouth à Phnom Penh... et bien sûr à Pékin, que l'on ne pouvait laisser passer! Pour autant, saura-t-on mieux si les villes peuvent se refaire? Cela dépend de ce qu'on prend en compte; et cela, ce sont les cultures qui en décident. Aussi, finalement, à la question posée, l'on trouvera ici autant de réponses que de villes...
Augustin BERQUE EHESS

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ROMA AETERNA. TEMPS, MÉMOIRE ET HARMONIE
Brice GRUET
Université Paris XII- Val de Marne! Résumé: Cet article explore le problème de la pérennité urbaine en prenant l'exemple de Rome. Après un récit liminaire sur les fouilles de Delphes et les positions de Romain Rolland sur la question de l'essence du patrimoine, sont évoqués les témoignages de saint Jérôme et saint Augustin à propos du sac de Rome. S'ensuit l'étude du thème de la destruction et de la survie d'une culture collective à travers un constant effort de maintien et d'enrichissement d'une urbanité partagée, le tout dans la recherche d'une forme d'harmonie supérieure à la fois aux personnes et aux époques. Mots-clef: Rome, Romain Rolland, Delphes, Saint Augustin, Saint Jérôme, patrimoine, pérennité urbaine, harmonie, refondation, mémoire collective Abstract: This paper focuses on various aspects of urban continuity through different authors such as Romain Rolland, saint Augustine or Jerome about the
rise and fall memory and modernization This harmony also between of the city of Rome. It deals with the problem of the essence of cultural heritage and concludes on the nowadays problems of mock and collective loss in front of the perennial research of harmony. aims at maintaining a strong link between the living and the dead but

the sacred and the people living in this very special space called city.

Keywords: Rome, Romain Rolland, Delphi, saint Augustine, saint Jerome, cultural heritage, urban continuity, harmony, new foundation, collective memory.

Rome correspond à une sorte d'exception dans l'univers urbain contemporain. La ville a résisté à bien des désastres qui ont été fatals à d'autres cités. Elle a préservé nombre de monuments très anciens et a pris l'aspect d'une ville patrimoniale de premier ordre. Mais peut-on parler pour autant de "ville éternelle"? Cela a-t-il au moins une pertinence? Alors que les recherches historiques insistent à l'envi sur le caractère unique, incomparable, de chaque période, peut-on affirmer a contrario que dans tous les cas quelque chose perdure qui défie le temps et se moque des barrières de la chronologie? Dans le cas de Rome, l'expression Roma aeterna a fini par devenir comme canonique, en dépit de toutes les
I. CoulTiel : brice.gruet@laposte.net

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vicissitudes subies par la ville. Le site de Rome, soumis à de nombreux aléas, a certes changé, s'est modifié, déplacé même, mais la ville est restée Rome jusqu'à nos jours. Cette remarquable longévité soulève cependant bien des questions que je souhaiterais aborder par quelques détours, si l'on veut bien me pardonner, mais je les estime nécessaires dans la mesure où l'épaisseur d'un lieu se jauge aussi avec le concours de hasards singuliers. Nous partirons de Delphes pour ensuite nous intéresser aux réactions de deux contemporains fameux de la prise de Rome par Alaric, pour enfin terminer par quelques réflexions sur le problème de la pérennité urbaine.

Delphes, une parabole muette

En Grèce pour un voyage d'étude, j'eus l'opportunité d'aller à Delphes pour visiter le site de l'oracle, site fameux entre tous. Arrivé à la nuit tombée, je parvins non sans mal à la maison des archéologues, déserte en cette saison (nous étions en septembre) et située au beau milieu des ruines. Depuis la fin de l'oracle antique et l'abandon progressif des lieux, vers le IVesiècle, un village s'était peu à peu construit sur les vestiges. Les archéologues français chargés des fouilles au XIXe siècle durent convaincre la population de s'installer ailleurs, dans un nouveau village construit à proximité, afin de détruire Castri (tel était le nom du premier village) pour ainsi accéder aux restes antiques. Il Y a déjà là me semble-t-il un beau paradoxe: détruire l'habitat d'une population autochtone installée sur place depuis des siècles pour rendre au jour des vestiges abandonnés depuis plus longtemps encore... On peut s'interroger sur la légitimité de telles entreprises, et surtout sur les enjeux de mémoire et d'usage que ces situations révèlent. Ces fouilles, historiques à plus d'un titre, firent date dans l'archéologie par l'importance et la richesse des trouvailles. D'autre part, la configuration générale du site de Delphes engendre un effet tout à fait particulier sur le visiteur; la hauteur des reliefs autour du site, la disposition des ruines et leur rapport au cadre naturel font de Delphes un endroit exceptionnel, un de ces "hauts lieux" dont le tourisme s'est rapidement emparé, pour le meilleur et pour le pire. Le village qui s'était peu à peu édifié sur le site de Delphes finit donc par être détruit par son passé oublié. Et l'on pourrait donc déjà déduire de cet épisode que, au moins d'un point de vue matériel, l'on

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puisse rebâtir, ailleurs, une installation humaine, au nom, parfois, de ce que l'on nomme aujourd'hui le patrimoine. Un patrimoine contre un autre en somme... Ce paradoxe est parfaitement banal aujourd'hui, mais il représente une violence extraordinaire pour les populations concernées, même si celles-ci sont apparemment d'accord ou au moins "persuadées" du bien-fondé de l'opération. Il existe aussi des cas où, que la population soit d'accord ou non, le résultat est le même: les populations sont déportées, et le site est décapé pour mettre au jour les restes d'un passé qui n'est pas forcément le sien. Dans la maison des archéologues, on peut apercevoir des photographies anciennes du village avant sa destruction programmée, un peu comme ces villes sacrifiées à l'occasion de la construction d'un barrage hydroélectrique. Ce sont des destins collectifs qui sont estropiés, voire détruits au profit de ce que l'on peut nommer des intérêts supérieurs... Mais est-ce si sûr?

"L'arche sainte de l'art et de la pensée" Je feuilletais, le lendemain de mon arrivée sur le site, l'un des ouvrages de la bibliothèque, pris au hasard. Il s'agissait du livre de Romain Rolland Au-dessus de la mêlée, publié en pleine Grande Guerre. Au fil des pages, je tombai sur l'un des articles, publié en 1914 au début du conflit. Romain Rolland réagissait au bombardement, par l'armée allemande, de la cathédrale de Reims, qui avait entraîné l'incendie de la toiture et bien d'autres dégâts. Ce drame national avait fait appeler la cathédrale de Reims "cathédrale martyre", en raison du caractère inique et gratuit de son bombardement, en violation totale du droit international. L'essai, intitulé "Pro aris", mettait en exergue un autre paradoxe, ou plutôt un autre dilemme qui me semble toujours d'une très grande actualité, et qui me paraît être au cœur du problème de la continuité d'une quelconque cité. Ce texte, écrit en temps de guerre par l'un des plus fins esprits du moment me semble encore ajouter à l'intérêt des idées contenues. Écoutons-le:
"Parmi tant de crimes de cette guerre infâme, qui nous sont tous odieux, pourquoi avons-nous choisi, pour protester contre eux, les crimes contre les choses et non contre les hommes, la destruction des œuvres et non pas celle des vies? Plusieurs s'en sont étonnés,

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Géographie et cultures, n° 65, 2008 nous l'ont même reproché, - comme si nous n'avions pas autant pitié qu'eux pour les corps et les cœurs des milliers de victimes qui sont crucifiées! Mais de même qu'au-dessus des armées qui tombent plane la vision de leur amour de la patrie, à qui elles se sacrifient, - au-dessus de ces vies qui passent, passe sur leurs épaules l'Arche sainte de l'art et de la pensée des siècles. Les porteurs peuvent changer. Que l'Arche soit sauvée! À l'élite du monde en incombe la garde. Et puisque ce trésor commun est menacé, qu'elle se lève pour le protéger !" (Rolland, 1915, p. 9).

On trouve exprimé là, me semble-t-il, une idée extrêmement importante qui traduit la valeur du "patrimoine" comme tension avec les sociétés humaines censées maintenir et transmettre cette "arche" à la postérité. Le titre de l'article de R. Rolland est en lui-même significatif: pro aris signifie en effet "pour les autels", l'expression complète étant pro aris et focis, c'est-à-dire "pour les autels et les foyers" (sous-entendu: de nos ancêtresl). Ce titre fait allusion aux choses les plus chères, et le fait de citer seulement les "autels" renvoie bien à l'aspect supérieur, transcendant que peut revêtir la culture aux yeux des hommes. Nous voilà donc plongés au cœur du problème: qu'est-ce qui mérite d'être sauvé ou préservé dans une société humaine? Et en quoi la ville, ou ses monuments, est-elle le foyer de la culture, voire de la civilisation? Romain Rolland, après avoir appelé la cathédrale de Reims "notre Parthénon" renchérit à ce propos: "Uneœuvre comme Reims est beaucoupplus qu'une vie: elle est un peuple, elle est ses siècles qui frémissent comme une symphonie dans cet orgue de pierre; elle est ses souvenirs, ses joies, de gloire et de douleur, ses méditations,ses ironies, ses rêves; elle est l'arbre de la race, dont les racines plongent au plus profond de sa terre et
qui, d'un élan sublime, tend ses bras vers le ciel. Elle est bien plus

encore: sa beauté qui domine les luttes des nations, est l'harmonieuse réponse faite par le genre humain à l'énigme du monde - cette lumière de l'esprit, plus nécessaire aux âmes que celle du soleil."(Rolland, op. cil., p. 10). R. Rolland insiste donc très fortement sur le caractère transcendant du monument, que l'on doit comprendre comme bien plus encore qu'un objet capable de représenter et de transmettre une mémoire, sinon comme une sorte de reliquaire capable de concentrer et de résumer à lui seul l'esprit général d'un peuple, d'une culture, d'une époque. De ce point de vue, la valeur symbolique du bâtiment, en l'occurrence une
1. L'expression se retrouve apparemment pour la première fois chez Cicéron, dans son De natura deorum, III, 94.

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cathédrale, va bien au-delà de sa simple valeur artistique ou architecturale; on sent même que celle de Reims revêt un aspect quasiment surnaturel aux yeux de l'auteur dans la mesure où elle reflète elle-même une quête humaine en rapport avec plus grand qu'elle. En même temps, les corps vivants des hommes qui rendent possible ce transfert semblent bien constituer comme une seconde arche, mais encore plus fragile et soumise à la mort. R. Rolland lui accorde moins d'importance, tout en s'en défendant, au moins dans son essai, mais cette tension entre les vivants et les morts d'une part et le monument d'autre part engendre une sorte de fondation capable de résister aux assauts du temps, au moins en théorie. Ce que voulait sans doute signifier Romain Rolland dans ce texte, c'était précisément la valeur fondatrice de certains lieux pour un peuple tout entier, et par conséquent l'aspect criminel de la destruction volontaire de ces lieux. On peut penser aux récents conflits durant lesquels les belligérants se sont systématiquement attaqués à ce qui pouvait symboliser l'entente et la concorde; le pont de Mostar en Bosnie en est l'exemple le plus frappant, et du reste sa reconstruction a été envisagée dès la fin du conflit. Cependant, cette approche du lieu, dans le cas de la ville, pose un autre problème: à partir de quand parle-t-on de la ville dans son ensemble? Car parler de certains monuments ou quartiers n'est pas parler de toute la ville. L'assimilation, abusive, apparaît souvent entre le tout et ses parties. Or, en regardant de plus près la manière dont on envisage la ville, on s'aperçoit alors que ses "hauts lieux" finissent par se substituer à la ville dans son ensemble en termes d'image. En ce cas, s'attaquer à l'un de ces éléments revient effectivement à s'attaquer à toute la ville. En outre, l'accumulation de monuments et constructions de prestige, permet d'affirmer le rôle de "capitale" d'une ville et donc son statut prééminent au sein d'un pays, d'une nation, voire d'un groupe de pays. On sent bien par là que la valeur affective de la cité passe par l'existence d'éléments matériels capables de symboliser et de rassembler les aspects immatériels d'une culture quelle qu'elle soit. Ainsi, la disparition ou la destruction de ces artefacts reviendrait à ce que l'on pourrait appeler un ethnocide, équivalent, en un sens, à la destruction d'un peuple par anticipation... C'est cet aspect scandaleux, voire monstrueux, qui est dénoncé avec force par Romain Rolland.

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Décadence et déclin: saint Jérôme et saint Augustin

Lorsque Rome est prise en 410 par les Wisigoths, la consternation s'abat sur le monde romanisé, mais les réactions sont contrastées. Rome est depuis longtemps déjà sur le déclin, à la fois démographique, économique et politique. Autant Jérôme est atterré par la prise de Rome et diagnostique la fin de l'empire, déjà bien mal en point, autant Augustin prend le sac de Rome comme prétexte pour entamer une analyse de la "décadence" romaine qu'il assimile à une décadence d'abord morale. Face à la déchéance de Rome, les interprétations divergent: Rome a-t-elle été envahie parce que ses divinités tutélaires n'avaient pas été correctement honorées? Par la faute des chrétiens? Ou bien parce que les dieux romains n'ont jamais été d'aucune utilité pour la population? Augustin, bien entendu, opte pour cette dernière solution. Ce qui ressort de l'analyse de la "chute" de Rome par Augustin, dans le livre premier de sa Cité de Dieu, c'est l'importance des fondements moral et spirituel de la cité, ce qui rejoint la vision de Romain Rolland qui fait des monuments majeurs d'un peuple le réceptacle de leurs valeurs les plus précieuses. Et si l'oubli de ces valeurs se révèle à l'occasion d'une quelconque crise, tout risque de s'effondrer. D'un autre côté, l'analyse du changement d'époque vécu en direct par Augustin, renvoie dos à dos urbs et ciuitas : si la ville bâtie peut dégringoler, voire disparaître, la cité, elle, constituée des hommes, doit subsister et s'affirmer comme processus historique.
Jérôme croit voir et comprendre quelque chose de beaucoup plus tragique, qui s'écrie dans l'une de ses œuvres: "Elle s'est donc éteinte, la lumière la plus brillante de tous les continents. Plus précisément, l'empire vient d'avoir la tête tranchée. Pour dire l'entière vérité: en une ville, c'est l'univers entier qui périt" (Saint Jérôme, Prologue au commentaire sur Ézéchiel, XXV 16 a).

On voit bien ici que l'affaiblissement de Rome, considérée comme capitale de l'univers - que résume l'assimilation d'urbs (la ville) et d'orbis (la terre), dans l'idéologie impériale - aboutit à la crainte que l'univers entier périsse avec elle. Cette vision fortement eschatologique (et quelque peu exagérée) préfigure le déclin de la romanité et prépare un transfert de ses valeurs à une sphère plus abstraite qui est celle des idées politiques et

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organisationnelles en général. Tandis que la ville de Rome commence à entrer dans une période de déclin, son "idée" semble continuer à se perpétuer ne serait-ce que par la refondation de Constantinople, considérée comme continuatrice et héritière de la romani té primitive.

Déplacement de site et urbanité rémanente

À partir du moment où la capitale de l'empire est progressivement transférée en Orient, à partir de 324, l'image de Rome est comme dédoublée, et l'on peut considérer Rome sous trois aspects: la ville de Rome à proprement parler, la "nouvelle Rome" que représente Byzance, rebaptisée Constantinople, et enfin, l'idée de romanité, appelée à un destin à la fois stable et flottant du fait de la disparition progressive de la ville bâtie de Rome au profit d'une autre entité urbaine, beaucoup plus petite mais appelée, elle, à se développer, la Rome médiévale. Le soin que Constantin a apporté dans le transfert de la capitale en Orient révèle en creux l'importance du site originel et de sa consécration par le biais de cérémonies et de rituels extrêmement évocateurs. En même temps, le fait que Rome, même au plus fort de son déclin démographique et urbain, ne perde pas son nom et ne disparaisse pas pour de bon, indique bien que quelque chose de plus fort que le temps et son cortège de destructions permet à la ville de subsister, à la fois pour ses habitants et pour le reste du monde. C'est ce que l'on retrouve, comme en écho lointain, dans le passage de Tite-Live à propos du discours de Camille consécutif à la mise à sac de la ville par les Gaulois, en 390 avo J.-c. En effet, alors que Rome est dévastée et détruite au point de jeter le doute sur l'intérêt de reconstruire sur le même site, Tite-Live fait dire à ses protagonistes que la ville ayant été fondée et inaugurée ne doit en aucun cas changer de site sous peine d'entrer en désaccord avec les divinités protectrices de la cité instituée. Ses raisons finissent par l'emporter à la faveur d'un présage, et la ville est donc reconstruite sur le même site (TiteLive, Ab Urbe condita, Y, 55). La Rome médiévale glissera donc d'une certaine façon des collines vers le fleuve pour se (re)bâtir dans l'anse du Tibre, ancien Champ de Mars. Malgré tout, et c'est là un point essentiel, la ville tout entière restera circonscrite à l'intérieur de la muraille aurélienne, construite à partir de 271 pour résister aux incursions barbares, avec le peu

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de succès qu'on lui connaît. C'est cette murailIe qui jouera un très grand rôle dans le maintien et la survie d'une certaine identité urbaine "romaine" même au plus fort de la décrépitude de l'ancienne capitale d'empire.

La refondation perpétuelle de la ville Que retenir de ce bref périple textuel et historique? Le cas de Rome est éclairant à plus d'un titre dans la mesure où il s'agit d'une ville à la fois célèbre entre toutes et soumise à des changements dramatiques. La vilIe existe toujours et elIe constitue presque un exemple de longévité urbaine et, surtout, de continuité urbaine, en dépit de cette superposition architecturale constatée en bien des endroits de la vilIe. On a du reste eu recours ad nauseam à l'image du palimpseste pour qualifier la spécificité de Rome à la fois comme paysage et comme culture urbaine. Écriture à plusieurs mains, reprise et effacée presque complètement à mainte reprise, pour donner, tout compte fait, une sorte d'emblème de la ville occidentale. Mais alors, si l'on remet en perspective les divers points de vues présentés jusqu'ici, que constate-t-on? D'une part, l'importance des artefacts matériels comme symbole et manifestation de valeurs immatérielIes, voire sacrées. D'autre part, l'importance de ces valeurs comme moyen d'identification pour un peuple et son histoire. Enfin, la persistance d'une urbanité particulière malgré les destructions et les oublis. Quoi d'extraordinaire en cela? On observe un lien extraordinairement puissant entre les manifestations matérielles d'une culture, que la ville représente de façon éclatante, et la population appelée à incarner et à vivre cette culture. Le lien, de nature dialectique, semble indissoluble, même si les modalités peuvent, elIes, changer. Mais la période contemporaine semble faire rejouer ce système de manière biaisée en alléguant une "modernisation" de mauvais aloi qui fait justement bon marché des valeurs anciennes incarnées par le bâti. Que dans ce cas, la politique de la table rase s'impose comme un ersatz de réflexion sur le devenir d'une culture donnée et qu'elle revienne, ipso facto, à une forme d'ethnocide à usage interne, par exemple dans le cas d'un pays comme la Chine, ne doit surprendre personne. La manipulation du passé est sans doute un moyen efficace de contrôle social mais qui prépare, en épuisant ses possibilités, des crises morales d'une grande dureté. Inversement, l'aspect figé de la patrimonialisation qui se

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fait parfois au détriment des populations, elles-mêmes dépositaires de ce que représentaient ces "monuments", indique une autre incapacité à dialoguer avec le passé, dans la mesure où manquent de plus en plus des occasions collectives de réaffirmer le lien qui unit les hommes, leur milieu et ce qui les dépasse, cet aspect cosmique de la réalité que l'on a parfois nommé harmonie. Harmonie qui a partie liée avec l'éternité dans la mesure où la refondation perpétuelle du lien entre les ordres spatial et social peut garantir à chacun le sentiment d'appartenir à la fois à l'ici et maintenant et à plus grand que soi comme à diverses formes d'au-delà. Mais cette reconstruction périodique et symbolique de la ville s'assortit d'une continuité de la cité en tant que communauté consciente d'elle-même et de ses valeurs. Elle ne procède pas d'une volonté de fermeture aux éléments extérieurs ou étrangers, mais au contraire du renouvellement d'une promesse d'épanouissement et de réalisation pour tous les membres de la communauté. Il est vrai que dans ces circonstances, la notion d'harmonie constitue une véritable clef (Gruet,2006). Rome semble donc illustrer cette étonnante symbiose entre population et environnement, toujours en équilibre instable et riche de maints oublis, mais forte aussi d'une véritable mémoire collective, même si cette dernière est en partie reconstituée. On pourrait comparer cette mémoire à une constellation dont la lumière éclaire certes faiblement mais guide ceux qui savent lui rester fidèles dans la nuit.

Bibliographie
GRUET, Brice, 2006, La rue à Rome, miroir de la ville. Entre l'émotion et la norme, Paris, PUPS. ROLLAND, Romain, 1915, "Pro aris", Au-dessus de la Mêlée, 48 édition, Paris, librairie Paul Ollendorf.

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Géographie et cultures, n° 65, 2008

COLLOQUE "Sacrée nature, paysages du sacré !" 22-24 janvier 2009 Faculté des Lettres, langues et sciences humaines d'Orléans Le colloque "Sacrée nature, paysages du sacré 1" est consacré aux liens entre paysages naturels et croyances. L'existence d'un rapport spirituel à la nature suffisamment intense et spécifique pour induire des décisions de gestion territoriale s'inscrivant dans les paysages en constitue la principale hypothèse. Il s'agit, en adoptant une lecture culturelle de l'environnement, d'expliciter le rapport de l'homme à la nature et de dévoiler de manière concrète, c'est-à-dire spatiale et biogéographique, en quoi la dimension religieuse est créatrice de paysages naturels. Il se place délibérément sous l'égide du croisement des regards disciplinaires et sur la recherche de temporalités entourant les processus de sacralisation ou de désacralisation de la nature. Il se prête à une discussion plus ample sur les relations entre nature et culture dans lesquelles la religion et l'écologie pourront être perçues comme des modes de compréhensions épistémologique, phénoménologique, émotionnel et d'organisation du pouvoir. Le colloque accueillera plus de 50 communications, issues de l'ensemble des sciences humaines et d'une dizaine de pays de l'Union européenne, qui ont été regroupées en quatre sessions principales. I. La place de la nature dans les principales religions ou pratiques sacrées fournira une clé de compréhension des comportements collectifs ou individuels en matière de création paysagère. Cette session, aux dimensions religieuses et anthropologiques affirmées, permettra de préciser l'extrême diversité des situations, tant dans une même religion, qu'entre les différentes religions, et que dans l'évolution historique de chacune 2. À partir de quelques objets géographiques à forte valeur spirituelle, les lacs et zones humides, les arbres et les forêts, les montagnes, il s'agira ensuite de repérer les figures concrètes de la sacralité de la nature et d'expliciter leurs sens. 3. Dès lors, il s'agit de replacer l'importance de ces motivations d'ordre sacré dans l'ensemble des facteurs, physiques, économiques, juridiques, politiques, culturels... qui interviennent dans le façonnement des paysages. Cette question débouche sur la place de la spiritualité dans les géosystèmes terrestres. 4. Enfin, quand les préoccupations spirituelles se percutent avec les incertitudes environnementales, le sacré, recomposé, voire instrumentalisé, joue un rôle non négligeable dans le débat social et l'édiction des politiques d'aménagement du territoire. Ce colloque international est co-organisé par - les laboratoires CEDETE (Centre d'étude sur le développement des territoires et l'environnement, EA 1210) et SAVOURS (Savoirs et pouvoirs de l'Antiquité à nos jours, EA 3772) de la Faculté des Lettres, langues et sciences humaines de l'université d'Orléans, - et l'ENeC (Espaces, nature et culture, UMR 8185 CNRS, universités de Paris IV et VIII), d'autre part. Le programme détaillé et le formulaire d'inscription sont en ligne sur le site de l'ENeC (www.enec.paris-sorbonne.fr) et sur celui du CEDETE (www.univ-orleans.fr/cedete ). Contact: B. Sajaloli, maître de conférences, bertrand.sajaloli@univ-orleans.fr

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