La Violence de l'humanisme

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Pourquoi le destin de l’animal empire-t-il au fur et à mesure que la civilisation progresse ? Pourquoi, dans une société aussi développée que la nôtre, aussi assurée de ses capacités, aussi capable de subordonner ses besoins élémentaires à une réflexion morale, persécute-t-on les animaux avec une bonne conscience qui frise parfois la jouissance ? L’humanisme métaphysique, en divinisant l’homme, exige-t-il que celui-ci vive dans le déni de ses origines, et punisse les animaux de lui être trop semblables ? Est-ce parce qu’ils échappent à la fatalité rhétorique, ne sont pas soumis à la passion mauvaise du moi, parce qu’ils se contenteraient, s’ils le pouvaient, de vivre pleinement leur vie qui est fusion avec le monde jusqu’à la mort qui est leur ultime abandon à l’ordre des choses, que les animaux sont l’objet d’une telle férocité de la part de nous autres, les humains ? Ne les haïssons nous pas, au fond, d’en être capables ? Dans cet essai lumineux, Patrice Rouget reconstitue le parcours métaphysique qui nous a amenés à nous détourner de l’animal pour ensuite le transformer en bouc émissaire de nos imperfections, puis à le ravaler au statut d’objet industriel uniquement destiné à satisfaire nos pulsions hédonistes, avec la caution permanente de l’humanisme métaphysique, idéologie illusoire qui accompagne avec une constance impressionnante l’histoire de la philosophie. Sotto voce, il instruit le procès d’une humanité qui a décidé d’asseoir son « exception naturelle » sur le supplice du reste du vivant.
Publié le : mercredi 16 avril 2014
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EAN13 : 9782702155042
Nombre de pages : 160
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Préface

« L’effort pour faire rendre au monde tout ce qu’il a dans le ventre connaît une intensité jamais encore atteinte », écrit Patrice Rouget. Pendant combien de temps encore opposera-t-on à cet acmé la rhétorique du « développement durable », cette écologie gestionnaire des ressources planétaires dont l’âme tient dans le « quota », ou encore celle, plus perverse, de la « viande heureuse », du « bien-être animal » dans les ateliers de gavage, les abattoirs et les laboratoires, dans laquelle quelques-uns des meilleurs esprits se sont noyés ? Il en va, y compris pour eux, comme si renoncer à la mise à mort processuelle des animaux, à ce droit institué, c’était renoncer à trop, à l’essentiel, à ce qui nous fait homme. On crie haut et fort qu’il faut bannir la cruauté et les souffrances inutiles ; ce n’est que pour mieux pérenniser ce droit un instant fragilisé par ces excès.

Rien n’échappe aujourd’hui à la relation utilitaire, mais pour les animaux cette emprise parvient à un point d’orgue. L’enfer que nous leur avons aménagé, bien avant la révolution industrielle, s’est simplement durci, radicalisé ; qu’ils soient sauvages ou domestiques, il n’est plus possible aux animaux d’y échapper d’aucune manière. Une détermination juridique sanctionne le statut que l’humanisme a forgé pour eux – car c’est bien lui le responsable : être des biens, la plupart du temps consomptibles, c’est-à-dire dont l’usage implique la destruction. L’utilité qui doit coûte que coûte leur être arrachée passe en effet le plus souvent par leur mort, qu’il s’agisse de les manger, de tuer leurs petits pour détourner le lait, de prendre leur fourrure ou leur peau pour confectionner vêtements, sacs et chaussures, de tester sur eux jusqu’à ce que mort s’ensuive toutes les substances que nous absorbons sous une forme ou sous une autre. Les animaux inutiles sont éliminés, ceux qui sont utiles le sont aussi. Arrêtées par l’homme et dans son unique intérêt, cette utilité ou cette inutilité décident d’une même attitude : aucun animal s’adonnant à la vie pour rien ne sera admis, toute contingence doit disparaître.

Le livre de Patrice Rouget n’est en rien un pamphlet sur la condition animale ; le lecteur n’y trouvera ni données chiffrées ni informations sur les atrocités que subissent les animaux. Patrice Rouget ne s’installe pas non plus dans une explication, somme toute superficielle, attachée aux profits matériels, au marché, au caractère lucratif de l’entreprise ; il est tout aussi éloigné d’un regard moralisateur sur ce qui est commis. Son projet est autre. Commandé par la radicalité du thaumazein, cet étonnement qui singularise la disposition et l’approche philosophiques, il cherche à comprendre aussi bien comment que pourquoi l’humanité a tracé une frontière aussi meurtrière qu’infranchissable entre elle et ceux qu’elle appelle « l’animal ». Pourquoi nous faut-il persécuter les animaux ? Comme s’il y avait là quelque nécessité, non pas matérielle (celle-ci est une motivation seconde) mais d’abord et fondamentalement idéologique.

C’est en premier lieu qualitativement que l’homme a œuvré pour séparer de lui le reste des vivants animés, notamment à l’aide d’un mot sans référent – « animal » – qui « renferme en vrac et indifféremment, comme dans une nasse sémantique traînée sur la terre, dans l’air et sous les mers, tout ce qui occupe l’espace du vivant situé entre le végétal et l’homme ». Patrice Rouget trace la généalogie de l’institution de l’homme comme catégorie métaphysique et évalue les conséquences de ce coup de force théorique. Comme Claude Lévi-Strauss qui l’a lui-même plusieurs fois exprimé, Patrice Rouget montre en quoi, loin de signifier un échec de l’humanisme, le racisme « en est au contraire l’affirmation la plus exigeante, la plus incandescente, la plus “pure” », car ce que forge l’humanisme métaphysique, c’est le mécanisme de l’exclusion, dont il fait uniquement varier le curseur.

Patrice Rouget donne à comprendre comment, malgré les contradictions évidentes dont se nourrit cette exception, l’humanisme, dont il est tautologique d’ajouter qu’il est métaphysique, perdure et trouve son lieu d’accomplissement et d’épanouissement jusque dans les génocides humains et, bien sûr, dans l’abattoir, sa meilleure invention. L’abattoir est sa meilleure invention car l’entreprise meurtrière qu’il y établit n’est guettée par aucun des deux poisons qui pourraient l’épuiser : la lassitude et la culpabilité. C’est de ce point de vue que Patrice Rouget affronte l’analogie, forgée çà et là, entre les camps d’extermination nazis et l’abattoir industriel, en montrant que leur point commun est d’avoir trouvé le moyen de se prémunir de « ces deux poisons », car le processus industriel est leur antidote. L’analyse atteint en effet son cœur quand elle porte sur l’articulation d’une configuration idéologique (l’humanisme) et d’une configuration fonctionnelle (le processus industriel), dont l’intersection est l’abattoir.

Au regard de ce livre, les publications consacrées aux animaux – à leurs comportements, à leur histoire, à leur condition, aux conceptions dont ils font l’objet, aux problèmes moraux que posent les traitements que nous leur infligeons, à leurs droits – paraissent tourner autour du pot. Aussi érudits, profonds et décisifs que soient les éclairages qu’ils offrent, ceux-ci ne vont pas à l’essentiel, comme si l’ultime question ne pouvait pas encore être posée ou ne pouvait l’être que de biais, par une entrée latérale. Cette question, il revient à la philosophie seule de pouvoir et de savoir la poser. Dans ce texte, d’une densité conceptuelle extrême que sert la clarté d’une écriture admirablement tenue, Patrice Rouget fait face à ce monument écrasant qu’est l’humanisme, ne fuit rien, ne propose aucun réconfort factice, poursuivant jusqu’à sa limite une analyse où il apparaît que rien n’en peut être sauvé.

 

Florence Burgat

Première partie
LA SÉPARATION QUALITATIVE
L’ANIMAL (LE MOT)

Chacun sait que l’animal n’existe pas. Qui a déjà croisé un animal ? Une belette, oui. Un chat, une mésange, un oiseau même, oui, mais un animal ? On aura beau chercher, soulever les feuilles, guetter avec patience derrière un arbre ou un muret, on ne trouvera jamais, ni au sein de la nature, ni dans l’artefact biogénétique qui compose désormais notre environnement vivant, le moindre objet réel pour correspondre au mot animal.

Pour qui en douterait encore, il n’y a qu’à consulter le dictionnaire. Animal, le mot ne répond à aucune définition positive : « Classe d’êtres vivants qui s’oppose au règne végétal », « Par ellipse, les animaux autres que l’homme »1. La définition d’animal ne se fonde pas sur un quelconque point commun constitutif d’une catégorie, aussi vague qu’on voudra. Elle ne se construit que par déterminations négatives. Est animal ce qui n’est ni végétal, ni homme.

Ainsi, pas plus qu’il ne répond à une réalité sensible, animal ne renvoie à une entité intelligible. L’animal est un fantôme errant qui divague dans notre imaginaire.

Le mot, on le sait, vient de l’homonyme latin animal. L’animal, c’est tout ce qui est animans, animé, doué de souffle vital, doté d’une âme, quelque sens qu’on donne à ce terme. Animal devrait donc englober dans sa désignation l’animal humain que nous sommes incontestablement. Or, animal exclut précisément de son aire sémantique l’animal humain. Il n’est convié qu’à désigner cette partie des animaux qui ne sont justement pas humains, c’est-à-dire à renfermer en vrac et indifféremment, comme dans une nasse sémantique traînée sur la terre, dans l’air et sous les mers, tout ce qui occupe l’espace du vivant situé entre le végétal et l’homme exclusivement, de la vache à l’araignée, du lombric au vautour, du cerf à la lamproie et ainsi de suite. C’est pourquoi Jacques Derrida, par exemple, a renoncé à employer le terme, et lui a substitué le mot-valise moqueur animot, pour mieux souligner sa vacuité de mot sans référent, quoique communément employé, et le problème qu’incontestablement il pose.

En vrac et indifféremment enfermés dans une nasse, signe et aveu de la violence exercée – car toute violence est aussi sémantique – par l’homme à l’égard des animés qui ne sont pas lui. Jacques Derrida : « La confusion de tous les vivants non humains sous la catégorie commune et générale de l’animal n’est pas seulement une faute contre l’exigence de pensée, la vigilance ou la lucidité, l’autorité de l’expérience, c’est aussi un crime : non pas un crime contre l’animalité, justement, mais un premier crime contre les animaux, contre des animaux2. »

Où il apparaît que animal, le mot, n’a pas tant pour vocation de nommer, de désigner, que de séparer, de renvoyer. Il n’est pas un désignateur, il est un séparateur. Une barrière. L’animal, c’est ce qui est de l’autre côté, c’est ce qui est enclos. Ce que circonscrit le mot animal, en le stigmatisant, c’est le non-homme. Tout ce qui, parmi les animés, n’accède pas à la dignité de l’homme. C’est ce dont l’homme a choisi de se séparer pour se poser en tant qu’homme, ce contre quoi il a forgé l’idée qu’il se fait de lui-même, l’idée qu’il n’est pas un animal, qu’il n’appartient pas au domaine de l’animal.

L’animal, c’est ce qui peuple le domaine où l’homme n’est pas. C’est aussi ce dont l’homme a besoin pour délimiter et enclore son propre domaine, le domaine du propre de l’homme sur lequel pourtant il n’est jamais parvenu à s’accorder. Comme l’écrit encore Derrida, la liste des propres de l’homme a vocation à s’allonger indéfiniment, « elle ne se limite jamais à un seul trait et elle n’est jamais close3 », ce qui est une façon de dire son inanité, puisqu’une définition toujours ouverte est le contraire d’une définition, ou plutôt traduit l’impossibilité de la définition. L’homme peine autant à se définir dans sa propre singularité qu’il échoue à définir son autre.

Ce qu’il sait seulement faire avec l’animal, c’est le tenir à l’écart, à distance, en respect. Il ne sait pas au juste de quoi il veut se séparer ni même ce qu’il veut au juste, en lui, séparer du reste, mais il tient absolument à la séparation. Il veut être le Séparé, celui qui ne doit pas être mélangé, confondu.

Au fond, c’est peut-être le mot homme qui opère comme un séparateur puisqu’il s’agit avant tout pour lui de se distinguer, de s’extraire de l’ensemble du vivant sensible et intellectif dont il fait naturellement et originairement partie mais dont il s’est exclu étourdiment, emporté par son narcissisme et, on le verra, par son appétit de jouissance, un peu à la façon des chiens ou des chats des dessins animés de Tex Avery qui dans leur course éperdue dérapent hors du cadre, dépassent le bord de la pellicule qui défile inexorablement comme un avertissement fatal, et se découvrent soudain, dans le blanc du vide ontologique, en proie à l’angoisse existentielle.

Quant à savoir sur quoi il fonde la séparation, c’est une question non résolue, encore en suspens, et qui ne lui importe pas véritablement, au fond. Ce qui compte et dont il se contente, c’est qu’il existe un autre de l’homme, en concurrence avec lui et qui ne soutient pas la comparaison. Pourtant, c’est peut-être d’une angoisse analogue à celle des animaux de Tex Avery que nous souffrons aujourd’hui, et les animaux nous seraient peut-être les meilleurs guides pour nous aider à regagner notre monde.

1 André Lalande, Vocabulaire technique et critique de la philosophie, PUF, rééd. 2010.

2 Jacques Derrida, L’Animal que donc je suis, Galilée, 2006.

3Ibid.

Patrice Rouget

Après des études de lettres et de philosophie, Patrice Rouget a été éditeur dans l’édition scolaire. Puis il a créé et animé une petite maison d’édition de littérature générale, avant d’enseigner la philosophie. Il poursuit une réflexion sur le traitement du vivant dans les sociétés industrielles.

© Calmann-Lévy, 2014

 

Couverture
Conception graphique : Nicolas Trautmann

 

www.calmann-levy.fr

 

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ISBN : 978-2-702-15504-2

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