//img.uscri.be/pth/5efe0ed04bd781f2df36bc2f084cc576863b047b
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

La violence de la vie quotidienne à Libreville

De
418 pages
Cet ouvrage offre une micro-analyse du quotidien des habitants de Libreville, en s'attachant à une dimension incontournable des échanges et des pratiques qui s'y donnent à voir : leur violence. Les articles examinent cette violence ordinaire et latente de la vie quotidienne à Libreville, démontrant comment violence des rapports sociaux, violence des institutions et violence de l'invisible s'entrecroisent.
Voir plus Voir moins
.
LA VIOLENCE DE LA VIE QUOTIDIENNE À LIBREVILLE
Alice AterianusOwanga, Maixant MebiameZomo et Joseph Tonda (dir.)
13
Investigations d'Anthropologie Prospective
LA VIOLENCE DE LA VIE QUOTIDIENNE À LIBREVILLE
C O L L E C T I O N « Investigations d’anthropologie prospective »
Déjà parus :
1. 2. 3. 4. 5. 6. 7. 8. 9. 10. 11. 12.
JulieHermesse, Michaelsingleton et Anne-MarieVuillemenot(dir.),Implications et explorations éthiques en anthropologie, 2011. KaliArgyriAdis, StefaniaCApone, RenéedelA torreAndré et mAry(dir.),Religions transnationales des Suds. Afrique, Europe, Amériques, 2012. Pierre-JosephlAurent, CharlotteBrédAet Mariederidder(dir.), La modernité insécurisée. Anthropologie des conséquences de la mondialisation, 2012. Jorge P. Santiago et Maria Rougeon (dir.),Pratiques religieuses afro-américaines. Terrains et expériences sensibles,2013. Nathalie BURNAY, Servet ERTUL et Jean-Philippe MELCHIOR (dir.), Parcours sociaux et nouveaux desseins temporels, 2013. Valéry RIDDE et Jean-Pierre JACOB (dir.),Les indigents et les politiques de santé en Afrique. Expériences et enjeux conceptuels, 2013. Pascale JAMOULLE (dir.),Passeurs de mondes. Praticiens-chercheurs dans les lieux d’exils, 2014. Jacinthe MAZZOCCHETTI (dir.),Migrations subsahariennes et condition noire en Belgique. À la croisée des regards, 2014. Julie HERMESSE, Charlotte PLAIDEAU et Olivier SERVAIS (dir.), Dynamiques contemporaines des pentecôtismes, 2014. Charlotte BREDA, Mélanie CHAPLIER, Julie HERMESSE et Emmanuelle PICCOLLI (dir.),Terres (dés)humanisées : Ressources et climat, 2014. Elisabeth DEFREYNE, Gazaleh HAGDAD MOFRAD, Silvia MESTURINI et Anne-Marie VUILLEMENOT (dir.),Intimité et réflexivité. Itinérances d’anthropologues, 2015. Jacinthe MAZZOCHETTI, Olivier SERVAIS, Tom BOELLSTORFF et Bill MAURER (dir.),Humanités réticulaires. Nouvelles technologies, altérités et pratiques ethnographiques en contextes globalisés, 2015.
INVESTIGATIONS D’ANTHROPOLOGIE PROSPECTIVE
LA VIOLENCE DE LA VIE QUOTIDIENNE À LIBREVILLE
AliceAterianus-Owanga, MaixantMebiame-Zomoet JosephTonda(dir.)
13
Photo de couverture : Au lendemain de l'élection d'août 2016, au quartier Charbonnages, devant le QG de l'opposition, des manifestantes brandissent des rameaux pour exiger le respect de leur vote.
Crédit photographique : © Ulrich Andry DOUGANDAGA, www.orassiophotographie.org, Aux armes de paix
D/2016/4910/50
© AcademiaL’Harmattan s.a. Grand’Place, 29 B-1348 LOUVAINLANEUVE
ISBN : 978-2-8061-0307-9
Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction, par quelque procédé que ce soit, réservés pour tous pays sans l’autorisation de l’éditeur ou de ses ayants droit.
www.editionsacademia.be
Préface Violence de l’événement, violence de la vie quotidienne
AliceAterianus-Owangaet JosephTonda
Produit d’une longue gestation, ce livre paraît dans un moment charnière de l’histoire du Gabon, où la question des Formes et rap ports à la violence s’est vue tristement eXacerbÉe. En août et sep tembre 2016, alors que la mise en page de ce livre se termine, le surgissement de l’ÉvÉnement – celui de la  crise postÉlectorale  – est venu crÉer une rupture d’intelligibilitÉ, assignant brutalement à la question de la violence de nouvelles images, tÉmoignages et signiFications, et ouvrant très certainement un nouveau volet dans l’histoire dont traite ce livre. À la violence de la vie quotidienne dÉcrite ici, est venue rÉpondre la violence de l’ÉvÉnement.
Éclairer la violence de l’événement par le quotidien
Rappelons d’abord les Faits. Le 31 août 2016, l’Élection prÉsi dentielle et la mobilisation massive qui l’avait accompagnÉe ont abouti à une conFiscation des rÉsultats et à un passage en Force du parti au pouvoir. Cette capture du processus Électoral s’est opÉrÉe grâce à des rÉsultats teintÉs d’Évidentes irrÉgularitÉs dans l’une des neuF provinces du Gabon, alors que le candidat de l’opposi tion semblait, d’après les proclamations d’autres provinces, l’em porter dans le reste du territoire. Des marches de protestation et des maniFestations de colère sont survenues dans de nombreuses villes du Gabon immÉdiatement après la proclamation de la  vic toire  d’Ali Bongo. Comme lors des prÉcÉdentes Émeutes de ce genre, elles se sont rapidement accompagnÉes de pillages et de
5
destruction de bâtiments publics, mais elles se sont surtout conFrontÉes aussitôt à une rÉpression sanglante, d’une violence que le Gabon n’avait certainement pas connue depuis les ÉvÉne ments de 1993. Dans la nuit du 31 août et durant les jours qui suivirent, les milices et Forces de l’ordre gabonaises rÉprimèrent les maniFestations de colère des Gabonais par des tirs à balles rÉelles et l’usage d’armes lourdes. Le quartier gÉnÉral de l’opposi tion, où s’Étaient rÉFugiÉs militants et citoyens, Fut pris d’assaut dans la nuit, les leaders politiques qui s’y trouvaient Furent enFer mÉs durant plusieurs jours, et de nombreuX civils Furent tuÉs. Les jours et les nuits suivants, les mouvements dans la ville Furent empêchÉs par des milices armÉes, et une chasse à l’homme ne tarda pas à se mettre en place dans les quartiers et les maisons des Librevillois, en vue de traquer les personnes soupçonnÉes d’avoir maniFestÉ ou plaidÉ en Faveur de l’alternance. Durant quatre jours, coupÉes d’Internet et des communica tions, Libreville et d’autres villes du Gabon Furent plongÉes dans un  chaos  postÉlectoral, la terreur nocturne des attaques mili taires succÉdant à la torpeur diurne d’une  ville morte . Connu pour sa quiÉtude, considÉrÉ comme un rare havre de paiX au  cœur des tÉnèbres  de l’AFrique centrale, le Gabon devint sou dain, auX yeuX du monde et des mÉdias internationauX, une nou velle incarnation de la violence des restaurations autoritaires que rencontrent diFFÉrents pays d’AFrique depuis les transitions dÉmo cratiques des annÉes 1990. En rÉalitÉ, cet ÉvÉnement s’inscrit dans la continuitÉ d’une plus longue histoire de conFiscations Électorales et d’Émeutes rÉprimÉes par la Force au Gabon, que ce soit lors des Élections de 1993 à Libreville, ou suite auX Élections de 2009 à PortGentil. Cette violence d’état rappelle qu’à Libreville comme ailleurs, les autoritÉs s’arrogent toujours le monopole de la violence  lÉgi time . Parallèlement, ce moment comporte des singularitÉs, liÉes au conteXte de l’Élection de 2016 et du septennat qui l’a prÉcÉdÉ. C’est prÉcisÉment ce conteXte que certains articles de cet ouvrage dÉcrivent, Éclairant les mÉcanismes sousjacents auX ÉvÉnements ÉlectorauX, leurs linÉaments historiques, ou les dimensions sym La violence de la vie quotidienne à Libreville boliques sur lesquelles ils reposent. Tout prêterait en eFFet à pen PRéfAsCeEr que ces violences Électorales bien physiques, rÉelles et
6
eXagÉrÉment visibles ne seraient en rÉalitÉ que le dÉchaînement et l’eXaspÉration d’autres violences se tapissant dans le quotidien, ces violences des institutions, des rapports sociauX ou du mys tique, dont les Librevillois sont victimes et qu’ils reproduisent simultanÉment à leur insu. Mais l’ÉvÉnement se rÉduitil à la reproduction de cette violence symbolique ordinaire et latente ?
Reproduction ou sortie de la violence symbolique ?
Nul doute que diFFÉrents types de violence symbolique dÉcrits dans cet ouvrage ceuX eXpÉrimentÉs par les Librevillois durant le septennat  d’Émergence  et les annÉes prÉcÉdentes, ont contri buÉ, selon un lent processus de Fermentation, à nourrir la contes tation, la mobilisation et l’aFFrontement qui s’est tenu entre le 31 août 2016 et les jours suivants entre dÉtracteurs et dÉFenseurs du rÉgime d’Ali Bongo. Outre l’Évidente brutalitÉ du coup d’état Électoral, que vivent les Librevillois depuis 1990, le contentieuX Électoral d’août 2016 a eXacerbÉ ces logiques de chasses à l’homme, de capture et de dÉmembrement des corps, de compÉ tition politique, de violence du mystique, ou encore de violence des images et des Écrans sur les imaginaires des Librevillois. Cependant, ce conFlit Électoral semble aussi sous certains aspects marquer des ruptures visàvis des mÉcanismes de la vie quotidienne à Libreville ici analysÉs. La première et plus Évidente est qu’alors que la violence de la vie quotidienne à Libreville dÉcrite dans ce livre se tapit derrière le masque d’une Fausse quiÉ tude, cette pÉriode Électorale a accueilli une Forme on ne peut plus visible, physique et maniFeste de la violence d’état, que cer tains civils ne tardèrent pas à dÉcrire comme des  massacres , voire comme un  gÉnocide . C’est d’ailleurs autour de cette Frontière entre le visible et l’invisible que s’est jouÉe une partie des aFFrontements entre civils et Forces de l’ordre, dans des luttes autour des corps des victimes, traces à dÉtruire par les uns, preuves à eXhiber par les autres, pour rÉclamer justice. Parallèlement, et sous un total autre aspect, diFFÉrents ÉlÉments de cette Élection pourraient être interprÉtÉs comme des indices d’une oFFensive inÉdite et inattendue contre la logique bien connue du  on va encore Faire comment , eXpression locale de la passivitÉ et de la violence symbolique que reprÉsentent le consentement et la
7
reproduction des rapports de domination structurant l’état postcolo nial. À l’inverse, beaucoup des discours entendus durant cet aFFronte ment – dans les chansons, les slogans des maniFestants de la diaspora, les posts sur les rÉseauX sociauX – pourraient être lus comme les indices d’une mobilisationcontrela violence symbolique induite par le rÉgime de la postcolonie gabonaise, contre le consentement et l’assujettissement auX mÉcanismes pervers de  l’Émergence . En ce sens, bien plus que deuX programmes politiques ou deuX candidats dont les passiFs communs sont bien connus, on peut dire que l’aFFron tement en prÉsence autour de l’Élection opposait un rÉgime de per pÉtuation de la violence symbolique d’une part, et une volontÉ de sortie d’une  paiX  illusoire d’autre part. PaiX au nom de laquelle se poursuivent le système de prÉdation des ressources, les atteintes auX libertÉs individuelles, et l’impunitÉ des crimes rituels. Toute la question est alors de savoir si cette volontÉ de sortie du système n’est pas piÉgÉe par le dÉsir de consommation et de consu mation, dans l’urgence, des marchandises et des biens, dont les pil lages perpÉtrÉs par ceuX que le pouvoir a qualiFiÉs de  casseurs  sont l’eXpression paroXystique. En eFFet, la Face sombre que rÉvèle le mouvement de contestation violente de la  victoire  d’Ali Bongo par les pillages est la productivitÉ et la normativitÉ de ce phÉnomène, c’estàdire sa capacitÉ, en tant que dispositiF du pouvoir, à s’être imposÉ dans l’inconscient des dominants et des dominÉs comme mÉcanisme positiF d’entrÉe en citoyennetÉ et en modernitÉ. Un mÉcanisme dont l’origine est dans l’Économie morale de l’impÉria lisme colonial qui institua la colonie comme territoire dont le pillage des ressources Était la norme, en plus de celle de tuer et d’humilier dans l’ivresse Érotique de la transgression.
De l’économie morale du pillage
Dans la situation de l’impÉrialisme postcolonial, dont le Gabon est une colonie eXemplaire et dont la machine du pouvoir hÉrite du schÉma colonial, la productivitÉ et la normativitÉ du pillage sont attestÉes non seulement par les discours des leaders des deuX seg ments de la machine en lutte, mais aussi par les pillages commis par le  peuple . C’est ainsi que dès la proclamation des rÉsultats par la La violence de la vie quotidienne à Libreville Cenap, Jean Ping et Guy Nzouba Ndama deuX eXpiliers du rÉgime 8 PRéfABCoEngo Firent chorus à Radio france Internationale pour eXprimer la
 Frustration  d’un peuple Face à une Famille qui dirigeait le pays depuis un demisiècle en pillant ses richesses. Même SÉraphin Moundounga, ministre de la Justice, qui dÉmissionna suite à la proclamation de la  victoire  de Bongo, Fit savoir que s’il condam nait ceuX qui cassaient et pillaient, il condamnait autant ceuX qui, en reFusant le recompte des voiX, poussaient le  peuple  à ces violences. L’on pouvait alors comprendre que si les leaders n’encou rageaient pas le pillage par les Émeutiers, ils le justiFiaient par les  Frustrations  sÉdimentÉes depuis plusieurs annÉes. Mais en même temps, ces leaders – dont les Fortunes respec tives ne peuvent se comprendre que dans leurs liens organiques avec cette Famille – sont aussi indÉniablement des acteurs de la productivitÉ et de la normativitÉ de ce pillage qu’ils s’Évertuent à mettre au jour. Leurs carrières et leur puissance matÉrielle ou Financière sont incomprÉhensibles s’il n’est tenu compte de leurs rôles d’acteurs de ce dispositiF. Ainsi, condamnant et justiFiant à la Fois ce puissant dispositiF commun à l’impÉrialisme colonial et postcolonial dont ils Étaient partie prenante, ces leaders tra duisent, dans la contradiction qu’ils incarnent, la tragique rÉalitÉ d’une entrÉe en citoyennetÉ et d’une sortie de la violence symbo lique par le pillage des objets et des biens du dÉsir. er Une tragÉdie dont l’Épisode du 1 septembre 2016 illustre la dÉsespÉrante gravitÉ par des Faits attestÉs. Par eXemple, une Femme, partie participer au pillage d’un magasin avec son bÉbÉ dans le dos, l’ÉtouFFe avec le sac de riz qu’elle avait sur la tête et constate le dÉcès de sa progÉniture en arrivant chez elle. Une autre Femme, mère de bÉbÉs jumeauX, ayant pillÉ un magasin avec son mari et retournÉe chez euX avec le butin, ne put rÉsister à la tentation de rÉpÉter leur acte contre la volontÉ de son ÉpouX et  disparaît . Du côtÉ des propriÉtaires des magasins pillÉs, un au moins s’est suicidÉ après que toute sa vie de travail se soit vola tilisÉe dans la Fureur jouissive des pilleurs. Tout aussi grave, pour le pillage des magasins, des Familles entières se sont mobilisÉes, la nuit entière jusqu’au matin dans certains cas, dans une atmos phère orgiaque où l’acte commis Fut vÉcu dans une positivitÉ virile. Les  casseurs  et les  pilleurs  Étaient ainsi des gens honorables, respectables, qui Éduquaient leurs enFants qui les ont accompagnÉs dans le pillage au respect des biens d’autrui. Cette
9