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LA VIOLENCE DU DEVELOPPEMENT

De
201 pages
Associer le développement à un État fort loin des modèles démocratiques universalistes, admettre la culture africaine comme un obstacle majeur au développement achèvent de démontrer que celui-ci est tout sauf un long fleuve tranquille, mais un projet politique et volontariste conduit par un pouvoir ferme et souverain des élites modernisantes. Un livre qui analyse de façon approfondie le développement en Afrique en soulevant la question politique, économique et sociologique.
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LA VIOLENCE DU DEVELOPPEMENT

Collection Économie et Innovation
dirigée par Sophie Boutillier et Dimitri Uzunidis
Dans cette collection sont publiés des ouvrages d'économie industrielle, financière et du travail et de sociologie économique qui mettent l'accent sur les transformations économiques et sociales suite à l'introduction de nouvelles techniques et méthodes de production. L'innovation se confond avec la nouveauté marchande et touche le cœur même des rapports sociaux et de leurs représentations institutionnelles. Ces ouvrages s'adressent aux étudiants de troisième cycle, aux chercheurs et enseignants chercheurs. Les séries Krisis, Clichés et Cours Principaux font partie de la collection. La série Krisis a été créée pour faciliter la lecture historique des problèmes économiques et sociaux d'aujourd'hui liés aux métamorphoses de l'organisation industrielle et du travail. Elle comprend la réédition d'ouvrages anciens et de compilations de textes autour des mêmes questions. La série Clichés a été créée pour fixer les impressions du monde économique. Les ouvrages contiennent photos et texte pour faire ressortir les caractéristiques d'une situation donnée. Le premier thème directeur est: mémoire et actualité du travail et de l'industrie; le second: histoire et impacts économiques et sociaux des innovations (responsable: Blandine Laperche) La série Cours Principaux comprend des ouvrages simples et fondamentaux qui s'adressent aux étudiants des premiers et deuxièmes cycles universitaires en économie, sociologie, droit, et gestion. Son principe de base est l'application du vieil adage chinois: « le plus long voyage commence par le premier pas ».

@L'Hannatlan,2002 ISBN: 2-7475-3545-2

Luc PANDJO BOUMBA

LA VIOLENCE DU DEVELOPPEMENT
Pouvoir politique et rationalité économique des élites africaines

INNOV AL 21, Quai de la Citadelle 59140Dunkerque, France Éditions L'Harmattan L'Harmattan Hongrie 5-7, rue de l'ÉcolePolytechnique Hargitau. 3 75005 Paris 1026Budapest FRANCE HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino

ITALlE

Aux élites modemisantes africaines confrontées quotidiennement et contradictoirement aux attentes des populations désemparées et aux impératifs politiques de leur survie. Leurs actions audacieuses au cœur des administrations des entreprises et des universités constituent un motif d'espoir pour les générations futures. Pour les administrateurs post-coloniaux, élites traditionnelles et modèles de bonne gouvemance. Pensée particulière pour M. Jean-Marie Vianney Boumba et Mme Elisabeth Arondo.

INTRODUCTION

Tabou. La seule énonciation de ce mot laisserait à penser que l'on s'achemine, à la lecture du présent ouvrage, sur des terrains interdits voire glissants. Mais peut-on y échapper dès lors qu'il s'agit de développement, donc de vie des populations ? La présente contribution est la formalisation de quelques idées forces longtemps défendues par l'auteur, aussi bien dans le cadre de ses activités de recherche1 que de pratique économique au sein de la haute administration de son pays. De nombreuses années après, le malaise à l'origine des idées développées alors, demeure. Il s'agit de la tendance des économistes et autres chercheurs en Sciences sociales à occulter dans l'analyse du sous-développement et du développement un problème, à notre avis central, pour l'appréhension de ces phénomènes: le pouvoir. Certes depuis quelques temps, des discussions dans le cadre de la gestion des relations Union Européenne/ACP, aux nouvelles incantations issues des institutions de Bretton Woods, l~ bonne gouvemance revient désormais telle une antienne. Mais une chose est de s'y intéresser et une autre de le prendre en compte de façon systématique dans l'analyse et les théories relatives au développement. Tel est le sens de notre contribution. Pour ce faire, économie, anthropologie, sociologie politique et du développement, histoire économique, l'approche pluridisciplinaire est requise parce que plus féconde pour la compréhension du développement. Deux
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Nombre de ces idées ont fait l'objet de plusieursarticles; elles ont été par

ailleurs et surtout esquissées dans le cadre de la thèse de doctorat en sciences économiques, soutenue par l'auteur à l'Université de Paris II Panthéon Assas, sous la direction du Professeur Jacques Austruy et la sanction des Professeurs Christian Labrousse et Serge Latouche.

La violence du développement

idées forces, véritables tabous, constituent ainsi la trame de cet ouvrage. Le développement, contrairement à l'idée dominante, est historiquement et normativement lié à un Etat fort, en contradiction avec les systèmes d'autonomie, démocratiques, la redistribution systématique consubstantielle à ces systèmes étant à un certain niveau d'accumulation contre productive. Le développement est en effet violence, car conduit par un pouvoir dont les populations admettent le prélèvement continu d'un surplus, processus nécessaire dans la phase d'accumulation primitive. Cette dynamique ressortit à ce que nous nommons l'exploitation vertueuse. Le pouvoir dans cette optique est nécessairement légitime. Mais la légitimation dans la perspective du développement n'est pas tant une légitimation en soi qu'une légitimation de la violence productive. Deuxième idée force, le développement des sociétés se traduit autant qu'il implique une différenciation des systèmes sociaux, différenciation dont l'aboutissement est l' autonomisation de la sphère économique selon un processus systématisé par Talcott Parsons et Karl Polanyi. La conséquence est l'avènement d'une élite économique spécifique. Ce processus est indissociable du phénomène que nous nommons acculturation marchande, au cours duquel la rationalité économique des acteurs se substitue à la rationalité sociale initiale, en vigueur dans les sociétés en transition en l'occurrence africaine, la culture d'origine qui module le comportement de ces acteurs économiques n'étant pas congruente avec les systèmes productifs. La culture africaine apparaît de ce point de vue comme un obstacle majeur au développement. L'incursion de la culture dans la dynamique du développement conduit à poser le problème, non pas des différences de culture, mais de l'inégalité des cultures. Deux caractéristiques de la culture sont prises en compte à ce niveau: le rapport au travail, les rapports hiérarchiques. La théorie économique libérale classique pose le travail comme une activité essentiellement individuelle, motivée par l'utilité qu'il procure en dernier ressort. Cette utilité matérielle, ces bénéfices obtenus (salaires, revenus divers) conditionnent ainsi l'intensité et l'ardeur avec lequel l'agent économique s'investira. La formalisation théorique de cette idée est donc la fonction de demande de travail, qui est une fonction croissante du revenu. A l'inverse, comme le fait remarquer justement Fukuyama, le travail peut s'expliquer dans le cadre d'une perspective holiste. Le travail de ce point de vue est conditionné par une 8

Introduction

certaine éthique. « L'éthique de travail» implique ici que les différences dans l'intensité du travail des gens sont liées à la culture et la coutume, donc rattachées en quelque façon au Thymos » (Fukuyama 1992 : 261). La plus célèbre illustration de cette conception, comme on le verra plus loin, est l'éthique protestante conceptualisée par Max Weber. A propos de la culture japonaise, Fukuyama note que « l'identité de l'individu se fond à un degré extrême dans celle du groupe: il ne travaille pas tant pour son propre bénéfice à court terme que pour la prospérité du groupe plus vaste auquel il appartient. Son statut est moins déterminé par sa performance individuelle que par les performances de son groupe» (Fukuyama 1992 : 266). Le travail est ainsi survalorisé. La même perspective fonde la conception du travail dans la société traditionnelle africaine contrairement à ce que pensent certains. En effet, selon Axelle Kabou (1996 : 154), « on se heurte à toutes les pages au cliché missionnaire du nègre noceur, plus collé à sa tribu que le mollusque à son rocher, plus préoccupé de bamboulas, de cérémonies claniques et tribales que de son gagne pain. Or quiconque a vécu dans un village africain sait à quel point la carte postale exotique du tam-tam permanent sur fond de farniente est un mythe. Il faudra donc chercher ailleurs que dans les valeurs traditionnelles africaines les raisons de la sous-productivité de l'Afrique post-indépendantiste ». Il se serait alors produit une sorte d'involution dans la perception du travail chez l'africain des sociétés contemporaines, involution induite par la nature de son insertion contemporaine au groupe, donc à son rapport à l'autorité. Le rapport des individus au travail est en effet articulé aux rapports hiérarchiques, donc à l'autorité. La source du pouvoir, donc de l'autorité, est un problème séculaire. Pour Jean Jacques Rousseau (1987 : 93), « L'homme est né libre, et partout il est dans les fers. Tel se croit le maître des autres, qui ne laisse pas d'être plus esclave qu'eux». Comment se le peut-il? La réponse, hormis l'hypothèse de la force, de la contrainte est la légitimité, l'autorité légitime donc sacralisée. Initialement, la religiosité est personnelle, sans temples, sans autels, sans rites, bornée au culte purement intérieur du Dieu suprême et aux devoirs éternels de la morale. C'est la religion de l'évangile, le vrai théisme. Il s'agit somme toute d'un droit naturel divin. Mais dès lors que l'individu entre en rapport avec son voisin dans le cadre du groupe, d'une société, le droit sacré n'est plus naturel, mais repose sur l'ordre social. En effet, comme le dit Rousseau «les hommes n'eurent point d'autres rois que les dieux, ni d'autre gouvernement que 9

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le théocratique. Il faut une longue altération de sentiments et d'idées pour qu'on puisse se résoudre à prendre son semblable pour maître, et se flatter qu'on s'en trouvera bien.» (1987 : 299). Si l'ordre social n'est point naturel, c'est que la loi du plus fort n'est définitive qu'à condition que la force se mue en droit et l'obéissance en devoir. Il s'agit en l'occurrence de convention, d'un pacte social qui est en dernier ressort la source de la légitimité, de l'autorité, donc de la contrainte. Si dans d'autres contextes socio-culturels, cette légitimation de la contrainte a traversé le temps, dans les sociétés africaines contempo~aines, elle est altérée par la modernisation. Les instances traditionnelles de domination ont été dissoutes, et si elles ont dans beaucoup de cas semblé pérennes, elles ne sont plus que factices. L'illustration caricaturale est celle d'une institution ayant traversé le siècle: la chefferie. Initialement protectrice des sujets, elle manque désormais àjouer ce rôle, car devenue au fil du temps auxiliaire du pouvoir central. Créations d'espaces sociaux nouveaux, disparition des modalités d'accumulation (esclavage, tribut, commerce...) désacralisation de l'autorité, démocratisation des modes d'élection, altération des valeurs par l'empire du monde marchand, disparition des socialités identitaires et des référents communautaires, l'action de la modernité a définitivement sapé les fondements du système, sans que désormais les sujets n'y trouvent plus leur compte. Les nouveaux chefs, espèces hydriques (chef de clan - homme politique) ne garantissent plus au peuple le gîte, le couvert, l'éducation, la santé, l'emploi en contrepartie des efforts fournis pour la communauté. Faillite des systèmes de sécurité sociale, habitat inexistant, santé et écoles hors de portée, inactivité et chômage endémiques, quelle communauté existerait-elle sous pareil contexte? Les princes accumulent désormais pour eux mêmes, dilapident pour eux mêmes. Résultat: le sujet se rebelle, est rétif au travail qui l'appauvrit sans lui garantir la survie, ne se sent nullement concerné par des communautés atomiques ou nationales virtuelles. Les chefs porteurs de valeurs séculaires ont été dans la durée marginalisés au profit d'un pouvoir central prédateur, d'élites nouvelles dont la préoccupation première est de s'ériger en nouvelles catégories dominantes. Il leur faut alors accumuler au maximum, prendre des raccourcis. Les valeurs s'étiolent. Le maître d'école longtemps vénéré est devenu catégorie sociale seconde. Le professeur d'université fait commerce de ses cours photocopiés. Le savoir est banalisé. Le roturier s'est mué en prince. Le nivellement se fait par la base, la mobilité sociale est pervertie qui favorise l'empire de la médiocrité. Les despo10

Introduction

tismes obscurs deviennent légion. C'est la crise hégémonique au sens de Gramsci assurément. Tandis que le sujet holiste de la société asiatique travaille résolument pour le groupe, dont les valeurs de solidarité, de sacralisation du chef, d'autorité, de fétichisation du travail demeurent fortes parce que la communauté le prend en charge, le sujet holiste de la société africaine est désemparé; la communauté, surtout nationale loin de lui garantir protection et survie s'engraisse sur son dos, le réduit à la clochardisation. Là où la solidarité est productive, elle devient improductive en Afrique. Individualisme ou holisme, l'Afrique contemporaine n'a pu choisir. Individualiste, l'acteur social l'est assurément car ne se sentant plus impliqué par la prospérité, l' épanouissement du groupe, de la communauté pour lequel il est censé s'investir par son travail. Solidaire, il l'est de toute évidence par l'exigence de redistribution qu'il impose à son voisin/ « Ainé » pour un produit qu'il se refuse désormais de contribuer à créer. «L'expérience montre que les réunions claniques et autres manifestations sociales qui paralysent la vie économique en Afrique sont devenues non plus des occasions de communion réelle, mais le moyen de boucler des fins de mois difficiles» nous indique Axelle Kabou (1996 : 160). Tel est le dilemme de la nouvelle culture africaine. L'ouvrage comporte ainsi quatre chapitres recoupant les différentes dimensions sur lesquelles nous nous appesantissons. Le premier campe la problématique du développement en tentant de comprendre pourquoi les théories du changement social échouent à résoudre la pauvreté. Le second se veut donc un aperçu historique de la prise en compte de l'élite, dans les théories du développement, et plus généralement du changement social, qui lui ont conféré dans leur axiomatique, un statut premier, le statut de «primum mobile». L'étude, davantage panoramique qu'analytique, est menée en trois parties, correspondant à des optiques théoriques spécifiques. La première partie regroupe les théories développant une approche en termes de groupes fonctionnels (classes moyennes, intellectuels, bourgeoisie compradore"')1 La seconde correspond à un corpus davantage centré sur la dimension psychologique et individuelle de l'élite, dont Max Weber a ouvert la voie et Schumpeter assuré la continuité. La troisième, quant à elle, consiste en des théories qui ont choisi de transcender la segmentation des analyses précédentes par la systématisation d'une structure générale de l'élite historiquement corrélée au développement. Cette dernière partie permet précisément d'ouvrir la problématique sur le champ sociologique avec l'application du conIl

La violence du développement

cept de différenciation structurelle des systèmes sociaux. Nous développons en effet dans le troisième chapitre notre thèse fondamentale qui est résumée par la proposition selon laquelle, le développement est d'autant plus susceptible de se produire que la structure de l'élite est celle d'une élite différenciée et intégrée. Partant ainsi de l'étude des instances de domination anté-coloniales, nous verrons comment s'opère aujourd'hui en Afrique la structuration d'une élite du pouvoir, constituée et cohérente, mais aussi pourquoi, cette genèse dans l'optique du développement, implique une différenciation des sphères hégémoniques, processus inhérent à la modernité, et dont précisément l'émergence d'un champ économique spécifique de type polanyien constitue un des aboutissants. Mais la différenciation dans l'optique du développement se fait aussi au profit d'une catégorie centrale, l'Etat, l'Etat fort fondamentalement non démocratique ainsi que l'histoire économique mise à contribution nous l'enseignera. L'absence d'une sphère économique autonome par rapport au système social général d'une part, le fait que le puissant et le candidat au pouvoir répondent à une logique économique spécifique d'autre part, impliquent que les instruments et les modalités de l'analyse économique conventionnelle sont loin de s'appliquer aux élites des sociétés africaines. Le quatrième chapitre de cet ouvrage est ainsi consacré à la justification de l'acculturation marchande.

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CHAPITRE I AUX ORIGINES DU SOUSDEVELOPPEMENT

Aux origines du sous-développement

« Si les économistes du développement n'ont à peu près rien à proposer, c'est parce que les voies du développement sont d'abord politiques et symboliques avant d'être économiques ». (Caille 1981 : 81)

« L'intermède de l'économie pure et surtout de l'économie neutre (selon les vœux de L. Robbins) reste sans signification pour l'appréhension d'un mouvement qui met en branle tous les éléments d'une société». (Austruy 1964 : 41)
1. A PROPOS DE L'ECONOMIE DU DEVELOPPEMENT

Si les problèmes de développement aujourd'hui perdurent, l'économie du développement, censée les résoudre, semble s'essouffler. Plus généralement, ce sont les théories du changement social qui ont fait faillite, s'étant avérées rarement congruentes avec la réalité. Les économistes et autres chercheurs en sciences sociales ont ainsi beau jeu de se pencher sur ces théories pour démêler les raisons de leur échec. Albert O. Hirschman s'est lui déjà en 1981, employé à faire la genèse de ce qu'il appelle «la misère de l'économie du développement». Son analyse devait déboucher sur les deux propositions suivantes: 1. La misère de l'économie du développement a beaucoup tenu à la conception cultivée d'un ensemble cohérent de constructions théoriques applicables indifféremment à tout pays sous développé. Cette conception a du reste été remise en question par les disparités dans les rythmes de développement de divers pays; 2. Dans le cadre de cette conception unitaire du développement, les théoriciens se sont attachés à construire des programmes à vocation nomothétique et généralisante, programmes considérés comme panacées au développement, l'idée soustendant la démarche étant celle de l'économie comme technique, technique de lutte contre la pauvreté et technique devant permettre une augmentation du revenu national global, d'autant et selon le postulat (implicite dans leur analyse) de l'utilité optimale au sens de Pareto, que l'amélioration dans un secteur déterminé permettrait à la société d'y trouver globalement son avantage.
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Au total donc, une double conception de l'économie: économie à prétention généralisante et conception mécaniciste et positiviste des thèses qui la constituent. Le premier parti pris épistémologique a été systématisé trois années plus tard par le sociologue Raymond Boudon (1984). Celui-ci a, en effet, entrepris dans un essai d'épistémologie de jeter un regard critique sur les théories du changement social, de façon à préciser la nature des questions qu'elles cherchent à résoudre, se demandant ce faisant à quelles conditions elles peuvent recevoir une réponse susceptible de validation. Il aboutit à la conclusion que ces théories connaissent un échec parce qu'elles se sont toujours données l'ambition d'énoncer des propositions dont la validité n'est pas limitée à un contexte spatiotemporel déterminé, mais à portée générale. Il n'est donc, pour l'auteur, possible de construire des théories valides qu'à propos de « processus sociaux partiels et locaux, datés et situés». Le second travers des théories du développement est donc leur caractère mécaniciste et positiviste. Dès 1967 déjà, Jacques Austruy le relevait lorsqu'il prévenait que loin de se limiter à être une technique, l'économie est aussi culture et prospective; et en tant que prospective, elle se « doit ainsi de délimiter la validité des techniques qu'elle met en œuvre» (Austruy 1967 : 14). Mais pour pertinentes que soient ces critiques de l'économie du développement, elles ne mettent pas l'accent sur le problème fondamental du développement, résumé par la proposition de John Walton (1979 : 22) selon laquelle, « les problèmes de développement sont essentiellement politiques; ce sont des problèmes de choix, de prise de décisions et d'exercice du pouvoir» problèmes largement occultés par l'analyse économique conventionnelle. Cette proposition se retrouve à peu près chez Jacques Austruy. Pour lui en effet « l'analyse économique atrophie la théorie du pouvoir en le rendant conforme à des lois classiques, ou simplement résiduel. Le marginalisme et toute la partie de la science économique moderne qui en est issue, élimine la réalité du pouvoir. En effet, en se basant sur une analyse fractionnaire et sur la loi des grands nombres qui exclut les aléas des petites séries, cette perspective réduit et légitime le pouvoir qui est toujours à sa place (modeste) dans tout optimum mathématiquement formalisé. La théorie des organisations en montrant que les fonctions de commandement se retrouvent à peu près identiques dans tous les régimes évolués, aboutit, par un biais différent aux mêmes conclusions. Quant à l'analyse marxiste, elle dénonce l'abus de pouvoir des exploiteurs d'une manière systématique dans sa partie critique du capitalisme, 16

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mais à quelques exceptions près, elle retrouve l'attitude précédente, et avec l'hyperbole en plus, lorsqu'elle touche au pouvoir dans les régimes qui ont sa faveur. » (Austruy 1972 : 8-9). Avec l'accent mis désormais sur le concept de «bonne gouvernance », les tenants de l'économie orthodoxe semblent s'être rangés à l'évidence de John Walton et Jacques Austruy ainsi que suggère le Directeur Général du FMI (de Larosière 1998). Problème de pouvoir, le développement ne l'est cependant pas seulement au niveau de chaque société, mais aussi au niveau mondial. Ainsi selon Immanuel Wallerstein, « les changements internes des Etats Souverains découlent de l'évolution du système mondial et des interactions au sein dudit système. L'économie-monde du siècle s'est ainsi construite sur une division du travail à l'échelle mondiale et une hiérarchie interne, selon lesquelles les différentes zones de cette économie-monde (le centre, la semi-périphérie, la périphérie) se sont vues assigner des rôles économiques spécifiques, ont développé des structures sociales et des modes différents de contrôle du travail, et tiré inégalement partie du fonctionnement du système. Le développement, le fonctionnement de cette économiemonde, est ainsi la théorie d'une lutte-concours des Etats centraux et périphériques pour parvenir ou se maintenir selon les cas au centre du système» (Wallerstein 1980). Autant sous-développement et développement sont des phénomènes multidimensionnels, autant leur analyse pertinente implique le parti pris de la pluridisciplinarité.
2. APPROCHE METHODOLOGIQUE: PLURIDISCIPLINAIRE LE PARTI PRIS

La persistance de la pauvreté, son accentuation ont conduit à une sorte de réédition des théoriciens censés y apporter remède. Le contexte mondial, la défaite du communisme en suggéraient, dès lors, les causes dans l'interventionnisme. Pourtant les institutions de Bretton Woods après avoir imposé leurs certitudes reviennent à la case départ, la bonne gouvernance redevient un des facteurs majeurs de la crise. Reconnaissance implicite que le développement est transcendant et que les modèles d'équilibre général calculables et l'ajustement structurel ne suffiront pas à sortir du sous-développement, et l'analyse devrait reposer désormais simultanément sur les rapports sociaux et de pouvoir

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et les modèles, le développement nécessitant plus que jamais l'approche pluridisciplinaire. Précisément, l'intérêt de l'approche apparaît à deux niveaux pour Michel Vernières. D'abord les différents théoriciens reconnaissent que des travaux de disciplines voisines sont déterminantes pour l'avancée de leur propre discipline. « Ainsi C. Coquery-Vidrovitch indique que l'effort récent de la révision de I'histoire de la colonisation fut initié par des anthropologues et des sociologues. C'est, de même, à l'initiative de ces derniers et des géographes qu'a été dénoncée l'analyse historique de la destruction des sociétés traditionnelles. Inversement, le courant de l'anthropologie historique a débuté par une approche plutôt sociologique, voire marquée par la linguistique structuraliste (P. Ph. Rey). Pour la sociologie du développement, Monsieur Haubert note l'apport « d'économistes (S. Amir), d'anthropologues (C. Meillassoux, P.Ph. Rey) qui cherchent à comprendre les rapports sociaux et leurs transformations à l'échelle globale ». P. Ph. Rey remarque «la convergence entre anthropologie et économie ». En échos, Philippe Hugon montre que le champ de l'économie orthodoxe classique, néo-classique et keynésienne s'est élargi « grâce à l'apport des démographes (relations entre variables économiques et démographiques), des anthropologues (importance des relations sociales, notamment des systèmes de parenté), des historiens de la tradition des annales (rupture avec une vision unilinéaire des évolutions de longue période» (Vernières 1993 : 13). L'auteur poursuit en relevant la tendance jusque parmi les spécialistes des disciplines les plus hermétiques à reconnaître la fécondité de la pluridisciplinarité, (apport pour les études de géographie rurale des travaux des agronomes, interpénétration des travaux démographiques avec la géographie, l'économie, la sociologie, voire les sciences biologiques et médicales). Assurément, le développement des Nations ne peut et ne doit être appréhendé sous la seule aune du modèle économétrique. Cela étant, envisager quelque réflexion sur le développement implique de préciser l'optique idéologique devant orienter celle-ci. Si la pensée francophone a véritablement été pionnière en économie du développement, il reste que la pensée anglosaxonne s'est vite révélée la plus connue et la plus stimulante pour diverses raisons dont la plus évidente demeure certainement l'empire exercé par le foisonnement intellectuel américain et le déplacement du centre d'intérêt du monde. Les premières universités les plus prestigieuses ont certes pour nom Florence, Amsterdam, voire Sorbonne, mais la dérive du centre du monde 18

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vers le « nouveau monde» a pour corollaire que ces dernières sont désormais supplantées par Oxford, Harvard, Columbia. Naturellement, d'Alfred Sauvy inventeur du terme Tiers-Monde à François Perroux, le passionné du développement n'a plus comme référent que la pensée anglo-saxonne. Celle-ci est-elle pour autant la plus pertinente pour l'appréhension du phénomène du développement? Hormis les divergences liées aux postulats des deux écoles de pensée, l'on s'accorde à relever des particularités à chacune d'entre elles; « la tradition économique anglo-saxonne, nous indique Philippe Hugon, est pragmatique, empiriste ou technico-empirique ; elle privilégie l'individualisme méthodologique et les tests empiriques et se méfie des grands systèmes; elle s'intéresse davantage au comment qu'au pourquoi et à l'analyse du fonctionnement, qu'aux mutations structurelles des sociétés. Au contraire, l'arrière plan culturel de la pensée francophone est davantage marqué par le cartésianisme, par une tradition philosophique privilégiant le sens et se méfiant de l'empirisme (de Althusser à Lévi-Strauss en passant par Barthes, Bachelard ou Foucault). La démarche holiste s'intéresse aux systèmes et aux structures et elle cherche à replacer les évolutions dans une perspective historique. Dans la tradition colbertiste, l'Etat est l'agent premier du développement et le marché n'est pas supposé être autorégulateur » (Hugon 1993). A cet égard, la pensée francophone en économie du développement est héritière des encyclopédistes, de la pensée précieuse, savante et iconoclaste dont les représentants les plus marquants ont pour nom Alfred Sauvy, Jacques Austruy, Fernand Braudel, Gaston Leduc, François Perroux. Elle nous paraît plus profonde car s'attachant aux ressorts fondamentaux des sociétés. Les économies sont restituées dans leur dynamique interne, qui considère en effet qu'il n'y a pas de rationalité en soi, celle-ci étant aux prises avec l'environnement. Peut-être pour avoir été instruit durant ses humanités de la philosophie de cette école, sans doute pour être un peu un produit de cette école, mais certainement persuadé du fait que l'économie positiviste et pro-techniciste de la modélisation s'apparente davantage à des exercices scolastiques, ne cerne que l'écume des phénomènes, l'auteur inscrit la présente contribution dans le postulat d'une économie transcendante, qui pour être efficiente doit reposer fondamentalement sur le parti pris pluridisciplinaire. L'analyse de la dynamique du développement, phénomène culturel par excellence, nécessite en effet le recours à la perspective historique, celle-ci permettant d'accéder aux idées 19

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émises à propos du problème de la rareté, connaissance prise pour elle-même, mais aussi et davantage, connaissance en tant que cadre de légitimation de techniques envahissantes avec le triomphe du positivisme et de l'utilitarisme. Cette dynamique convoque les instruments de l'analyse économique, car si les problèmes de développement ne sont pas d'abord, on l'a dit des problèmes économiques, ils le sont aussi, et les économistes, ne serait-ce que pour avoir les premiers investis dans les années 40 ce nouveau champ de recherche, peuvent se prévaloir d'y avoir le plus réfléchi. Elle s'ouvre enfin sur le champ du social, plus précisément de la sociologie, car les problèmes de développement, le répétera-t-on assez, résultent assurément «de l'extraordinaire hiatus du coin, qui vient s'insérer entre les bases économiques de plus en plus ouvertes à la mondialisation et déstructurées par elle, et des rapports sociaux et politiques qui ne peuvent ni choisir la voie du passé, sauf dans l'imaginaire, ni s'harmoniser avec une logique économique trop massivement contraire à l' ethos dominant» (Caillé 1989 : 79). Ces différentes dimensions, dans la perspective du développement nous conduisent à notre proposition initiale, à savoir que les problèmes de sous-développement sont essentiellement des problèmes de pouvoir.
3. LA REALITE DU POUVOIR

Cela dit, pour saisir la réalité du pouvoir, celui-ci n'étant pas désincarné, il nous paraît judicieux de le faire au travers des acteurs sociaux qui l'incarnent, en l'occurrence les élites. Face à la problématique du développement, une alternative se pose quant à la manière de le faire; soit se situer dans le cadre d'un objet social déterminé, ici une société en développement, un pays ou une région et tenter de voir empiriquement le rôle joué par les élites dans le processus du développement, de déterminer les facteurs explicatifs de leur capacité à promouvoir ou non ce processus. C'est le parti pris par John Walton (1979) qui a choisi de le réaliser dans différentes régions d'Amérique Latine; soit opter pour une approche davantage systémique et normative, qui présenterait l'avantage de mobiliser au moins trois dimensions de cet être polymorphique qu'est le développement: I'histoire, l'économie et la sociologie. A propos précisément d'histoire, comment et dans quelle mesure les élites ont-elles été traitées dans la littérature sur le développement? De quel type d'élite a-t-il été le cas échéant, question? Existe-t-il un corpus théorique significatif ou bien, 20

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les élites n'ont-elles été intégrées que de façon résiduelle, incidente, anecdotique? Et lorsqu'elles ont constitué un centre d'intérêt majeur, l'analyse n' a-t-elle pas été que spécifique, tant dans la composition de ces élites que dans la contribution positive ou négative au développement. En effet, si dans le passé, certaines catégories dominantes (classes moyennes, entrepreneurs...) ont été les moteurs du développement, la modernité avec la complexification de tous les champs de la vie sociale, est irréductible à toute approche moniste, tant en ce qui concerne les facteurs supposés la susciter, que plus spécifiquement les agents chargés de la conduire; parce qu'elle mobilise le clerc, requiert la contribution de l'entrepreneur, se nourrit du discours exaltant et légitimant de l'idéologue, nécessite le savoir-faire du technocrate, se conforte grâce à la violence sécurisante du gendarme, la modernité met nécessairement en branle toutes les franges du corps social et convoque particulièrement l'ensemble de l'élite du pouvoir. Il nous faut pour ce faire, définir, caractériser et surtout identifier, normativement certes, mais aussi contextuellement notre unité élémentaire d'analyse, l'élite. Ainsi verrons-nous successivement l'élite comme catégorie conceptuelle d'une part, et ensuite l'élite comme unité générique d'analyse. 3.1. L'Elite comme catégorie conceptuelle L'histoire du concept d'élite plonge au XVlllème siècle au cours duquel il signifie marchandise de qualité supérieure, avant de désigner seulement plus tard des groupes sociaux supérieurs, « unités militaires particulièrement brillantes, éléments de choix de la noblesse» (Bottomore 1967 : 10). Cependant le terme n'est défini institutionnellement qu'en 1823 lorsque l'Oxford English Dictionary le rattache à des groupes sociaux précis. Mais c'est incontestablement à la fin du XIXeme siècle que ce terme bénéficie ~'un usage courant en Europe Occidentale, et au début du XXemesiècle qu'il acquiert droit de cité avec la percée des théories sociologiques des élites (Wilfredo Pareto). Mais même chez ce dernier auteur, le terme ne sera définitivement fixé que graduellement. Initialement, dans son Cours d'Economie Politique, Pareto développe la conception d'une courbe normale de la distribution de la richesse dans la société, et mieux, de la distribution de l'intelligence, du talent, des aptitudes; les classes dites supérieures constituant une élite, une aristocratie, seraient ainsi les plus riches certes, mais aussi les mieux dotés de ces attributs moraux. Pareto systématise plus 21

La violence du développement

tard son argumentaire: « Supposons, dit-il, qu'en toutes les branches de l'activité humaine, on attribue à chaque individu un indice qui indique ses capacités, à peu près de la même manière dont on donne des points aux examens, dans les différentes matières qu'enseignent les écoles. Par exemple, à celui qui excelle dans sa profession, nous donnerons 10. A celui qui ne réussit pas à avoir un seul client, nous donnerons 1, de façon à pouvoir donner 0 à celui qui est vraiment un crétin. A celui qui a su gagner des millions, que ce soit bien ou mal nous donnerons 10. A celui qui gagne des milliers de francs, nous donnerons 6. A celui qui arrive tout juste à ne pas mourir de faim nous donnerons 1. A celui qui est hospitalisé dans un hôpital d'indigents, nous donnerons O. Et ainsi de suite pour toutes les branches de l'activité humaine. Formons donc une classe de ceux qui ont les indices les plus élevés dans la branche où ils déploient leur activité, et donnons à cette classe le nom d'élite» (Pareto 1919 : 1296-1297). On le voit donc, l'auteur développe une approche matérialiste certes mais aussi psychologique de l'élite. Presque parallèlement, le sociologue italien Gaetano Mosca insiste lui sur une approche davantage positionnelle de l'élite en présentant comme trait distinct de toutes les sociétés humaines, l'existence de deux classes d'individus, la première, minoritaire, qui a le monopole de la direction politique, et qui bénéficie d'avantages y afférant, et la seconde qui subit donc la domination de la première. Apparaît néanmoins en filigrane une certaine inclination psychologique lorsqu'il affirme que « les individus qui composent les minorités doivent posséder, ou paraître posséder, un certain attribut qui est grandement apprécié dans la société où ils vivent et y exercent une influence capitale» (Mosca in Bottomore 1967 : 12). La dichotomie opérée par Mosca ouvre la voie à d'autres spécifications. Ainsi Pareto distingue-t-il dorénavant l'élite gouvernementale, c'est-à-dire celle qui détient le pouvoir, de la masse; plus tard la spécification portera sur la couche dirigeante elle même dans laquelle l'on distingue désormais des catégories variées (riches, aristocrates, noblesse d'épée, clergé...) (Kolabinska in Bottomore 1912). Mais au-delà de la spécification des élites, le problème fondamental demeure celui de leur définition. Car derrière celle-ci, se dessinent certains sous-entendus idéologiques. Après Pareto et Mosca la sociologie des élites tendra à se fixer et l'on note diverses acceptations; celles-ci se retrouvent selon Wright Mills autour de quatre tendances. La première, qui est précisément celle développée par ce dernier définit l'élite selon des critères de position institutionnelle. Autrement dit, 22