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La violence politique dans l'espace kurde de Turquie

De
466 pages
Si le conflit kurde est considéré comme un problème historique du Moyen-Orient, l'apparition des mouvements nationalistes radicaux et de la violence au XXe siècle en ont été les facteurs les plus déterminants. Pourquoi, en Turquie, le mouvement kurde a-t-il abouti à la violence politique ? Qui sont ses acteurs et comment leurs actions se constituent-elles ? Comment se radicalisent-ils ? Quels sont les moyens utilisés ?
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Mehmet OrhanLa vio Lence
po LiTique dans
L’espace kurde
de Turquie
Fragmentations, mobilisations,
participations et répertoires
Ce texte a pour objet d’étudier la violence politique dans
l’espace kurde en Turquie. Le passage à la violence ne se
comprend pas sans référence à différentes échelles d’explication. La vio Lence
La violence est à la fois productrice et produit des interrelations
entre divers acteurs qui opèrent à trois niveaux : entre l’Etat et
les mouvements kurdes, parmi les groupes kurdes et entre les po LiTique danspartis kurdes et la société kurde. Au moins quatre processus se
combinent pour en signifier les configurations. La
fragmentationsegmentation qui renvoie à la lutte interne qui se déroule au sein
des mouvements kurdes. La mobilisation qui illustre le passage L’espace kurde
à la violence de l’organisation kurde. La participation explique,
quant à elle, le recours aux armes par les acteurs individuels.
Enfin, le répertoire représente les formes d’action violente. Ces
facteurs se produisent dans une relation d’influence, d’entraide de Turquie
ou d’interdépendance mutuelle pour produire de la violence
politique. Fragmentations, mobilisations,
participations et répertoires
Diplômé de licences à l’université de Bilkent, Ankara (en Anglais et Français) et de
l’université Sorbonne Nouvelle - Paris III (en Arabe), de master recherche à l’Institut
d’Etudes Politiques de Paris, Mehmet Orhan est docteur en sociologie politique à
l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales de Paris (2012). Il a publié des articles
sur la violence politique dans Turkish Studies, Journal of Muslim Minority Afairs
et Dynamics of Asymmetric Confict.
ISBN : 978-2-343-04248-0
9 782343 042480
46 €
La violence politique dans l’espace kurde de Turquie
Mehmet Orhan
Fragmentations, mobilisations, participations et répertoires


LA VIOLENCE POLITIQUE DANS
L’ESPACE KURDE DE TURQUIE
Fragmentations, mobilisations, participations et répertoires



































































© L’HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-04248-0
EAN : 9782343042480 Mehmet Orhan





LA VIOLENCE POLITIQUE DANS
L’ESPACE KURDE DE TURQUIE
Fragmentations, mobilisations, participations et répertoires




































A la mémoire de ma mère
(1953 - 17 août 2012)




































Remerciements

Cet ouvrage est tiré de ma thèse de doctorat en sociologie politique
soutenue à l’EHESS de Paris en 2012. La thèse a été dirigée par Hamit
Bozarslan, Directeur d’Etudes à l’EHESS de Paris, et Jean Marcou,
Professeur à l’IEP de Grenoble. Elise Féron, Senior Lecturer in the
University of Kent, Brussels School of International Studies, et Jean
François Pérouse, Directeur de l’Institut Français d’Etudes Anatoliennes
d’Istanbul, ont été des rapporteurs de thèse.
La thèse s’inscrit dans la continuité d’un mémoire de master recherche
dirigé par Gilles Kepel à l’IEP de Paris en 2005 et d’un deuxième master
dirigé par Hamit Bozarslan en 2006 à l’EHESS.
Je tiens à remercier Gilles Kepel grâce à qui j’ai pu entamer cette
recherche en France. Je remercie également Jean François Pérouse et
Elise Féron de leurs critiques.
Je remercie plus particulièrement mes directeurs de thèse, Hamit
Bozarslan et Jean Marcou, pour leur aide précieuse.
Cette recherche a été financée par Middle East Research Competition en
2010-2011. La bibliothèque kurde de Stockholm, dont je suis
reconnaissant à l’équipe grâce à leur aide, dispose de sources sur les
Kurdes, qui ont enrichi mon corpus de texte.
Je remercie enfin Jean-Philippe Mosca, Cosme Buxin, Florence
Poznansky, Marie Papadopoulos, Anne-Cécile Cotinat, Marie Barral et
Elie Locker pour leurs relectures critiques.





9
























Sommaire
INTRODUCTION ....... ............................................................. 15
Section I. Cadre théorique et violence politique ............................. 17
A. Violence politique et mouvements sociaux ........................ 17
B. Violence politique et conflit ................................................ 25
C. Violence et « Terreur » ....................................................... 32
Section II. Etude de Terrain ............................................................ 38
A. Notre Echantillon ................................................................ 38
B. Modes d’investigation ......................................................... 42
C. Recherche action participative : établissement des relations
avec les informateurs .................................................................. 49
D. Etudes monographiques sur les organisations kurdes ......... 50
E. Construction des cas d’étude............................................... 52
F. Variation d’échelles d’observation ..................................... 56
Section III. La problématique de notre recherche :
hypothèses de base ...... ................................................................... 59
A. Fragmentation et segmentation ........................................... 61
B. Mobilisations ... 66
C. Participations ... 70
D. Répertoires .. 72
CHAPITRE I : ÉMERGENCE DU CHAMP POLITIQUE
KURDE ET LA VIOLENCE INTRAKURDE (1960-1980) .... 77
Section I. L’émergence et l’autonomisation du champ politique
kurde (1960-1980) ...... ................................................................... 77
A. L’émergence de l’« Estisme » ............................................. 81
B. L’émdes groupes radicaux kurdes ......................... 95
C. La construction d’un espace symbolique .......................... 105
D. La question de la violence : deux logiques différentes entre
la gauche turque radicale et les mouvements kurdes ................ 110
Section II. La violence intraethnique ............................................ 113
11
A. Fragmentation politique .................................................... 113
B. Seg m entation ... ................................................................. 140
CHAPITRE II : LA MOBILISATION POUR LA VIOLENCE
POLITIQUE ................ ........................................................... 163
Section I. L’usage de la violence politique comme force de
mobilisation ethnique .. 165
A. PKK et politique de violence ............................................ 166
B. Observations empiriques sur le rôle de la violence
politique .................. ................................................................. 173
C. La subjectivité, la violence politique et la mobilisation .... 179
Section II. L’habitus militant et la mobilisation pour la violence . 183
A. L’habitus : l’histoire militante et « martyrs » du PKK ...... 185
B. Trois facteurs de la formation de l’habitus militant du
parti : répression, structure en chiasme, institutions militantes 194
C. Trois caractéristiques de l’habitus ..................................... 203
Section III. Dynamiques organisationnelles : lutte armée, base
sociale et proximité ..... ................................................................. 210
A. Phénomène de talebe, jeunesse et société kurde ............... 212
B. La proximité : une forme de relation entre les groupes
armés et la base sociale ............................................................. 217
C. Quelques formes de proximité .......................................... 220
D. Dimension émotionnelle de la proximité : sentiments de
pitié, de peur et d’admiration .................................................... 221
E. Socialisations et transmissions de l’habitus militant par le
phénomène de proximité ........................................................... 223
CHAPITRE III. PARTICIPATION A LA VIOLENCE DES
ACTEURS INDIVIDUELS 229
Section I. Mécanismes sociaux de passage à la violence .............. 231
A. Socialisation politique dans les réseaux et les milieux
kurdistes .................. ................................................................. 231
B. Polarisation ..... 248
12
Section II. Dynamiques symboliques de passage à la violence
politique ...................... ................................................................. 259
A. Le motif de la reconnaissance ........................................... 261
B. La violence symbolique .................................................... 266
Section III. Les facteurs contingents : en quoi la contingence
importe-t-elle dans le passage à la violence ? ............................... 274
CHAPITRE IV. RÉPERTOIRES DE LA VIOLENCE
POLITIQUE ................ ........................................................... 279
Section I. Les émeutes kurdes ....................................................... 281
A. Qu’est-ce qu’une émeute kurde ? ...................................... 288
B. Institutionnalisation des émeutes ou « serhildan » ............ 292
Section II. Violence auto-sacrificielle ........................................... 305
A. Le PKK et la violence auto-sacrificielle ........................... 307
B. Trois types idéaux de la violence auto-sacrificielle : le
jeûne de mort, l’immolation par le feu et l’attaque-suicide ...... 310
C. Quelques principes d’explication de l’apparition de la
violence auto-sacrificielle ......................................................... 313
CONCLUSION ........... ........................................................... 343
ANNEXES ET SOURCES ..................................................... 351
Annexes ...................... ................................................................. 352
Annexe 1. Chronologie ............................................................. 353
Annexe 2. Liste des sigles et acronymes ................................... 364
Annexe 3. Extraits des revues, des journaux, des brochures, des
communiqués .......... 370
Annexe 4. Notes sur la transcription des mots turcs et kurdes .. 390
Sources ........................ ................................................................. 391
I. Sources Primaires .............................................................. 391
II. Bibliographie ... 403

13



























INTRODUCTION

Cet ouvrage a pour objet d’étudier la violence politique dans l’espace
kurde en Turquie. Si le conflit kurde est considéré comme un problème
historique du Moyen-Orient, l’apparition des mouvements nationalistes
radicaux et de la violence au XXe siècle en ont été les facteurs les plus
déterminants. L’histoire de la Turquie est celle de la violence même si
elle ne peut pas y être réduite. L’un des pays les plus démocratiques du
Moyen-Orient, il a paradoxalement connu une des violences politiques
peut-être des plus durables. Si cette région du monde est devenue une
scène de violence depuis la seconde moitié du vingtième siècle avec la
question palestinienne, la guerre des six jours, la révolution iranienne, la
guerre civile au Liban, les deux guerres du Golf et actuellement les
révolutions arabes, la Turquie est un des rares pays qui n’a pas connu de
guerre, ni de révolution ou de massacre aussi massifs, mais qui a connu
un conflit de « basse intensité » bien plus durable. Le conflit kurde aurait
1causé la mort d’au moins soixante mille personnes depuis 40 ans . Un
chiffre sans doute beaucoup moins élevé qu’en Irak, au Liban ou en
Afghanistan où l’on a dénombré des centaines des milliers de victimes. Il
nous semble pourtant que la durabilité d’un conflit violent est aussi grave
que l’importance des pertes et dommages.
Trois types de mouvements politiques ont contesté le pouvoir officiel
de l’Etat turc durant la seconde moitié du XXe siècle. Le mouvement de
la gauche radicale, le mouvement islamiste et le mouvement kurde. Selon
le mouvement, le recours à la violence ne s’est pas fait de la même façon.
Le mouvement de la gauche radicale a basculé dans la violence politique
dans les années 70 et s’est marginalisé dans les années 80 et 90. La

1 L’on partage le point de vue de Jean François Pérouse : « l’histoire de la République
turque est marquée par un état de violence quasi constant, d’intensité variable, dans les
régions kurdes ». Pérouse, Jean François, « Reposer la question kurde », in Vaner,
Semih (dir.), La Turquie, Paris, Fayard, p. 370.
15
gauche radicale turque présente toujours aujourd’hui une violence
latente. Cependant, par rapport aux années 70, sa capacité d’action s’est
affaiblie et aujourd’hui elle n’est plus en mesure de créer un mouvement
de masse. Quant au mouvement islamiste, sa configuration historique est
complètement différente. Le mouvement religieux a longtemps contesté
le pouvoir de manière non violente alors qu’aujourd’hui il le partage. Les
groupes radicaux tels que l’IBDA-C (Front Islamiste des Combattants du
2 3Grand Orient) et le Hizbullah kurde qui étaient influents dans les
années 90 n’ont été que des partis minoritaires. Le premier a presque
disparu du champ politique et le deuxième adopte aujourd’hui des
tactiques non violentes. Contrairement à ces groupes radicaux, qu’ils
soient d’inspiration marxiste ou islamiste, seul le mouvement kurde des
années 70 a débouché sur une lutte armée de longue durée qui s’est
transformé en guérilla dans les années 80 et 90. Aujourd’hui, le problème
de la violence demeure au cœur de l’actualité de la vie politique turque.
Cette brève présentation conduit à souligner deux points : la Turquie
subit une forme de violence politique permanente, contrairement aux
autres pays du Moyen-Orient où la violence a peut-être été plus massive
mais sans une telle continuité. Le mouvement kurde est le principal
acteur de la violence politique.
Pourquoi alors le mouvement kurde a-t-il abouti à la violence
politique ? Qui sont ses acteurs ? Comment ces acteurs et leurs actions se
constituent-t-ils ? Comment se radicalisent-ils ? Quels sont les moyens
utilisés ? Mais, avant tout, que signifie la violence politique dans l’espace
kurde ? Des questions parmi d’autres auxquelles nous essayerons de
répondre dans cet ouvrage.
Cette introduction se compose de trois parties. Dans un premiers
temps, nous allons exposer les différentes théories qui étudient la
violence politique. Ce qui nous permettra de montrer à la fois nos
références théoriques et de délimiter notre objet de recherche. En
deuxième lieu, l’introduction se penchera sur la méthode d’investigation

2 IBDA-C est un groupe salafiste turc fondé en 1984. Pour plus d’informations sur
IBDA-C et les groupes islamistes radicaux en Turquie, voir notre article, Orhan,
Mehmet, « Al-Qaeda : Analysis of the Emergence, Radicalism, and Violence of a
Jihadist Action Group in Turkey », Turkish Studies, Vol.11, n°2, 2010, p. 141-159.
3 L’organisation islamiste et kurde a été fondée dans les années 1980.
16
utilisée pour cette recherche et nous permettra de présenter comment
nous avons produit un terrain empirique. Enfin, nous exposerons nos
hypothèses et la problématique de cette thèse.

Section I. Cadre théorique et violence politique
Dans un premier temps, nous allons démontrer le cadre théorique de
notre travail. Il est possible d’étudier la violence politique à partir de trois
catégories : celle de mouvements sociaux, celle de conflits, et l’approche
de guerre et de « terreur ». Il convient de préciser que l’utilité de cette
première partie introductive n’est pas seulement de montrer les outils
théoriques de notre travail. Elle sert aussi à présenter notre approche et
problématique sur la violence politique. Pour discuter de chacune de ces
catégories, nous posons une double question. D’abord, de quelle manière
faut-il traiter les études des mouvements sociaux, les théories classiques
du conflit et les travaux sur la « terreur » dans une analyse de la
violence ? Mais il faut aussi se demander si la violence politique est un
produit des mouvements sociaux, si elle est inhérente au conflit, ou bien
à la guerre et à la « terreur » et si finalement la violence politique se prête
aux mêmes cadres d’analyse que ces trois autres catégories.
Notre objectif est de montrer comment nous avons travaillé avec ces
théories et traité les divergences entre elles et notre étude de la violence.
Car ces théories ont déjà été critiquées par plusieurs chercheurs avec
4succès et nous n’avons ici aucun intérêt à les reprendre .

A. Violence politique et mouvements sociaux

Notre thèse de la violence politique se réfère dans un premier temps
aux études des mouvements sociaux. Ce qui pose une question évidente :
est-il possible et juste d’étudier la violence politique à partir d’un cadre
de mouvement social ?

4 Voir, par exemple, Fillieule, Olivier, et Péchu, Cécile, Lutter ensemble : les théories
de l’action collective, Paris, l’Harmattan, 1993 ; Neveu, Érik, Sociologie des
mouvements sociaux, Paris, La Découverte, 2010.
17
L’idée de mouvement social a été développée à l’opposé de la théorie
de comportement collectif (collective behaviour) des années
soixante5dix , qui expliquait le comportement collectif comme un effort de
défense, de reconstruction ou d’adaptation, d’un élément malade du
6système social . Ce mode d’analyse considère le mouvement social
comme une réponse à une situation et réduit les actions humaines
7seulement au changement . Il insiste sur les facteurs psychologiques et
présente les conduites humaines comme des phénomènes résultants d’un
processus d’atomisation. La sociologie des mouvements sociaux a récusé
cette explication de comportement qui renvoyait souvent à une
marginalité, à la pathologie sociale et à l’irrationalité. La théorie du
mouvement social au sens plus large est une analyse de l’action et des
acteurs sociaux. Les chercheurs qui travaillent dans ce domaine ont
distingué plusieurs approches depuis lors : la première est le paradigme
de la mobilisation des ressources. Celle-ci est notamment illustrée par
Charles Tilly dans son ouvrage de From Mobilization to Revolution
(1978), qui a l’intérêt de définir les mobilisations dans un contexte
politique plutôt que psychologique. Le paradigme suggère que les
mouvements sociaux s’expliquent notamment par la poursuite des
8intérêts collectifs, l’acquisition du contrôle sur les ressources rares .
L’approche de la mobilisation des ressources considère que les acteurs
sociaux agissent rationnellement et stratégiquement pour parvenir à
mobiliser des ressources à des fins contestataires. Les modèles du
« processus politique » et la « structure des opportunités politiques »
offrent des cadres distincts même s’ils vont dans le même sens que

5 Voir pour ce commentaire, McAdam, Doug, Political Process and the Development of
Black Insurgency 1930-1970 , The University of Chicago Press, Chicago, 1982, p. 8-16;
Fillieule, Olivier, « Sociologie de la mobilisation », Sciences Humaines, Hors série n°9,
Mai-Juin 1995, p. 32-35.
6 Voir Touraine, Alain, Le retour de l’acteur, Paris, Fayard, 1997;
Smelser, Neil, Theory of collective behavior, New York, Free Press, 1963.
7 Touraine, Alain, Le retour de l’acteur, op.cit., p. 107-09.
8 Voir pour ce paradigme, Oberschall, Anthony, Social Conflict and Social Movements,
Englewood Cliffs, Prentice-Hall, 1973 ; Gamson, William, The Strategy of Social
Protest, Homewood, Ill., Dorsey Press, 1975 ; Tilly, Charles, From Mobilization to
Revolution, Reading, MA, Addison Wesley, 1978 ; Jenkins, J. Craig & Perrow, Charles,
“Insurgency of the Powerless: Farm Worker Movements (1964-1972)”, American
Sociological Review, Vol. 42, n°2, 1977, p. 249-68 ; McCarthy, John D. et Mayer N.
Zald, “Resource Mobilization and Social Movements: A Partial Theory”, American
Journal of Sociology, Vol. 82, n°6, 1977, p. 1212-41.
18
l’approche de la mobilisation des ressources. Contrairement à l’approche
de la mobilisation des ressources, le processus politique prend en compte,
comme son nom l’indique, les dynamiques processuelles opérant à la fois
au niveau micro et macro pour expliquer la naissance et le déclin d’un
9mouvement contestataire . Selon ce modèle, la mobilisation dépend
notamment du niveau d’organisation au sein d’une population frustrée,
de la conscience individuelle et collective, ce que Doug McAdam appelle
la « libération cognitive », et des effets de la structure des opportunités
10politiques . L’idée de la structure des opportunités politiques qui fait
partie du modèle du processus politique a formé un troisième courant.
Cette hypothèse affirme qu’aucun mouvement social ne peut émerger s’il
ne bénéficie pas d’un minimum d’opportunités politiques.
Si dans les années 70-80 le champ du mouvement social se
caractérise par ces trois courants : la « mobilisation des ressources », le
« modèle de processus politique » et la « structure des opportunités
politiques », de nouvelles approches n’ont cessé d’apparaître. Nous
distinguons le modèle d’interaction stratégique et/ou organisationnelle,
une approche cognitive, et un paradigme identitaire. Nous considérons
que le modèle d’interaction met l’accent sur deux problématiques : la
première révèle que la protestation se déroule selon une logique

9 Eisinger, Peter K., “The Conditions of Protest Behavior in American Cities” American
Political Science Review, Vol. 67, n°1, 1973, p. 11-28 ; Tarrow, Sidney, Power in
Movement. Social Movements, Collective Action and Politics State, Cambridge,
ndCambridge University Press, 1994 (2 edition) ; Piven, Frances Fox, et Richard
Cloward, Poor People's Movements: How They Succeed and Why They Fail, New York,
Vintage, 1977; Jenkins, J. Craig & Perrow, Charles, “Insurgency of the Powerless: Farm
Worker Movements (1964-1972)”, American Sociological Review, Vol. 42, n°2, 1977,
p. 249-68 ; Kitschelt, Herbert, “Political Opportunity Structures and Political Protest:
Anti-Nuclear Movements in Four Democracies”, British Journal of Political Science,
Vol. 16, n°1, 1986, p. 57-85.
10 McAdam, Doug, Political Process and the Development of Black Insurgency
19301970, op.cit. Ce modele a été developpé plus tard notamment par les travaux de Tilly,
Tarrow et McAdam. Voir McAdam, David, «Tactical Innovation and the Pace of
Insurgency », American Sociological Review, Vol. 48, n° 6, 1983, p. 735-754 ; Tarrow,
Sidney, Power in Movement : Social Movements and Contentious Politics (2e édition),
New York, Cambridge University Press, 1998 ; McAdam, David, Tarrow, Sidney et
Tilly, Charles, Dynamics of Contention, New York, Cambridge University Press, 2001.
19
11stratégique qui se façonne dans un contexte interactif . Pour la deuxième
problématique, un mouvement social se fonde sur des liens interactifs qui
se forment entre les mobilisateurs et les mobilisés et d’où découle
12l’organisation du mouvement . Du côté de la perspective cognitive,
l’engagement dans l’action requiert un alignement cognitif des acteurs
avec le mouvement social concerné. Cette approche consiste à voir que
les mouvements sociaux sont producteurs de significations, de croyances
et de représentations. Ils sont des organisations qui définissent des
problèmes, des solutions possibles, des diagnostics, des pronostiques, et
interprètent les événements. Le terme de framing (cadrage), souvent
utilisé par les auteurs de ce courant, désigne l’adoption de ces schèmes
d’interprétation, de sens et de valeurs par les participants ; ce qui aboutit
13à la mobilisation . Enfin, le dernier paradigme renvoie à l’idée de
l’identité collective. Il suppose que toute mobilisation collective
comporte une dimension identitaire. Du point de vue de ce courant,
l’action collective est associée à l’idée d’une société ou d’une culture en
mutation dans laquelle émergent de nouveaux mouvements sociaux
(pacifistes, écologistes, féministes, gays et lesbiens, etc.). Ils défendent
alors une politique de l’identité ou du sujet (au sens d’Alain Touraine) en
vue de remettre en cause les codes culturels dominants et pour

11 Gamson, William, The Strategy of Social Protest, Homewood, Dorse, 1975, et
Gamson, William, et Fireman, Bruce et Rytina, Steven, Encounters with Unjust
Authority, Chicago, Dorsey, 1982.
12 Pinard, Maurice, The Rise of a Third Party, Englewood Cliffs, Prentice-Hall, 1971;
Freeman, Linton C., “Centrality in Social Networks: I. Conceptual Clarification”, Social
Networks, Vol.1, n°3, 1979, p. 215-39 ; Shorter, Edward, and Tilly, Charles, Strikes in
France, Cambridge, MA: Harvard University Press, 1974 ;arles, Tilly, Louise
et Tilly, Richard, The Rebellious Century, 1830-1930. Cambridge, MA: Harvard
University Press, 1975.
13 Gamson, William, Fireman, Bruce et Rytina, Steven, Encounters With Unjust
Authority, Homewood, Ill.: Dorsey Press, 1982 ; Klandermans, Bert, “Mobilization and
Participation: Social Psychological Expansions of Resource Mobilization Theory”,
American Sociological Review, Vol. 49, n°5, 1984, p. 583-600 ; Klandermans, Bert,
“The formation and mobilization of consensus”, International Social Movement
Research, Vol. 1, 1988, p. 173-197 ; Snow, David A., E. Burke Rochford Jr., Steven K.
Worden, and Benford, Robert D., “Frame Alignment Processes, Micromobilization, and
Movement Participation”, American Sociological Review, Vol. 51, n°4, 1986, p.
46481 ; Snow, David A., et Benford, Robert D., “Ideology, frame resonance and participant
mobilization”, International Social Movement Research, Vol. 1, 1988, p. 197-217.
20
revendiquer les droits culturels d’un groupe ou d’une communauté
14spécifique .
Ces différentes approches renvoient à différentes dimensions et
hypothèses de l’action sociale et chacune occupe une place particulière
dans le courant de pensées qui étudie le dit mouvement social. Mais en
quoi les études des mouvements sociaux sont-elles vraiment utiles dans
notre analyse de la violence politique ?
Admettons que le problème central que l’on cherche dans une étude
du mouvement social et de la violence politique ne soit pas le même. Une
entrée par le mouvement social renvoie d’abord aux hypothèses
soulignées plus haut. Par exemple, étudier un mouvement social, c’est
chercher si ce mouvement renvoie à une dimension cognitive ; si la
mobilisation poursuit des intérêts collectifs, si l’action collective procède
par le framing ou bien une identité commune, etc. De notre côté nous
avons en partie envisagé la violence politique en termes de mobilisations,
de conflits collectifs, des réseaux et des répertoires. C’est dans ce cadre
que notre recherche a été influencée par certaines problématiques des
mouvements sociaux. Les catégories ne sont pas les mêmes mais elles
sont susceptibles de se rejoindre à l’aide de ces problématiques :
Dans l’espace kurde, nous avons étudié quatre mécanismes de la
violence politique : la fragmentation-segmentation (violence intra-kurde),
la mobilisation, la participation des individus à la violence et les
répertoires de violence. (Nous allons les explorer plus loin dans cette
introduction.) Nous avons constaté que la violence politique peut être
associée à certains processus analogues (non pas identiques) du
mouvement social. Mais quels sont-ils ?

14 Melucci, Alberto, “Getting Involved: Identity and Mobilization in Social
Movements”, International Social Movement Research Vol.1, 1985, p. 329-48;
Touraine, Alain, (dir.), Mouvements sociaux d’aujourd’hui. Acteurs et analystes, Paris,
Les Éditions ouvrières, 1982 et Le retour de l’acteur, Paris, Fayard, 1997 ;
Klandermans, Bert, « Mobilization and Participation: Social Psychological Expansisons
of Resource MobilizationTheory », American Sociological Review, Vol. 49, n° 5, 1984,
p. 583-600 ; Jenkins, J. Craig et Klandermans, Bert (dir.), The Politics of Social Protest.
Comparative Perspective on States and Social Movements, Minneapolis, University of
Minnesota Press, 1995.
21
En premier lieu, nous avons observé que la notion de mouvement
kurde est comparable à celle du mouvement social : le mouvement
kurde, en tant que mouvement social, est « une forme historique
particulière de la politique de conflit » au sens de Charles Tilly et Sydney
15Tarrow . Au sens d’Alain Touraine, avec une autre formulation, le
mouvement kurde est une action, celle d’un sujet collectif, défini par des
normes culturelles spécifiques et des rapports de domination sociale, et
16qui se situe à l’intérieur d’un champ d’historicité . Cela signifie que le
mouvement kurde ne naît pas de rien. Au contraire, les acteurs ont une
historicité, et contribuent à la production des grandes orientations
normatives de la vie sociale. Ce mouvement se transforme en un conflit
qui vise à modifier un ou plusieurs aspects importants de l’organisation
sociale, culturelle et politique. Nous avons en effet constaté qu’il se
fonde sur des processus historiques et distincts tels que les Quarante
Neuf, l’Estisme et la fondation des groupes kurdes radicaux qui aboutit à
une rupture du système politique. Ces processus ne sont pas universels.
Ils sont spécifiques au champ politique kurde. Cependant, comme nous le
verrons, ils semblent présenter un aspect du mouvement social puis qu’ils
ont contribué à la genèse d’un champ de conflit politique.
En deuxième lieu, nous nous référons aux théories des mouvements
sociaux dans l’analyse de la violence intra-kurde que nous analyserons à
travers les concepts de fragmentation et de segmentation. En effet, nous
avons remarqué que l’apparition de la violence est particulièrement liée à
l’organisation interne du champ, du mouvement et de la communauté
kurde. C’est pourquoi notre hypothèse sur la violence intra-kurde se
fonde en partie sur les travaux d’Anthony Oberschall, Mayer N. Zald et
17John D. McCarthy, etc. Car, pour ces auteurs, nous le verrons plus en
détail, la structure interne d’une communauté ou d’un mouvement
18influence considérablement l’action collective . De même nous verrons

15 Comme le remarquent Tilly et Tarrow, le mouvement social n’est pas une catégorie
universelle, mais historique. Voir Tilly, Charles et Tarrow, Sidney, Politiques du conflit,
Paris, Presses Sciences Po, 2008, p. 26 et 199.
16 Touraine, Alain, Le retour de l’acteur, op.cit., notamment p. 106-23.
17 Oberschall, Antony, Social Confict and Social Movements, Prentice Hall, N. J.,
Englewood Cliffs, 1973 ; Zald, Mayer N., et McCarthy, John D., Social movements in
an organizational society: collected essays, New Brunswick, N.J., Transaction, 1987.
18 L’apparition d’un « contre mouvement » radicalise le mouvement kurde. On trouve
des idées similaires chez Zald et Meyer.
22
que la structure interne d’une communauté pèse énormément sur la
violence politique.
En troisième lieu, peut être le point le plus important, nous avons
partiellement étudié la violence politique sous l’angle de l’approche de la
mobilisation : la guérilla kurde puise une partie de ses forces dans les
organisations, les réseaux, les traditions et les solidarités. Cela veut dire
que certains mécanismes de mobilisation de la guérilla sont similaires à
ceux d’un mouvement social. En effet, les guérilleros aussi peuvent
percevoir et saisir des opportunités politiques, s’approprier des
organisations et des solidarités et faire une campagne durable de
revendications. De la même façon qu’un activiste du mouvement social,
un militant peut s’engager dans la lutte armée à partir des réseaux établis.
On verra que la différence ontologique entre un mouvement social et un
groupe armé est parfois infime en ce qui concerne le mécanisme de
recrutement et de mobilisation.
Enfin, nous nous sommes fréquemment référé à la notion de
répertoire, couramment utilisée par les chercheurs des mouvements
sociaux, pour analyser la violence politique. Un répertoire désigne une
forme plus ou moins institutionnalisée de l’action collective. Nous
reprendrons cette notion plus bas. Il convient d’expliquer ici pourquoi on
adopte cet outil pour étudier la violence. En effet, une organisation
clandestine et radicale, comparable à un mouvement social, peut avoir
recours en même temps à plusieurs répertoires d’action. Le concept de
répertoire nous permet de distinguer les formes de violence à savoir que
chaque répertoire exige un univers de rareté, un stock de connaissance, et
19un ensemble de représentations conflictuelles partagées .
De l’autre coté, même s’il est en partie possible de construire une
étude de la violence autour de la sociologie du mouvement social, cette
approche pose aussi de graves problèmes et ce pour les raisons suivantes
:
Tout d’abord, le premier problème relève du champ d’application des
mots du mouvement social et de l’action collective parce qu’il couvre un
domaine très vaste. Ces concepts sont appliqués à plusieurs cas en même

19 Tilly, Charles, « Les origines du répertoire de l’action collective contemporaine en
France et en Grande-Bretagne, Vingtième-Siècle, n°4, Octobre 1984, p. 89-108.
23
temps. Le mouvement social est associé à la fois à la lutte des ouvriers,
des étudiants, au renouveau des féministes, à la contestation des
minorités ethniques et religieuses, à la révolution, à la guerre civile, etc.
Les actions collectives analysées par les chercheurs du mouvement social
sont nombreuses : sit-in, grève, syndicalisme, lobbying, pétition, jets de
pierre, défilés pacifiques, manifestations, émeutes, etc. De même, les
acteurs sont très nombreux. Des organisations : églises, clubs de loisirs,
syndicats, partis, universités, et des groupes : amis, voisins, collègues de
travail, chorales, les homosexuels, les handicapés, les sans papiers, les
agriculteurs. Bien que ces phénomènes soient bien distincts, ils ne sont
pas analytiquement distingués dans les études du mouvement social. Or,
appliquer le même terme à ces différentes situations crée des confusions,
et nuit à la recherche scientifique. L’idée de mouvement social s’affaiblit
nécessairement et rentre en crise grave aujourd’hui car elle est employée
pour étudier n’importe quel type d’action collective et d’acteur social.
Le deuxième problème, pour nous, relève du problème de l’objet de
recherche dans les mouvements sociaux. La violence y est un objet de
recherche mal construit. On constate que les études sur les mouvements
sociaux accordent peu d’intérêt à la violence politique. En effet, tout
d’abord, la plupart des actions collectives telles que la fête, le meeting, la
manifestation, le sit-in, le syndicalisme ne sont pas intrinsèquement
20violents . La violence, dans les études du mouvement social semblent
21surgir au sein d’actions qui ne sont pas violentes en elles-mêmes . Elle
serait ainsi un sous-produit de l’action collective. Ensuite, les acteurs du
mouvement social tels que les partis politiques, les églises, les
sanspapiers, les collègues de travail, les homosexuels ne sont pas aussi
radiaux et encore moins armés. Enfin, certaines formes de la violence
politique sont quasi inexistantes dans les travaux sur le mouvement
social : lutte armée, détournement d’avions, explosions de bombes,
assassinats politiques, prises d’otages, conflits tribaux, attentats de
casernes militaires, etc. Nous reprendrons cette critique dans le deuxième
chapitre. Il convient donc de souligner que la violence politique et le
mouvement social ne constituent pas le même objet de recherche.

20 Tilly, Charles, « The modernization of political conflict in France », in Harvey,
Edward B. (ed.), Perspectives on Modernization : Essays in Memory of Ian Weinberg,
Toronto, University of Toronto Press, 1972, p. 74. Voir pour ce commentaire,
Wieviorka, Michel, La Violence, Paris, Balland, 2004, p. 172.
21 Wieviorka, La violence, op. cit., p. 172-73.
24
La troisième difficulté vient de la problématique des études du
mouvement social. En effet, les théories du mouvement social affirment
grosso modo que les gens se réunissent et agissent ensemble au nom
d’intérêts communs. La mobilisation renvoie aux processus à travers
lesquels les membres d’un groupe spécifique obtiennent, accumulent et
22utilisent des ressources pour parvenir à un objectif . On considère que
ces acteurs luttent pour pénétrer dans l’espace politique, accéder au
pouvoir, ou exercer une pression externe sur lui, ou bien, s’ils sont
installés au niveau institutionnel, pour rejeter d’autres groupes en dehors
de la sphère du pouvoir, en minimiser l’influence, ou empêcher des
23outsiders d’y pénétrer . L’enjeu essentiel est donc l’ « action » et les
« intérêts collectifs ». Or, cette hypothèse, utile pour étudier un
mouvement social, serait faible pour analyser la violence politique car un
chercheur sur la violence politique est censé problématiser avant tout le
passage à la violence. Nous verrons que la violence politique est bien
instrumentale dans le cas kurde ; mais cet aspect de l’action sera remise
en question par les hypothèses de subjectivité ou du symbolique.
En conclusion, nous avons constaté qu’ « il existe des interstices
entre la violence politique et le mouvement social » : la violence
politique et le mouvement social peuvent être associés à des mécanismes
et processus similaires (tels que la mobilisation, les réseaux, les
répertoires, etc.). Sur ce point, les théories des mouvements sociaux sont
utiles pour comprendre la violence politique. Cependant, l’analyse du
mouvement social se distingue par rapport à son champ d’application,
son objet de recherche et sa problématique spécifique. Ainsi, les théories
des mouvements sociaux sont nécessaires, mais sûrement insuffisantes
pour étudier la violence. Il faut donc chercher d’autres outils analytiques
pour comprendre la violence.

B. Violence politique et conflit

En deuxième lieu, notre thèse se réfère aux travaux sur le conflit.
Nous nous intéresserons ici spécifiquement aux théories classiques de
sciences politiques et de sociologie sur le conflit. Le thème du conflit

22 Oberschall, Anthony, “Theories of Social Conflict”, Annual Review of Sociology,
Vol. 4, 1978, p. 291-315; Tilly, Charles, From Mobilization to Revolution, op.cit.
23 Cette critique sur les mouvements sociaux appartient à Michel Wieviorka. Nous la
partageons. Cf. Wieviorka, La violence, op.cit., p.174.
25
s’étend en effet sur un large éventail de disciplines allant de l’économie à
la biologie et à l’écologie, de l’histoire à l’anthropologie et de la
24psychologie et aux relations internationales . Il est étudié par nombre de
méthodes et techniques allant du cas d’étude aux modèles abstraits
25mathématiques . Il nous serait impossible d’aborder l’étude du conflit
dans l’ensemble de ces domaines. Dans son sens général, le conflit
renvoie à des situations ou des expériences diverses, sociales et
26politiques, mais aussi interpersonnelles ou intrapsychique . Selon la
nature de l’étude, le terme peut avoir une signification précise, par
exemple, celle d’un rapport inégal entre deux personnes, deux
communautés ou deux ensembles qui se trouvent dans le même champ
27social . Dans le cadre de cette définition, nous nous intéressons plus
particulièrement aux travaux de Karl Marx, Emile Durkheim, Georg
Simmel, Lewis Coser, Anthony Oberschall, Ralf Dahrendorf, etc., tous
portant une dimension de conflit social.
Par exemple, chez Karl Marx, l’origine du conflit se trouve dans les
28rapports de production qui suscitent l’affrontement des intérêts .
L’auteur affirme que la société est fondée sur un rapport central de
domination économique, qui engendre un conflit de classe entre les
capitalistes et les prolétaires privés de toute forme de propriété. Selon
Emile Durkheim, le conflit se déclenche dans la société sur la division du
29travail . De son point de vue qui se différencie de Marx,
l’interdépendance des acteurs dans la division du travail est un
mécanisme propre à assurer l’intégration sociale. Par ailleurs, nous nous
sommes plus particulièrement intéressés aux travaux de Georg Simmel
qui pose le conflit au cœur de ses analyses de la société et de l’individu.
Pour l’auteur, le conflit est un élément essentiel de la formation d’une
30société et de son fonctionnement . Comme forme socialisatrice, le

24 Oberschall, Social Conflict and Social Movements, op. cit., et “Theories of Social
Conflict”, art.cit., p. 314.
25 Ibid.
26 Wieviorka, Michel, La violence, op.cit., p. 24.
27 Ibid., p. 24
28 Marx, Karl, Le capital : critique de l’économie politique, Paris, PUF, 2006, Les luttes
de classe en France : 1848-1850 ; Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Paris, Table
ronde, 2001.
29 Durkheim, Émile, De la division du travail social, Paris, PUF, 2007.
30 Simmel, Georg, Sociologie. Etudes sur les formes de la socialisation, Paris, PUF,
1999, p. 265-346.
26
conflit possède nombreuses propriétés : il donne à l’individu le sentiment
de ne pas être complètement dominé dans une relation sociale, il permet
31donc de résister à la domination, à l’aliénation . Le conflit structure
d’ailleurs les relations sociales et renforce l’identité sociale, même s’il ne
32la crée pas complètement . Dans la théorie simmelienne, le conflit est
aussi un outil conceptuel qui permet de montrer les liens entre le social et
33le psychologique . Il participe à la fois à l’unité de l’individu et de
34l’antagonisme social . Quant à Lewis Coser, dont la théorie est dérivée
de Simmel, il suggère que le conflit maintient la cohésion du groupe
social. Pour Coser, il s’agit plutôt d’un conflit avec l’extérieur qui unit
les membres du groupe.
La théorie du conflit gagne une dimension très originale chez
Anthony Oberschall. Pour l’auteur, le conflit résulte d’une interaction qui
35se déroule entre deux ou plusieurs acteurs dans un contexte compétitif .
L’auteur analyse également le conflit entre ces acteurs à partir des
36clivages sociaux. Son approche de conflit social ne se réduit donc pas
seulement à un ensemble des interactions spontanées. Enfin, il faut citer
l’approche de Ralf Dahrendorf comme point de référence : il met l’accent
sur le fait que la distribution inégale de l’autorité est un facteur
déterminant du conflit social. Cette approche est similaire à celle de
Marx qui insiste sur le conflit et les classes sociales. Car, pour
Dahrendorf, l’origine structurelle des conflits de groupe doit être trouvée
dans la hiérarchie des rôles sociaux auxquels s’attachent domination et
37subordination .
Il est inutile de continuer de mentionner ces diverses conceptions de
conflit de façon plus détaillé. Passons à une question plus pratique: quels

31 Bruno, Alain et Guinchard, Jean-Jacques, Georg Simmel. Vie, œuvres, concepts,
Paris, Ellipses, 2009, p. 78.
32 Ibid.
33 Ibid.
34 Ibid.
35 Oberschall, “Theories of Social Conflict”, art.cit.
36 Oberschall, Social Confict and Social Movements, op.cit.
N. J., Englewood Cliffs, 1973.
37 Dahrendorf, Ralf, Class and Class Conflict in Industrial Society, Stanford, Stanford
University Press, 1959 [1957], Birnbaum, Pierre, « Conflit », in Boudon, Raymond
(dir.) Traité de Sociologie, Paris, PUF, 1992, p. 227-261.
27
est l’utilité de ces théories dans notre analyse de la violence politique et
en particulier dans notre cas d’étude?
Tout d’abord, les théories du conflit nous permettent d’aborder la
violence politique de manière analytique. Elles nous servent à dépasser la
logique de Hobbes selon laquelle l’état de nature est un état de guerre de
38chacun contre chacun . En effet, dans les théories du conflit, l’origine du
conflit, de la violence et de la guerre ne se trouve pas dans l’état de
39nature humaine . Par exemple, selon Marx, la guerre de tous contre tous
se déclenche dans la société au sujet de la propriété privée. Avec Simmel,
on apprend que le conflit ne fait pas partie de la nature humaine mais de
la société des êtres humains. Par ailleurs, le conflit s’organise autour de
la compétition chez Oberschall et de la distribution inégale des biens
symboliques chez Dahrendorf, etc. Toutes ces contributions dépassent le
darwinisme social.
En deuxième lieu, les théories du conflit sont pertinentes dans notre
analyse car elles rejoignent les théories du mouvement social. Un
chercheur n’est pas censé utiliser des théories contradictoires. Les
théories du mouvement social et du conflit sont parfaitement
conciliables, on en tire deux théories différentes que se complètent sans
se contredire. La convergence entre les théories du conflit et des
mouvements sociaux se remarque plus précisément dans les travaux de
Charles Tilly et d’Anthony Oberschall. Chez Tilly, les clivages sociaux,
un thème spécifique au conflit, sont déterminants dans la formation de
40l’action collective . Selon l’auteur, les problématiques centrales de
l’analyse du conflit sont la mobilisation, l’organisation et l’action
41collective. Oberschall quant à lui est peut être l’un des meilleurs
théoriciens à avoir systématiquement intégré la notion de conflit au cœur
de sa théorie du mouvement social. Du point de vue de l’auteur, la
formation d’un mouvement social est inhérente au déroulement du

38 Précisons que Hobbes ne définit pas la violence politique, et s’intéresse peu à la
violence en tant que telle. Il est préoccupé par la possibilité de construire un ordre
social, une société. Mais, chez lui, la logique de la guerre renvoie à la nature humaine.
Hobbes, Thomas, Léviathan : traité de la matière, de la forme et du pouvoir de la
république ecclésiastique et civile, Paris, Sirey, 1971.
39 Cf. Wieviorka, La violence, notamment chapitre 1, p. 23-46.
40 Tilly, Charles, La Vendée : Révolution et contre-révolution, Paris, Fayard, 1970.
41 Charles Tilly se réclame des auteurs classiques tels que Karl Marx, Léon Trotski et
John Stuart Mill. Cf. Tilly, From Mobilization to Revolution, op. cit.
28
conflit. Son analyse du conflit se mêle à celle de la formation du groupe
42social et de l’action collective . Inutile de mentionner d’autres auteurs ;
nous trouvons ainsi que les théories du conflit sont en général
compatibles avec celles du mouvement social, ce qui rend notre pensée
cohérente.
En troisième lieu, les théories du conflit nous servent à construire
notre problématique sur la violence politique à partir de deux questions :
la première porte sur la formation des acteurs qui utilisent la violence
politique. Dans les théories mentionnées, on trouve l’hypothèse que les
engagements individuel et collectif peuvent partir de multiples clivages
43sociaux menant parfois à la violence . Dans ces théories, on remarque
également une idée qui explique l’unification des groupes, l’engagement
44de l’acteur, et la construction de l’identité dans le conflit . De même, on
constate que l’existence de liens étroits et d’un engagement personnel
intensifie le conflit. La deuxième question concerne la violence interne.
En effet, le conflit avec des groupes extérieurs est en partie associé à la
structure du groupe dans certaines théories de conflit. Cela nous rappelle
que la relation d’un acteur radical avec un acteur extérieur est influencée
45par la relation de cet acteur avec son rival intérieur . En outre, les
relations internes ainsi que la structure d’une communauté, d’un groupe,
ou d’un mouvement contribuent à définir l’intensité du conflit réel ou
46supposé . Ces hypothèses autour des questions de la formation des
acteurs violents et de la violence interne sont d’une importance capitale
dans notre thèse.
Néanmoins, les théories de conflit posent également des problèmes
dans l’analyse de la violence politique si l’on ne rend pas compte de
certaines choses :

42 La modélisation construite par Simmel se révèle pertinente à l’analyse des conflits de
toutes sortes : affrontement militaires, coalitions entre les partis politiques, etc. Voir
pour ce commentaire, Birnbaum, Pierre, « Conflit », art.cit.
43 Notamment dans les ouvrages de Charles Tilly, et Anthony Oberschall.
44 Simmel, Georg, Le conflit, Strasbourg, Circé, 1992 (disponible en anglais sous le titre
Conflict and the Web of Group Affiliations, New York, Free Press, 1955) et Coleman,
James, Community Conflict, New York, Free Press, 1957. De la même façon, nous
venons de rappeler que chez Marx, la formation des classes se fait dans le conflit.
45 Voir notamment Oberschall, Social Conflict and Social Movements, op.cit.
46 Simmel, Georg, Le conflit, op.cit.
29
Tout d’abord, le conflit n’est pas égal à la violence. Dans les théories
que nous avons citées, le conflit n’est pas nécessairement violent. La lutte
de classe par exemple n’a pas été envisagée en termes de violence par
Marx, mais en termes de confrontation des intérêts économiques. Les
conditions de la formation du conflit chez Durkheim (et Tönnies) ne sont
pas non plus associées à la violence. En outre, chez Coser, on remarque
que les attitudes hostiles prédisposent à un comportement conflictuel
mais pas nécessairement à l’utilisation de la force. Chez Oberschall, la
formation de groupes de conflit ne semble pas susciter la violence. Le
conflit n’est donc pas nécessairement violent, ni dans le problème kurde,
ni dans d’autres cas. La question kurde, par exemple, relève de différents
types de conflits économiques, culturels et politiques qui convergent et
sont liés dans plusieurs cas, et qui effectivement ne sont pas tous de
nature violente. Notre argument s’étend à d’autres configurations de
conflits de type communautaire : l’expression « conflits communautaires
ou ethniques », comme le suggèrent Elise Féron et Michel Hastings, « ne
désigne pas uniquement des conflits armés ou des guerres, mais aussi des
situations dans lesquelles des communautés aux intérêts divergents
47s’opposent de façon pacifique, par exemple par voie institutionnelle » .
Le meilleur exemple est, peut être, le cas du conflit communautaire en
Belgique entre les Wallons et les Flamands, issus pourtant d’un
environnement économique relativement prospère et sans préalables
48historiques d’affrontements sanglants .
En deuxième lieu, certaines théories du conflit apparaissent
fonctionnalistes. Si le mérite des théories du conflit est d’adopter une
approche analytique et non pathologique, il ne faut pas pour autant
tomber dans le piège du fonctionnalisme pur. Car selon ce dernier
courant intellectuel, tout conflit aurait une fonction et servirait toujours à
quelque chose de bien. Chez R. Collins et A. Gouldner, le conflit serait
49par exemple le seul principe de fonctionnement du système social .

47 Féron, Elise et Hastings, Michel (dir.), L’imaginaire des conflits communautaires,
Paris, L’Harmattan, 2002, p.14.
48 Ibid.
49 Collins, Randall, Conflict sociology. Towards an explanatory science, New York,
Academic, 1975 ; Gouldner, Alvin Ward, The Coming Crisis of Western Sociology,
New York, Basic Books, 1970.
1970.
30
50Selon Coser, le phénomène rétablit toujours l’unité et la cohésion . Mais
se pose alors une question évidente par rapport à l’interprétation du
conflit chez les fonctionnalistes. Si le conflit unit, alors qu’est ce qui
51sépare, segmente et mène les acteurs aux affrontements physiques ? Les
auteurs de ce courant ne répondent pas clairement à ce problème. Nous
avions plus haut conclu que les théories des mouvements sociaux sont
généralement utilitaristes. Quand aux théories classiques du conflit, elles
ont une tendance au fonctionnalisme. Il nous faut être prudent avec cette
dimension fonctionnaliste.
En troisième lieu, le lien entre le conflit et la violence n’est pas
problématisé dans les travaux sur le conflit. En réalité, le conflit couvre
un domaine beaucoup plus large que celui de la violence. Un conflit peut
surgir à partir du moment où l’on observe au moins deux tribus, deux
confessions, deux cultures, deux États ou bien un État et un mouvement
protestataire. La violence est beaucoup moins fréquente que le conflit
dans la vie. La violence politique est une modalité de conflit. Ce dernier
peut déboucher sur la violence dans certaines configurations, mais il n’est
absolument pas son synonyme.
D’ailleurs, il faut préciser que l’apparition de la violence n’est pas
toujours associée à la radicalité du conflit. (Notons que le conflit kurde
est vieux de plusieurs siècles alors que la violence politique est un
phénomène récent.) Elle peut même surgir lorsque le conflit n’est pas
intense. Comme nous le verrons, la violence peut susciter le conflit dans
certaines configurations. Cela indique que le conflit peut être à la fois
52
endogène et exogène à la violence politique . (La violence peut devenir
un principe de structuration du conflit.) Voire, comme le suggère Michel
53Wieviorka, la violence peut même être la « négation du conflit » . Pour
l’auteur, il existe toujours un espace ou une possibilité de violence :
« pourtant, sa thèse est que le conflit non seulement ne se confond pas
avec la violence, mais tend pour l’essentiel à en être opposé. La violence
ferme la discussion, plutôt qu’elle ne l’ouvre, elle rend difficile le débat,
l’échange, même inégal, au profit de la rupture ou du seul rapport de

50 Lewis, Coser A., Les fonctions du conflit, Paris, PUF, 1982.
51 Coser est lui-même amené à poser cette question. Voir Coser
p. 52.
52 Nous allons revenir sur cette hypothèse plus loin.
53 Wieviorka, Michel, La Violence, op. cit.
31
force, à moins qu’elle ne surgisse parce qu’il y a rupture, pur rapport de
54force » . En effet, la violence peut servir à la « destruction de
55l’adversaire » au sens de Georg Sorel et à la « liquidation des rapports
56de domination » au sens de Frantz Fanon .
En résumé, les théories du conflit sont utiles dans l’étude de la
violence politique. Car elles nous offrent des analyses pertinentes qui
nous servent à comprendre la violence. Elles sont également conciliables
avec les théories du mouvement social. Les théories du conflit nous
permettent d’étudier notamment la formation des acteurs et leur lutte
interne qui aboutit à la violence politique. Néanmoins, ces théories sont
problématiques pour trois raisons : elles apparaissent parfois
extrêmement fonctionnalistes. En deuxième lieu, elles n’établissent pas
clairement le lien entre le conflit et la violence politique. (Il nous faudra
ainsi montrer comment le conflit débouche sur la violence politique et
que c’est parfois la violence qui suscite le conflit.) Enfin, et surtout: la
violence politique est un objet particulier de sociologie et de science
politique tandis que le conflit est un problème central des sciences
sociales.

C. Violence et « Terreur »

Une partie importante des recherches académiques et non
académiques concernant la violence politique s’inscrivent notamment
dans le cadre de la « terreur » et de la guerre. Au regard de ces travaux
nous nous posons les questions suivantes. Est-ce que la violence politique
est un phénomène de « terreur » ? Peut-on étudier la violence politique
sous cet angle ?
Les termes de « terreur », « terrorisme » et « terroristes » sont
souvent utilisés par les gouvernements, les médias, les journalistes ainsi
que par les universitaires. Ils sont actuellement appliqués à situations:
guerres révolutionnaires, guerres civiles, libérations nationales,
mouvements de résistance armée, et actions violentes de groupes
cellulaires. Ces termes sont donc utilisés pour dépeindre des phénomènes
qui ont peu de points communs. Leur usage abusif provoque la confusion

54 Ibid., p. 25.
55 Sorel, Georges, Réflexions sur la violence, Paris, Seuil, 1990 [1908].
56 Fanon, Franz, Les Damnés de la terre, Paris, Gallimard, 1991 [1961].
32
par rapport à leur signification ; il est vraiment difficile d’établir un sens
commun propre à la notion de terreur. Pourtant, les travaux concernant ce
phénomène permettent de tirer certains critères :
Dans les travaux que nous avons consultés, la terreur signifie
globalement le comportement violent des individus et des groupes
politiques qui s’opposent à une autorité « légitime » : États,
gouvernements transitoires, organisations internationales, armées
coloniales. Elle se définie plus particulièrement par rapport à cinq
critères : figure des victimes, principe d’asymétrie, idéologie, impact
psychologique, stratégie. Ainsi, la conception de terreur renvoie tout
d’abord au type de victimes. On considère que le terrorisme est associé à
des attentats contre les symboles de l’État (armée, police,
gouvernements), les civils ou les biens (bâtiments publics, transports
communs, banques, etc.). Ensuite, pour certaines définitions, la terreur
renvoie à une forme de conflit : elle est une guerre asymétrique entre les
57acteurs dont l’équilibre des forces est inégalement reparti . Suivant cette
conception, le terrorisme apparaît comme une arme des « faibles », des
« marginaux » et des « illégitimes ». Troisièmement, la terreur est liée à
l’idéologie (ou mobile) des acteurs dans ces travaux : marxiste-léniniste,
nationaliste et islamiste. L’IRA, l’ETA, et les Tigres Tamouls
nationalistes, le FARC (Forces Armées Révolutionnaires de Colombie) et
les Brigades Rouges communistes, et le HAMAS et le Hezbollah
(libanais) islamistes par exemple ont des idéologies différentes ; ils sont
pourtant abordés dans la même catégorie. Dans un quatrième temps, les
recherchent sur la terreur insistent sur l’impact psychologique pour
58qualifier ce phénomène . Dans cette conception, le phénomène signifie
un régime de peur et un système d’intimidation. Enfin, un cinquième
critère renvoie à la stratégie. Pour la plupart des définitions de la terreur,
59l’intention est d’ « influencer le public » et de « contraindre la

57 Cf. Merari, Ariel, « Du terrorisme comme stratégie d’insurrection », in Chaliand,
Gérard & Blin, Arnaud (ed.), Histoire du terrorisme. De l’antiquité à Al Qaida, Paris,
Bayard, 2006 [2004].
58 Crenshaw, Martha Hutchinson, “The causes of terrorism”, Comparative Politics,
Vol.13,n° 4, 1981, p. 379-399, et “The Concept of Revolutionary Terrorism”, The
Journal of Conflict Resolution, Vol. 16, n° 3, 1972, p. 383-396 ; Laqueur, Walter, Le
terrorisme, Paris, PUF, 1979; Tilly, Charles, “Terror, Terrorism, Terrorists”,
Sociological Theory, Vol. 22, n° 1, Theories of Terrorism : A Symposium, 2004, p.5-13.
59 Merari, “Du terrorisme comme stratégie d’insurrection », art. cit., p. 39.
33
60gouvernement » à agir en faveur des demandes de l’organisation qui a
recours à la violence. Ce qui suggère que le terrorisme est une lutte
stratégique pour atteindre des objectifs politiques aux moyens de la
61menace et de la force .
Remarquons que ces travaux académiques et non académiques ne
constituent pas une théorie complète de la terreur. A notre connaissance,
il n’y a pas de théorie du terrorisme. Les recherches consultées sur ce
domaine sont souvent des observations générales, des rapports politiques
et journalistiques et différents types de classification et de définition de
« terreur » et des mouvements « terroristes ». Nous venons d’en dégager
cinq éléments communs toutefois ces travaux provoquent des problèmes
graves pour étudier la violence politique :
Dans un premier temps, le problème le plus grave concernant la
terreur vient du fait qu’il s’agit d’un concept normatif. Il renvoie à la
pathologie plutôt qu’à l’analyse. En effet, le concept de terrorisme n’a
62pas été construit par les sciences sociales . Si l’usage du mot terreur
63remonte à la Révolution française , le concept a notamment été
64développé par les politiciens, les gouvernements et les médias . Comme
nous venons de le signaler, il est aujourd’hui utilisé d’une manière trop
générale ; il couvre presque n’importe quel acte de violence, y compris
ceux qui ne sont pas politiques. Les mots de terreur, terroriste et
terrorisme sont politiquement et émotionnellement très chargés, et donc
absolument pas neutres. Ils servent à condamner la violence plus qu’à
l’étudier. La condamnation de la violence est une question morale et
politique et pas nécessairement scientifique. Les interprétations
idéologiques, politiques et les connotations diabolisantes peuvent
65sérieusement brouiller les pistes de la recherche . Grace à ces

60 Crenshaw, “The causes of terrorism”, art.cit.
61 Thornton, Thomas Perry, “Terror as a Weapon in Political Agitation”, in Eckstein,
Harry (ed.), Internal War, New York, The Free Press of Glencoe, 1964, p. 71-99.
62 La terreur est une prénotion au sens d’Emile Durkheim. Elle n’est pas scientifique car
elle est formée sans méthode et en dehors de la science. Pour la prénotion, voir
Durkheim, Emile, Les Règles de la Methode Sociologique, Paris, Presses Universitaires
de France, 1973, notamment p. 15-46.
63 Laqueur, Le terrorisme, op.cit. p. 33.
64 Il semble que les attentats du 11 septembre 2011 aient bien élargi le domaine
d’application du concept.
65 Chaliand et Blin, « Introduction », op.cit. p. 11-23.
34
problèmes, le recours à la notion de la terreur entre en conflit avec une
des règles fondamentales de la sociologie établie par Durkheim selon
laquelle la sociologie n’est pas une science normative.
Dans un deuxième temps, il convient de faire une précision
concernant les victimes de la violence. Les études qui portent sur la
violence tendent à argumenter que la violence est seulement exercée
contre les gouvernements et États, alors que, les victimes de la violence
sont également d’autres individus de la même religion ou de la même
ethnie, qui emploient eux-mêmes la violence (non seulement comme
nous allons voir dans l’espace kurde, mais aussi en Afghanistan, en Irak,
etc.) En outre, on attribue rarement le terrorisme à l’oppression d’un État
sur ses propres ressortissants et aux actes belliqueux des États contre
d’autres États. Or, le nombre de victimes de la coercition étatique serait
beaucoup plus élevé que celui de la violence des organisations
66considérées comme terroristes dans le monde .
En troisième lieu, si la conception de terreur est souvent associée à
une idéologie, marxisme, nationalisme ou islamisme, le lien entre
l’idéologie et le recours à la violence politique n’est pas suffisamment
problématisé dans les études. On prétend par exemple que la violence
correspond à une époque où les mouvements nationalistes et marxistes
67progressent . Cette hypothèse est soutenable dans le cas kurde. Car dans
l’espace kurde, on verra que les organisations nationalistes et marxistes
en formation ont effectivement versé dans la violence politique. Ce
parallélisme entre le nationalisme et la montée de la violence s’observe
de la même façon dans d’autres parties du monde comme en Irlande ou
au Vietnam.
Mais, s’il y a un lien entre l’idéologie et la violence politique,
comment peut-on l’expliquer ? Pourquoi, par exemple, tout nationalisme
ne débouche-t-il pas sur la violence ? Pourquoi certains nationalismes
comme le basque, le tamoul, l’irlandais ou le kurde ont-ils basculé dans
la violence alors que d’autres n’ont pas évolué vers le radicalisme ?
Comment un nationalisme peut-il conduire à une guérilla, ou à une
guerre de décolonisation ? Si la violence politique est dérivée du
marxisme, pourquoi la plupart des luttes de classes ne débouchent-elles

66 Le concept sert même parfois à justifier l’oppression des États.
67 Crenshaw, “The causes of terrorism”, art.cit.
35
pas sur la violence ? Si l’islamisme est une dynamique de la violence
politique, pourquoi les Frères Musulmans égyptiens, le Taliban afghan, le
HAMAS palestinien ont-ils utilisé des méthodes violentes alors que la
plupart des mouvements islamistes turcs ne sont pas violents ? Dans
quelles configurations les contestations religieuses et ethniques se
combinent avec la lutte armée ?
Nous ne pouvons traiter l’ensemble de ces questions dans notre thèse.
Nous les posons pour interroger la relation entre l’ « idéologie » et la
« terreur ». Car les réponses à ces questions sont quasiment absentes dans
les travaux qui portent sur le terrorisme. Les travaux laissent ces
problèmes en suspens. Nous verrons qu’il existe un lien entre idéologie et
violence mais ce lien ne s’opère pas comme l’expliquent les spécialistes
du terrorisme.
Un quatrième problème se pose pour interpréter l’impact
psychologique. On soutient que la terreur est un acte de violence qui a
pour objet de produire un impact psychologique sur les gouvernements.
Cette observation est vraie dans la mesure où la violence des
organisations contestataires produit indéniablement des effets
psychologiques. Pourtant, cette interprétation est insuffisante pour
distinguer la terreur des autres formes de violence politique étant donné
que la dimension psychologique est inhérente à toutes les formes de la
violence. Les massacres d’État, les génocides, les pogroms, les
assassinats, les guerres civiles et même les révolutions peuvent faire peur
aux victimes, les angoisser, les intimider. Alors si la terreur est un
système d’intimidation, toute violence politique devrait être considérée
comme terreur car toute forme de violence politique peut produire un
régime de terreur. Est-il correct d’avancer que toute forme de violence
politique qu’elle soit exécutée par un Etat ou par un groupe clandestin est
une terreur ?
Enfin, un dernier problème provient de l’adhérence « absolue » des
études sur la terreur et la violence à la théorie stratégique. Rappelons que
cette théorie suggère que les organisations utilisent la violence pour
68contraindre les gouvernements à agir en faveur d‘intérêts rebelles . Nous
n’excluons pas cette hypothèse car la stratégie est une dimension
indéniable dans le recours à la violence politique. Lorsque leurs

68 Les travaux de Crenshaw, Laqueur, Merari, et Chaliand suivent cette hypothèse.
36
revendications ne sont pas satisfaites, l’on remarque toujours que les
acteurs tendent à orienter leurs moyens de pression vers un engagement
69militaire. La violence est par nature instrumentale . Cependant, le
concept ou l’analyse stratégique que nous décelons dans ces études
soulève de graves problèmes. D’abord, même si la violence est
« stratégique », elle ne peut absolument pas se réduire à une stratégie
pure et simple. La violence politique n’est pas une fin en soi ; pourtant sa
rationalité et sa stratégie ne sont pas illimitées. Elles s’inscrivent toujours
dans un contexte historique et défini que les spécialistes de la terreur ne
prennent souvent pas compte. Ensuite, l’espace où l’on applique le terme
de « stratégie » soulève des problèmes. La plupart des travaux sur la
terreur et la violence s’intéressent uniquement aux relations entre les
insurgés et les gouvernements, mais rarement aux relations intra
ethniques et religieuses, intra organisationnelles et à des relations entre
les rebelles et leur base sociale. Nous verrons que, si la violence répond
vraiment à une « stratégie », cette stratégie comporte plusieurs
dimensions en même temps. Les rebelles s’engagent dans une « politique
de la violence » non seulement vis-à-vis des gouvernements mais aussi
par rapport à eux- mêmes, à leurs camarades, leur communauté, leur base
sociale et leurs adversaires internes. Ce qui laisserait penser que la
violence politique, avant d’être une remise en cause du monde, serait
d’abord une remise en cause de soi-même et de sa propre communauté.
En dernier lieu, la théorie stratégique peut être dangereuse lorsqu’elle
nous incite à croire que les « rebelles », les « révolutionnaires », les
« terroristes » ou les « sujets » comprennent et maîtrisent tout. C’est pour
ces raisons que nous préférons le terme de « politique de la violence » à
celui de « stratégie ». Car ce dernier risque d’induire l’analyse vers
l’utilitarisme et le rationalisme purs.
Pour l’ensemble de ces raisons, nous abandonnons le concept de
terreur. Nous supposons par conséquent qu’il n’est pas possible de
problématiser la violence politique dans le cadre du terrorisme.




69 Arendt, Hannah, Du mensonge à la violence, Paris, Calmann-Lévy, p. 165.
37
Section II. Etude de Terrain

A. Notre Echantillon

Avec qui, sur qui et quelles organisations politiques et lieux
avonsnous travaillé ?

Pour nous la construction d’une problématique est strictement
associée à une étude de terrain et une méthode d’observation ; une
problématique n’est pas qu’une accumulation d’idées et d’abstractions.
Ces dernières se fondent sur une justification empirique et
méthodologique.
Dans une étude empirique l’échantillon est fondamental : un
échantillon est une ou des choses sur lesquelles nous travaillons. Bien
entendu, nous étudions la violence politique. Mais la violence politique
est un concept scientifique abstrait. Nous reviendrons sur la définition
conceptuelle de la violence parce qu’elle fait partie de notre thèse. Une
définition conceptuelle de la violence politique dans une première étape
n’est pas utile pour explorer l’échantillon. Il vaut mieux commencer par
le plus concret et tangible. La précision de l’échantillon nous permet tout
d’abord de saisir ce qu’est la violence dans notre recherche, ce à quoi
(qui et où) elle renvoie.
Un échantillon peut être un militant, un groupe, un parti politique,
une tribu, un village, une ville, un meurtre ou un massacre dans notre
recherche. Notre échantillon se définit pourtant plus ou moins par trois
moyens. En premier lieu, il se rapporte aux militants. Nous avons réalisé
des entretiens non directifs avec d’ex-militants kurdes (engagés dans un
70combat violent dans leur passé) , leur ou des familles, des membres de
tribus engagés dans le combat en faveur de la cause kurde ou bien de
l’Etat, des individus de la population civile qui ont vécu le conflit kurde.
En deuxième lieu, notre échantillon concerne les organisations kurdes.
Nous avons travaillé sur le Parti démocrate du Kurdistan en Turquie
(PDKT, 1965), le Parti démocrate du Kurdistan Turc (PDK-T, 1971),
Riya Azadî (Chemin de Liberté, 1974), Rizgarî (1976), Kawa (1976),
DDKD (Associations culturelles de l’Est révolutionnaire, 1976), Stêrka

70 Il faut donc signaler qu’ils étaient des anciens militants et non des personnes actives.
38
Sor (Etoile rouge, 1976), le PKK, (Partiya Karkerên Kurdistan, Parti des
travailleurs du Kurdistan, 1978), le KUK (Libérateurs nationaux du
Kurdistan, 1978), Têko şîn (Lutte, 1978). A part le PKK, ces groupes
kurdes radicaux ne sont plus actifs dans l’espace kurde ; mais ce sont des
acteurs importants dans le champ politique kurde des années 1970. Enfin,
notre échantillon s’inscrit dans un cadre spatial. Nous avons notamment
travaillé sur Pazarcık, Bingöl, Siverek, Batman.
Le problème de l’échantillon se pose deux fois dans une recherche
empirique : d’abord pourquoi observer cet échantillon ? Ensuite,
pourquoi présenter certains exemples de cet échantillon dans notre
thèse ? Nous allons ici répondre à la première question laissant la réponse
à la deuxième pour les chapitres suivants lorsque nous nous pencherons
plus en le détail sur chaque exemple.
Pourquoi donc avons-nous réalisé ces entretiens en particulier?
Pourquoi avons-nous observé ces organisations-ci ?
L’élément déterminant de notre terrain est la position des individus
par rapport à la violence politique. Nous nous sommes donc entretenus
avec ceux qui ont soit utilisé la violence, soit contribué à la production de
cette violence. Ce raisonnement s’applique également aux organisations
kurdes : nous avons travaillé sur ces organisations qui sont passées à la
violence. On présentera l’ensemble de ces organisations dans le premier
chapitre. Un terrain exhaustif sur l’ensemble de ces organisations a deux
utilités majeures. D’abord, il permet d’éviter les biais. Ensuite, comme
notre problématique porte également sur les relations intra kurdes, il nous
est nécessaire de réaliser une étude minutieuse de chacune d’entre elles.
Enfin, pourquoi Batman, Pazarcık, Bingöl, etc. font-ils partie de
l’échantillon ? Il s’agit d’abord d’une question de connaissance. Nous
savions que ces régions étaient des espaces de recrutement et d’exercice
de la violence politique depuis les années 1970. Le fait que les militants
et organisations kurdes soient issus de ces milieux nous a obligé à nous
documenter davantage. Mais pourquoi ces régions sont-elles
significatives du point de vue de la violence politique ?
Pazarcık, une sous-préfecture de Mara ş, est un espace de mobilisation
de la gauche turque et du PKK depuis les années 1970. Une partie
importante des enquêtés sont originaires de la région de Pazarcık. Les
39
Kurdes de Pazarcık sont de confession alévie, une communauté
hétérodoxe de l’islam en raison de divergences philosophiques, rituelles
et culturelles avec le canon sunnite. Il y a une fracture sociale profonde
entre sunnites et alévis dans la région. Les années 1960 et 1970 marquent
une convergence entre les partis de la gauche et les alévis dans cette
région. Il existe plusieurs groupuscules de la gauche radicale à Pazarcık.
La premier vague de ces mouvements englobe les partis communistes
ainsi que le Devrimci Halk Birli ği (Union du peuple révolutionnaire) et le
Halkın Kurtulu ş Cephesi (Front de la libération du peuple). La deuxième
vague, plus importante que la première, concerne le PKK, actif dans la
région depuis les années 1980, et le DHKP-C (Devrimci Halk Kurtulu ş
Partisi, Parti-Front révolutionnaire de libération). En plus de ces
mouvements de la gauche radicale, la spécificité du champ politique de
Pazarcık s’exprime par la violence communautaire de 1978. Au moins
cent cinq personnes ont été tuées. Nous reviendrons sur l’analyse des
pogroms en premier chapitre. Si la communauté alévie kurde de Mara ş a
connu une répression d’Etat suite au coup d’Etat de 1980, le PKK n’a
cessé de renforcer sa base. Le parti kurde a mobilisé des milliers de
militants et sympathisants dans cette zone. La région connaît une forte et
violente radicalisation avec les conflits armés et les insurrections
populaires massives à la fin des années 1980 et dans les années 1990.
Une partie importante de la population kurde alévie a immigré en Europe
occidentale depuis la fin des 1980.
Batman est fondamentalement marqué par ses caractéristiques
politiques et sociales et garde une place très importante dans le
mouvement kurde depuis une quarantaine d’années. Historiquement,
c’est un champ politique où plusieurs groupuscules kurdes violents tels
que le KUK, le Kawa ou le PKK ont été actifs dans les années 1970. De
même, à certains moments ces partis radicaux se sont affrontés entre eux.
Le PKK et le KUK, par exemple, se sont battus à Batman parce qu’ils
voulaient se fonder sur la même base populaire. Par contre, le PKK s’est
développé très vite par rapport aux autres groupes politiques, et les
conflits violents entre ce parti et l’armée turque se sont intensifiés dans la
région à partir de 1984. D’autre part, le Hizbullah kurde est également né
à Batman. C’est une organisation créée par certains islamistes kurdes
dans les années 1980 mais qui a été soutenue par les agents d’Etat contre
les Kurdes de la gauche nationaliste provoquant une recrudescence de
violence politique dans les années 1990. On estime qu’à peu près sept
40
cents personnes y ont été tuées par des auteurs toujours inconnus
aujourd’hui. Si on analyse cette région du point de vue de la politique
légale du mouvement kurde, Batman, est une province où le parti
71politique kurde légal est fort. Depuis 1999, les candidats « kurdistes »
gagnent les élections municipales. Il faut cependant remarquer que tous
les maires de Batman ont subi la répression à partir de 1979. Le premier
maire kurdiste de Batman est assassiné en 1979. Nous reviendrons sur ce
cas. Les trois derniers maires kurdistes, Abdullah Akın (1999-2002),
Hüseyin Kalkan (2002-2009), et Necdet Atalay, ont été incarcérés
pendant quelques mois ou années.
Quant à Bingöl, le conflit kurde y sévit depuis un siècle. C’est dans
cette zone qu’a éclaté la révolte de Cheikh Said (1925), qui a fortement
mobilisé la région. Comme à Batman, les militants kurdes de Bingöl ont
joué un rôle important dans la constitution des mouvements kurdes
depuis les années 1960. Par ailleurs, les partis islamistes et turkistes y ont
formé leurs acteurs politiques. Les partis légaux, le Refah Partisi dans les
années 1990 et l’AKP aujourd’hui, ainsi que le parti nationaliste turc, le
MHP (Milliyetçi Hareket Partisi, Parti du mouvement nationaliste) sont
aussi structurés en dépit de la puissance dominante du PKK dans ce
champ politique. Historiquement très important, le MHP remporte les
élections municipales en 1977 mais le maire Hikmet Tekin, est assassiné
par le PKK en 1979. L’existence forte de ces deux camps (turkiste et
kurdiste) complètement opposés est à l’origine de la violence politique
qui touche en même temps des civils à Bingöl surtout dans les années 70.
Le MHP, le mouvement kurde et le mouvement islamique sont les trois
acteurs politiques majoritaires depuis longtemps dans ce champ politique.
Il ne s’agit donc pas d’un choix aléatoire car beaucoup de militants
kurdes ont vécu et agi à Bingöl, Pazarcık et Batman. Notre thèse ne porte
pas uniquement sur ces trois lieux et prend aussi d’autres exemples pour
développer des hypothèses. On verra que Siverek, Antep, Diyarbakır,
Mardin et parfois de petits villages sont aussi des lieux d’observation de
la violence politique. En dernier lieu, il faut remarquer que quel que soit
le type de recherche qu’un chercheur effectue, la question de
l’échantillonnage peut constituer un problème. Quel que soit le sujet qui
nous intéresse, nous ne pouvons pas observer tous les cas et n’avons

71 L’expression « kurdiste » (kürtçü) signifie l’idéologie nationaliste kurde alors que le
terme « kurde » renvoie à l’ethnie.
41
72d’ailleurs aucune raison de vouloir le faire . Comme l’affirme Howard
Becker, « toute entreprise scientifique s’efforce de découvrir quelques
chose qui puisse s’appliquer à un certain type en étudiant quelques
exemples, le résultat de cette étude étant, comment on dit,
“généralisable” à tous les membres de cette classe de choses. Nous
devons donc constituer des échantillons pour convaincre les gens que
73nous savons quelques choses sur l’ensemble de cette classe » .

B. Modes d’investigation

Nous avons effectué de nombreux séjours de terrain entre 2005 et
2011 : à Batman, Diyarbakır, Bingöl, Batman, Istanbul, Berlin,
Hambourg, Stockholm et Paris. Les terrains à Paris, Stockholm, Berlin, et
Hambourg se justifient à deux titres : nombre de kurdes ont trouvé refuge
en France, en Suède et en Allemagne. Il s’agit à la fois d’anciens
militants kurdes politiquement actifs dans les décennies 1970-1980 dont
les récits ont considérablement enrichi notre corpus et de communautés
kurdes qui ont immigré. Une grande partie de notre corpus sur Mara ş et
Pazarcık par exemple provient de terrains réalisés en France et en
Allemagne. On applique la même justification à Istanbul. Aujourd’hui la
ville héberge de nombreux anciens militants kurdes et des membres de
communautés kurdes. Il s’agit d’une métropole qui vit intensivement le
conflit kurde. Il faut remarquer que notre méthode de terrain peut se
considérer dans l’ensemble comme une ethnographie politique dans le
sens où nous avons établi un « contact prolongé de longue durée » et une
« communication directe » avec les organisations et communautés kurdes
au lieu d’accéder aux savoirs empiriques à travers des témoignages
indirects, des sources secondaires et des semblants d’interactions
politiques. Cette approche ethnographique inclut divers modes
d’investigation et d’observation : entretiens non directifs, développement
de liens avec les informateurs, conversations informelles, monographies
sur les organisations kurdistes.

72 Becker, Howard Saul, Ficelles du métier, Paris, Ed. La Découverte, 2002, p. 118.
73 Ibid., p. 118
42
Les entretiens non directifs constituent l’un de nos principaux outils
d’investigation. Une première question peut se poser au niveau des
contacts. Nous soulignons qu’aucun des contacts avec ces différents
individus et groupes n’a été établi par le bien d’affiliations, sympathies,
idéologies politiques partagée, mais sur des motivations scientifiques.
Depuis nos études universitaires en Turquie, nous connaissions des
personnes de différents milieux politiques qui pouvaient nous aider à
établir des connexions sur le terrain, mais il serait trop long de revenir sur
chacune de ces rencontres individuellement. L’établissement des
contacts, à notre avis, ne correspond pas à un schéma scientifique ou
méthodologique ; les rencontres qui nous amènent à nous entretenir avec
les personnes concernées peuvent souvent être aléatoires. Ce qui importe
en tant que méthode est de savoir comment agir pendant les enquêtes de
terrain. Si l’on considère que l’étape la plus importante est de trouver les
bonnes personnes pour s’entretenir sur la violence politique, il s’agit
d’une grande erreur. La violence politique n’est pas un sujet quelconque ;
il peut arriver qu’un entretien de plusieurs heures avec une bonne
personne n’apporte rien au chercheur. Pour que les gens partagent les
choses les plus secrètes de leur vie, il faut que l’on leur donne un
sentiment de confiance, qu’on leur inspire la confiance. Les enquêtés
n’apprécient pas qu’un chercheur fasse une recherche uniquement pour
faire un travail académique. Cette idée leur semble assez égoïste. Elle
peut leur donner le sentiment qu’ils sont manipulés, mais cette fois non
pas par un pouvoir politique, l’Etat, un journaliste mais par la science et
le scientifique. A l’inverse, le chercheur doit être capable de montrer
qu’il fait une telle recherche par passion et motivation personnelle quel
que soit le résultat ; l’idée est de montrer que son engagement est mût par
des raisons humanistes.
Passons maintenant à l’aspect technique des enquêtes. Une première
étape de la recherche de terrain consiste à traduire son problème
scientifique dans les enquêtes. Quel est le problème pour lequel l’on
cherche à obtenir des informations ? Notre problème était bien précis
dans nos premières enquêtes de terrain à Batman et à Paris en 2005 et en
2006. Il s’agissait du passage à la violence politique : à travers quels
processus les individus et les organisations passent-ils à la violence ? Les
entretiens nous auraient aidés à étudier ce problème. Mais comment
étaitil possible de le formuler par les questions en entretien ? Combien et
quels types de question fallait-il leur poser ? Nous avons choisi des
43
questions non directes et essayé de poser le minimum de questions pour
obtenir un maximum d’information. En effet, dans une enquête sur la
violence politique, si l’on pose des questions nombreuses et directes,
l’enquêté risque de répondre brièvement ou de ne pas répondre du tout.
La meilleure question à poser au début est une question biographique,
notamment sur l’enfance de la personne interrogée : « pourriez-vous me
raconter comment vous avez passé votre enfance ? », « où est ce que
vous avez passé votre enfance ? » ou « lorsque vous étiez petit,
étiezvous toujours à Pazarcık, Be şiri (Batman) ou Karlıova (Bingöl), etc. »
Cette question à première vue n’a aucune relation avec le problème du
passage à la violence politique. Mais elle est utile pour trois raisons :
d’abord parce qu’elle ouvre l’entretien et qu’il est préférable de
commencer par une telle question qui ne porte pas directement sur le
militantisme, la violence ou l’organisation politique. Ensuite, elle permet
de connaître l’acteur ; on apprend avec qui on s’entretient. Par exemple,
d’où notre acteur vient ? La question permet d’acquérir l’information non
seulement sur la biographie du militant mais aussi sur les milieux d’où
il/elle est issu(e). On connaît ainsi Pazarcık, Bingöl, et Siverek (Urfa),
etc. Troisièmement, cette question amène l’enquêté à parler sur son
militantisme depuis le début, réduit le risque qu’il/elle omette les
processus de sympathisants et d’autres activités politiques qu’il/elle
aurait pu accompagner avant de s’engager dans l’organisation concernée.
Elle amène vraiment l’interviewé au commencement de sa politisation.
Ensuite nous avons formulé des questions par « comment » au lieu de
« pourquoi ». En effet, quand on demande à une personne pourquoi elle a
fait telle chose que nous aurions aimé connaître, par exemple « pourquoi
vous êtes devenu militant ? », « pourquoi avez-vous choisi de participer
au mouvement kurde ? », elle peut avoir l’impression qu’on lui demande
de se justifier, de trouver une raison valable pour expliquer l’action en
74question . Ce type de questions pourrait également déclencher des
réactions négatives et culpabilisantes que peut entraîner par exemple
« pourquoi avez-vous cassé la vitrine dans une émeute kurde », qui peut
laisser entendre que nous accusons l’acte de la violence. Nos
« pourquoi » auraient reçu systématiquement des réponses brèves,
défensives et pugnaces, comme si les gens avaient voulu dire « bon, j’ai

74 Ibid., p. 105.
44
donné cette réponse, c’est bon, là, c’est la chose que tu voulais
entendre ? » En ce qui concerne la question kurde, la personne enquêtée
répondrait probablement ainsi : « parce que je suis Kurde et que j’ai
participé au mouvement kurde pour les Kurdes… ». Cette réponse est
certes importante, mais insuffisante pour développer une problématique.
Car nous nous intéressons plutôt à l’enchaînement des choses ; comment
tel ou tel facteur contextuel ou tel ou tel ensemble de circonstances rend
possible qu’un individu, un groupe, un village ou une organisation
politique débouche sur la violence ?
A l’inverse, quand on demande comment telle chose s’était produite,
« Comment en êtes-vous arrivé à participer au mouvement kurde ? » ;
« ent en êtes-vous arrivé à fréquenter un café, ou à agir pour une
organisation ? », les questions fonctionnent plus correctement. Comme
Howard Becker le dit également, face à ce type de question, nous avons
constaté que les personnes interrogées répondent longuement, nous
racontant des histoires pleines de détails intéressants, faisant des récits
qui mentionnent non seulement les raisons pour lesquelles elles ont fait
telle ou telle chose, mais également les actions d’autres personnes ayant
75contribué au résultat auquel nous nous intéressons . Etant donné que la
question du « comment » renvoie à un processus, elle donne naissance à
un entretien dans lequel nous découvrons d’autres personnes, des
événements et des circonstances impliquées dans l’histoire individuelle
de la personne.
Enfin, nous avons formulé des questions plus spécifiques en fonction
du statut du militant, de l’organisation à laquelle il/elle appartient, de
l’époque de sa radicalisation et évidemment en fonction du déroulé de
l’entretien. Ces questions sont également non directives, ouvertes et
courtes. L’entretien avec une personne qui a eu recours à la violence
autosacrificielle n’est jamais identique à un autre avec celui qui a
participé à une lutte de guérilla ou celle qui a participé à des émeutes de
rue. De même, l’entretien avec un ancien militant du KUK ne sera jamais
pareil à celui fait avec un ancien militant du PKK. Certes, il s’agit dans
tous les cas de violence politique, mais l’enquête prend sa forme
définitive selon ce que l’on nous rapporte. Dans certains cas, les
entretiens portent longuement sur les conditions de détention alors que

75 Ibid., p. 106.
45