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La violence révolutionnaire

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168 pages
La violence est une forme de contestation d'un ordre politique, économique ou culturel réputé légitime. Ses manifestations, rarement isolées, demandent à être contextualisées historiquement et géographiquement, quelles puisent à une même source dinspiration (anarcho-syndicalisme, marxisme, islamisme radical, etc.) ou quelles empruntent des modalités proches (assassinat politique, complot, terreur, etc.).Fraction armée rouge, Action directe, Brigades rouges, Weather Underground Organization, Armée rouge japonaise : comment expliquer léclosion de groupes choisissant la voie armée au cours des années 1968 en Europe comme aux États-Unis et au Japon ? Quelles références et variables communes permettent alors cette diffusion ?Quarante ans après Mai 68, cet ouvrage interroge la résurgence et l'itinéraire de la violence révolutionnaire dextrême gauche.
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Isabelle Sommier

La violence révolutionnaire

2008
Présentation
La violence est une forme de contestation d'un ordre politique, économique ou culturel réputé légitime. Ses manifestations, rarement isolées, demandent à être contextualisées historiquement et géographiquement, qu’elles puisent à une même source d’inspiration (anarcho-syndicalisme, marxisme, islamisme radical, etc.) ou qu’elles empruntent des modalités proches (assassinat politique, complot, terreur, etc.).

Fraction armée rouge, Action directe, Brigades rouges, Weather Underground Organization, Armée rouge japonaise : comment expliquer l’éclosion de groupes choisissant la voie armée au cours des années 1968 en Europe comme aux États-Unis et au Japon ? Quelles références et variables communes permettent alors cette diffusion ?

Quarante ans après Mai 68, cet ouvrage interroge la résurgence et l’itinéraire de la violence révolutionnaire d’extrême gauche.

Introduction


Il y a quarante ans, des révoltes éclatent sur l’ensemble des continents, le plus souvent le fait de la jeunesse étudiante, quelquefois de la jeunesse ouvrière. Sans être coordonnées ni même en relation entre elles, leurs revendications concernent le système universitaire et la solidarité internationale, en premier lieu la dénonciation de la guerre du Vietnam. La couleur rouge domine dans les cortèges.
La réactivation de l’espérance révolutionnaire pose alors, dans plusieurs pays, la question de la prise du pouvoir par les armes ou du moins celle d’une résistance active à une éventuelle dérive autoritaire des régimes « bourgeois ». Elle conduit à l’éclosion de petits groupes d’extrême gauche aux influences éclectiques, mêlant marxisme bien sûr, sous toutes ses formes avec une dominante maoïste, mais aussi anarchisme et situationnisme. La plupart dépérissent rapidement ou demeurent à l’état de groupuscules verbeux préoccupés par l’analyse des « contradictions du système » et la prédiction d’une prochaine implosion du capitalisme. Quelques-uns, en revanche, privilégient d’emblée l’action, se radicalisent et s’acheminent vers la clandestinité et la lutte armée. Cellules communistes combattantes en Belgique, Mouvement du 17 novembre en Grèce, Groupe révolutionnaire antifasciste du premier octobre en Espagne, Angry Brigade britannique sont autant de mouvements dont le souvenir n’a guère perduré au-delà de leurs pays respectifs.
Il en va autrement des groupes que nous étudions dans cet ouvrage : les Brigades rouges italiennes (BR[1]) et la Fraction armée rouge allemande (RAF) et, dans un autre registre, l’Armée rouge japonaise (ARJ) dont la renommée est autant internationale que locale ; en France, Action directe (AD), même si elle surgit de façon différée par rapport à 1968 ; la Weather Underground Organization (WUO) aux États-Unis, qui sont en partie le berceau de la révolte et ont eux aussi (contrairement aux idées reçues) connu un phénomène de violence révolutionnaire.
Aujourd’hui, ces noms n’évoquent guère plus qu’une période lointaine, pour ne pas dire d’un autre âge. À cela plusieurs raisons. D’abord, des obstacles d’ordre disciplinaire et historiographique ont eu pour effet de cisailler l’histoire de ces années entre d’un côté 1968, et de l’autre le terrorisme des années de plomb. Privés d’histoire, ces groupes semblent étranges, si ce n’est pathologiques, et leur choix de la violence une hérésie incompréhensible voire irrationnelle. Plus fondamentalement, l’histoire n’aime pas les vaincus, a fortiori lorsqu’ils ont emprunté une voie déviante.
Ordinairement ensevelies, ces années resurgissent pourtant périodiquement, toujours sous le signe du scandale et de la polémique. Polémique au sujet de Nathalie Ménigon*[2], membre fondatrice d’Action directe, qui a dû faire de nombreuses demandes et procédures avant d’obtenir, le 19 juillet 2007, un régime de semi-liberté, alors qu’elle était devenue hémiplégique après deux accidents vasculaires cérébraux et qu’elle avait accompli depuis plus de vingt ans sa peine de sûreté ; de même, Joëlle Aubron*, militante d’AD, a dû attendre juin 2004, au terme d’un combat judiciaire, pour obtenir une suspension de peine pour raison de santé (elle est décédée le 1er mars 2006). Les autres militants d’AD, alors qu’ils ont terminé en février 2005 leur peine incompressible de 18 ans, restent quant à eux en prison. En Allemagne, la libération en mars 2007 de Brigitte Mohnhaupt* (l’une des responsables de la deuxième génération de la RAF), après 24 ans d’incarcération, a également provoqué des débats, moins passionnels toutefois. La question de l’extradition de Corée du Nord des membres de l’une des armées rouges japonaises empoisonne les relations entre Pyongyang et Tokyo, même si depuis 2000, leurs enfants rentrent progressivement au Japon. Enf in, nulle part ailleurs qu’en Italie, l’éventuel règlement politique et historique de ces années n’est aussi douloureux : depuis les affaires Paolo Persichetti, extradé en août 2002, Cesare Battisti arrêté deux ans plus tard, Marina Petrella aujourd’hui sous écrou extraditionnel.
Au-delà des incarcérations désormais en nombre réduit (3 militants de la RAF sont encore emprisonnés, 66 brigadistes en Italie), c’est sur le terrain de la mémoire que le débat fait rage, surtout depuis que 1968 et les formidables changements culturels qui ont suivi sont mis sur la sellette. En juillet 1988, l’ancien leader de l’organisation légale Lotta Continua Adriano Sofri* est accusé par un repenti d’avoir commandité l’assassinat du commissaire Luigi Calabresi (17 mai 1972) ; il purge depuis une peine de 22 ans d’emprisonnement, au terme de 12 ans de procédures. On a reproché à Daniel Cohn-Bendit, outre ses propos de l’époque sur la sexualité, son amitié avec le militant des Cellules révolutionnaires allemandes Hans-Joachim Klein* ; amitié qui l’a conduit à le cacher en France après qu’il eut abandonné la lutte armée en 1977. Lors du procès du même Klein*, en 2001, le ministre vert des Affaires étrangères Joschka Fischer fut lui aussi rattrapé par son passé militant : des photographies montrent les deux hommes aux prises avec la police, en 1973 à Francfort.
Ces années témoignent d’une crise qui ne sera pas résolue tant qu’un débat historique ne les rouvrira pas. Ce livre espère contribuer à ce débat, en examinant le cycle de protestation des années 1968 dans sa globalité : du contexte qui a conduit une partie de la jeunesse à avoir le sentiment de vivre une période révolutionnaire jusqu’à la démobilisation déf initive, en passant par les différents processus de radicalisation qui ont présidé à l’escalade de certains groupes, et par l’examen de l’évolution de leurs stratégies.
 

Notes du chapitre
[1] Une liste des sigles a été établie en annexe.
[2] Les noms suivis d’un astérisque font l’objet d’une notice biographique en annexe.
La violence révolutionnaire

Chapitre 1. Un sujet occulté


L’histoire de l’analyse des mouvements sociaux, courte dans le temps mais très dense, surtout depuis les années 1960, est entachée d’un étrange paradoxe. Tout, dans le vocabulaire, renvoie à la guerre, à commencer par « militant » qui partage la même racine latine que « militaire », mais aussi « s’engager », « mobilisation », etc. Dans ses balbutiements comme dans ses premières formalisations, cet objet d’études a associé action collective et violence. Pourtant, au cours de ces mêmes années 1960, une césure fort préjudiciable s’est établie entre d’un côté l’analyse des mouvements sociaux, et de l’autre celle de la violence. La raison en est, fondamentalement, le rejet des approches dites du comportement collectif qui abordaient le sujet par le prisme de l’« agression ». Elle tient aussi à la résonance qu’acquiert à cette période le terme « terrorisme ». Au croisement de ces deux enjeux théoriques, l’enjeu politique du lien entre 1968 et le terrorisme a contribué jusqu’à une période récente à l’occultation de l’étude des mécanismes de radicalisation au cours des années 1970.

Des traditions d’analyse éclatées

Dès avant l’émergence d’un domaine d’études consacré aux mouvements sociaux, l’attention s’est focalisée sur les comportements violents, qu’il s’agisse de la « psychologie des foules » considérées comme aisément criminogènes, ou des situations révolutionnaires envisagées par le marxisme. Ce lien est maintenu avec la première véritable tradition d’analyse de l’action collective : les théories psychosociales ou du comportement collectif s’attachent en effet à « l’agression ». Elles mettent l’accent sur la situation sociale du groupe, sur la communauté d’expériences qui en fait non pas un comportement inscrit dans la nature humaine, mais un comportement réactif qui répond à des stimuli extérieurs : la frustration et/ou l’apprentissage.
Les théories de l’apprentissage[1] rappellent que le comportement violent est un comportement appris qui est tendanciellement exclu ou favorablement accueilli suivant les cultures et les sous-cultures. Bien que globalement réprouvée par la culture dominante, la violence jouit en effet d’une valorisation plus ou moins active auprès de certains groupes sociaux ; et ce pour différentes raisons, non exclusives l’une de l’autre : parce qu’elle est conforme à l’image, en général négative, que l’environnement renvoie du groupe, qui procède ainsi au retournement du stigmate ; parce qu’elle s’ancre sur un modèle social, comme par exemple la f igure populaire du « bandit social » ; parce qu’elle bénéf icie d’une légitimation instrumentale, grâce en particulier à un vecteur idéologique.
Ted Gurr[2] a de son côté amélioré le modèle dit de la frustration/agression proposé par John Dollard en 1939, en introduisant la notion de privation relative. Ce n’est plus la situation objective de frustration mais sa perception subjective qui peut déboucher sur l’agression. Elle naît de la confrontation entre les attentes des individus (value expectations, niveau subjectif) et la satisfaction objective des besoins (value capacities, niveau objectif). Le sociologue distingue trois types de violences : le Turmoil, émeutes populaires spontanées et donc faiblement voire pas organisées ; la Conspiracy, actions ponctuelles d’une minorité (complots, attentats, assassinats politiques) ; l’Internal war (guerre civile, révolution), caractérisée par son ampleur, l’alliance masse/élites et le projet de renversement du pouvoir en place. La violence politique est conditionnée en amont par le niveau de violence sociale qui résulte du sentiment de frustration relative. Mais elle est également tributaire de différents facteurs d’ordre culturel et politique. Le passage d’une violence sociale à une violence politique est facilité par deux facteurs incitatifs. D’une part, la diffusion de justif ications normatives à la violence, c’est-à-dire d’une idéologie ou d’une éthique légitimant son recours : droit de résistance à l’oppression, théorie du tyrannicide aux XVIe-XVIIe siècles, marxisme, anarcho-syndicalisme, théories de la libération. D’autre part, la diffusion de justif ications instrumentales (eff icacité historique de la violence, sentiment de marginalisation du groupe). C’est la conviction, fondée sur les expériences antérieures, de son eff icacité pratique : « la violence seule paye ». Ce poids du passé est intéressant, notamment pour expliquer le type de répertoire d’action en vigueur et son évolution. Ces variables propices peuvent être atténuées, voire annihilées par un troisième facteur : la capacité du régime à mobiliser des soutiens politiques et militaires qui rendront le recours à la violence moins justif ié et plus coûteux. Gurr introduit ainsi l’étude de l’environnement et de ses réactions, en particulier la légitimité du régime et ses ressources coercitives, ainsi que le rôle des moyens de communication et des médias.
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