La vulnérabilité alimentaire au Burkina Faso

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Soumis à des crises climatiques et à des pénuries alimentaires répétées, le Burkina Faso oriental présente actuellement une grande vulnérabilité. Les aléas climatiques, la fragilité des sols, l'enclavement, l'affaiblissement de la chefferie pèsent sur les performances agricoles, si bien que les réserves alimentaires sont souvent insuffisantes dans certaines familles. Elevage, commerce, orpaillage et projets de développement permettent de faire face à cette vulnérabilité alimentaire qui supposerait aussi une meilleure régulation économique et sociale.
Publié le : lundi 1 mai 2006
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EAN13 : 9782336255392
Nombre de pages : 232
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LA VULNÉRABILITE

ALIMENTAIRE

AU BURKINA FASO

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

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L'Harmattan,

2006

ISBN: 2-296-00661-2 EAN : 9782296006614

François de Charles OUÉDRAOGO

LA VULNÉRABILITE AU BURKINA

ALIMENTAIRE FASO

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace Fac..des L'Harmattan Sc. Sociales, BP243, Université Kinshasa Pol. et Adm. ;

Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

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L'Harmattan
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Burkina Faso
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de Kinshasa - RDC

Etudes Africaines Collection dirigée par Denis Pryen
Déjà parus
Georges Niamkey KODJO, Le royaume de Kong), 2006. France MANGHARDT, Les enfants pêcheurs au Ghana, travail traditionnel ou exploitation, 2006. Viviane GNAKALÉ, Laurent Gbagbo, pour l'avenir de la Côte d'Ivoire, 2006. Daniel Franck IDIATA, L'Afrique dans le système LMD, 2006. Enoch DJONDANG, Les droits de l'homme: un pari difficile pour la renaissance du Tchad et de l'Afrique, 2006. Abderrahmane N'GAÏDE, La Mauritanie à l'épreuve du millénaire. Ma foi de « citoyen », 2006. Ernest DUHY, Le pouvoir est un service, le cas Laurent Gbagbo, 2006. Léonard ANDJEMBE, Les sociétés gabonaises traditionnelles, 2006. Gaston M'BEMBA-NDOUMBA, Les Bakongo et la pratique de la sorcellerie, 2006. Mouhamed Lemine Ould EL KETT AB, Ouadane, port caravanier mauritanien, 2006. Mouhamed Lemine Ould EL KETTAB, Facettes de la réalité mauritanienne, 2006. A. C. NDINGA MBO, Introduction à I 'histoire des migrations au Congo-Brazzaville. Les Ngala dans la cuvette congolaise. XVIr-XIX siècles, 2006. Pierre N'GAKA, Le droit du travail au Congo Brazzaville, 2006. Doudou SIDIBÉ, Démocratie et alternance politique au Sénégal,2006. Pierre Bouopda KAME, La quête de libération politique au Cameroun, 2006. Amadou BOOKER SADJ!, Le rôle de la génération charnière ouest-africaine. Indépendance et développement, 2006. Baudoin MUBESALA, La religion traditionnelle africaine, 2006. Ange Ralph GNAHOUA, Aspects politiques et juridiques de la crise du système ivoirien, 2006.

A la mémoire
des enfants de la Gnagna, victimes de la malnutrition, de Clarisse, ma jillette.

SIGLES ET NÉCRONYMES

: Association pour le Développement du Département de Bilanga ADDESP : Association pour le Développement Départemental, Economique et Social de Pièla AGR : Activité Génératrice de Revenu APE : Association des Parents d'Elèves ASI : Association Solidarité Internationale (devenue ICODEV depuis 2001) ATT : Association Tin Tua nepamba (soyons de nouveaux hommes) AVV : Aménagement des Vallées des Volta BACB : Banque Agricole et Commerciale du Burkina (ex. CNCA) CATWELL : Catholic relief services CCI : Comité de Coordination de l'Information CDR : Comité de Défense de la Révolution CEAS : Centre Ecologique Albert Schweitzer CEDRES : Centre d'Etudes, de Documentation, de Recherches Economique et Sociale CES : Conservation des Eaux et des Sols CILSS : Comité Inter-états de Lutte contre la Sécheresse au Sahel CM : Chef de Ménage CONAPO : Conseil National pour la Population CSPS : Centre de Santé et de Promotion Sociale DRH/Programme RESO: Direction des Ressources Hydrauliques / Programme Ressources en Eau du Sud-Ouest

ADDB

8

LA VULNÉRABILITÉ

ALIMENTAIRE AU BURKINA FASO

: Enquête démographique et de santé : Organisation pour l'Alimentation et l'Agriculture : Famine Early Warning System : Groupement Villageois : Initiative Communautaire pour le Développement : Institut d'Etude du Développement Economique et Social INSD : Institut National de la Statistique et de la Démographie IRD : Institut de Recherche pour le Développement (ex. ORSTOM) MARP : Méthode Accélérée de Recherche Participative MEE : Ministère de l'Environnement et de l'Eau OFNACER : Office National des Céréales. ONBAH : Office National des Barrages et des Aménagements Hydro-agricoles ONG : Organisation Non Gouvernementale ORD : Organisme Régional de Développement OSI : Organisation de Secours Internationale PAM : Programme Alimentaire Mondial PAS : Programme d'Ajustement Structurel PASA : Programme d'Ajustement pour le Secteur Agricole PDRlPB : Projet de Développement Rural IPièla-Bilanga PNGT : Programme National de Gestion des Terroirs PSAN : Projet de Sécurité Alimentaire et de Nutrition RAF : Réforme Agraire et Foncière RAV : Représentant Administratif Villageois RESABO : Réseau d'Etudes et de Recherche sur la Sécurité Alimentaire dans le Burkina Oriental SADAOC : Sécurité Alimentaire Durable en Afrique de l'Ouest et Centrale SONAGESS : Société Nationale de Gestion des Stocks SPAI : Sous Produits Agro-Industriels STKK : Société de Transport Kormodo Karim UCH : Unité Collective d'Habitation VASN : Vulnérabilité Alimentaire et Sécurité Nutritionnelle

EDS FAO FEWS GV ICODEV IEDES

PRÉFACE

Ce travail est issu d'un projet de coopération franco-africain incluant une politique de formation à la recherche et à l'enseignement. C'est dans le cadre du projet «vulnérabilité alimentaire et sécurité nutritionnelle» dirigé par Georges Courade, directeur de recherche de l'Institut de Recherche pour le Développement (IRD), que cet ouvrage a été réalisé. François de Charles Ouédraogo y représentait l'université de Ouagadougou avec pour objectif d'évaluer la vulnérabilité alimentaire des ménages ruraux de la Gnagna. La Gnagna, l'une des provinces les plus déshéritées du Burkina Faso et fort peu étudiée, a été choisie comme terrain de cette recherche de géographie rurale. François de Charles Ouédraogo a effectué un important travail de terrain, à l'heure où cela se fait de moins en moins. Il a rencontré plusieurs centaines de personnes et de familles et partagé avec eux un quotidien de pauvreté et de difficultés dont il nous rend compte de manière complète et nuancée, à travers des faits vérifiés. Un jeu de cartes nous rappelle qu'il existe des potentialités naturelles et des techniques endogènes insuffisamment utilisées dans le Burkina Faso pour faire face à une insécurité alimentaire récurrente. Il nous montre que ce pays a les moyens de recouvrer sa souveraineté alimentaire, bien qu'il fasse encore partie des pays pauvres de la planète. Les potentialités n'y sont pas abondantes, mais ce qui existe peut être valorisé avec des pratiques culturales et des techniques agricoles locales. Les savoirs et savoirfaire des exploitants permettent une modernisation agricole et l'association de l'élevage à l'agriculture constitue un atout. Au-delà

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des aspects proprement agricoles de la vulnérabilité, le désenclavement physique et culturel, la concertation entre opérateurs du développement et la régulation du marché des produits alimentaires permettraient de mieux combattre l'insécurité alimentaire. Les sociétés de la Gnagna peuvent devenir moins vulnérables aux aléas climatiques et aux risques économiques et sociaux. Ce livre riche et dense nous aide à réfléchir aux problèmes du Sahel sans le catastrophisme habituel. Nous espérons que François de Charles Ouédraogo, enseignant et chef du département de géographie à l'université de Ouagadougou, saura à son tour former des Burkinabé à une géographie qui reste proche des réalités villageoises.

Georges Courade Pierre Janin Jean Roch

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INTRODUCTION

Définition du sujet

Manger à sa faim reste d'actualité en ce début du XXIe siècle, alors que la recherche a mis au point des variétés de céréales à haut potentiel de production et s'apprête à introduire des plantes transgéniques résistantes aux prédateurs et moins sensibles aux aléas climatiques. Qui plus est, les politiques alimentaires se sont améliorées, suite à de nombreux tâtonnements entre interventions étatiques, stockages de sécurité et libéralisation des marchés. L'incertitude alimentaire perdure pourtant dans de nombreuses régions du monde, particulièrement en Afrique australe et dans le Sahel. On met en cause les sécheresses de même que des structures foncières inadaptées et les effets des guerres. Tout cela s'ajoute à un niveau de pauvreté des populations qui avoisine les 50 % en Afrique subsaharienne. Si le Burkina Faso n'est pas dans l'œil du cyclone comme en 1973-1974 ou en 1983-1984, il n'en reste pas moins sensible aux retards d'installation des pluies ou aux faibles précipitations, dans la mesure où l'agriculture y est peu artificialisée et où les revenus ruraux demeurent très faibles. La province de la Gnagna, située dans le NordEst (carte 1), a un climat soudano-sahélien à sahélien qui devrait lui permettre de ne pas subir de plein fouet les incertitudes sahéliennes. Longtemps enclavée, située dans un angle mort de la géographie du Burkina Faso et sous-étudiée par la recherche, elle reste classée comme vulnérable par les systèmes d'information sur la sécurité alimentaire (Famine early warning system, Comité de coordination de

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l'information du Ministère de l'agriculture). Notre travail se propose d'analyser cette province de 333 000 habitants répartis dans 278 villages (en 1998), peuplée de Gourmantché à 78 %, de Peul à 17 % et de Mossi à 5 %. Ils se nourrissent essentiellement de sorgho blanc, de mil et de laitage et tirent aussi une grande partie de leurs ressources monétaires de l'élevage et de l'arachide. Le revenu monétaire moyen était de l'ordre de 52 500 F CFA par tête en 1996. Pour subvenir à leurs besoins, les habitants se transforment souvent en chercheurs d'or et en migrants et multiplient les activités de petit commerce. En outre, la Gnagna accueille des migrants mossi venus de l'ouest et des éleveurs peul et bella du nord. Démographie relativement forte, diversité ethnique et mobilité de la population posent le problème de la transformation des potentialités (terre, eau, végétation), déjà maigres dans ce milieu, en ressources dont la valorisation est confrontée à des outils et des savoir-faire insuffisants et à des structures organisationnelles jeunes.

L'approche choisie

La géographie se propose de décrire les phénomènes dans l'espace, leur différenciation et leur organisation. La géographie de la vulnérabilité à l'égard du système alimentaire, étudiée ici, concerne les hommes dans leurs formes d'organisation et leur inscription sur un territoire dont la maîtrise leur appartient en tout ou en partie. Notre étude met l'accent sur les rapports sociaux qui «prennent tout leur intérêt pour le géographe quand ils reposent sur la notion d'espace, quand ils se traduisent par des variations spatiales », (Derruau, 1996 ; p. 8). Elle s'appuie sur une monographie régionale de la province de la Gnagna. La notion de vulnérabilité alimentaire sera déclinée au travers du hiatus qui existe entre les potentialités et les ressources, en relativisant la vision fataliste d'un Sahel et d'un Burkina Faso voués aux migrations et à l'aide alimentaire pour survivre. La notion de vulnérabilité alimentaire apparente et réelle
Le terme vulnérabilité

- tiré

du latin « vulnerare

»

- veut

dire « blesser».

INTRODUCTION

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«La vulnérabilité correspond à l'incapacité de faire face aux imprévus, tels que les obligationssociales (dots, mariages etfunérailles), les catastrophes, l'incapacité physique (maladie, naissance, allaitement et sevrage d'un enfant, accident), les dépenses
improductives et l'exploitation» (Chambers et al., 1990 ; p. 172).

Le tableau 1 modélise la situation d'exposition à la vulnérabilité d'un individu. La vulnérabilité alimentaire apparente résulte des risques imposés par la nature et ses rythmes saisonniers. Les grandes sécheresses récentes ont révélé le contexte de risque dans lequel vivent les populations sahéliennes. Le risque est perçu comme la probabilité de subir, par exemple, une perte de récolte qui peut atteindre 50 % ou plus dans certaines régions. Il est spatial dans le cas d'un zonage du déficit pluviométrique et il devient social quand survient une maladie ou un accident contraignant à des dépenses urgentes et imprévues.

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professionnelle

Source: IRD/Univ. Ouagadougou/IEDES-Paris I, 2001

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LA VULNÉRABILITÉ

ALIMENTAIRE

AU BURKINA

F Asa

Quels risques déterminent la vulnérabilité alimentaire apparente dans la Gnagna sujette à des crises alimentaires récurrentes depuis les années 70 ? Et pourquoi les paysans n'arrivent-ils pas à éviter leurs effets? Si le milieu offre des potentialités à mettre en valeur pour combattre l'insécurité alimentaire, il se caractérise aussi par des incertitudes liées à l'irrégularité et à l'imprévisibilité des pluies. Les semis sont retardés ou les semences sont perdues quand le démarrage des pluies n'intervient pas comme prévu et quand il s'arrête brusquement. Ainsi, à l'aval du barrage de Mani, la possibilité d'effectuer une seconde campagne de culture de riz reste liée au remplissage du réservoir d'eau. Les aléas climatiques participent à « l'installation» de la vulnérabilité alimentaire chez les paysans et les éleveurs. La vulnérabilité réelle résulte des rythmes naturels comme des potentialités existantes telles qu'elles ont été mobilisées par les sociétés humaines pour diminuer les risques naturels. En d'autres termes, la vulnérabilité réelle varie en fonction de la capacité des communautés à affronter les crises par une combinaison améliorée des pratiques (culturales...), des technologies (savoir-faire, outillage...) et des investissements humains (force et organisation du travail). Le concept « traduit la fragilité ou le manque de résistance vis-à-vis des forces naturelles, politiques, économiques, sociales et culturelles, capables de se manifester tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de l'espace géographique considéré », (Cribb, 1998). Une famille
vulnérable - incapable de faire face aux imprévus

- devra

« se serrer la

ceinture» pour satisfaire à ses obligations, tel ce père qui vend son mil pour inscrire son enfant à l'école tout en sachant que son ménage est exposé à une crise alimentaire. Vulnérabilité et pauvreté sont distinctes l'une de l'autre tout en agissant l'une sur l'autre. Un ménage rural peut être considéré comme pauvre quand il possède peu de biens (une seule case pour tous les membres, une terre peu fertile quand il en dispose, quelques volailles, aucun bovin), quand il a un pouvoir d'achat dérisoire et ne peut solliciter un réseau par suite d'une forme d'exclusion sociale. La pauvreté favorise la vulnérabilité quand le ménage ne dispose pas de ressources pour faire face aux imprévus. Le vulnérable se voit contraint de réduire son patrimoine de biens productifs (le bétail dans la Gnagna) sans pouvoir le renouveler rapidement. Comme déterminants principaux de la vulnérabilité réelle dans le Sahel, on retiendra le réseau d'entraide, la parenté, éléments qui

INTRODUCTION

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relèvent de l'insertion sociale. Enfin, cette vulnérabilité se nourrit des difficultés de l'individu à mobiliser l'information et à acquérir des compétences. L'exposition au risque et la capacité à réagir déterminent ainsi le niveau réel de vulnérabilité d'une région, d'une communauté ou d'une famille, sachant que l'enclavement de la province aggrave cette vulnérabilité. Si le système de transports est déficient, il devient difficile de s'approvisionner en intrants et de se ravitailler quand la disette s'installe. L'isolement reste un handicap, notamment en termes d'éducation et d'évolution de la société. Risques climatiques, isolement et stratégies inadaptées de gestion de ressources précaires, se conjuguent pour déterminer la situation alimentaire des paysans de la Gnagna (tableau 2).
Tableau 2 : Les déterminants de la vulnérabilité alimentaire

Précarité

des ressources

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DETERMINANTS LA VULNERABILITE -<ALIMENTAIRE

!

Enclavelnent physique et culturel

1
Gestion inadaptée des ressources

Source: IRDlUniv. Ouagadougou/IEDES-Paris 1,2001

Les populations sont inégalement exposées à la vulnérabilité alimentaire. Les Gourmantché1, les premiers à coloniser la terre, pratiquent à la fois l'agriculture et l'élevage extensifs, ce qui est rare en Afrique de l'Ouest. Leur pratique de l'élevage a été sans doute influencée par les pasteurs peul, leurs voisins du nord. Cette ,influence s'est accentuée avec l'installation de ces derniers en territoire gourmantché à partir des sécheresses des années 70 et 80. Les éleveurs
1

Les Gourmantché constituent un groupe ethnique représentant 7 % de la population

burkinabè. Ils occupent l'Est du pays.

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sont les premières victimes des aléas climatiques: un déficit pluviométrique entraîne un déficit céréalier qui fait monter les prix du sorgho et la disette fait chuter le prix du bœuf, si bien que les termes de l'échange deviennent très défavorables (Courade, 2000). Les migrants mossi, comme les Gourmantché, pratiquent à la fois l'agriculture et l'élevage, mais ils n'ont pas toujours accès aux bonnes terres. Il existe également une inégale exposition des acteurs à la vulnérabilité au sein des ménages: l'aîné mobilise plus facilement les ressources familiales que le cadet, quand le besoin se fait sentir. L'exposition à la vulnérabilité est également liée à la distribution des acteurs dans l'espace et à l'organisation de la société. Le hiatus entre potentialités et ressources Comment passe-t-on des potentialités supposées aux ressources concrètes? Les bas-fonds, les réservoirs d'eau de surface, les puits et forages, les terres arables, les arbres alimentaires, sont autant de potentialités naturelles ou aménagées. Une potentialité mise en valeur devient une ressource: en matière d'alimentation, il s'agit du travail, de la maîtrise de l'eau, des intrants agricoles, des plantes ou animaux sélectionnés pour satisfaire un besoin. Les biens dits « naturels» ont été artificialisés sur plusieurs générations par le travail de la terre, la sélection des plantes et des arbres. La transformation des potentialités en ressources requiert des savoir-faire et se traduit par des styles de mise en valeur, mais nombre de potentialités ne sont pas transformées en ressources. Il existe ainsi un hiatus important entre potentialités et ressources2 disponibles. Des plaines offrant des surfaces aménageables existent dans la province, alors que 221 hectares seulement sont mis en valeur. L'irrégularité des pluies, la dégradation des sols, l'instabilité des prix de produits agricoles d'un côté, l'organisation sociale et le jeu politique de l'autre, conduisent à des blocages dans la transformation des potentialités en ressources. Ces contraintes se traduisent dans l'opinion par un sentiment d'impuissance devant une irrégularité récurrente des pluies et par une survalorisation des problèmes climati2

La langue française usuelle utilise le terme de ressource en lieu et place de celui
de sens faisant que le concept de potentialité

de potentialité. Il y a un glissement correspond à la ressource virtuelle.

INTRODUCTION

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ques. Comme s'il n'y avait rien à faire! Il est donc difficile de modifier les atouts et de surmonter les handicaps pour valoriser les potentialités, alors qu'il est important de les protéger et de ne pas les laisser se dégrader irrémédiablement. Hypothèses de la recherche 1- La vulnérabilité alimentaire varie fortement dans le temps et dans l'espace, en fonction des potentialités agricoles et de leur mise en valeur, mais également avec les modes de gestion des ressources dans un contexte de compétition foncière croissante. 2- Par son appartenance à la zone sahélienne pour les 2/3 de sa superficie, la province est sujette à d'importantes incertitudes climatiques. Ce déterminant pèse lourdement dans l'émergence de l'insécurité alimentaire étant donné les difficultés des systèmes techniques à s'accommoder de l'irrégularité des pluies. 3- Si la société vit dans l'insécurité alimentaire alors que des potentialités existent, c'est qu'elle dispose de capacités insuffisantes à les transformer par suite de contraintes économiques et culturelles difficiles à lever et enfin par retard technologique. Le marché, qui devrait aider à relever le niveau des revenus, fait circuler l'argent sans permettre une accumulation minimale pour le plus grand nombre. 4- Plus une population est nombreuse, plus les contraintes de survie l'amènent à s'organiser pour valoriser l'espace occupé. C'est la théorie de la contrainte conduisant à l'innovation (et non au développement) de Boserup (1991). Pourquoi donc, en dépit des interventions multiples, les espaces les plus densément occupés sont-ils encore caractérisés par une vulnérabilité structurelle? Au total, la vulnérabilité endémique de la population a pour cause essentielle la manière dont la société apprécie et gère les potentialités naturelles dans un univers de contraintes fortes. Objectifs pratiques de la recherche Ce travail sur l'accès aux différentes potentialités et à leur mise en valeur veut contribuer à réduire durablement la vulnérabilité des ménages ruraux. 1- Il s'agit, par l'inventaire et l'évaluation des potentialités, d'essayer d'en construire une hiérarchisation micro-spatiale en tenant compte de la saisonnalité, de l'aridité et de l'instabilité géographique des terroirs,

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LA VULNÉRABILITÉ

ALIMENTAIRE

AU BURKINA

FAsa

etc. Quelles sont les inégalités et les homogénéités spatiales? Quelles sont les recompositions ? 2- Une attention particulière sera accordée aux usages et pratiques pour une meilleure exploitation des ressources. Il s'agit de mesurer l'écart entre la réalité des potentialités et leur perception, entre la prudence de gestion et l'exploitation inconsidérée. Des pratiques locales existent, qu'il faut valoriser, comme l'embouche, une forme d'élevage très intensif qui connaît un succès inégalé dans la Gnagna. 3- Etant donné la somme des contraintes à surmonter, l'exploitation durable des ressources reste difficile à atteindre en milieu sahélien. Elle dépend des modes de gestion, mais aussi des représentations qui leur sont liées, ainsi que de la capacité à anticiper les risques. On expliquera pourquoi les pratiques agricoles n'ont pas évolué vers une meilleure sécurisation alimentaire à l'image de ce qu'a fait l'élevage à partir de la pratique de l'embouche. La question des débouchés sera analysée dans la mesure où elle semble avoir été l'élément déterminant de l'intensification de l'élevage. Le travail de terrain La conduite des travaux sur le terrain pendant trois ans a suivi une démarche allant du global au particulier avec un emboîtement privilégié d'échelles d'analyse spatiale, afin de mieux rendre compte de la vulnérabilité spatio-temporelle des potentialités, des ressources aménagées et des disponibilités alimentaires. Une approche de géographie humaine globale C'est sous l'angle d'une géographie de type possibiliste qu'ont évolué les rapports entre milieux et sociétés dans la Gnagna, où le grand enjeu est de savoir qui a pu mettre en valeur telle ou telle potentialité d'un milieu qui en recèle quelques-unes. Les phénomènes physiques deviennent sociaux dès que I'homme y réalise des transformations. L'irrigation est ainsi une empreinte de l'homme. Les contraintes naturelles déterminent la vulnérabilité alimentaire, mais il est possible de les lever à condition de s'armer des techniques et des outils de construction du terroir. Il faut également s'entourer d'un encadrement politique capable d'organiser la population (Gourou, 1973).

INTRODUCTION

21

La distribution spatiale de la vulnérabilité alimentaire sera explicitée par l'organisation de l'espace comme de la société. Le département de Thion, contrairement à celui de Bilanga, s'est attaché à modifier son territoire; parce que la pression humaine a entraîné une dégradation accélérée de l'environnement, on y a mobilisé de nombreux intervenants pour la protection des ressources restantes et pour réduire la vulnérabilité. Au total, les villages qui ont accepté - à l'initiative de l'administration coloniale, puis des églises chrétiennes et enfin des ONG - les innovations en matière d'éducation et d'organisation, semblent moins vulnérables que les localités plus récemment ouvertes sur l'extérieur. Mani et Pièla deviennent les centres économiques de la province, alors que Koala et Bilanga n'y parviennent pas. Les rapports de domination, de subordination ou de mise à l'écart seront étudiés pour comprendre les différentes formes de la vulnérabilité. Ils expliquent les mobilisations des ressources et la distribution spatiale de la vulnérabilité alimentaire. Au nord de la Gnagna, la pluviométrie, régulièrement déficitaire, génère la transhumance des animaux ou l'émigration des hommes, toutes choses qui fragilisent la région. Par contre, le Sud dispose encore d'espace pour accueillir pasteurs et agriculteurs. D'un autre côté, les Mossi de la province de Namentenga s'installent chez les Gourmantché et participent à la surcharge du milieu. Enfin, l'Est de la province présente un certain équilibre entre hommes et ressources. A l'échelle des terroirs, des dépendances existent à l'avantage des propriétaires terriens ou des chefs de village qui usent de leurs atouts pour mobiliser les ressources. Décrire et expliquer la répartition des phénomènes pour comprendre l'organisation de l'espace, telle sera notre approche pour l'analyse de la vulnérabilité alimentaire dans l'Est du Burkina Faso. Le concept de village Selon l'Institut national de la statistique et de la démographie (1990), toute agglomération ayant au moins 100 habitants ou 20 familles et distante de 5 km des autres, peut constituer un village. Cependant, l'INSD recense les populations du village dit « administratif », qui regroupe un ou plusieurs villages traditionnels et comprenant des hameaux de culture ou des campements peul.

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