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Laboratoire de changement social

De
180 pages
En publiant un numéro spécial sur l'histoire du LCS, le souhait des auteurs est double : transmettre un témoignage qui exprime leur gratitude vis-à-vis de ceux qui ont initié une orientation de recherche singulière qui s'est affirmée au sein de l'université autour de la sociologie clinique, et donner le goût à des jeunes chercheurs de poursuivre cette oeuvre, de s'inscrire dans la continuité de cet héritage, de le faire fructifier et de le transmettre à leur tour.
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Notre souhait, en publiant un numéro spécial sur l’histoire du LCS, est double : transmettre
un témoignage qui exprime notre gratitude vis-à-vis de ceux qui ont initié une orientation
de recherche singulière qui s’est affirmée au sein de l’université autour de la sociologie
clinique, et donner le goût à des jeunes chercheurs de poursuivre cette œuvre, de s’inscrire
dans la continuité de cet héritage, de le faire fructifier et de le transmettre à leur tour.
Vincent de Gaulejac & Florence Giust-Desprairies
SOMMAIRE
COLLECTION CHANGEMENT SOCIAL
Vincent de Gaulejac &
Florence Giust-Desprairies David Faure et Elsa Tuffa
Introduction Retour sur le film Le Laboratoire de
Changement social, une histoire de
Max Pagès 40 ans
Un engagement fondateur
Deuxième partie : Les déplacements de la Sous la direction de
Première partie : L’histoire question sociale
Vincent de Gaulejac et Florence Giust-DesprairiesVincent de Gaulejac Vincent de Gaulejac
Un laboratoire en changement Hommage à Robert Castel
Florence Giust-Desprairies Frédéric Blondel
Un travail de mémoire L’individu à l’épreuve du précariat
et de la violence symbolique
Jacqueline Barus-Michel
D’un laboratoire à l’autre ou de la Robert Castel
psychologie sociale à la sociologie Précarité et désaffiliation
clinique
Michel Bonetti
Eugène Enriquez Ségrégation socio-spatiale,
Une histoire subjective du stigmatisation et déqualification de
laboratoire l’habitat social

Michel Wieviorka Florence Giust-Desprairies
Quarante ans d’histoire Conclusion Le Laboratoire de
Philippe Cibois
L’individu et le social ne sont qu’un
Nicole Aubert & Jacques Rhéaume changement social
Réseau international : alliances et
filiations
40 ans d’histoire
DVD
inclus
23 €
ISBN : 978-2-343-01297-1
LE LABORATOIRE DE CHANGEMENT SOCIAL :
COLLECTION
CHANGEMENT SOCIAL
40 ANS D’HISTOIRE
Changement Social

Direction :
Vincent de Gaulejac, Université Paris Diderot Paris 7 — LCS
Jean-Philippe Bouilloud, Ecole Supérieure de Commerce de Paris (ESCP-Europe) — LCS

Comité de rédaction :
Gilles Arnaud, Université Paris Diderot Paris 7— LCS
Nicole Aubert, Ecole Supérieure de Commerce de Paris (ESCP-Europe) — LCS
Jacqueline Barus-Michel, Université Paris Diderot Paris 7— LCS
Frédéric Blondel, Université Paris Diderot Paris 7— LCS
Pascal Fugier, Université Paris Diderot Paris 7— LCS
Florence Giust-Desprairies, Université Paris Diderot Paris 7— LCS
Fabienne Hanique, Université Paris Diderot Paris 7— LCS
Nathalie Montoya, Université Paris Diderot Paris 7— LCS
Elsa Tuffa, Université Paris Diderot Paris 7— LCS

Comité Editorial :
Pierre Ansart, Université Paris Diderot Paris 7 (France) — Ana Maria Araujo, Université de
Montevideo (Paraguay) — Bertrand Bergier, Université Catholique d’Angers (France) —
Robert Castel, Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (France) — Teresa Carreteiro,
Université Fluminense (Rio de Janeiro, Brésil) — Adrienne Chambon, Université de Toronto
(Canada) — Jean-François Chanlat, Université Paris XI (France) — Martine Chaudron,
Université Paris Diderot Paris 7 (France) Sabine Delzescaux, Université Paris Dauphine —
Bernard Eme, Institut d’Etudes Politiques (France) — Eugène Enriquez, Université Paris
Diderot Paris 7 (France), Emmanuel Garrigues, Université Paris Diderot Paris 7 (France) —
Véronique Guienne, Université de Nantes (France) — Claudine Haroche, CNRS, France —
✝Roch Hurtebise, Université de Sherbrooke (Canada) — Michel Legrand Université de
Louvain la Neuve (Belgique), — Alain le Guyader, Université d’Evry (France) — Francisca
Marquez (Centro de Estudios Sociales y Educacion, Santiago (Chili) — Igor Masalkov,
Université Lomonossov, Moscou (Russie) — Klimis Navridis, Université d’Athènes
(Grèce) — Max Pagès, Université Paris Diderot Paris 7 (France) — Françoise Piotet,
Université Paris I Panthéon-Sorbonne (France) — Jacques Rhéaume, Université du Québec à
Montréal (Canada) —Stéphanie Rizet, Université Paris Diderot Paris 7, LCS — Pierre
Roche, CEREQ (Marseille, France) ; Shirley Roy, Université du Québec à Montréal (Canada)
— Robert Sévigny, Université de Montréal (Canada) — Laurence Servel, Université Paris 9-
Dauphine (France) — Abderaman Si Moussi, Université d’Alger (Algérie) — Jan Spurk,
Université Paris 5 (France) — Norma Takeuti, Université de Natale (Brésil) — Elvia
Taracena, Universidad Nacional Autonoma de Mexico (Mexique) — Jean Vincent, Institut
National Agronomique (AgroParisTech).




Changement Social



N° 18







Les 40 ans
du Laboratoire de Changement Social


Coordonné par Vincent de Gaulejac et Florence Giust-Desprairies




L’Harmattan









































© L’HARMATTAN, 2013
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-01297-1
EAN : 9782343012971
Changement Social


La collection Changement Social publie des recherches, des essais et des
études de chercheurs français et étrangers. Elle s’inscrit dans une perspective
clinique qui allie la recherche et l’intervention, en mobilisant des approches
sociologiques et psychosociologiques principalement, mais aussi des
perspectives politiques, philosophiques, historiques ou psychanalytiques.
Prolongement des Cahiers du Laboratoire de Changement Social de
l’Université Paris Diderot — Paris 7, la collection veut promouvoir une
sociologie vivante, qui interroge les rapports entre « l’être de l’homme et
l’être de la société », à l’articulation du singulier et du collectif, du subjectif
et du social. Carrefour d’expériences et de recherches, la collection se veut
ouverte à tous les travaux novateurs sur les problématiques contemporaines
des changements sociaux.


Ouvrages parus :
— Pratiques de consultations, Histoire, enjeux, perspectives, n° 7. Sous la
direction de Dominique Lhuillier — Paris 2002.
— Argent : valeurs et sentiments, n° 8. Sous la direction de Jean-Philippe
Bouilloud — Paris 2004.
— La mondialisation et ses effets : nouveaux débats n° 9. Sous la direction
de Florence Pinot de Villechenon — Paris 2005.
— Parcours de femmes n° 10. Sous la direction de Claude Zaidman – Paris
2006.
— Itinéraires de Sociologues n° 11. Sous la direction de Vincent de
Gaulejac — Paris 2007.
— Itinéraires de Sociologues (Suite…) n° 12. Sous la direction de Jean-
Philippe Bouilloud – Paris 2007.
— Exister dans l’entreprise n° 13. Sous la direction de Fabienne Hanique et
Laurence Servel – Paris 2008.
— Entre social et psychique : questions épistémologiques n° 14. Sous la
direction de Florence Giust-Desprairies – Paris 2009.
— La subjectivité à l’épreuve du social : Hommage à Jacqueline Barus-
Michel (hors série) Sous la direction de Florence Giust-Desprairies &
Vincent de Gaulejac – Paris 2009.

— La société hypermoderne : Ruptures et contradictions, n°15 Sous la
direction de Nicole Aubert — Paris 2010.
— Itinéraires de Sociologues : n° 16 (Tome IV) Sous la direction de
Stéphanie Rizet — Paris 2011.
— Itinéraires de chercheurs : n° 17 Sous la direction d’Elsa Tuffa —
Paris 2012.


SOMMAIRE



Introduction
Vincent de Gaulejac et Florence Giust-Desprairies ........................... 9

Première partie : L’histoire
I- Un engagement fondateur
Max Pagès ................................................................................... 15
II- Un laboratoire en changement
Vincent de Gaulejac .................................................................... 19
III- Un travail de mémoire
Florence Giust-Desprairies ........................................................ 31
IV- D'un laboratoire à l'autre ou de la psychologie sociale à la
sociologie clinique
Jacqueline Barus-Michel ............................................................ 37
V- Une histoire subjective du laboratoire
45 Eugène Enriquez .........................................................................
VI- Quarante ans d’histoire
Michel Wieviorka ........ 51
VII- L’individu et le social ne sont qu’un
Philippe Cibois ............................................................................ 57
VIII- Réseau international : alliances et filiations
Nicole Aubert et Jacques Rhéaume ............. 61
IX- Retour sur le film : « Le Laboratoire de Changement Social,
une histoire de 40 ans »
David Faure et Elsa Tuffa .......................................................... 89

Quelques points de repère sur l’histoire du LCS : 1970- 2013 ........ 103

Deuxième partie : Les déplacements de la question sociale
X- Hommage à Robert Castel
Vincent de Gaulejac ................................................................... 119
XI- L’individu à l’épreuve du précariat et
de la violence symbolique
Frédéric Blondel ........................................................................ 125
XII- Précarité et désaffiliation
Robert Castel ............ 151
XIII- Ségrégation socio-spatiale, stigmatisation et déqualification
de l’habitat social
Michel Bonetti .......................................................................... 157

Conclusion
Vincent de Gaulejac et Florence Giust-Desprairies ................... 169

Publications des collections du LCS ................................ 173













Introduction


Entre 40 et 45 années d’histoire. Pourquoi tant d’incertitude sur les dates ?
Pour deux raisons. Dans sa communication, Max Pagès, le fondateur du
LCS, situe sa création en juin 1968, dans la mouvance des évènements de
mai 1968. Lors du trentième anniversaire du LCS, nous avions situé sa
création effective en 1970. Peut-être par amour des comptes ronds. Peut-être
parce qu’entre le projet et son institutionnalisation, il peut se passer quelques
mois, quelques années… La seconde raison est moins incertaine. Nous avons
organisé en 2010 un colloque international pour fêter le quarantième
anniversaire. La majorité des textes ici présentés sont issus de ce colloque.
Pour différentes raisons, dont une volonté farouche de résister à la culture de
l’urgence, ce N°18 de la collection changement social paraît trois ans après.
Ce n’est sans doute pas tout à fait fortuit s’il paraît au moment où le LCS se
transforme en fusionnant avec un autre laboratoire pour devenir le
Laboratoire de Changement social et Politique (LCSP).
L’ouvrage comporte deux parties. La première partie donne une vision
plurielle de l’histoire du LCS à partir d’une présentation chronologique
récapitulant les principales activités et publications depuis 1970, des
témoignages de son fondateur, Max Pagès, ses directeurs actuels, Florence
Giust-Desprairies et Vincent de Gaulejac, ses figures marquantes, Eugène
Enriquez et Jacqueline Barus-Michel. Ces témoignages sont complétés par
ceux des présidents de l’Association Internationale de Sociologie, Michel
Wieviorka, et de l’Association française de Sociologie, Philippe Cibois.
L’un et l’autre témoignent de la place de la sociologie clinique, comme
orientation reconnue, dans le champs de la sociologie contemporaine. Nicole
Aubert et Jacques Rhéaume rendent compte du rayonnement international du
LCS à partir des communications de nos principaux correspondants
étrangers. Lors du colloque pour le quarantième anniversaire, nous avions
produit un film qui est joint à ce Numéro. David Faure et Elsa Tuffa
reviennent sur la fabrication de ce film et complètent cette première partie en
expliquant ce que cette histoire leur inspire en tant que jeunes doctorants qui
la découvrent à travers le témoignage des plus anciens. Cet ensemble de
9
points de vue, à la fois subjectifs et objectifs, dessine une trace, une gestalt et
des points de repères. Ils montrent en quoi cette aventure intellectuelle et
existentielle se réclame d’une certaine conception de la recherche et du
travail collectif qui mérite d’être explicitée, exposée et défendue ; non parce
qu’elle serait un modèle, mais parce qu’elle illustre un contexte, s’inscrit
dans des filiations et des continuités, se situe dans des orientations
scientifiques et politiques qu’elle a tissées de longue date et dont elle
poursuit l’approfondissement.
La seconde partie rend compte d’un débat amorcé lors de ce colloque sur
« les déplacement de la question sociale », débat qui a marqué l’histoire du
LCS à partir des travaux menés autour de la question de l’exclusion, du
changement social et des mutations du travail. Nous avons souhaité rendre
hommage, à l’occasion de ce débat, à un compagnon de route du LCS,
Robert Castel, qui a toujours accompagné avec bienveillance nos tentatives
pour construire des ponts entre sociologie, psychologie et psychanalyse. Lui-
même avait, en son temps, tenté la même aventure. S’il avait pris un autre
chemin, il regardait avec une sympathie parfois goguenarde, parfois
curieuse, toujours attentive, ce qui s’instituera au cours de ces années sous le
terme de sociologie clinique. Le débat organisé par Frédéric Blondel avec
Robert Castel et Michel Bonetti, rend compte de ces différences et
proximités. Il illustre aussi l’évolution dans le temps des débats théoriques et
d’une modalité pour d’appréhender les enjeux autour de l’exclusion et de
« la lutte des places ».
Au moment où le LCS a été créé, le freudo-marxisme était dominant, dans le
monde de la pensée, au point que les chercheurs en sciences sociales étaient
sommés de se situer par rapport au marxisme et à la psychanalyse. Le grand
mérite de Max Pagès a été d’ouvrir à un possible dégagement de cette
hégémonie qui, pour beaucoup, était vécu comme un carcan ; non pas dans
le rejet, mais dans le dépassement. L’approche systémique, l’acceptation du
pluralisme causal, l’entrée dans la pensée complexe, l’idée d’une
problématisation multiple, autant d’ouvertures conceptuelles qui nous ont
permis de sortir des cloisonnements disciplinaires et théoriques. La
psychosociologie de l’époque avait pour projet de saisir l’être de l’homme
dans ses dimensions bio-psycho-sociales. Dés ses origines, le LCS à explorer
des pistes nouvelles sur les plans théorique et méthodologiques : en
analysant les phénomènes de pouvoir dans l’articulation entre des enjeux
économiques, politiques, idéologiques et psychologiques ; en montrant les
connections permanentes entre « les deux scènes », sociale et psychique ; en
introduisant la question du corps et de l’éprouvé comme des dimensions
incontournables des relations humaines ; en affirmant que la subjectivité
10
était toujours à l’œuvre dans la recherche scientifique ; en développant des
méthodes de recherche non verbales ; en mettant la question du sujet au
coeur des rapports individu/organisation/société. Si nous considérons que
l’individu contribue à la production de la société et que la société est un
élément nodal de la fabrication sociale des individus, il nous faut, alors,
sortir des oppositions stériles entre psychologie et sociologie, intériorité et
extériorité, inconscient psychique et inconscient social, subjectivité et
objectivité ; comme il nous faut établir des liens de cohérence entre le fond
et la forme, entre la manière d’être chercheur et les conceptions du
changement mises en œuvre, entre les résultats théoriques et les pratiques
concrètes, qu’elles soient existentielles, intellectuelles, institutionnelles ou
politiques.
Notre souhait, en publiant un numéro spécial sur l’histoire du LCS, est
double. Transmettre un témoignage qui exprime notre gratitude vis-à-vis de
ceux qui ont initié cette orientation de recherche dans l’université, et donner
le goût à des jeunes chercheurs de poursuivre cette œuvre, de s’inscrire dans
la continuité de cet héritage, de le faire fructifier et de le transmettre à leur
tour. Le changement ne peut se concevoir que dans ce processus
d’historicité.

Vincent de Gaulejac et Florence Giust-Desprairies
11




Première partie
L’histoire

I- Un engagement fondateur
Max Pagès
Professeur émérite de l’Université Paris Diderot-Paris 7

Je suis un peu ému par cette célébration d'anniversaire des 40 ans du LCS.
En fait, la fondation du LCS ne s'est pas faite il y a 40 ans, mais il y a 42 ans,
en juin 68. Cette date n'est pas innocente, Juin 68 c'est la “révolution” de 68.
Personnellement je ne suis pas un révolutionnaire, je suis un réformiste, un
partisan de ce que j'appelle une radicale modération. Le mot radical est
important. Cela ne veut pas dire qu'on cherche une espèce de consensus, de
moyen terme, etc. Cela veut dire qu'on s'engage fortement, on prend des
risques, peut-être le risque d'être isolé, d'être seul radicalement. On ne
s'engage pas dans la voie de la violence, on s'engage dans la voie de l'aide,
de la compréhension, et de l'aide, comme disait Vincent tout à l'heure, à ce
que des gens découvrent et accomplissent ou se rapprochent de leur projet.
La fondation du LCS, une période sur laquelle je vais centrer mon
intervention, fait suite à mon exclusion de l’ARIP. J’avais fondé l’ARIP 16
ans auparavant, avec l'appui de Guy Palmade, d’André de Peretti et d'autres
personnes. Mon exclusion était motivée explicitement par des raisons
idéologiques, et sous-tendue en partie par des conflits de pouvoir. Les gens
en avaient marre que je sois le patron de l’ARIP. Cela n'avait pas été dit
clairement, mais ça a joué sans doute un rôle. Ce qui était explicite, c'était la
réaction des Aripiens à une initiative que j'avais prise dans cette année 68 de
créer des laboratoires à structure flexible, c'est comme cela que je les avais
appelés. C'était assez nouveau. Il s'agissait de manifestations dans lesquelles
le temps n'était pas organisé par les animateurs, les participants se
réunissaient quand et comme ils le voulaient, en petits groupes ou en
plénière, ils faisaient ce qu'ils voulaient, il n'y avait pas d'indications, de
sollicitations pour faire ceci ou faire cela et les anciens "ANIMATEURS", il
faut mettre des guillemets au mot ANIMATEUR, parce que nous n'animions
plus rien au sens classique du terme. Les “animateurs” responsables des
séminaires avaient un rôle très important qui était d'observer les initiatives,
les créations et d'interpréter ce qui se passait dans le laboratoire. Cette
approche a été considérée par mes collègues de l’ARIP de l'époque comme
inacceptable, en particulier du point de l'orthodoxie psychanalytique.
Ce qui se passait ? On passait de l'analyse du petit groupe à celle de
l'organisation, on passait d'une réflexion sur l'autorité à une réflexion et une
observation sur le pouvoir, de la dynamique des groupes au sens habituel du
15 Un engagement fondateur
terme à l'analyse politique. C'était un changement de l'objet scientifique et de
la méthodologie, un changement très important. Pour être plus concret, je
vais parler du premier laboratoire qui eut lieu en 1973 à Charbonnière dans
la lointaine banlieue parisienne. Il y avait 110 participants, un laboratoire
international avec des Allemands, des Italiens, des Autrichiens, des Anglais,
des Scandinaves. Pas de langue officielle ni de traduction organisée. Tout
cela était à créer, à faire pendant que les gens se réunissaient. La première
soirée, nous avons eu une grande fête avec un enterrement symbolique, une
sorte de rituel impressionnant. C'était moi que l’on enterrait. 110 personnes
qui t'enterrent vivant, c'est impressionnant pour la personne qui est enterrée,
peut-être pour celle qui enterre aussi. L'enterrement fut suivi, toujours dans
cette première soirée, par un mariage dérisoire traité dans le genre grotesque.
À mesure que le séminaire évoluait pendant les jours qui ont suivi, l'accent
s'est déplacé vers l'institutionnel et le politique. On a même créé dans ce
laboratoire un parti politique au nom ironique de "Progressive Reactionary
Party", Parti Progressif Réactionnaire. Ils distribuaient des tracts,
impulsaient des contestations, des discussions autour de l'argent, du rôle des
moniteurs, etc. On pouvait observer dans cette semaine du séminaire un
passage tout à fait intéressant, du niveau de l'expression imaginaire,
religieuse ou magique, au niveau politico-institutionnel, que nous n’avions
pas sollicité. Il nous était ainsi donné d'observer les rapports entre les aspects
imaginaires de la vie sociale et ses aspects décisionnels et politiques. Il faut
noter, déjà dans ce laboratoire et dans d'autres qui ont fait suite, une
étonnante créativité, créativité qui s'est manifestée tout au long du séminaire.
Je vous dis un mot de la communication linguistique parce que ça
m'intéresse beaucoup. Un mot sur la communication linguistique et les
problèmes de domination linguistique. Le troisième soir du séminaire, nous
avons assisté à une révolte linguistique conduite, initiée en particulier par les
Italiens contre l'hégémonie de la langue anglaise et à moindre degré du
français. Ils reprochaient à ceux qui parlaient des langues dominées de les
trahir. Moi-même j'étais critiqué pour parler souvent anglais, trahissant en
quelque sorte la solidarité des Latins. Ils insistaient pour que chacun parle sa
propre langue et non plus le français et l'anglais qui fonctionnaient comme
langues officielles de fait. Naturellement dans cette soirée, les Italiens,
puisque c'est eux qui avaient lancé cette critique, s'exprimaient en Italien ;
les gens comprenaient à peu près. Puis ce fut le tour des Espagnols ; il n'y
avait que trois Espagnols. Je me souviens qu'ils ont fait avec le courage
hispanique un long discours politique en Espagnol sur la répression
culturelle, auquel j'en suis sûr la plupart des gens ne comprenaient à peu près
rien. À ce moment un homme s'est levé et s'est mis à parler pendant quelques
minutes en bergamasque. La bergamasque vient de la ville de Bergamo en
16 Max Pagès
Italie, c'est un dialecte très particulier de la ville de Bergamo que les Italiens
eux-mêmes comprennent difficilement ; on a donc eu un discours en
Bergamasque. Ce fut un moment culminant de communication dans la non-
communication et de l'humour. Cela avait donc commencé comme une
classique revendication nationaliste. On aurait pu penser que cela allait
conduire à un cloisonnement, à un repliement identitaire, etc., dans le genre
de ce qu'on observe hélas en Belgique par exemple, hélas entre Flamands et
Wallons. Au contraire cela a abouti à une perméabilité beaucoup plus
grande, à plus de spontanéité, une plus grande possibilité de s'exprimer dans
sa propre langue, puis de s'autotraduire ou de se faire relayer et traduire par
d'autres. Des petits groupes se formaient avec des traducteurs localisés pour
les aider. J’ai trouvé cela très intéressant sur le plan de la domination et de
l'échange linguistique. J'ai même pensé à l'époque et je suis toujours de cet
avis, que ça pouvait être riche d'enseignement pour les groupes plurilingaux.
Un autre aspect m'a frappé à Charbonnière, c'était l'extrême diversité des
réponses des individus et des groupes qui se sont formés spontanément.
Certains groupes répondaient à la situation sur le mode institutionnel ou
politique, d’autres à un autre niveau. Nous nous sommes aperçus au bout de
quelques jours qu'un groupe, un groupe spontané, naturellement non
organisé par les animateurs, que ce groupe avait purement et simplement
disparu. Ils ne donnaient plus signe de vie, ils ne voulaient plus voir
personne. Ils se réunissaient dans une chambre, ils faisaient des expériences
intimistes, ineffables, quelque part entre le mystique et le sexuel semblait-il,
dont ils ne souhaitaient pas parler. L'expérience du séminaire avait cette
étendue tout à fait extraordinaire, du public au privé, de l'ultra-politique à
l'ultra-psychologique avec toute la gamme intermédiaire. Je n'ai jamais
éprouvé à ce point le sentiment de la solitude dans une foule. L'expérience
du lien social comme réponse à la solitude, comme choix existentiel, et la
diversité de ces choix, ce qui d'habitude est codifié, routinisé, se trouvait
brusquement ouvert. On sentait la dimension de l'angoisse devant les choix à
faire même si les conditionnements sociaux n'étaient évidemment pas
supprimés pour autant. Cela validait tout à fait les hypothèses du
soubassement psychologique des structures sociales que j'avais commencé à
formuler dans “la vie affective des groupes”. Je dirais quelques mots sur le
corps. Je reviendrai sur le sujet dans la Table Ronde d'après-demain animée
par Jacqueline Barus-Michel. Le corps, dans les expériences que nous avions
commencées à cette époque-là, le corps était considéré non comme un lieu
de satisfaction pulsionnelle, un point de vue inacceptable pour la
psychanalyse. On est tout de suite en contradiction avec un possible travail
d'analyse. Le corps tel que je le considérais est envisagé comme un moyen
d'expression prélinguistique au niveau de l'émotion. C'est le mot essentiel.
17