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Langage et stratégie de communication

De
179 pages
La "frontière télématique" de la société post-industrielle s'identifie avec un réseau de notions, réalisé à des rythmes tellement pressants, que le jugement critique devient superflu. L'ouvrage montre que le langage employé dans la stratégie de communication a souvent le ton didactique de la publicité, dans le but de considérer comme sauveurs les produits de la technique. Le caractère abréviatif des sigles, confère alors au message une caractéristique inédite, réservée à une armée inconsciente d'initiés.
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L’époque de l’information s’identifie arbitrairement avec l’époque de la mondialisation, et cette dernière avec le polycentrisme identitaire. Toutefois, la caractéristique la plus distinctive de la mondialisation consiste à justifier les conflits idéologiques, religieux et culturels par les disparités économiques. La variable technologique définit le niveau d’uniformité comportementale et linguistique. L’automatisme, avec lequel la division de la planète se manifeste dans l’univers social contemporain, consiste dans le potentiel énergétique substitutif du potentiel naturel (dans son état originaire). Plus un centre du pouvoir économique peut transformer les ressources naturelles en énergies artificielles et donc en objets, plus il joue un rôle décisif et implacable sur la scène internationale. Le bipolarisme entre la technologie avancée et les sources d’énergie, capables de l’animer, est à l’origine du conflit d’intérêts entre les pays et les régions de la planète, qui s’attribuent le droit d’interagir pour la résolution du problème de la survie, d’après des critères explicitement culturels. Les cultes, les croyances, les traditions constituent le sédiment historique des deux contreforts polémiques : ceux qui jugent la raison et donc la techné comme le volant du bien-être et de la survie, et ceux qui croient que le patrimoine énergétique, dont ils sont dépositaires, ne peut constituer une simple monnaie d’échange selon une évaluation parfois impérative et en tout cas arbitraire, au moins sous le profil consensuel et de la répartition équitable de la richesse. Les doctrines néo-libéralistes visent à l’exaltation des établissements institutionnels, capables d’utiliser l’esprit humain pour dépasser les convictions et les attitudes attentistes des communautés soumises par la tendance concomitante à l’acquisition des ressources naturelles selon la conformation terrestre existante. On assiste ainsi à l’institution d’un dualisme conceptuel entre la contemplation de la création

et sa transformation. L’ordre artificiel, dans lequel s’expriment les principes de l’équité, du droit à la survie et à l’exercice du pouvoir de penser, décider, manifester librement, inclut les droits au bien-être, qui ne peuvent pas être satisfaits dans leur progression par les ressources énergétiques dont il est dépositaire. L’appareil technologique, qui représente un but remarquable pour l’Occident européen et anglo-saxon, et pour l’Orient dans son entrée progressive et massive dans le marché global, ne peut pas renoncer à la contribution des pays dépositaires des ressources primaires qu’ils ne sont pas encore à même de transformer en biens et en services. L’acharnement idéologique passe du plan politique à celui du conflit religieux, qui reflète, comme s’ils étaient complémentaires et toutefois discordants, le régime de l’immanence et celui de la transcendance, soit les deux critères de la solvabilité de l’existence. En ce qui concerne les doctrines de l’immanence, les améliorations que l’humanité peut obtenir dans son parcours terrestre compensent les dons célestes ; quant aux doctrines de la transcendance, l’épilogue terrestre est le péristyle, la ruelle de l’Éden. La fracture entre ces deux fronts idéaux consiste en ce que la pensée immanente, pour s’actualiser dans sa dynamique utilitariste, est poussée pratiquement à menacer et à corrompre la pensée transcendantale. La littérature du XIXe et du XXe siècle, de Fedor Dostoïevski jusqu’à Robert Musil, à Thomas Mann, à Albert Camus, à Louis-Ferdinand Céline, s’est engagée à poursuivre – en s’harmonisant avec la science physique, chimique et biologique – les traits les plus inquiétants de la condition humaine. Le protagoniste de Le Docteur Faustus de Mann se soumet au diable pour mettre en musique l’Apocalypse. Le premier champignon atomique, qui inaugure dramatiquement la saison des incertitudes et de la possible destruction de la planète, prend un aspect démoniaque. Selon la conception transcendantale de l’existence les Enfers camouflent le péché, tandis que les Cieux figurent la régénération. Le procès par lequel les déséquilibres sociaux emportent les personnes normales – c’est-à-dire le quotidien – est, de ce fait, identitaire et religieux. L’évanouissement, qui souvent ou parfois cause de fausses menaces ou d’irrépressibles 8

appréhensions, trouve son origine dans l’intolérance générale et diffuse envers l’intransigeance, le fondamentalisme et la vexation. En effet, la culture de l’immanence et la culture de la transcendance se représentent désormais en tant que telles sur le plan de la contamination qui, culturellement et linguistiquement, apparaît comme rédempteur et providentiel, à condition que la diversité ne fasse pas abstraction de la complémentarité et, en principe, de l’égalité. Dans l’univers de l’homogénéisation, les hémisphères culturels peuvent efficacement se disputer le droit à la complémentarité, puisque les différences et les diversités des croyances et des modes de vie visent à dépasser le stade de l’opposition et de l’indifférence pour rendre possible la vie en commun et partager des aspirations communes. L’existence et sa marque civile, solidariste et en tout cas non conflictuelle, sont des instances communes à toutes les croyances et à toutes les religions, d’autant plus à celles du Livre qui unissent l’affabulation à l’argumentation. L’art de discipliner les instincts, de sublimer les pulsions et de régler la vie en commun est un but vers lequel tendent toutes les fois dans la dignité de l’homme avec une détermination inéluctable. « L’idée », écrit Peter Burke « que tout ce que les individus croient être la vérité ou la connaissance est influencé ou bien déterminé par leur milieu social, n’est pas nouvelle. Au début de l’âge moderne – pour citer trois exemples célèbres – l’image des idola d’après Francis Bacon (de la tribu, de la caverne, du marché et du théâtre), les observations de Giambattista Vico à propos de “l’orgueil des nations” (autrement dit, l’ethnocentrisme) et l’étude de Montesquieu sur les rapports entre les lois des différents pays et leurs systèmes climatiques et politiques, ont tous exprimé, de façon différente, cette fondamentale intuition qui fera l’objet d’une discussion plus détaillée par la suite. Néanmoins, le passage de l’intuition à l’étude organisée et systématique est souvent difficile et sa réalisation peut prendre des siècles »1. Les catégories de l’espace et du temps se combinent avec les catégories du sacré et du profane, afin de mettre en évidence – au cours de l’histoire moderne occidentale 9

– les causes qui encouragent ou compromettent la connaissance dans ses éléments laïques, mondains. Les diatribes idéologiques et les stabilisations institutionnelles, que l’Occident européen et anglo-saxon respectivement élaborent et déterminent, sont le réflexe conditionné de la conviction la plus diffuse et des restrictions mentales concomitantes. Ces dernières se sont manifestées envers la création et la réalité sociale, bâtie à l’aide de règles inspirées de façon épigrammatique à l’idylle ou au désespoir. La conception mondaine de l’existence est traversée par les rafales du nihilisme et de l’indifférence envers le rigorisme légal et moral. Le cas et la nécessité – selon les coordonnées interprétatives de l’existence, formulées à la moitié du XXe siècle par Jacques Monod, avec une simplicité argumentaire dissimulée et élégiaque – constituent la traduction empirique des préceptes évangéliques, des troubles mystiques et des attentes de rédemption. L’image de l’univers, tracée par la science, influence la conviction qui préconise l’action. Les troubles politiques et sociaux modernes et contemporains souffrent de l’inclémence et de l’inconstance de la raison, tandis qu’elles en assimilent les résultats propulsifs du concret. La pratique et le bien-être qui s’en suit ont l’autoritarisme de l’instance génétique, instinctive : chaque individu pense qu’il a le droit d’améliorer ses conditions indépendamment des conditions économiques dans lesquelles il agit ou il gravite. « De cet intérêt d’Émile Durkheim pour les représentations collectives sont dérivées beaucoup d’études importantes, dont un grand nombre est dédié à la Grèce antique, y compris un livre sur les catégories fondamentales de la pensée chinoise du sinologue français Marcel Granet. De façon analogue, les historiens Marc Bloch et Lucien Febvre ont élaboré des célèbres analyses des “mentalités collectives”, c’est-à-dire des prémisses partagées : Bloch a adopté cette méthode dans son étude sur les pouvoirs thaumaturgiques des rois de France et d’Angleterre, tandis que Febvre l’a fait dans son analyse du soi-disant “problème de l’incrédulité” au XVIe siècle, en affirmant que l’athéisme était inconcevable à cette époque »2. Thorstein Veblen en arrive à affirmer que le culte de 10

la science se présente comme un savoir ésotérique, assimilable à celui des chamans et des sorciers. En effet, la magie et la science – depuis Isaac Newton jusqu’à Gabriel García Márquez – présentent un caractère surhumain dans leurs respectives sphères d’influence. Dans Cent ans de solitude de García Márquez on décrit l’itinéraire mental du colonel Buendía, déterminé à écarter le piège tendu chaque année par un groupe de charlatans dans les régions lointaines de la Colombie, en faisant frémir d’horreur la foule paysanne face à la force d’attraction exercée par l’aimant. La magie est parfois le complément diffuseur de la science. Dans le monde contemporain, la connaissance est divulguée à travers les suggestions magiques de la publicité et les hallucinations de la propagande. Max Weber et Robert Merton, respectivement dans l’Allemagne de la seconde moitié du XIXe siècle et dans les États Unis des années trente et soixante du XXe siècle, analysent le rapport entre puritanisme et science, entre la croyance dépourvue des tâches évangélisatrices et conditionnées bureaucratiquement et la conscience de la rigueur intellectuelle, entre l’imagination mystique et l’intuition rationnelle. La suprématie de la pratique sur la théorie influence le cours du XXe siècle et du siècle suivant. La science de l’indétermination compromet la conviction affirmative. La conjecture est source de bien-être : elle sert à rendre l’imagination opérationnelle et à donner le caractère charmant de la créativité à l’effort concret. La suggestion la plus diffuse dans le monde contemporain est liée à la non-fiabilité des fictions, qui est en même temps socialement séduisante. L’approximation à la soi-disant vérité vient en aide aux générations contemporaines bien plus que la loyauté et la cohérence propres à la tradition. La représentation virtuelle contemporaine des convictions et des propos semble affranchir des négligences idiosyncratiques même les énergies secondaires de la scène internationale. La cause de ce soulèvement planétaire est le magnétisme publicitaire, l’amplification des avantages et inversement des désavantages d’une certaine 11

attitude envers un produit caractérisé comme l’objet du désir. L’élimination de la souffrance et de la renonciation prouve que la praticité des relations humaines ne peut pas être déçue par les principes tuteurs de l’ordre moral, institutionnel et religieux. La théorie rédemptoriste cède le pas à la consistance de la production, de la distribution et de la consommation. La lutte contre les préjugés, promue par l’Illuminisme, apparaît inévitablement préjudicielle. La persécution et la condamnation de la sorcellerie et de toute forme de bradyséisme orgiaque contribuent à démythifier les découvertes scientifiques, à modifier les paradigmes interprétatifs des acquisitions conceptuelles (selon les recommandations de Thomas Kuhn). Dans un certain sens, elles rétablissent sous un registre connotatif inédit ce qu’elles combattent sur le plan systématique. La méthode cognitive contemporaine a recours à la faible réapparition de la magie. L’incompréhension est un attribut maléfique des communautés qui ne s’interrogent pas sur les buts poursuivis par l’univers-monde. La grandeur des initiatives identitaires est séduisante dans sa condescendance impitoyable et obscure envers les formes les plus banales de l’insolvabilité sociale. Plus péremptoire est la proclamation identitaire, plus proche apparaît son déclin. L’observation est accablée par l’image : la créativité se manifeste virtuellement. Dans les rapports entre les différents aspects de la virtualité se profilent des formes du concret, qui font l’objet de la créativité individuelle et de l’entreprise collective. L’interconnexion des images comme canal d’interaction entre la culture occidentale chrétienne et l’islam date du Moyen Âge : il s’agit d’une tendance qui se renforce jusqu’à l’époque moderne. « La clerisy occidentale n’a pas été unique dans son genre : dans l’islam, par exemple, les membres de l’'ulama (autrement dit, la classe des spécialistes en 'ilm, ou savoir) jouissaient depuis longtemps d’une position honorable dans la société en qualité d’instituteurs dans les écoles annexées aux mosquées, les madrasa, et en qualité de juges ou de conseillers des souverains. Comme dans l’Occident médiéval, la clerisy était liée à la religion (y compris la loi sacrée), même s’il ne 12

s’agissait pas de membres du clergé au sens chrétien, vu que les musulmans nient la possibilité d’une médiation entre l’individu et Dieu. Quelques spécialistes gagnèrent une renommée internationale : c’est le cas d’Ibn Sina (“Avicenne”) et Ibn Rushd (“Averroès”), tous les deux célèbres en Occident au Moyen Âge »3. L’écart entre l’Occident européen et l’Islam est devenu inéluctable depuis l’invention de l’imprimerie, que l’Islam ne connaît qu’au début du XXe siècle. La continuité de la communication orale ou manuscrite permet de donner à l’image un aspect concret, qui disparaît lentement dans l’Occident européen et anglo-saxon. Le concret virtuel européen se mesure avec le concret réel islamique, qui s’est instauré, d’autre part, au début de la culture moderne. Le travail de traduction de la pensée ancienne vers la pensée moderne est l’œuvre de la culture islamique, qui s’éloigne de la problématicité occidentale avec l’avènement des instruments de diffusion du savoir. La relativisation de la connaissance occidentale est également la conséquence de l’emploi des moyens par lesquels elle s’est transformée en habitude mentale, dilemme et argumentation. Paradoxalement, la conception islamique, fondée sur la découverte plutôt que sur la transmission du savoir, ne concorde pas avec les acquisitions théoriques et pratiques utiles aux fins de l’amélioration des soi-disant conditions objectives, ni même avec les bénéfices universellement reconnus tels. Les réflexions islamiques, dépourvues des spéculations occidentales, n’impliquent pas la transformation du contexte naturel, afin d’initier à la mondanité un nombre toujours croissant d’adeptes : c’est-àdire de défenseurs d’un milieu culturel, même si précaire et friable, apte à influencer la fantaisie imitative, à allumer les sens de désir et à réjouir les esprits au moyen des représentations sacrées de la vanité et de l’intempérance. Les stades substituent progressivement les processions ecclésiastiques et emphatisent les places, les réunions psychédéliques et en plein air comme étant des harmonisations multiculturelles et plurilinguistiques nécessaires. Le collectivisme occidental se confronte avec l’individualisme islamique selon un ordre de 13

grandeur qui aboutit dans le marché. Le contraste entre nominalistes et réalistes, propre au Moyen Âge, reprend vigueur en forme d’adaptation, c’est à dire sans interférer substantiellement sur le résultat des circonstances et des conditions économiques et sociales. Le contenu même de la tradition prend un sens innovant : le patrimoine culturel des communautés est soumis à des relectures et des interprétations continues, en accord avec les stimuli du présent doté d’instruments toujours plus perfectionnés pour mener à terme les enquêtes sur les témoignages du passé. L’inertie institutionnelle des universités européennes est compensée par les initiatives privées et individuelles, qui pourtant s’homologuent dans la langue (et par conséquent dans la diffusion de celle-ci par le biais de la presse). En effet, l’époque moderne utilise le latin afin d’internationaliser le savoir et d’utiliser le vulgaire pour le créer. « Bien qu’il n’existe pas d’hiérarchie religieuse dans l’islam, les madrasa, des institutions éducatives annexées aux mosquées, ressemblent particulièrement aux institutions européennes analogues, placées sous le contrôle de l’église. Les matières principales d’étude étaient le Coran, le Hadith (les maximes du Prophète) et la loi de l’islam. Les Khan où vivaient les étudiants, les salaires des professeurs, les bourses d’études des étudiants et les fondations exemptes d’impôts – ou waqf – qui supportaient le système, font penser à l’organisation des collèges d’Oxford et Cambridge qui en a peut-être subi l’influence aux débuts du XIIe siècle. L’organisation formelle du débat dans la munazara évoque celle de la disputatio occidentale, alors que l’ijaza – ou licence d’enseignement qu’un maître délivrait à ses élèves – évoque de près la licentia docendi de l’Europe médiévale »4. L’islam s’inspire en effet des préceptes comportementaux qui se déduisent de la vision de la réalité, considérée conforme aux attentes humaines quand elles sont réglementées à des fins précises. L’organisation sociale répond aux exigences de l’ordre naturel, qui est prévisible dans l’expérience quotidienne vérifiable. La constance de la participation collective aux initiatives qui intéressent la communauté est le symptôme de la cohérence et de la fidélité religieuse. L’observance des lois 14

morales et sociales implique leur rentabilité collective. La communauté poursuit un régime cognitif qui ne peut pas être séparé du régime individuel, même pas pour des raisons didactiques. La liberté subjective est le patrimoine de la collectivité, qu’on exerce dans l’exécution des instances institutionnelles. La culture islamique vise à l’harmonisation de l’observation de la nature avec la croyance dans un ordre qu’on ne peut connaître que par l’observance des lois religieuses. L’introduction à la connaissance et l’initiation à l’apprentissage de l’ordre cosmique ne sont pas dystoniques entre elles. L’enseignement de la médecine et de l’astronomie dans le monde islamique date de 1259 et prend une intensité particulière durant le sultanat de Murad III (jusqu’en 1580). La dystonie entre la conviction et l’expérience est à l’origine de la diversité entre le monde islamique et le monde occidental (chrétien catholique et chrétien protestant). La praxis est une catégorie instinctive qui ne trouve pas de confirmation dans les fondements de la croyance et de la foi. Sa laïcité est préordonnée à la relativité de la connaissance et par conséquent à sa responsabilisation exclusivement humaine. La « blessure historique », vécue par la culture de l’occident chrétien comme s’il s’agissait du divorce entre la théologie et la philosophie, inaugure l’avènement de la science en tant que discipline toujours plus indépendante de la magie, de l’alchimie et de l’astrologie. On inaugure, pour ainsi dire, l’« exilisme » de la condition humaine, qui aspire à retrouver dans le tumulte de ses propres appréhensions la poussée émotive nécessaire pour appuyer la raison dans ses incursions inaccessibles et ensuite dans ses parcours conceptuels dans les trajectoires cosmiques. La Réforme luthérienne a une fonction protocolaire et de proclamation par rapport à la laïcisation de la connaissance. La vision du monde fait partie des prérogatives humaines, qu’elles soient de nature divine ou déterminées par le hasard. Le dissolvant génétique de la connaissance se présente comme l’inquiétude existentielle du genre humain dans son ensemble sans distinctions d’ordre ethnique, religieux et territorial. La 15

laïcisation de l’expérience terrestre peut être considérée indifféremment soit un trouble évangélique (un affront à Dieu, tuteur entre autres du libre arbitre), soit une discipline de l’être pour se présenter avec une conscience majeure comme interprète (même si trompeur) des desseins célestes. La comparaison entre la Terre et le Ciel est littérairement influencée par les volutes du sentiment et par les périmètres de la raison. La Renaissance italienne représente l’aspect tentaculaire de la nouvelle conception de l’univers. La littérature fantastique (Ludovico Ariosto), utopiste (Tommaso Campanella) et celle qui suit les suggestions déistes (Deus sine natura de Bernardino Telesio et de Giordano Bruno), conforte les aspirations de ceux qui croient sonder la voûte céleste pour retrouver les traces de l’unité terrestre. La découverte des mouvements des corps célestes (Galileo Galilei) rompt le diaphragme conceptuel entre la Terre et le Ciel, qui est propre à la tradition et permet à la pensée de « voir » (l’optique) les faîtes de la création. La conception pneumatique de la science traduit en termes mathématiques (dans les allégories galiléennes des nombres et des figures géométriques) les attentes sédimentaires des religions du Livre. L’escalade vers le haut est programmée par la génération, qui se rend indépendante de la théorie ecclésiastique et qui tente de se frayer un passage entre les brouillards des représentations idiosyncratiques du passé, pour comprendre fiablement les coordonnées avec lesquelles le Géomètre de l’univers relie les corps célestes entre eux d’une manière harmonieuse. Emmanuel Kant, dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, résume cette aventure mentale du genre humain en harmonisant la morale avec le ciel étoilé. L’allégorie de l’infini exprime le désir manifesté de façon laïque par l’humanité moderne de se situer face à et à l’intérieur de la mécanique céleste, considérée comme un profil de Dieu. La fantaisie contamine les intellectuels occidentaux et orientaux à tel point qu’elle leur permet de retrouver dans leurs expériences des points de contact, des lignes communes de conduite : une sorte de contamination conceptuelle 16

(catégorielle) qui précède la contamination linguistique. « Lorenzo Magalotti écrivit sur la Chine après avoir rencontré à Florence un missionnaire allemand, Johann Gruber ; la passion de Leibniz pour les études chinoises est due à la rencontre avec un autre missionnaire à Rome, C. F. Grimaldi »5. Tout d’abord la géographie de la connaissance, à l’époque moderne, s’identifie avec la physique des vérités, ou mieux encore, des constatations. Le but de l’expérience, quoi qu’il en soit, est de préserver ou de réfuter le savoir de la tradition, même afin d’en modifier les caractéristiques distinctives et l’apprentissage. La connaissance se profile dans sa multiformité. Les dilemmes se transforment en problèmes afin de les engager au résultat de l’expérience (qui est l’ordre humain comparé à l’ordre naturel et par conséquent, pour les croyants, à l’ordre divin). Le théâtre anatomique et le laboratoire deviennent les lieux préférés par l’expérience. La vision du ciel étoilé est précédée par l’approfondissement de l’anatomie humaine et des fonctions des organes et, en premier lieu, de l’organe de la vue. La vision mystique se transforme en vision physique et les moyens par lesquels elle devient effective sont l’amplification artificielle des objets et, contextuellement, la réduction des distances : la longue-vue. Le sable avec lequel sont fabriquées ses lentilles témoigne de la présence de l’image du ciel dans les eaux du passé lointain, dont il constitue la sédimentation. La littérature du désert et des visions (homologuées par la suite en visions de fée Morgane) est transfigurée en symboles des sciences physiques et mathématiques. Cette littérature dénote une corrélation intime entre les allégories de l’esprit et l’expérience effective. La configuration naturelle du monde constitue l’objet de la documentation bibliographique dès l’invention de l’imprimerie. Les bibliothèques de Leyde, Rome, Venise, Séville, Paris et Moscou sont les dépositaires des premières chroniques du Nouveau Monde. L’instabilité du système nerveux des générations modernes consiste dans la conception élégiaque de la force au service d’un idéal. Le courage et la convenance de l’époque moderne, caractérisée par la dynamique, répondent à 17