Langages

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Consacré aux Langages, ce numéro réunit des articles de synthèse provenant de différents champs théoriques : psychologie cognitive et développementale, psychanalyse et éthologie animale. L'ouvrage décrit des phénomènes langagiers spécifiques que l'enfant doit apprivoiser dans sa quête vers la maîtrise du langage. Ce numéro tente par ailleurs d'expliquer pourquoi certains enfants échouent dans la maîtrise de l'acquisition du langage en discutant la question des pathologies affectant l'oral et l'écrit.
Publié le : lundi 1 février 2010
Lecture(s) : 73
EAN13 : 9782296247628
Nombre de pages : 249
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Sommaire

Éditorial......................................................................... 13

Langages

La liaison:effetsde lafréquence etdu rapport à
l’écrit sur sonacquisition et sonusage
CélineDuguaetElsa Spinelli............................ 17
Dans cet article, nousnous centrons surdeux
aspectsparticuliersde laliaison, phénomène
phonologiquetypique dufrançais qui faitintervenirla
production d’uneconsonne entre deuxmotsdans
certaines conditionslexicaleset syntaxiques.Ce
travails’intègre dansles théoriesbasées surl’usage
etlesgrammairesdeconstruction.Dans un premier
temps,àpartird’uncorpusd’erreursde
liaisonrecueilli chez une illette (âgée entre 2 et 6 ans), nous
observonsl’émergence deschémasde production
intégrantdesliaisonsdansdes structuresnominales
et verbales.Dans ces schémas, nous repéronsdes
constructionsfréquentes que l’enfantentend dans
son environnementet qu’il intègre dansd’autres
constructions.L’émergence detels schémaspeut
entraînerlaproduction de formeserronées.Dans
un deuxièmetemps, en nous appuyant
surlesproductions spontanéesd’une enfantde 11ans, dans
trois situationsdecommunication différentes, nous
cherchons àmettre en évidence les rôles respectifs
de lamémorisation etdu rapport àl’écrit surl’usage
de laliaison.Deux situationsdecommunication

6

CAHIERS DEL’INFANTILEN° 7

secaractérisentparlaprésence de l’écrit(lecture
et récitation de poèmes) etla troisième est une
conversation familière.Dansles récitations, nous
relevons untauxde liaisonréalisé plusimportant
que danslalecture,cequisuggèrequechezcette
enfantde 11ans, lamémorisation joue encoreun
rôle prégnantdansl’usage de laliaison.

Mémoire detravailverbale etinhibition
chezl’enfant:étude desintrusions
danslesmesuresd’empan
AlixSeigneuricetFabriceRobichon................ 43
Selon plusieursconceptions récentesde
lamémoire detravail (MT),unecapacité élevée deMT
permettraitderésisterauxinterférencesen
inhibantlesinformationsnon pertinentes.L’objectif
decetterecherche estdetestercette hypothèse
chez l’enfant tout venant âgé de 9 ans et demi, en
étudiant les erreurs produites dans une tâche de
MTdanslaquelle l’enfantdoit traiterdesphrases
etmémoriserdesmotscibles.Nos
résultatsmontrent que lesenfants àempan faible ont tendance
àproduireun plusgrand nombre d’intrusionsdans
leur rappelcomparés auxenfants àempan élevé.
Cesintrusions sontprincipalementdesmotscibles
desessaisprécédents, devenusnon pertinents.Ces
résultatsconfortentl’hypothèseselon laquelleune
faible capacité de MT est associée à un déicit de
contrôle inhibiteuret sontdiscutésen fonction des
différentesinterprétations qui peuventêtre données
auxintrusionsdanslesmesuresd’empanverbal.

Stridulations:lechantméconnudesfourmis
Ronara S.FerreiraetDominiqueFresneau.....71

SOMMAIRE

De nombreusesespècesde fourmispossèdent un
organespécialisé danslaproduction deson.Les
stridulationsproduitespar cetorgane peuventleur
servir à communiquer aux niveaux intraspéciique
et interspéciique et jouent un rôle prépondérant
dansde nombreuses situations telles que ladéfense
coloniale, lerecrutement, l’accouplement, le
mutualisme, etc.Néanmoins,ce mode
decommunication demeurantlargementméconnu, il nous réserve
sansdoute encore d’intéressantesdécouvertes.

7

L’hyperlexie:une pathologie dulangage méconnue
MathildeMuneaux etStéphanieDucrot..........93
L’hyperlexiesecaractérise par une dissociation
entre une capacité d’identiication des mots écrits,
nettement supérieureà ceque peutlaisser
supposerle niveau cognitif de l’enfantet
unecompréhension dulangage,quiserévèle médiocreàl’oral
commeàl’écrit.Cetroubles’observe
généralementchezdesenfantsprésentantdes troublesdu
développement du langage oral, des déiciences
intellectuelleset/oudes troublesducomportement ;
cequi expliquesansdoute le peuderecherches
dansle domaine etlesnombreusescontroverses
dans la littérature scientiique.L’objectif de cet
article estde proposer unevisionsynthétique des
travaux surl’hyperlexie,
ens’attachantplusparticulièrement àl’étude du comportementde lecture
chez cesenfants.Lesdonnéesdisponibles sont
discutéesdanslecadre dumodèleàdoublevoie
deColtheartet al.(2001) et soulignentlanécessité
derechercher systématiquementl’existence
potentielle d’autres troublesco-morbides, de façon
àproposerdes stratégiesderemédiationtenant
compte des processus spéciiquementatteints.

8

CAHIERS DEL’INFANTILEN° 7

Les troublesdu traitement auditif danslecadre
de ladyslexie développementale:
unerevue de lalittérature
FannyMeunieretMichelHoen...................... 113
Cetarticle présenteun étatde
l’artdesconnaissances surles rapportsentretroublesdu traitement
auditif etdyslexie développementale.De
nombreusesobservationsexpérimentales récentes suggèrent
la cooccurrence detroublesdu traitementauditif
danslecadre de ladyslexie développementale.
Ces troubles sontcaractérisésprincipalementpar
des dificultés de compréhension de la parole dans
lebruitoude laparole dégradée.Cetterevue de la
littérature meten lumière l’intérêt théorique du
recouvremententre lesdeuxpathologiespuisqu’une
meilleurecaractérisation des troublesdu
traitementauditif etde leursoriginesbiologiquesdans
lecontexte de ladyslexie pourraitoffrir uncadre
explicatif et thérapeutique novateur à ce déicit.

Écriture etclinique infantile
CharlotteMarcilhacy....................................... 145
Reste d’images«
gestualisées»avantd’êtresecondarisée dans un discours, l’écriture,
enconfrontantl’enfant àlapenséeverbaletémoignera, dans
son degré d’organisation etlesparticularitésde
sontracé, de lamaturation pulsionnelle
danslaquellecommetouteactivité dereprésentation elle
s’origine.À traversl’observation desproductions
graphiquesdetroisenfants suivisencentre
médicopsychologique, je me propose d’articulerensemble
clinique de l’écriture etpsychopathologie, dans
la compréhension,toujours à réinterroger, de la
dynamique psychiquesingulièreà chacun.

SOMMAIRE

9

La sublimation etl’écriturechez Freud
CosimoTrono....................................................165
Il ne fautpas chercherlesélémentsinconscientset
leur sens toujourset seulementlàoùon pense
devoirles trouver.Comme dans tout travail d’analyse,
même dansles textespsychanalytiqueslaquestion
sereformuleailleurs,sous une forme déguisée la
plupart du temps.L’article de Freud (1908) «Der
Dichter und dasPhantasieren »
(«Lecréateurlittéraire etle fantasmer») est untexte fondateurde la
question de lasublimation,bienquecette notion n’y
soitpasabordéecommetelle.Nousproposons une
autre lecturequi permetd’envisager que
l’écritfreudienaussi –comme lerêve – fonctionne
parcondensation métaphorique etdéplacementmétonymique.

Varia

Lesocialàl’épreuve desdégénérés.Unebrève
présentation des théoriesde ladégénérescence
àl’appui de lapsychanalyse
RobertCalvora................................................. 181
Nous avonsessayé d’aborderlesdégénérésnon pas
comme déicience mentale, mais comme fonction
essentielle dansla construction du social.Decette
façon, lesdégénérés apparaissent commeunreste
où se dessineune extériorité
inaccessible.Lesdégénérésinterviennentdansla transformation de
l’espace en espacesocial.Ilsintroduisentlecreux
d’oùpeutapparaître ladivision du social etdonc
son humanité.

1

0

CAHIERS DEL’INFANTILEN° 7

L’obésité:entre malaisesocial
et symptôme psychosomatique
JacquesVargioni..............................................191
Cetarticle propose d’abordune mise en perspective
des ritesetinterditsalimentairesdanslapensée
primitive etdansles religionsmonothéistes.Avec
l’avènement de la pensée scientiique, ces interdits
ontperduleur valeur symbolique.L’obésité
pourraitêtreunsymptômesocial postmoderne decet
effacementde lamétaphore.Laseconde partie
établitlaplace prépondérante des traumatismes
sexuelsprécocesdansla constitution decertaines
obésitésmorbides.Ces transgressionsmajeures
d’un interditfondamental peuventavoirpoureffet
uneactivation de l’hyperphagie
(mouvementcentripète)audétrimentdulangage entant que levier
dudésir.

Lerefusalimentaire dubébé etdujeune enfant
IritAbramson...................................................203
Lamise en évidence de larelation entre
lesdésordresfonctionnelsetlesexpériencesémotionnelles
danslerefusalimentaire dubébérévèle
ladiscrimination dificile entre son origine organique ou
psychique.Selon l’hypothèseavancée, les troubles
de l’oralité dupremier trimestrecorrespondraient
à une dissociation entre l’excitation émotionnelle
desorganesperceptifsetl’investissementdes
signauxdecommunication.L’objectif estde
démontrer qu’au-delàd’uncertainseuil, l’excitation
desorganesperceptifs,renforcée par un excès
destimulation de l’environnement, ne peutêtre
déchargée dansl’activité oralequi est àla source
deséchanges affectifs avec cetenvironnement.

Notesde lecture

SOMMAIRE

11

FrançoiseChampion (Ed.):Psychothérapie
et société
ÉlisabethChapuis...............................................227

JeanMénéchal:Psychanalyse et politique.
Lecomplexede Thésée
Éric Bidaud ........................................................233

MagaliChétrit:Lerêveurlucide
ÉlisabethChapuis...............................................237

Éditorial

Hakima Megherbi
etMarie-ClaudeFourment-Aptekman

LesCahiersde l’Infantiledepuis leurcréation en2001ayant une
vocation pluridisciplinaire,ce
numérospécialconsacréauxlangages présente des rélexions et synthèses issues de différentes
approches théoriques:psychologiecognitive dulangage,
psychologieclinique etéthologieanimale.Lesarticlesprésentent
différentsphénomèneslangagiers traitantde lalecture, de la
compréhension etde laproduction écrite ouencore de la
communicationanimale.Différentespathologiesaffectantle langage
oral et/ouécritchezl’enfant sontdiscutées.
Alors que le phénomène de liaison entre deuxmotsestle
plus souventconsidérécommeun
phénomènestrictementphonologique,CélineDuguaetElsa Spinelli optentpour
uneconceptualisation pluslarge, le mettantenreliefaveclesaspectsliésau
langage écrit.Lesauteursprésentent
toutd’abordunerétrospective historique duphénomène de liaison depuisleMoyenÂge
jusqu’ànosjourspourensuite proposer un modèle de
l’acquisition chez l’enfant âgé de 2 à 6 ans sur un point particulier du
phénomène de liaison,celui dudéterminantetdunom (un-avion).
Ce modèle est également illustré chez l’enfant plus âgé, lecteur,
oùles représentationsorthographiquesde l’écritetle phénomène
de liaisonsontétudiés.Le développementduphénomène de
liaisonchezl’enfantest trèsdépendantde lafréquence
d’utilisationau quotidien,cequi permetd’accorder unrôlecrucialàla
mémoire.
Lamémoire detravail dontles travaux sontmaintenantbien
installésen psychologieassureune double fonction de maintien

1

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ÉDITORIAL

etdestockage desinformationsaucoursd’activités complexes
comme la compréhension detextes.De nombreuses recherches
chezl’enfantetchezl’adulte ontmontré lesliensétroits
qu’entretiennentmémoire detravail etcompréhension detextes:les
sujets ayant des dificultés de compréhension ont généralement
un empan faible de mémoire
detravail.Pourexpliquercetterelation, lesauteurs s’interrogent surlesliensentre mémoire
detravail, processusd’inhibition etcompréhension dulangage.Dans
cecadre,AlixSeigneuricetFabrice Robichon présentent une
étude originalequiapourobjectif detesterchezl’enfant
toutvenant d’âge primaire, l’hypothèse d’un déicit d’inhibition chez
lesenfantsàempan faiblecomparésauxenfantsàempan élevé,
enanalysantleserreurscommisesparlesdeuxgroupesd’enfants
lors d’une réalisation d’une tâche d’empan.

«Lafourmi de Ronara FeirreiraetdeDominiqueFresneau»
s’invite pournousdévoilerles
secretsdesescapacitésdecommunicationviasonappareilstridulatoire.Lafourmi est-ellecapable
decommuniqueralors qu’elle estdépourvue desystèmeauditif
toutaumoinscomparableà celui de l’être humain?En
fait,certaines sous-famillesde fourmispossèdentdansleurspattesdes
organes sensiblesaux vibrations qui leurpermettentde décoder
et d’émettre inement des informations.L’unde ces phénomènes,
lastridulation, est un mécanisme d’émissionsophistiqué présent
chezcertainesespècesde fourmis(cinq
sous-familles).Cesfourmisconsidéréesdans leur spéciicitésontdevéritables locuteurs/
interlocuteurs,capablesdetransmettre/décoderdesmessagesà
valeurinformative.

Laseconde partie dece numéro porte
davantagesurlapathologie dudéveloppementdulangage dans une doubleapproche,
cognitive, etpsychopathologie etpsychanalyse.En psychologie
cognitive, les troublesobservésdansletraitementdulangage écrit
chezl’enfantfontl’objetdepuis unevingtaine d’annéesde
nombreuxdébats. RécemmentBishop etSnowling (2004) ontproposé
un modèlepourcaractériser les typesde dificultés observées
dansletraitementdulangage écritchezl’enfant.Jusqu’alors, les
travauxclassiiaient les troublesdu langage dansdescatégories

HAKIMA MEGHERBI ET MARIE-CLAUDE FOURMENT-APTEKMAN

1

5

discrètes.Pourtant,cesauteursinnoventen proposant un modèle
qui situe les types de dificultés sur un continuum, en deux axes :
compétencesde nature phonologique
etniveaudecompréhension dulangage oral.Enattribuant unscore
danscesdeuxdomaines à chaque enfant, le modèle identiie au moins quatre proils
d’enfants:desnormo-lecteurs, desdyslexiques,
deshyperlexiquesetdesdysphasiques.Lasynthèse deMathildeMuneauxet
StéphanieDucrotfaitétatdesétudesconsacréesà cette
pathologie malconnueappelée hyperlexie,unesorte de pathologie « en
miroirde ladyslexie ».Quels sontcesenfants qui présentent un
niveaude lecture (au sensdereconnaissance
desmotsécrits)audessusde lanorme?L’intérêtdecetarticle estdesouligner toute
la complexité de la conceptualisation de l’hyperlexie.Quels sont
les critères à prendre en compte?Décalage entre âge delecture
etâgemental ?Décalage entrereconnaissance des motsécritset
compréhensiondu langageoral ?Spéciicitéouaucontraire
existence detroublesassociésàl’hyperlexie (comme l’autisme)?La
question des troublesassociésestétudiéesous unautreangle par
FannyMeunieretMichelHoenqui eux,s’intéressentau
recouvrement symptomatique entretroublesdu traitementauditif –qui
n’ont rienàvoiravecdes troublesde l’auditionau
senscommun –etdyslexie développementale.Lasynthèse interroge les
recouvrementsnonseulement surle plancomportemental, mais
également sur leplanétiologique,pourenin poser laquestion
d’un diagnosticdifférentiel etenvisagerdespropositionsde prise
encharge desenfants.
Àtravers sonexpérience clinique
auprèsd’enfantsendificultésuivisenCMP,CharlotteMarcilhacynousfaitpartdeses
rélexionsautourdetroisenfants sur laquestiondelaproduction
écrite.Son hypothèse est que lorsque
l’enfantaccèdeàl’écriturealphabétique, ilcontinueàvéhiculerdans sonacte graphique
etdans sontracé graphiqueune partie deson histoire
pulsionnelle libidinale (comme il le faisaitauparavantavecle dessin).
Ainsi pourl’auteur, l’écriturecontinueàtémoignerde lanature
dufonctionnementpsychique de l’enfant.Elle metenrelation
pourchaquecasclinique les résultatsobservés surle niveau

1

6

ÉDITORIAL

intellectuel, les testsprojectifsetl’écriture de l’enfant.Cosimo
Tronoquantàluirevisite letexte fondateurdeFreudsurla
question de lasublimation,Le créateurlittéraire etle fantasme.
Il proposeuneautre lecturequi permetd’envisager que l’écrit
freudien,comme lerêve, fonctionne parcondensation
métaphorique etdéplacementmétonymique.Il envientàrepérerdans
letexte freudiensouslaquestion de lasublimation,uneautre
question plus discrète, celle de la honte.Ce signiiant que les
psychanalystesont souventdélaissé permettraitderetrouverpar
un détourlavoie principale de lasublimation.

Bibliograhie

Bishop,D.V.,& Snowling,M.J. (2004).Developmental
dyslexia and speciic language impairment : Same or different ?
Psychological Bulletin, 130, 858-886.

La liaison:
effetsde lafréquence
etdu rapportàl’écrit sur
sonacquisition et sonusage

12
CélineDuguaetElsa Spinelli

La liaison en françaisestconnue pourêtreun phénomène
essentiellement phonologique.Ellese déinitd’ailleurs leplus
généralementcomme l’apparition d’uneconsonne entre deux
mots:«On peutdéinir[laliaison] […] commelaprésence
entre deuxmotsencontactimmédiatdanslaséquencesonore,
d’uneconsonnequi n’apparaitpasnécessairement, dansd’autres
contextes, derrière le premieroudevantlesec(ond »Gaatone,
1979,p. 312).Laliaisonest plus précisément un phénomène
d’alternance phonologique –alternance de la consonne de liaison,
parexemple dansunarbre/œan)ʀbʀ/,desarbres/dezaʀbʀ/,petit
arbre/p(ə)titaʀbʀ/–qui illustre ladistancequis’estpeuàpeu
creusée entre oral etécrit.En effet, il estconnu que
laprononciation d’une languesuit une évolution naturelle,contrairement
auxchangements quiaffectentl’écritet
quisontimposésaulocuteur/scripteur pardes instancesacadémiques.Or,pourdéinirce
qu’est une liaison en français,comme le montre la citation de
Gaatoneci-dessus, il estnécessaire de faire intervenirdesnotions

1.LaboratoireLigérien deLinguistique (LLL),Université d’Orléans,
France.E-mail: celine.dugua@univ-orleans.fr.
Tél.:+33(0)2-38-49-24-13– Fax:+33(0)2-38-41-47-12
2.Laboratoire dePsychologie etNeuroCognition,UniversitéPierre
MendèsFrance,Grenoble,France,InstitutUniversitaire deFrance.

1

8

LA LIAISON

liées àl’écrit– etnotammentlanotion de « mot» –cequi est
pourle moinsparadoxal étantdonné lecaractèreavant
toutphonologique de laliaison,quis’actualise exclusivementàl’oral.
Toutefois, ensuivantlesdifférentesapprocheslinguistiques
qui onteucourspour traiterde laliaison (Bybee,2005;DeJong,
1990 ;Encrevé,1988;Morin,1998/2003 ;Selkirk,1974;Tranel,
1995),il s’avèrequ’il n’est pas satisfaisantdeselimiteràune
déinition simplement phonologique de cephénomène. Ainde
mettre en lumière la complexité dece dernier, nousl’aborderons,
danscetarticle,selonun doubleregard:en diachronie, d’une
part, en précisant son origine et son évolution, etd’un pointde
vue développemental, d’autre part, en présentant un modèle de
l’acquisition de laliaison entre déterminantetnom, modèle
établiàpartird’études menéesavec desenfantsâgésentre2et 6ans.
Nousillustreronsparlasuitece modèleavecuncorpusd’erreurs
recueillichez une illette, endécrivant lesdifférents
typesd’erreurs quiapparaissentpuisen menant uneanalyse particulière
surleserreursen fonction ducontexte morpho-syntaxique en
jeu.Enin, àpartird’uncorpusdeparole d’une enfantde11ans,
nousobserveronsl’usage de laliaison en lienavecdifférentes
situationsdecommunication, notammentdes situationsdans
lesquelleslesupportécritintervient.

La liaisondans l’histoire de lalangue etde l’orthographe

Laliaison est uncasparticulierd’enchainemententre deux
mots (désormaisMot1etMot2),la consonne inale duMot1 qui
crée l’enchainementétantmuette lorsquece dernier setrouve
devant unMot2àinitiale consonantiqueouenind’énoncé.Par
exemple, l’énoncéil arrive/ilaʀiv/illustreun enchainement
entre le/l/deiletle/a/dearrive,alors que nous trouvons une
liaison dansonarrivepuisque le premiermoton/�/ setermine
par uneconsonne graphique non prononcée lorsquece mot se
trouve enind’énoncé(en mange-t-on/A)Z)Am(ə)t�/) oudevant un
motàinitialeconsonantique (onchante/�SA)t/).

CÉLINE DUGUA ET ELSASPINELLI

1

9

La liaisonrésulte de l’évolution historique de lalangue et,
en particulier, desévolutionsdistinctesde laprononciation et
de la graphie des consonnes inales.En 1928, Langlard amis
en évidencequatre périodesqui ponctuentceschangements.La
première (périodecorrespondantauMoyenÂge)secaractérise
par laprononciationdetoutes lesconsonnesinales. Au vude
cettecaractéristique phonétique, on netrouvaitpasstrictosensu
decontextesde liaison, etce pourdeux raisonsessentielles.En
premierlieu,comme nousl’avonsdéjàprécisé, lesMots1qui
peuventintégrer une liaisonsecaractérisentaujourd’hui par
unealternance présence/absence de laprononciation de
ladernièreconsonneselon lecontexte (ex:un tableau/œat)olb/ sans
consonne de liaison devantMot2àinitialeconsonantiquevs un
artiste/œan)ʀtist/avecla consonne de liaison/n/devantMot2à
initialevocalique).Or,si lesconsonnesinales sont toujours
prononcées,cettealternanceselon lecontexte n’estpasobservable.
D’autrepart, dans le cas précisde consonnesinales toujours
prononcées(parexemple:petite/p(ə)tit/), lorsquecesdernières
sesituentdevant un motàinitialevocalique (abeille/abEj/), on
setrouve précisémentdans uncontexte d’enchainement(petite
abeille/p(ə)titabEj/).Ils’agitjustementde ladifférence entre
liaison etenchainement soulignée précédemment.
Langlard(1928) situelaseconde étape auxalentoursdes
e e
XIV-XVsiècles ;ellecorrespondàl’amuïssementprogressif de
certainesconsonnesinales.Cette évolution s’expliquepar le
caractère phonétique faible decelles-ci.Ils’ensuit que, pour un
motdonné, différentesprononciationsétaientpossibles selon le
contexte.Parexemple,l’amuïssementaffectait la consonne inale
si ellesetrouvaitdevant un motà consonne initiale, enrevanche,
lorsquelemot suivantétaitàinitialevocalique,la consonne inale
subsistaitdanslaprononciation et s’agglutinaitàlavoyelle dudit
mot.Ils’agissaitdoncd’un fonctionnementcomparableà celui
de laliaisonque l’onconnaitaujourd’hui.
e e
Latroisième étape, entre leXVIetle milieuduXVIIsiècle,
secaractérise parl’aboutissementduprocessusde disparition
desconsonnesinales.Eneffet, ellescessent pratiquement toutes

2

0

LA LIAISON

d’être prononcées systématiquement,sauf dansdes« locutions
toutes faites » (Langlard,1928,p. 22).Précisons quejusque-là,
lesystèmeorthographiquen’était pas totalementixé.
e
Enin,lorsdelaquatrième étape, àpartirduXVIIsiècle, la
situationserenverse.C’esten effet à cette époqueque
l’orthographeva commenceràsestandardiser.On passe deceque
Catach (1973,p. 11)appelleune« orthographepure […]une
sorte d’aide-mémoire plusoumoinsinstable »caractéristique des
étapesprécédentesàune orthographe normalisée.Entreautres, les
consonnesinales qui, àl’oral,poursuivent leurdisparition,vont
être peuàpeu restituéesdanslagraphie.Lesprincipauxarguments
pour rétablir lesconsonnesinalesdans l’orthographe étaientdes
argumentsétymologiquesetde maintien paradigmatique (Laks,
2005).Selonce processus, lagraphie prend de ladistance par
rapportàlaphonologie de lalangueutiliséeà cette époque.
Cerappel historique
permetdecomprendrecertainsélémentsessentielsdufonctionnementde laliaison en français,à
savoir quecette dernière,connue pourêtre phonologique,aété
inluencée dans son histoirepar
lastandardisationdel’orthographe.Aujourd’hui, l’orthographe joue encoreunrôle essentiel
dansle processusetladiffusion de laliaison.Cerapprochement
nécessaire de lagraphie etde laphonologie, danslecasde la
liaison, est souligné parLaks(2005)qui propose
justementd’inscrire laforme orthographique desmotsdansleurs
représentationsphonologiques.En effet,seloncetauteur, laréalisation de
certainesliaisons rares(parexemple lesliaisonsen/ʀ/après un
ininitifmarcher ensemble/maʀSe(ʀ)lb)AsA)/)
estfortementdépendante de lareprésentation graphique desmotsen présence.

Ainsi,l’orthographe a ixéla forme des motsavec consonne
inale dont laréalisationàl’oral restevariable.C’est pourquoi
pourdéinir uneliaisonenfrançais,lesauteurs ont nécessairement
recoursàdescaractéristiquesde l’écrit, etnotammentàlanotion
demot.La déinitionde Gaatone, donnée dans les premières
lignesde cetarticle, correspond au type de déinition leplus
généralementobservé,àsavoir, enrésumé, laproduction d’un

CÉLINE DUGUA ET ELSA SPINELLI

2

1

sonconsonantique entre deuxmots souscertainesconditions
contextuelles.Cette déinition va s’avérer insatisfaisante dès
lors que l’ons’intéresseaudéveloppementdece phénomène
chezlesjeunesenfants.En effet, elle faitintervenirdesnotions
auxquellescesderniersn’ontpasaccès.Ilsemble évident que
l’enfantpré-alphabétisé n’apasdereprésentationstable dumot,
puisqu’àl’oral –seulaspectde lalangueauquel ila accès– le
motn’estpasborné pardesfrontièresaudibles.Des travauxde
Karmiloff-Smith, Grant, Sims, JonesetCuckle(1996), àpartir
3
d’expérimentationson-lineavecdesenfantsde 4-5ans,
montrent que 54%desenfantsde 4 anset 96 %desenfantsde
5ansconsidèrentcomme motaussibien lesmotsdecontenu
que lesmotsfonctionnels(Karmiloff& Karmiloff-Smith,2003,
p. 95).Ainsi,lesanalysesde Karmiloff-Smithet al.(1996)
suggèrent que lesenfantsdonnentlestatutde motàtouslesmots,
quelquesoitleur rôle grammatical etcela avantl’apprentissage
de lalecture.Toutefois, mêmesi lesenfantsde 4-5ans sont
capablesderepérerdesmotsdansdesénoncés, ilsn’en ont
pas unereprésentation orthographiqueavec, pourlecas qui
nous intéresse,la connaissance dela consonnegraphique inale
(«z», « n », «t» pourlesplusfréquentes) et sonrattachement
lexicalauMot1.Parailleurs,qu’en est-il plusprécocement ?À
notreconnaissance,aucunerecherche n’aété menéesurcette
problématiqueavecdesenfantsplusjeunes.Ordesétudesont
montréquec’est surtoutavant4ans que l’onrelève deserreurs
danslesproductionsencontexte de liaison (Chevrot,Chabanal,
& Dugua,2007 ;Wauquier-Gravelines& Braud,2005).

Unmodèledéveloppemental de l’acquisition de la
liaison entre déterminantetnom

Ainde détourner lerecours systématique à des notionsdel’écrit
danslecadre de laliaison en général etdeson développement

3.Laprocédure étaitlasuivante:l’expérimentateurlisait une histoire
et s’arrêtaitàdesmomentsprécispourdemanderàl’enfantderépéter
le derniermot qu’ilvenaitd’entendre.

2

2

LA LIAISON

en particulier, eten lienavecles théoriesbasées surl’usage et
lesgrammairesdeconstructions(Kemmer& Barlow,2000 ;
Tomasello,2003), nous soutenonsl’idéeque l’enfant s’appuie
sur uneunité detraitementpluslargeque le mot,àsavoirla
construction (Croft &C; Goldberg, 2003, 2006).ruse, 2004
Plusoumoinslonguesetcomplexes,abstraitesouconcrètes, les
constructions secaractérisentpardeux traits:(1) ellescombinent
une forme spéciique avec une fonction (sémantique ou discursive)
ou unsenspropre, et(2) ellesprésententàlafoisdespropriétés
grammaticalesgénéralesetdes traitsidiosyncrasiques(Diessel,
2004;Goldberg,2003).
Lesconstructionspeuventêtre
desélémentsconcrets,c’està-dire informésphonologiquement, ils’agitdanscecasde «
morceauxd’énoncés»récupérésdansl’input.Àpartirdecelles-ci,
desconstructionsplusabstraites(ou schémas) peuventémerger
etainsicoexisterdansle lexiqueavec cesdernières.Enadoptant
cetteunité linguistique, laliaisontrouvesaplaceau sein même
desconstructions(Bybee,2001/2003).Prenons un exemple en
français, dansla constructionpetit oursbrun/p(ə)tituʀsbʀœ)/, le/
t/de liaison faitpartie intégrante de laditeconstruction,aumême
titreque lesautresphonèmes.Cetteconception estintéressante
danslecadre d’uneapproche développementale.Elle permetde
se mettre danslaposition d’un enfant qui n’apasaccèsàl’écritet
qui perçoitcettealternance phonologique dans untoutporteurde
sens sansavoiràdiscernerdesmotsetdesfrontièresde mots.
En prenantappuisurcesconceptions théoriques, nous
proposons,àpartirde différents typesd’études– étudesdecas
(Chevrotetal.,2007) etexpérimentations(Chevrot,Dugua,&
Fayol, 2009;Dugua,2006)–un modèle développementalde
l’acquisition desliaisonsentre déterminantetnomqui intègre
lesconstructionsetleursdifférentesformes(pour une
présentation détaillée etillustrée pardesdonnées,voirChevrot,Dugua,
& Fayol,2009).Cemodèle basésur l’usages’organise en
troisétapes,chacunecorrespondantàuntype deconstruction.
Précisons que lasuccession desétapesest régie par un principe
central danscesapproches: celui de l’émergence (Kemmer&

CÉLINE DUGUA ET ELSA SPINELLI

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Barlow,2000), principequi prédit qu’une étapen+1émerge
d’une étapenparl’accumulation etlamise enrelation
desélémentslexicauxen mémoire.Toutefois,ce processusn’empêche
paslescaractéristiquesde l’étapendecontinuerd’existeret
d’inluencer le fonctionnement cognitif et par là, les productions
langagièresenfantines.Cesémergences successives sonten jeu
dansle passage deconstructionsconcrètesàdesconstructions
de plusen plusabstraitespermettantde produire l’ensemble des
liaisonscorrectement,sanslesavoirnécessairemententendues
auparavant(Tomasello,2003).Danslapremière étape dumodèle
(avant 2ans),que nouspostulonsàpartirdumodèle
développemental desconstructions verbalesproposé parTomasello (2003),
lesenfantsmémoriseraientdesconstructionsconcrètes,récupé-
réesdansl’inputenraison de leurfréquence oude leur saillance
pragmatique.Danslecasde
laliaison,cesconstructionspourraientprendre lesformes suivantes:petit oursbrun,unavion
àréaction, etc.;la consonne de liaison faitici partie intégrante
de la construction:elle estmémorisée,stockée et reproduite en
tant qu’élémentconstitutif de la construction.Enconséquence,à
cette étape, on nes’attend pasàrepérerdes« erreurs» de liaison.
Laseconde étapesecaractérise par une premièretrace
d’abstraction.Des schémasgénéraux(ou schémaspivots) émergentdes
constructionsen mémoire.Ils sontcaractérisésparlaprésence
d’un élémentconcret(motouphrase)quirevient régulièrement
danslaparole et qui joue lerôle deconstante
pourd’autreséléments qui gravitentautourde lui et quivarient.Ceséléments
trouventleurplace dansceque l’onappelle desslots,c’est-à-dire
lesemplacementslibresdanslesquelsilspeuvent se loger.La
présence desslotsconstitue justementlamanifestation
despremièresabstractions, puisque lesactualiser va amenerl’enfantà
combinerdes unitéslinguistiques.Danslecas qui nousconcerne,
lesdéterminantsjouentlerôle de pivot, les schémasgénéraux
prennentalorslesformes suivantes:un+X,des+X.Par
ailleurs, l’une desparticularitésde laliaison est qu’elleconduità
uneresyllabation des séquencesMot1-Mot2.Parexemple, dans
laséquenceun ours/œn)uʀs/, la consonne de liaison/n/forme

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LA LIAISON

unesyllabeconsonne-voyelle (CV)avecla voyelle initiale du
Mot2/œ)).nuʀs/.Ainsi,selon lanature duMot1, lesformesde
Mots2 segmentéesparl’enfant varient:/zuʀs/ danslesours,
desours, /tuʀs/ danspetitours,grand ours, /uʀs/ dansjoli ours.
Dansle lexique enfantin,chaqueMot2disposeraitde plusieurs
variantes(pourle motours, parexemple:/nuʀs/,/zuʀs/,/tuʀs/,
/uʀs/,/luʀs/).De fait,si l’enfantintègre lavariante/nuʀs/dans
leschémaun+X, il produiraune liaison juste;enrevanche
s’il intègre lavariante/zuʀs/oulavariante/uʀs/dansce même
schéma, on observerarespectivement une erreurdetype/œ)uzʀs/
(un zours) et /œ)uʀs/(un oursprononcésans /n/), erreurs
surlesquellesnous reviendronsparlasuite.Latroisième étape émerge
de lamise enrelation des schémasgénérauxetdesconstructions
concrètescaractéristiquesdesdeuxétapesprécédentes.Se
généralise ici le lien entreunMot1 et un ensemble devariantesde
Mots2 pouraboutirà des schémasdits spéciiésdetypeun+nX
(unsuivi de l’ensemble des variantesen/n/initial),des+zX
(dessuivi de l’ensemble des variantesen/z/initial).À cestade,
l’enfant réalisecorrectementlesliaisonsditesobligatoires,après
déterminant,sansdevoirmémoriserl’ensemble
descombinaisonsMot1-Mot2possibles.

Un corpusd’erreursde liaison

Ce modèle développementalaété établiàpartirde nombreuses
études que nousne pouvons reprendre exhaustivementdans
cetarticle (voirChevrotetal.,2009 ;Wauquier-Gravelines&
Braud,2005).Nousnouslimiteronsàune étude particulièrequi
permettrad’illustrerlesgrandesétapesdece modèle.Ils’agit
d’uncorpusd’erreursdeliaisons relevéesau volchez une illette
âgée entre2 ; 1e;t 64.Durant4 ans,lepère del’enfantanotésur
descarnets leserreursdeliaisons que faisait sa ille, en précisant
le contexte. Ainsi, 898 erreurs ontétérelevéesetanalysées.
Soulignons quecetype decorpusestcontraintparletempspassé
avecl’enfant,temps quivarie évidemment selon lespériodes
de l’année.

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