Langue, Texte, Enigme

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On sait l'enrichissement qu'ont apporté, sur le plan théorique, à l'ensemble des sciences de l'homme, les études consacrées à des cultures éloignées de nous dans l'espace ou dans le temps. Remonter le cours des siècles ne permet-il pas souvent de découvrir des sites d'où le paysage entier de notre propre univers accuse ses reliefs et se remet en place de façon inattendue, apte à nous en faire percevoir telles formes cachées, voire tel principe d'unité ?
Avec ce nouveau livre, Paul Zumthor a choisi dans la littérature médiévale, pour illustrer cette possibilité, quatre questions, à première vue marginales, en fait exemplaires. Les jeux de mots : germes de la littérature dans la langue. La rhétorique : non pas inventaire abstrus, mais code d'engendrement. L'émergence du je : qui n'est pas, en littérature, de tout temps. Frontières du récit : fictif et factuel, littéral ou allégorique, narratif ou lyrique.
Au-delà de la matière médiévale se dresse une problématique actuelle parce qu'universelle : celle des lois de l'écriture.
Publié le : lundi 8 février 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782021315707
Nombre de pages : 272
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DU MÊME AUTEUR

AUX MÊMES ÉDITIONS

Antigone ou l’espérance

Essai de poétique médiévale

CHEZ D’AUTRES ÉDITEURS

Histoire littéraire de la France médiévale

Presses Universitaires de France

 

Langue et Techniques poétiques

à l’époque romane

Klincksieck

 

Le Puits de Babel

Gallimard

 

Victor Hugo, poète de Satan

Laffont

Préface


Les essais réunis dans ce livre, quoiqu’ils traitent pour la plupart de questions relatives à la poésie du Moyen Age, ne sont pas destinés uniquement, ni même spécialement, à des médiévistes. Les problèmes qu’ils énoncent ont un caractère universel : du moins, ils y prétendent. Peut-être aurait-on pu choisir, pour les poser, un autre point de vue. Si l’auteur a adopté celui-là, c’est que, médiéviste lui-même, il s’est laissé guider dans cette entreprise par le gros bon sens qui veut que l’on ne parle efficacement que de ce que l’on connaît de science sûre — de ce, plus encore, avec quoi une longue pratique a conféré une sorte de savoureuse familiarité.

On n’a plus à prouver aujourd’hui quel enrichissement peuvent, sur le plan théorique, apporter à l’ensemble de nos disciplines les études techniquement spécialisées qui se consacrent aux monuments de civilisations perdues dans les lieux reculés de notre espace ou de notre passé. Si même les exigences d’une matière, résistante parce qu’étrangère à nos propres coutumes, donne parfois à de telles études un apprêt un peu lourd, combien de fois le lecteur n’entend-il pas vibrer sous les phrases un questionnement qui porte bien au-delà du propos affiché ? Tout en cela sans doute est fonction d’un dessein premier : d’une volonté de percer les apparences, de défaire l’écheveau d’un discours historiquement marqué. Or, cette volonté s’actualise au contact de deux dynamismes : l’un, certes, réside chez l’auteur ; mais l’autre, chez ceux entre les mains de qui le fatum libelli a fait tomber son livre. Alors, si une chance est donnée, s’établit, à propos de ces vieux textes et grâce à eux, un dialogue qui les transfigure en ce que, réellement, ils sont pour nous : une source de signifiance toujours productrice. Il est vrai que tout point de vue pèche par quelque excès de particularisation. Mais le texte, du fond des siècles d’où on l’a extrait, ne cesse d’appeler qui lui donnera un nom nouveau, un nom qui s’inscrira dans le syntagme de notre discours, ici et maintenant.

On objecterait à tort que le Moyen Age — en vertu de ce paradoxe qui le rend à la fois si proche de nous et si lointain — souffre à nos yeux d’une ambiguïté foncière : toute étude qu’il suscite semble nous contraindre à une confrontation avec une fictive origine, et nous avons tout lieu de suspecter ces retours-là. Pourtant, il me paraît que notre relation avec cet avant-hier se définit d’une autre manière. On accordera sans peine que l’investigation de nos commencements collectifs ne possède pas de vertu propre. Mais plutôt, la validité d’une certaine recherche historique est d’ordre, si je puis dire, stratégique. Remonter le cours du temps permet parfois de découvrir un site d’où le paysage entier qui nous importe — le nôtre — accuse ses reliefs, ramasse ses perspectives, révèle des lignes à ras de sol estompées — comme celles que la photographie aérienne livre aux archéologues —, se colore et se « remet en place » de manière inattendue, apte durant un instant à nous en faire percevoir quelque forme cachée mais pertinente, sinon un principe d’unité, voire la permanence d’une faille. Tel est, tel du moins peut être, l’avantage, par-delà une érudition souvent inutilement pesante, des études médiévales : non de retrouver quelque matrice primitive qui, si on la pense commune, n’est qu’une image spécieuse — car il n’y en eut jamais qu’individuellement, pour chacun d’entre nous —, mais de se hisser à un niveau exemplaire, où toutes les questions que nous adresse notre propre texte culturel résonnent et s’amplifient, en un milieu clos d’où la longueur même des durées intermédiaires élimine le bruitage parasitaire qui les trouble à nos oreilles saturées.

La difficulté est de transcender une distance, sans l’abolir puisqu’elle fait partie de la définition du fait. D’où la duplicité nécessaire des méthodes. Le défrichement du terrain, la mensuration du monument ainsi dégagé ou de ses ruines, le dénombrement et la classification de ses parties, imposent le recours à des techniques philologiques et herméneutiques fondées sur une longue tradition. Mais la phase d’interprétation fait, me semble-t-il, impérieusement appel à des concepts plus mouvants, parce que plus conformes à ce que les hommes du XIIe siècle — déjà ! — nommaient une modernitas ; j’entends, marqués de notre propre historicité, telle qu’elle nous lance, parmi les répétitions de notre écriture, à la quête d’une trace, simulacre d’une présence, d’un présent-passé, perte, mort toujours renaissante dans ce pacte qu’est pour nous, avec un autre impersonnel, plus moi que moi, en arrière ou en avant de moi, miroir brisé dont les éclats renvoient l’un à l’autre sans fin, imprévisiblement à chaque geste du doigt tournant la page, à chaque clin d’œil sur la ligne, le texte où nous nous savons pris.

L’ensemble des « littératures » romanes et même germaniques présente, durant la période conventionnellement nommée Moyen Age, une remarquable unité ; et la plupart des propositions que je formule au sujet de la poésie française pourraient être aisément extrapolées et appliquées à l’italienne, l’espagnole ou l’allemande. Unité supra-linguistique. Mais aussi, unité très forte d’un substrat commun, différencié en surface selon les modèles et les moyens de la communication : ce qu’on désignait naguère encore du terme abusif de « genres ». Une synchronie latente se repère ainsi, au cours de plusieurs siècles , sous les diachronies patentes. Peut-être cette double unité provint-elle d’une rupture, consommée aux Xe et XIe siècles, entre l’Auctoritas du livre latin et le chant, — puis, l’écriture — de langue vulgaire : rupture sur laquelle il convient de mettre l’accent, plutôt que sur la fallacieuse continuité que l’on revendiqua jadis ; rupture qui fonda la totalité impliquée dans la nouvelle institution poétique. C’est sur ces questions qu’est concentrée la seconde partie du présent livre.

Dès lors, une tradition s’instaure, itération incessante, que sous-tend un effort pour maintenir une continuité autre : celle d’un sens surdéterminé, à tout instant reconstitué après coup, car jamais on ne le posséda pleinement dans le moment du dire. « Ma chanson, à mesure qu’on l’entend davantage, gagne en vertu chemin faisant… » chante l’un des premiers troubadours. Tentative pathétique pour saisir l’infinité absente de la parole prononcée, isolée, bulle dans le vent de la voix, œuvre toujours dés-œuvrée : fidèle à ce qui, par d’autres, fut dit, plutôt que loyale, dans l’acception que put donner à ces mots un monde où la relation d’homme à homme l’emporta sur la relation des hommes à la loi. Ces questions sous-tendent la troisième partie de ce livre.

Par opposition avec cette poésie romane, la littérature latine du même temps apparaît de façon contrastive. Mais l’une et l’autre se rejoignent, et s’unissent, à des degrés divers, dans la pratique d’une sorte de bricolage magnifique. Le facteur d’intertextualité se manifeste principalement dans les jeux de l’ironie, de la parodie, et plus généralement par le goût de la variation sur thèmes connus, de la marqueterie : d’où, souvent, le même effet de bariolage qu’attestent, dans les mœurs, le vêtement, l’héraldique ou le traitement de la pierre.

Tels étaient les caractères que tentait de mettre en valeur un livre publié en 1972 chez le même éditeur. Cependant, cet Essai de poétique médiévale, initialement inspiré par le structuralisme des années soixante, débouchait, en plusieurs de ses parties, et sans les dépasser, sur des définitions d’unités et de relations fonctionnelles. J’insisterais plutôt aujourd’hui sur les pages où, dans le même livre, je signalais la mobilité de ces ensembles et les transformations qui les affectent, à la fois dans l’ordre génératif et logique — qui seul rend compte de la présence contradictoire des traditions au sein du texte, et du texte au sein de la tradition — et dans l’ordre diachronique, d’où émane l’histoire. Sans doute n’y a-t-il pas de dialectique sans structures ; mais les structures sont inaptes à expliquer une dialectique. Sans doute faudrait-il concevoir les structures comme les dimensions d’un espace de jeu, la forme d’un procès. C’est à cette idée que se rapporte principalement la quatrième partie de ce livre.

Une analyse fondée sur le signe entraîne, en effet, bon gré mal gré, une extension, aux faits considérés, du modèle linguistique, ce qui tend à limiter, sinon à effacer, la distance qui sépare le langage de toute autre pratique signifiante. L’ambiguïté du statut du texte poétique est ici évidente. De même, quant au principe en vertu duquel la signification résulte d’une articulation des unités discrètes. Le texte « contient »-il son sens, cette pluralité jaillissante ? Voici que la question rebondit et se démultiplie. Tout, dans le système du poème comme tel, est-il traductible en langue ? La paraphrase est-elle jamais terminable ? Plus nettement encore : le poétique, quoique fait (substantif et participe) de langue, ne comporte-t-il pas une part irréductible de non verbalisable ? Telle est probablement la borne où bute l’analyse sémiotique. Il ne s’agit pas de rejeter ici l’acquis des recherches qu’elle inspira, mais d’en cerner la compétence, au moins dans l’état actuel de la théorie. La sémiotique concerne la signification qu’elle perçoit dans le fonctionnement oppositif de formes. Ailleurs s’instaure le sens — si l’on veut bien d’une telle distinction — qui relève de l’ordre des substances… que la sémiotique a tendance à négliger comme un déchet : non magma chaotique pourtant, mais formes potentielles, lieu de condensation de ce qui ne peut être déclaré signe. La première partie de ce livre présente une série de faits qui pourraient illustrer ces réflexions.

 

Dans son ensemble, le livre que voici se situe donc au-delà de l’Essai de poétique médiévale et le complète, même si la plupart des chapitres qui le composent furent, dans leur première rédaction, antérieurs à celui-ci : certains d’entre eux lui ont même servi de fondement informatif. Mais, tout en allégeant beaucoup leur appareil argumentatif, je les ai presque tous récrits ; plusieurs sont en fait des textes nouveaux, que j’offre au lecteur, avec les autres, comme une suite articulée d’interrogations implicites.

novembre 1973

Liminaire


La généalogie du livre

Liber, en latin, veut dire livre et écorce ; l’allemand Buch est le même nom que celui du hêtre. Ces étymologies ne valent ni plus ni moins que celle dont on attacha naguère homme à humus : une règle du jeu, affranchie de causalités externes. Toujours est-il qu’elles nous renvoient aux conditionnements et à la matérialité des caractères gravés sur le bois, non pas au langage que (selon l’apparence) ceux-ci véhiculèrent. Tel est le point de départ. Il serait aisé de dresser l’inventaire des mythes par lesquels l’humanité tenta de s’expliquer l’origine du langage. Mais ces mêmes traditions sont d’une étrange pauvreté quant à l’écriture. Il semble que, sur ce point, un antique secret doive être gardé ; qu’un voile, jadis intentionnellement tendu sur quelque porte cachée, en détourne les curiosités. La langue — si fantaisiste que soit à son propos l’affabulation — apparaît universellement dans un statut de chose donnée et, par là, dépendante. L’écriture subsiste par elle-même, ou se réfère à un dieu, non moins que le ciel et la terre. Le signe graphique préexiste à son contenu, dans la mesure même où, de cette manière, il le transcende.

Truismes : autant le langage est fluide, autant les systèmes graphiques répugnent à l’être ; et, dans l’état de surchauffe culturelle qui caractérisa, à travers le monde, tant de subtiles époques « lettrées », l’hiératisme de l’écriture freina le mouvement du langage en quête du sujet qui l’énonçait. Mais entendons par écriture le graphisme lui-même et sa technique, non (métonymiquement) la parole écrite, encore que celle-ci y soit impliquée. On ne joue plus ici sur les mots, on oppose des fonctions contrastantes. Plus manifestement que le langage, le graphisme relève de l’intellect créateur ; il isole et « marque » ; il fait non plus exister, mais être ; la colonne gravée préserve de tout asservissement temporel le dessin qu’elle porte, et le dessein. Mais en même temps, on le sait du reste aujourd’hui, elle le disperse1. Le langage est de l’homme ; l’écriture originellement célèbre les héros et fixe les formules des mages. Elle ressortit à l’ordre de l’indestructible ; et si le message transmis s’imprègne de quelque substance sacrale, c’est des runes ou de l’hiéroglyphe qu’il la tient.

Aux VIIIe-IXe-Xe siècles, on jette les dés pour de bon ; s’imposent les contingences déterminantes. Une civilisation se recrée : non pas une culture seulement de l’esprit, mais l’habileté de la main, la ferveur des techniques et l’élan du cœur. Le centre, le lieu, le point d’application de cette conquête, c’est le Livre. Le livre-objet, façonné plutôt que, au sens banalisé que nous donnons au mot, « écrit ». Résultat concentré d’un travail multiple, pour lequel les muscles se fatiguent autant que l’intelligence s’efforce. Les procédés qu’il requiert relèvent de la fabrication artisanale et exigent de l’ouvrier un mode d’existence qui s’oppose héroïquement à celui de la société ambiante. La taille des plumes et celle de l’ivoire, la composition des encres et l’élaboration de la cire, le tannage des cuirs de reliure et le découpage du parchemin, la collation des textes, la graphie et l’illustration : longs ouvrages sédentaires, dans un monde en perpétuel remuement ; appliqués et continus, au milieu de l’improvisation perpétuelle, de l’instabilité, des reniements nécessaires. J’entends par là des conditions de vie très concrètes : le chauffage, à une époque qui ignore le charbon et l’exploitation rationnelle du bois ; le confort des demeures, alors que le verre à vitre est inconnu ; l’outillage rudimentaire et l’éclairage pire encore ; tout travail lent et minutieux, à l’écritoire ou à l’établi, impossible plus de quelques heures par jour, quelques mois par an, dès que l’on s’écarte des régions méditerranéennes. Les doigts gourds, l’hiver ; l’encre qui gèle… L’humanité carolingienne s’en tire en vivant dehors, s’agite, ou somnole, en proie à une extraversion foncière, qui va jusqu’au refus de la réflexion, et entraîne un primat absolu de l’action extérieure, souvent brouillonne, parfois violente. Les faiseurs de livres vont à contre-courant. Et leur obstination, leur courage, font le miracle.

Au sein d’un Occident divisé, où les territoires qui s’étendent du Rhin à la Seine sortent les premiers de l’anarchie et de l’impotence politique, et font déjà figure de grande puissance, les abbayes les plus fortunées constituent le milieu unique, où la civilisation de ce temps prend une dimension spirituelle capable d’assurer sa survie. Pratiquement, leur activité se ramène en ceci à la fabrication de livres. Dans l’unité et la matérialité du volume, la dispersion humaine s’abolit, la créature s’offre harmonieusement à son Créateur. Malgré la pauvreté des moyens dont on dispose, on tente d’unir, en une représentation cosmique, l’image colorée à la lettre évocatrice. Un art s’ébauche, par-delà les traditions des copistes du Bas-Empire. Les équipes ouvrières sont en place, pour ce qu’on a nommé la « Renaissance carolingienne ». Celle-ci — on en suit les étapes dans les Capitulaires de Charlemagne et de ses premiers successeurs, dans les lettres d’Alcuin, de Raban Maur, de Loup de Ferrières — trouve son origine et sa fin dans ces scriptoria monastiques2. Leur labeur est élevé par les empereurs à la dignité d’une institution publique. Travail quantitatif ; accroissement considérable du nombre des textes connus et copiés, spécialement dans le domaine des lettres profanes ; qualitatif : redécouverte de la critique interne, amélioration des graphismes (on crée alors le magnifique type d’écriture dite caroline), renouvellement enfin des techniques d’enluminure. Plusieurs parmi les plus beaux manuscrits de ce temps, ont été commandés par les Maîtres mêmes, rois, prélats ou lettrés, à l’initiative desquels est dû le renouveau des études scolaires et de la pratique des belles-lettres (en même temps que d’une politique impériale) au IXe siècle. Lothaire (Évangiles de Lothaire, école de Tours, entre 849 et 851, BN lat 276), Charles le Chauve (Bible de Charles le Chauve, école franco-insulaire, entre 871 et 877, BN lat 2), Ebbon (Évangiles d’Ebbon, école de Reims, première moitié du IXe siècle, Épernay ms 1), Hincmar (Évangiles, école de Reims, milieu du IXe siècle : Reims ms 7), Alcuin (Évangiles, école de Tours, 796-804, BN lat 260), Théodulphe (Bible de Théodulphe, Orléanais, début du IXe siècle, BN lat 9380). Les écoles de miniaturistes sont disséminées dans les lieux mêmes, Rhénanie, Tours, Reims, Corbie, Saint-Amand, Metz, où s’opère une longue réinvention des sciences du raisonnement, lointaine préparatrice de la scolastique. Dans l’atelier, le copiste a d’abord travaillé seul, traçant à la fois la lettre et le dessin, responsable de l’harmonie totale de l’œuvre : ainsi le Madalbert, auteur du De trinitate (France du Nord, fin du VIIIe siècle, Cambrai ms 300), ou le grand artiste que fut Godes-calc à la fin du VIIIe siècle (Évangéliaire de Charlemagne, école rhénane, entre 781 et 783, BN nouv. acq. lat 1203) ; puis, une certaine spécialisation intervient, moins par coupure que par un épanouissement du labeur individuel en travail collectif : le scribe reste le grand maître, comme ce Lieutard qui copia le Psautier de Charles le Chauve (Psautier de Charles le Chauve, école de Corbie, entre 842 et 869, BN lat 1152) ; il arrive qu’un manuscrit porte la marque, et comme la signature, d’une communauté entière ; exégète, collationneur, copistes divers, illustrateurs (ainsi la Bible de Théodulphe) et même astrologue ou computiste (Isidore De natura rerum, Fleury, Xe siècle, illustré de peintures des constellations, BN lat 5543), voire juriste (Bréviaire d’Alaric, Narbonnaise, première moitié du IXe siècle, BN lat 4404). Dans la plénitude fragile de cette première civilisation moderne, durant les années mouvementées et brûlantes de vie qui couvrent le règne de Charles le Chauve3, le livre devient ainsi, quoique rare encore, et précieux comme un joyau, une chose vraie, un objet d’usage, ayant sa forme achevée, son poids propre d’univers complet ; sa lumière et sa densité sont uniques et ne sont comparables (dans l’ordre des valeurs absolues) qu’à celles du vase de bronze, du sceptre émaillé, de la statue d’ivoire ou d’or, de l’église, du palais. Tout l’effort d’un siècle et d’une société y culmine. Mais, plus encore qu’en ces autres œuvres, l’intelligence s’y manifeste d’une façon qui n’est perceptible qu’à elle-même : par le texte.

Celui-ci importe en effet d’abord. Les livres que nous a légués l’époque carolingienne (négligeons les simples recueils factices de documents) n’offrent jamais un contenu qui ne fût susceptible d’instruire ou d’édifier l’homme de ce temps. Un accord parfait unit l’utilité du texte et la beauté de l’image, — la beauté de celui-là et l’utilité de celle-ci, car il serait arbitraire de distinguer entre ces valeurs. Le livre est source d’enseignement. Enseigner, c’est commenter. La littérature elle-même, et la splendide poésie des IXe et Xe siècles, s’est lentement dégagée du livre fait et appris : par variations sur le modèle textuel, par reproduction, et par glose. L’enluminure a pour fonction primordiale d’expliciter la richesse latente du texte ; les « Livres carolins », recueil de la correspondance diplomatique et ministérielle de Charlemagne, évoquent ce problème : le rôle de l’image est d’enseigner par les yeux ce que le texte apprend sans intermédiaire à l’intelligence. Peut-être aussi l’illustration figurative débouchait-elle sur le commentaire ou l’homélie. Un lien génétique la rattache probablement à la glose.

Le fondement du texte, l’unité de base qui, entre le VIIe et le Xe siècle, est sentie comme à la fois conceptuelle et réelle, comme la prise de contact ultime avec la vérité des choses, c’est la lettre. D’où l’importance capitale attachée, surtout au IXe siècle, aux questions d’orthographie : c’est, me semble-t-il, à ce souci que nous devons de posséder, dès la fin du VIIIe siècle, quelques textes en langue vulgaire, romane et germanique, parfois d’un grand intérêt littéraire. Certes, il est douteux que le haut Moyen Age ait eu accès aux sources cabalistiques, et à leurs spéculations fondées sur l’alphabet4. Du moins, l’œuvre maîtresse qui domina sa pensée, les Etymologiae d’Isidore de Séville, refaites par Raban Maur vers 850, enseignent-elles la valeur significative éminente de la lettre, index rerum : non point par un pur symbolisme abstrait, mais en vertu d’une puissance liée au geste d’écrire, à la prise de possession qu’est la lecture5. Litteratura se réfère à littera comme signatura à signum : elle dénote le réel ultime impliqué par la lettre, dans sa matérialité, comme la signature par le signe majeur que constitue la présence de quelque sujet engendrant le texte. Isidore s’étend longuement à ce propos sur la manière de tenir la plume ; et si les lois de la matière exigent que l’on fende l’extrémité de celle-ci afin de livrer passage à l’encre, c’est que l’unité du monde procède de la dualité des êtres moraux, que le sang rédempteur a coulé de la double nature du Christ. Pour l’homme de ce temps, un tel signe a la même valeur désignatrice, précise, que pour nous un chiffre. L’illustration des plus anciens manuscrits occidentaux se limite à la lettre ornée et à l’encadrement du « canon », c’est-à-dire la Règle, du texte. Par la suite, en dépit de l’extension des thèmes, et des fonctions plus amples assumées par le dessin, cette première tradition se maintient : initiales des écoles de Saint-Amand (Sacramentaire, seconde moitié du IXe siècle, Cambrai ms 162 ; Évangiles, IXe siècle, BN lat 11956 ; Évangiles, seconde moitié du IXe siècle, Tours, ms 23) et de Metz (Sacramentaire de Drogon, vers 850, BN lat 9428), textes d’or sur fond de pourpre, comme dans le somptueux Évangéliaire de Charlemagne (exécuté par Godescalc) : ramené à une sorte d’essentielle densité, de qualité pure, dépouillée de toute apparence autre que rythmes et nombres, comme si l’allusion figurative en eût restreint l’universalité signifiante. Aussi bien, les lettres se joignent en une ligne, dévoilant progressivement le sens à mesure que sont constitués les mots : qu’est-ce là, sinon la reproduction de la procession créatrice elle-même, qui de l’un engendre le multiple, de l’être les existences, de l’Intelligible la matière et les formes ? Que les hommes du haut Moyen Age aient imaginé de telles perspectives symboliques, certaines métaphores de leur poésie suffiraient à le prouver : linea vitae sacrae, linea charitatis… Et, par-delà cette ligne, la page, comme un tout et un fragment à la fois, lieu de l’image, mais ouverte sur l’autre page à laquelle elle sera reliée, et à qui le scribe déjà s’apprête à donner vie, sous la « dictée » du Maître : le IXe siècle, cherchant dans sa rhétorique un nom figuratif de Dieu, le nomma dictator, « Celui qui dicte le Livre », dont le modèle archétypique est la Table du Sinaï. A sa Parole, l’homme s’éveille, et l’action crée l’histoire, la pensée lui donne un sens. Il est étrange que le plus ancien poème de langue romane qui nous soit resté soit une énigme, tracée dans la marge d’un livre de prières copié à Vérone vers 800, et dont l’objet est l’écriture même de qui le nota : métaphore fondamentale, et du reste depuis longtemps alors traditionnelle :

il attelait ses bœufs,

labourait une terre blanche,

poussant la charrue blanche,

et semait une semence noire…

Comprenez les doigts, le parchemin, la plume, et l’encre : l’homme en proie à l’univers qui lui est donné.

L’enluminure figurative, le dessin, naissent avec le texte, plutôt que de lui. Leurs lignes structurales, leur perspective sont celles mêmes de la page, présentée à qui la regarde, non point par rapport à une ligne d’horizon, mais de dessus, en biais. Enveloppe du livre, la reliure participe à son sens et à ses figures. La reliure de bois, ivoire et cuivre qui abrite le Psautier de Charles le Chauve me frappe particulièrement, tant la fonction qu’elle semble remplir pourrait être précise : opérer le passage de l’extérieur (le monde des événements, la vie du roi) à l’intérieur (l’œuvre du Psalmiste) ; fabriquée entre 842 et 869, elle illustre le thème central des psaumes L et LVI, dans lesquels on verrait aisément une allusion à peine voilée à la chronique de ces années-là, difficultés de Charles avec les Normands et avec ses frères, sinon à sa maîtresse Richeut. Mais ces « allusions », issues du texte même, y retournent, pour ainsi dire, et il ne reste que la prière.

Ces divers symbolismes s’impliquent mutuellement. Pourtant, moins que les symbolismes, c’est l’épanouissement, dans le geste même de la main qui écrit ou qui peint, d’une idée-force initiale, propre au christianisme dès les origines : il existe un lien entre Dieu et le livre. Le Dieu chrétien est sans doute le seul dieu que l’on ait jamais représenté un livre à la main, et le prophète de l’Apocalypse le seul prophète à qui fut ordonné de dévorer le livre de son témoignage… Au Ve siècle, apparaît la croyance populaire en un livre où Dieu inscrit les péchés et les mérites de chacun. Le poète Prudence nomme, sans métaphore, « Livre mystique », la cohorte des martyrs. Mais on étendait universellement le sens des mots prononcés par saint Paul à propos de la Loi et des Prophètes : « Tout ce qui a été écrit l’a été pour notre enseignement. » Il s’agissait de se sauver d’un naufrage : Alaric avait brûlé Rome, Théodoric emprisonné Boèce, Justinien fermé les écoles d’Athènes, Omar détruit la bibliothèque d’Alexandrie. En même temps qu’il devenait plus rare, le livre se chargeait d’un contenu plus encyclopédique, et de significations plus vitales. L’espoir de l’esprit s’y concentrait, s’identifiait à lui : dans l’obscurité du long tunnel où s’engageait la société occidentale, ce bagage seul assurerait la permanence d’une foi et d’une pensée. Le livre est senti comme Mémoire, et l’ancienne psychologie entendait par ce mot la continuité interne qui fait l’unité de l’être.

Il fallut, au milieu des pires crises politiques et sociales, deux siècles de longues patiences pour assurer cette Renaissance. Après 950 environ, la partie est gagnée ; les décennies qui précèdent l’an 1000, loin d’être, comme le veut la légende, en proie aux terreurs eschatologiques, connaissent enfin l’avènement d’une maturité. Mais, en vertu même de l’expérience acquise, les puissances de l’esprit et de la main s’émancipent alors, tentent chacune pour soi d’épuiser sa propre aventure. L’enseignement du texte, l’écriture, l’enluminure, s’engagent sur des voies divergentes, prolifèrent, fusionnent au gré de leur génie avec d’autres arts retrouvés, empruntent d’autres méthodes : l’atelier du Magister conduit aux grandes écoles urbaines du XIe siècle, puis à l’université ; la graphie, pour répondre à l’accroissement de la demande, est commercialisée par les éditeurs du XIIe ; l’enluminure devient un luxe, ou déborde sur le mur des églises, inspirant fresquistes et sculpteurs. La constitution même du texte (rendue dès lors à une redoutable autonomie) se fragmente en opérations senties comme distinctes, et qu’énumère Bernard de Clairvaux au milieu du XIIe siècle : dictare (devenu notre « dicter », au sens le plus banal : discourir devant un sténographe), emendare (corriger cette première improvisation), componere (la mettre en forme), y disposer enfin les artificia qui lui confèrent sa valeur propre, définitive. Certes, la métaphore du Livre-univers survivra longtemps encore dans la rhétorique médiévale… jusque chez Dante, au dernier chant même du Paradis :

Nel suo profundo vidi che s’interna,

Legato con amore in un volume,

Cio che per l’universo si squaderna…

(Dans sa profondeur je vis qu’est contenu, lié avec amour en un unique volume, tout ce qui par l’univers s’effeuille en pages dispersées.) » Néanmoins, le langage lettré ne désigne plus par là qu’un souvenir. L’universo moderne, pour des siècles , ne sera plus constitué que des éléments dissociés du Livre carolingien.


1.

Derrida, 1972 a, spécialement p. 51-66.

2.

Manitius, 1959, p. 273-301 et 483-490 ; Zumthor, 1973, p. 24-56.

3.

Cf. Zumthor, 1957.

4.

Scholem, 1971, p. 132-138 (et index).

5.

Isidore, Etymologiae I, 3 : cf. Curtius, 1956, chap. 16, § 5.

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