//img.uscri.be/pth/4448b59f2508a8b3c2db729255d30a03713190a8
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 16,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

avec DRM

Langues obscures. L'art des voleurs et des poètes

De
288 pages

Ce livre explore un phénomène curieux qui n'a pas reçu l'attention qu'il mérite. Chaque fois que des humains parlent une langue, ils s'efforcent aussi de créer, avec la grammaire qu'ils connaissent, des langues secrètes. Celles-ci peuvent être plaisantes ou sérieuses, jeux d'enfants ou travail d'adultes, aussi impénétrables que des langues étrangères.


C'est à la Renaissance que des auteurs soulignent pour la première fois l'apparition de ces langues volontairement obscures. Des juristes, des grammairiens, des théologiens les ont condamnées, soutenant que ces nouvelles formes de discours étaient les instruments du crime.


Mais avant l'émergence de ces jargons modernes, la torsion artificielle des langues avait une finalité bien différente : en Grèce ancienne, dans la Rome archaïque, en Provence ou dans la Scandinavie au Moyen Âge, chanteurs et copistes inventaient des variantes opaques du parler. Ils ne le faisaient pas pour tromper mais pour révéler la langue des dieux, que les poètes et les prêtres étaient, disait-on, les seuls à maîtriser.


Langues obscures évolue entre ces diverses langues artificielles et hermétiques. Des jargons criminels aux idiomes sacrés, du travail de Saussure sur les anagrammes à la théorie de Jakobson sur les structures subliminales en poésie, des arts mystérieux des druides et des copistes de la Bible à la procédure secrète que Tristan Tzara, fondateur de Dada, croyait avoir découverte dans les chansons et ballades de Villon.


Dans ce livre singulier, Daniel Heller-Roazen montre comment des techniques, communes aux voleurs et aux poètes, jouent le son et le sens l'un contre l'autre.


Voir plus Voir moins
e LA LIBRAIRIE DU XXI SIÈCLE
Collection dirigée par Maurice Olender
Liber vagatorum, Le Livre des gueux(Augsbourg, 1512).
Daniel Heller-Roazen
Langues obscures L’art des voleurs et des poètes
  ’ (-)     
Éditions du Seuil
Titre original :Dark Tongues. he Art of Rogues and Riddlers  original : 8--3548-33-8
First publised in te United States by Zone Books (Urzone, Inc.) in 3 © Daniel Heller-Roazen, 3
 : 8---- © Éditions du Seuil, mars , pour la traduction française
p. 4 : © Interfoto / LA COLLECTION. p. 3 : © he Britis Library Board / avec la collaboration de l’agence LA COLLECTION. p. , 8 et 8 : © Bibliotèque littéraire Jacques-Doucet. Poto Suzanne Nagy. p. 5 : © Micel Bernard.
Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédéque ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue unecontrefaçon sanctionnée par les articles L. 335- et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
www.seuil.com
he owtosayto itiswatitis umustwomust worder scall. A darktongues, kunning. James Joyce,Finnegans Wake.
C 1
Les langues fourcent
Les umains sont des êtres parlants : l’idée, ancienne, a été maintes fois formulée. Dans un célèbre passage de laPolitique, Aristote a peut-être été le premier à fonder sur elle une définition: « Seul parmi les animaux l’omme a le langage » (logon de monon antrppos ekei tpn zppn) . Mais « langage » était et reste un terme obscur. Lorsqu’on a traduit le pilosope grec en latin, l’animal qui a le langage a été renommé l’« animal rationnel » (animal rationale) – bel exemple de la multiplicité des interprétations auxquelles se prête un mot signifiant l’acte de parler. Lelogosd’Aristote désignait en grec tout un entrelacs de notions que l’on a aujourd’ui coutume de distinguer : « mot », « parole » et « discours », certes, mais aussi « raison » en général, et plus spécifi-quement « rapport » aritmétique ou « intervalle » musical . La tèse aristotélicienne est donc reformulable de diverses façons. Mais sa structure grammaticale aussi est significative. À en croire l’énoncé d’Aristote, ce que possèdent les umains contrairement à tous les autres est une aptitude qui peut être nommée par un substantif singulier. C’est la faculté de parler. Si évidente qu’elle puisse nous paraître aujourd’ui, cette assertion eurte de front une réalité plus déroutante que le pilosope antique et nombre de ses successeurs n’étaient apparemment prêts à l’admettre. Pour le dire simplement : les êtres parlants ne parlent jamaislelangage, ils parlentdeslangues. L’anglais a un seul mot,language, pour deux réalités linguis-tiques clairement distinctes : il peut soit désigner le fait 9
l a n g u e s o b s c u r e s
générique, la parole, soit orienter vers un éventail bigarré de parlers, comme l’arménien, le japonais ou l’arabe. D’autres langues sont plus perspicaces. Les langues romanes, par exemple, font régulièrement une distinction lexicale entre un terme abstrait pour le sens générique (commelenguaje,linguagem, langageoulinguaggio) et un terme spécifique pour désigner une langue, avec ses mots et ses règles (idioma,lengua,langue, lingua). À l’évidence, il existe une relation entre les idées exprimées par ces deux ensembles de termes. Elle renvoie à un cercle épistémologique qui, explicitement ou implicitement, soutient une pratique de la définition par abstraction. On ne trouvera la faculté unique, le langage, que dans les langues, plurielles par définition, et nulle part ailleurs ; mais on ne pourra considérer les langues comme membres d’une même 3 catégorie qu’en présupposant le concept : le langage . Selon ses centres d’intérêt et ses intentions, cacun peut coisir d’envisager l’idée ou ses concrétisations, la faculté générale ou ses expressions variées. Mais le point de départ, cez les êtres parlants, reste cette bifurcation originelle où les « langues fourcent ». Caque fois qu’il y a langage, au singulier défini, il y a en réalité des langues, au pluriel indéfini : multiples et en fait innombrables. Caque fois qu’il y a des langues, au pluriel, on peut détecter l’ombre d’une faculté de parler, qui n’en est pas moins perceptible pour rester distincte, par définition, de caque langue. Situation délicate que l’on peut célébrer ou déplorer, mais que l’on ne saurait nier. « Les langues, observe Mallarmé, imparfaites en cela que plusieurs, manque 4 la suprême . » Lorsqu’on examine l’istoire des recerces sur la naturede la parole, une impression s’impose : la plupart du temps, le discours sur le langage, dans sa simplicité, a fait peu de place à la multiplicité des langues. On a diversement interprété la prase « Les umains sont des êtres parlants » : elle signifie, a-t-on dit, que, par nature, ils confèrent sur le bien et le mal, au lieu de se signaler uniquement l’agréable et le désagréable ; 10