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Raphaël Dagbo
L’Afrique de l’Ouest, comme l’ensemble du continent, a été balkanisée pour
répondre aux besoins de colonies d’exploitation que voulaient les colonisateurs.
Ils en ont fait un espace de micro-états peu fables politiquement et
économiquement. Jusque-là, les dirigeants ouest-africains ont eu l’intelligence
de ne pas ouvrir la boîte de Pandore des terribles revendications territoriales qui Laurent Gbagbo :
auraient pu mettre le feu aux poudres. Il n’en a hélas pas été de même pour les
confits politiques internes à chaque pays. Les nombreux coups d’États, pilotés la passion d’une espérance de l’extérieur ou non en sont la triste illustration. La Côte d’Ivoire qui, avec
le Sénégal, faisait partie des miraculeuses exceptions, bascule à son tour dans
l’engrenage infernal en 1999. Un push heureusement sans efusion de sang. démocratiqueMais, quelques années plus tard, la cynique ambition d’aventuriers politiques
sans génie achève le sinistre tableau. Le pays est noyé dans le sang d’au moins
3000 de ses flles et fls confondus au nom d’une curieuse conception de la
démocratie. Au milieu de ce tableau d’apocalypse et de cette folie furieuse,
des voix persistantes et fortes se font entendre. Parmi celles-ci fgure la voix du
Professeur Laurent Koudou Gbagbo. Ce modeste essai tente d’en analyser les
motivations, la substance et les actes qui s’en inspirent.
Raphaël Dagbo est enseignant formateur et chercheur en relations
internationales, option études stratégiques et politiques de défense. Il est
titulaire d’un doctorat en sémiologie du texte et de l’image, d’un troisième
cycle de défense nationale, d’un diplôme de «R esponsable organisation » et
est ingénieur de formation. En 2006, il participe avec un groupe d’ofciers
supérieurs et des spécialistes pluridisciplinaires, à l’ébauche du système de
défense et de sécurité de la Côte d’Ivoire de l’après crise.
Préface de Alain CappeauCollection
afrique liberté
ISBN : 978-2-343-03243-6
9 782343 032436
25 € afrique liberté
Laurent Gbagbo : la passion
Raphaël Dagbo
d’une espérance démocratique









Laurent Gbagbo : la passion
d’une espérance démocratique
Afrique Liberté
Collection dirigée par Claude Koudou

Afrique Liberté est une collection qui accueille essais, témoignages et
toutes œuvres qui permettent de faire connaître l’Afrique dans toute sa
diversité et toute sa profondeur. Cette collection qui reste ouverte se veut
pluridisciplinaire. Son orientation sera essentiellement axée sur les
rapports entre l’Afrique et l’Occident. Elle refuse l’afro-pessimisme et se
range résolument dans un afro-optimisme réaliste. Sur quels repères
fonder l’Afrique d’aujourd’hui ? Telle est une des questions majeures à
laquelle cette collection tentera de répondre. Afrique Liberté se veut un
espace qui doit explorer l’attitude de l’Africain ou des africanistes dans
ses dimensions mentale, scientifique, culturelle, psychologique et
sociologique. Dans un monde en proie à de graves crises, un des enjeux
majeurs de cette plate-forme serait de voir comment faire converger les
différents pôles de compétences pour hisser l’Afrique à la place qui doit
être véritablement la sienne.

Déjà parus

Lazare Koffi Koffi, Expression de combat, 2014.
Jean-Claude Djéréké, Abattre la Françafrique ou périr. Le dilemme de
l’Afrique francophone, 2014.
Bédi Holy, Côte d’Ivoire. Sous le règne du faux, 2014.
Lazare Koffi Koffi, Côte d’Ivoire ma passion. Une expérience de foi en
politique, 2014.
Les états généraux, sous la dir. de Claude Koudou, Motif de la résistance
ivoirienne. Repenser l’Afrique pour une même Côte d’Ivoire du Sud, du
Nord, de l’Ouest, de l’Est et du Centre, 2014.
Alain Cappeau, Cauchemar démocratique. L’Afrique d’hier et
d’aujourd’hui, 2014.
Raymond Koudou Kessié, Hubert Oulaye, Félix Tano (coord.), Cour
pénale internationale : l’introuvable preuve contre le président Laurent
Gbagbo, 2013.
Justin Kone Katinan, Côte d’Ivoire. L’audace de la rupture, 2013.
Lazare Koffi-Koffi, La France contre la Côte d’Ivoire. L’affaire du
Sanwi, 2013.
Claude Koudou, Le président Laurent Gbagbo à la Cour pénale
internationale. Justice ou imposture ?, 2013.
Georges B. Beyllignont, Côte d’Ivoire et Afrique francophone. La police
face aux défis de prévention des conflits africains, 2012. Raphaël Dagbo










Laurent Gbagbo : la passion
d’une espérance démocratique


Préface de Alain Cappeau,
conseiller spécial du président Laurent Gbagbo



































































































































































































































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-03243-6
EAN : 9782343032436 A tous les Ivoiriens pour qui les devoirs absolus de tolérance d’abord, de
réconciliation ensuite, et la nécessité impérieuse du pardon ne doivent jamais
signifier l’oubli des horreurs de l’Histoire récente de notre pays, encore moins
l’oubli des personnes qui se sont tristement rendues responsables et/ou
coupables de ces innommables atrocités…,

A tous ceux qui ont l’intelligence et la grandeur des vrais hommes d’Etat pour
penser que l’on peut devenir Président de la République sans forcément
enjamber les corps ou marcher dans le sang de ses adversaires politiques,

Aux peuples français et ivoiriens qui ne demandent qu’à resserrer leurs liens
d’amitié sans que cela soit coloré par le sang des uns et des autres pour
protéger des intérêts égoïstes et honteux,

A ma mère trop tôt disparue…,

A mon père, ce combattant pour les libertés ; hier entre 1939 et 1945 en
France face aux Nazis, et plus tard dans son village face aux falsificateurs ou
aux fossoyeurs de la vérité et de l’équité en toute chose…,

A mes frères et sœurs,

A mon épouse Daniella Brigitte Dagbo, toujours là, à mes côtés, dans les
difficultés comme dans les rares moments de joie à nous gracieusement
accordés par Dieu,

…A Mme Christine et Mr Louis Daléba, Félix Gbagbé, Martin Balou, Charles
Léga, Claude Galé, Nicodème Zadi…

A nos enfants,

A tous mes amis, parmi lesquels, les Ministres Geneviève Y. Bro-Grebé et
Kadet Gahié Bertin , le Dr. Georges B. Toualy, le Pr. Dédy Séri, Mr. Léonard
Zié, Mr. Bohoua K. Jocelyn mais aussi des personnalités que j’admire à savoir
Mrs. Guy Labertit, Alain Cappeau, Affi N’Guessan, Don Mello, Simone
Gbagbo, le Doyen Bernard B. Dadié… qui m’ont aidé ou inspiré pour les uns,
ou encore encouragé pour les autres à prendre enfin la plume et écrire la Côte
d’Ivoire…,
A tous ceux qui travaillent à la Souveraineté de la Côte d’Ivoire par cet
indispensable dépassement de l’indépendance nominale trop étroite
aujourd’hui, 5o ans après, pour loger notre fierté d’Ivoirien…,

A tous,
Je dédie ce modeste essai. Préface

Lorsque j’ai reçu le manuscrit du docteur Raphaël Dagbo, j’ai d’abord été
confondu, disons débordé par la première de couverture. En effet, il me semblait
que trop de sujets, allaient tuer le sujet qu’au premier coup d’œil, je ne
percevais pas.

S’agissait-il d’écrire l’histoire de la Côte d’Ivoire ! S’agissait-il de philosopher
sur la notion de passion d’espérance en regard de l’idée de démocratie, ou
étaitce tout simplement un ouvrage littéraire de facture libre qui allait traiter
d’épistémologie de la doctrine politique aux travers d’une déconstruction de
discours politiques, pour en extraire une forme d’analyse de valeurs ! La
douceur de la figure allégorique du Président Laurent Gbagbo libérant une
colombe m’apaisant, je pris très vite conscience que j’allais être confronté à un
travail de lecture inhabituel pour un ouvrage grand public, travail qui ne
laisserait pas le lecteur indifférent.
Raphaël Dagbo n’est ni un polémiste ni un pamphlétaire, c’est un intellectuel
rationnel instruit à la science comportementale de l’homme en société, qui tout
au long de son travail à fait parler son esprit analytique avant de faire parler son
cœur.

Dès les premières pages de son ouvrage, je compris très vite que Raphaël
Dagbo n’allait, bien entendu, pas écrire l’histoire de la Côte d’Ivoire mais
réécrire une histoire, l’histoire contemporaine de son pays, vue au travers du
prisme des écrits et des verbes de Laurent Gbagbo, pour nous offrir un éclairage
de vérité sans complaisance. L’exercice m’a semblé difficile, il le fut
probablement, mais le résultat est édifiant ! Verba volant, scripta manent
diraiton alors pour faire passer à la postérité un homme d’exception, un Laurent
Gbagbo à la logique visionnaire, dont on ne s’accorde encore pas tous à dire
qu’il compte aujourd’hui parmi ce grand ramage de génies dont la sagesse se
connaît par la patience et la constance de conviction !

Avec une habileté sémantique, derrière les phrases ciselées prononcées par
Laurent Gbagbo, tout au long de son sacerdoce politique, Raphaël Dagbo sait
finement extraire le judicieusement pensé, masqué par le simplement dit de
celui-ci, il excelle dans l’art d’opposer la pensée de Laurent Gbagbo à celle de
ses contradicteurs dans des raisonnements déductifs imparables, où chacun
s’opposant avec sa vérité se découvre à l’autre. Ce sont bien les propos des
autres également soumis aux lecteurs qui exaltent ceux de Laurent Gbagbo. On
comprend vite, dans les séquences que nous propose l’auteur, que Laurent
Gbagbo est transcendé par ses oppositions, des oppositions salutaires pour des
avancées démocratiques qui obligent cependant à des frustrations, des
humiliations, si ce n’est à la guillotine psychique.
7
Laurent Gbagbo à l’instar du Général De Gaulle qui avait une certaine idée de la
France, a une certaine idée de la Côte d’Ivoire, une idée dérangeante, celle
qu’on met sous le boisseau, celle dont on en paie le prix fort ! Alors pour que la
société ne rende pas grâce à titre posthume aux qualités d’humaniste de Laurent
Gbagbo, Raphaël Dagbo soulève quelques voiles, celui de l’éloge de la dignité
en politique, celui de la force bienveillance d’un homme, celui de la conviction
d’un fils de pauvre qui est, selon Balzac, « la volonté arrivée à sa plus grande
puissance ».

Laurent Gbagbo est né dans un berceau de vertus civiques, qui l’ont façonné
pour être ce qu’il est, un homme de tempérance, de courage, de sagesse et de
justice, il est ce que Platon dans la République définissait comme étant
l’excellence des dispositions humaines. Et cela Raphaël Dagbo, nous le fait
découvrir dans une explication de textes, tranchante, sans pour autant en être
dithyrambique, car il suscite plus qu’il ne dit. Il laisse au préfacier et aux
lecteurs le soin d’apprécier la grandeur d’âme d’un personnage que certains
vouent par peur, aux gémonies, tellement sa maïeutique est juste, tellement son
altruisme fait ombrage et tant ses convictions altèrent le côté bienpensant d’une
communauté internationale, moribonde.

Raphaël Dagbo nous propose une syntaxe, syncopée, rythmée de telle sorte que
le lecteur ne puisse s’empêcher d’avoir un doigt sur la page d’après, celle qui va
combler d’un trop plein notre ignorance des faits, que l’on voyait différemment.
Il soumet Laurent Gbagbo à la critique pour mieux le sublimer. Son angle
d’écriture nous propose plus une balade dans les secrets de l’histoire de la Côte
d’Ivoire et de ses intrigues politiques que dans l’histoire elle-même, sans
fatalisme, sous couvert d’une doctrine mystique qu’on appelle quiétisme.

Dans sa prose, peu à peu tout s’ordonne, les mots et les phrases prononcées par
Laurent Gbagbo au fil des péripéties prennent du sens, un sens qui fait dire au
lecteur, « bon sang, mais c’est bien sûr ! », on ne savait pas ! On croyait que !
Mais alors qu’est-ce qui fait avancer Laurent Gbagbo, qu’est-ce qui porte sa
foi ? Probablement l’amour de la justice et l’amour des autres. Laurent Gbagbo
comprend mieux ses opposant qu’ils ne se comprennent eux-mêmes, par-là, il
les dépasse, sans les toiser tout en les respectant. Dans un stoïcisme et une
résilience, hors du commun, Laurent Gbagbo nous apparait comme une
forteresse mentale, un chercheur de sagesse, un souverainiste à la tranquillité de
l’âme, qui se réalise dans un pastorat chrétien protecteur et responsable.

Tout au long de son raisonnement, Raphaël Dagbo met en scène des émotions,
on perçoit, en filigrane de ses propos, deux dimensions parallèles qui nous
amèneront bientôt à l’épilogue d’une justice expéditive: la préparation d’un
8 saccage de l’Etat de droit Ivoirien d’un côté, concocté par les tenants d’un néo
colonialiste et de l’autre l’abnégation d’un homme qui va s’évertuer à raisonner
dans une probité dérangeante. Il oppose deux mondes qui se recouperont
probablement un jour à l’infini !

Si le fond du travail de Raphaël Dagbo, c’est-à-dire ce dont il nous parle, ne
nous est pas inconnu, en revanche la forme, à savoir la manière dont il en parle
est tout à fait singulière. En effet, il sait mêler dans sa stylistique, des
descriptions d’actions et de personnages au travers de logues choisies, et nous
faire suivre une intrigue à la courbe dramatique qui nous tient en haleine en
nous préparant à ce que nous savons déjà ! Il nous propose plus une critique
positive que normative, quand il dit ce qui est, plutôt que ce qui doit être, car ce
qui doit être nous le percevons déjà dans un dispositif analytique propre à sa
narratologie.

D’une certaine façon, il nous installe dans un rôle, celui d’être à la place de
Laurent Gbagbo pour vivre de l’intérieur, une puissance d’agir qui selon
Spinoza, « accroit la puissance d’exister », car Laurent Gbagbo, cet éveilleur de
consciences, par la plume de Raphaël Dagbo, nous déstabilise en éludant dans
sa rhétorique les rapports de forces dont, naturellement on ne saurait faire
l’économie. Etre à la place de Laurent Gbagbo ! Quel privilège ! Mais quel
manque d’humilité ! Fort heureusement il s’agit là d’un exercice purement
littéraire pour tenter de mieux comprendre un homme de facture supérieure qui
restera un marqueur de l’histoire africaine, au même titre que l’a été le matricule
46664 de Roben Island.
Pour donner, par ailleurs, plus de profondeur à ses propos et compléter sa
manière de sacraliser ceux de Laurent Gbagbo, l’auteur, qui est également un
homme de culture aura su émailler sa syntaxe de références historiques puisées
autant chez les grands penseurs de l’humanité que chez quelques pères des
indépendances de l’Afrique, qui auront, à ne pas en douter, inspiré la marche de
Laurent Gbagbo !

Merci monsieur Raphaël Dagbo pour ce témoignage sans concession, pour cette
page d’histoire, « ce riche trésor des déshonneurs de l’homme », dont l’historien
Laurent Gbagbo ne saurait en renier ni l’exactitude ni la pertinence. Merci pour
cette signature novatrice dans l’expression d’une épopée, cependant pas
toujours héroïque, celle de la Côte d’Ivoire.

Alain Cappeau, conseiller spécial du président Laurent Gbagbo.




9









































Présentation du corpus

Nous avons choisi le discours politique comme point d’encrage pour tenter une
analyse de l’offre politique du Président Laurent Gbagbo. Par cette orientation,
nous choisissons de fait une approche déductive.

En effet, chaque événement significatif qui survient dans le cours du temps
donne l’occasion au Chef de l’Etat d’intervenir publiquement. Il s’en saisit soit
pour expliquer, orienter ou impulser, soit pour exiger ou susciter l’apaisement.
L’objectif demeure celui de maintenir à flot le navire ivoire totalement ivre dans
les bourrasques de la tempête politique et militaire.

Bien que toutes ces interventions soient évidemment importantes, elles ne sont
généralement pas décisives dans la conduite des affaires de l’Etat. En revanche,
chaque fin d’année va donner l’occasion au Président de la République de jeter
un regard rétrospectif et global sur l’état économique et social du pays ainsi que
celui du peuple. Il s’agit là d’un moment dont l’unicité est permanemment
renouvelée. Le Président se livre alors à un exercice où, fatalement, il se
demande d’une part, si son action est bien en résonance avec ses engagements
au regard du contrat passé avec le peuple. D’autre part, il se demande s’il habite
lui-même la fonction présidentielle en prenant en compte le rythme auquel
évoluent les attentes de ses concitoyens… ; la place de son pays dans le
Monde…etc.

Ce moment privilégié de tête à tête avec son peuple lui permet de faire un tour
d’horizon des problèmes et dessiner les orientations de l’année qui commence.
Constats, explications, analyses prospectives sont les lignes de structure des
textes dits « messages à la Nation ». Ils s’imposent donc à l’observateur comme
un réceptacle d’informations. Là se joue à la fois la passion et le drame d’un
homme dans son lien au peuple. Ces textes sont d’une densité particulière où le
rationnel le dispute à l’épanchement. Il s’en dégage un certain paternalisme
souvent à peine contenu pour que le Président et le Chef de l’Etat soient la seule
et même personne aux frontières du mythe de « père de la Nation ».

C’est dans cette complexité structurelle que l’Homme d’Etat se livre. C’est
donc là aussi que nous espérons le rencontrer, ou plus exactement le surprendre
dans sa vérité.

S’agissant du Président Laurent Gbagbo, nous serions incomplets si nous nous
limitions à ces « messages à la Nation ». Il faut dire qu’au moment où il accède
à la fonction suprême dans son pays, l’homme était espéré dans la conscience
collective d’une très forte majorité de ses concitoyens, notamment les jeunes et
les couches populaires. Il en allait de même des cadres d’origine modeste.
11 Ces derniers étaient convaincus et partageaient la nécessité de faire aboutir sa
soif d’une « alternative démocratique » comme il l’a lui-même proposée pour
son pays dans le livre programme qu’il venait de publier. Nous nous y
appuierons.

Mais naturellement, l’homme était loin, très loin d’être attendu au sommet de
l’Etat par les maîtres des lieux et leurs protecteurs intéressés d’outre mer. Dans
son entourage immédiat, ce dont on était convaincu, c’était la nécessité du
changement mais tout de même pas à aussi court ni même moyen terme. Son
épouse Simone Ehivet Gbagbo le dit d’ailleurs mieux que personne en des
termes clairs dans un entretien consacré aux Premières Dames accordé à la
chaîne de télévision française HISTOIRE en novembre 2006:

« …si nous étions convaincus que notre combat pour une démocratie intégrale,
pour une Côte d’Ivoire libérée et libre donc véritablement majeure, porterait
ses fruits un jour dans notre pays et bien au-delà, nous n’étions franchement
pas certains du tout que c’est à nous qu’il reviendrait de le mettre en œuvre
directement au plus haut niveau de l’Etat. Nous pensions que ce serait le rôle et
la tâche des générations à venir : celles de nos enfants voire de nos petits
1enfants… . Et puis la chose s’est produite très vite… ».

L’on remarquera ici combien cette réaction de la première Dame rejoint cette
autre déclaration d’un combattant de la seconde guerre mondiale :

« Nous avons réussi parce que nous ne savions pas que nous pouvions échouer
sur le long terme ».

La seule vertu qui était reconnue parfois un peu avec une pointe de
condescendance à cet enfant terrible de la politique ivoirienne c’était, au mieux
le courage, au pire la témérité. Le Président du Sénégal Mr. Abdoulaye Wade,
l’un des grands prêtres de la Françafrique, dira de lui que Gbagbo est un jeune
frère courageux qui a sa place, selon lui à la tête de l’Assemblée Nationale. Il
ajoutera même pour être tout à fait complet dans son genre que pendant ce
temps, Mr. Ouattara Dramane Alassane serait le meilleur locataire du palais
présidentiel en Côte d’Ivoire.

Disons en passant que cette prise de position a contribué à éloigner davantage
encore certains Ivoiriens ou plus exactement beaucoup d’entre eux de Mr.
Ouattara Dramane. L’homme a été vu comme imposé de l’extérieur aux
Ivoiriens.

1 -TV française CHAINE HISTOIRE interview Mme. S. EHIVET Gbagbo Nov.2006.
12 Il s’agit là en réalité d’un tropisme naturel que, signe des temps, l’on a voulu
mettre malhonnêtement sur le compte de la xénophobie fabriquée elle aussi
pour l’occasion et qui a été lancée à la presse comme un vieil os à ronger.

Cette arrivée « inattendue » au Pouvoir mais surtout le programme de
refondation de la Côte d’Ivoire, novateur par sa simplicité et son contenu lui a
valu d’être une cible désignée. Il était en effet désormais la cible de ceux qui,
jusque là, étaient à la fois, selon les circonstances, des responsables politiques
mais plus encore, des hommes et des femmes d’affaires. Ils étaient à la fois
vendeurs et acheteurs de tout ou partie du patrimoine national. Il faut dire qu’ils
étaient à l’abri des prescriptions du Fond Monétaire International. Celui-ci
conseillait, sûr de son fait, comme tous les mauvais oracles, le désengagement
total et sans délai de l’Etat ivoirien de toutes les entreprises du pays.


La bonne gouvernance de l’époque estimait que le rôle de l’Etat n’était pas
d’administrer des entreprises mais de laisser les seules lois du marché rythmer
èmeles échanges. Mais ce début de XXI Siècle voit le Monde plongé dans sa
première crise de l’ère de la globalisation de l’économie. Les libéralismes
économique et financier manipulés par des prédateurs sans foi ni loi montrent
douloureusement leurs limites. Le Monde redécouvre la sagacité de l’Etat
régulateur, de l’Etat sauveur, de l’Etat subitement paré de toutes les vertus. Ce
que les pontifes de l’économie ringardisaient hier est désormais fantastiquement
magnifié. Les meilleurs d’hier ne peuvent pas être ceux d’aujourd’hui parce que
précisément le Monde a décidé d’obéir à d’autres logiques.

Dans les circonstances passées, il était en effet révolutionnaire de parler, en
Afrique, de sécurité sociale universelle. L’idée serait très rapidement considérée
comme devant alourdir les dépenses de l’Etat. Elle serait alors contraire à « la
bonne gouvernance ». Et pourtant la logique eût voulu que, dans un continent
où la faiblesse des revenus ne permet à personne de prendre individuellement en
charge sa santé, la solidarité orchestrée par la Puissance publique fût la réponse
la plus indiquée. Oui, c’était révolutionnaire de parler de l’école gratuite dans
un pays où l’éducation était devenue un gigantesque marché. Il suffit pour s’en
convaincre de voir le rythme échevelé auquel se créaient les établissements
d’enseignement privé de la maternelle au supérieur. L’éducation, domaine ô
combien régalien d’un Etat naissant, devenait ainsi dangereusement une
marchandise comme une autre.

C’était également révolutionnaire de parler d’un programme de décentralisation
avec un transfert d’autonomie administrative et financière pour répondre aux
besoins des citoyens là où ceux-ci s’expriment. L’Etat n’aurait en effet plus
qu’un rôle de coordination, de régulation et d’évaluation. Jusque là, les pouvoirs
13 étaient étonnamment centralisés. Ce qui était censé être bon pour chaque
province était conçu depuis les grands palais de l’Etat par un système de
thaumaturges ignorant pourtant parfois jusqu’au nom de leurs propres villages.

L’Homme dérangeait donc assurément par ses origines. Dans ce pays, tout a été
préparé pour que les familles dites « grandes » et qui se sont constituées par le
détournement des deniers publics se passent le pouvoir d’Etat de père en fils, de
mère en fille ou encore d’oncle ou de tante à nièce, neveux …etc. Cette
conception dynastique du pouvoir et de la gestion des affaires publiques avait
été conçue sous la forme d’un système faussement élitiste. Cette élite a été
préfabriquée pour une grande part de ceux qui la composent. Ce système a
toujours eu la bénédiction des différentes cellules africaines de l’Elysée qui a
plutôt intérêt à avoir ici des interlocuteurs médiocres et complices. Pour faire
plus clair, des interlocuteurs qui lui parlent le langage qu’il veut entendre.

Ainsi, plus espéré qu’attendu, le régime du Président Laurent Gbagbo est
déstabilisé avant même d’avoir commencé la mise en œuvre de son programme.
Rappelons que l’équipe du Président s’était préparée pour « refonder » l’Etat et
les principes de la gouvernance. Ce programme, novateur par sa simplicité et
son contenu lui a valu d’être une cible désignée. Il était en effet désormais la
cible de ceux qui, jusque là, étaient à la fois, selon les circonstances, des
responsables politiques mais plus encore, des hommes et des femmes d’affaires.
Ils étaient à la fois vendeurs et acheteurs de tout ou partie du patrimoine
national. Il faut dire qu’ils étaient à l’abri des prescriptions du Fond Monétaire
International. La Côte d’Ivoire est riche de ses ressources minières. Le pays est
premier producteur mondial de cacao. Il dispose dans le golfe de guinée du plus
grand port en eaux profondes, seule véritable ouverture maritime pour un
certain nombre de pays enclavés de la sous région. L’activité commerciale y est
d’un dynamisme exceptionnel. Tout cela constitue des intérêts juteux qui
aiguisent les papilles aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur du pays.

Mais la gestion de ces richesses considérables par les autorités s’est faite au
profit de ces fameuses « grandes familles » laissant à peine des miettes au reste
du peuple. L’ostentation et l’arrogance avec lesquelles cela s’est fait ont fini par
imposer l’idée qu’il était indispensable de « refonder » ce pays pour que tout le
monde ait « le même désir d’avenir ». Comme il fallait s’y attendre, un coup
d’Etat viendra porter un coup d’arrêt à la mise en œuvre de ce programme de
Laurent Gbagbo. Jugé d’abord inapplicable, les premiers résultats étaient tels
que les anciens dirigeants voyaient leur retour au pouvoir très compromis à
court terme. Pas même le gouvernement de large ouverture à eux consenti n’a
pu les rassurer. Cette raison est à l’origine de ce qui a été habillé tantôt en une
réponse à l’on ne sait quelle imaginaire dérive ethnocentriste ou religieuse ;
tantôt en xénophobie et j’en passe des meilleurs que l’affabulation politicienne
14 ait jamais imaginés. Le Président et son équipe doivent désormais gérer la crise
politico militaire qui balafrera la Côte d’Ivoire. Cette crise permettra à une
rébellion elle aussi fabriquée de toute pièce et protégée par une collusion de
forces occultes aux intérêts convergents d’exploiter économiquement l’ouest ;
une partie du centre et du centre ouest mais surtout le nord du pays totalement
pris en otage.

Sapeurs pompiers et pyromanes s’auto légitiment à coup de résolutions
internationales blanchies par l’indispensable l’onction onusienne. Il s’agit
d’essayer de restaurer, d’une manière ou d’une autre, des pratiques politiques
inavouables et totalement dévoyées dont les Ivoiriens et beaucoup de pays
africains ne veulent plus sans trop le crier encore. Ceux qui, sur le terrain,
incarnent cette pseudo rébellion et qui ne sont en réalité que la partie visible de
l’immense organisation déstabilisatrice paradent avec arrogance. Ils exigent
chaque jour plus du pouvoir légitime ce qu’ils refusent de s’appliquer à
euxmêmes.

Répondant à une question qui lui est posée, un des représentants du délégué
Afrique, du secrétaire général des Nations Unies fera cette réponse à l’entourage
du Chef de l’Etat qui lui signifiait que la résolution 1721 confirmait la prime à
la rébellion :

2 « … toutes les rébellions, a-t-il cru devoir affirmer, ne sont pas à diaboliser ».

Cette réponse peu, diplomatique et pour le moins surprenante, était
paradoxalement celle d’un « faiseur institutionnel de paix ». Ce gardien supposé
des sacro saints principes de la stabilité des Etats faisait là un aveu qui en disait
long, très long, sur le positionnement de « la communauté dite internationale ».

Ce qui est surprenant par-dessus tout, c’est précisément que toutes ces
résolutions étaient inspirées par les héritiers de Montesquieu l’auteur de l’Esprit
des Lois et honteusement cautionnées par certains Etats africains. Les
populations du nord de notre pays se sont ainsi trouvées prises en otage.
Pendant ce temps, se servant des legs de Yalta, l’on ruinait le capital/ amitié
entre les peuples français et ivoirien dans un défi complètement absurde parce
qu’exclusivement fondé sur l’arrogance et un égocentrisme surdimensionnés.

Dix-neuf accords signés, mais rien n’y a fait. Ces fameux accords n’étaient en
rien conçus dans l’intérêt des Ivoiriens dont l’on semblait se servir plutôt pour
essayer de consolider un ordre néocolonial gravement mis à mal. Ces accords
étaient tous élaborés non avec la conscience d’aller vers une paix qui prenne en

2 Le Représentant du délégué Afrique des Nations unies en Côte d’Ivoire.
15 compte les réalités ivoiriennes. Ils étaient au contraire élaborés et conclus sur la
base de rapports de forces à la fois militaires et anachroniques. Comme il fallait
s’y attendre, ces dits accords ont systématiquement et lamentablement échoué
les uns après les autres.

Ils se sont heurtés sur le terrain à la vérité de leurs propres contradictions. Ils se
sont heurtés à la vérité du refus du peuple de Côte d’Ivoire d’être dupe. Ils se
sont heurtés à la vérité d’une opinion publique qui s’est saisi de la politique et
qui veut participer à la construction de son propre destin en ces heures
historiques. Ils se sont heurtés à la vérité du refus des Ivoiriens de se laisser
dicter le contenu et la forme de leur avenir.

Et pourtant, de l’Indochine en passant par l’Algérie pour la France, de
l’Afghanistan en Tchétchénie pour l’Union soviétique, du Vietnam en Irak pour
les Etats-Unis d’Amérique ; de l’Oural à l’atlantique pour l’Allemagne nazie…,
l’Histoire récente des guerres injustes regorge d’exemples qui suffisent à
montrer que quelle qu’elle soit, la seule puissance de feu d’une armée n’a
jamais triomphé à terme de la conscience déterminée d’un peuple qui
s’émancipe.

En faisant de la crise ivoirienne l’occasion d’un défi personnel avec le Président
Gbagbo et derrière lui le peuple de Côte d’Ivoire, le Président Chirac s’est au
moins triplement trompé. Il s’est d’abord trompé d’époque. Les années 2000
voient en Afrique l’arrivée au pouvoir d’une génération de dirigeants qui ne
doivent absolument pas leur place à l’ex-puissance colonisatrice. Dès lors ils
sont totalement décomplexés vis-à-vis des puissances étrangères. Ce sont des
dirigeants qui bénéficient par ailleurs d’un enracinement populaire dans leur
pays. Ils y sont souvent solidement articulés sur une population largement
alphabétisée. Celle-ci comprend globalement les rapports de forces
économiques, militaires et sociaux qui structurent les relations internationales
dans un Monde globalisé et de plus en plus multipolaire.

Mais le Président Chirac, ou ses héritiers politiques, s’est aussi trompé
d’interlocuteur. Le Président Gbagbo n’est nullement pas un simple intellectuel
qui accède au pouvoir par défaut même si les conditions techniques de son
élection semblent faussement l’accréditer. L’homme a derrière lui 30 ans de
militantisme qui en ont fait un fin tacticien appliquant à la lettre sa propre
théorie :

«… ne jamais laisser l’adversaire politique choisir le terrain du combat ; ne
3jamais s’attaquer non plus à lui au moment où il est prêt ».

3 -Henri Duparc ; Laurent Gbagbo : La force d’un destin 1945-2000. Doc. Vidéo.
16
Il s’agit en réalité d’un stratège politique qui sait parfaitement conduire une
guerre de position là où l’ennemi s’attend à une offensive de mouvement. Le
combattant Gbagbo montrera à Mr. Chirac qu’il est un joueur de fond de court
qui sait user son adversaire.

Le Président Chirac s’est enfin trompé pour avoir négligé l’équation personnelle
que représentait le Président Gbagbo en Côte d’Ivoire. Qu’on l’aime ou qu’on le
déteste, l’Homme est une véritable icône et lui-même un briseur d’icônes tout à
la fois. En effet, ne s’oppose pas à Félix Houphouët-Boigny en Côte d’Ivoire et
plus généralement en Afrique qui veut. Laurent Gbagbo, s’appuyant sur des
facteurs politiques de toute sorte, a arraché au Président Houphouët-Boigny le
multipartisme moderne en Côte d’Ivoire même s’il n’est pas seul synonyme de
démocratie.

Il en a choisi l’heure c’est-à-dire à un moment où le régime s’essouffle et n’a
plus que la force répressive comme seule réponse aux besoins parfois vitaux des
Ivoiriens. Il a choisi l’heure où il était assuré de gagner la bataille de l’image
dans le bras de fer avec Félix Houphouët-Boigny. Et de fait, il la gagnera avec
ses amis.

Il en a aussi choisi le terrain c’est-à-dire exclusivement celui de la lutte
démocratique pour une victoire des idées dans les urnes et seulement dans les
urnes. Après le discours du Président Mitterrand à la Baule en France, cette
démarche était fatalement dans l’air du temps. La crise économique venait de
convertir le fameux « miracle économique ivoirien » en un vulgaire mirage qui
ne savait plus produire que de la misère sociale. Dès lors, le Président
Houphouët-Boigny ne pouvait plus se prévaloir de « sa Côte-d’Ivoire» comme :

4 «… un îlot de prospérité dans cet océan de la misère africaine ».

Il en a enfin choisi le contexte historique et international. Le Président François
Mitterrand venait de signifier aux Chefs d’Etats africains réunis à la Baule que
le moment était venu de démocratiser leurs petites dictatures douces ou tièdes.
La chute du mur de Berlin faisait souffler sur les relations internationales un
vent glacial à ne pas mettre un régime autocratique dehors. L’opposant politique
Gbagbo a senti, dans ces moments là, que le logiciel de pensée du peuple de
Côte d’Ivoire était désormais formaté pour enregistrer l’exigence de l’alternance
politique.


4 - Phrase du Président F. Houphouët-Boigny longtemps citée en « Pensée du jour »
dans l’organe gouvernemental Fraternité Matin.
17 Ces objectifs et cette méthode ont conduit ce leader de l’opposition au Pouvoir
et cela face à un candidat lui-même chef d’une junte militaire. Ils l’ont aussi mis
de fait dans le cocon de la chrysalide d’un Mythe vivant. Le Président Chirac et
ses héritiers politiques, en s’attaquant à son régime, même imparfait, et à lui,
achève d’aider à l’éclosion de la chrysalide du Mythe Gbagbo. Ce bras de fer
entre Messieurs Chirac et Gbagbo par l’opposition ivoirienne et la rébellion
interposées défie en n’en pas douter une loi de la nature. Celle-ci veut que, si les
héros meurent, les mythes, eux, soient immortels. C’est désormais ainsi que les
Ivoiriens regardent Laurent Gbagbo. Ils le voient seul contre tous pour,
croientils à tort ou à raison, brandir le glaive de la défense des véritables intérêts du
pays ; leur pays ; leur Chère Côte d’Ivoire.

Les Ivoiriens se découvrent dès lors le devoir de lui apporter leur concours. Ils
sont prêts à sacrifier leur vie s’il le faut pour gagner ce combat pour le respect et
la dignité de l’Ivoirien dans lequel leur Président est engagé. Pas même les
morts de l’hôtel-ivoire qui s’écroulent sous les balles des soldats de la force
Licorne ne les arrêteront. De la même façon, ils défieront encore les balles
traçantes des hélicoptères de l’armée française dans la nuit du 6 novembre 2004
sur les ponts Houphouët et de Gaulle à Abidjan.

L’on constate le déclenchement concomitant d’une stratégie de matraquage
diplomatique concentré contre le Président et le régime de Monsieur Laurent
Gbagbo au conseil de sécurité de l’ONU, au conseil de paix de la CEDEAO
mais aussi au niveau de l’Union Africaine. Celle-ci est orchestrée avec un zèle
particulièrement puissant et trop voyant. A ce jeu, elle ne peut qu’éveiller des
soupçons chez les Ivoiriens voire chez d’autres Africains. Ce sera le cas de la
très émancipée République d’Afrique du Sud.

L’on se souvient des allusions du Président Chirac qui tente de dissuader la
médiation de la diplomatie sud africaine en lui reprochant en des termes fort peu
diplomatiques que :

«… elle ignore complètement les réalités de l’Afrique de l’ouest. »

Ce faisant, le Président Chirac faisait du Président d’Afrique du Sud le meilleur
allié de la cause ivoirienne avec le poids que représente cette puissance
continentale en Afrique même si elle n’en a pas toujours conscience.

Si l’objectif était d’anathématiser Monsieur Gbagbo et son régime dont
Monsieur Chirac dira maladroitement qu’ « il est fasciste », ce sera au résultat
contraire que cette stratégie aura abouti. Plus que jamais, les Ivoiriens
trouveront dans leur Président la seule personnalité capable de libérer leur pays
non pas de la rébellion. Celle-ci ne représente rien à leurs yeux, mais de les
18 libérer davantage de ceux qui en sont les commanditaires cachés. Parmi ces
derniers et en première ligne l’Etat chiraquien. Pour eux, cet Etat chiraquien
représenté par la cellule africaine de l’Elysée n’est pas la France. Ils y mêlent
aussi l’opposition ivoirienne. Cette dernière est, pour la majorité des Ivoiriens,
ce que la collaboration représentait en France pendant l’occupation. Ils croient à
tort ou à raison qu’il faut profiter de cette crise et de la détermination de leur
Président pour se débarrasser de cette exploitation néocoloniale à la sauce
françafricaine. De la même façon, ils veulent saisir l’occasion pour marginaliser
tous ceux qui l’ont toujours servie et qui en ont toujours égoïstement profité au
détriment des peuples.

Que l’on ne s’y trompe pas, ce n’est nullement la coopération avec la France qui
est rejetée. Ce qui n’est plus accepté ici, c’est précisément cette forme de
coopération française arrogante et toujours si sure de son bon droit. Cette
coopération qui estime qu’elle doit choisir à la fois les structures à travers
lesquelles elle se déroule autant que les hommes et les femmes qui doivent
l’animer, y compris chez le partenaire ivoirien.

L’opposition ivoirienne crée ponctuellement une coalition contre le Président
Gbagbo. En démocratie, l’acte paraît plutôt politiquement et tactiquement
attendu. Mais en procédant ainsi, et précisément en temps de conflit,
l’opposition prend le risque de lever un coin du voile dans ce qui est aussi une
guerre d’images et de nerfs.

Dans leur majorité, les Ivoiriens y voient évidemment une alliance que nous
devons à la rigueur de dire qu’elle ressemble fort au mariage de la carpe et du
lapin. Les stratèges qui l’ont conçue croient qu’il suffit d’y mêler le nom du
Président Houphouët pour fédérer le peuple derrière leurs noms. La présence au
sein de cet attelage des deux principaux leaders Mr. Ouattara Dramane et Mr.
Konan Bédié cache mal la continuation plus fine mais programmée du combat
des héritiers qui a conduit au coup d’Etat de décembre 1999. La crise actuelle
en représente les dernières séquelles douloureuses pour le pays.

Cela suffit à susciter la méfiance et l’incrédulité d’un peuple ivoirien qui achève
de faire sa formation politique dans la crise. Là encore, ces nouveaux cadres de
l’ancien et le nouveau PDCI, plus habitués à la facilité des héritages qu’à la
qualité d’une culture politique, étalent largement leur méconnaissance de la
psychologie profonde du peuple ivoirien. Ils sont en effet étonnamment toujours
absents là où leurs militants les attendent s’ils ne sont pas inutilement violents et
extraordinairement sans inspiration aucune. En dehors de la critique fort
opportune des difficultés que vit le pays, aucune proposition sérieuse de sortie
de crise n’est avancée. Il faut dire qu’en ayant accepté la cogestion de cette
crise, les critiques que fait l’opposition s’appliquent aussi à elle.
19
Cette opposition de vieux néophytes ira même jusqu’à se suicider politiquement
en se décrédibilisant définitivement dans un ridicule tandem avec Mr. Chirac
dont un des plus vieux complices politiques, le sénateur français Charles
Pasqua, dira en d’autres lieux :

«… qu’il manque de vision politique…avec une gestion semblable à un
5imbroglio politico clientéliste ».

Cette opposition n’a pas compris combien il a toujours été difficile de s’opposer
politiquement lorsque l’intérêt supérieur du pays est en jeu. Elle n’a pas compris
que tout ce qui, dans ces moments de souffrance extrême, s’écarte pour si peu
que ce soit d’un élan émotionnel national, est automatiquement assimilé à « une
traîtrise ». Globalement, cette opposition n’a pas compris qu’avec la puissance
de l’image, nous vivons aujourd’hui un siècle où la dictature de l’émotion
modèle fatalement les opinions y compris les plus averties.

Ainsi, au lieu de laisser la communauté internationale faire son travail
diplomatique, Mr. Ouattara Dramane et Mr. Konan Bédié, ne voulant pas se
laisser distancer l’un par l’autre, ne laissent passer aucune occasion de montrer
que c’est bien eux qui inspirent l’action diplomatique pour tout ce qui concerne
la Côte d’Ivoire. Là aussi, ils ne voient pas que sur le fond, ils s’aliènent par
petites touches l’orgueil de la majorité des Ivoiriens.

Comme au bon vieux temps, ils négligent, ils méprisent même totalement la
donne représentée par l’opinion nationale naissante. Peut être pensaient-ils à tort
que celle-ci ne pourrait que s’incliner face au rouleau compresseur médiatique
et diplomatique orchestré par la France ? Cette dernière affiche en effet
désormais plus ouvertement son hostilité au régime ivoirien qui l’agasse de plus
en plus. Le Leader de l’opposition d’alors, Mr. François Hollande, pourtant
socialiste comme Laurent Gbagbo, ira de son invective en affirmant sans rien
prouver que :

6 « …cet homme est infréquentable… »

Il accepte pourtant de le « fréquenter » à travers une délégation du FPI, le parti
du Président ivoirien, aux assises des socialistes au Man en France en 2005
quasiment dans la même période. Dieu, que la contradiction est bien ce glorieux

5 - Charles Pasqua Sénateur français et ancien compagnon du Président J. Chirac invité
à l’émission littéraire de FRANZ Olivier Gisbert pour son Essai Non à la Décadence.
6 - François Hollande Député français et premier Secrétaire du parti socialiste au
lendemain du bombardement des positions françaises à Bouaké.
20 levain de la gesticulation politique! Là où il suffisait de saluer dignement et à
juste raison la mémoire de neuf pauvres soldats français tombés sous les balles
de ce qui est jusqu’aujourd’hui connu sous la qualification officielle de bavure
de Bouaké, les responsables de l’opposition tireront à boulés rouges sur le
Président Laurent Gbagbo et le parti au pouvoir. Dans le même temps, la
majorité des Ivoiriens saluait la légitime défense dans cette opération baptisée
« dignité ». En mêlant ainsi sa voix à l’ordre plus qu’épidermique du Président
Chirac de détruire l’aviation de leur pays, l’opposition fait plus qu’une erreur de
communication. Elle fait une véritable faute politique qui creuse encore ce fossé
qui le séparait déjà du peuple.

« Ces gens là, diront alors certains Ivoiriens, ne pensent qu’à eux et non au
pays, encore moins au peuple… ».

L’observateur regarde étonné combien Mrs. Ouattara Dramane et Konan Bédié,
les yeux maladroitement et goulûment rivés sur le fauteuil présidentiel, oublient
leur pays désormais plus que symboliquement « en guerre » contre l’armée
française. Le Président Laurent Gbagbo apparaît dès cet instant et plus que
jamais le petit David, seul, face au grand Goliath.

Quant à « l’Allié Chirac », il est visiblement aveuglé par le désir de voir le Chef
de l’Etat ivoirien céder au plus vite son fauteuil. Mais celui-ci doit revenir de
préférence à quelqu’un de son choix. Dans la tête du Président français, celui-ci
ne peut être qu’un héritier bon teint de l’ordre néocolonial. Il ne mesure même
pas l’excessive virulence, voire le manque d’humanité de ses propos à l’endroit
des jeunes Ivoiriens aux mains nues qui tombent sous les tirs meurtriers de
jeunes soldats français affolés et mal commandés par une hiérarchie militaire
plus politique que martiale.

Personne dans l’opposition ivoirienne ne relativisera les propos de certaines
autorités françaises qui affirment au même moment :

« On ne tue pas impunément des soldats français… ».

Cela signifie précisément que la mort des jeunes manifestants Ivoiriens abattus
par les militaires français est juste, voire méritée. Le Ministre de la défense de
la France, Mme. Michelle Aliot Marie poussera le ridicule jusqu’à nier des
morts ivoiriens. Elle finira bien par les reconnaître face à l’impitoyable évidence
des images insupportables passées en boucle sur les écrans de télévisions
étrangères et échappent à la censure d’Etat en France. Même si la mort d’une
personne en vaut une autre, même si personne ne doit raisonnablement accepter
la mort de jeunes innocents quels qu’ils soient et surtout pour cette raison là, ces
propos outrancièrement belliqueux et inutilement excessifs n’honoraient en rien
21 ceux qui les tenaient. Ils étaient pour le moins pathétiques dans la bouche de
personnalités politiques qui prétendent appartenir au monde de gens
« évolués ». Ces propos étaient étonnamment incroyables dans « le pays des
droits de l’Homme » où les Autorités sont si généreuses en leçons quant au
respect de la vie humaine.

Et pourtant, ces leçons, ils nous les ont imposées et nous les avons apprises.
Nous les récitons comme ces perroquets que nous avons toujours su être.
Vraiment, oui vraiment, nous avions fini par croire dans cette vaste hypocrisie.
Et puis revoilà le naturel auquel il faut bien se résoudre. Ces leçons ne valent en
réalité que pour ceux qui croient en leurs vertus moralisatrices et /ou
civilisatrices.

Ce jour si triste pour tous, aussi bien pour les Français que pour les Ivoiriens,
l’opposition ivoirienne a choisi d’en faire une occasion de politique
politicienne. Elle emboîte le pas à certaines personnalités politiques françaises
aveuglées par la douleur et qui ont manifestement perdu leur sérénité.

Ce jour là précisément, l’opposition politique ivoirienne a non seulement perdu
la bataille de l’image, mais elle a aussi été absente à un rendez-vous
immanquable pour de vrais femmes et hommes politiques. Elle a accepté de se
rendre au moins moralement complice d’une situation qui ressemblait, à s’y
méprendre, au massacre que l’armée française perpétra à Madagascar en
d’autres temps ; il est vrai, coloniaux ceux-là.

Tous ces événements et les circonstances de leur déroulement, mais aussi leur
suite…, sont aujourd’hui largement connus de tous les observateurs. Ils ont
aussi révélé ou confirmé l’homme d’Etat Laurent Gbagbo. Ils ont montré qu’il
sait tenir ses troupes et ses nerfs mais aussi et surtout son discours dans le
drame qui s’est joué et continue de se jouer dans son pays.

Et pourtant l’homme avait bien prévenu tous ceux qui veulent venir « jouer à la
politique » ; il s’agit, leur disait-il :

« D’un métier où seulement les professionnels ont leur place… » ;



… avant d’ajouter avec un brin de cruauté humoristique :

« … dans un tel jeu, les amateurs ne seront jamais que des éléphants dans un
magasin de porcelaines. »

22 C’est donc à travers tout cela, repris par différents textes de discours du
Président Laurent Gbagbo, que nous tenterons de rechercher notre vérité de ce
meneur d’hommes en action.

Voilà ce qu’est la matière de notre analyse. L'Homme dans le texte, l’Homme et
les mots…, quelle cohérence ? Quelles ambitions ? Quelle détermination ?
Quelle conviction ? Mais aussi quels doutes ? … Quelles erreurs ? Et pourquoi
pas, quelles fautes ?...



































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