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Le beefsteak de soja

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168 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296287303
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LE BEEFSTEAK DE SOJA: une solution au problème alimentaire mondial?

COLLECTION ALTERNATIVES PAYSANNES dirigée par Dominique Desjeux

Alternatives

paysannes

Entre le Tiers monde des rêves et celui des intérêts économiques, s'intercale un univers du quotidien, souvent nié ou occulté. Aussi, qu'il soit des campagnes, des rivages ou des villes, le Tiers monde est-il actuellement engagé dans un processus de transformations dont il n'a pas souvent la possibilité de maîtriser les orientations. La multiplication des projets de développement rural, associée au mythe d'un modèle de développement universel, entraîne les sociétés paysannes dans le cercle vicieux de la dépossession de la maîtrise de leur devenir et de la dépendance croissante. De sujets, les paysans sont devenus des objets rationalisables et organisables à merci. Et pourtant les paysans ne sont ni tout à fait passifs face à la modernisation, ni entièrement passéistes en regard de leurs traditions. Ils sont à la fois porteurs de culture et créateurs d'une vision alternative du monde. La collection Alternatives paysannes propose une nouvelle approche du monde rural qui tienne compte d'une double recherche, celle d'un développement alternatif et celle d'une plus grande auto-organisation des secteurs sociaux, autant dans l'hémisphère sud que dans les sociétés industrielles. Ceux qui pensent que leurs recherches pourraient s'exprimer par le canal de la collection Alternatives paysannes, peuvent écrire à son directeur

Dominique Desjeux Éditions L'Harmattan 7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

JEAN-LUC

POGET

LE BEEFSTEAK DE SOJA:
une solution au problème alimentaire mondial?
Préface de Jacques Berthelot

Éditions L'Harmattan 7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

@

L'Harmattan,

1982

ISBN:

2-85802-242-9

PRÉFACE

Alors que la faim continue sa progression inexorable, se riant des innombrables tentatives de tous ordres - technique, social, économique, institutionnel -, menées durant plus de deux décennies de développement, toute nouvelle proposition, même partielle, pour l'atténuer doit être analysée très sérieusement, afin d'en déterminer les conditions et limites de validité, voire d'en dénoncer les dangers. C'est le mérite de Jean-Luc Poget de se livrer à une telle analyse au sujet des protéines végétales texturées (P. V. T.), que les firmes agro-alimentaires américaines diffusent depuis une dizaine d'années, en les présentant comme la solution miracle permettant de venir rapidement à bout de la faim dans le monde. Au long d'une analyse où sont examinés successivement les arguments nutritionnels, technologiques, économiques, sodo-politiques et sémiologiques, Jean-Luc Poget démasque vigoureusement cette prétention, même s'il est amené à conclure que les P. v: T., tout comme d'autres gadgets de nos sociétés « avancées », sont sans doute promises à un bel avenir, profit oblige. D'abord parce que, malgré les affirmations péremptoires de certains experts de renom, il est de plus en plus largement reconnu - y compris par la Banque Mondiale dans son rapport sur l'économie mondiale de 1980 que le déficit nutritionnel est avant tout calorique, les rations, même lorsqu'elles sont insuffisantes étant généralement bien équilibrées sur le plan protéique. Bien plus fondé est l'argument du gaspillage, mis en avant par les promoteurs des P. V.T., du fait de la part excessive des protéines animales dans le régime alimentaire des pays industrialisés, dans la mesure où le rendement de la transformation du végétal en animal est de l'ordre de JO % seulement, et d'autant que cette consommation de protéines animales y est de plus en plus tribu-

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taire d'aliments du bétail (tourteaux, manioc, farines de poisson) importés des pays de la faim. Mais cet argument du gaspillage peut aussi leur être retourné dans la mesure où la consommation de P. V. T. constitue également un gaspillage important par rapport à la consommation directe de protéines végétales, l'association de céréales, plus ou moins complètes, aux légumineuses ayant toujours constitué, chez nous comme dans le Tiers Monde, la base alimentaire des sociétés traditionnelles. De fait, malgré leur prix de revient bien inférieur à celui de la viande, les P. V. T. ne sont guère encore consommées que dans les pays industrialisés et non dans les pays de la faim. Il est vrai qu'ici interviennent les arguments, a priori plus solides, d'ordre sémiologique, dans la mesure où il ne semble possible de faire croître la consommation de protéines végétales qu'en leur donnant l'apparence de produits carnés, les seuls à être valorisés socialement. S'il est indéniable que, selon la constatation de Jean Tremolières, «l'homme se nourrit autant de symboles que de pain », on doit cependant déplorer que cet impérieux besoin de signification sociale ait essentiellement été orienté jusqu'à présent par tous ceux qui avaient intérêt à tirer un profit, matériel ou non, de leurs semblables dans le sens de la valorisation de la hiérarchie sociale, n'aboutissant ainsi qu'à accroître les sentiments de frustration des uns et des autres, et alimentant par là-même la fuite en avant dans la consommation. Il n'y a pourtant pas de fatalité à ce qu'il en soit toujours ainsi, et il reste possible de satisfaire, et cette fois de façon plus durable, le besoin profond de reconnaissance sociale et de communion qui est à la base de toute consommation. Naturellement, il ne faut pas tabler sur des agents économiques privés, dont l'existence est liée au profit, pour une telle réorientation. Seuls les Pouvoirs publics, et les associations soutenues par eux, au Nord comme au Sud, peuvent entreprendre de vastes campagnes d'information (sans oublier l'école et les mesures concrètes dans les cantines des collectivités publiques) faisant ressortir les nombreux atouts de valorisation sociale attachés à la consommation directe de protéines végétales: enracinement culturel - en 6

solidarité sociale - en favorisant les productions locales et sans pénaliser les pays de la faim -, sans oublier leur intérêt nutritionnel et budgétaire, puisque le prestige de la viande commence à être sérieusement entamé par les conséquences que sa consommation excessive entraîne sur la santé comme sur le budget social de la nation. Certes, il n'est pas question de jeter l'anathème sur la viande, dont la consommation modérée reste légitime, mais il est d'autant plus urgent de dévaloriser son image sociale, et de revaloriser au contraire celle des protéines végétales naturelles, que la consommation de celles-ci est en très forte régression dans les pays du Sud, par suite de la généralisation du modèle de consommation du Nord, à base de pain blanc et de riz blanc, et alors que la consommation de protéines animales est hors de portée du pouvoir d'achat des masses. Pour autant, il ne s'agit pas de mépriser tous les progrès déjà acquis en matière de bio-technologies alimentaires ni l'intérêt de certaines des multiples recherches en cours. Non, mais il faut savoir en faire un sérieux tri, en privilégiant celles qui peuvent rendre un service réel à l'humanité - notamment pour la transformation artisanale des produits agricoles au niveau des villages du Tiers Monde (petites décortiqueuses, petits moulins à foufou... (1») -, et en refusant la logique à la mode des technocrates et des multinationales qui conduit à faire dépendre de plus en plus notre alimentation de leurs éprouvettes dans le même temps où les campagnes du Nord retournent à la friche et celles du Sud au désert. Dans le même temps, aussi, où est programmée au Nord l'abdication complète des capacités culinaires familiales au profit d'une alimentation assiette en mains, alors que la plupart des soi-disant avancées technologiques des industries agro-alimentaires restent très en retard par rapport aux pratiques culinaires encore vivaces des humbles ménagères du Sud, dans le domaine des fermentations et des autres procédés facilitant la digestibilité des légumineuses notamment.
(I) Le foufou est une préparation alimentaire d'Afrique Noire composée de maïs et d'une sorte d'igname: le tarot. Les petits moulins proposés sont destinés à remplacer les mortiers pour piler le grain. 7

retrouvant les traditions culinaires de nos prédécesseurs --,

Non, pas plus les P. V. T. que les micro-processeurs ne sauveront l'humanité de la faim et de la crise. Car, comme Jean-Luc Poget le souligne fortement, ce ne sont pas des solutions techniques, aussi de pointe soient-elles, qui peuvent résoudre des problèmes qui sont fondamentalement d'ordre sodo-politique, voire d'ordre culturel. Ces deux symptômes majeurs, et mutuellement liés, du monde contemporain ne sont pas dus en effet à un manque de ressources, au plan national comme international, ou à une insuffisance d'énergie ou d'information pour les mobiliser, mais bien à un accaparement de celles-cipar certains groupes sociaux (du Nord et du Sud) et certaines nations (celles du Nord), faute pour ceux-ci de vouloir comprendre qu'à disposer de trop de confort
matériel et d'information, on finit par y perdre son âme, son autonomie, ses facultés de communiquer avec ses voisins... et son emploi. Tels sont quelques-uns des thèmes que le stimulant travail de Jean-Luc Poget a le grand mérite d'éclairer ou de suggérer. Jacques Berthelot
.

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A vaut-propos

Dirigée par Françoise Bourquelot, une première version de cette étude a été présentée comme mémoire à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales. Ce travail est né d'une volonté de mieux connaître le monde de l'agro-industrie, dont les réalités m'étaient apparues décalées par rapport à la vision officielle lénifiante qui tend à en être donnée. Après avoir suivi une formation en technologie agroalimentaire, j'ai voulu réfléchir sur les aspects économiques de la production agricole et sur les mécanismes des échanges agro-alimentaires internationaux. La rencontre de Marcel Marloie, chercheur à l'Institut National de la Recherche Agronomique, puis la connaissance de ses travaux ont été déterminantes dans la progression de ma réflexion et dans la rédaction de cette étude. Il en fut de même plus tard avec la rencontre de Manuel Calvo, chercheur au Centre National de la Recherche Scientifique et spécialiste d'une part des aliments de synthèse substituables à la viande, et d'autre part des systèmes alimentaires des peuples. Un point de méthode L'importance du soja, tant dans les flux d'échanges internationaux que dans l'élaboration de produits jusque-là inconcevables, m'est apparue peu à peu comme fondamentale. A l'instar de recherches parallèles réalisées à l'Institut National de la Recherche Agronomique, j'ai tout d'abord effectué une enquête sur le discours de présentation et de vulgarisation des «Protéines Végétales Texturées» (P. V. T.). L'analyse du discours de légitimation sociale des P. V. T., le repérage des principaux éléments de son contenu est un exercice qui présente des caractéristiques propres. En effet, il s'agit ici d'examiner un discours 9

émis par des agents économiques dominants qui n'exercent qu'une faible partie de leurs activités dans ce secteur particulier de l'alimentation. De ce fait, nous ne sommes pas en présence d'une véritable corporation de producteurs de P.V.T., mais plutôt devant quelques grands groupes de l'alimentation, très concentrés, qui peuvent avoir les moyens de diffuser leur propre information sans être obligés de recourir à l'intermédiaire d'une organisation étroitement corporatiste. De plus, puisque les fabricants sont peu nombreux, ils ne présentent pas la même diversité que certaines autres corporations agro-industrielles. Tout cela concourt au fait qu'il n'existe pas réellement de support spécifique qui puisse aider à la diffusion du discours en rassemblant les idées- forces constituant l' ossature du discours. La recherche des éléments caractéristiques du discours de présentation des P. V. T. ne pouvait pas être réellement entreprise de manière systématique, ou selon un protocole fermement arrêté au préalable. La démarche procédait plutôt d'une recherche empirique de l'information, jusque dans des publications ou des organismes apparemment neutres, à qui, pourtant, il arrivait de se faire l'écho de la doctrine émise par ces groupes agro-industriels. Enfin, pour obtenir une connaissance plus étendue du discours, j'ai procédé à une enquête auprès de certains industriels et de leurs représentants, puis à la compilation de leurs publications propres (tracts, brochures de propagande, articles et comptes rendus de conférences). Après avoir été réunie, cette documentation a été classée et analysée pour en retenir les éléments les plus marquants, ce qui a permis de détailler les positions et les avis des différents agents.

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Précis terminologique et signification des principaux sigles

A.S.A.: American Soybean Assocîation. C'est un organisme qui favorise la diffusion du soja des États-Unis à travers le monde. A.-D.-M.: Archer-Daniels-Midland. Industriel du soja, leader mondial en matière de P. V. T. ; groupe agroindustriel et chargeur. Banque Mondiale: Organisme financier qui, dans le cadre de l'O.N.V., finance des projets de développement économique, princîpalement dans le Tiers Monde. Son nom officîel est Banque Internationale pour la Reconstruction et le Développement (B.l.R.D.). C.N.R.S. : Centre National de la Recherche Scîentifique. Chargeur: Terme employé pour désigner les entreprises de commerce international du grain. Calorie: Vnité de mesure énergétique utilisée par les
nutritionnistes: 1 Calorie (du nutritionniste) = 1 000 calories (du physicîen) = 1 kcal. (1 calorie = 4,19 joules).

F.A. O. : Food and Agriculture Organisation. Organisme spécialisé de l'O.N.V. /.N.R.A. : Institut National de la Recherche Agronomique. N. O.E./. : Nouvel Ordre Économique International. O. C.D.E. : Organisation de Coopération et de Développement Économique. O.M.S. : Organisme Mondial de la Santé, dépendant de l'O.N.V. Pays du Nord: Ensemble des pays développés. Pays du Sud: Ensemble des pays sous-développés, c'est-à-dire le Tiers Monde. Protéines: Sur le plan nutritionnel, ce sont des éléments biochimiques, princîpaux composants de l'organisme. 11

Protéines nobles ou à haute valeur biologique: Ce sont les protéines constituées d'un ensemble d'acides aminés considéré comme proche des besoins de l'homme. P. O. U. : Protéines d'Organismes Unicellulaires. P. V. T.: Protéines Végétales Texturées. Protéines extraites de végétaux, purifiées, auxquelles on donne une structure généralement analogue à celle de la viande. C'est le beefsteak de soja selon l'expression journalistique consacrée. En fonction du contexte au cours de l'étude, il sera indifféremment employé P. V. T., protéines de soja, protéines nouvelles. P. L. 480: Public Law 480. Loi U.S. réglementant l'aide alimentaire; aussi appelée Food For Peace Law. P.N.B.: Produit National Brut. Indicateur économique rendant compte du niveau global de production d'un pays. Sémiologie: Science générale des signes. Sociétés multinationales ou transnationales: Sociétés commerciales qui ont un pouvoir délocalisé leur permettant de ne pas se heurter aux restrictions des États. Trituration: Opération technologique qui consiste à séparer l'huile et le tourteau des oléoprotéagineux, tel le soja. Tiers Monde: Ensemble des Pays Sous-Développés (P.S.D.). Par pays sous-développé, nous établissons le constat d'une situation, sans nous prononcer sur son évolution. U.N.J.C.E.F. : Sigle anglais de F.I.S.E., Fonds International de Secours à l'Enfance, organisme spécialisé de l'O.N.U. U.S.D.A. : United States Department of Agriculture, ministère de l'Agriculture des États-Unis. U.S.A.J.D. : United States Agency for International Development. Agence nord-américaine pour le développement international; c'est un organisme gouvernemental. Valeur d'usage: Valeur fonctionnelle stricte d'un bien ou d'un service. Valeur d'échange: Prix de vente constaté de ce même bien ou service. Lorsque l'on associe un symbole à un objet, on peut parler de valeur d'échange-signe.

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Introduction

La campagne « Mieux se nourrir ici, vaincre la faim là-bas », menée par les organismes « Frères des Hommes» et « Terre des Hommes », vient d'avoir lieu. Il en reste au moins des bribes dans nos esprits, et cette fois on a bien compris le fonctionnement des mécanismes qui sont en partie coupables de produire et de reproduire les inégalités alimentaires... Ainsi, nous sommes tous directement concernés, et les consommateurs des pays riches peuvent agir. Que faire? Il semble important par exemple de diminuer notre consommation de viande. Cela devrait sûrement aider le Tiers Monde. D'ailleurs, le soja -qui est très riche en protéines pourrait sans doute remplacer en partie la viande. En plus, il paraît que, maintenant, il existe du beefsteak de soja qui peut remplacer complètement la viande. Oui, mais attention au soja et à sa légendaire richesse en protéines... Cette affirmation bientôt ancrée dans notre inconscient collectif repose sur un certain nombre d'implicites qu'il faut peut-être reconsidérer. Et si nous étions tous sous le coup d'une propagande souterraine et insidieuse qui, en nous présentant le soja comme merveilleux, nous pousse à en consommer? Si, en plus, cette campagne était orchestrée par le syndicat des producteurs de soja? En fait, cette mise en garde, peut-être exagérée, ne relève pas d'une démarche paranoïaque. Et dès lors que l'on connaît l'organisation du « complexe du soja », ainsi que sa puissance, son omniprésence, et sa manière d'agir, on comprend mieux cette mise en garde. C'est l'un des objectifs du présent ouvrage. Dans ce contexte, il semble judicieux aujourd'hui de s'intéresser à un nouveau venu sur le marché des produits alimentaires issus d'une technologie de pointe, dominé 13

par quelques grands groupes agro-industriels: les «protéines végétales texturées» (P.V.T.), qui font une entrée discrète dans votre alimentation quotidienne. Quelles sont les raisons économiques et sociologiques qui ont permis l'arrivée sur le marché de ce substitut de viande parfois appelé beefsteak de soja? Peut-on dès maintenant entrevoir les conséquences et l'avenir de cette innovation? Celle-ci est comparable à l'introduction, il y a un siècle, de la margarine sur le marché du beurre (aujourd'hui, en Europe;: et aux États-Unis, on consomme plus de margarine que de beurre). Ce sont là quelques questions que nous nous sommes posées, qui ont guidé l'élaboration de ce livre, et auxquelles nous tentons d'apporter une réponse. Nous avons vite été confrontés à un paradoxe de taille: en comparant la consommation effective des p .V.T . avec les principaux éléments du discours de présentation, nous avons relevé un décalage important entre les affirmations qui ont justifié le développement industriel des P.V.T., c'est-à-dire la résolution de la faim dans le monde, et son marché actuel, à savoir les pays occidentaux. Il devenait évident que ce discours était incohérent, et il nous a semblé opportun de pousser l'analyse plus avant, pour vérifier quel était le degré d'adaptabilité des P. V. T. aux objectifs qui leur ont été fixés. En particulier, il s'agissait de mettre à jour l'ambiguïté qui les entoure, puisqu'elles sont présentées au marché occidental essentiellement sous forme de viandes et de produits carnés, dont on leur donne l'apparence et l'usage. Là encore, cette constatation ne va pas sans susciter des interrogations, du type de celles formulées par J.-P. Berlan et J.~P. Bertrand: « Pourquoi consommer des protéines alors que dans le monde développé, la consommation de protéines est quatre à cinq fois plus élevée que nécessaire? Pour les nutritionnistes l'augmentation de la consommation de protéines, le désir de protéines est incompréhensible du point de vue physiologique, et une étude en soi serait nécessaire pour en comprendre les déterminants (1). »
(I) J.-P. BERLAN et J.-P. BERTRAND, Compte rendu de la Conférence mondiale sur les protéines de soja, Munich 11-14 novo 73, I.N.R.A., G.E.R.E.I., Paris, 1974, p. 12. 14

En fait, en tentant de répondre à ces interrogations, nous ne nous sommes pas fixé pour rôle de formuler une critique sur la valeur alimentaire et nutritionnelle des P. V. T. Ceci serait du ressort des nutritionnistes auxquels nous laissons le soin de porter un jugement sur la question. D'ailleurs, sans entrer dans le détail, de l'avis même de ces spécialistes, ce produit ne semble' pas devoir rencontrer de sérieuses oppositions dans ce domaine. Nous ne tenons pas non plus à mettre en cause l'existence des P.V. T. Ce serait entrer dans une querelle qui 'est sans objet, puisque tout produit neuf peut avoir son utilité. Nous entrons plutôt dans le débat de l'utilisation qui peut être faite de percées ou découvertes scientifiques. Dans le cas présent, nous pensons que les P. V. T. en elles-mêmes sont neutres, mais leur développement industriel l'est moins, et il mérite bien plus d'être étudié. Ce faisant, nous nous demandons dans quelle mesure il peut offrir un exemple pertinent illustrant l'évolution de certains types de rapports économiques et sociaux. Enfin, cette étude se situe dans le cadre général de l'observation des mutations profondes et irréversibles intervenues dans les échanges économiques internationaux depuis la fin de la dernière guerre mondiale. En effet, à partir de cette date, on a pu observer l'intensification des échanges économiques internationaux, qui n'ont plus touché alors uniquement des marchandises mais aussi les facteurs de production (capitaux, machines). Ce nouveau type de relation, créant une économie mondiale intégrée, sort du champ d'application des théories économiques classiques. Mais les théories de l'économie mondiale n'ont pas encore de corps d'hypothèses bien défini, ni de noyau théorique véritable. Cependant, il nous semble que les nouvelles analyses, élaborées en particulier par Arghiri Emmanuel, concernant l'échange inégal, et par Samir Amin, traitant du développement inégal ont permis de progresser (2).
(2) Voir en particulier les œuvres majeures de ces deux auteurs: A. EMMANUEL, L'Échange inégal, Essai sur les antagonistes dans les rapports internationaux, Maspéro, Paris, 1969, 422 p. et S. AMIN, L'Accumulation à l'échelle mondiale, Anthropos, Paris, 1970, 617 p., ainsi que Le Développement inégal, Essai sur les formations sociales du capitalisme périphérique, Éditions de Minuit, Paris, 1973, 361 p. 15

Si les accords de Bretton-Woods, à la fin de la Deuxième Guerre mondiale ont jeté les bases du système monétaire international que nous connaissons encore aujourd'hui afin de permettre et d'encourager le développement des échanges internationaux, ils n'avaient en revanche rien spécifié en ce qui concerne les agents économiques devant être les acteurs de ces échanges. Des lacunes se sont donc alors révélées, et elles ont été spontanément comblées par les sociétés transnationales, qui ont alors naturellement acquis les pouvoirs vacants. Elles sont devenues les outils nécessaires au fonctionnement des mécanismes d'échanges internationaux. Le développement de ces flux d'échanges a fortement contribué à renforcer le pouvoir de ces sociétés, au point que leur puissance peut parfois dépasser celle des États-Nations. De toute manière, ces derniers ont une emprise de plus en plus limitée sur ces combinats qui s'étendent à l'échelle planétaire. L'intensification des échanges était, à l'origine, issue d'une volonté politique. Au sortir de la guerre, les États pensaient pouvoir éviter de nouveaux conflits par la création de nouveaux réseaux d'échanges afin que personne n'ait intérêt à conserver un esprit belliqueux. Cette volonté politique a débouché sUr une intégration économique à l'échelle planétaire, mais en deux blocs devenus antagonistes: l'Est et l'Ouest. A l'Ouest, cette intégration a été fortement favorisée par la diffusion du modèle de développement des ÉtatsUnis (3). On sait aussi que l'extension de ce modèle peut être socialement dommageable et nous possédons de nombreux témoignages (4) des effets négatifs qu'il a engendrés sur les économies agro-alimentaires du Tiers Monde devenues extraverties. On sait aussi quels rôles ont joués les sociétés multinationales dans l'extension de ce modèle de développement (5), rôles que l'on peut qualifier d'outils utilisés
(3) Voir en particulier Marcel MARLOIE, « Du modèle nord-américain au développement autocentré », in Le Monde Diplomatique, août 1981. (4) Par exemple: BERTHELOT, DE RA VIGNAN, Les sillons de la faim, L'Harmattan, Paris, 1980, 219 p. ; et Sophie BESSIS, L'arme alimentaire, Maspéro, Paris, 1979, 306 p. (5) Cf. Susan GEORGE, Les stratèges de la faim, Grounauer, Genève, 1981, 345 p.

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