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LE BIZUTAGE DANS LES ECOLES D'INGENIEURS

De
445 pages
Le bizutage filtre illicite d'un système général d'admission et de séléction des étudiants est abrité par certaines classe préparatoires, par des grandes écoles et également par certains cursus universitaires. Inaugurant l'entrée dans un cercle fermé, il est susceptible de concerner toutes les informations à numérus clausus. Mais pourquoi certaines communautés scolaires ont-elles recours à ce genre de cérémonial ? Quelle image du masculin est magnifiée, et quelle économie érotique est à l'oeuvre ? Quels sont les motivations et les motifs de participation des différents acteurs ?
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Marie Curie

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Martine CORBIERE

Le bizutage dans les écoles d'ingénieurs

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

(Ç)L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-3926-1

Introduction
Chaque année en septembre lorsque débute une nouvelle année de formation certains établissements d'enseignement supérieur sont le théâtre d'animations particulières:

« Me frayant un chemin à travers les coudes écorchés et les chaussures boueuses, je m'insère quelque part dans la longue file des rampeurs, et commence à m'égosiller plus fort que quiconque - afin de bien marquer ma présence - « C'est la vie de château, pourvu que ça dure! » Assez rapidement, je me fais remarquer par les bizuteurs, qui commencent à me balancer deux ou trois œufs sur la tête.
« ALORS BOZOTE>

T'AVEZE PAS ÉTEZE CALMEZE PAR TES EXÉCUTIONS? VOULEZE ENCORE? T'ALLEZE TE CALMEZE OUI 1 ?! »

T'EN

Ma réponse enivrée leur paraît sans doute incongrue: « Plus je rampe plus je jouiiiiis !! » Un B02 m'attrape par le col, me
sort du ruisseau, et me prend à partie dans un coin. "J'ALLEZE M'OCCUPEZE DE TOI ET TE CHOUCHOUTEZEMON AGNEAU.. ",

sussure t-il d'une voix mielleuse. Immobile, je me laisse pomponner entre ses mains expertes, tout en méditant

intérieurement le prochain slogan dont j'ai décidé d'être
1 En majuscule dans le texte. 2 Bizuteur Officiel. 5

l'auteur. Il commence par le shampooing au ketchup, puis il entreprend de me nettoyer les oreilles en y versant de l'huile d'arachide(..). Enfin, il s'octroie le droit de profiter, dit-il, du petit plaisir de masser mes chairs tendres. »3

Le bizutage filtre supplémentaire et illicite d'un système général d'admission et de sélection des étudiants est abrité par certaines classes préparatoires, par des grandes écoles et également par certains cursus universitaires. Il ne se rencontre pas dans l'enseignement supérieur de masse puisqu'il inaugure l'entrée dans un cercle fermé. Il est en fait susceptible de concerner toutes les formations à numerus clausus. Certaines en font usage depuis de nombreuses années quand d'autres l'ont nouvellement adopté. Ce procédé n'est pas généralisé même s'il reste vivace dans l'enseignement post-baccalauréat. Dès lors, notre toute première interrogation fut la suivante, pourquoi certaines communautés scolaires ont-elles recours à ce

genre de cérémonial?

3 WACZIARG (A.), Bizut: p.133.

de l'humiliation dans les grandes écoles, 6

Définir le bizutage4 comme des jeux de brimades au cours desquels se libèrent des pulsions sadiques, sexuelles, et s'exercent un pouvoir abusif, est une réduction que nous devons craindre. Si ce point de vue est une approche légitime de notre sujet, il ne permet pas de le révéler dans sa complexité. Nous entendons par là qu'il ne donnerait pas accès à l'information à partir de laquelle on pourrait saisir les logiques en jeu dans ce type d'activités estudiantines.

Souvent désigné comme une parenthèse, comme un moment d'exception, il est tentant de refuser d'identifier dans son expression les figures familières de l'être ensemble. Cependant différent d'un isolat à social, le bizutage est traversé par des rapports sociaux que nous croisons dans nos vies quotidiennes.
4 Le terme de bizutage est dérivé du mot bizut(h) dont Alain Rey, dans le dictionnaire de la langue ftançaise, nous livre un balisage par la négative: « Bizut ou Bizuth: n.m., attesté en 1843 dans l'argot de Saint Cyr, est d'origine obscure, aucune des hypothèses avancées n'étant satisfaisante. Une création à partir de bisogne « recrue, soldat nouveau », mot emprunté à l'espagnol et employé du milieu du XVIè au début du XVIIè s, est invraisemblable. Un emprunt au patois de Genève bésu niais et bésule « élève nouveau(Esnault) semble aussi évoqué pour les besoins de la cause. D'abord terme d'argot scolaire, le mot désigne un élève de première année d'une école: après Saint Cyr, Centrale et Normale supérieure (1896), les écoles primaires supérieures (1917), l'Ecole supérieure d'électricité (1939), etc. Par extension, il s'emploie dans un lycée à propos d'un élève nouveau venu dans l'établissement (1921) et, plus généralement, pour un débutant, un novice (1961). Il équivaut à bleu. » 7

A l'image du modèle réduit, nous pouvons suggérer que toute une partie de notre système sociétal serait déjà là en acte.

Le bizutage semble présenter, par les caractéristiques qu'on lui prête à priori, une excellente matière à investir. Il est alors déroutant de constater le peu d'écrits scientifiques le

concernant. Le sens de cette rareté nous échappe encore. Estelle imputable au fait que l'on croit avoir à entreprendre un sujet largement éculé? En effet, thème de prédilection pour la

presse, de nombreux quotidiens dissertent abondamment, à chaque rentrée agissements. Ou universitaire, est-elle sur le bien-fondé de tels à son immédiate

attribuable

recevabilité comme interrogation contemporaine, inhibant parlà même le désir de constituer le bizutage en sujet de recherche ? Toutefois mentionnons que le vide a commencé à être comblé par quelques travaux d'étudiants.

Cette remarque notifiant la carence d'informations et d'analyses faites à partir de données recueillies méthodiquement ne vise pas à faire valoir l'originalité du propos qui va suivre, elle nous conduit simplement dans un projet qui se veut modeste, puisqu'il doit permettre avant tout de contribuer à parfaire les premiers balisages. Pour la compréhension globale de cette manifestation sociale, il serait nécessaire d'en promouvoir une 8

approche

pluridisciplinaire

historique,

psychologique,

ethnographique. Ce projet ambitieux ne peut être celui de cette entreprise qui veut pour sa pali fournir une analyse

sociologique de cette pratique.

On ne trouvera pas non plus ici une approche socio-historique très poussée qui pourrait assurément être éclairante pour notre compréhension. Nous nous acheminons vers un travail plus frontal qui ne fait délibérément qu'entrouvrir la chape du passé. Nous amarrons notre regard sur une situation présente, pourtant désignée comme héritière d'une lourde tradition (il est à noter qu'aujourd'hui l'état des connaissances ne permet pas de dater l'émergence du bizutage, ce manque de repères lui donne des allures d'atemporalité, lui confère une existence ahistorique qui nourrit les thèses naturalistes chères aux protagonistes que nous avons rencontrés), malS cela

paradoxalement sans trop céder au mouvement rétrospectif que cette spécificité impose. Il est vrai que lorsqu'on envisage un travail de déconstruction du social, il est important de mener une approche par l'histoire. Cependant compte tenu du fait que nous ne souhaitons pas réifier des tableaux historiques déjà de seconde main, il apparaît évident que cette exigence nous aurait conduit en l'espèce sur la manipulation d'archives. Nous craIgnIons en nous engageant sur cette voie de ne pouvoir 9

proposer qu'une interprétation post factum de ce que nous observons. Aussi à une approche historique qui est la quête de nos racines, nous avons préfére une approche identitaire que nous définissons davantage comme la recherche de nos repères. De même la relative multiplicité des théâtres de ces

manifestations aurait pu nous conduire sur de nombreux terrains afin d'en donner actuellement une photographie floue voire jaunie, exhaustive, largement

photographie

empreinte de fantasmes collectifs, qu'il ne serait donc pas inutile de clarifier.

Néanmoins l'angle retenu pour nos investigations se veut relativement étroit afin de gagner en précision, afin d'ouvrir un débat sur des vécus maîtrisés et circonscrits. Aussi notre exploration porte sur un lieu: les écoles d'ingénieurs, un temps : aujourd'hui. Cette option, nous en avons conscience, limite doublement notre exploration en la privant d'une part de la dimension comparative historique. Signaler que l'école est un lieu qui abrite de nombreux rituels n'est plus une révélation. Des recherches ont mis en lumière ce qui aujourd'hui est un état de fait de plus en plus identifié: «rentrées, promotions, sanctions, remises des diplômes, fêtes 10 et d'autre part de la dimension

seraient autant d'éléments de ritualité dans la scolarité obligatoire »5 . C'est par le recours à des concepts empruntés à l'ethnographie que ces travaux6 ont proposé une grille de lecture de ces pratiques. Ils opèrent un rapprochement entre ces agissements et certaines manifestations sociales enregistrées dans les sociétés traditionnelles. Les termes de rites initiatiques ou rites d'agrégation sont ceux les plus usités pour rendre compte des diverses activités juvéniles observées (le bizutage est cité en point de fuite dans certains de ces écrits. Mentionné de nombreuses fois à titre illustratif, il ne fut toutefois jamais l'objet d'une description systématique ). Le propos de ces recherches admet pour toile de fond le principe suivant. La société globale, dans laquelle évoluent les individus, se divise en plusieurs groupes sociaux qui constituent autant de sociétés particulières communiquant entre elles. L'individu, membre de la société, est catégorisé dans ces diverses divisions selon, entre autre, son sexe, son âge et sa situation sociale. Or ces deux derniers états varient au cours de sa vie, son appartenance à un groupe se modifiera donc également. Même s'ils s'accordent pour dire que l'existence
5 BLANC (D.), L'école, les rituels et la lettre, p.407.
6 Voir en particulier CENTLIVRES(P.), Les rites de passages nouveaux

espaces nouveaux emblèmes, et ROSSEL (P.), Eléments de ritualités dans la scolarité obligatoire. Il

contient mOIns de discontinuité qu'il semble y paraître, ces travaux mettent l'accent sur les changements de statuts qUI interviennent dans la biographie de tout un chacun, et par extension sur les ajustements qu'opèrent les personnes pour gérer les conflits et les tensions des différents rôles qu'elles ont à tenir. Ils mentionnent aussi que certains groupes SOCIaux, considérés comme plus hermétiques que d'autres auraient renforcé leurs frontières afin de rendre leurs accessions plus difficiles: la venue du nouveau dans le groupe annonce des perturbations, celui-ci arrive avec son mode de vie, avec les règles qu'il a intégrées dans sa communauté d'origine. Or ces dernières peuvent s'avérer incompatibles avec celles de la nouvelle structure d'accueil qui, par conséquent, éprouvera la nécessité de la mise en place d'un cérémonial pour accompagner le passage, elle préserve ainsi le groupe de la menace que constitue l'étranger. Ce type de conception se donne comme cadre théorique l'approche fonctionnaliste, considérant la

société comme une totalité autorégulée.

Nous tenons à mentionner qu'une certaine perplexité nous envahit lorsque nous considérons l'usage unanime des

références engagées. En d'autres termes nous nous demandons si ces concepts empruntés à l'ethnographie, colorés d'exotisme permettent une compréhension réelle de notre objet d'étude. Ne 12

sont-ils pas une pure construction mentale chargée en fait de répondre à la nécessité d'observer une manifestation aux formes archaïques, manifestation qui rend alors, légitime l'utilisation d'une grille de lecture traditionnelle, adaptée le regard (Relever

ethnographique estampillé spécialiste de l'ailleurs?

d'un autre temps, d'un autre âge serait gage d'étrangeté.)

Nous pouvons nous demander s'il est souhaitable de retenir cette conception qui semble ignorer l'autonomie des acteurs, tant bien même qu'elle contribue à mettre à jour la fonction sociale cachée .du bizutage. Dans une perspective subjectiviste, nous pourrions prioritairement nous intéresser aux interactions en acte, ainsi qu'aux interprétations que les individus leur donnent. Conjuguer les deux approches nous apparaît comme la solution la plus fertile. Mais se situer une fois du côté de la structure, une fois du côté des acteurs nous conduit à changer d'échelle et risque de nous entraÛler, au mieux dans une impasse, au pire vers des incohérences. Le travail que nous présenterons ici ne peut prétendre lever une opposition difficilement dépassable. Toutefois lorsque

paradigmatique

nous observons une école d'ingénieurs dans laquelle les élèves sont d'une certaine façon maintenus dans une situation de clôture spatiale et mentale, dans un système auto-référentiel où les valeurs fonctionnent peu en termes dynamiques, quand nous 13

sommes en présence d'une manière dominante, bien que non exclusive, d'un code symbolique fort, alors il est sans doute fécond de recourir au concept de communauté, d'autorité, de rôle.

Cependant lorsque nos investigations nous conduiront sur une scène plus ouverte, où les acteurs doivent chercher une unité subjective que le cadre dans lequel ils évoluent ne leur transmet pas de manière automatique, ces concepts peuvent-ils être maintenus? Leur usage semble de mise si nous voulons

introduire un minimum de comparaison entre des institutions ayant pour même mission la formation des futurs ingénieurs. Toutefois, ils pourraient être relayés par une approche

constructiviste afin de sonder des terrains dont la spécificité nous amène à considérer une réalité jusqu'alors non entrevue qui engage de fait une grille d'analyse renouvelée. Notre regard tente de prendre en compte dans un même élan de réflexion le poids des structures et les latitudes individuelles. Cette

perspective peut, tout en considérant le bizutage comme une activité qui engendre une forme relationnelle fondée sur le pouvoir, nous permettre d'accéder à la réplique faite à cette

domination, qui, selon Foucault7, va nécessairement se mettre
en place. Ce que nous souhaitons explorer, c'est précisément les
7 FOUCAULT (M.), Deux essais sur le sujet et le pouvoir. 14

stratégies d'évitement, les résistances, voire les inversions de rôle qui vont naître de ces modes relationnels.

Quoi qu'il en soit, les angles de vue retenus doivent avant tout répondre aux interrogations concrètes que nous avons à résoudre: pourquoi les nouveaux étudiants sont mis à l'épreuve à leur arrivée dans un établissement scolaire? Pourquoi des Aborder

individus consentent-ils à être ainsi éprouvés?

d'emblée le sujet par des problèmes de fond nous conduit à rechercher les valeurs sous-tendues dans les activités observées. Fonctionnent-elles en telme dynamique ou en sommes-nous au stade de la commémoration? La mise en lumière des objectifs poursuivis, avoués ou tacites, reconnus ou ignorés, pourrait constituer un début de réponse. Savoir si nous sommes du côté du complot: du «deus ex machina », ou du côté d'une

construction au quotidien d'une réalité, fait également partie des zones d'ombre à éclairer.

Nous nous demandons aussi quels contours

particuliers

prennent ces assujettissements? En filigrane du questionnement qui précède, il apparaît clairement que le bizutage met en jeu des rapports de soumission. Si nous aiguisons notre regard, le corps apparaît comme un des vecteurs de cette domination. Le corps que l'on contraint, parfois que l'on dresse, que l'on 15

supplicie. Le bizutage place donc au centre des échanges symboliques cette question des corps. Les propos que l'on peut lire ça et là sur ce thème ont largement visibilisé la subordination des nouvelles recrues aux deuxièmes années. Le conservatisme social que l'on a pu identifier a amplement été disserté. Cependant la force heuristique de ces discours semble avoir laissé à l'écart de cette problématique la continuité, voire la filiation, qui pour nous apparaît très clairement, entre l'ascendance d'une cohorte sur l'autre et la hiérarchie des sexes que l'on peut désormais observer dans le bizutage, du fait de l'ouverture progressive d'un espace jusqu'alors ségrégué. Les écoles d'ingénieurs, rappelons le, furent longtemps

caractérisées par l'absence de mixité. L'homosocialité que l'on pouvait constater jusqu'à très récemment poun4ait nous amener à réfléchir sur l'inscription spécifique des femmes dans ce nouveau territoire. Nous serions enclins à prendre les hommes en référence pour tenter de comprendre comment les femmes se différencient de ce modèle général qui se conjugue depuis toujours au masculin. Cependant pour ne pas retomber dans une spécificité des femmes comme objet, il est nécessaire pour cette étude qui voudrait accéder à la dimension sexuée de « l'observé », de ne pas retenir cet éclairage, que nous jugeons théoriquement dommageable, 16 idéologiquement contestable.

Malgré sa perspective marxiste, nous actualisons dans cette recherche la réflexion de Nicole-Claude Mathieu qui stipule que «puisque dans nos sociétés les deux catégories de sexe

couvrent la totalité du champ social, il semble logique que toute spécificité de l'une ne se définit que dans son rapport avec la spécificité de l'autre, et que l'une comme l'autre ne puissent être étudiées isolément, du moins sans qu'elles n'aient été auparavant pleinement conceptualisées comme éléments d'un
même système structural »8.

Aussi la co-présence du masculin et du féminin dans l'ensemble des écoles d'ingénieurs nous emmène plutôt à nous questionner sur les interactions de genre. Nous souscrivons à la réflexion de Danièle Kergoat qui avançait à propos de la division sexuelle du travail que« les clivages entre hommes et femmes ne sont pas réductibles à du plus ou moins d'exploitation ou à un partage « inégalitaire» mals qu'il s'agit bien d'un traitement

contradictoire selon le sexe, bref, d'un rapport social spécifique à la variable sexe (...) il Y a une différenciation entre les sexes des activités sociales. »9.

8

MATHIEU (N.C.), Notes pour une définition sociologique des

catégories de sexe, p36. 9 KERGOAT (D.), A propos des rapports sociaux de sexe, p16.
10

GODELIER (M.), L'idéel et le matériel.

11HAICAULT (M.), Doxa et asymétrie sociale des sexes. 17

Nous travaillons sur les pratiques à l'œuvre dans le bizutage pour y mesurer les rapports conjointement symboliques nous nous de sexe en activités mais attachons aux car productions nous les

nombreuses

dans

ce rituel

reconnaissons comme des instruments de domination. Sonder la composante « idéelle 10» de notre sujet nous aidera sans doute à dépasser la diversité des formes pour trouver une régularité de sens et cela malgré la plasticité des supports investis par la dimension symbolique. Plus précisément nous faisons appel au concept de doxa de sexe, pièce capitale dans le système symbolique et qui retient de ce dernier ce qui est là en acte, dynamique, actif, avec un attachement particulier aux liens entre les catégories de sexe. La doxa de sexe renvoie aux systèmes de significations, de production SOCIaux. Ce terme désigne de sens des les systèmes

phénomènes

interprétatifs dominants qui passent par l'énoncé d'« allant de soi» de « prêt à penser »11. Le recours à ce concept est motivé par l'activité autoréflexive que tout un chacun peut enregistrer chez les acteurs du bizutage dont la légitimité controversée

18

génère un gros travail de blanchissement. En outre, la doxa de sexe remplit une fonction d'ordre et donc de conservation, nous pouvons l'imaginer particulièrement active et précieuse

lorsqu'une menace pèse avec insistance sur un mode d'être ensemble. Il est à noter que les discours consignés ne se contentent pas de raconter, ils expliquent, le justificatif

l'emporte alors sur l'interprétatif, ils diffusent de l'arbitraire aux allures scientifiques (imaginent des références historiques aux pratiques exposées, arguent de thèses naturalistes) et se substituent par là même à une analyse objective du sujet. La doxa de sexe «.n'informe pas, elle ne précise pas, elle hallucine,
elle crée de l'hypnose »12.

Concrètement nous tentons de saisir les relations inter-genre et intra-genre pour comprendre comment les places qu'occupent les garçons et les filles se négocient. Nous nous demanderons alors quelle partition sexuée des positions de pouvoir et d'influence dans le bizutage va-t-on rencontrer. Il s'agit également de savoir quelle image du masculin est magnifiée, mais encore quelle économie érotique est à l'œuvre. Notre interrogation va aussi jusqu'à sonder les motivations et les motifs de participation des différents acteurs. Existe-t-il des formes de remise en cause, de subversion du bizutage, s'agit-il,
12HAICAULT (M.), Doxa et asymétrie sociale des sexes, p.5. 19

le cas échéant, de positionnements collectifs, de sauvetages individuels?

Les tentatives furtives d'appréhension du bizutage, l'ont qualifié de rite de passage. Si nous admettons qu'aujourd'hui le passage à l'âge adulte est une réalité difficilement observable, compte tenu du fait que les transitions sont multiples et s'opèrent tout au long du parcours de vie, alors il faut bien admettre, à moins de réitérer à chaque moment charnière ce type d'analyse, que ce genre de conclusions doit être sérieusement et

systématiquement éprouvé. De notre point de vu le bizutage, pâle imitation du rite de passage, opère essentiellement

pour renforcer le collectif: la réitération du rituel contient l'altérité et bâtit de l'identique. Aussi dans une première

partie après une rapide mise à distance avec l'hégémonique problématique qui voit dans le bizutage un renouvellement identitaire nous déporterons notre regard de l'individu vers le rite dans l'institution.

La structuration

de la virilité constitue un enjeu important

du bizutage qui, malgré une mixité à prétention égalitariste désormais de mise dans la quasi-totalité des formations où il est à l'œuvre, l'asymétrie des sexes. 20 a pour principal ressort d'action

C'est dans un deuxième temps que nous questionnerons le bizutage comme élément actif dans la reproduction d'un ordre sexué.

21

L'enquête: méthodes et matériaux recueillis.
Les données qui sont exploitées dans cette recherche ont été recueillies sur trois écoles d'ingénieurs différentes: l'ENSCT, l'ENSAM, l'INSAT.

Notre présence à l'Ecole Nationale Supérieure de Chimie de Toulouse (ENSCT) ne relève pas d'un choix de terrain mais d'une opportunité à saisir: d'une invitation par une personne de cet établissement à venir assister à la partie privée du bizutage. L'ob~ervation flottante réalisée ce soir-là dans la précipitation nous a tout de même permis de prendre des contacts, de faire connaissance avec le cadre institutionnel de cette structure pour conclure que l'on pouvait y mener une partie de nos investigations. L'ENSCT est l'un des quatre établissements1 de l'Institut National Polytechnique (INP) de Toulouse. Cette école crée en 1906 forme aujourd'hui des ingénieurs chimistes généralistes.

Le bizutage de l'Ecole Nationale Supérieure des Arts et Métiers (ENSAM) a souvent été présenté dans la presse comme un modèle du genre: sévère, particulièrement long, entouré d'un secret pratiquement inviolable. Recoupant des
1 Les autres établissements sont l'ENSAT, l'ENSEEIHT, l'ENSIGC. 23

impressions données à la hâte, des représentations du sens commun, et quelques renseignements plus sérieux, nous avons décidé d'enquêter sur un établissement Arts et Métiers. L'ENSAM assure chaque année l'enseignement de 3500

étudiants (tous cycles confondus) qui reçoivent une formation d'ingénieur de conception et de réalisation des systèmes de

production. En 2001 on comptabilise 29000 ingénieurs
gadzarts répartis dans le monde. Des considérations pratiques nous ont conduit jusqu'à l'école bordelaise qui est l'un des huit établissements Arts et Métiers.

Enfin, au vu des deux telTains précédemment choisis, nous nous sommes orienté vers un dernier établissement offrant des caractéristiques qui devaient nous assurer une meilleure représentation du panel que propose actuellement

l'enseignement ingénieural hors université. L'Institut National des Sciences Appliquées de Toulouse (INSAT) recrute ses élèves après le baccalauréat, premières intégrée».2
2 « Deuxième établissements INSA crée après celui de Lyon, l'école de Toulouse est née dans une France en pleine expansion industrielle qui connaissait une pénurie d'ingénieurs et de techniciens. Les structures existantes étaient alors largement insuffisantes: les effectifs accueillis dans les grandes écoles traditionnelles étaient limités et difficilement extensibles sans modifier en profondeur l'esprit de ces établissements. Il 24

leur formation, les deux au sein d'une « prépa

années,

est assurée

Nous n'avons pas cherché par l'élection de tel ou tel terrain à rendre compte le plus précisément possible de la diversité des écoles d'ingénieurs. Cela nous aurait inévitablement conduit sur un nombre plus important d'établissements. Or, nous voulions réaliser un minimum de 10 entretiens sur chaque site afin de recueillir tour à tour le témoignage des bizutés et l'expérience des bizuteurs. Néanmoins les trois institutions scolaires retenues, engagent chacune un cadre de travail singulier, qui nous permet d'observer des situations qUI recouvrent de manière significative le contexte actuel des formations d'ingénieurs. En dehors de l'ENSAM dont la réputation semble avoir accroché notre regard, nous n'avons pas voulu enquêter dans des lieux à la notoriété établie par ce type d'exactions. Il nous fallait avant tout résister à

l'imposition de la problématique de l'abus et donc considérer les établissements sur d'autres critères que leur renommée.

fallait donc ouvrir de nouvelles :filières de formation. Par ailleurs la France voyait aussi apparaître des générations toujours plus nombreuses de bacheliers. Or, peu d'entre eux s'engageaient dans la voie de l'enseignement supérieur, Universités ou Grandes Ecoles. Les écueils étaient en effet nombreux: l'université connaissait un fort taux d'échec, contrepartie de sa grande facilité d'accès, tandis que l'entrée dans une grande école, subordonnée à la réussite d'un concours nécessitant une préparation intensive de deux ou trois ans, paraissait bien aléatoire aux jeunes issus de catégorie modeste. Pour attirer ceux-ci, il fallut imaginer un système d'enseignement qui permette un accès plus rapide et plus assuré au diplôme d'ingénieur.» CORBIERE (M), DEPUY (M), SARAMON (P), INSA 1963/1993J La passion des sciences. 25

A l'ENSCT nous nous sommes rendue au BDE3 nouvellement élu pour une première prise de contact à cette occasion nous avons réalisé des entretiens avec quelques membres de cette association. Ils nous ont remis l'annuaire des élèves qui indiquait les coordonnées de leurs camarades engagés dans les trois années de formation. A notre charge de les contacter pour décrocher une interview. Au total vingt personnes de l'école de Chimie ont été interrogées soit dix élèves de première année et dix élèves de seconde année. L'enquête à l'ENSAM Bordeaux a été menée en deux vagues, six années4 les. séparent l'une de l'autre. Lors de la première, nous découvrons le bâti éclaté de cet établissement qui nous conduit à errer quelques minutes dans le site pour finalement interpeller le premier gadz'art rencontré. Cet élève nous a immédiatement invité chez lui et nous avons d'emblée réalisé un entretien, puis il nous a présenté à certais de ces collègues qui nous ont reçue le lendemain. Ces 24h ont suffi aux organisateurs du bizutage pour donner des consignes de prudence à mon encontre. « Enfin moi j'espère que tu n'es pas journaliste parce qu'on m'a dit... J'ai parlé de toi tout à l'heure à des gens qui sont à fond pour le bizutage qui s'appelle les RDC(Rez-De-

3 B1rea1dŒ crève; 4 La punià'eVdgLle d'm1rdims a été cllOCtuée dans le care demamamise:
« Bizuta~ : quel rife fXJW quel mythe ? >>.

CDRBIERE

CM)

26

Chaussée), c'est des gens qui se sont mis ensemble dans un demi couloir pour usiner comme des brutes quoi et moi j'ai d'assez bons contacts avec eux et tout à l'heure je leur ai dit "tiens je vais parler à quelqu'un qui fait une étude sur le bizutage et qui m'a demandé de répondre à ses questions" et on m'a dit "t'es sûre que c'est pas une journaliste, parce qu'il faut pas raconter ça à une journaliste, ça craint et tout". (Lisa)

Nous avons choisi de nous retirer du terrain. Cependant notre réseau personnel nous a donné l'opportunité, tout à fait fortuitement, d'entrer en contact avec un insoumis de la promotion de cette année-là qui a dû quitter l'école. Peu de temps après notre entrevue, il nous posta son «journal» d'une vingtaine de pages qu'il avait débuté à son arrivée à l'ENSAM et qu'il stoppa à son départ. Document exceptionnel par la nature des informations qu'il recèle (consigné dans

l'instantané, écrite au jour le jour dans l'unique objectif de se soulager) il participe pleinement au corpus d'informations que nous avons utilisé. Pour notre deuxième tentative dans cet établissement, nous avons opté pour la même prise de contact sans obtenir le même résultat. Les flâneurs interpellés nous ont de suite « rabattue» vers le major des traditions auprès de qui nous avons dû développer un argumentaire précis pour 27

qu'il nous permette d'entrer en contact avec ses camarades. Par conséquent, cette deuxième série d'entretiens a été effectuée auprès de personnes co-optées par un des gardiens du bizutage. Finalement, quelque temps après, l'occasion nous a été donnée de rencontrer à nouveau un réffactaire, qui pour sa part est toujours intégré à l'école. De cette façon, Il entretiens ont été recueillis à L'ENSAM Bordeaux.

Enfin nous avons choisi pour entrer en contact avec les étudiants de l'INSA Toulouse (INSAT) d'aller à leur rencontre dans les rues. de la ville le jour de leur bizutage. Notre « communicabilité naturelle» nous a permis d'être accostée. Nous avons alors négocié l'achat d'un préservatif contre un rendez-vous leur expliquant qu' « ils tombaient bien» et que nous étions particulièrement intéressée par ce qui se passait là. La cafétéria de leur école nous a accueilli pendant trois semaines, les premiers interviewés nous ont présenté des élèves installés à des tables voisines. Pour finir nous avons décidé de rompre avec le hasard des rencontres afin de nous permettre là encore de contacter les organisateurs du bizutage. Dix neuf entretiens ont ainsi été réalisés à l'INSA T. L'observation directe de scènes de bizutage a été mise en œuvre à plusieurs moments de la recherche. Elle a été parfois le premier contact établi avec un terrain (ENSCT/INSAT), ce 28

qui nous a par la suite permIS de construire des grilles d'entretiens au plus près de faits expérienciés. Par ailleurs le fait de réitérer notre observation chaque année a rendu possible le pointage systématique d'éléments abordés de façon éparse dans les témoignages. Par exemple entendre le nom des boissons consommées et établir, accoudée au comptoir, la liste des alcools proposés ne conduit pas, on s'en doute, au même résultat. Que ce soit en amorce ou en complément des entretiens nous avons au total assisté à trois bizutages (édition 96, 97, 99) à L'ENSCT à deux soirées parrainage (en 96 et 97) dans cette même école, à deux bizutages à l'INSAT (année 96 et 97). Aucune observation directe n'a pu être réalisée à l'ENSAM où les spectateurs ne sont pas admis, les faits exposés ne sont que rapportés et étudiés à travers les discours. L'idée de recourir à un questionnaire est intervenue assez tardivement. Ce dernier ne figurait pas dans le dispositif de recherche que noUs avions initialement mis en place. Le fait d'être amené à toucher du doigt certains aspects du problème sans parvenir à en mesurer l'authenticité, la fréquence, nous a orienté vers une méthode de recueil des données plus systématisée. Le questionnaire a été utilisé pour lever

quelques approximations. Il nous a permis par exemple de 29

saisir avec plus d'exactitude l'engagement des filles et des garçons dans certains jeux. C'est avec l'accord de

l'administration que nous nous sommes rendus au gré des emplois du temps en amphi, en TD. Nous avons nous-même procédé à la passation. Nous sommes en possession de quatre vingt cinq questionnaires-,- et remplis par les élèves de première année de l'ENSCT. Chaque promotion accueille 66 élèves. Nous avons donc interrogé 64% de la promotion. Ce sont 170 élèves de première année à l'INSAT qui nous ont également remis leur questionnaire, soit 57% de l'effectif total. Enfin ce travail mobilise également des informations glanées dans des documents internes aux écoles. Afin d'obtenir un autre éclairage nous avons complété notre approche par une étude des écrits qui accompagnent à chaque rentrée scolaire le bizutage. Lettre de la direction aux nouveaux arrivants, couITier du BDE aux futurs bizutés ou encore annuaire des promotions et liste des parrainages ont fait l'objet d'une attention particulière. «Etudier ces pratiques sémiotiques,

c'est se donner les moyens de dépasser les concepts souvent flous d'idéologie, de représentations, de valeurs, voire même de sens et de culture (...) pour analyser ce qui existe effectivement des interactions verbales, des discours des 30

textes dans leur matérialité, pour ce qu'ils sont

(...).

Les

pratiques sémiotiques ne sont pas le reflet de ce qui s'est déjà joué de façon muette ailleurs. Ces pratiques ne sont pas non plus au-dessus ou à côté du social, mais en son sein, elles sont d'emblée dans toute activité humaine, dans toute forme de vie sociale. »5

Notre volonté de multiplier les méthodes d'approche trouve assurément sa légitimité d'un point de vue théorique, mais pour nous, passer, de l'une à l'autre, a surtout permis de résoudre des difficultés très concrètes qui se sont posées au fur et à mesure de l'avancée de la recherche.

5 LAHIRE (B.), Socialisation, formes sociales et pratiques sémiotiques: le procès de scripturalisation comme lecture du procès de socialisation. 31

lére partie: l'identique

Maîtriser l'altérité, bâtir de

I)Le bizuta!!e comme rite de oassa!!e Au cours des lectures visant à rassembler un maXImum d'informations sur le bizutage, la mise en parallèle avec les rites de passage, se répondait d'un écrit à l'autre dans une quasiunanimité, pour dessiner grossièrement mais assurément les traits de ce rituel. Pourtant quelques évidences de base pouvaient contrecarrer certaines assertions clefs des

raisonnements rencontrés et par là-même paraissait, de notre point de vue, affaiblir la comparaison sur des points majeurs. Nous devions donc avant de proposer une autre lecture possible prendre le temps de nous inte1140ger ur la fécondité de telles s hypothèses.

Afin de mesurer la pertinence de ces éclairages qui viennent comme légitimer un compoIiement par ailleurs qualifié de déviant (pour se faire, une rhétorique morale au mieux éthique est mobilisée), nous souhaitons revenir à l'origine du concept central mis en œuvre dans ces analyses et au contexte théorique dans lequel il s'est développé: les rites de passage.

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Il s'agit d'une notion mise en lumière et conceptualisée par A. Van Gennep dans un ouvrage paru au début du sièclel. En toile de fond, on note l'adhésion de l'auteur à la conception suivante: l'existence de l'individu consiste à passer d'un âge à un autre, d'une situation à une autre, de telle façon que la vie d'un homme se déroule en une série d'étapes. Il met en avant que tout changement d'état est accompagné d'une cérémonie de type religieux, le monde sacré englobant la quasi totalité des pratiques sociales, qu'il qualifiera de rites de passage. Ces rites n'ont pas tous la même forme mais, sous les diversités, il relève « un schéma type» qui assure ce changement - la période de séparation (rites préliminaires), - la période de marge (rites liminaires), - la période d'agrégation (rites post liminaires). Dans nos sociétés modernes, pour passer de l'un à l'autre des compartiments dans lesquels sont catégorisés les individus, certaines qualités sont requises. Puisqu'il s'agit d'un déplacement à l'intérieur du domaine réservé au profane, les garanties à fournir sont également de cet ordre. En effet, les conditions à remplir
1

VAN GENNEP (A.), Les rites de passage, p.I07. 34

sont bien souvent d'ordre économique (apport d'un capital financier pour devenir propriétaire d'une maison ou d'une entreprise) et/ou intellectuelle (posséder le baccalauréat pour entrer à l'université et faire désormais partie du groupe des étudiants de l'enseignement supérieur). Nous pouvons observer cela dans l'institution scolaire, qui demande au jeune d'avoir acquis un certain niveau, garanti par un diplôme, pour accéder à une année supérieure. Quelques établissements exigent parfois que les candidats passent un concours supplémentaire afin de s'assurer l'admission des plus «perfolmants ». Cette pratique se rencontre dans' les classes préparatoires, les Grandes Écoles ou dans les universités ayant encore recours au concours, comme médecine ou pharmacie. Or, nous l'avons vu à ce mode légal de sélection, se rajoute une épreuve, dont la tenue n'est ni mentionnée ni exigée dans aucun texte de loi et qui fait appel à des aptitudes qui n'ont strictement rien à voir avec le contenu des enseignements qui seront dispensés.

Cette épreuve semble se présenter dans ses grandes lignes comme une cérémonie d'investiture, où le symbolique a une grande place, ce qui autorise certains observateurs à penser que nous sommes en présence d'une manifestation sociale sacrée. Les 35

enjeux, tels qu'ils sont exposés par les acteurs

ou les

«spectateurs», semblent à eux seuls autoriser le rapprochement entre cette activité estudiantine, que l'on nomme le bizutage et les rites de passage. Parfois l'évocation d'un ancrage historique très ancien, bien que mal défini, vient renforcer la comparaison. Parfois l'analogie se noulTit également du fait que les expressions multiples du bizutage, qui, grâce à quelques adaptations, résistent à une modernité hésitante et, il est vrai, pas toujours convaincante, conservent des caractéristiques archaïques

« comme justificateur de ce qui est appelé la tradition »2.

Avant de déplacer notre réflexion pour envIsager une autre problématisation moins fixiste, plus dynamique de notre objet de recherche nous nous proposons de voir rapidement si l'on peut repérer dans les pratiques observées le schéma du rite de passage tel que nous venons de l'exposer. Le découpage triparti de Van Gennep peut paraître simplificateur voir simpliste, toutefois, si nous avons clairement à l'esprit que dans la réalité les séquences peuvent se chevaucher jusqu'à la confusion, nous pouvons l'utiliser avec toute la prudence que cela appelle.

2

RIVIERE

(C.), Les rites prq(anes, p.I05.

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1)La nériode de sénaration

La mise à l'écart des bizutés, lorsqu'on considère le cas du bizutage, dont la durée varie considérablement d'une école à l'autre, ne présente pas, soit par sa dilatation dans le temps, soit par son degré d'élaboration, des contours identiques.

S'il Y a isolement des nouveaux arrivants, il est avant tout inhérente à leur situation d'exilés volontaires qui s'installent dans une région, une ville encore inexplorée par la plupart. Ils prennent place- d'office dans le groupe, anonyme parmi d'autres inconnus, où les règles sociales de proxémie défmissent l'état des rapports. Parfois deux ou trois recrues fréquentaient l'année passée un même établissement, elles ont été sélectionnées au sein de la même classe préparatoire. Dans ce cas, bien souvent, elles restent ensemble les premiers jours, le temps que chacun prenne ses marques. Mais, outre ce genre de configuration sociale repérable lorsque se constitue un groupe à partir d'éléments qui ne se connaissaient pas auparavant et, qui n'est donc en rien spécifique aux formations ingénieurales ni plus largement d'ailleurs au monde scolaire, force est de constater que la séparation entre élèves de premières et deuxièmes années n'est
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pas recherchée.

Si la volonté avait été d'isoler le groupe des bizuts, l'absence d'internat à l'ENSCT aurait rendu cette tâche difficile. Une fois les cours finis, les étudiants, SUl10utau début de l'année scolaire, se dispersent dans la ville. SeuIl 0% des chimistes inscrits en première année habitent une résidence universitaire basée à Rangueil.

L'INSA T installé, lui aussi, sur le campus de Rangueil réunit sur son site les conditions matérielles qui répondent à l'ensemble des composantes de la vie étudiante. Une restauration autonome jouxte la résidence étudiante. 87% des premières années de cette école habitent « le campus INSAT ». Espace à la fois spécifique et circonscrit, le territoire de cet établissement présente la configuration idéale pour permettre l'isolement des bizuts. Or les logements se répartissent sur huit édifices dans lesquels

cohabitent invariablement les élèves engagés dans une des cinq années3 de formation. A un même étage, sur un même palier, on

3

L'INSA T, outre les trois années classiques de formation ingénieurale,
« prépa intégrée»

abrite

une classe préparatoire:

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peut trouver bizutés et bizuteurs. Lorsque les animations commencent, les relations, même si elles sont rarement vécues sur un mode égalitaire, sont nombreuses. Notons cependant que la provocation, pouvant aller jusqu'à une certaine lourdeur et âpreté sans jamais devenir inhospitalière, est souvent de mise.

A l'ENSAM par contre, des principes rigoureux et strictement observés tiennent les bizuts à l'écart de la vie ordinaire, de leur famille, mais également de leur nouvelle communauté d'accueil. L'isolement relationnel et la clôture spatiale se répondent mutuellement jusqu'à ce que l'espace des relations légitimes recouvre l'espace de l'école. En huit semaines, les bizutés auront eu l'occasion de revoir seulement trois fois leur famille. Les contacts téléphoniques sont interdits sauf en cas d'extrême urgence. Cette séparation que l'on exige d'avec le groupe d'origine apparaît comme une retraite hors du cadre de vie familier, hors de l'univers parental. Simuler l'agression physique, injurier ses camarades sont autant de comportements qui

tranchent avec le milieu familial, que l'on qualifie souvent de maternel. On affaiblit, en le niant, ce qui reste d'enfance chez le bizuté. «Ils m'insultaient tous les soirs, j'avais l'impression qu'ils me vomissaient dessus. »(Lisa) 39

Cet

isolement

des

premières

années pose

strictement régulièrement

et des

systématiquement

mis en place

problèmes. Afin de neutraliser les effets pervers produit par un système qui déclare avant tout isoler la promotion pour pennettre à des solidarités de se développer en interne, certains bizuteurs ont pour rôle précis de prévenir les naufrages individuels.

2)La uériode de Mar2e

Ce que nous avons observé dans les trois écoles d'ingénieurs lorsque s'engagent véritablement « les hostilités» a des

similitudes avec les activités de ce que Van Gennep a nommé «rite de marge» et que V.Turner a rebaptisé «période

liminale ». Lors de cette phase «les gens du seuil », tenne par lequel V.Turner désigne les néophytes, «obéissent aveuglement à leurs instructeurs».

Les premiers contacts établis, le bizuté entre dans une phase plus active, puisqu'il devra réaliser une série de tests, trouver sa place dans une situation imposée et appolier aux problèmes énoncés
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une réponse conforme à l'attente des bizuteurs. Concrètement ce moment sera le seul où l'individu poun4a se poser en acteur, discipliné ou rebelle, dans un jeu dont les règles lui sont le plus souvent cachées.

Les néophytes sont réduits à l'obéissance et sont soumis à de nombreuses épreuves. L'objectif affiché et revendiqué de ces

rituels est de créer du lien, de dépasser l'hétérogénéité par l'effervescence collective, d'initier l'inter connaIssance par un moment fédérateur et communautaire.

D'une école à l'autre des points communs peuvent être relevés. Exhibition publique, défis à relever, souillure constituent les incontournables de ces recréations. Pour certains (ENSCT, INSAT) s'ajoutent à cela sexe et alcool. Les bravades à accomplir peuvent se passer dans une totale discrétion ou au contraire être rendues publiques: l'ensemble des établissements observés avait mis en place une excursion en ville.

A l'ENSAM chacun doit unir ses efforts pour au cours d'un rallye dans Bordeaux, franchir avec succès les différentes étapes. A l'ENSCT et à l'INSAT l'élève, vêtu de sa blouse et par groupe de 41

moins de 10, doit vendre un certain nombre d'objets. Il peut s'agir de carambars, de préservatifs. A l'ENSCT s'associent à cela une série de petites bravades dont il faut s'acquitter. On leur demande de ramener un celiificat de virginité ou de frigidité, de concubinage, des balles de baby foot, un PV pour insulte à agent dans l'exercice de ses fonctions. « C'étaient des trucs souvent pour être utiles aux BDE donc c'était des verres de bières, qui peuvent leur servir pour le bar, pour le café, il y avait des stylos, des affiches aussi parce qu'ils écrivent au dos... Donc en fait, c'était surtout ça, sinon les o~jets insolites c'était... Il fallait ramener un père Noël, des fléchettes, une piste de fléchettes, une photo de groupe aussi: tu sais tu vas dans un photomaton... » (Alice) Pour se rendre au centre ville certains ont pris le bus sans payer. Les objets sont récupérés de diverses manières; ils peuvent être volés, acquis après des actes de vandalisme, ou plus simplement offerts. « Et comment vous avez ramené tous ces objets, comment ça se passe? C'est quoi les stratégies pour arriver à se procurer tout ça ? Ah, c'est On va dans les l11-agasins, entre, on est tous avec on une blouse de chimie et on dit « voilà, on se fait bizuter, on nous a demandé de ramener toute une liste de lnachins, est-ce que vous auriez par exemple... » On devait ramener une brique rose, c'était le petit bonbon et pas une brique de bâtiment. Nous on 42

savait que le petit bonbon existait, donc on est allé dans une boulangerie et on a demandé... Et ils nous en ont donnés 3 gratuitement... Ils nous en ont donnés, dans les magasins, on demandait (les affiches de n'importe quoi, le tout rapidement. Mathieu qui était là tout à l'heure l'avait chez lui. Il est allé le chercher et il l'a ramené? Oui, voilà. On a été chez nous et on a ramené tout ce qu'on avait qui ne servait pas et qui pouvait servir au bizutage... Et puis vu que les commerçants étaient très gentils et très compréhensifs, on était beaucoup plus dispos pour leur demander des trucs... Des dessous de verres, des verres à bière, ils nous les ont donnés rapidement... Selon le stock disponible, parce qu'on était pas mal: on était 6 ou 7 par groupe et il y avait 10 groupes de bizutage donc au bout de la cinquième personne, ils disaient: «j'en donne plus, je ne donne que des dessous de verres »... Mais c'était assez sympa. » (Christophe) « Vous êtes bien accueillis? Ca dépend,. disons que quand ils nous voient avec notre blouse, ils savent bien que... C'est comme partout, il y en a qui le prennent mal, il y en a qui le prennent bien... Il faut y aller, il faut oser, ce jour-là... Faut foncer... Il y a un groupe qui a réussi à ramener une chaise de café, il y en a qui ont volé une plaque d'architecte, tu sais, les plaques... ; on avait à ramener un nain de jardin. Vous l'avez trouvé, ce nain de.jardin ? Officiellement, on dit qu'on l'a trouvé mais en fait on l'a acheté dans un truc à 10francs... Bon, c'était un petit truc marrant... Il fallait ramener des dessous de bières, des trucs comme ça... Ca, on pouvait les prendre. Des pots d'échappement de voiture, il fallait ramener des plaques d'immatriculation. » (Sophie) Ces futurs chimistes doivent également répondre à des questions 43

concernant la ville de Toulouse ou l'histoire immédiate de l'école. L'année écoulée a vu colporter une série d'anecdotes que les bizutés sont invités à découvrir et à se réapproprier. Pour les aider des bizuteurs installés aux ten4asses de cafés de la ville leur donnent des indices en échange d'une tournée offerte. Ce soudoiement autorise toutes sOlies de transactions.

A l'INSAT il est rare de voir des étudiants être présents sur l'ensemble des festivités. Les nouveaux InsaÏens choisissent dans la panoplie des activités quotidiennement proposées, auxquelles ils vont s'associer. celles

Le rapprochement avec les sociétés traditionnelles est surtout justifié lorsqu'on rend compte de l'usinage des Arts et Métiers. Les anthropologues ont souvent mentionné l'omniprésence dans les rituels de passage du thème de la mort. Le novice meurt à l'enfance par l'expérience de la terreur. Toutes ces séries d'épreuves, si elles paliicipent à la réalisation du rite de passage, sont également un rite de deuil, puisqu'elles visent à tuer l'adolescent dans le jeune homme ou la jeune femme. Elles conduisent graduellement le néophyte dans le cercle consacré des élus et cela passe par la négation de l'individu, de ses désirs, de 44

ses craintes, de ses ambitions, de la valeur qu'il s'accorde luimême. «C'est alors que peut commencer l'initiation proprement dite qui récapitule et transmet l'histoire sacrée de la tribu. .. »4On retrouve la classique rencontre avec les esprits. « A un moment on fait le tour de l'enfer, ils nous disent que c'est l'enfer, avant de voir le gorg's Avant d'aller voir le gorg's ça veut dire quoi? Ca ne veut rien dire, c'est une entité, ça fait encore partie du folklore. On ne le voit pas le gorg 's, chaque fois on y fait allusion. » (Valkiri) De plus à l'ENSAM, le rituel a lieu sur un territoire spécifique dont l'accès est contrôlé. Les élèves évoluent dans une aire restreinte. Nous lions l'efficience du rituel au fait que le seul espace de sociabilité est, pour ces jeunes, l'école. Ils y dorment, s'y nourrissent, y étudient.

«On vit en autarcie ici parce qu'il y a tellement de trucs organisés (...) "Tu peux faire tes photocopies, tu peux faire ton marché, y a une coop, tu peux acheter ta bouffe. » (Lisa). L'internat est, à l'ENSAM, en droit supprimé mais persiste encore dans les faits. Le campus offre la douce quiétude d'un
4GALLAND (O.), Sociologie de la jeunesse . L'entrée dans la vie, p.67.

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milieu protégé où, loin de l'agitation des universités, loin du bruit de la ville, les futurs ingénieurs de France peuvent étudier. Si parfois, ils se plaignent de cet univers clos qui les étouffe, ils y trouveront toutefois la stabilité et la sérénité nécessaires à leur réussite. De ce fait, tous les individus entretiennent les mêmes rapports au temps, à l'espace, aux autres.

De plus, ils n'ont guère l'opportunité de chercher leur place au sein du groupe, d'ajuster leurs relations, puisque leurs aînés leur dictent ce qu'ils doivent conquérir et comment ils doivent se comporter pour y parvenir. Ils font en fait, là, l'apprentissage des attitudes et des comportements de leur milieu d'adoption.

La gestion du temps de vacance participe pleinement à ce qui concourt pour nous à la clôture mentale. La main mise par les secondes années sur les plages de temps libre des premières années velTouille les individus dans un cadre pré-défini. En outre, on peut voir dans la ritualisation complète de la vie quotidienne une sclérose du temps, en d'autres telmes la certitude d'un éternel recommencement.

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