Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Le Bonheur selon Félisse

De
0 page
Dans son village perdu au bord d'un estuaire, Félisse peine à faire vivre sa famille. Les poissons ne se vendent pas cher, les marins se font alors jardiniers pour joindre les deux bouts. Quand ils ne sont ni dans leur barque ni dans leur jardin, ils se retrouvent « Chez Germaine », bistrot qui est un peu plus que leur résidence secondaire.
Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Table des matières
Couverture Titre L'auteur Du même auteur Dédicace Citation I Un pays fait pour les légendes II Les colères de la Gironde III Chasser les corbeaux, cela paye les cartouches IV Le pays captif du vent polaire V Et puis le printemps inexorablement VI Une bien belle journée s’annonce VII Une partie de plaisir ? VIII Où est passé Félisse ? Au port, on s’inquiète IX Autre combat, de requins cette fois X Les imprévisibles prémices de la gloire XI Pour Félisse, l’urgence : changer de voiture XII Le « bonheur » selon Félisse XIII Héros d’un soir XIV Les mystères de la grande presse XV La caverne d’Ali Baba XVI Le revers de la médaille XVII Les « exigences » de l’équipe de foot XVIII Marcelle face à la culture XIX La charité selon le curé XX L’amertume du triomphe XXI Et la caisse des écoles ! XXII Philanthrope malgré lui XXIII Éline et Philippe XXIV Premier accroc sérieux XXV Et pendant ce temps-là… XXVI Philippe paye la rançon XXVII Conseil « éclairé » de la grand-mère XXVIII Quand les sourires reviennent XXIX De nouveau le grand départ XXX Rançon payée, les hommes soulagés fêtent la pai x retrouvée 4e de couverture
Journaliste et auteur d’une cinquantaine d’ouvrages dont quelques-uns furent des best-sellers,Jean-Marc Soyeztoujours inventé des histoires et des contes. Pl usieurs de a ses récits,Tuile à loups, La Ramandeuse La etVigne à Saint-Romain La , ont été adaptés pour la télévision avec succès.
Titre
JEAN-MARcSOYEZ LEBONHEUR SELONFÉLISSE
Au café de l’Église Julia La Tuile à loups Les Galoches de Julia
Copyright
du même auteur
Aux éitions de Borée
Autres éiteurs Bouvines ou les canons de bois La princesse iroquoise Le braconnier de Saint-Benoît Le complot de la Bible-d’or Les brigands de la Saint-Michel Les Ébénistes du vin Les renards Les tonneaux du roi Édouard Quand les Anglais vendangeaient l’Aquitaine Thibault et Nicolette ou la première commune Torcol le Vilain
En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris. ©De Borée, 200«
Dédicace
À Claire, ma femme
Citation
La fortune vend ce qu’on croit qu’elle donne. LA FONTAINE
I
Un pays fait pour les légendes
N ARRIVANT au bout de la travée, Félisse poussa les gaz à fon d. Avec un E rugissement désordonné, le moteur s’emballa, fouett ant des deux côtés des giclées de terre fine à la façon d’un hors-bord en pleine course. Félisse crispa ses bras, appuya un coup sec sur les mancherons et leva aussitôt après. La machine sauta comme une chèvre sur le chemin et amorça une course cahotante vers la clôture du jardin. D’un coup de pouce, Félisse fit basculer la manette des gaz et le moteur se tut avec un sifflement piteux en même temps que s’arrêtaient les dures vibrations qui avaient «assommé» les poignets du conducteur. Félisse coupa l’arrivée d’essence et se redressa, les oreilles bourdonnantes, au sein d’une bulle de silence tout neuf. À pas hésitants, il alla chercher son tabac posé à côté de sa veste sur le bord de la citerne. Appuyé contre la margelle, il se roula une cigarette et aspira profondément la première bouffée. Clignant des yeux, il mesura avec jubilation le tra vail de la matinée. Tout le jardin était labouré à la petite cuiller, le fumier bien e nterré, pas une herbe folle, les bords nets, coupés au rasoir et pas une motte, rien que d e la terre meuble, régulière, passée au crible. Félisse se frotta les bras encore énervés par les v ibrations. Il essuya la sueur qui lui troublait les yeux puis regarda sa vieille montre. «Mince! seulement onze heures? pas même trois heure s pour faire tout ça? Eh bien, reprit-il en allongeant un petit coup de pied à la machine, tu peux te vanter d’être une sacrée mécanique, toi!» Depuis qu’il était tout petit, Félisse parlait volo ntiers tout seul. Il s’adressait souvent aux arbres, aux objets ou aux animaux comme à ses c oncitoyens et cela ne déroutait plus personne depuis longtemps. Satisfait, il s’étira en puissance faisant craquer l’un après l’autre ses épaules, ses coudes et puis ses doigts. Il tira de nouveau sur s a cigarette et regarda autour de lui. Du ciel bas et rayé de longues traînées sombres, to mbaient quelques gouttes de pluie. Parfois, l’une d’elles touchait le pot d’éch appement et grésillait avant de disparaître en courte buée. Félisse téta une derniè re fois sur sa «sèche» qui ne l’était plus tellement, l’éteignit soigneusement contre la margelle de ciment puis remit le mégot dans sa poche. C’était un truc à lui pour moins fumer, moitié écon omie, moitié prescription médicale; une idée du docteur Bourrier quand il l’a vait guéri de sa congestion pulmonaire l’avant-dernier hiver. Chassés par le tintamarre infernal du moteur, tous les bruits ordinaires étaient revenus, lui avivant les sens dans un registre fami lier: bêlements assourdis des moutons de la Gravelle, chuintement bref des grives au rappel, grincement des mouettes qui s’abattaient sur les labours frais et, du bas de la colline, dans les fourrés qui bordaient le marais, l’aboi d’un chien en vadro uille qui s’évertuait à courser les lapins… Alors Félisse réalisa que le vent s’était l evé et qu’il avait froid. Il eut un regard inquiet pour sa chemise trempée de sueur et enfila promptement sa veste.
Prenant bien soin de ne pas marcher sur son beau la bour tout neuf, il longea la clôture et s’avança jusqu’au bout de son jardin qui s’arrêtait avec le plat de la colline, au ras de la tombée verticale de vingt mètres. La p aroi de la courte falaise figurait un rempart crayeux et tourmenté où, voici longtemps, s on imagination d’enfant voyait des tours, des échauguettes, des redans, des créneaux, tout un château fort formidable et magique dressé face au large. De cette plate-forme, Félisse voyait toute la Giron de, en son plus large, des îles en face de Blaye jusqu’à la pointe de Grave, en plein Océan. C’était un panorama étonnant, énorme et suffisamment restreint en même temps pour donner au spectateur une pleine mesure de son immensité. De grandes brum es poussées par le vent qui fraîchissait couraient entre le ciel et l’eau cacha nt par moments la côte du Médoc. Félisse s’attarda un moment à regarder un cargo qui remontait vers Bordeaux. Pas plus gros qu’un jouet, sa silhouette devenait i ncertaine sous un gros crachin aux reflets mauves. Plus près de la côte, les vagues co mmençaient d’écumer et les mouettes excitées s’envolaient en grands tourbillon s des champs pour rejoindre les embruns. Félisse remonta son col et dit dans le vent: «J’ai bien fait de finir mon jardin ce matin, les v ents ont tourné au noroît… ça va cogner avant tantôt.» Il regarda vers le nord et vit toute la mer et les côtes noyées sous une colossale muraille gris sombre qui montait jusqu’au zénith. I l cracha la brindille qu’il mâchonnait et revint plus vite vers la machine qui, avec ses m ancherons dressés, les dents polies de la houe et sa belle peinture verte et jaune, res semblait de loin à un grand insecte mal fichu. Avec des gestes sûrs d’homme habitué à manier corde s et voiles, Félisse se hâta d’envelopper le motoculteur dans sa bâche. Il lia s olidement les bouts entre les dents de fer brillant. Une lourde bouffée de vent qui sen tait le sel et le varech le poussa dans le dos. Enfonçant sa casquette, il -grogna: «J’ai même intérêt à me dépêcher… la chose ne va pas tarder.» Il prit toutefois le temps de fermer soigneusement la porte grillagée de son jardin, marquant par là le soin un peu lent qu’il mettait à faire toute chose. Dans le vent qui sifflait maintenant dans les haies effeuillées et les arbres nus, il regagna sa voiture garée non loin de là sur le chem in communal. Là-bas dans l’horizon noyé, le cargo ralenti commençait à prendre le roul is des courtes lames couleur de boue. Parmi tous les véhicules à tout le moins étranges q ui constituaient le parc automobile des habitants de la commune, la guimbard e de Félisse tranchait encore par son originalité. Un œil averti aurait pu déceler qu ’au départ il s’agissait sans doute d’une 203. D’ailleurs comme l’affirmait Félisse, c’ était écrit sur la carte grise. Lorsque voici huit ou neuf ans, il l’avait achetée à un jeune violoncelliste hirsute et désargenté, elle était peinte en damiers verts, noi rs et roses… entre les bosses. Félisse l’avait rafistolée et badigeonnée en bleu c lair. L’air marin n’avait rien arrangé. Un jour, le bas de caisse était parti en poudre et son propriétaire avait refait un fond en planches. Un fou ou bien un collectionneur lui avai t volé un soir sa banquette arrière. Il l’avait remplacée par des coussins. Depuis, chaque année voyait une partie ou une autre tomber d’épuisement. Impassible, Félisse alla it chercher ce qu’il croyait lui falloir sur les innombrables voitures livrées à la casse ch ez un garagiste proche de la grande route de Bordeaux. Présentement, «l’auto» de Féliss e avait une aile noire, un capot
grenat, un pare-chocs de Volkswagen, deux feux arri ère de voiture américaine et une portière était condamnée avec du fil de fer de clôture. Partout où la chose était encore possible, les dami ers du violoncelliste reparaissaient avec une touchante obstination. Un contrôleur de la sécurité routière en serait pro bablement tombé raide, mais par quelle aberration aurait-il été exercer ses talents dans un pays aussi résolument perdu que la Rive? Après maints crachotements et la force de l’habitud e aidant, le moteur démarra, rugit, fuma, puis, majestueusement au sein d’un bru it superbe, l’engin s’enfonça dans la pluie survenue d’un coup. Sur la petite route qui serpentait outrageusement e ntre les vignes et les champs dépouillés, Félisse conduisait le sourire aux lèvre s, pensant que cette pluie brutale tombait à point nommé pour aider le fumier à pourri r. Du toit de son «auto», une fuite pissait littéralement sur le siège voisin. Il y jeta un bref coup d’œil et grommela: «Flûte! le mastic a encore foutu le camp!… Un jour, sacré Dié! il faudra que je change de bagnole…» Il resta les yeux fixes un moment et reprit: «Mais où trouver les sous?… Et puis savoir si j’en trouverai une qui me fera autant d’usage?» Félisse ne lâchait pas facilement une idée. Il parc ourut encore un grand kilomètre, passa en seconde pour attaquer la petite côte de la Veillée et soupira: «C’est qu’on ne fabrique plus que de la camelote à p résent…» Sur le plat qui aboutissait à la départementale gou dronnée, il vit soudain une silhouette encapuchonnée qui lui faisait signe. La voiture s’arrêta dans un beau déploiement de gerbes d’eau et Félisse rit en enten dant les hurlements assourdis de son copain Bourry. «! tu ne crois pas que je suis assez mouillé comme c ela?» Bourry tira plusieurs fois sur la portière qui cons entit enfin à s’ouvrir. «Te mets pas là, dit Félisse, tu vois bien que ça y pisse gros comme le doigt.» L’autre lorgna la fuite, referma la portière et s’a rc-bouta sur la suivante. Félisse arbora un faux air peiné. «Tu le fais exprès! Tu sais bien que celle-là est bouclée avec du fil de fer.» Bourry contourna la voiture par l’arrière et s’engo uffra par la bonne porte. Il se laissa tomber sur les coussins avec un soupir de satisfact ion. Il repoussa le capuchon de son ciré et sa bonne tête de pirate d’opérette parut re mplir l’intérieur de la guimbarde. «Le moteur de ma Mobylette était noyé, je ne m’en r essens pas pour la pousser jusqu’au pays.» Félisse prit un air entendu et laissa tomber: «Peuhoiture…! tous vos petits vélos, ça ne vaut pas une bonne v Ah! parce que tu appelles ça une voiture?… Un jour on te trouvera noyé dans cette tinette, avec ce qu’il pleut dedans!» Félisse se tourna et leva un doigt sentencieux: «Pas de danger! elle ne retient pas l’eau, regarde, on voit la route entre les planches du fond!» Ils éclatèrent d’un rire surprenant, mouillés qu’il s étaient, écarquillant les yeux pour distinguer la route qui disparaissait par moments s ous les bourrasques dans une lumière de fin du monde.